Faut-il avoir peur de ChatGPT ?

Faut-il avoir peur de ChatGPT ?

 

par Revue Conflits – publié le 10 mai 2023


Trop intelligente pour certains, trop stupide pour d’autres. Révolution ou arnaque ? ChatGPT agite de nombreuses discussions depuis plusieurs mois. Un apport au débat pour comprendre les enjeux de cette technologie.

Par François Jolain. Article original paru sur Contrepoints.

En 1143, le pape Innocent II interdit l’arbalète. L’innovation de l’époque permettait à n’importe qui de tirer comme le meilleur archer : « Avec cette arme perfide, un poltron peut tuer sans risque le plus vaillant homme. »

En 1878, la voiture était jugée inutile et dangereuse. Il fallait la faire précéder d’un piéton agitant un drapeau rouge afin de signaler le danger.

En 1965, le stylo à bille fut enfin autorisé à l’école. On le jugeait auparavant dangereux pour le poignet des élèves, sans parler de la fin des pleins et des déliés qui allaient réduire l’intelligence de l’enfant.

À notre époque, le Bitcoin semble le mal indépassable qui nous conduira vers l’apocalypse.

Mais depuis deux mois, on a trouvé un diable encore plus sournois : ChatGPT.

Que vous souhaitiez une recette de cuisine, un cours sur la physique quantique ou une estimation immobilière, ChatGPT a réponse à tout. Il a su se faire autant de partisans que de détracteurs criant à l’arnaque. Essayons de comprendre où se situe cette innovation dans le progrès technique.

Le progrès suit son cours

L’ingénierie consiste à automatiser le travail.

Que ce soit un travail musculaire avec les moteurs (machine à vapeur de 1780) ; un travail de dextérité avec les automates (Jacquard de 1801) ; ou plus récemment un travail intellectuel avec l’informatique.

Ainsi, l’informatique a déjà remplacé bon nombre d’emplois, tels les assistants, les commerces ou les postiers. ChatGPT continue ce remplacement avec les médecins ou avocats.

Ce que l’on perçoit moins : l’informatique remplace aussi les développeurs. Un logiciel ou un site web demandent beaucoup moins de développeurs qu’il y a 20 ans. Pour beaucoup de cas (blog, site d’entreprise, etc.) on peut même s’en passer.

Là aussi, l’arrivée de ChatGPT ne change donc pas la tendance, les développeurs vont encore une fois se concentrer sur le code plus complexe.

Bref, ChatGPT prolonge le progrès. Un seul humain a déjà la force d’un millier de ses semblables aux manettes d’une grue. Un seul humain peut connaître et réfléchir comme des milliers de ses semblables aux manettes de ChatGPT.

Vouloir un moratoire sur l’IA sera tout aussi utile que les régulations imposées à l’arbalète ou la voiture.

D’ailleurs, certains vont même jusqu’à critiquer ChatGPT. Il ne serait bon qu’à prédire statistiquement les mots d’une phrase. Que vaut cette critique ?

Une vraie révolution

Il est vrai que le « cerveau » de ChatGPT consiste uniquement à prédire la suite des phrases en fonction de ce qu’il a lu auparavant sur internet. Il peut donc paraître éloigné d’une quelconque forme d’intelligence. Ses prouesses ressemblent à des supercheries.

Or, toute révolution technologique est une « supercherie ». Pour imiter la marche, on inventa la roue, une solution parfaitement fonctionnelle pour doter les objets de jambes, et pourtant très éloignée de la marche humaine.

Les lave-vaisselles ne lavent pas comme les humains. Ils sont incapables de distinguer les assiettes dans l’évier, incapables de prendre délicatement l’assiette, incapables de passer l’éponge ou le torchon. On a repensé intégralement le lavage pour finalement obtenir des assiettes propres.

Les premières IA cherchaient à apprendre, comme détecter des objets dans une image ou jouer au jeu de Go. Il fallait des années pour leur faire apprendre une discipline. Et surtout, l’IA restait cantonnée à sa discipline. AlphaGo de Google a battu le champion du monde de Go, mais ne peut même pas décrire les règles d’un jeu d’échecs.

Plusieurs projets ont été lancés à la recherche d’un cerveau numérique pour imiter l’intelligence humaine. Comme le projet européen Human Brain Project. Les avancées dans une intelligence humaine synthétique semblaient tellement tourner en rond que des sommités du domaine comme Yann Le Cun ne prédisaient pas une IA généraliste avant plusieurs décennies.

Puis des entreprises comme OpenIA ont cherché d’autres chemins.

Oui, ChatGPT ne connaît rien, ne réfléchit pas comme le ferait un humain. Il se contente de prédire la suite d’une phrase avec ce qu’il a lu sur internet. Et pourtant, à la fin, il a réponse à tout.

Eh oui, une roue ne se déplace pas comme un humain. Et pourtant, à la fin, elle permet d’avancer.

La force humaine a été décuplée par les roues et les engrenages. L’invention ultime a été le moteur qui permet à un humain de disposer d’autant de force qu’il veut. Les limites pour déplacer des objets sont maintenant déterminées par l’ingénierie (faire de gros moteurs) et l’énergie (alimenter ces gros moteurs).

L’intelligence humaine a été décuplée par le langage et l’écriture. L’invention ultime risque d’être ChatGPT qui permet à un humain de disposer d’autant de cerveau qu’il le souhaite. Les limites pour réfléchir seront maintenant imposées par l’ingénierie (faire des grosses IA) et l’énergie (alimenter ces grosses IA).

ChatGPT marque la première IA généraliste. Nous sommes bien sûr devant une révolution qui marquera le progrès technique.

LPM 2024-2030 : Audition du général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros, Directeur de la DRM (Assemblée nationale, 13 avril 2023)

LPM 2024-2030 : Audition du général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros, Directeur de la DRM (Assemblée nationale, 13 avril 2023)


 

M. le président Thomas Gassilloud. Nous recevons M. le général de corps d’armée Jacques Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire (DRM) depuis avril 2022.

Avec cette audition, nous achevons le cycle consacré aux services du premier cercle dépendant du ministère des armées.

Général, nous sommes ravis de vous accueillir. Saint-cyrien, vous êtes passé par l’École d’application de l’arme blindée cavalerie de Saumur. Vous avez effectué la première partie de votre carrière parmi les parachutistes, servant notamment en Bosnie, au Rwanda, au Tchad, en République centrafricaine ainsi qu’en Afghanistan. Vos derniers postes vous ont amené à commander la 11e brigade parachutiste à Toulouse, puis la mission de l’Union européenne en RCA.

À la tête de la DRM, vous avez de nombreux défis à relever : le recrutement et la fidélisation du personnel, comme souvent dans l’armée ; la coordination de la fonction interarmées du renseignement et les échanges avec les autres services de renseignement ; la réorganisation interne de la direction et l’amélioration de l’exploitation des données du renseignement militaire. Dans la mesure où les capteurs sont de plus en plus précis et nombreux, vous avez une avalanche de données à traiter pour trouver l’information pertinente.

Lors de ses vœux aux armées, le Président de la République a annoncé un doublement des crédits consacrés à la DRM. Vous reviendrez sans doute sur la manière dont vous envisagez d’utiliser ces crédits.

Sur l’ensemble de ces sujets et tous ceux que vous souhaiteriez aborder, nous serions ravis d’avoir votre analyse.

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros, directeur du renseignement militaire. Voilà un an, jour pour jour, que j’ai pris mes fonctions. La DRM agit à la fois pour le chef d’état-major des armées, au niveau stratégique, et au profit des forces en opération, au niveau tactique. Cette dualité est une singularité de la DRM par rapport aux autres services de renseignement. Elle joue un rôle de coordination de la fonction renseignement entre toutes les unités de renseignement des armées.

Nous produisons du renseignement d’intérêt militaire, c’est-à-dire une compréhension des capacités militaires des compétiteurs et groupes armés susceptibles de nuire à nos intérêts ou à nos forces. Ma mission est de réduire le niveau d’incertitude.

J’agis simultanément dans trois espaces-temps différents : le temps long, qui est celui de l’anticipation, de six à vingt-quatre mois – au-delà, c’est de la prospective, pas du renseignement ; le temps moyen, qui est celui de la décision, au cours duquel le chef d’état-major des armées pose les options stratégiques en conseil de défense ; le temps court, qui est celui de l’action, à savoir l’appui aux forces armées en opération.

Parmi les défis auxquels est confronté le renseignement militaire, il y a tout d’abord le fait que le renseignement est un domaine infini, tandis que, par principe, les moyens dont nous disposons sont finis. Ce défi est propre à tous les services de renseignement. Il s’agit donc avant tout de prioriser, c’est-à-dire de renoncer.

Le deuxième défi consiste à trouver l’équilibre entre les données recueillies et les données exploitées. Or on observe un écart croissant entre les deux.

Le troisième défi réside dans l’illusion de la transparence, qui consiste à croire que tout existe en sources ouvertes et que tout renseignement est susceptible d’être déclassifié.

Plus globalement, on constate un élargissement du champ d’action du renseignement d’intérêt militaire, dans tous les milieux – terre, air, mer, espace et cyberespace – et la nécessité impérieuse de s’adapter au contexte stratégique. C’est ce qu’a fait la DRM il y a deux ans, soit bien avant le 24 février 2022, pour identifier la montée en puissance du dispositif russe autour de l’Ukraine.

Ma priorité, en matière de recherche – non seulement pour la DRM mais aussi pour l’ensemble de la fonction interarmées du renseignement que je coordonne –, est de contribuer à la capacité d’action de la force de dissuasion en fournissant des renseignements sur les forces nucléaires adverses.

S’agissant de la zone européenne, la guerre en Ukraine est la priorité. À cet égard, on constate une guerre d’usure s’inscrivant dans la durée. Cela nécessite de mesurer de façon aussi précise que possible les capacités de régénération de chacun des belligérants et l’évolution du rapport de forces entre les deux. Cette crise a des effets dominos dans d’autres parties du monde, peut-être moins visibles mais tout aussi réels – je pense à la guerre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan, qui a retrouvé de la vigueur.

L’Afrique, pour autant, n’est pas sortie du spectre de notre intérêt. Plusieurs compétiteurs y font preuve d’un entrisme croissant, notamment la Russie et la Chine, chacune de façon différente. La menace terroriste n’a pas disparu ; elle continue même à s’étendre vers le golfe de Guinée. La fragilité de certains États africains est une réalité. Cette situation est liée notamment aux trafics qui s’entremêlent – trafics de migrants, de drogue et d’armes – ainsi qu’à des fragilités intrinsèques.

Dans la zone du Moyen-Orient, la menace terroriste est contenue, mais la vigilance est nécessaire sur le moyen terme. La situation fait l’objet d’une recomposition très rapide. La versatilité est telle que cette recomposition est probablement le prélude d’autres recompositions. L’Iran et la Syrie, en particulier, redeviennent des partenaires fréquentables pour de nombreux pays de la région.

En Asie, nous suivons la montée en puissance des capacités militaires chinoises et ses conséquences sur nos intérêts, notamment dans l’océan Indien.

De façon plus marginale, nous contribuons de façon indirecte à la sûreté du territoire national : si je n’ai pas compétence pour renseigner ou organiser des manœuvres de recherche de renseignement sur le territoire national, j’y contribue en partageant avec les autres services le renseignement que je détiens et qui pourrait être utile sur le territoire national.

Les menaces s’ajoutent les unes aux autres, car peu disparaissent. Elles nécessitent que nous travaillions sur le temps long pour être en mesure d’apporter des réponses sur le temps court. La nécessité absolue pour nous est de capitaliser sur le renseignement recueilli, de façon à être efficaces.

Pour mener toutes ces actions, je bénéficie d’un écosystème un peu particulier par rapport aux autres services du premier cercle. Mes ressources sont imbriquées dans les programmes budgétaires 178, 146 et 212. Je dispose d’un petit budget opérationnel de programme (BOP), qui constitue le budget de la DRM et correspond à 5 % environ de ce qui me permet de produire du renseignement. Je fonctionne donc grâce aux armées qui acquièrent pour moi des capteurs, les mettent en œuvre selon les orientations que je donne et me fournissent des ressources humaines. Cette imbrication présente à la fois des avantages et des inconvénients, mais pour rien au monde je ne voudrais m’en affranchir, car elle est cohérente avec la mission d’appui aux opérations qui constitue le cœur de mon métier.

Le projet de LPM 2024-2030 contient des mesures fortes en matière de renseignement, avec une augmentation de 60 % des crédits alloués à cette activité et un doublement du budget de la DRM sur la période. La dynamique nous est donc favorable. Qui plus est, elle s’inscrit dans un calendrier pluri-LPM, puisque la loi en vigueur avait déjà amorcé un effort en matière de renseignement.

Indépendamment du patch renseignement, qui bénéficie d’une augmentation substantielle de ses ressources, à hauteur de 5 milliards d’euros, je profite de l’augmentation d’autres entités et périmètres budgétaires, notamment celle du patch espace, dont je suis l’un des principaux clients.

Pour l’édification de la LPM, ma priorité est de garantir la cohérence du dispositif de renseignement – c’est ce que j’ai demandé à mes troupes dans les travaux préparatoires.

Cohérence, tout d’abord, entre les différents types de renseignement, quelle que soit leur origine – image, électromagnétique, humaine ou cyber. C’est bien l’accumulation des différents types de renseignement et leur confrontation qui me permettent de produire des appréciations de situation avec un niveau d’incertitude limité. Si je n’ai que des images ou que du renseignement d’origine humaine, j’estime que l’information est peu robuste et l’analyse est peu fiable.

Cohérence, également, entre les niveaux stratégique et tactique. Il doit exister une cohérence entre les capteurs de niveau stratégique que j’utilise en propre et les capteurs tactiques, bien souvent délégués ux unités de renseignement des différentes armées. C’est un gage d’efficacité.

Cohérence, enfin, entre les capteurs à proprement parler et les outils permettant de les exploiter. Cette cohérence doit être pensée dès l’origine pour éviter un gaspillage d’argent public.

En complément de cet impératif de cohérence, un deuxième impératif, pour la LPM, est de réussir la transformation numérique. Cela passe par l’exploitation des données de masse, à travers le programme d’architecture de traitement et d’exploitation massive de l’information multisources par l’intelligence artificielle (Artemis.IA). Ce programme est structurant à la fois pour la DRM et pour la fonction interarmées du renseignement. Il s’agit de capitaliser toutes les données que nous recueillons, de les faire interagir et de les partager – c’est une forme de centralisation des données puis de décentralisation des accès à l’ensemble des unités de la fonction interarmées du renseignement. Ce virage est essentiel : à défaut de l’opérer, nous en resterions au deuxième millénaire et nous ne pourrions pas optimiser l’usage des capteurs que l’on nous confie.

Le troisième défi concerne les ressources humaines – j’y reviendrai.

Le quatrième consiste à pérenniser l’organisation que j’ai mise en place le 1er septembre dernier à travers le plan de transformation de la DRM. Cette nouvelle organisation est en quelque sorte une révolution copernicienne, rapprochant la recherche de l’exploitation, sous la forme d’entités géographiques ou thématiques. Elle mettra deux à trois ans avant de produire ses pleins effets, mais j’en perçois déjà les premiers balbutiements au bout de six mois.

Tous les capteurs qu’il est prévu de renouveler au cours de la LPM verront les données collectées partagées avec l’ensemble des services de renseignement du premier cercle, qu’il s’agisse de la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE), de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) ou de la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED), principaux services avec lesquels je collabore au quotidien.

Le doublement du budget de la DRM nous permettra, de disposer d’une forme d’agilité. il nous permet, par exemple, de codévelopper avec des start-up des outils innovants selon un rythme plus rapide que celui des grands programmes d’armement s’inscrivant dans la perspective pluriannuelle des LPM. Nous l’avons déjà fait durant la LPM en cours. L’enjeu est de conserver cette capacité pour rester dans la dynamique des évolutions technologiques.

Ensuite, le budget doit nous conférer une forme d’agilité permettant d’acheter des services. L’enjeu est de trouver un équilibre entre les outils patrimoniaux, achetés en propre, propriété de l’État, et l’achat de services. Je suis intimement persuadé que la complémentarité existant entre ces deux types de capacités permet à la fois de préserver une autonomie stratégique et de bénéficier d’une grande diversité de services, de redondance, de capacités, disponible pour tous.

Enfin, le budget nous permettra de développer les partenariats en matière de renseignement, notamment en Afrique, pour aider certains États à combattre le terrorisme. Cela passe par l’acquisition de capacités à leur profit, le développement de formations ou encore l’échange d’officiers de liaison.

Sur le plan des capacités à proprement parler, la LPM permettra le renouvellement de composantes spatiales, en matière d’imagerie et de systèmes électromagnétiques, le renouvellement de capteurs tactiques, que ce soit dans le domaine électromagnétique – le programme d’avions de renseignement à charge utile de nouvelle génération (Archange), par exemple, pour l’armée de l’air –, dans celui des drones – dans tous les milieux : terre, air et mer – ou celui des systèmes de biométrie dont nous avons besoin pour nos bases de données. Ces dispositifs relèvent principalement des armées et du patch renseignement.

Enfin, l’effort principal – car vraiment structurant – est celui qui portera sur les outils d’exploitation, à travers la convergence de nos systèmes d’information et l’outil Artemis.

Dans le domaine des ressources humaines également, la LPM devrait permettre de poursuivre la croissance de la DRM, sur le plan quantitatif comme sur le plan qualitatif, à travers l’acquisition de nouvelles compétences, rendues nécessaires par les développements technologiques et qui n’existent pas forcément au sein des armées :je pense, par exemple, au métier de data scientist, liés au développement de l’outil Artemis, la gestion du besoin d’en connaître ou dans le domaine numérique qui nécessitent d’utiliser des compétences qui n’existent pas dans les armées, notamment dans. Là encore, il faudra faire preuve d’agilité dans le recrutement de ce type de profils. Dans le même temps, j’ai pour ambition de développer les parcours de carrières croisés, entre services du premier cercle, d’une part, mais aussi entre la DRM et la fonction interarmées du renseignement, d’autre part. Je pars en effet d’un principe simple : être performant dans les métiers du renseignement suppose un investissement en matière de formation beaucoup plus important aujourd’hui qu’il y a quelques années, du fait de la complexité de l’environnement technique dans lequel nous évoluons.

J’ai l’ambition de maintenir les proportions actuelles entre le personnel militaire et le personnel civil – lequel représente environ 30 % des effectifs. Je compte, par ailleurs, confier à cette catégorie de personnel plus de responsabilités, comme j’ai commencé à le faire depuis l’été dernier.

Il est impératif également de travailler sur l’attractivité et la fidélisation du personnel de la DRM. Nous devons, enfin, augmenter le nombre de réservistes : l’ambition est de le doubler, comme dans l’ensemble du ministère, à l’horizon de 2030.

En conclusion, la DRM, avec la fonction interarmées du renseignement, est chargée d’apporter du renseignement militaire tant au CEMA qu’aux forces en opération. Les menaces s’additionnent les unes aux autres, avec chaque jour plus de missions à remplir. Cela nécessite un effort, qui est inscrit dans la LPM.

Je perçois trois lignes directrices : maintenir le cap de la transformation organisationnelle que j’ai engagée le 1er septembre dernier, qui s’accompagne d’une transformation culturelle ; mener à bien la transformation numérique, qui va commencer à se concrétiser dans les semaines à venir ; s’adapter aux évolutions stratégiques permanentes, comme la DRM a pu le faire par le passé.

M. le président Thomas Gassilloud. Le budget de la DRM est proche de 55 millions d’euros. Le doublement dont il est question concerne-t-il directement la DRM, ou bien inclut-il un cofinancement des autres capteurs, notamment des patchs espace et cyber ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Le budget de la DRM doublera effectivement à l’horizon de la fin de la LPM. Cela permettra de financer l’agilité dans plusieurs volets, comme je l’expliquais. En complément, nous bénéficierons de l’effort consenti dans d’autres segments par chacune des armées pour renouveler les capteurs, notamment dans des domaines particuliers comme l’espace et le numérique, avec le remplacement du Multinational Space-based Imaging System for Surveillance (MUSIS) par l’infrastructure de résilience et d’interconnexion sécurisée par satellite (IRIS), et le développement du programme de capacité électromagnétique spatiale (Céleste).

M. Jean-Michel Jacques, rapporteur. Le projet Artemis est très intéressant. Il permettra peut-être d’optimiser le renseignement capté sur le terrain par les différents corps d’armée. Il est toujours difficile de savoir si une information est véridique et consolidée. L’écart par rapport à la vérité vous paraît-il très grand, au point de relativiser l’information passant par Artemis, ou bien le système tape-t-il dans le mille presque à chaque fois ?

Il me semble que vous avez dit : « tout renseignement est susceptible d’être déclassifié ». Ai-je bien entendu ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. La livraison d’Artemis commencera le mois prochain. Ensuite, le système montera en puissance jusqu’en 2030. C’est une opération d’armement à part entière, codéveloppée avec des industriels depuis plusieurs années. Les premiers appareils ont été livrés la semaine dernière à Creil. Initialement porté par la DRM, le projet l’est désormais par la DGA, ce qui est une très bonne chose, car le système est d’une complexité qui nous dépasse. C’est un outil de capitalisation de données dont le premier cas d’usage est le renseignement, et qui sera utilisé à d’autres fins, par d’autres entités du ministère, telles que le service de santé des armées ou la maintenance aéronautique, dans d’autres configurations mais sur le même principe : créer des lacs de données, c’est-à-dire les centraliser pour les confronter les unes aux autres, avec des outils d’intelligence artificielle, puis en décentraliser l’utilisation à travers des outils de déport.

À l’horizon de 2030, nous bénéficierons de l’ensemble des fonctionnalités d’Artemis, aussi bien sur le porte-avions en Méditerranée orientale qu’au PC des forces françaises au Sahel, à N’Djamena.

Le principe est de collecter l’ensemble des données existantes – qu’il s’agisse de celles qui sont hébergées ou collectées par la DGSE, boulevard Mortier, au profit de tous les services du premier cercle, de celles qui sont collectées par les satellites, dont je suis le principal client, de celles qui sont collectées en sources ouvertes sur internet et de celles qui sont collectées par des sources humaines dans le monde entier, etc… – et de les faire interagir dans le temps et selon leur nature. Faire en sorte que ces données très hétérogènes puissent interagir nécessite, en amont, un travail normatif considérable, ainsi qu’une gestion du besoin d’en connaître, de façon à ce que les secrets les plus stratégiques relatifs à la dissuasion ne soient pas forcément accessibles aux spécialistes de la traque de terroristes.

Il s’agit d’un outil stratégique pour la DRM. Au début de la précédente LPM, un retard industriel a obligé mes prédécesseurs à basculer vers Artemis. Nous avons quelques semaines de retard par rapport au calendrier idéal, mais cela reste dans l’épaisseur du trait. La balle est dans le camp des industriels : du côté de la DRM, des armées et de la programmation, tout est bien structuré.

Je suis profondément attaché à la transparence. Mais la notion de secret est également essentielle. Elle n’a pas pour objet de faire chic : il s’agit de protéger nos accès, car c’est ce qu’il y a de plus précieux pour un service de renseignement. C’est non seulement ce qui nous a permis d’avoir du renseignement aujourd’hui, mais aussi ce qui nous permettra d’en avoir demain. Le secret a aussi pour but de protéger les forces engagées en opération, et plus globalement les intérêts de la nation.

Il peut être décidé de manière conjoncturelle, au niveau politique, de déclassifier des documents à des fins d’influence, dans le cadre de la stratégie nationale. Les Anglo-Saxons ont fait un grand usage de cette méthode depuis le début de la guerre en Ukraine – avec succès, parfois, mais la pratique a également montré certaines limites. C’était l’objet de mon message subliminal : faire un usage immodéré de la déclassification de documents peut avoir des effets pervers. Du reste, le recours régulier à cette pratique en amont du 24 février 2022 n’a pas empêché Vladimir Poutine d’envahir l’Ukraine. Par ailleurs, quand on habitue l’opinion publique, les partenaires ou les adversaires à déclassifier systématiquement, le jour où on ne le fait pas, on inverse en quelque sorte la charge de la preuve. Déclassifier crée des fragilités. Il est possible de le faire de temps en temps, mais cela doit rester une décision politique exceptionnelle.

M. le président Thomas Gassilloud. Nous en venons aux interventions des orateurs des groupes.

Mme Anne Le Hénanff (HOR). Dans le cadre de la révision de la LPM, en juillet 2022, les services de renseignement rattachés aux armées avaient formulé des demandes auprès du Président de la République à propos des algorithmes, des données et des cookies. L’article 21 du projet de loi alloue globalement 5 milliards d’euros d’investissements dans le renseignement militaire et élargit le champ du renseignement dans plusieurs domaines. Ce n’est pas le cas en ce qui concerne la surveillance algorithmique et la détection de cyberattaques. Comment le renseignement militaire continuera-t-il d’intensifier la détection des menaces cyber avec les crédits alloués et le périmètre qui a été défini ? Des discussions sont-elles en cours pour élargir la surveillance dans ce domaine – ce qui, je l’espère, arrivera dans un avenir proche ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Le recours aux algorithmes est un champ nouveau. Il est complexe. La pratique reste donc expérimentale, même si elle commence à produire des effets. Cela permet, dans le cadre de la lutte contre le terrorisme, d’avoir une approche prédictive. Ce champ n’est pas encore pleinement utilisé par le renseignement militaire. L’appropriation de l’outil nécessite du temps et une technicité que la DRM n’a pas encore aujourd’hui, mais qu’elle a pour ambition d’acquérir demain. Cette mesure ne figure pas dans la LPM, mais il est envisagé de la faire figurer dans les textes ultérieurs.

Mme Anne Le Hénanff (HOR). Vous dites « demain » : quelle est l’échéance ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Le projet est étudié par les services de renseignement et des discussions sont en cours avec la coordination nationale du renseignement et de la lutte contre le terrorisme (CNRLT).

Mme Anne Genetet (RE). La LPM prévoit une augmentation globale des effectifs. Qu’est-ce qui vous a été promis en la matière ? Que souhaiteriez-vous obtenir ?

Le départ d’agents civils ou militaires vers des structures dépendant d’intérêts étrangers, en France ou ailleurs, fait l’objet de l’article 20. Cet outil législatif vous suffit-il ou faut-il le compléter ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Je ne suis pas entré dans le détail en ce qui concerne les effectifs. La DRM rassemble 1 900 personnes, en augmentation depuis l’entrée en vigueur de la LPM actuelle, et il est prévu que la hausse se poursuive, à raison de 300 personnes environ. Dans le même temps, un doublement des effectifs de la réserve est prévu. Je dispose de 250 réservistes environ. L’objectif est de monter à 500 à l’horizon de la fin de la LPM.

Au-delà des chiffres, ce sont des compétences qui m’intéressent. Avoir des compétences précises tout en s’inscrivant dans les volumes nécessaires pour optimiser l’usage des nouveaux outils dont nous disposerons relève d’une dentelle assez fine.

En ce qui concerne la possibilité pour les militaires de se reconvertir, les dispositions prévues répondent aux attentes des services.

M. Vincent Bru (Dem). La France s’est retirée du Mali, mais elle reste présente en Afrique. Sa présence dans l’est de l’Europe – en particulier dans les États baltes et en Roumanie – a connu une évolution notable. Par ailleurs, elle poursuit ses missions au Levant. Comment comptez-vous réorganiser la DRM au regard de la redéfinition des zones d’opération et de l’augmentation des effectifs ?

Le cyber et le spatial font partie des nouveaux dangers mentionnés dans la LPM. Comment entendez-vous appréhender ces nouveaux espaces de conflictualité ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Les menaces et les zones de crise s’ajoutent les unes aux autres. L’évolution des priorités oblige à certains renoncements. Comme je vous l’expliquais, le domaine du renseignement est infini, alors que les moyens, par nature, sont finis. Ma mission principale est de prioriser.

J’ai profondément réorganisé la DRM le 1er septembre dernier. En réalité, j’ai créé sept petites DRM et rapproché, dans chacune d’entre elles, la recherche et l’exploitation, selon une logique géographique ou thématique. J’ai donné à chaque chef de plateau une totale autonomie, sous ma responsabilité et mon contrôle bienveillant, pour la gestion de son plan de recherche et l’animation d’une certaine forme de subsidiarité par rapport aux unités de la fonction interarmées du renseignement. Le plateau chargé de l’Ukraine travaille avec les unités de la marine nationale qui s’occupent de la surveillance de la situation maritime en mer Noire, avec l’unité de l’armée de l’air dédiée au suivi de situation  dans la zone, etc. Chaque petite DRM est également responsable de la production et de la diffusion du renseignement, ainsi que d’une politique partenariale décentralisée à son niveau, tout en sachant que la tour de contrôle est située au niveau de mon état-major.

Cette nouvelle organisation permet de gagner en agilité dans la production du renseignement, d’avoir un cycle du renseignement beaucoup plus rapide entre la recherche et l’exploitation, une capacité d’approfondissement accrue, et chacun des plateaux est en liaison avec toutes les unités de la fonction interarmées du renseignement – c’est-à-dire de l’armée de terre, de la marine, de l’armée de l’air, du commandement de l’espace, du comcyber et du commandement des opérations spéciales. Au quotidien, chacun de ces plateaux interagit et organise une certaine forme de subsidiarité dans la recherche de renseignement entre le niveau stratégique – à savoir la DRM – et le niveau tactique.

M. Frédéric Boccaletti (RN). Mes propos ne visent en aucun cas à juger le travail des agents de la DRM, qui prennent des risques, et je salue votre action précieuse. Toutefois, en ce qui concerne l’Ukraine, vos services n’ont pas totalement appréhendé la virulence et l’imminence de l’attaque russe. Que s’est-il passé ? Comment éviter que cela ne se reproduise – même si les pistes de réorganisation que vous avez évoquées sont déjà des réponses pertinentes ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Je comptais aborder le sujet de ma propre initiative, mais finalement je l’ai enlevé de mon propos liminaire. Je vous remercie donc de me poser la question.

Il convient de distinguer trois choses : le renseignement que l’on produit, ce qui en est fait et ce que l’on en dit. En ce qui concerne la guerre en Ukraine – j’en parle d’autant plus librement que je n’étais pas en fonction –, plus d’un an avant le 24 février 2022, la DRM avait suivi la montée en puissance du dispositif russe sur le pourtour de l’Ukraine. Elle avait vu les capacités augmenter et les potentialités que celles-ci offraient, ainsi que le coût qu’aurait cette guerre pour les armées russes si elle était déclenchée. Quatorze mois plus tard, force est de constater que les faits ont plutôt donné raison aux analyses de la DRM.

M. le président Thomas Gassilloud. Qu’est-ce qui relève de la DGSE et qu’est-ce qui relève de la DRM, notamment en ce qui concerne l’analyse de l’intentionnalité politique des forces russes ? Si nous comprenons bien, la DRM est chargée d’évaluer objectivement les moyens déployés, mais est-il aussi de votre responsabilité de déterminer si telle ou telle partie a l’intention politique d’avancer, ou bien bascule-t-on alors du côté de la DGSE ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. L’intentionnalité politique ne relève pas de la mission de la DRM. L’analyse des rapports de force, des capacités des belligérants, de leur profondeur stratégique dans le domaine militaire, des capacités de leur base industrielle et technologique de défense, de la régénération des capacités : tel est le cœur du métier de la DRM.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NUPES).  Nous avons compris, en auditionnant vos collègues des autres services, que les arbitrages définitifs n’avaient pas encore été rendus. Je vous invite donc à nous préciser vos attentes.

En ce qui concerne la mutualisation avec les autres services, quelle serait, selon vous, la formule optimale ? La ventilation par patch n’est pas très lisible pour nous. Comment espérez-vous récolter, dans les différents patchs, la part qui vous revient ?

S’agissant de l’achat de services, quel est selon vous le bon mix ? La DGA a notifié à Preligens un contrat de sept ans d’un montant de 240 millions. Quand on met ce chiffre en rapport avec les 55 millions de votre budget courant, on ne peut que s’interroger sur le poids de ces entreprises et leur force par rapport aux services souverains. Quelles garanties de sécurité avez-vous vis-à-vis de ces grands prestataires qui s’imposent progressivement ?

Le dimensionnement du programme Archange est-il pertinent ? Quant au calendrier, on a l’impression qu’il a été décalé : alors que certains appareils étaient attendus pour 2025, le tableau figurant dans le rapport annexé en mentionne trois à l’horizon de 2030. Restera-t-on dans l’expectative jusqu’à cette date ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Les besoins de la DRM sont satisfaits par de nombreuses entités : elle est beaucoup moins homogène que ne le sont les autres services de renseignement. Cela constitue à la fois une faiblesse et une force. Le fait que mon service et les différentes armées soient profondément imbriqués et que nous soyons tributaires d’elles est en parfaite cohérence avec la mission que nous exerçons au quotidien, puisque nous fournissons un appui en renseignement aux armées en opération.

Ce dont j’ai besoin, ce sont des militaires, recrutés et formés par les différentes armées ; de personnel civil, recruté par la direction des ressources humaines du ministère de la défense (DRH-MD) ; enfin, de capteurs tactiques portés par le projet global de chacune des armées. Ces capteurs de renseignement sont absolument nécessaires pour garantir la cohérence globale de ma mission. En complément, il existe des capteurs de niveau stratégique, qui sont plus visibles, plus volumineux et plus onéreux. Ceux-là aussi sont, pour l’essentiel, également portés par d’autres entités que le DRM, en dépit du fait que j’en sois le client principal. Le patch renseignement héberge le budget de la DRM et non l’intégralité du budget servant à la DRM pour produire du renseignement. C’est du budget de la DRM que nous parlons ; il permettra d’avoir l’agilité dont je parlais, s’agissant du développement technologique, de l’achat de services et de l’appui aux partenaires.

Preligens est une start-up avec laquelle nous avons développé, pendant quelques années, un outil qui nous permet, grâce à l’intelligence artificielle, d’exploiter beaucoup plus rapidement des images satellites. Le concept est très simple : il s’agit de détecter des anomalies ou changements par rapport à l’image initiale. Au lieu de charger un analyste d’interpréter inutilement des milliers d’images, il est averti quand une image semble être différente des précédentes. C’est un outil qui nous permet de traiter un volume de données énorme.

Vous vous référiez à un contrat de 240 millions d’euros. En fait, c’est un plafond de contractualisation sur une durée de sept ans avec cette start-up. Rien ne dit que le contrat avec Preligens atteindra cette somme.

Je suis persuadé que, si nous voulons rester compétitifs par rapport à nos adversaires, nous devons être agiles sur le plan technologique et essayer de codévelopper avec des start-up des outils permettant de progresser. Nos ennemis, eux, ne prennent pas de pincettes quand il s’agit de faire preuve de créativité et de se doter d’outils leur permettant de mettre en œuvre leurs mauvaises intentions.

Archange est une capacité de renseignement d’origine électromagnétique aéroportée qui succédera aux avions Transal C160 Gabriel, dont le retrait a été décidé en 2022. Une mesure de réduction de cette perte temporaire de capacité a été prise par l’armée de l’air : le contrat Solar permettra ainsi, pendant la période 2024-2028, de bénéficier d’une capacité de renseignement d’origine électromagnétique aéroportée, dans l’attente de l’arrivée des Archange. S’agissant de ce programme, trois vecteurs sont prévus à l’horizon de 2030, avec une première livraison en 2028.

M. le président Thomas Gassilloud. Le programme Archange est développé sur la base de Falcon, n’est-ce pas ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Exactement.

M. le président Thomas Gassilloud. Ces avions emmagasineront-ils des données pour qu’elles soient traitées au retour, ou bien les enverront-ils en temps réel par l’intermédiaire d’un satellite de communication ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Les deux. Il y aura un équipage à l’arrière du Falcon, ce qui permettra de réorienter en boucle courte les capteurs embarqués, tout en en retransmettant une partie des données vers des stations au sol.

Mme Mélanie Thomin (SOC). Merci de nous rappeler votre action essentielle aux côtés des forces armées en opération.

La DRM était particulièrement impliquée dans le renseignement opérationnel en soutien à Barkhane et à la force Sabre, au Sahel. Dans quelle mesure la réarticulation du dispositif et le désengagement progressif marquent-ils une rupture dans les missions de votre direction ? Au regard du budget des opérations extérieures (Opex), comment la LPM prend-elle en compte ce changement majeur et rapide ? La coordination avec la DGSE sera-t-elle revue pour les théâtres où les armées sont encore présentes ?

En ce qui concerne l’anticipation et la prospective, on a reproché à la DRM de ne pas avoir cru à l’invasion russe. Dans quelle mesure ce reproche imprègne-t-il la rénovation de votre direction ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. La guerre en Ukraine et l’évolution du dispositif en Afrique ont nécessité une réorganisation profonde de la DRM. Il a fallu opérer une bascule de priorités. Toutefois, il est impératif de préserver une capacité de renseigner sur la menace terrorisme, car celle-ci n’a pas disparu. Nous sommes encore présents dans plusieurs pays d’Afrique ; nous aidons nos partenaires africains à faire face à l’extension de la menace terroriste, notamment vers le golfe de Guinée. Cet appui à différents pays nécessite que nous maintenions une compétence dans ce domaine.

La réorganisation se traduit par des changements rapides, engagés il y a plus de deux ans en ce qui concerne la question russo-ukrainienne. L’atteinte de la pleine efficacité de la nouvelle organisation est progressive ; elle ne saurait être parfaite en peu de temps. L’acquisition de certaines spécificités et compétences demande du temps – je pense aux linguistes, par exemple : j’ai besoin de beaucoup plus de linguistes russophones que mes prédécesseurs, il y a cinq ans, et c’est aussi vrai pour les sinisants. Nous en avions quelques-uns, naturellement, mais jamais assez. Nous faisons appel à des outils d’intelligence artificielle, mais ils ne sont pas assez précis. Nous montons donc en puissance dans ce domaine également. Il y a donc à la fois une adaptation de l’organisation de la DRM depuis le 1er septembre 2022 et la préservation de compétences spécifiques, par exemple la connaissance des doctrines russes, ou tout simplement celle de la guerre de haute intensité. Mes prédécesseurs ont été visionnaires en ne renonçant pas complètement à celles-ci.

La coordination avec la DGSE se poursuit d’autant plus facilement que cette direction s’est réorganisée à peu près en même temps que nous – à compter du 1er novembre en ce qui la concerne ; Bernard Émié a dû vous en parler hier. Même si cette nouvelle organisation n’est pas similaire à celle de la DRM, une sorte de continuité existe pour certaines missions, notamment s’agissant des domaines géographiques. Un dialogue très naturel, presque quotidien s’est établi entre les centres de mission de la DGSE et les plateaux de la DRM, ce qui permet d’assurer une bonne complémentarité.

Pour ma part, je fais une différence entre l’anticipation et la prospective. J’estime que l’anticipation concerne une période de six à vingt-quatre mois et qu’au-delà on passe dans le domaine de la prospective. Selon moi, la prospective n’est pas nourrie par du renseignement : elle s’appuie sur des études géographiques, historiques, sociologiques ou démographiques. Le renseignement a une durée de validité courte : au-delà de deux ans, un renseignement collecté a peu de chance d’être réellement utile. Je confie à chaque plateau la mission d’agir sur les trois temps du renseignement : court, moyen et long – cela concerne donc aussi l’anticipation.

Concernant l’Ukraine, la DRM avait suivi la montée en puissance du dispositif russe à travers l’exercice Zapad, qui s’est déroulé en 2021, puis en 2022, l’évolution du dispositif dans la profondeur russe, avant le franchissement de la frontière le 24 février 2022. Elle avait analysé le coût qu’aurait cette intervention pour l’outil de défense russe, au regard des capacités détenues par les Ukrainiens. Bien évidemment, c’est l’analyse du rapport de forces entre les belligérants qui fait la pertinence du propos. C’est ce à quoi je m’efforce au quotidien.

M. le président Thomas Gassilloud. Nous en arrivons aux questions des autres députés.

Mme Delphine Lingemann (Dem). Ma question porte sur le recours au renseignement d’origine sources ouvertes (Osint) dans le cadre du renseignement militaire. Ce type de renseignement est largement utilisé pour contrecarrer la diffusion de fake news et la désinformation. Elle est aussi d’un grand secours sur le plan tactique, voire stratégique, pour glaner des informations à caractère militaire. L’une des forces de l’Osint est qu’il s’appuie sur la société civile, créant d’efficaces réseaux transnationaux. Sa faiblesse tient à la fiabilité des informations et au risque de désinformation, voire de manipulation.

Comment traitez-vous spécifiquement les données recueillies par ce moyen ? Pensez-vous qu’un cadre législatif soit utile en la matière ? Pourrions-nous faire appel aux réserves opérationnelles pour faire remonter les informations recueillies de cette façon, voire pour les traiter ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. L’Osint est une partie du champ informationnel ; nous ne pouvons donc le négliger. Au quotidien, nous utilisons  l’Osint : chaque plateau compte plusieurs « osinteurs », chargés de travailler sur des sources ouvertes de façon à recueillir des informations. Elles sont ensuite retraitées et complétées par les productions des capteurs– de l’imagerie, de l’électromagnétique, de l’humain ou du renseignement d’origine cyber– pour accroître leur niveau de fiabilité. Une information en sources ouvertes est fiable à 50 % ou 60 %, en fonction de la connaissance que vous avez du fil twitter ou du blog. Or mon métier est de fournir une information fiable à 95 % ou 96 %. Augmenter le niveau de certitude, consolider la source ouverte nécessite une approche « multi-int ».

L’Osint joue pour nous le rôle de lanceur d’alerte ; à ce titre, il est très utile. À partir de là, nous approfondissons le renseignement. En dehors de la source ouverte disponible pour tous, il y a des outils de recherche dans l’internet profond, non accessible par un moteur de recherche comme Google. Ces outils nous permettent de puiser dans 90 % des informations existant sur internet, contre 10 % pour le grand public. Le risque face à un tel volume d’informations est évident : c’est celui de se noyer.

L’Osint est une source d’information que nous intégrerons dans l’outil global Artemis. Nous confronterons ces informations à d’autres, issues de capteurs de renseignement.

Nous contribuons également à lutter contre les opérations d’influence Nous travaillons en coordination étroite avec les structures dédiées qui existent au sein des armées, de façon à leur permettre de bâtir des narratifs ou des contre-narratifs et de déjouer certaines opérations d’influence de nos compétiteurs. Cette question est pleinement intégrée dans l’espace de conflictualité dans lequel nous agissons.

Le cadre législatif pour agir dans le domaine de l’Osint existe et il est suffisant.

Nous recourons aux réservistes, parmi d’autres personnes. Certains de mes « ostineurs » sont réservistes, d’autres d’active. Ils sont parfaitement interchangeables, et j’ai besoin des deux.

M. Christophe Blanchet (Dem). Avec plusieurs collègues, nous avons assisté à l’opération Poker. C’était une expérience passionnante. Lorsque l’on passe à l’ordre terminal, tout retour en arrière est impossible. Continuez-vous cependant à diffuser de l’information au-delà ? Si oui, quelle est-elle ? Jusqu’à quel moment agissez-vous, et à partir de quand la DGSE prend-elle le relais ?

Il y a quelques mois, trois de nos interlocuteurs nous ont parlé de communautés d’internautes qui, à partir de l’image d’un simple aileron, étaient capables d’identifier un avion et d’indiquer où il se trouvait. L’organisation d’une réserve citoyenne, ou la désignation de référents citoyens pour animer de telles communautés, permettraient-elles de vous accompagner, de structurer le renseignement et de le diffuser ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Votre question relative à l’opération Poker est sensible… Je vous répondrai de façon volontairement imprécise. Nous recueillons du renseignement en permanence, bien évidemment.

La DRM s’en tient aux capacités militaires des adversaires, quand la DGSE s’intéresse aux décisions politiques. Chacune des deux maisons recueille en permanence des informations, comme il se doit, pour nourrir l’échelon décisionnel, c’est-à-dire les responsables politiques et le chef d’état-major des armées.

M. le président Thomas Gassilloud. Vous avez dit que le renseignement sur la dissuasion était votre première priorité. Cela concerne-t-il aussi bien la force de frappe de nos adversaires que leurs capacités d’interception ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Cela concerne leurs capacités offensives et défensives.

M. le président Thomas Gassilloud. La direction des applications militaires (DAM), au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), a des capteurs dans le monde entier pour détecter d’éventuelles explosions nucléaires. Vous apportent-ils également des informations relatives aux essais nucléaires ?

M. le général d’armée Jacques Langlade de Montgros. Nous travaillons avec eux, effectivement, de la même façon que nous travaillons avec la DGA et les armées.

En ce qui concerne les communautés d’internautes, c’est un sujet sur lequel nous réfléchissons. Il existe des capacités d’expertise que nous n’avons pas forcément en propre. Nous faisons déjà appel à des réservistes ayant une expertise dans des domaines très techniques que nous ne serions pas en mesure de détenir en propre dans la durée, à entretenir parfois même, les personnes auxquelles nous faisons appel n’ont pas de contrat de réserve. Il ne faut pas être prisonnier d’un formalisme excessif, dans un monde où l’on a parfois besoin de compétences extrêmement variées ou relevant de niches. Je vise plutôt à développer notre carnet d’adresses en complément de l’augmentation du volume des réservistes.

Le recours à des communautés d’internautes est envisagé, mais la chose n’est pas simple. Il y a des risques d’instrumentalisation, la fiabilité des internautes doit être évaluée. Nous n’avons donc pas encore franchi le pas, et il me paraît compliqué de le faire.

M. le président Thomas Gassilloud. Nous espérons que le système d’information des réservistes opérationnels connectés (ROC) sera déployé et qu’il vous permettra, au-delà des réservistes servant dans votre direction, d’aller piocher dans les compétences qui s’y trouvent. Parmi les 40 000 réservistes des armées, je suis sûr que des dizaines parlent russe et pourraient être mobilisés ponctuellement pour exercer des missions de linguistes.

Merci beaucoup, général. Nous sommes désormais mieux renseignés sur la DRM. Nous serons mobilisés, dans le cadre de la LPM, pour que des moyens adaptés soient mis à votre disposition.

LPM 2024-2030 : Audition de Bernard Emié, Directeur de la sécurité extérieure

LPM 2024-2030 : Audition de Bernard Emié, Directeur de la sécurité extérieure

M. le président Thomas Gassilloud. Monsieur le directeur général de la sécurité extérieure, le Président de la République a annoncé une augmentation de près de 60 % des crédits consacrés au renseignement dans le cadre du projet de loi de programmation militaire 2024-2030. Parmi les six services du premier cercle, trois dépendent du ministère des armées : la DGSE, la direction du renseignement militaire (DRM) et la direction du renseignement et de la sécurité de la défense (DRSD). Le rapport annexé au projet de LPM chiffre les besoins programmés pour le renseignement à 5 milliards d’euros sur la période, sans préciser davantage la répartition des crédits.

Les défis que doit relever la DGSE sont nombreux et importants. Vous devriez déménager dans un nouveau siège au Fort-Neuf de Vincennes en 2028 ; vous devez également poursuivre une politique de recrutement ambitieuse. Je pense aussi à la montée en puissance sur la cyberdéfense.

Par ailleurs, quatre articles normatifs contenus dans le projet de LPM sont placés sous le signe du renseignement et de la contre-ingérence. En quoi l’adoption de ces articles devrait-elle faciliter les missions de la DGSE ?

M. Bernard Émié, directeur général de la sécurité extérieure. La DGSE est le seul service secret spécial de la France, l’héritier du combat clandestin de la France libre ; c’est un service républicain et démocratique attaché avant tout à maintenir l’indépendance et la souveraineté nationales. Il est devenu l’une des clés de l’autonomie stratégique de ce pays grâce aux investissements matériels et humains voulus depuis plusieurs années par nos autorités et votés par le Parlement.

Le Président de la République, lors de ses vœux aux armées le 20 janvier 2023, a clairement rappelé que la précédente LPM, pour les années 2019 à 2025, avait été parfaitement exécutée. Elle visait à réparer les armées, à sortir de la logique de pénurie et à leur redonner le souffle, les leviers d’action ainsi que les moyens dont elles ont besoin. La nouvelle loi de programmation militaire devra, elle, transformer les armées.

L’un des axes majeurs de cette transformation, c’est la consolidation du cœur de notre souveraineté. Des capacités accrues de renseignement doivent permettre d’anticiper les crises ou les menaces et ainsi offrir à nos armées une autonomie de décision et d’action. Le Président de la République réaffirme ainsi que le renseignement constitue l’une des grandes fonctions stratégiques de la souveraineté.

Ces capacités sont critiques dans notre équation stratégique internationale. Les livres blancs de la défense et de la sécurité nationale, en 2008 puis en 2013, comme les revues stratégiques nationales de 2017 et de 2022 l’ont tous dit : le renseignement est l’une des clefs de l’autonomie de la France, de sa souveraineté et de son influence dans le monde.

À l’image de ce qui s’est passé chez nos alliés anglo-saxons, c’est une fonction qui s’est professionnalisée et renforcée depuis plusieurs années.

Les capacités très particulières de la DGSE apparaissent depuis plusieurs années comme toujours plus nécessaires à nos décideurs dans un monde marqué par des guerres hybrides. La DGSE peut agir là où les moyens conventionnels de l’État ne peuvent pas opérer, dans un environnement généralement non permissif, souvent hostile et dans la plupart des cas sans autre appui que celui qu’elle peut elle-même fournir à ses agents. Nous sommes le seul service spécial et secret de la communauté du renseignement : certaines de nos actions ne peuvent pas être assumées, ne peuvent pas être revendiquées, ne peuvent pas être imputées à l’État. Cela nous différencie de tous les autres services de renseignement : nous avons la responsabilité de l’action secrète de l’État, ce qui est de plus en plus difficile dans un monde qui promeut la transparence comme une valeur en soi.

Nous disposons pour accomplir ces missions d’une organisation unique, d’un modèle dit « intégré » qui regroupe sous une seule autorité une combinaison de moyens clandestins de recueil de renseignements. Ces moyens sont à la fois humains – la recherche de sources –, techniques – les interceptions sous toutes leurs formes – et opérationnels – les capacités d’entrave. Nous pouvons ainsi agir en fonction des orientations que nous recevons.

Nous sommes aussi prestataires de services pour toute la communauté du renseignement. Nous sommes notamment le chef de file du renseignement d’origine électromagnétique, autrement dit le senior SIGINT de la communauté du renseignement, et c’est dans ce domaine que nos capacités sont principalement utilisées. Cela représente un gros tiers de nos budgets. Si j’étais prétentieux, je dirais que la DGSE est une petite NSA, l’Agence nationale de sécurité des États-Unis, ou une petite GCHQ, son équivalent britannique : depuis les années Chirac et Jospin, la France a choisi un modèle intégré au sein de la DGSE. Quand vous votez des crédits à la DGSE, c’est donc l’ensemble de la communauté du renseignement qui en bénéficie.

Notre place s’est renforcée, ces dernières années, au sein de nos institutions. Nous avons connu une profonde transformation de nos moyens, de nos missions, de notre organisation. L’État a voulu développer ses capacités clandestines uniques de renseignement et d’action pour renforcer notre autonomie stratégique.

Cette transformation a été rendue possible par l’augmentation des moyens votés dans les précédentes lois de programmation militaire. La prochaine LPM poursuivra ces efforts, qui seront ainsi continus et cohérents.

Quatre objectifs nous étaient assignés dans la LPM 2019-2025. Le premier était d’investir davantage dans le cyberespace, front stratégique majeur sur lequel nos capacités restaient très inférieures à celles de nos principaux partenaires étrangers. C’est largement fait, mais il faut poursuivre. Le deuxième était de préserver notre autonomie technique au profit de l’ensemble de la communauté du renseignement, dans un monde où les technologies connaissent un développement exponentiel : c’est une véritable muraille, complexe à appréhender. Nous devons être la locomotive technologique de la communauté du renseignement. Le troisième était de renforcer le renseignement stratégique, particulièrement dans les domaines identifiés comme prioritaires du contre-terrorisme, de l’anticipation géopolitique, de l’économie ou encore de la lutte contre l’immigration irrégulière. Le quatrième était de consolider la résilience du service, ce qui impliquait notamment de nous doter enfin d’infrastructures dignes d’un service de renseignement du XXIe siècle.

Dans cette optique, la DGSE a bénéficié d’une forte augmentation de ses effectifs et a pu renforcer les domaines du traitement des données collectées, de la recherche humaine et du domaine cyberstratégique. La LPM 2019-2025 prévoyait un renfort de 772 emplois équivalents temps plein (ETP), auxquels est venu s’ajouter 360 ETP pour renforcer nos capacités cyber. Ces actualisations de la trajectoire initiale ont ainsi porté l’effort à 1038 effectifs supplémentaires sur l’ensemble de la période.

La DGSE, qui comptait, hors service action, 4 400 agents en 2008, en compte près de 6 000 aujourd’hui. À titre de comparaison, le MI6 britannique et le GCHQ comptent bien davantage d’agents, à périmètre identique. C’est un choix politique, opéré par les gouvernements successifs. Je considère que les moyens dont nous disposons nous permettent d’accomplir nos missions.

La DGSE a bénéficié d’une dotation élevée dans la LPM 2919-2025. La moyenne actuelle des crédits sur cette période a augmenté d’environ 69 % par rapport à la LPM 2014-2018 – je mets pour le moment de côté le projet de nouveau siège. La ressource totale doit s’élever à 3 milliards d’euros pour les années 2019 à 2025 ; le budget de la DGSE est passé de 310 millions par an en moyenne à 420 millions. La loi de programmation toujours en vigueur prévoit un montant de 590 millions en 2025. En 2023, la ressource allouée par la LFI s’élève à 440 millions d’euros en autorisations d’engagement et 417 millions en crédits de paiement (hors projet du nouveau siège).

Ce budget nous a permis d’appliquer une stratégie immobilière exigeante. Nous avons en permanence sur nos implantations des projets de construction de bâtiments tertiaires. Nous avons également anticipé la prise en compte du projet de nouveau siège au Fort-Neuf de Vincennes, annoncé par le chef de l’État le 6 mai 2021 lors d’une visite au Service.

Ce projet vise, je l’ai dit, à nous doter d’infrastructures dignes du XXIe siècle. Il s’agit de construire un ensemble immobilier d’environ 160 000 mètres carrés de surface de plancher, essentiellement des espaces tertiaires. Nous pourrons ainsi accueillir plus de 5 500 postes de travail, ainsi que les équipements nécessaires aux missions du Service et à la vie des agents ; nous accueillerons aussi des collègues des autres services de renseignement, dans le cadre de plateaux techniques. Nous serons de cette façon mieux connectés les uns avec les autres. Ce n’est donc pas seulement un projet immobilier mais un bâtiment qui nous permettra de mieux travailler, selon un nouveau modèle de fonctionnement, mis en place depuis la fin de l’année 2022. J’en dirai un mot tout à l’heure : le service s’est réformé, réorganisé.

Le cahier des charges impose une grande modularité des espaces de travail, qui seront adaptés à l’agilité de notre organisation. Nous pourrons rapprocher les équipes chargées du recueil et de l’exploitation du renseignement humain et de l’analyse ; ces synergies nous permettront de démultiplier notre efficacité.

En ces temps où le contre-espionnage revient au premier plan et où la menace terroriste n’a pas disparu, ce qui fait du service une cible évidente, nous disposerons aussi d’une emprise sécurisée selon les standards les plus exigeants.

Ce projet est structurant pour porter le renseignement français en 2050 au niveau où nous voulons le voir. C’est toute la fonction renseignement qui en sera améliorée, au profit des services relevant du ministère des Armées d’abord, de toute la communauté du renseignement ensuite.

Ce projet a bénéficié de l’inscription de 1,1 milliard d’euros en loi de finances pour 2021. Le projet de LPM 2024-2030 devrait permettre de sanctuariser ce projet de nouveau siège, qui est un signal majeur de la confiance que nous accorde la nation.

Nous serons, naturellement, très vigilants sur l’évolution des coûts, car les intrants augmentent et l’inflation est là. Le moment venu, nous devrons négocier de façon très dure avec les entreprises concernées pour faire en sorte que « l’édredon rentre dans la valise », pour reprendre l’expression de notre ministre.

L’exécution de la LPM actualisée nous a permis de poursuivre la transformation du service ; l’ensemble des crédits accordés annuellement ont été parfaitement et strictement consommés, hormis le report des crédits du nouveau siège.

Nous menons une politique active de recrutement, en nous adaptant constamment au marché de l’emploi. Nous obtenons de bons résultats : j’ai dix candidats pour un poste ouvert au concours d’attaché de la DGSE. Le niveau des agents qui présentent ce concours est en outre très élevé.

Nous menons pour cela une politique active de communication, bien au-delà du Bureau des légendes – même si j’admets que Malotru est pour nous un VRP extraordinaire. Nous disposons enfin d’un site internet moderne et attractif, qui n’est plus figé dans une image institutionnelle anachronique. Nous menons des campagnes de recrutement sur des réseaux sociaux professionnels, là où vont les jeunes et pas les vieux. Le directeur technique et de l’innovation passe beaucoup de temps dans les écoles d’ingénieur et les salons, pour créer de l’attractivité. Ces efforts portent : nous réussissons à recruter ceux que nous voulons attirer, notamment des spécialistes cyber, des jeunes, des geeks.

Pour faire face à la concurrence sur le marché de l’emploi, une campagne d’augmentation des salaires des contractuels, notamment dans les domaines techniques et cyber, a été réalisée en 2022. Je rends hommage à Florence Parly, qui s’est engagée sur ce sujet. Je rends hommage aussi à Sébastien Lecornu, qui entend amplifier cette politique pour fidéliser nos agents. Le ministère des armées appliquera au recrutement la grille des salaires établie par la direction interministérielle du numérique (Dinum). Nous aurons une seconde phase d’augmentation en 2023 pour le domaine du numérique.

Eu égard à la spécificité des postes concernés, les recrutements de civils se font après des recherches ciblées. Nous prenons des stagiaires uniquement dans le domaine technique, nous les choisissons de façon très précise. Nous recrutons une centaine d’étudiants en école d’ingénieur par an. Je l’ai dit, nous allons dans les écoles – et dans les salons – Vivatech, La Fabrique défense, European Cyberweek. Nous recrutons aussi beaucoup en ligne, sur LinkedIn, JobTeaser, Welcome to the Jungle

En matière militaire, nous nous sommes adaptés aux fortes tensions sur certaines spécialités. Dans le domaine de l’imagerie ou de la cyber, c’est la jungle ! Nous recrutons aussi des profils aguerris et des spécialistes de langues étrangères. Nous devons nous battre pour une ressource qui est malheureusement de plus en plus rare car très complexe à fournir.

La LPM 2019-2025, qui s’applique encore, prévoit un bond capacitaire majeur pour le Service ; nous sommes en train de réussir. C’est une obsession pour moi : ne pas décrocher du peloton de tête, rester dans la course des grands services de renseignement de la planète et ainsi préserver notre autonomie. Ce doit être notre ambition.

Je ne peux pas détailler ici le bilan opérationnel du service. Certains d’entre vous le connaissent néanmoins et savent tout ce que permettent les moyens que vous votez.

Je salue la mobilisation sans relâche des hommes et des femmes du Service pour protéger la souveraineté de la France, pour lutter contre le terrorisme, en particulier au Sahel et au Levant, pour nous protéger des menaces qui pourraient revenir sur notre territoire. Les Jeux olympiques et paralympiques de Paris en 2024 constitueront une priorité pour toute la communauté du renseignement. Nous contribuons également à la contre-prolifération ; notre expertise nationale est confirmée. Nous agissons aussi en matière de sécurité économique, afin de nous défendre contre les agressions, contre un espionnage de plus en plus agressif et contre les pillages technologiques dans nos laboratoires. C’est un travail mené la main dans la main avec nos cousins de la direction générale de la sécurité intérieure (DGSI) et de la DRSD.

Nous nous intéressons à l’Afrique, au monde arabe, à l’Europe, et de plus en plus à la zone indo-pacifique, où se trouvent certains de nos départements et collectivités d’outre-mer : le Gouvernement en fait une priorité.

Dans le domaine cyber, la maturité a été atteinte ces cinq dernières années. Grâce à une montée en puissance spectaculaire, nous avons remporté des succès majeurs.

Je pourrais mentionner le contre-espionnage. Le lien avec la DGSI est permanent. Nous avons là aussi remporté des succès majeurs.

Nous luttons aussi contre l’immigration clandestine. La DGSE s’est vu confier la coordination de l’action des services de renseignement pour repérer ces activités à l’extérieur du territoire. Nous identifions réseaux et trafiquants.

Il faut mesurer l’importance du bond en avant réalisé dans le domaine de la cyber, en parfaite coordination avec les armées. Nous avons vraiment changé de monde ! Nous sommes montés en puissance dans ce domaine, en soutien à l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information (Anssi) et au Centre de coordination des crises cyber (C4) qui, sous l’égide du secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, assure la protection de notre pays. Nous avons également développé une capacité souveraine d’imputation de l’attaque informatique. C’est nous, DGSE, qui au sein de l’État repérons d’où viennent les attaques cyber. L’attribution publique est en revanche une décision d’ordre politique. Nous caractérisons ; le politique décide.

Au service de toute la communauté du renseignement, nous assurons le maintien de l’état de l’art technologique, et nous développons trois grands programmes mutualisés historiques. Cela concerne d’abord toutes les installations destinées à la cryptologie, qui ont fait l’objet d’investissements importants S. Nous développons ensuite les installations destinées au traitement des données. Nous élaborons enfin le dispositif technique de surveillance internationale.

Des travaux innovants et exploratoires dans plusieurs domaines de rupture ont été lancés pour préparer la DGSE à exploiter pleinement les nouvelles technologies au profit de ses missions, le tout en partenariat avec l’Agence de l’innovation de défense (AID).

Cette croissance a nécessité des adaptations et une réorganisation. Le Service a été réformé par les textes signés à l’été 2022, et entrés en vigueur le 2 novembre 2022. Du modèle en silos mis en place par Claude Silberzahn en 1989, nous sommes passés à une organisation dans laquelle les capacités sont au service des missions. Cette réforme fonctionne bien. Cette réforme donnera sa pleine mesure grâce au nouveau siège du Fort-Neuf.

Face à l’accumulation des menaces, la future LPM doit permettre la poursuite de la montée en puissance des capacités de la DGSE pour affirmer l’autonomie stratégique de notre pays dans l’évaluation des crises comme pour protéger et renforcer notre souveraineté politique – nos jugements doivent être indépendants – économique – nous devons lutter contre les pillages et promouvoir nos intérêts –, technique et technologique.

Le Service connaît des évolutions majeures de ses missions historiques. Nous allons continuer de nous investir dans les nouvelles zones de rivalité stratégique : l’Europe continentale, notamment la Russie et l’Europe orientale où nous devons réinvestir ; l’Indo-Pacifique, zones d’intérêt majeur. Nous n’oublions pas nos « clients traditionnels », car nous sommes très attendus sur l’Afrique du Nord, sur l’Afrique subsaharienne, sur le Proche et le Moyen-Orient. Nous ne laissons pas de côté nos thématiques traditionnelles, comme le contre-terrorisme – ce que vous attendez d’abord des services de renseignement, c’est qu’il n’y ait pas d’attentat sur le territoire français – ou la contre-prolifération.

Ces défis imposent au Service de maintenir à niveau nos capacités de renseignement actuelles, et d’abord les grands programmes techniques mutualisés, mais aussi de renforcer nos équipes et nos ressources en matière de systèmes d’information et de communication, de renforcer notre souplesse pour réorienter nos capteurs et nos ressources en fonction des priorités qui nous sont fixées par les autorités.

Nous devrons également diversifier nos accès humains et techniques. Dans le domaine du renseignement humain, nous devons préserver la capacité de clandestinité de la DGSE. Mon métier, c’est de recruter des sources : cela ne peut se faire que de manière clandestine. Face à la généralisation de la biométrie et des technologies de surveillance, c’est de plus en plus compliqué. Nous devons continuer à diversifier nos accès techniques, et contourner les murailles numériques mises en place par la Russie et la Chine qui investissent des moyens gigantesques dans la protection de leurs systèmes. En Chine, le service homologue de la DGSE emploie plusieurs centaines de milliers de personnes… Je ne souhaite rien de tel pour la France, mais je cite ce chiffre pour vous donner une idée des capacités dont se dotent certains pays.

Nous devons enfin renforcer nos capacités d’action et d’influence. Nous sommes attendus pour entraver les adversaires de la France et pour déjouer les manœuvres hybrides, les attaques informatiques, les manœuvres d’influence. La manipulation de l’information, en particulier, et les opérations de déstabilisation menées en ce domaine par des structures comme Wagner, constituent un sujet de plus en plus brûlant. Nous devons donc industrialiser nos capacités d’action clandestine, en particulier dans l’espace numérique.

Le projet de LPM pour les années 2024 à 2030 prévoit des dépenses élevées. Le chef de l’État a indiqué vouloir perfectionner nos capacités de renseignement pour mieux identifier, comprendre, analyser et attribuer des activités déstabilisatrices. Lorsque vous l’avez entendu le 5 avril, le ministre des armées l’a dit : « Cette stratégie de souveraineté est clé pour garantir l’autonomie de notre compréhension du monde, nécessaire à une diplomatie éclairée. » C’est pourquoi le Gouvernement prévoit une augmentation de près de 60 % des crédits alloués au renseignement ; les crédits de la DGSE devraient en particulier augmenter de manière significative, puisque les crédits alloués s’élèvent à environ 5 milliards d’euros – contre 3,5 milliards pour la précédente LPM. C’est là un sérieux bond capacitaire.

Grâce à ces ressources, nous pourrons disposer de capacités d’exploitation renouvelées et industrialiser nos outils d’investigation numérique. Nous entendons également poursuivre la transformation des services, en travaillant sur les projets d’infrastructures ambitieux dont je vous ai parlé, sur le fonctionnement interne et sur le dispositif de traitement des données de masse. Nous devons renforcer la mutualisation des outils et des ressources. Enfin, les capacités humaines de recherche technique et de traitement des sources, d’exploitation du renseignement ou d’action nécessitent une ressource qualifiée, avec le problème du recrutement et de la fidélisation.

Le Président de la République a également souligné l’importance vitale de l’aspect cyber, dans la continuité du discours de Toulon du 9 novembre 2022, qui rendait publique la revue nationale stratégique et annonçait la volonté de la France de disposer, dans les cinq ans, d’une cyberdéfense « de tout premier rang mondial ».

Le service bénéficiera aussi des montants prévus pour certains autres budgets que vous a présentés M. Lecornu, dans le cadre des synergies internes et des coopérations permanentes au sein du ministère des armées. Nous allons ainsi participer aux objectifs cyber, pour lesquels le budget prévu s’élève à 4 milliards d’euros : nous voulons une cyberdéfense de premier plan, robuste, crédible face à nos compétiteurs stratégiques, et apte à assurer dans la durée la résilience des activités critiques du ministère et l’interopérabilité avec nos alliés. La diversification des modes d’action permettra aussi de s’adapter aux évolutions technologiques.

Nos grandes priorités, vous l’avez compris, sont simples : éviter le décrochage et rester dans la course des meilleurs services de renseignement, ce que nous permettent les budgets prévus dans le projet de LPM ; accroître nos capacités au profit de la communauté du renseignement ; poursuivre l’évolution de notre organisation et déménager à Vincennes.

Je n’ai pas le temps de revenir sur les grands programmes techniques, mais j’insiste sur l’importance des investissements techniques, et notamment cyber.

Je terminerai par quelques mots sur le volet normatif. À la demande du service, le projet de LPM prévoit une modification du code de procédure pénale afin de permettre la communication par l’autorité judiciaire aux services spécialisés de renseignement des éléments d’une procédure recueillis dans le cadre d’une enquête ouverte pour crime de guerre ou crime contre l’humanité. Nous pouvons participer à la caractérisation de tels crimes. Nous pourrons aussi, sur ces sujets, échanger avec les services étrangers. Nous pourrons ainsi unifier le régime applicable à la communication d’informations par le parquet national antiterroriste – des possibilités sont déjà ouvertes en matière de terrorisme, et ce mécanisme fonctionne très bien.

D’autres mesures plus transversales sont également importantes pour le Service, notamment la disposition qui garantit la prise en compte des intérêts fondamentaux de la nation en cas d’activité privée en rapport avec une puissance étrangère, ce qui nous permettra d’empêcher des sociétés étrangères de recruter des anciens militaires français, grâce à un système d’autorisation préalable par le ministère des armées.

L’article 19 du projet de loi autorise les services de renseignement à accéder au casier judiciaire au titre des enquêtes administratives de sécurité.

L’article 22 protège l’anonymat des anciens agents des services de renseignement dans le cadre des procédures judiciaires.

Nos objectifs sont donc clairs : être les meilleurs possible pour renseigner au mieux nos autorités, et demeurer au premier rang des grands services occidentaux. Je le dis sans forfanterie : la DGSE est pour des services comme la CIA, le MI6, le BND ou le Mossad le partenaire stratégique évident dans l’Union européenne. Nous devons aussi contribuer à détecter des menaces qui pourraient peser sur notre pays avant la Coupe du monde de rugby et les Jeux olympiques et paralympiques de 2024. La future loi de programmation doit enfin nous permettre d’affirmer notre souveraineté dans tous les domaines et de compter d’abord sur nos propres forces, dans un monde où nous avons des alliés et des partenaires, mais pas d’amis. Il nous faut donc être autonomes. La réforme du Service, qui nous permet d’être plus efficaces, et la perspective de s’installer dans de nouveaux locaux modernes et adaptés nous permettront, j’en suis convaincu, d’exécuter les missions exigeantes et exaltantes qui nous sont confiées par nos plus hautes autorités.

M. le président Thomas Gassilloud. Avant d’en venir aux orateurs des groupes, je cède la parole à M. Jean-Michel Jacques qui est rapporteur du projet de LPM.

M. Jean-Michel Jacques, rapporteur. Le projet de LPM consacre 5 milliards d’euros au renseignement, mais aussi 4 milliards au cyber, 6 milliards à l’espace, 8 milliards au numérique et 10 milliards à l’innovation, autant de moyens dont bénéficieront indirectement les services pour rester parmi les meilleurs. Héritière de Jean Moulin mais aussi du général de Gaulle, la DGSE, par sa liberté d’action et d’analyse, garantit l’autonomie de notre pays.

Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur le projet de transformation des métiers qu’accompagne le déménagement au Fort-Neuf de Vincennes en 2028 ?

M. Bernard Émié. En effet, dans le cadre de la coopération avec le ministère des armées, nous profiterons d’autres crédits que ceux dédiés spécifiquement au renseignement.

Aujourd’hui, nos locaux sont situés, d’un côté du boulevard Mortier, dans ceux du premier régiment du train, de l’autre, dans un camp d’internement qui a accueilli des femmes juives mais aussi des Républicains espagnols pendant la seconde guerre mondiale. Malgré les efforts pour les optimiser au fil des ans, ils ne sont pas du tout fonctionnels. Ils ne sont pas adaptés au travail en synergie et ne sont guère attractifs pour les jeunes générations. Les effectifs étant passés de 3 000 à 6 000 et bientôt 7 000, nous sommes particulièrement à l’étroit. Il était indispensable de trouver de nouveaux locaux pour améliorer nos capacités d’accueil pour les nouvelles générations ainsi que pour optimiser le travail avec les autres services – en particulier avec la DRM, la DRSD, la DGSI, Tracfin et la direction nationale du renseignement et des enquêtes douanières (DNRED) qui ont des agents sur le terrain – mais aussi entre les services à l’intérieur de la maison.

À ces mêmes fins, nous avons procédé à une réorganisation : les directions en silos – direction du renseignement, direction des opérations, direction de la stratégie – ont été transformées en centres de missions, à la fois thématiques et géographiques.

M. Lionel Royer-Perreaut (RE). Je vous remercie d’avoir confirmé que le projet de LPM représente un bond capacitaire pour les services de renseignement.

Les crédits dédiés aux personnels dans le projet de LPM sont-ils à la hauteur de l’ambition de la DGSE ?

Le projet de LPM vise à renforcer notre résilience et à faciliter les activités de contre-ingérence de nos services. Vous paraît-il de nature à répondre à la menace de guerre hybride ?

M. Bernard Émié. L’arbitrage sur les effectifs n’ayant pas encore eu lieu, je ne suis pas en mesure de vous donner des chiffres. Au sein du ministère des armées, la DGSE est le Petit Poucet… Je suis confiant dans notre capacité à obtenir des effectifs supplémentaires au terme des négociations internes. Ils sont indispensables pour poursuivre la montée en puissance, en particulier dans le domaine cyber. De même, puisque nos ambitions mondiales ont été rehaussées, j’ai besoin de redéployer des postes et d’en ouvrir dans le monde entier pour répondre aux sollicitations.

En matière de contre-ingérence, sujet majeur, nous optimisons l’effort de l’État à travers ses différentes agences. Le contre-espionnage est une fonction essentielle de la DGSE en France comme dans les postes à l’étranger. C’est à elle qu’il appartient d’identifier les tentatives d’ingérences dans nos services publics à l’étranger, nos implantations ou nos grandes entreprises. Les moyens envisagés nous permettront d’accomplir notre mission. Je suis un haut fonctionnaire réaliste ; je n’ignore pas que des arbitrages doivent être faits. Les moyens alloués au renseignement que vous voterez le moment venu, je l’espère, nous permettront de rester dans la course.

M. Laurent Jacobelli (RN). Vous avez fait état des nouvelles menaces dans le domaine cyber et des moyens humains et financiers que prévoit le projet de LPM pour l’endiguer. S’agissant de deux autres modes de renseignement – ce que j’appellerai le renseignement « à la papa », qui privilégie les actions sur le terrain, d’une part, et les opérations spéciales, d’autre part –, quelle est votre stratégie ?

M. Bernard Émié. Le cyber est une menace majeure. La riposte est une arme essentielle à la disposition de l’exécutif. Mais le cyber est aussi un objectif stratégique du renseignement.

Le renseignement « à la papa » est fondamental. Nous devons continuer à recruter des sources en plus grand nombre : la source humaine reste essentielle, tout ne procède pas de la technique. Pour cela, il faut jouer sur les ressorts basiques et immuables de l’individu. Nous devons aussi faire évoluer nos méthodes et investir les réseaux sociaux Ma stratégie consiste donc à renouveler et à élargir le vivier des sources du service.

Les opérations spéciales, par construction, je n’en parle pas beaucoup, mais elles existent. Les moyens qui nous sont donnés sont importants. Il est crucial pour moi que, dans le cadre du budget des armées, les vecteurs qui intéressent notre service soient entretenus, adaptés et renouvelés – je le fais valoir dans les discussions internes J’ai besoin de C-130, d’hélicoptères, de bateaux, etc. d’autant que la zone grise dans laquelle j’opère ne cesse de s’étendre.

Nous serons en mesure de répondre aux commandes, nombreuses, de l’exécutif.

M. Aurélien Saintoul (LFI-NUPES). Dans quelle mesure le trou d’air que nous connaissons dans notre accès souverain à l’espace affecte-t-il votre service ?

Les 5 milliards de crédits pour le renseignement n’iront pas intégralement à la DGSE. Pouvez-vous préciser la ventilation des crédits ?

Pouvez-vous nous indiquer le nombre de postes que vous demandez dans les arbitrages à venir ? L’Assemblée nationale pourra peut-être vous soutenir.

Plusieurs affaires portant atteinte à la souveraineté économique de notre pays ont émaillé l’actualité, la dernière en date concernant la société Segault. Leur nombre a-t-il augmenté d’après vos informations ?

Quel regard portez-vous sur le grand banditisme et la criminalité financière, et sur la menace qu’ils font peser sur la souveraineté de certains États ? Je pense aux Pays-Bas et à la Belgique qui ont pris conscience récemment de la gravité de leur situation.

M. Bernard Émié. Je cède la parole au directeur technique pour plus de précisions sur l’espace.

M. le directeur technique et de l’innovation. Le trou d’air dans le lancement des satellites n’affecte pas encore les capacités de renseignement. Il est indispensable de conserver une souveraineté, française ou européenne, sur les lanceurs dont nous aurons besoin pour déployer, sans risque de manipulation, de nouvelles constellations satellitaires.

M. Bernard Émié. Je reste flou sur les crédits car les arbitrages ne sont pas tout à fait finalisés. Toutefois, j’ai des raisons de penser que je peux obtenir un budget tangentant les 5 milliards d’euros. Je n’oublie pas mes cousins de la DRM et de la DRSD dont le budget a augmenté de 60 %. La DGSE profitera aussi des crédits alloués par le projet de LPM dans d’autres domaines.

Le charme de la DGSE, c’est qu’elle recrute avec beaucoup de professionnalisme. Lorsque j’annonce au ministre le recrutement de 500 personnes, je tiens parole, donc je suis crédible. Je demande car je saurai faire grâce aux équipes. Il me reste des personnels à recruter au titre de 2023 dans le cadre de la queue de comète de la précédente LPM. Nous le faisons en suivant des procédures lourdes : on n’entre pas à la DGSE comme à la sécurité sociale. Les vérifications de sécurité prennent des mois.

Je n’ai pas d’éléments spécifiques sur le cas de la société Ségault.

La délinquance financière n’est pas le terrain de chasse de la DGSE. C’est celui de Tracfin, un service qui est monté en puissance remarquablement au cours des dernières années et avec lequel nous travaillons très bien. La DGSE intervient aussi dans la lutte contre le trafic de drogue ou le trafic d’êtres humains dans la mesure où elle dispose de renseignements importants sur les filières et les passeurs. Elle contribue à nombre d’arrestations.

M. Jean-Louis Thiériot (LR). Pour éviter un décrochage par rapport à nos partenaires, l’une des clés est la capacité à recruter les meilleurs. Hélas, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre. Même si on ne rejoint pas la DGSE pour l’argent, cela contribue aussi à la sérénité et à l’attractivité… Comment se situent les salaires de nos agents par rapport à nos partenaires ? Outre les rémunérations, disposez-vous des outils juridiques pour vous attacher les meilleurs ? Des ajustements législatifs sont-ils nécessaires dans ce domaine ?

Sommes-nous équipés en technologies souveraines ? Comment faire en sorte que les pépites technologiques restent dans notre giron ?

M. Bernard Émié. Oui, nous disposons des outils juridiques mais nous devons faire avec les contraintes propres à l’écosystème français que sont notamment les règles de la fonction publique ou l’encadrement des rémunérations. Florence Parly et Sébastien Lecornu ont fait beaucoup d’efforts pour améliorer notre attractivité mais vous avez raison, on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre.

Je peux compter sur une batterie impressionnante de spécialistes des mathématiques, de normaliens, de polytechniciens. Le niveau des officiers de la DGSE est supérieur à la moyenne, comme l’illustre leur taux de réussite à l’École de guerre. La qualité des agents du service est exceptionnelle.

S’agissant des rémunérations, les agents français sont moins bien payés que les Britanniques ou les Américains.

Nous réussissons à recruter les techniciens en début de carrière parce que nous sommes encore compétitifs. Mais dès qu’ils ont cinq ans d’expérience, dès qu’ils se fiancent et veulent acheter un appartement, cela devient très compliqué. Nous sommes confrontés à l’érosion de notre attractivité, en particulier en région parisienne où le coût de la vie est horriblement élevé, et nous ne sommes pas en mesure de proposer une offre alternative en province. C’est un motif d’inquiétude très sérieux.

En ce qui concerne d’éventuels ajustements législatifs, je laisserai la parole au directeur de l’administration. Sachez que nous manœuvrons au mieux pour garder une main-d’œuvre rare.

M. le directeur de l’administration. Nous disposons des outils juridiques nécessaires. Nous parvenons à transposer à nos corps les textes régissant la fonction publique. Pour les contractuels, nous nous appuyons sur des dispositifs réglementaires propres. Notre souci n’est donc pas juridique, il concerne les rémunérations et notre capacité à suivre l’évolution du marché.

M. le directeur technique et de l’innovation. Nous réussissons à conserver des capacités souveraines, soit en interne, soit en faisant appel à des industriels français voire européens, mais c’est un défi quotidien.

Je prends l’exemple de l’intelligence artificielle : si nous voulons rester maîtres des briques technologiques et garantir notre autonomie, nous devons investir et nous appuyer sur des start-up françaises et soutenir leur croissance.

M. Bernard Émié. La difficulté pour la DGSE est de conserver une part suffisante de militaires dans ses rangs. Lorsque j’ai pris mes fonctions, les militaires représentaient 25 % des effectifs, ils ne sont plus que 20 % aujourd’hui car les armées ne parviennent pas à mettre à notre disposition des personnels, non par manque de volonté mais par absence de ressources. Compte tenu de la hausse des effectifs, même si l’armée a maintenu son effort en valeur absolue, la composante militaire de la DGSE baisse. C’est un sujet de préoccupation car le service fait partie du ministère des armées. Nous devons absolument veiller collectivement à ne pas passer sous la barre des 20 % de militaires.

M. Vincent Bru (Dem). Le projet de LPM accorde 2 milliards d’euros aux forces spéciales. En opérations extérieures (Opex), les échanges entre les forces spéciales et la DGSE permettent de faire progresser nos forces grâce aux échanges de renseignements. Compte tenu de la multiplication des espaces de conflictualité, quelles relations envisagez-vous avec les forces spéciales ?

M. Bernard Émié. Les forces spéciales assument leurs actions, elles ne sont pas clandestines, donc c’est un autre monde. Que nous formions un nageur de combat de manière coordonnée, cela se conçoit mais ce sont bien deux mondes complètement différents. En zone de guerre cependant, les forces spéciales interviennent sur la base du renseignement que fournit la DGSE. La relation est forte et intime – souvent d’anciens membres des forces spéciales intègrent la DGSE –, la coordination est optimisée, les métiers et les savoir-faire sont cousins mais il y a une ligne de séparation très claire entre les missions des forces spéciales et celles de la DGSE. Les unes peuvent être assumées, les autres non et elles ont lieu sur des théâtres totalement différents.

Mme Mélanie Thomin (SOC). La réforme annoncée a pour but de décloisonner le Service et d’accroître son efficacité dans l’anticipation et le traitement des menaces. Comment se traduit-elle dans le projet de LPM ? Comment assurer le décloisonnement entre les différentes directions chargées du renseignement ? Il semble que l’effort budgétaire profite principalement à la DRM et à la DRSD et soit alloué plus à leurs moyens techniques qu’aux carrières et au recrutement en leur sein.

Le projet de LPM réduit de huit à trois l’ambition capacitaire pour les avions légers de surveillance et de renseignement (ALSR). Quel est le rôle de ces équipements pour les armées et la DGSE, sachant que cette dernière est dotée de capacités propres ?

M. Bernard Émié. La DRM et la DRSD sont des services de renseignement du premier cercle mais les ordres de grandeurs de leurs moyens n’ont rien à voir avec ceux de la DGSE. Ils bénéficient d’une hausse justifiée de leur budget mais les crédits pour le renseignement profiteront d’abord à la DGSE. Le service n’est pas mis de côté, bien au contraire. Je redis mon espoir de tangenter les 5 milliards d’euros.

Les ALSR relèvent de la DRM. Je ne peux donc pas vous répondre sur ce point. Le Service dispose de ses propres avions qu’il loue, ce qui ne va pas sans poser de problèmes. À ce stade, il possède les capacités et l’autonomie nécessaires pour répondre aux sollicitations. De temps en temps, nous pouvons faire appel à des appareils des forces spéciales pour observer un théâtre tactique dans une zone où nous agissons de manière coordonnée.

M. Loïc Kervran (HOR). Le groupe Horizons note avec satisfaction l’effort en faveur du renseignement car celui-ci est particulièrement adapté aux menaces actuelles – évolutives, sournoises, hybrides. C’est l’arme du XXIe siècle. Cet outil incarne aussi la souveraineté car sa mission est fondée sur la connaissance, l’anticipation ainsi que l’autonomie de décision et d’action. L’excellence de son renseignement, et singulièrement de son service secret spécial, est l’une des raisons d’espérer pour la France, pour reprendre le titre d’un livre qui vous est cher.

Vous avez évoqué les modifications normatives prévues par le projet de LPM. D’autres modifications législatives sont-elles nécessaires à vos yeux pour faire face aux nouvelles menaces ?

M. Bernard Émié. En tant que président de la commission de vérification des fonds spéciaux et membre de la délégation parlementaire au renseignement, vous avez joué un rôle éminent dans l’appropriation, ô combien importante, du monde du renseignement par le Parlement sous la précédente législature. La visite du président de la commission très rapidement après son élection s’inscrit dans la même logique d’interaction bienvenue.

Oui, le renseignement est l’arme du XXIe siècle. Le retour sur investissement est gigantesque et immédiat. Faute d’exposition, la DGSE souffre d’un manque de valorisation de son travail dans la protection de nos compatriotes et de l’État.

Il est en effet des domaines dans lesquels j’aurais souhaité d’autres aménagements normatifs. Je pense en particulier aux algorithmes mais le mot fait peur – je le comprends. La décision a été prise de ne pas élargir leur champ d’application, et je la respecte. Mon but est de faire fonctionner ce que j’ai à ma disposition mais je serai heureux si on venait demain à m’en donner davantage. Oui, il y a des marges de progression pour les prochaines LPM.

Ce que peut faire l’Élysée pour sauver l’industrie de défense

Ce que peut faire l’Élysée pour sauver l’industrie de défense


Lors de ses vœux 2023 aux armées, Emmanuel Macron a annoncé un effort budgétaire de 400 milliards d’euros sur la période 2024-2030. A l’heure de la guerre en Ukraine et alors que les stocks d’équipement sont au plus bas, les armées (et notamment l’armée de terre) avaient quelques raisons d’espérer un coup d’accélérateur sur les commandes d’armement « classique ». Espoir douché par la réalité, puisque les grands gagnants de la nouvelle LPM sont le cyber, l’espace et l’outre-mer. Si l’industrie de défense et de sécurité terrestre ne bénéficiera pas de plus de commandes, plusieurs pistes s’offrent à l’Élysée pour maintenir la compétitivité de cette industrie.

Doper l’innovation de la défense

La transition d’un modèle d’armée vers la haute intensité nécessite de disposer de capacités de haute technologie couplées à une production de masse. Le conflit en Ukraine est un cas représentatif. Les taux de pertes enregistrés ont démontré la nécessité de disposer d’une épaisseur capacitaire très importante. Dans cette optique, la guerre a confirmé qu’un petit nombre d’effecteurs high-tech n’auraient pas nécessairement l’avantage sur une masse d’équipements plus rustiques. Il n’en demeure pas moins que l’usage d’équipements technologiques (liaisons de données, drones, etc.) s’est imposé dans la conduite des opérations.

La nomination d’Emmanuel Chiva, ancien directeur de l’Agence de l’innovation de Défense du ministère des Armées, à la tête de la DGA l’année dernière illustre d’ailleurs l’importance accordée à cette dimension par Emmanuel Macron. Toutefois, l’affectation des ressources peut parfois laisser à désirer, comme dans le cas des drones, où la France est en retard alors que les leçons du Haut Karabagh et de l’Ukraine montrent leur caractère déterminant. Jean-Louis Thiériot, vice-président de la Commission de la Défense à l’Assemblée nationale, propose d’ailleurs de simplifier l’accès aux mécanismes de soutien à l’innovation et de poursuivre des projets disruptifs dont l’intérêt n’apparaîtrait pas immédiatement. Une perspective qui s’étend bien au-delà des seules industries du secteur, et pourrait s’intégrer aux réflexions menées sous l’égide de Matthieu Landon, conseiller industrie et innovation de l’Élysée pour optimiser les synergies entre start-up et grandes entreprises.

Protéger les entreprises des prédations

Dans son rapport de janvier 2023, la Direction générale des entreprises (DGE) dresse un panorama des menaces qui pèsent sur les entreprises françaises. Parmi celles-ci, une grande partie concerne l’acquisition d’entreprises par des sociétés étrangères (40 %). Comme dans le cas tout récent d’Exxelia. Cette entreprise fabrique des composants complexes et des sous-systèmes de précision dédiés à des environnements tel que le domaine spatial, l’aéronautique ou la Défense. Alstom, Latécoère et maintenant Exxelia ont en commun de disposer d’un savoir-faire précieux dans les domaines de souveraineté, et d’avoir été achetés par des entreprises américaines.

Face à ce type de menaces, les États-Unis et l’Allemagne ont assez tôt développé des stratégies d’intelligence économique. Le Committee on Foreign Investment in the United States (CFIUS) pourrait être un exemple à suivre dans la protection de nos entreprises. Cet organisme, chargé d’analyser les acquisitions d’entreprises US sensibles par des sociétés étrangères, demandait par exemple, en 2019, à l’entreprise chinoise Beijing Kunlun Tech Co Ltd. de vendre Grindr[1]. Il se disait en effet préoccupé par la détention d’une base de données de localisation, de messages et de statut VIH de l’utilisateur par une entreprise chinoise. Celle-ci avait finalement accepté en 2020, de céder sa participation à San Vicente Acquisition.

Une telle démarche implique pour les entreprises, et l’administration, d’être en mesure d’identifier en amont les attaques concurrentielles de différentes natures et notamment informationnelles. Ce qui par exemple ne semble pas avoir été suffisamment pris en compte lorsque Naval Group a subi la longue campagne de la presse australienne qui a contribué à l’annulation d’un contrat historique de 56 milliards d’euro pour la livraison de douze sous-marins à propulsion diesel. Ces mésaventures pourraient être anticipées par une stratégie de veille sur les risques et la concurrence qui prenne en compte la réalité de l’affrontement concurrentiel, même entre alliés géopolitiques.

Rapatrier les industries

Pour le Ministre des Armées, l’objectif est clair, « je n’ai pas d’état d’âme : je veux un agenda de relocalisation ». Le ralentissement des échanges mondiaux à l’occasion de la crise du Covid a mis en évidence nos multiples dépendances, touchant notamment des éléments de systèmes d’armes en service dans nos armées. Ils étaient produits hors du territoire national. « Si on est sur la souveraineté française, on ne peut pas comprendre qu’un certain nombre de pièces soient produites à l’étranger, parfois même par de potentiels concurrents ou compétiteurs. »  a-t-il poursuivi dans un discours aux principaux représentants de la Base industrielle et technologique de défense en septembre 2022.

Relocaliser est également l’assurance de préserver le savoir-faire nécessaire pour maintenir notre souveraineté. Il existe certains domaines de l’industrie où la main d’œuvre s’est perdue, imposant une nouvelle politique de formation. Jean-Louis Thiériot révélait que Naval Group n’arrive plus à recruter suffisamment de soudeurs et se voit donc contraint de recruter à l’étranger. Il plaide donc pour une formation ad hoc qui réponde aux difficultés de l’industrie.

Intensifier les commandes

L’une des leçons de la guerre en Ukraine est la nécessité de disposer d’une masse suffisante pour répondre à l’attrition causée par l’adversaire, et maintenir au contact un rapport de force favorable. Ainsi, en septembre dernier, la Russie aurait dépassé le cap des 1 200 chars hors de combat, sans toutefois épuiser ses capacités, loin s’en faut.

L’Allemagne et d’autres pays européens ont récemment reconnu l’importance de suivre ce mouvement et de réarmer. Toutefois, en faisant le choix d’avions F-35, la Belgique, la Pologne et plus récemment l’Allemagne, ont démontré que privilégier des fournisseurs européens n’était pas une évidence. Certains politiques mettent donc en avant un « Buy European Act » de la Défense afin de renforcer la « souveraineté européenne » en soutenant les solutions de défense de l’UE. Cependant, les entreprises françaises sont parfois ralenties sur leur propre territoire par des procédures juridiques d’appel d’offre complexes. Le remplacement du Famas au profit du HK 416 en est un exemple : les conditions de participation étant trop strictes, en 2015 Thales et Verney-Carron avaient été éliminés d’office.

Pour un meilleur accompagnement des industriels

La diplomatie française sait accompagner les industries de Défense pour décrocher d’importants contrats. Il existe de nombreux exemples en ce domaine ; la vente de 42 rafales à l’Indonésie, la vente de 3 frégates et 3 corvettes à la Grèce en 2021 et plus récemment les canons Caesar à la Belgique et la Lituanie. Mais cette aide est parfois inégale, plus souvent portée vers les segments aérien et maritime que vers le terrestre. Or les entreprises comme Nexter et Arquus doivent pouvoir tout autant s’appuyer sur un soutien de l’État à leur politique commerciale d’exportation, a fortiori quand la future loi de programmation militaire 2024-2030 ne leur semble pas particulièrement favorable.

S’il doit ses succès d’export à sa renommée opérationnelle, le Caesar lui-même mériterait sans doute un appui, qui lui aurait peut-être évité de se faire évincer, sur le fil, du marché colombien par son concurrent israélien Elbit, qui vient également de le chasser du Danemark courant février.

Enjeu financier autrement plus conséquent, puisqu’il pourrait se compter en milliards, Nexter est aussi toujours en négociations avec le Qatar pour la vente du VBCI, le véhicule de combat de l’infanterie française, dans une version améliorée. En 2019, l’affaire semblait très proche d’aboutir, mais le client potentiel a commencé à s’intéresser au Boxer allemand, pour des raisons apparemment plus proches des relations interétatiques que des choix militaires. Une conjoncture qui souligne derechef la pertinence d’un appui, si nécessaire du plus haut niveau, pour faire déboucher certains dossiers. À ce stade, Bruno Le Maire en visite récente dans le Golfe, ne semble pas avoir fait avancer les choses, pas plus que Patrick Durel, conseiller Moyen Orient de l’Élysée, en revanche impliqué dans les coulisses d’une vente de Rafale aux Émirats.

En définitive, c’est une implication de l’exécutif à la hauteur des enjeux, définis par ce dernier, dont cette industrie directement liée à notre souveraineté a besoin. Les plus hautes instances étatiques semblent ne pas encore en avoir pris toute la mesure. Ainsi, si l’intervention récente de Roland Lescure contre la délocalisation de Latécoère, groupe historique de l’industrie aéronautique française est louable, son caractère tardif montre un manque d’anticipation stratégique en la matière. Alors qu’elles sont solennellement appelées à s’adapter à une nouvelle « économie de guerre », les entreprises de la BITD attendent désormais de l’Élysée et des différents ministères de tutelle un engagement politique concret à la hauteur de ces exigences.


  1. https://news.bloomberglaw.com/bloomberg-law-analysis/analysis-cfius-scrutiny-forces-chinese-sale-of-grindr

Cybersécurité : les États doivent affronter de nouvelles menaces. Entretien avec Guillaume Tissier

Cybersécurité : les États doivent affronter de nouvelles menaces. Entretien avec Guillaume Tissier

par Jean-Baptiste Noé – Revue Conflits – publié le 19 avril 2023


Le numérique présente de nouvelles menaces que les entreprises et les États doivent anticiper et affronter. Dans un monde globalisé, il est difficile d’être indépendant, ce qui n’empêche pas de défendre sa souveraineté numérique. Entretien avec Guillaume Tissier, directeur du Forum international de la cybersécurité (FIC), qui s’est tenu à Lille en avril.

Entretien avec Guillaume Tissier, directeur du Forum international de la cybersécurité (FIC). Propos recueillis par Jean-Baptiste Noé.

Depuis la première session du FIC en 2007, le monde de la cybersécurité a connu de nombreuses évolutions. Sans remonter à ces débuts, quelles les grandes évolutions rencontrées au cours de ces dernières années en termes de menace et de défense ?

Tout d’abord, notre surface d’exposition au risque a explosé car le numérique imprègne aujourd’hui toutes les facettes des activités humaines. On compte ainsi 12 milliards d’objets connectés dans le monde et leur nombre ne fait que croître. Dans un tel contexte, il est logique que les acteurs malveillants se déplacent dans l’espace numérique et cherchent à profiter de cette situation. La menace s’est donc sophistiquée et diversifiée. Les attaquants ont trois motivations essentielles : le gain financier, l’espionnage et la déstabilisation. La difficulté est que ces motivations se confondent parfois, ce qui rend la caractérisation de ces attaques et l’identification de leurs auteurs encore plus difficiles. En outre, il existe de nombreux groupes cybercriminels qui sont récupérés et instrumentalisés par les États. La Russie abrite ainsi certains groupes spécialisés en rançongiciels. C’était également le cas de l’Ukraine avant le conflit. Chainanalysis, une société qui trace les mouvements de fonds en crypto-monnaies, constate ainsi que 75% des flux financiers liés aux attaques en rançongiciels pointent aujourd’hui vers la Russie. Ces mêmes groupes peuvent aussi pratiquer la déstabilisation et l’espionnage. Nombre de campagnes d’espionnage -au moins pour celles qui ont été détectées- pointent ainsi vers la Chine. De façon globale, l’espace numérique est donc devenu un terrain d’affrontement qui voit des groupes privés et des Etats s’affronter. Heureusement, face à cela, les solutions ont aussi progressé au plan opérationnel, qu’il s’agisse de prévention, de détection, de protection ou de réponse à incident, pour sécuriser les entreprises et les citoyens, même si beaucoup reste à faire. Et à un niveau plus stratégique, des discussions internationales ont été engagées pour tenter d’assurer la stabilité de cet espace.

Qu’est-ce que cela change pour les entreprises ?

Le modèle du « château fort » qui protégeait nos systèmes d’information et les données qu’ils abritent a vécu. A l’époque du télétravail et de « l’entreprise étendue », les organisations sont comme des aéroports avec de multiples flux qui rentrent et sortent sans arrêt, en particulier vers des clouds. Ainsi, l’enjeu n’est plus de construire des « remparts » étanches, mais bien de protéger chaque flux avec des architectures dites « zero trust », de détecter les menaces et de réagir au plus tôt grâce à des systèmes EDR (Endpoint Detection and Response) et NDR (Network Detection and Response). Grâce à tout cela, le niveau de sécurité des grandes organisations a fait de gros progrès ces dernières années, mais il reste malheureusement de nombreux angles morts. La cybercriminalité s’est ainsi déplacée vers des acteurs moins matures comme les collectivités territoriales, les hôpitaux, les PME ou TPE, qui n’ont pas les moyens d’avoir des équipes ou des solutions de cybersécurité sophistiquées. Ce qu’il faut pour ces organisations, c’est une sécurité « packagée » et intégrée dans les services numériques qu’elles utilisent, qu’il s’agisse de la « box » internet ou des services de cloud public, et des équipes mutualisées pour gérer la supervision. Même chose pour les collectivités. Le Gouvernement a ainsi décidé de créer des centres régionaux de réponse à incident qui permettront de gérer cette sécurité du « premier kilomètre ». Comme l’a dit Vincent Strubel, le directeur général de l’ANSSI lors du FIC 2023, la cybersécurité doit « passer de la haute couture au prêt-à-porter » pour toucher le plus de monde possible.

L’une des particularités du FIC est d’accueillir aussi bien des entreprises privées que des collectivités locales. Alors que plusieurs communes ont été gravement attaquées ces derniers mois, existe-t-il des solutions pour protéger leurs données ?

Les besoins des collectivités en matière de numérique et de cybersécurité sont énormes. Nous n’avions d’ailleurs jamais accueilli au FIC autant de représentants de collectivités -plus de 400 cette année- ce qui témoigne de l’ampleur du défi. Et même s’il existe des différences entre les grandes agglomérations et les petites collectivités, il y a des points communs : des systèmes d’information très hétérogènes pour soutenir de multiples « métiers » (la voirie, la gestion des cantines, l’état-civil etc.) et un niveau de sécurité relativement faible. Pour les plus petites collectivités, l’urgence est de proposer des solutions numériques sécurisées « prêtes à l’emploi ». Le ministre du numérique a ainsi annoncé il y a quelque mois le lancement d’une plateforme de services permettant aux collectivités de disposer d’un nom de domaine internet, d’un site web, d’une messagerie internet… Le Gouvernement a aussi lancé en 2021 des « parcours de cybersécurité » avec l’aide de l’ANSSI (Agence nationale de la sécurité des systèmes d’information) pour accompagner les collectivités et développer un réseau de professionnels compétents sur tout le territoire pour cela. Ce maillon territorial est absolument essentiel.

Le commissaire européen chargé du Marché intérieur Thierry Breton, présent au salon, a annoncé la création d’un « bouclier cyber européen ». De quoi s’agit-il plus précisément ?

Cette annonce n’est pas la seule du commissaire européen. Thierry Breton a aussi évoqué la directive NIS 2, déjà en vigueur mais non encore transposée, qui va imposer un certain niveau de sécurité à de nombreuses entreprises ou organisations considérées comme « importantes » ou « essentielles », et le « Cyber Resilience Act », dont la première mouture a été présenté par la Commission en septembre dernier et qui définira des exigences minimales de cybersécurité pour tous les produits et services, européens ou non, qui intègrent du numérique et sont commercialisés sur le marché intérieur. Sont en particulier visés les objets connectés dont le niveau de sécurité est souvent très faible. Concernant le « bouclier cyber » européen annoncé par le Commissaire, l’objectif est de déployer un réseau de 5 ou 6 centres de sécurité sur tout le territoire européen pour détecter les menaces et réagir au plus tôt face à des attaques à grande échelle. Ce dispositif sera coiffé par un nouveau texte, le Cyber Solidary Act qui permettra aux entités attaquées de s’appuyer sur un réseau de prestataires de confiance. Au-delà de ces dispositions, les enjeux sont doubles : faire progresser de façon homogène le niveau de sécurité dans les Etats-membres et renforcer la coopération, notamment en termes d’échange d’information, voire imaginer, à terme, une véritable coordination européenne, ce qui n’est évidemment pas simple…

Il y a désormais un FIC organisé à Montréal, sur le continent américain. Quelle est la finalité de ce salon ? S’agit-il d’influencer les Américains sur des solutions numériques européennes ou bien d’établir des partenariats entre entreprises américaines et françaises ?

Même si l’Europe a de nombreuses choses à présenter, et notamment une approche unique en matière de protection des données personnelles qui commence à faire des émules, il serait prétentieux de vouloir influencer les Canadiens ou les Américains du Nord sur un sujet dont ils se sont emparés depuis longtemps… Notre objectif à Montréal, et bientôt à San Antonio (Texas), est surtout de créer des ponts entre les écosystèmes en reprenant les recettes qui ont fait le succès du FIC : rassembler acteurs publics et privés, offreurs, utilisateurs finaux, monde de la recherche, sphère académique en un même lieu autour d’un forum, d’un salon et d’un sommet. Et comme à chaque fois, s’appuyer sur les associations, les autorités, les entreprises locales. Chaque FIC est donc très différent ! Mais à chaque fois, nous en profitons bien sûr pour présenter l’excellence de la filière française et européenne. Le FIC, devenu depuis cette année le Forum InCyber pour répondre à cet enjeu d’internationalisation, est en effet l’un des outils du contrat stratégique de filière (CSF) des industries de sécurité, co-signé par le Gouvernement et les industriels. Toute filière d’excellence doit avoir un outil de rayonnement : c’est l’objectif assigné au FIC en mobilisant acteurs privés et publics autour d’un modèle innovant et inspirant.

Le renseignement en sources ouvertes (OSINT) a pris une nouvelle dimension avec le développement du web. Il est enseigné dans certaines écoles et de nombreuses conférences sont organisées sur le sujet. Quelle est selon vous la relation entre l’OSINT et les questions numériques ?

Le cœur du sujet traité par le FIC est bien sûr la cybersécurité, mais nous nous ouvrons à d’autres thématiques, qu’il s’agisse d’approfondir des verticales sectorielles, comme la cybersécurité industrielle, ou d’élargir nos réflexions aux multiples facettes de la « confiance numérique » : identité numérique, web 3, lutte contre les contenus illicites, ou bien encore l’OSINT. L’anticipation des menaces est en effet essentielle. Ainsi, pour anticiper, surveiller et détecter les menaces, le renseignement sur sources ouvertes est essentiel. Il s’agit par exemple d’exploiter les réseaux sociaux ou bien encore les deep et dark web, souvent utilisés par les attaquants pour revendre le produit de leurs forfaits ou revendiquer leurs actions. La lutte contre les contenus illicites, violents, haineux, mais aussi la protection contre le harcèlement en ligne sont également des priorités. Ces engagements correspondent à la ligne éditoriale du FIC qui a toujours défendu une vision globale et équilibrée de la cybersécurité, qui ne se résume pas à des mesures de sécurité et de surveillance, mais aussi à la défense des libertés en ligne et à la protection des citoyens. Le FIC n’est donc pas seulement un endroit où l’on réfléchit à des solutions opérationnelles, mais où l’on s’intéresse aussi aux aspects éthiques et où l’on débat des différentes politiques publiques qui concourent à faire du cyberespace un espace de liberté. N’oublions pas que 70% des internautes dans le monde vivent dans des zones où ils ne peuvent pas poster ce qu’ils veulent sur internet… Nous avons donc, nous, Européens, une chance inouïe, mais aussi une exigence.

Les questions de cybersécurité jonglent entre dimension technologique et politique, voire philosophique, concernant la protection des libertés individuelles, la liberté d’expression, la lutte contre des contenus illicites ou encore la protection de la vie privée. Comment articuler ces différents éléments afin de protéger au mieux la vie des individus ?

Notre objectif est de contribuer au débat public sur ces questions. Concernant les technologies, il est important de noter que ces dernières ne sont jamais ambivalentes, une technologie n’est jamais bonne ou mauvaise en tant que telle. Tout dépend de l’usage que l’on en fait, des limites que l’on se donne et bien sûr de la formation et de l’éducation des utilisateurs. Ce qui compte avant tout, c’est de construire un numérique au service de l’Humain. Il faut donc à la fois lutter contre le totalitarisme numérique qui se développe dans certains pays, mais aussi contre une marchandisation extrême des données personnelles qui toutes deux aboutissent à un asservissement de l’individu par le numérique et débouchent sur des dérives orwelliennes. Même si nous n’en n’avons pas forcément conscience, l’Europe a en la matière une longueur d’avance, grâce notamment au RGPD. Il importe de la garder et de promouvoir la souveraineté numérique européenne. Nous avons en effet besoin d’un espace numérique qui soit non seulement conforme à nos valeurs mais aussi à nos intérêts. Et nous avons aujourd’hui deux opportunités à ne pas manquer. La première concerne les négociations entre l’Europe et les Etats-Unis concernant le futur Privacy Data Framework qui succèdera au Privacy Shield invalidé par la Cour de justice de l’Union européenne. Les Etats-Unis doivent impérativement revoir leur dispositif de protection des données personnelles et leur législation de surveillance, en particulier la section 702 du célèbre Foreign Intelligence Surveillance Act (FISA), faute de quoi l’Europe ne doit pas reconnaitre l’adéquation du pays avec les exigences du RGPD. La seconde concerne le futur schéma européen de certification de sécurité pour les offres de cloud. Alors que 70% des données européennes sont stockées chez les hyperscalers américains, il est essentiel que les données les plus sensibles soient hébergées et traitées dans des cloud totalement immunisés aux effets des lois étrangères ayant une portée extraterritoriale. Et pour cela, la simple localisation de ces données en France ne suffit pas… Ainsi, l’enjeu de la cybersécurité est double. Il concerne autant la sécurité au sens technique qui consiste à lutter contre les menaces que la maîtrise des données qui est un sujet davantage politique et juridique. Bien sûr, cette souveraineté numérique n’est pas absolue et est partagée, mais il s’agit de maîtriser certains points clés, en particulier pour les données et processus les plus sensibles.

Jean-Baptiste Noé

Jean-Baptiste Noé

Docteur en histoire économique (Sorbonne-Université), professeur de géopolitique et d’économie politique à l’Institut Albert le Grand. Rédacteur en chef de Conflits.

Netflix : l’Empire du divertissement. Entretien avec Édouard Chanot

Netflix : l’Empire du divertissement. Entretien avec Édouard Chanot

par par Côme de Bisschop – Revue Conflits – publié le 16 avril 2023

https://www.revueconflits.com/netflix-lempire-du-divertissement-entretien-avec-edouard-chanot/


Fascinant pour certains, inquiétant pour d’autres, le succès de Netflix est incontestable. Comprendre son triomphe, c’est revenir sur l’histoire d’une entreprise créée il y a plus de 25 ans, mais dont le succès ne date que de la dernière décennie. Devenu un outil incontournable de notre société, le géant américain a su allier technologie et divertissement pour toucher plusieurs millions de personnes à travers le monde. Les méthodes managériales, technologiques ou encore idéologiques d’un tel succès sont aujourd’hui connues. 

Journaliste, Édouard Chanot a été rédacteur en chef de la rédaction parisienne de Sputnik France et l’un des rédacteurs en chef de RT France. Il a publié son premier ouvrage, L’Empire Netflix, aux éditions La Nouvelle Libraire. 

Propos recueillis par Côme de Bisschop. 

Netflix est-il devenu le symbole du divertissement ? Comment expliquer un tel succès ? 

Netflix exprime à merveille l’air du temps. Une personne m’ayant interviewé remarquait judicieusement que le « N rouge » de Netflix était devenu presque autant symbolique que le « M jaune » de McDonald’s au XXe siècle. On pourrait aussi dire que l’algorithme de Netflix est aujourd’hui l’un des secrets les mieux gardés du capitalisme américain, comme l’était avant lui la formule du Coca-Cola il y a plus d’un siècle maintenant. 

Netflix avait l’ambition de créer l’entreprise du divertissement par excellence. Bien sûr, ils ne sont pas les premiers à s’intéresser au divertissement, mais ils ont été les premiers à profiter de l’essor du streaming en proposant des vidéos à la demande (VOD) via application. Ils ont révolutionné notre consommation de contenu audiovisuel. Où que vous soyez : dans les transports, à table, dans votre lit, vous pouvez vous divertir grâce à Netflix… et être happé par ses productions. C’est d’ailleurs ce qui peut inquiéter : nous sommes d’autant plus vulnérables à des messages idéologisés que nous regardons cette plateforme dans notre intimité, souvent le soir, quand nous sommes les moins alertes et les plus disponibles. 

Comment Netflix reflète-t-il le modèle sociétal américain ? 

« Le libéralisme libertaire véhicule l’émancipation absolue de l’individu, contre les enracinements nationaux, sans guère trouver à redire à la loi du marché. »

La plateforme contribue clairement à délimiter les interdits ou les devoirs moraux contemporains, disons dans le sens du « libéralisme libertaire » ambiant. Bien sûr, il ne s’agit pas d’une idéologie strictement définie, elle est d’ailleurs pétrie de contradictions. Elle est plutôt l’accumulation des opinions dominantes des cinquante dernières années. Le « libéralisme libertaire » véhicule l’émancipation absolue de l’individu, contre les enracinements nationaux, sans guère trouver à redire à la loi du marché, puisqu’il se révèle très à l’aise avec le tech capitalisme de la Silicon Valley. 

Voyez par exemple le nombre de protagonistes féminines, souvent des femmes émancipées, bien loin de l’image traditionnelle de la femme. Comme Carrie Mathison, l’agente de la CIA de Homeland, qui abandonnera à moitié sa fille à sa sœur pour aller sauver le monde du terrorisme ou de la menace russe. Chez Netflix, la guerre des sexes a déjà eu lieu, et ce sont les féministes qui l’ont emporté, visiblement : 54,5% des séries de la plateforme ont une femme pour personnage principal ou parmi les personnages principaux. Je prends cet exemple, car il est devenu moins polémique que ceux qui relèvent de la lutte des races (par exemple, Achille joué par un acteur noir dans un remake de l’Iliade d’Homère). 

Netflix est ainsi devenu un acteur décisif de la propagation de l’opinion à la mode. Avec 231 millions d’abonnés, la plateforme est un levier redoutable. Netflix est ainsi en mesure d’influencer les regards de ses abonnés et plus largement le secteur culturel du divertissement contemporain. En voyant des fictions « woke », le regard des consommateurs peut lui-même devenir « woke », surtout celui des plus jeunes. Ceci est d’autant moins étonnant, que cette idéologie émane aussi en grande partie de Californie et plus largement du monde anglo-saxon. Vos lecteurs auront chacun un exemple qui l’aura choqué. Peut-être même les enfants de vos lecteurs, puisque la récente série pour enfants Ridley Jones qui met en scène un petit bison ressassant l’argumentaire LGBT non-binaire avait aussi provoqué une levée de boucliers.

La question incontournable de Netflix est celle de l’idéologie. La plateforme semble aujourd’hui promouvoir davantage qu’un simple aspect culturel. Comment l’idéologie progressiste américaine est-elle devenue le délire d’hier et la norme d’aujourd’hui, grâce à Netflix ? 

Je voudrais surtout indiquer qu’un tournant semble visible depuis l’été dernier. Prenez l’affaire David Chappelle. Pour résumer : des salariés LGBT ont réclamé la censure de l’humoriste David Chappelle, qui avait à l’automne 2021 qualifié de « bizarre » l’idée d’être né dans le mauvais corps – ciblant là les transgenres. Pour mettre un terme à la polémique, le CEO de Netflix a modifié le mémo interne de l’entreprise, véritable Bible de la firme, dont il a donc ajouté un verset, en soulignant que les salariés, en travaillant chez Netflix, pourraient être amenés à plancher sur des productions contraires à leurs opinions. J’utilise délibérément un champ lexical religieux, mais il est lui aussi présent chez les fondateurs de la firme, quand ils détaillent leurs règles managériales.

Au niveau des productions, il faut aussi se rendre compte que le phénomène woke est relativement récent : il apparait vers 2017/2018, quelquefois subrepticement lors de la troisième ou quatrième saison d’une série (prenez par exemple The Last Kingdom, qui se déroule en Grande-Bretagne durant les invasions vikings, un curé noir y apparaît). Mais il peut aussi être abandonné : par exemple, la série Sense 8, la série très LGBT des frères devenus sœurs Wachowski, n’a pas été renouvelée, en raison de son manque de succès, de l’aveu même du CEO Ted Sarrandos. Les militants woke sont une minorité. 

Il est possible d’assister à un recul du wokisme chez Netflix. Reste qu’il serait naïf de croire que Netflix pourra changer radicalement de bord, pour la simple et bonne raison que le monde audiovisuel, les réalisateurs et producteurs baignent dans cette idéologie progressiste. Le wokisme n’est pas qu’une simple idéologie à la mode que les producteurs pourront abandonner aussi vite qu’ils l’ont adoptée par appât du gain. Elle pourra être édulcorée, l’offre audiovisuelle pourra être davantage segmentée (l’algorithme devrait le permettre), mais il serait vain de penser que le substrat socio-culturel disparaîtra totalement. 

L’économie numérique tire profit d’une denrée nouvellement précieuse : notre attention. Comment le géant américain est-il organisé pour réussir à capter le plus grand temps de cerveau disponible chez les utilisateurs ? 

Revenons au début des années 1990 et à l’explosion d’Internet : à ce moment-là, la population mondiale a brutalement eu accès à une offre culturelle quasi-illimitée. Vous pouviez visiter le Louvre en étant à Tegucigalpa, télécharger en quelques minutes 2 000, 3 000 chansons. Les individus ont été à proprement parler sidérés par une telle offre. C’est dans ce contexte que l’algorithme de Netflix va prospérer : grâce à nous, vous allez atteindre la véritable liberté du consommateur, ont-ils dit. Vous allez voir ce que vous voulez vraiment voir, sans perdre vos soirées à scroller devant votre écran ou à vous disputer dans les allées des cinémas avec votre moitié ! Et aujourd’hui, plus vous utilisez la plateforme, plus l’algorithme vous connaît et précise ses propositions, par exemple en personnalisant les vignettes en fonctions de vos goûts (comédies romantiques ou dystopie, etc.). Netflix, c’est davantage qu’une plateforme de streaming, c’est un outil qui fait basculer l’intelligence artificielle dans la production et la production cinématographique. 

Reste que cet algorithme pose certains problèmes… Les séries sont à présent taillées sur mesure selon les données récupérées par l’algorithme. Par exemple, il est possible que vous aimiez une série House Of Cards avant qu’elle ne sorte (rires) ! Dès 2015, Netflix a en effet réalisé sur mesure celle-ci, après que l’algorithme ait fait remonter les goûts du public pour les tragédies politiques, l’acteur Kevin Spacey et les ambiances sombres. Il en va de même pour la série Orange is the new Black qui a vu le jour après que les mots « univers carcéral », « personnage féminin » et « humour noir » soient ressortis largement dans les choix des consommateurs. Et depuis, l’algorithme de Netflix ne cesse de s’affiner. Ainsi, une série risque d’être déclinée à l’infini avec une qualité progressivement à la baisse. Je conclurai en faisant remarquer que l’on ne parle plus de « Septième art », mais de « productions audiovisuelles » ou simplement de « divertissement ». 

Après avoir perdu près de 1,2 million dabonnés au premier semestre, le géant américain en a recruté 2,4 millions au troisième trimestre 2022. Le déclin tant annoncé de Netflix était-il illusoire? Comment expliquer ces variations ?

Il y a cinq ans, Netflix était en situation de monopole. Aujourd’hui Amazon prime, Disney+ ou encore AppleTV sont venus le concurrencer. Bref, l’offre a explosé. Les consommateurs sont devenus moins fidèles : nombreux sont ceux qui partagent un compte individuel à plusieurs ou qui ne s’abonnent que quelques jours afin de regarder les grandes séries phares. Ajoutez à cela les polémiques sur le contenu que certains consommateurs peuvent juger excessivement idéologisés, vous avez de quoi faire trembler n’importe quel leader. Il nen reste pas moins que cest Netflix qui a inventé le modèle de streaming, et c’est son algorithme qui semble toujours le plus performant, et ses séries les plus en vogue – ou les mieux « marketées » ? Et plus profondément, et j’en parle dès le premier chapitre de mon petit essai : son management est fait pour répondre aux crises, pour rebondir. 

Si Netflix est souvent décrié pour ses productions idéologisées, le management de l’entreprise est bien moins souvent pointé du doigt. Souvent considérée comme une entreprise dotée d’une très grande flexibilité, qu’en est-il de la réalité managériale du géant californien ? 

« Soit vous êtes excellent, soit vous partez rapidement.  »

Netflix, c’est avant tout une manière de traiter l’homme, ses hommes, ses salariés. Il faut d’ailleurs lire les écrits de son fondateur, Reed Hastings. Celui-ci a connu deux chocs psychologiques au cours de sa carrière professionnelle. Premièrement, en 1997, quand sa première entreprise fait faillite. Avec du recul, Reed Hastings jugeait avoir recruté des salariés pour qu’ils appliquent les règles internes de l’entreprise et non pour qu’ils innovent. Il en a tiré une première leçon : son entreprise se devait d’être plus flexible. Ensuite, en 2001, Netflix est au bord de la faillite. Son entreprise de location de DVD par courrier subit la première bulle internet. Reed Hastings doit licencier un tiers de son équipe : il garde alors les meilleurs et remercie les moins performants. Quelques semaines plus tard, il constate que l’entreprise « vibrait de passion, d’énergie et d’idées ». Hastings en tire une deuxième leçon : la densité de talent. D’ailleurs, il ne craint pas de parler de QI moyen, chose inconcevable chez nous… En définitive, soit vous êtes excellent, soit vous partez rapidement.

Ces deux exemples seront fondateurs de la culture d’entreprise de Netflix, qu’il veut axée autour de la liberté et de la responsabilité, pour innover. Son système repose sur sa capacité à recruter l’élite de l’élite du capitalisme américain – le salaire médian s’élevait à 220 000 euros par an. Et ce recrutement des meilleurs lui permet de supprimer la plupart des règles internes de l’entreprise. Le titre de l’ouvrage de Reed Hastings est à ce titre évocateur : « la règle : pas de règle. ». La responsabilité de chacun est ainsi engagée, et par exemple les horaires ne sont pas proprement établis et les congés peuvent être pris n’importe quand sans permission au préalable. Ont aussi été instaurées des réunions d’équipe où tout doit pouvoir se dire, en toute transparence. Ces réunions ressemblent à s’y méprendre à des réunions d’alcooliques anonymes ou de communautés protestantes, autres archétypes anglo-saxons.

La force de Netflix a été de proposer du contenu à visionner sans interruption, ce que l’on appelle en anglais le « binge-watching ». Avec l’apparition de la publicité sur la plateforme, Netflix n’est-il pas en train de détruire ce qui a été à l’origine de son succès ? 

Les fondateurs avaient juré pendant des années qu’aucune publicité ne verrait le jour sur Netflix. L’absence de publicité était peut-être l’un des atouts de la firme, elle permettait aux utilisateurs de regarder lensemble des épisodes dune série à la suite sans interruption. Mais disons que la force de la firme est aussi, non sans ironie, de revenir sur ses décisions. En effet, quelques mois plus tard, la plateforme annonçait travailler sur une nouvelle formule d’abonnement avec publicité, mais moins coûteuse, laissant le choix à ceux qui ne voulaient pas de publicité de payer davantage. Peu importe la contraction flagrante de la décision : l’essentiel est de toujours assurer un mouvement perpétuel et une course effrénée vers la croissance. 

Nous avions une longue histoire avec le cinéma, un goût commun pour la salle, mais ce dernier ne fait plus le poids face à la puissance de l’économie numérique. Quelle est la répercussion du géant américain sur l’industrie du 7e art ?

Le coup est très dur, je ne sais pas s’il sera mortel. Il est très probable que le médium série aura un impact sur la réalisation elle-même : on ne réalise pas une production audiovisuelle destinée à être visionnée dans le creux de la main de la même façon qu’un film projeté sur grand écran. Les lumières, la profondeur de champ, les effets spéciaux seront sans doute revus à la baisse. En même temps, la trame narrative est enrichie par la durée qu’apporte la série. On peut créer un véritable univers, ce qui n’est possible au cinéma qu’avec des superproductions de plusieurs épisodes.

Par ailleurs, les choses se posent différemment pour, par exemple, Disney : diffuser L’Ascension de Skywalker dans les salles obscures a coûté 143 millions de dollars à la firme, tout en lui en rapportant 1,07 milliard. Mais la tentation est forte de ne la diffuser que sur sa plateforme pour en faire l’économie. Rappelons donc que la forte concurrence imposée par Netflix s’inscrit dans une crise plus profonde du cinéma, et que le cœur de Netflix, c’est avant tout les séries. La concurrence n’est donc pas totale. 

L’IA n’est pas encore aussi vicieuse que les humains pour déceler les comportements malicieux

L’IA n’est pas encore aussi vicieuse que les humains pour déceler les comportements malicieux

La lettre de Frédéric Simottel n°2 – Mercredi 5 avril 2023

“Journaliste à BFM Business en charge notamment des questions de cybersécurité, je suis heureux de partager avec vous chaque semaine l’actualité du secteur mais aussi ma revue de presse et des tribunes signés par des experts choisis par mes soins.

Frédéric Simottel

Je n’ai pas d’actions ou de prises de participation chez tel ou tel acteur de la cyber mais force est de constater que je suis assez épaté par l’efficacité des logiciels EDR/XDR (Endpoint Detection Response/eXtended Detection Response).

A la lecture de nombreux témoignages ou suite à des entretiens avec des RSSI, beaucoup me confirment que sans un tel logiciel, les dégâts auraient été plus importants, notamment lors d’attaques par rançongiciel. Au passage, je pousse un petit cocorico puisqu’avec Tethris, Harfang Lab ou encore Nucleon Security, nous avons quelques pépites françaises dans le domaine propres à lutter contre les leaders SentinelOne, CrowdStrike ou autres grands noms de la cyber qui embarquent désormais ce type de solutions.

Des années 2000 à aujourd’hui

Ce qui est intéressant avec ces technologies est qu’en fait, elles font partie de la famille depuis plusieurs années. Certains vous diront depuis 2013 lorsque l’acronyme EDR est apparu pour la première fois. Je remonterai pour ma part aux années 80 quand l’antivirus traditionnel, à base de signature, protégeait le terminal contre les menaces connues. Une base de signature qui devient obsolète au début des années 2000 lorsque les attaquants font muter leur virus ; on commence alors à parler des menaces inconnues de type Zero-day. Apparaît alors l’EPP, l’agent Endpoint Protection Platform qui met en œuvre plusieurs couches de protection. Lui-même dépassé quelques temps plus tard face aux attaques de plus en plus sophistiquées.

Et j’en arrive aux logiciels EDR/XDR, qui surveillent ce qui se passe sur le terminal et, sont capables, via un moteur relié à une console centrale, d’émettre des alertes dès que des comportements malicieux sont repérés, d’apporter des réponses manuelles ou automatiques (isoler des processus, supprimer des fichiers, isoler un terminal du réseau, etc). Aujourd’hui devenus des commodités, ils évoluent vers des systèmes plus intégrés voir des modèles de plateformes : ce qui va permettre d’éviter de déployer plusieurs marques pour un seul service.

L’Humain au cœur du dispositif

Mais au-delà de l’intelligence de ces outils, de leur capacité à se déployer sur plusieurs milliers de points (terminaux, serveurs, etc) en quelques heures, d’élargir aujourd’hui leur périmètre et d’inclure des services de gestion et d’analyse, ce qui me frappe dans les témoignages recueillis, porte sur l’association entre la technologie et l’humain. Car entre la détection et la remédiation, plus la phase d’investigation est poussée, mieux on distingue une vision d’ensemble, une chronologie et meilleure sera la réponse apportée.

 

Les chiffres clés de la semaine

  1. L’étude « Inside the Halls of a Cybercrime Business » diffusée par Trend Micro décrit trois types d’organisations criminelles en fonction de leur taille

    o   Les petites entreprises malveillantes (ex. le service Counter Anti-Virus Scan4You) : Une organisation qui s’appuie sur une tête pensante avec un effectif qui varie entre 1 à 5 ‘employés’, pour un chiffre d’affaires annuel inférieur à 500 000 dollars.

    o   Les entreprises criminelles de taille moyenne (ex. Bulletproof hoster MaxDedi). Elles ont généralement deux niveaux de direction et s’appuie sur un collectif de 6 à 49 ‘employés’. Leur chiffre d’affaires annuel peut s’élever jusqu’à 50 millions de dollars.

    o   Les grandes entreprises criminelles (ex. le groupe de rançongiciel Conti). S’appuyant sur trois niveaux de direction, ce type d’organisation compte plus de 50 ‘employés’ et enregistre un chiffre d’affaires annuel de plus de 50 millions de dollars. Les responsables sont des cybercriminels chevronnés qui recrutent de nombreux développeurs, administrateurs et experts en pénétration de systèmes, y compris en contrat court.

  2. Les Risques de sécurité accrus avec le Byod et le télétravail(Étude Lookout)

    o   32% des travailleurs à distance et hybrides utilisent des applications ou des logiciels non approuvés par le service informatique pour des raisons de commodité

    o   92% des employés à distance effectuent des tâches professionnelles sur leurs tablettes ou smartphones personnels.

LPM 2024-30 : Les chars légers AMX-10RC et les VAB Ultima devront durer au-delà de 2030

LPM 2024-30 : Les chars légers AMX-10RC et les VAB Ultima devront durer au-delà de 2030

par Laurent Lagneau – Zone militaire – publié le 4 avril 2023

https://www.opex360.com/2023/04/04/lpm-2024-30-les-chars-legers-amx-10rc-et-les-vab-ultima-devront-durer-au-dela-de-2030/


 

La future Loi de programmation militaire [LPM], qui sera présentée lors du Conseil des ministres de ce 4 avril, va confirmer une hausse « sans précédent » du budget des armées, avec une enveloppe de 413 milliards d’euros [dont 13 milliards de recettes exceptionnelles] sur la période 2024-30.

D’un montant de 43,9 milliards en 2023 [voire plus, une rallonge de 1,5 milliard ayant été demandée par Sébastien Lecornu, le ministre des Armées], le budget de la mission « Défense » devrait augmenter d’environ 3 milliards d’euros à partir de 2024. Puis la hausse maintiendra ce rythme jusqu’en 2027. Puis, il reviendra à la prochaine majorité d’accentuer cet effort, avec des « marches » de 4,3 milliards à partir de 2028.

Selon l’entourage de M. Lecornu, cette trajectoire financière ne sera pas gravée dans le marbre dans la mesure où « il faudra éventuellement prévoir des compléments » en fonction de l’évolution des menaces. Cependant, la portée de cette hausse des dépenses militaires pourrait être amoindrie par les effets de l’inflation, évaluée à 30 milliards d’euros pour les sept années à venir, selon l’hypothèse la plus pessimiste.

Aussi, paradoxalement, des choix ont dû être faits. Seront-ils pertinents? L’avenir le dira… En tout cas, plusieurs annonces faites par M. Lecornu durant ces dernières semaines devraient être confirmée; comme les efforts en faveur de la défense sol-air [5 milliards d’euros], des drones [5 milliards], des forces spéciales [2 milliards] et du renseignement [5 milliards].

La lutte informatique, qu’elle soit défensive, offensive et d’influence, devrait bénéficier d’un nouveau coup de pouce de 4 milliards d’euros. De même que le spatial, avec une enveloppe de 6 milliards. À noter que la LPM va acter l’annulation du troisième satellite de télécommunication de type Syracuse IV, au profit d’une « constellation » dont les détails restent à préciser.

Comme l’avait suggéré le président Macron lors de ses voeux aux Armées, le 20 janvier, les forces de souveraineté, implantées dans les départements et territoires d’outre-Mer, devraient voir leurs moyens augmenter de 13 milliards d’euros. Et un effort significatif – 10 millards – est annoncé en faveur du soutien à l’innovation, afin de financer les recherches sur les « technologies de rupture », comme les armes hypersoniques et le quantique.

Enfin, le montant des crédits alloués au Maintien en condition opérationnelle [MCO] des équipements devrait progresser de 40% pour atteindre les 49 milliards d’euros. Et ce ne sera sans pas de trop… puisque certains équipements appelés à être remplacés d’ici 2030 ne le seront finalement pas… Ou, du moins, ils le seront plus tard.

Ce sera en effet le cas des chars légers AMX-10RC et des Véhicules de l’avant blindé [VAB] Ultima, le programme SCORPION devant être « décalé » de quelques années. Ainsi, 100 engins blindés de reconnaissance et de combat [EBRC] Jaguar – sur les 300 attendus – seront livrés à l’armée de Terre après 2030. Même chose pour « quelques centaines » de véhicules blindés multi-rôles Griffon et Serval.

Cette décision d’étaler le programme SCORPION entraînera inévitablement des surcoûts. « Cela soulève des difficultés de gestion des lignes et de stockage des composants. Quant au surcoût du MCO, plus les matériels sont anciens, plus l’obsolescence augmente : rien n’est impossible, mais cela a un prix », a récemment expliqué Emmanuel Levacher, le Pdg d’Arquus, lors d’une audition au Sénat.

Cela étant, l’armée de Terre, qui sera appelée à se « transformer », devrait pouvoir remplacer ses Lance-roquettes unitaires [LRU], dont deux exemplaires ont été livrés à l’Ukraine, et renforcer ses capacités en matière d’artillerie avec de nouveaux CAESAr. En outre, elle disposera de plus de 3000 drones, dont des munitions téléopérées.

Quant à la Marine nationale, si elle n’avait pas de souci à se faire pour ses futurs sous-marins nucléaires lanceurs d’engins [SNLE] de 3e génération, indispensables à la dissuasion nucléaire, elle obtiendra un nouveau porte-avions nucléaire à l’horizon 2038… Mais elle devra patienter pour aligner ses cinq frégates de défense et d’intervention [FDI], la livraison de deux unités étant désormais prévues après 2030. Et elle devra se passer de trois patrouilleurs océaniques, sur les dix attendus.

Enfin, l’armée de l’Air & de l’Espace [AAE] ne passera pas au « tout Rafale » dans les années à venir… étant donné que les livraisons de 42 avions Rafale, prévues entre 2027 et 2030, devraient finalement s’étaler jusqu’en 2032. Ce qui fait qu’elle ne disposera que de 137 Rafale en 2030, alors qu’elle devait en aligner 185. Quant à ses capacités de transport, et à la fin de la LPM, elles reposeront en partie sur 35 A400M [contre 21 actuellement] sur les 50 initialement envisagés.

La Direction générale de l’armement dévoile sa nouvelle vision stratégique

La Direction générale de l’armement dévoile sa nouvelle vision stratégique

 

https://www.opex360.com/2023/03/15/la-direction-generale-de-larmement-devoile-sa-nouvelle-vision-strategique/


« Nos missions conditionnent notre organisation. Or les missions de la DGA avaient été attribuées pour la dernière fois en 2009, par un décret. Il nous a donc semblé utile de les questionner. Parmi ces missions, nous souhaitons faire apparaître de manière explicite le maintien du fondement de la dissuasion nucléaire et le développement de notre capacité, y compris en matière de cyber », avait expliqué M. Chiva, lors de sa dernière audition parlementaire en date, dédiée à la dissuasion nucléaire.

Dans le détail, cette vision stratégique fixe cinq missions à la DGA, avec l’objectif d’apporter les « meilleures réponses aux besoins de nos armées et préparer l’avenir ».

Ainsi, et sans surprise, la première vise à « équiper et soutenir les armées de façon souveraine en assurant la maîtrise d’œuvre étatique du système de défense ». Ce qui passera par la création d’une « Direction des opérations, du Maintien en condition opérationnelle et du numérique ». Celle-ci sera dotée d’une « force d’acquisition rapide » afin de réduire la durée des cycles d’approvisionnement, voire de procéder plus rapidement à des achats sur étagère quand cela sera nécessaire [et pertinent].

Plus généralement, il s’agira « d’associer les maîtres d’œuvre industriels dès la conception des programmes, afin d’évaluer les poids calendaires et financiers des exigences et les arbitrer avec les armées » et de « mettre en place une méthodologie d’analyse des risques partagée entre DGA et l’État-major des armées pour permettre l’accélération du processus d’équipement des forces ». Il sera aussi question de « repenser les méthoses d’intervention pour mieux exploiter tout le potentiel offert par les technologies du numérique ».

Le document évoque également un assouplissment des contraintes imposées aux industriels pour « permettre d’améliorer leur performance et les coûts ». Mais ce sera du donnant-donnant car, en retour, la DGA attendra de la part des industriels une « visibilité suffisante sur la qualité et l’avancement de leurs travaux »… ainsi qu’une réduction des coûts d’acquisition des acquisitions et du soutien.

D’ailleurs, il reviendra à la Direction de l’industrie de défense à « veiller à la performance » de la BITD française, en accordant notamment une « attention renforcée à la résilience du modèle industriel, aux capacités d’accélération et à la maîtrise des coûts » et en fixant « les orientations industrielles pour chaque filière d’armement ».

Cette direction aura, via un service dédié, à accroître les capacités de la DGA en matière d’intelligence économique et de renseignement en source ouverte, ceci afin d’anticiper « l’évolution du contexte, des marchés et de la concurrence industrielle ». Ce qui profitera à la BITD française, laquelle bénéficiera d’un soutien pour renforcer sa sécurité informatique et sa résilience [ce qui concernera notamment les PME et les Établissements de taille intermédiaire].

« La mission de la DGA est de s’assurer de la capacité de la BITD à répondre en toutes circonstances et sur la durée aux besoins du ministère des Armées. Pour faire face aux nouveaux enjeux dictés par l’évolution du contexte géopolitique, le dialogue avec l’industrie doit être renforcé, notamment pour qu’elle puisse se projeter dans un modèle d’économie de guerre », est-il expliqué dans cette vision stratégique.

Et celle-ci de préciser : « Une connaissance fine des performances industrielles est donc indispensable pour répondre aux exigences du besoin des forces et pour accélérer, à la demande, les cadences d’activités, notamment de production. Cela passe par un renforcement des actions en faveur des PME et ETI qu’il convient d’informer, d’aider et de protéger lorsque c’est nécessaire ».

Autre mission de la DGA [citée en seconde position dans la vision stratégique] : l’anticipation. La Direction de la préparation, de l’avenir et de la programmation sera créée à cette fin… Et le rôle de l’Agence de l’Innovation de Défense [AID] sera « amplifié ». Il s’agira ainsi de « bâtir une capacité d’anticipation globale pour contribuer à la fonction stratégique connaissance / compréhension / anticipation afin de ne pas passer à côté des ruptures technologiques, voire pour avoir un temps d’avance.

« La lutte dans tous les milieux, jusqu’à l’Espace et les fonds marins et dans tous les champs informationnels, la guerre cognitive, la lutte informatique d’influence comme la résilience cyber doivent être mises en avant comme des enjeux prioritaires pour l’élaboration et la conduite de nos futurs programmes d’armement, car l’hybridité des conflits futurs s’impose comme une menace centrale pour notre Défense », fait valoir la DGA.

En outre, poursuit-elle, il est « est impératif d’identifier les prochaines ruptures technologiques susceptibles de représenter des ruptures géostratégiques. Les applications militaires de l’intelligence artificielle et les systèmes autonomes, la maîtrise des armes à énergie dirigée, la convergence des nanotechnologies, biotechnologies, de l’informatique et des sciences cognitives, l’hypervélocité et le quantique sont illustratifs de ces ruptures possibles ».

La vision stratégique aurait pu commencer par là étant donné que la dissuasion est la mission historique de la DGA [elle a d’ailleurs été créée en 1961 à cette fin]. Mais au nucléaire est venu s’ajouter le « cyber », élevé au rang de « domaine stratégique »,. En effet, le document parle de « maintenir le fondement de la dissuasion » tout en développant « la capacité cyber du ministère des Armées au profit de la sécurité nationale ».

Comme M. Chiva l’avait indiqué aux députés, un « poste d’ajoint Dissuasion », directement rattaché au Délégué général pour l’armement, sera créé. « Il pourra agir sur les trois grands programmes d’ensemble mais aussi sur le contrôle gouvernemental, les études techniques et tout ce qui a trait à la dissuasion », avait-il expliqué.

Enfin, la « promotion d’une approche pragmatique de la coopération et le soutien des exportations » constituent l’une des cinq missions de la DGA. Cependant, s’agissant de ce chapitre, la vision stratégique s’attarde surtout sur le volet « coopération ».

Et à ce sujet, alors que certains programmes, notamment menés avec l’Allemagne, connaissent des aléas, le document parle d’amorcer une « réflexion sur des modèles alternatifs de coopération ». Et d’ajouter : « La France doit poursuivre sa recherche de nouveaux partenaires pour renforcer sa liberté de manoeuvre et ne pas se trouver isolée ». Et cela fait échos aux propos tenus par le président Macron, lors de ses voeux aux Armées, le 20 janvier.

Celui-ci avait en effet parlé de « penser autrement nos partenariats, nos alliances, tout en demeurant un leader en Europe et un allié fiable à l’Otan » et de « mieux capitaliser sur la relation exceptionnelle bâtie avec des pays comme la Grèce, l’Égypte, les Émirats arabes unis ou l’Inde ».

Quoi qu’il en soit, rappelle la DGA, « l’harmonisation des besoins opérationnels en amont du lancement d’une coopération, ainsi que la nécessité de trouver des accords sur le développement des industries respectives, tout en protégeant notre savoir-faire national antérieur, sont des conditions clefs de la réussite d’une coopération ». Et, à ce titre, la vision stratégique veut « affirmer » un « droit de revisite objective de nos coopérations ».

Photo : Nouveau logo de la DGA

Espace : le QG du commandement militaire spatial français sortira de terre à Toulouse en 2025

Espace : le QG du commandement militaire spatial français sortira de terre à Toulouse en 2025

  • Le bâtiment sera construit dans l'enceinte du Centre national d'études spatiales.
    Le bâtiment sera construit dans l’enceinte du Centre national d’études spatiales. Ministère des Armées
par Ollivier Le Ny – Midi Libre – Publié le

https://www.midilibre.fr/2023/03/09/espace-le-qg-du-commandement-militaire-spatial-francais-sortira-de-terre-a-toulouse-en-2025-11048974.php


Le ministère des Armées a indiqué ce jeudi avoir attribué à Bouygues la construction du futur bâtiment qui abritera le centre nerveux de la défense spatiale française. Les menaces de satellites, d’attaques sur les réseaux de communication, notamment, sont devenues un enjeu fondamental.

Le ministère des Armées a confié à Bouygues le contrat de construction du futur bâtiment du Commandement de l’Espace (CDE), indique ce jeudi le gouvernement. Un investissement de 80 millions d’euros pour un premier édifice d’une surface de 11 000 m², qui renforcera le leadership de Toulouse en matière spatiale. 

Défendre le pays contre les menaces spatiales

« Le nouveau bâtiment du CDE incarnera le symbole du spatial militaire français, inscrivant Toulouse et sa région comme centre spatial de défense dynamique« , s’est réjoui le ministère des Armées, en détaillant un ensemble qui sera complété dans un deuxième temps par un second édifice. Dédié aux services de l’Otan, celui-ci offrira une surface de 2 000 m² à une cinquantaine de techniciens et de chercheurs d’un centre d’expertise internationial.

Bâti sur le site du Centre national des études spatiales (Cnes), le CDE, créé en 2019, abritera quelque 500 personnels civils et militaires français, dont la mission – ils sont déjà opérationnels – est de « fédérer et de coordonner tous les moyens consacrés au domaine spatial de défense« , avait justifié lors de sa création la ministre d’alors, Florence Parly. Il regroupera ainsi les équipes du Centre militaire d’observation par satellites et du Centre opérationnel de surveillance militaire des objets spatiaux, qui veille sur tous les objets actuellement en orbite et surveille leur comportement suspect.

Un satellite russe bien trop curieux

À l’origine du CDE figure en effet ainsi l’attitude d’un satellite russe qui s’était approché en 2017 de bien trop près d’un satellite militaire français.

« Ce site doit permettre aux unités du commandement, rassemblées sur une emprise unique, de mener les opérations spatiales militaires organisées autour de quatre fonctions : le soutien aux capacités spatiales, l’appui spatial aux opérations interarmées, la connaissance de la situation spatiale et l’action dans l’espace« , expliquait le ministère en novembre, lors de la signature du bail à construction avec le Cnes.

Le Commandement français de l’espace est impliqué depuis le mois dernier et jusqu’à ce vendredi dans l’exercice Orion, qui s’est largement déroulé dans l’Hérault, à la faveur de sa propre simulation annuelle, AsterX 2023. La mise en scène d’agressions de nature spatiale, dont une dans le secteur du cyberespace.