En sortant de la paralysie politique, le Liban se remet à espérer

En sortant de la paralysie politique, le Liban se remet à espérer

par Jean-Baptiste Noé – Revue Conflits – publié le 25 février 2025

https://www.revueconflits.com/en-sortant-de-la-paralysie-politique-le-liban-se-remet-a-esperer/


L’élection d’un nouveau président et le cessez-le-feu conclu avec le Hezbollah permet d’espérer des jours plus radieux pour le Liban et les Libanais. Il y a encore fort à faire pour restaurer l’économie et la politique du pays du Cèdre. 

Le temps est loin de l’âge d’or des années 1950 et 1960 où le Liban était un îlot de stabilité au Moyen-Orient et un refuge pour les intellectuels arabes qui trouvaient à Beyrouth un havre de paix et de liberté pour fuir les régimes autoritaires de la région. L’ancienne « Suisse de l’Orient » n’est plus que l’ombre d’elle-même. Ravagé par des décennies de guerre ponctuées de massacres et de destructions, et gangréné par un clanisme politique corrompu, l’État libanais est aujourd’hui un État failli. Aussi la défaite du Hezbollah et de l’axe iranien face à Israël et l’élection en janvier d’un nouveau gouvernement à Beyrouth pourraient-elles permettre au pays du Cèdre de se reconstruire et de se doter d’institutions régaliennes dirigées par des fonctionnaires compétents plutôt que par des clientèles communautaires. Pour Alain Bifani, directeur des Finances au Liban pendant vingt ans et figure de l’opposition à la corruption, « la fenêtre qui vient de s’ouvrir est l’opportunité pour le Liban d’enfin engager une transition de fond qui ne peut passer que par le renouvellement des élites dirigeantes. »

Une corruption endémique : l’héritage de la reconstruction post guerre civile

Tout a commencé par la sortie de crise après la longue guerre civile (1975-1989) lorsque le pouvoir est tombé entre les mains des anciens chefs miliciens, avides d’accaparer leur « part du gâteau » et qui ont mis le pays en coupe réglée. La reconstruction de l’État libanais s’est traduite par un lent déclin de ses institutions, rongées par une corruption endémique d’une part, et par les nombreuses difficultés posées par les occupations étrangères (israélienne et syrienne) de l’autre. Selon l’expression de Fabrice Balanche, la reconstruction ne fut que « la continuation de la guerre civile par d’autres moyens ». Autrement dit, la fragmentation territoriale du Liban sur une logique confessionnelle a persisté après 1990, et elle explique toujours la faiblesse actuelle de la souveraineté de l’État.

De fait, la nouvelle constitution entérinée par les accords de Taëf n’a fait qu’affaiblir le rôle du président de la République, chrétien maronite, en renforçant celui du Premier ministre, sunnite, et du président du Parlement, chiite. C’est donc un système qui repose sur un consensus permanent de toutes les forces politiques en présence, c’est-à-dire une « vétocratie » où personne n’a les moyens d’engager des réformes structurelles. La guerre continue autour de la table du conseil des ministres dans un contexte de délitement de l’état de droit où les chefs de clans bénéficient d’une impunité totale. Sans autorité et sans vision, le Liban est depuis condamné au brigandage politique. Une anarchie dans laquelle les élites se partagent les richesses selon leurs intérêts communautaires et familiaux, et où le travail de fond des technocrates et du personnel administratif n’a aucune marge de manœuvre.

À cela se sont ajoutées les limites de la politique de reconstruction nationale conduite par Rafic Hariri — un homme d’affaires libano-saoudien nommé Premier ministre en 1992. En voulant refaire de Beyrouth un centre financier régional et une destination touristique pour les monarchies du Golfe, Hariri a sacrifié l’agriculture et l’industrie libanaises à tel point que le Liban a fini par importer 80 % de ce qu’il consomme. Dans le même temps, les clientèles au pouvoir se sont bâti des empires immobiliers en obtenant tous les permis de construire dans les zones les plus lucratives de Beyrouth et en puisant dans les fonds publics. Pire encore, cette oligarchie s’est financée via un modèle qui s’est avéré être une « pyramide de Ponzi » géante : pour financer sa dette, la banque centrale libanaise pratiquait des taux outrancièrement généreux pour attirer les capitaux étrangers et ceux de la diaspora. Une dette le plus souvent utilisée à des fins personnelles par les élites corrompues, ce qui a laissé les infrastructures et les services publics du pays dans un état calamiteux. La crise était inéluctable dès les années 2000.

Un État failli à bout de souffle

Alors que les vagues d’émigration syrienne mettent déjà l’économie à rude épreuve, les événements s’accélèrent à partir de 2019.

En octobre, l’annonce d’une nouvelle taxe sur la messagerie WhatsApp précipite dans la rue un mouvement révolutionnaire qui conspue la corruption des élites. Puis, les banques imposent des premières restrictions sur les retraits bancaires et les transferts de dollars vers l’étranger, créant une panique chez les déposants. En mars 2020, l’abcès est crevé, le Liban fait défaut sur sa dette pour la première fois de son histoire, tandis qu’en août, une explosion dévaste le port de Beyrouth provoquant en plus d’un traumatisme social, des dégâts matériels de plusieurs milliards de dollars. La livre libanaise subit une flambée qui la fait bondir d’un taux de 1500 pour 1 dollar à plus de 80 000 en 2023, plongeant la majeure partie de la population dans la pauvreté en pleine pandémie de Covid…

Le bilan est apocalyptique. 80 % de personnes sous le seuil de pauvreté, une inflation à trois chiffres pendant plusieurs années, des centaines de milliers de personnes qualifiées quittent le pays vers des horizons plus radieux. Entre 2018 et 2024, le PIB du Liban a chuté de 55 milliards de dollars à 16 milliards, soit une baisse d’environ 70 %. La contraction est si brutale qu’elle est considérée par la Banque mondiale comme une des trois pires dépressions qu’ait connues le monde depuis le milieu du XIXe siècle. Dans un pays où il faisait encore bon vivre quelques années auparavant, les gens n’ont désormais plus que quelques heures d’électricité par jour et peinent à accéder à l’eau potable.

L’État régalien et le service public, quant à eux, ont presque disparu de la carte. Les militaires sont payés au lance-pierre et sont sans moyens face aux milices communautaires. Médecins, infirmières et professeurs ont émigré en masse. Le pays est maintenu sous perfusion par sa diaspora pendant que le Hezbollah refuse l’aide internationale du FMI sous conditions de réformes, lesquelles le priverait notamment des revenus du captagon syrien.

Enfin, les quelques hauts fonctionnaires qui ont tenté d’imposer un gouvernement de transition basé sur la compétence plutôt que le clientélisme sont ignorés ou poussés à l’exil. Ainsi des technocrates compétents ont été placardisés ou entravés. C’est le cas par exemple d’Alain Bifani – l’ancien directeur général des Finances qui avait accompli « l’œuvre herculéenne », selon l’économiste et ancien ministre des Finances George Corm, de réaliser une reconstruction complète et un audit des comptes financiers de l’État libanais – qui a dû démissionner malgré le soutien que les bailleurs internationaux avaient apporté à ses tentatives de redresser les finances publiques et de restructurer le secteur bancaire afin de protéger les déposants.

La défaite du Hezbollah ouvre un espace pour l’espoir

Le malheur du Liban est dans son voisinage. Situé sur une faille tectonique entre Israël et la Syrie, il a toujours été une « caisse de résonance » des conflits régionaux, tantôt sacrifié sur l’autel du panarabisme de Nasser et de l’irrédentisme syrien, tantôt sur celui de la cause palestinienne et de « l’axe de résistance » iranien. Ces dernières décennies, le pays du Cèdre est surtout devenu la proie de la République islamique iranienne, pour ne pas dire sa colonie.

En satellisant la communauté chiite libanaise via son bras armé, le Hezbollah, Téhéran a progressivement infiltré toutes les institutions du Liban en constituant un véritable État dans l’État. Cette prédation, en plus de bloquer toute résolution durable de la crise économique, a finalement provoqué les deux interventions israéliennes destructrices de 2006 et 2024. « Au-delà d’un changement de dirigeants, le pays doit cesser d’être une terre de convoitises », expliquait d’ailleurs l’universitaire Joseph Maïla pour Ouest France en 2020.

Toutefois, la décapitation du commandement du Hezbollah et sa défaite face aux troupes de l’État hébreu en 2024 ont changé la donne. « Le Hezbollah est affaibli militairement et politiquement », affirme ainsi Ghassan Salamé, professeur à Sciences Po, au micro de Radio France. Avec la chute du régime de Bachar El-Assad en Syrie le 9 décembre, la défaite de la milice chiite marque un revers significatif de la puissance iranienne dans la région qui aura besoin de temps avant de retrouver ses forces. Si le Hezbollah n’est pas mort comme force politique, son affaiblissement et le cessez-le-feu ont rapidement permis l’élection d’un président et la nomination d’un Premier ministre au Liban le 9 janvier 2025, après deux ans de vacance du pouvoir. « La logique voudrait qu’aujourd’hui, il soit plus difficile qu’auparavant d’entraver les réformes et de protéger la classe politique corrompue, et cela constitue une ouverture significative pour le renouvellement du Liban.», selon Alain Bifani. La recomposition des forces politiques dans les ministères marque tout du moins la sortie du Liban de l’orbite iranienne, sachant qu’Israël garde un œil attentif sur la situation du Sud-Liban.

C’est donc peut-être une nouvelle phase politique qui s’ouvre sur les décombres du pays. La fenêtre est étroite et le chantier est immense, mais il y a bien un espace en ce moment géopolitique charnière pour que le peuple libanais reprenne les rênes de son destin et s’affranchisse des puissances étrangères en se constituant un État fort et moderne. Pour sortir de l’ornière, l’État doit rapidement poser le bon diagnostic. La priorité est d’abord de renouveler la classe dirigeante en substituant aux élites prédatrices des hommes compétents qui ne manquent pas au Liban et dans la diaspora. L’autre est de couper définitivement avec les tutelles iranienne et syrienne afin de rassurer la diaspora et les investisseurs, cesser l’émigration de masse et reconstruire l’économie. Autant de mesures ardues qui pourraient permettre au Liban de renaître de ses cendres, si tant est que le gouvernement en ait les moyens et qu’un sentiment de « libanité » supra-confessionnel au sein de la population parvienne à surpasser les clivages communautaires de toujours.

Afrique : Au revoir France, bonjour Russie

Afrique : Au revoir France, bonjour Russie

Pascal Le Pautremat (*) – Esprit Surcouf – publié le 21 février 2025
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf

https://espritsurcouf.fr/billet-de-pascal-le-pautremat-afrique-au-revoir-france-bonjour-russie-n251-210225/


De nombreux militaires et diplomates français blâment, à juste raison, la politique d’Emmanuel Macron qui, seul le plus souvent ou avec quelques conseillers, a conduit au recul de la France et à un ternissement de son image en Afrique. Christophe Gomart, ancien chef du 13ème RDP (régiment de dragons parachutistes) puis du COS (Commandement des opérations spéciales) devenu Député européen, pour les Républicains, s’est même plié d’un article lapidaire, fustigeant l’actuel locataire de l’Elysée dans Valeurs actuelles (« Afrique adieu », publié le 13 février 2025).

Realpolitik oblige, si la France recule en Afrique, la Russie avance ses pions, renouant avec sa politique africaine dont l’empreinte depuis l’ère soviétique, demeure finalement assez forte.

Le Kremlin démultiplie ses implantations et points d’ancrage sur un continent africain qui conserve intacte son image addictive de véritable réserve de terres rares ou minerais d’importance stratégique à haute valeur ajoutée.

Au Soudan, c’est un nouveau pôle multimodal russe qui se profile, sur le littoral de la Mer rouge, sans doute pour contrebalancer la perte de fiabilité des ports de Tartous et Lattaquié en Syrie, suite au changement de régime – avec des djihadistes jouant les repentis – auquel les Russes ne goûtent guère a priori ; différence notable, soit dit au passage, avec les Européens et l’Etat français qui témoignent d’une certaine crédulité à l’égard du nouvel « Etat » syrien. La Russie va donc disposer d’un point d’ancrage en terre soudanaise, susceptible d’accueillir plusieurs navires de guerre y compris des bâtiments à propulsion nucléaire. Lorsque l’on sait que les Français, les Américains et les Chinois (sans oublier les Turcs) ont leur socle djiboutien, la Mer rouge risque de devenir brûlante dans les années à venir.

Confortant son retour en Afrique, en s’appuyant notamment sur la Libye, le Kremlin déploie les éléments d’un Africa Corps, véritable tête de pont interarmes, qui est venu largement se substituer à la société militaire privée Wagner, créée par Evgueni Prigojine (mort en août 2023).

Quelques milliers militaires et paramilitaires sont ainsi répartis entre les pays de l’Afrique pansahélienne ; pays qui, depuis 5 ans, ont tous vu s’afficher des régimes militaires dits de transition, tranchant ostensiblement avec la posture encline à la coopération avec la France des régimes antérieurs : Mali, Guinée, Burkina Fasso, Niger, Tchad…auquel il faut ajouter le Soudan, pays anglophone où l’on a enregistré 18 épisodes de déstabilisation par des militaires, depuis 1950… Et même si la Guinée équatoriale a résisté à la dernière tentative de coup d’Etat connu, en 2018, les Russes y auraient déployé plus de 800 hommes, pour consolider le régime de l’ancien militaire Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979…

Les mutations cycliques des régimes africains ont fini par desservir la posture de la France, en tant que nation cadre. Comme quoi, l’Afrique reste ancrée dans cette prégnante habitude, depuis notamment les années 1950, en dehors de l’espace maghrébin, des coups de force militaires. Ainsi, depuis le milieu des années 1950 jusqu’en 2001, on a pu dénombrer quelque 327 opérations de déstabilisation qui se sont traduites par 139 tentatives avortées, 108 coups d’Etat qui ont tourné court et 80 putschs militaires considérés comme réussis et inscrits dans la durée.

Les Russes témoignent également d’une présence de plus en plus influente en République centrafricaine, forts d’une stratégie du soft power assez efficace, via la création de divers centres culturels, appelées les Maisons russes, que l’on observe d’ailleurs dans les pays précédemment cités, outre la Somalie. Le lobbying culturel, avec la promotion de la culture et de la langue russe, se combine avec une diffusion de la nouvelle approche des relations internationales, au profit des pays dits émergents (cf BRICS), au gré d’une multipolarité en butte avec l’Occident.

À cela s’ajoutent les jeux commerciaux, avec notamment les ventes d’armes. La Russie est ainsi devenue le premier exportateur d’armes en Afrique, au gré d’une montée en puissance constatée tout au long des années 2010. Elle assure ainsi 24% des importations d’armes sur le continent africain entre 2919 et 2023, selon l’Institut international de recherche sur la paix (Sipri). En 2023, la Russie a vendu des équipements militaires pour près de 4,6 milliards d’euros, via sa célèbre entreprise nationale Rosoboronexport.

N’oublions pas non plus les exportations de céréales qui, en 2024, ont profité à plus de 25 pays africains, à hauteur de 14,8 millions de tonne de blés, soit une hausse de 14,4% des ventes par rapport à 2023. À eux seuls, le Burkina Faso, l’Érythrée, le Mali, la République centrafricaine et la Somalie auraient reçu près de 200.000 tonnes de céréales entre novembre 2023 et le premier trimestre 2024.

Conjointement, c’est une myriade d’entreprises qui œuvrent pour obtenir divers contrats dans le secteur minier et celui des hydrocarbures. Parmi les plus connues, citons le groupe pétrolier Lukoil, pour les concessions acquises au Ghana, Cameroun, en République du Congo mais aussi au Nigeria, la multinationale Rusal, poids lourds de la production d’aluminium, pour la bauxite ou encore le producteur de diamants bruts Alroa, pour des extractions en Angola et au Zimbabwe.

La situation d’influence croissante de la Russie dans le sud Sahara, et au Mali en particulier, ne doit pas pour autant faire oublier le rapprochement algéro-russe qui s’est traduit par le renouvellement en juin 2023, d’un partenariat stratégique initialement établi en 2001…

Toujours est-il que la multipolarité de l’Afrique se conforte…avec une floraison de rapports de force sans qu’en France, et encore moins à l’échelle européenne, une géostratégie corrective et adaptée ne soit adoptée. Des voix s’élèvent dans toutes les directions, chacun y va de son credo, entre belles intentions et gesticulations de salon. Mais, dans les faits, plus rien, ou presque. Oui, vraiment, le président de la République fut, une fois de plus, bien inspiré lorsqu’il supprima, en 2022, le corps des diplomates.

Et lorsque l’on se remémore la formule de Bruno Lemaire qui promettait de mettre la Russie à genoux, « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe » (cf Février 2022) aujourd’hui, c’est plutôt, désormais, la France qui se trouve exsangue…Mais visiblement, la honte ou le sentiment de culpabilité n’étouffe personne sous les ors de la République.

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Pour son 251ème numéro, Espritsurcouf a fait le choix de porter un regard appuyé les femmes  qui s’investissent le secteur de la Défense. Ainsi, Michèle Alliot-Marie, qui occupa notamment la fonction de ministre de la Défense, a bien voulu répondre à nos questions et revenir sur l’augmentation de la composante féminine des armées à laquelle elle fut favorable et en permit les premières concrétisations fortes : « Les femmes et la Défense » (rubrique HUMEURS).

Pour autant, la place comme le rôle des femmes dans le monde de la guerre ne sont pas récents. Les femmes ont ainsi témoigner d’influence notoires, sinon décisives dans diverses périodes marquantes de notre Histoire. Certaines ont même été immortalisées, figures éternelles de la grâce en action. André Dulou parcourt ainsi ces périodes marquantes durant lesquelles des femmes illustres ont imprégné de leur charisme la vie publique, et continuent de le faire : « Des femmes militaires, des femmes de militaires » (rubrique DEFENSE).

Dans un tout autre domaine, Eric Stemmelen revient sur l’attentat qui frappa, en janvier 2015, la rédaction de Charlie Hebdo et n’hésite pas, fort de son expertise et son expérience, à poser la question sur les possibles failles des services de sécurité et de protection : « Pouvait-on éviter l’attaque terroriste sur Charlie Hebdo ? » (rubrique SECURITE).

Afin de prolonger la question russe sur le continent africain, Laure Fanjeau vous propose une série de documentaires pertinents, autant que précieux qui permettent d’avoir une vue d’ensemble de ce sujet sensible au cœur des enjeux géopolitiques (VIDEOS de GEOPOLITIQUE).

André Dulou, d’autre part, nous propose un nouveau SEMAPHORE en insistant sur une certaine jeunesse désœuvrée et que l’on peut considérer en perdition : « L’ensauvagement des jeunes ».

Enfin, en matière de lecture, pour clore une série d’ouvrages en lien avec l’histoire de la Russie, nous portons votre attention, cette fois, sur les relations qui existaient entre la France et la terre des tsars, entre la fin du XIXème siècle et la fin de la Première Guerre mondiale, à une période où il s’agissait aussi de pouvoir combiner les stratégies des alliés (Grande-Bretagne, France et Russie) face à la Triplice (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie). Jean-Paul Bled, professeur émérite de l’université Paris-Sorbonne  éminent spécialiste de l’Europe centrale, en assure la direction : Une amitié complexe. Les relations franco-russes 1898-1918Ed. L’Harmattan, 2024, 338 pages. (rubrique LIVRES).

(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales. Il est maître de conférences à l’UCO et rattaché à la filière Science Politique. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF.
Son dernier ouvrage « Géopolitique de l’eau : L’or Bleu » est présenté dans le numéro 152 d’ESPRITSURCOUF.

 

La chance de l’Europe pour déjouer la vassalisation de l’Ukraine

La chance de l’Europe pour déjouer la vassalisation de l’Ukraine

Poutine et Trump voudraient vassaliser l’Ukraine sans les Européens.
Mais l’Union détient encore l’une des cartes les plus fortes de la table des négociations.
Si elle tarde trop à la jouer, elle pourrait perdre la partie.Lee Buchheit, l’une des sommités mondiales sur la question des dettes souveraines, formule une proposition simple et claire pour éviter de laisser les Empires se partager la mise.
James Gillray, « The Plumb-pudding in danger; — or — State Epicures taking un Petit Souper », 1805. Domaine public

En 1805, le caricaturiste anglais James Gillray publiait une illustration célèbre intitulée The Plumb-pudding in danger ; — or — State Epicures taking un Petit Souper. Le dessin représente le Premier ministre britannique, William Pitt, et l’Empereur des Français, Napoléon Bonaparte, assis à une table en train de se partager un énorme pudding aux prunes en forme de globe. Le Premier ministre Pitt tient fermement l’hémisphère occidental en place à l’aide d’un trident et se découpe proprement le Nouveau Monde. L’Empereur semble de son côté satisfait de se trancher une part qui comprend toute l’Europe à l’est des îles britanniques.

C’est une caricature devant laquelle aucun Ukrainien, ni d’ailleurs aucun Européen, ne peut rester indifférent en février 2025.

La semaine dernière, le président américain Donald Trump a annoncé qu’il s’était entretenu près d’une heure et demie au téléphone avec le président russe Vladimir Poutine. Ils ont notamment discuté de la fin de la guerre en Ukraine. À Bruxelles, le même jour, le nouveau secrétaire à la Défense de Donald Trump a publiquement qualifié d’« irréalistes » les principales conditions que l’Ukraine est susceptible de demander dans le cadre d’un règlement négocié du conflit. Il s’agit notamment de la restitution des territoires ukrainiens  occupés par les forces russes et de solides garanties de sécurité, y compris  l’adhésion à l’OTAN, ou du moins la participation active des États-Unis, afin de s’assurer que la Russie ne tente pas de répéter l’expérience une fois que son armée aura eu le temps de se regrouper et de se réarmer. Il est inconcevable que ces évaluations des conditions de paix ukrainiennes « irréalistes » n’aient pas été partagées avec Vladimir Poutine lors d’une conversation téléphonique de 90 minutes.

Il est apparu par la suite que Poutine et Trump prévoyaient de se rencontrer en Arabie Saoudite en l’absence de l’Ukraine et des représentants des alliés européens de Kiev afin de régler les conditions  de l’accord de paix. Après celle entre Marco Rubio et Sergueï Lavrov du 18 février à Ryiad, il y a de fortes probabilités qu’une telle rencontre permettrait aux deux participants de se mettre d’accord. Les chances de parvenir à un « deal » sont généralement meilleures lorsque l’on concède à son adversaire ses principales demandes avant même le début des négociations.

Tout cela rappelle de manière inquiétante la géopolitique du XIXe siècle. De grandes puissances, ou de « grands hommes », s’assoient autour d’une table, au-dessus d’une carte, et se répartissent le stylo à la main les territoires et les sphères d’influence sans tenir compte — ou très peu — de l’avis de ceux qui y habitent.

Pour l’Ukraine, le pire des scénarios, ou du moins l’un des plus mauvais, pourrait se dérouler de la manière suivante :

  • Poutine et Trump conviennent d’un accord prévoyant que la Russie conserve ou étende ses gains territoriaux en Ukraine et laisse le reste d’une Ukraine indépendante sans garantie de sécurité américaine solide. 
  • Les autorités ukrainiennes devraient alors : soit accepter ces conditions sans sourciller ; soit risquer de passer aux yeux de Donald Trump pour des ingrats. Or dans le deuxième cas, la sanction pour avoir rejeté un accord négocié par Donald Trump lui-même risquerait tout simplement de se traduire par la fin du soutien financier américain. 

Cela poserait deux problèmes aux alliés européens de l’Ukraine :

  • Tout d’abord, sont-ils prêts sans la participation des États-Unis à fournir à l’Ukraine des garanties de sécurité qui, si elles étaient déclenchées, risqueraient de faire de faire d’eux des co-belligérants dans une guerre avec le deuxième plus grand arsenal nucléaire du monde ?
  • Deuxièmement, sont-ils  prêts à fournir à l’Ukraine, là encore sans l’appui de Washington, les fonds nécessaires pour continuer à résister à l’invasion russe  plutôt que de capituler devant un règlement défavorable du conflit ?

Bien sûr, les événements pourraient ne pas se dérouler de cette façon.

Poutine pourrait se présenter à la table des négociations en Arabie saoudite avec des exigences supplémentaires — telles que le  retrait de toutes les troupes de l’OTAN d’Europe de l’Est — que même Trump  aurait du mal à accepter. Autre possibilité : le contrecoup politique aux États-Unis de l’abandon d’un allié américain « aussi longtemps qu’il le faudra » pourrait devenir trop  inconfortable, même sous cette administration. 

Cela étant dit, les événements pourraient tout aussi bien se dérouler de cette façon.

Face à ces changements spectaculaires de la politique américaine, les alliés de l’Ukraine ne peuvent pas rester comme des lapins paralysés par la lumière des phares. Une mesure pourrait être prise rapidement pour atténuer la menace américaine d’un retrait du soutien financier si l’Ukraine ne se soumettait pas à des conditions de règlement inacceptables : utiliser les actifs russes gelés depuis 2022 pour soutenir une ligne de crédit au bénéfice de Kiev. Une proposition allant dans ce sens, baptisée « prêt en réparation », a été lancée l’année dernière 1.

Le mécanisme juridique qui la sous-tend est d’une grande simplicité. Les pays détenant des actifs russes gelés prêteraient jusqu’à 300 milliards de dollars à l’Ukraine, garantis par l’engagement de Kiev à réclamer des dommages et intérêts à la Russie pour les dommages causés par l’invasion. Cette demande, en droit, est indubitable. Cela placerait ces  pays dans une position où ils ont une créance sur la Russie (la demande en  réparation héritée de l’Ukraine) correspondant exactement à leur dette envers la Russie  (les avoirs gelés), l’équilibre de ce mécanisme reposant sur la compensation des créances réciproques.

Pour les alliés de l’Ukraine, cette option présenterait les avantages suivants : 

  • Le maintien du financement de l’Ukraine serait assuré même en cas de retrait du soutien américain.
  • Ce financement ne proviendrait pas des contribuables des pays alliés mais, indirectement, des contribuables russes.
  • Dotée d’une source de financement sûre, non soumise aux caprices des politiciens américains, l’Ukraine retrouverait un poids considérable dans le processus de paix. Les inquiétudes qui semblent avoir provoqué une paralysie de la part des pays européens détenant les avoirs gelés — de vagues préoccupations concernant le droit international et les dommages potentiels à la réputation de l’Union en tant que garant de la sécurité des avoirs d’États étrangers — semblent dérisoires par rapport au risque qu’un pays européen soit contraint de céder à la fois son territoire et son indépendance politique à un voisin détenteur de l’arme nucléaire.
  • Les alliés de l’Ukraine détiendraient un privilège sur les actifs gelés de la Russie et une garantie sur la demande de réparation de l’Ukraine contre la Russie. En d’autres termes : la mise en place d’un tel mécanisme garantirait que personne à la table des négociations ne puisse céder sur les actifs ou la demande de réparation sans le consentement de ces pays.
  • Enfin, cela démontrerait que l’Europe a encore en main des cartes très fortes — et qu’elle est prête à les jouer.

Sources
  1. Hugo Dixon, Lee Buchheit et Daleep Singh, Ukrainian Reparation Loan : How it Would Work, 20 février 2024. SSRN : https://ssrn.com/abstract=4733340

 

Le pacte des flous – Quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine ? par Michel Goya

Le pacte des flous – Quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine ?


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le pacte des flous – Quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine ?


En bon homme d’affaires qu’il croit être, y compris quand elles sont étrangères, Donald Trump considère le produit Ukraine comme peu rentable au sein d’un marché, l’Europe, peu porteur. On appelle cela un « poids mort » dans la vieille matrice du Boston Consulting Group, et le conseil est de s’en débarrasser au plus vite pour pouvoir mieux se concentrer sur des marchés plus profitables, comme le Moyen-Orient (qui serait classé comme « dilemme » par le BCG) et surtout l’Asie (« vedette »). Les Américains réduisent donc leurs parts au sein de l’OTAN, tout en conservant une position de contrôle et en obligeant les associés européens à payer plus, notamment pour acheter américain (le BCG parlerait dans ce cas de « vache à lait »), et vendent l’Ukraine à la Russie.

Chacun essaie donc de monnayer le maximum au sein de ce grand marchandage imposé. Du côté ukrainien, où l’on s’efforce de montrer que le poids mort est bien vivant, un des objectifs principaux est d’échanger l’acceptation d’un arrêt des combats, plus ou moins sur les positions actuelles, contre des garanties de sécurité. L’expression « garanties de sécurité » est une manière diplomatique de dire « dissuasion », et « dissuasion » est synonyme de « faire peur ». L’objectif final de l’Ukraine est donc d’avoir un dispositif militaire national et/ou intégré dans une forme d’alliance suffisamment fort pour persuader la Russie qu’une nouvelle offensive de sa part aboutirait à un désastre pour elle.

La première garantie de sécurité d’un État est sa propre armée. L’armée ukrainienne est déjà la plus importante d’Europe, et on l’a vue suffisamment forte pour tenir tête à celle de la Russie, à défaut de pouvoir libérer les territoires occupés. Le problème est qu’au contraire de la Russie, qui n’a que modérément mobilisé la nation, l’Ukraine ne peut maintenir après-guerre son énorme effort et sera obligée de réduire ses capacités militaires. Autrement dit, le rapport de forces militaires relativement équilibré actuellement basculera forcément à nouveau en faveur de la Russie, avec tous les risques que cela comporte pour l’Ukraine ou d’ailleurs les autres nations du voisinage.

Il faut donc trouver quelque chose qui puisse compenser ce futur rapport de forces défavorable. Cela pourrait être l’arme nucléaire, comme Volodymyr Zelensky l’a déjà évoqué. Ce n’est pas impossible techniquement, mais les risques politiques seraient énormes. Il y a peu de chances que la communauté internationale accepte un tel projet, et encore moins, bien sûr, la Russie qui saisirait immédiatement cette occasion pour reprendre la guerre. Il faut trouver autre chose.

L’« autre chose » privilégié par Kiev est l’adhésion à l’OTAN afin de bénéficier de l’article 5 de la charte de l’Alliance atlantique, engageant ses membres à la solidarité en cas d’agression d’un des leurs, et dans l’immédiat d’une structure militaire spécifique de commandement, d’exercices et de plans communs, de procédures d’interopérabilité, etc. Ce n’est pas forcément si protecteur que cela quand on regarde de près, mais c’est déjà beaucoup mieux que les déclarations d’intentions fumeuses du mémorandum de Budapest de 1994. L’Ukraine, suffisamment bonne élève pour s’être engagée massivement en Irak aux côtés des Américains de 2003 à 2008, souhaite intégrer l’OTAN depuis vingt ans. La question a été évoquée au sommet de l’Alliance atlantique à Bucarest en 2008 pour décider de la mettre en veilleuse, ce qui a eu le don à la fois de décevoir Kiev et d’effrayer les paranoïaques de Moscou qui ont décidé d’être plus offensifs, en Géorgie d’abord et en Ukraine ensuite. L’Ukraine a déposé une demande formelle d’adhésion à l’alliance le 30 septembre 2022, et le sujet a été abordé à l’été 2023, avec un nouveau renvoi aux calendes grecques de la part de Joe Biden. Dans l’immédiat, Trump, qui n’a probablement jamais entendu parler des calendes grecques, veut un accord de paix et sait que l’idée d’une adhésion à l’OTAN l’exclurait totalement. À défaut, l’Ukraine pourrait se tourner vers l’Union européenne, qui est également en droit une alliance militaire puisque l’article 42 du traité de l’Union impose à ses membres une assistance plus contraignante que l’article 5 de l’Alliance atlantique. Dans les faits, personne n’est dupe sur la valeur d’un tel engagement, mais la perspective d’une entrée dans l’UE est à peine moins incertaine que celle d’une adhésion à l’OTAN.

À défaut d’alliance, l’administration Trump a proposé un lot de consolation à Volodymyr Zelensky sous la forme du déploiement d’une force en Ukraine, sans troupes américaines et sans bannière de l’OTAN, et surtout sans mission claire, comme s’il s’agissait d’une fin en soi. Dans les faits, soit cette force est destinée simplement à observer les choses en excluant toute idée de combat – comme une force des Nations Unies sous casques bleus – soit elle est destinée à combattre en cas d’attaque russe.

Le premier cas n’apporterait évidemment pas plus de garantie de sécurité pour les Ukrainiens que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) après les accords de Minsk. Son seul intérêt est qu’une force impuissante, oxymore, serait acceptable pour la Russie et qu’elle permettrait à l’Ukraine de sauver un peu la face à défaut de toute autre solution. Cela permettrait également aux nations qui veulent montrer qu’elles font quelque chose « pour la paix » mais sans prendre de risques, de montrer le drapeau et éventuellement, en cas de missions des Nations Unies, de gagner de l’argent. Peu importe au passage le volume de cette force, de 0 à 200 000, puisqu’elle ne servirait à rien, sauf peut-être à mettre dans l’embarras la Chine si par extraordinaire elle décidait d’y participer.

Le second cas est évidemment beaucoup plus utile pour les Ukrainiens mais aussi, forcément, plus problématique pour tous les autres. Concrètement, il s’agirait, a priori pour les seules nations européennes, de déployer des unités de combat le long de la ligne de cessez-le-feu afin de combattre aux côtés des forces ukrainiennes en cas de nouvelle invasion.

S’il y a des moyens disponibles et une volonté, les principaux pays européens pourraient déployer chacun une brigade de 3 à 5 000 hommes renforcés de bataillons de plus petites nations. Au total, si tout le monde était d’accord, on pourrait avoir au grand maximum 40 à 50 000 soldats européens (c’était le volume des forces européennes déployées en Afghanistan) au sein d’unités de combat solides et bien équipées. Dans les faits, tout le monde ne sera pas d’accord à prendre des risques, et si on parvenait à déployer un corps d’armée de 20 000 combattants européens et canadiens, et peut-être même australiens par solidarité historique avec le Royaume-Uni, ce serait déjà extraordinaire. C’est assez peu quand on compare avec le volume des armées russe et ukrainienne qui s’affrontent actuellement, mais suffisant quand même pour résister en attendant des renforts, notamment aériens. Ces brigades serviraient en fait surtout de forces « détonateurs », à l’instar par exemple des bataillons multinationaux déployés dans les pays baltes. S’attaquer à elles entraînerait automatiquement les pays européens fournisseurs dans la guerre, ce qui poserait un énorme dilemme à la Russie. Bien entendu, l’Ukraine serait ravie d’une telle perspective, alors que la Russie ne voudra jamais en entendre parler, continuerait le combat si on en parlait quand même, et activerait tous ses relais d’influence pour la combattre « au nom de la paix ». Ce n’est pas la peine d’envahir l’Ukraine pour l’empêcher de rejoindre une alliance militaire, si des brigades de cette même alliance – même sans bannière – viennent en Ukraine pour la défendre. Si la Russie s’y oppose, les États-Unis s’y opposeront aussi.

Résumons : si une force étrangère doit être déployée un jour en Ukraine, elle ne sera en rien dissuasive face à la Russie et ne servira donc à pas grand-chose, sinon à offrir un « lâche soulagement » à certains et peut-être prodiguer un peu d’aide humanitaire.

Que faire alors ? Outre la continuation de l’aide à l’Ukraine et à son armée sous forme de coopération, les États qui restent encore pour aider vraiment les Ukrainiens n’ont pas d’autres solutions que de proposer une alliance de fait et à distance. Concrètement, il s’agirait d’utiliser les forces aéroterrestres présentes en Pologne et en Roumanie comme force d’action préventive en cas de crise semblable à celle de l’hiver 2021-2022. Dissuader, ce n’est pas simplement déployer des moyens, mais aussi persuader que l’on va les utiliser. Il faudra donc expliquer à tous qu’en cas de nouvelles tensions avec la Russie, comme à l’hiver 2021-2022, et sur la demande du gouvernement ukrainien, cette force serait engagée avec certitude et en quelques jours pour protéger le ciel ukrainien, renforcer les forces terrestres ukrainiennes et placer la Russie devant le fait accompli et le dilemme de l’escalade. Cela demandera quand même quelques moyens supplémentaires, si possible autonomes des Américains peu fiables, une approbation manifeste des opinions publiques, et un peu de courage politique. Pour paraphraser une réplique de La grande vadrouille, c’est surtout là qu’est l’os, hélas.

JD Vance s’alarme du recul de la liberté d’expression

JD Vance s’alarme du recul de la liberté d’expression

Photo by dts News Agency Germany/Shutterstock (15150588as) Munich Security Conference 2025: James David « JD » Vance, Vice President of the United States, delivers a speech Munich Security Conference 2025, Hotel Bayerischer Hof, Germany – 14 Feb 2025/

 

par Henrik Werenskiold – Revue Conflits- publié le 16 février 2025


Le vice-président des États-Unis a poussé la question à l’extrême, mais il a raison : la liberté d’expression en Europe est sérieusement menacée, avec des conséquences potentiellement catastrophiques.

Une fois de plus, un représentant de l’administration Trump et du mouvement MAGA a mis en ébullition les milieux politiques traditionnels et les grands médias libéraux en Europe. Cette fois, c’était le vice-président JD Vance, au cœur de l’attention lors de son discours très commenté à la conférence sur la sécurité de Munich.

En plus des problèmes posés par l’immigration de masse pour le Vieux Continent, Vance a désigné ce qu’il considère comme la plus grande menace pour les démocraties européennes : ni l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ni la montée en puissance de la Chine totalitaire, ni aucun autre acteur extérieur, mais des facteurs politiques internes qui érodent progressivement la liberté d’expression. Que JD Vance y croie sincèrement ou qu’il use d’un procédé rhétorique pour souligner l’inquiétante évolution politique et juridique de la liberté d’expression en Europe, peu importe au fond.

Liberté d’expression

Il n’en reste pas moins que tous les exemples cités par le vice-président des États-Unis au sujet de ce resserrement progressif de la liberté d’expression en Europe devraient alarmer tout défenseur de la démocratie. Qu’il s’agisse de la censure de ceux qui ont suggéré que la Covid-19 pourrait provenir d’une fuite de laboratoire à Wuhan, de citoyens britanniques privés de liberté d’expression au sujet de l’immigration sur les réseaux sociaux, de l’interdiction de prier à proximité des cliniques d’avortement, de l’étouffement de la controverse entourant des gangs de violeurs sud-asiatiques ou de l’interdiction de brûler le Coran – la conclusion reste la même.

Ces situations ne correspondent pas au concept de liberté d’expression hérité des Lumières, qui est le socle même des systèmes démocratiques occidentaux. Les principes inscrits dans la Constitution américaine de 1787 et dans la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de la Révolution française de 1789 ne peuvent pas s’appliquer pleinement sans la libre circulation des opinions.

Libre circulation des opinions

Tout comme l’huile dans les rouages des systèmes démocratiques, la libre circulation des opinions permet d’optimiser le processus politique en assurant des décisions efficaces et légitimes aux yeux des citoyens. Sans ce mécanisme, les démocraties perdent l’avantage qu’elles ont sur les régimes autocratiques, car elles finissent par adopter des choix politiques moins pertinents, susceptibles de devenir fatals.

Pour que le processus démocratique marche comme prévu dans nos sociétés contemporaines, la collectivité doit tolérer davantage les opinions impopulaires et controversées, même sur les questions les plus sensibles. C’est d’autant plus crucial dans des États de plus en plus divers, où des politiques fondées sur des intérêts de groupes peuvent heurter l’intérêt général.

Ce principe semble avoir été oublié dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest, invoquant pourtant la tolérance et la diversité. Sans nier la sincérité de ces intentions, on remarque un effort coordonné, de haut en bas, de la part des défenseurs du multiculturalisme et des idées progressistes – dans la politique, les médias et la société civile – pour limiter les opinions impopulaires dans l’espace public, misant sur le fait que les divergences disparaîtront d’elles-mêmes. Or c’est une voie sans issue sur le plan idéologique, qui produit l’inverse de ce qu’elle vise et fragilise nos systèmes démocratiques de l’intérieur.

À mesure que la mosaïque d’identités de niche en Europe de l’Ouest s’étend, l’espace réservé aux propos jugés acceptables se réduit d’autant. Et plus cet espace se restreint, plus l’huile essentielle au bon fonctionnement de nos démocraties s’assèche. C’est une évolution très préoccupante qui pourrait entraîner des conséquences potentiellement désastreuses à long terme pour nos sociétés.

Qu’est-il donc advenu du principe : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je défendrai jusqu’à la mort votre droit de le dire » ?

Face à l’instabilité géopolitique, quelles évolutions des politiques intérieures de la Finlande et de l’Estonie ?

Face à l’instabilité géopolitique, quelles évolutions des politiques intérieures de la Finlande et de l’Estonie ?

Par Margherita ZAIA  – Diploweb – publié le 9 février 2025 

https://www.diploweb.com/Face-a-l-instabilite-geopolitique-quelles-evolutions-des-politiques-interieures-de-la-Finlande-et.html


Margherita Zaia est actuellement étudiante en deuxième année de licence à l’Inalco (Paris) où elle se spécialise en finnois, en russe et en relations internationales. D’origine italienne, elle a effectué une année d’échange en France avec l’association AFS avant de passer le baccalauréat général pour poursuivre ses études dans ce pays. Maîtrisant plusieurs langues, elle souhaite mettre ses compétences au service de la diplomatie. En juin 2024, elle a publié « États baltes : les infrastructures de transport et d’énergie, des gages de souveraineté trop négligés » pour la revue Regard sur l’Est.

Dans le contexte de la guerre russe en Ukraine, il y a beaucoup à apprendre des questionnements de la Finlande et de l’Estonie quant aux arbitrages entre État providence et effort de défense. L’auteure en fait une présentation contextualisée et documentée qui donne à réfléchir.

« LE MONDE est en feu, nous devons rester unis », a déclaré Kaja Kallas, la « Dame de fer Balte » le 12 novembre 2024 devant le Parlement européen. Nouvelle cheffe de la diplomatie européenne, l’ancienne première ministre estonienne a toujours soutenu l’idée d’une défense européenne qui semble encore plus nécessaire dans l’environnement instable contemporain.

La majorité des membres de l’UE suit la même approche : augmenter les dépenses militaires au détriment des investissements sociaux afin d’être prêt si la nécessité de combattre se manifestait. La Finlande et l’Estonie suivent le mouvement car malgré des principes sociaux et démocratiques très forts, ces États craignent l’instabilité actuelle.

Face à l'instabilité géopolitique, quelles évolutions des politiques intérieures de la Finlande et de l'Estonie ?
Finlande et Estonie, deux lieux emblématiques
A gauche : Finlande : Eduskunta, le parlement finlandais à Helsinki, 2019. A droite : Estonie : Le centre historique de Tallinn, la capitale, 2018. Photos libres de droits.

La Finlande et l’Estonie, deux nations de la Baltique au passé marqué par l’occupation russe et la lutte pour leur souveraineté, ont longtemps été des exemples de stabilité et de développement social en Europe et dans le monde. Avec des États providence solides et un modèle démocratique axé sur l’éducation, elles ont réussi à bâtir des sociétés inclusives et prospères. Cependant, face à l’instabilité géopolitique croissante, notamment en raison de la menace russe, ces deux pays réorientent leurs priorités. De plus en plus d’investissements sont alloués à la défense au détriment du secteur public, redéfinissant ainsi le rôle de l’État providence. Cette évolution soulève des questions sur l’avenir de leurs modèles sociaux et sur la manière dont ces pays peuvent concilier sécurité et bien-être social dans un contexte international incertain.

1. Structuration des États – nations

A. Les citoyens et l’État providence

A la fin du XIX siècle, les pays industrialisés réalisent la nécessité d’intervenir dans les affaires sociales et commencent à mettre en place un système d’assurance publique pour les travailleurs. En Suède, des aides sociales commencent à apparaître dès 1891. Dans la Finlande voisine encore fortement rurale, l’intervention de l’État n’est pas encore perçue comme essentielle.

En effet, la Finlande et l’Estonie ont développé leurs systèmes d’État providence plus tardivement que leurs voisins nordiques. Malgré ce retard apparent, la Finlande et l’Estonie ont pu, à partir des années 1950 pour la première et des années 1990 pour la deuxième, bâtir des États providence performants et compétitifs en peu moins de 30 ans.

L’organisation de leurs deux systèmes est comparable car elle se base sur le même modèle, le modèle national universaliste qui assure une protection sociale généralisée à l’ensemble de la population. Il est adopté par la plupart des pays nordiques et il est défini d’”englobant” car il maintient un large éventail d’aides sociales.

La structuration de l’État providence est centrale dans la définition de l’identité de l’Estonie et de la Finlande car les institutions étatiques sont essentiellement le résultat d’un fort engagement citoyen. Ces deux pays ont connu une longue occupation étrangère : la Finlande était une province suédoise puis russe jusqu’en 1917. L’Estonie fut une République soviétique de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1990-1991. Cela a impulsé une forte volonté de structurer des nations dont le principe de fonctionnement est basé sur une forte volonté d’émancipation ainsi qu’une volonté d’expier les erreurs du passé.

Le contexte historique de la mise en place des deux systèmes providentiels leur a permis aussi de développer une forte synergie entre le secteur public et le secteur privé. Grâce à des politiques bien ciblées, le développement du secteur privé, en particulier industriel, n’est pas synonyme d’une réduction des aides sociales. Bien que le passage du joug communiste au statut d’État libre et indépendant fut abrupt en Estonie, l’État a su rapidement organiser de nombreux partenariats avec les nouvelles entreprises privées.

B. Éducation et démocratie au cœur du projet politique, l’exemple nordique

Récemment, ces deux pays de la Baltique ont souhaité développer une collaboration renforcée entre le privé et le public en matière d’éducation. Conscients de la difficulté de gérer tout système éducatif et de l’extrême importance de celui-ci, ils ont essayé de changer les dynamiques qui le régissent pour en assurer le développement et la pérennité. La mise en place de ce modèle éducatif nordique, tout particulièrement en Finlande, a longtemps été présenté par la presse du monde entier comme l’atout majeur de l’Estonie et de la Finlande pour d’autres secteurs d’activité et projets étatiques. La longue histoire du “miracle éducatif” découle d’une longue histoire d’investissements et de planification dans ce secteur. Finlande et Estonie figurent parmi les pays européens qui consacrent la part la plus importante de leur PIB à l’éducation : 6,5% pour la Finlande et 5,3% pour l’Estonie (Chiffres de 2021). L’éducation est depuis des nombreuses années une priorité pour ces deux pays qui voient en elle une ressource stratégique et une clef de leur attractivité. La Finlande accueille depuis 20 ans des “touristes éducatifs” : enseignants et chercheurs intéressés par la méthode finlandaise vont visiter des écoles et des universités où leur sont proposées des formations pour permettre l’exportation du “miracle” dans leur pays d’origine. En Estonie, les facilités réglementaires permettent d’offrir la résidence numérique à de nombreuses start-up et sociétés industrielles qui viennent développer leurs entreprises dans la “Silicon Valley” européenne.

En outre, l’éducation reste cruciale dans la construction d’une démocratie forte. Dès l’obtention de leur complète indépendance, l’Estonie et la Finlande ont placé les valeurs démocratiques au cœur de leurs projets politiques. L’ éducation universelle est une garantie démocratique car elle assure au système un fonctionnement égalitaire qui offre, en principe, les mêmes opportunités à toute la population. Cela nécessite bien entendu des institutions solides, des fonctionnaires formés et des citoyens engagés. La mise en place de structures démocratiques fortes en Finlande et en Estonie est le résultat de politiques volontaristes et du souhait d’une classe gouvernante d’exorciser les difficultés auxquelles la zone de la Baltique a été confrontée tout au long de son histoire. Ces deux pays ont pris exemple pour cela sur les succès des États providence voisins par contraste avec la faillite économique et sociale de l’URSS, ce qui leur a permis de bâtir des États plus éclairés.

C. Interdépendance et instances internationales, deux approches différentes

Pendant la Guerre froide (1947-1991) et bien qu’indépendante, la Finlande fût longtemps sous tutelle de l’Union soviétique voisine. Elle cherche donc à renforcer son indépendance et à s’affirmer sur la scène internationale en tant qu’acteur à part entière. La Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe de 1973 qui s’est tenue à Helsinki sous la présidence de M. Urho Kekkonen reste un exemple emblématique. Elle visait à discuter des droits de l’homme et de la sécurité en Europe mais, en même temps, a permis l’affirmation de la position de la Finlande en tant que régulateur des relations entre l’Est et l’Ouest.

Cependant, cette conférence aboutit à une reconnaissance officielle des frontières de l’URSS : l’espoir d’une Estonie indépendante est ainsi abandonné en 1975 car sans reconnaissance par la « communauté internationale », pas de salut possible. L’histoire particulière de ce pays est à la base de son approche interventionniste en matière de défense. Privée de sa souveraineté à cause de sa neutralité en 1940, l’Estonie s’est engagée dès 1990 auprès de la plupart des grandes organisations internationales telles que l’OTAN et l’UE. Pour elle, la participation à une communauté plus large défendant des valeurs démocratiques et pouvant assurer une sécurité économique ainsi qu’un soutien militaire fort était cruciale. Afin de ne plus être confrontée à la même instabilité politique et économique que celle qu’elle a connu au sein de l’URSS, l’Estonie cherchait des garanties réelles de la part d’États puissants. L’Estonie a pu intégrer l’OTAN puis l’Union européenne, pour en devenir un membre actif. Ce parti pris d’engagement fort en politique étrangère est une constante. L’Estonie joue aujoud’hui un rôle majeur dans les pourparlers autour de la question ukrainienne et le renforcement de la coopération européenne dans les domaines militaires.

La Finlande quant à elle, a adopté une politique de neutralité et une approche des questions de défense plus prudente que l’Estonie. Sa neutralité est devenue au fil du temps un non-alignement, puis une collaboration ponctuelle avec les instances internationales. La neutralité finlandaise a été pendant longtemps une part essentielle de l’identité finlandaise bien qu’elle soit un héritage de la Guerre froide. Pendant cette période, tout autour de la mer Baltique, se construisit un “équilibre nordique” où la Suède et la Finlande demeuraient neutres, à cheval entre les deux blocs (ou à cheval entre l’Est et l’Ouest). Le moindre penchant, croyait-on, de l’un de ces deux pays pour un côté plutôt qu’un autre aurait pu briser cette stabilité fragile. C’est la raison pour laquelle leurs récentes adhésions à l’OTAN, dans la foulée de la relance la guerre russe en Ukraine, est d’une importance majeure.

II. Un environnement instable

A. Leur implantations géographique et le poids relatif de ces pays dans les relations globales

La région baltique se caractérise par des enjeux qui sont propres à sa configuration géographique : la mer Baltique est une mer quasi fermée, de faible profondeur et entourée par 9 pays riverains. La navigation est difficile et ne peut être assurée que par des bateaux de faible tonnage. Le trafic maritime est essentiel mais limité par manque de voies navigables conséquentes vers le reste de l’Europe. De plus, toutes les dynamiques en jeu dans la région sont fortement influencées par la présence de la Russie qui demeure une menace permanente, notamment pour l’Estonie et la Finlande. Ces deux pays partagent des frontières terrestres avec la Russie de part et d’autre du Golfe de Finlande et limitent de ce fait la liberté de mouvement de la flotte Russe, entravant ainsi son libre accès à la mer. Cela contraint la Russie à s’appuyer sur Kaliningrad comme débouché primordial sur la mer même si le fait que cette enclave soit totalement isolée du reste du territoire russe rend l’utilisation de la flotte commerciale et militaire qui y stationne particulièrement complexe.

Le voisinage de la Russie n’est pas la seule difficulté à laquelle Estonie et Finlande sont confrontés. Au sein même de l’OTAN et de l’UE, les voix de ces deux pays comptent mais pèsent moins que celles de certaines puissances telles que les Etats-Unis ou la France qui demeurent des nations beaucoup plus influentes. Le poids économique, militaire et diplomatique relativement faible des deux pays les contraints à se doter de stratégies de collaboration et les pousse à s’engager fortement sur le plan géopolitique afin de pouvoir s’imposer comme acteurs importants dans la région baltique et plus globalement dans le monde entier.

Estonie et Finlande savent que, dans leur quête d‘influence, elles doivent se rendre indispensables au travers de nombreuses initiatives ambitieuses, comme par exemple en matière de hautes technologies mais aussi dans le secteur de l’énergie, cherchant ainsi à maximiser leurs atouts.

B. Se rendre indispensable : quelles ressources, quels atouts ?

Ce processus passe d’abord par la valorisation de leurs ressources et de leurs compétences particulières. Bien que ces deux pays aient des débouchés sur la même mer, leurs profils géographiques diffèrent considérablement. Si la foresterie est un domaine crucial en Estonie aussi bien qu’en Finlande, il s’avère que la Finlande figure parmi les dix principaux exportateurs mondiaux de bois. Quant à l’Estonie, elle exporte majoritairement du gaz de schiste, ce qui représente pour elle un atout économique majeur, spécialement depuis son détachement en 2024 du réseau BRELL datant de l’Union soviétique.

Par ailleurs, ces pays offrent des savoir-faire particuliers et possèdent un tissu de structures et d’entreprises très spécialisées. 75% des revenus estoniens viennent du secteur des services dont elles exportent les méthodes et les technologies. Quant à la Finlande, ce secteur contribue pour 40% au PIB. Leurs économies sont ainsi très dépendantes de l’extérieur car la majorité de leurs revenus vient d’exportations et d’échanges commerciaux avec d’autres pays de l’UE.

De plus, l’Estonie aussi bien que la Finlande, se veulent exemplaires en matière de développement durable. Les deux pays ont d’ailleurs comme objectif la neutralité carbone d’ici 2035 ce qui constitue un enjeu majeur, aussi bien sur le plan économique que politique. En développant des stratégies énergétiques compétitives, ces nations s’assurent une place dans un marché en pleine croissance tout en consolidant leur indépendance vis-à-vis de la Russie qui reste longtemps un acteur de la fourniture d’énergie pour le marché européen. Finlande et Estonie se sont doté progressivement de parcs éoliens offshore et de centrales hydroélectriques, notamment dans la région des lacs en Finlande : c’est une très grande ressource, précieuse pour un développement durable.

C. Investissements massifs dans le domaine militaire : au détriment de quels secteurs ?

Néanmoins, depuis une décennie, l’achat d’équipements militaires apparaît parmi les priorités plus urgentes des gouvernants estoniens et finlandais. En 2014, l’occupation illégale de la Crimée par l’armée russe a alerté la “communauté internationale”. Toutefois, les pays frontaliers de la Russie étaient devenus très vigilants depuis la guerre de 2008 en Géorgie, parfaitement conscients que l’attitude belliqueuse de la Russie présentait un risque significatif pour leur souveraineté. Les pays baltes ayant connu l’occupation soviétique, ils sont toujours restés particulièrement attentifs aux évolutions de la situation de l’autre côté de la frontière et c’est pourquoi la possibilité de voir leur souveraineté menacée une nouvelle fois les a poussés à augmenter leurs budgets militaires et à demander des troupes otaniennes sur leurs territoires dès 2015. Si en 2013 l’Estonie consacrait déjà 1,9% de son PIB à la défense, elle a augmenté régulièrement ses budgets pour atteindre 2,1% en 2016 et, suite à la relance de l’invasion de l’Ukraine, jusqu’à atteindre 3,43% du PIB en 2024.

En Finlande, le processus demeure opposé jusqu’en 2022. Après la Guerre froide, de nombreux pays européens réduisent leurs dépenses militaires, privilégiant des investissements dans le secteur public. A la suite des deux guerres mondiales et après 40 ans d’instabilité durant la deuxième moitié du XXème siècle, ces pays ont considéré qu’un surarmement était sans doute superflu. Les évolutions finlandaises en la matière sont exemplaires : en 1992, le budget de la défense atteint 1,9% du PIB mais décline progressivement jusqu’à chuter à 1,3% en 2021. Ce qu’on appelle « les dividendes de la paix », cette sensation de sécurité et de prospérité, concept bien connu dans les pays occidentaux depuis 30 ans, va leur coûter cher.

Ce n’est qu’à partir de 2022 que de nombreux pays occidentaux ont réinvesti massivement et recommencent à allouer des sommes considérables dans le domaine militaire. En Finlande, le budget consacré à la défense est passé de 1,3% du PIB à 2,4% en un peu moins de deux ans. Ce pays, qui n’est membre de l’OTAN que depuis le 4 avril 2023, a surpassé en termes de dépenses la grande majorité des autres pays européens membres depuis plusieurs années.

III. « En temps de paix, on pense au service public. En temps de guerre, on ne pense qu’à la guerre”

A. Le rôle fondamental de l’éducation dans le maintien de la paix

Si l’éducation est un pilier de la société en créant les conditions d’un accès égalitaire des citoyens aux opportunités qu’offre un pays libre, elle joue aussi un rôle fondamental dans le maintien de la paix. En garantissant un accès universel à la scolarisation, les États possèdent une vraie capacité de former leur population afin de bâtir un futur durable. L’éducation est un vecteur de valeurs démocratiques et pacifiques, elle favorise une participation citoyenne à la vie de la nation et permet de renforcer la viabilité des institutions étatiques. Une grande démocratie, c’est une population bien éduquée offrant la garantie d’une société plus engagée politiquement et d’une élite capable de faire perdurer les valeurs fondamentales qui servent de socle à son fonctionnement.

Cet enjeu est bien compris par l’Estonie et la Finlande qui considèrent l’enseignement comme un levier, tant pour la démocratie que pour l’économie. En investissement dans l’éducation, elles s’assurent aussi une exportation de leurs savoir-faire de haut niveau qui à leur tour génèrent des revenus importants. Grâce à la globalisation des 30 dernières années, l’Estonie et la Finlande sont devenues deux puissances de l’éducation et des technologies. De nombreux experts, chercheurs, étudiants s’y rendent chaque année pour se nourrir des savoir-faire spécifiques développés localement. Fred Darvin dans « La meilleure éducation au monde ? Contre-enquête sur la Finlande » (éd. L’Harmattan, 2013) définit ces migrants comme des « touristes éducatifs » et dénonce la forte compétitivité qui s’est installé depuis une décennie parmi les instituts finlandais. Rapidement, cet atout économique est devenu un enjeu majeur pour les gouvernements qui semblent être plus intéressés par le statut du pays à l’international que par le système éducatif lui-même.

Par le prisme de la montée des tensions et d’une globalisation qui rend les pays toujours plus acharnés dans l’affirmation de leur souveraineté respective, on se demande comment il est possible de garantir un État providence solide si les intérêts économiques et militaires deviennent prioritaires.

B. Comment peut-on garantir un État providence quand la guerre gronde aux frontières ?

Historiquement, les États providence naissent en période de crise car ils répondent à des nécessités qui se manifestent plus spécifiquement dans des contextes difficiles. La Grande Dépression des années 1930 entraîne des réformes majeures (dont le New Deal) aux États Unis ainsi que les « politiques de plein emploi » en Scandinavie. Face aux crises économiques et sociales, les États prennent conscience des difficultés que rencontrent la population et structurent les institutions pour protéger les citoyens les plus faibles.

Néanmoins, la tendance semble s’inverser de nos jours. Maintenir un haut niveau de générosité de l’État providence est coûteux et « superflu » face à des menaces bien réelles comme celle que représente la Russie. Plusieurs États ont progressivement réduit leurs investissements dans le secteur public et favorisé le développement du secteur privé afin de consacrer plus de ressources pour les besoins de la défense. Mais en se préparant à la guerre, ils affaiblissent une structure dont ils auront besoin pour s’assurer une stabilité à la fin des (possibles) combats [1]. La guerre ainsi que la crise qui en découle entraînent une mobilisation massive des ressources étatiques sans pour autant permettre de rétablir après coup la stabilité perdue.

Lors de la crise financière de 2008, Finlande et Estonie ont mis en place des solutions innovantes pour réduire les répercussions sur leurs populations et leurs économies. Elles ont eu deux approches différentes sur le plan économique, la Finlande privilégiant l’intervention étatique et l’Estonie l’austérité. Les deux pays ont cependant mis en place des politiques sociales ciblées pour soutenir les catégories les plus faibles et pour contrer le chômage.

C. Ce que l’approche de la Finlande et de l’Estonie nous suggère du futur de l’UE

De nos jours, la situation s’annonce plus difficile à gérer. Ces pays doivent faire face à une récession économique ainsi qu’à une menace d’ordre militaire à leurs frontières tout en restant compétitifs dans le marché global. Si la crise de 2008 est un exemple de réussite nordique, les dernières évolutions des politiques intérieures en Finlande et en Estonie nous suggèrent un futur différent cette fois-ci.

La militarisation massive de pays traditionnellement neutres comme la Finlande est le témoin de l’instabilité et de la précarisation de l’environnement global. L’OTAN est en Europe le premier garant de la sécurité, un symbole de puissance et de protection pour les pays Baltes. Pour la Finlande, cette affirmation pose toutefois question, notamment depuis le 5 novembre 2024 et la réélection de D. Trump à la tête des Etats-Unis. L’incertitude sur les conditions de l’engagement américain auprès des Européens est bien présente dans les esprits. Les menaces de désengagement américain sur le Vieux Continent (Sommet de l’OTAN, Bruxelles, 2018) sont aujourd’hui plus pressantes que jamais.

Les conditions d’une intervention de l’OTAN en cas de conflit (article 5) étant actuellement soumises à questionnement par le président des Etats-Unis, la nécessité d’une défense européenne forte revient sur le devant de la scène diplomatique comme le demande l’Estonie avec force depuis 2014. Pourtant, ce projet est entravé par certains membres européens de l’alliance qui face à la crise privilégient leurs intérêts nationaux au détriment des intérêts de “la communauté internationale”.

*

Il est évident que, dans ce contexte de crise, l’Estonie et la Finlande, malgré leurs modèles de démocratie et de développement social, suivent une tendance européenne en réorientant leurs investissements du secteur public vers le domaine militaire. Les évolutions des deux dernières années illustrent cette adaptation, qui s’inscrit dans un cadre national et international de plus en plus complexe. Bien que ces deux pays soient confrontés au défi de la crise militaire actuelle, ils continuent également de mener des projets de développement économique, social et environnemental à long terme. Concilier ces enjeux, qui bien que distincts, s’influencent mutuellement, nécessite une stratégie soigneusement pensée pour l’avenir.

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Carte – Le canal de Panama

Carte – Le canal de Panama

Mandatory Credit: Photo by Daren Fentiman/ZUMA Press Wire/Shutterstock (15121068ae)

par Revue Conflits avec AFP – publié le 7 février 2025

https://www.revueconflits.com/le-canal-de-panama/


Le canal de Panama, reliant l’océan Pacifique à la mer des Caraïbes sur environ 80 kilomètres, est une infrastructure clé du commerce maritime international. Grâce à son système d’écluses, il permet le passage de navires de grande capacité, évitant ainsi un détour de plusieurs milliers de kilomètres par le cap Horn.

Ouvert en 1914 et modernisé à plusieurs reprises, le canal de Panama est aujourd’hui un passage maritime incontournable. Selon la Conférence des Nations unies sur le commerce et le développement (UNCTAD), il représente environ 3 % du commerce maritime mondial. Il est particulièrement stratégique pour le transport des hydrocarbures, des conteneurs et des céréales entre les États-Unis, l’Asie et l’Europe. D’après l’Autorité du Canal de Panama, près de 14 000 navires empruntent cette voie chaque année, représentant plus de 300 millions de tonnes de marchandises.

Élargissement de 2016 et nouveaux défis

Face à la croissance du commerce maritime et à l’augmentation de la taille des navires, un programme d’expansion a été initié et achevé en 2016. Cette modernisation a inclus la création d’une nouvelle voie de navigation, permettant le passage des porte-conteneurs Neo-Panamax, capables de transporter jusqu’à 14 000 EVP (équivalents vingt pieds), contre 5 000 EVP pour les navires Panamax traditionnels. L’Autorité du Canal de Panama indique que cette expansion a permis d’augmenter de 50 % la capacité de transit.

Cependant la raréfaction de l’eau douce, essentielle au fonctionnement des écluses, est un véritable défi pour le canal. En effet, le changement climatique et les sécheresses récurrentes affectant les bassins du lac Gatún et du lac Alajuela compliquent l’approvisionnement en eau du canal. En 2023, ces conditions ont contraint l’Autorité du Canal de Panama à réduire le nombre de transits quotidiens de 36 à 24, impactant ainsi le trafic maritime mondial.

Trump et l’influence chinoise

Sous la première présidence de Donald Trump, la relation entre Washington et Panama avait déjà évolué, notamment en raison des tensions commerciales avec la Chine, l’un des principaux utilisateurs du canal. Les États-Unis ont ainsi exprimé leurs inquiétudes quant à l’implication croissante des entreprises chinoises dans l’économie panaméenne, y compris dans des projets portuaires liés au canal. Le renforcement des relations entre Panama et Pékin après l’établissement de relations diplomatiques en 2017 a conduit à des pressions diplomatiques américaines pour limiter l’influence chinoise sur le canal.

Tout juste investi pour son 2e mandat, Donald Trump a une nouvelle fois annoncé son intention de réévaluer les relations commerciales avec Panama, critiquant une influence chinoise jugée grandissante sur le canal et une surtaxation des navires américains qui empruntent le canal. Il a menacé de réduire les accords commerciaux avec Panama et de renforcer la présence américaine dans la région – voire prendre le contrôle du canal – pour sécuriser les routes commerciales vitales des États-Unis. Cette annonce a suscité une réaction immédiate du gouvernement panaméen, qui a réaffirmé son engagement envers la neutralité du canal et son autonomie totale dans la gestion de cette infrastructure stratégique.

Vers une criminalisation de la prise d’otages ?

Vers une criminalisation de la prise d’otages ?

Jean Daspry – CF2R – TRIBUNE LIBRE N°172 / janvier 2025

Pseudonyme d’un haut fonctionnaire français, docteur en sciences politiques

https://cf2r.org/tribune/vers-une-criminalisation-de-la-prise-dotages/


« L’expérience prouve qu’il est beaucoup plus facile de prendre des otages que de les relâcher » (André Frossard). C’est ce que doivent penser les preneurs d’otages et ceux qui en sont victimes. La prise d’otages est aussi vieille que le monde. Depuis la plus haute Antiquité, les otages sont consubstantiels aux relations entre puissants qui entendent disposer de garanties de la parole donnée. Jusqu’au XVIIIe siècle, les otages sont associés aux alliances et aux traités. Si l’avènement du droit international met entre parenthèses cette pratique, elle renaît de ses cendres à la faveur des guerres et, plus près de nous, avec l’irruption du terrorisme. Considérée comme un crime de guerre dès 1945, la prise d’otages – si elle persiste dans les relations entre États – est désormais le fait du terrorisme, qui y voit une sorte de duel[1]. Et, c’est bien de ce terrorisme qu’il soit l’apanage d’États ou de groupes dont il s’agit. L’actualité la plus récente fournit de multiples exemples d’une pratique pérenne et déroutante. Manifestement, les États semblent désemparés dans le traitement global et efficace du phénomène[2]. Existe-t-il des réponses envisageables ? Et si oui, lesquelles ?

LA PRISE D’OTAGES : UNE PRATIQUE PÉRENNE ET DÉROUTANTE

Confrontés à une pratique incontournable dans les relations internationales de ce siècle, les États semblent déconcertés dans la manière de la traiter.

Un élément incontournable du monde du XXIe siècle : la diplomatie des otages

Même s’ils n’épuisent pas le sujet, plusieurs exemples concrets actuels méritent d’être mentionnés pour prendre l’exacte mesure du phénomène de la prise d’otages au XXIe siècle.

L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, n’est-il pas pris en otage par les autorités algériennes en raison des positions adoptées par le président de la République, Emmanuel Macron sur la marocanité du Sahara occidental (déclaration du 30 juillet 2024 suivie d’une visite officielle au Maroc) ? Alger entend utiliser, celui qu’elle considère comme Algérien en moyen de pression (otage) pour amener Paris a quia. Une sorte de repentance de ses propos inadmissibles sur des sujets sensibles de l’autre côté de la Méditerranée. Ne soyons pas naïfs ! Ce ne sont pas les échanges de noms d’oiseaux qui mettront un terme à cette situation inadmissible. Situation qui laisse de marbre les droits de l’hommistes des dîners en ville et autres défenseurs des droits humains de salon. La question générale des réponses aux prises d’otages par des États clairement identifiés est posée dans toute son acuité. N’est-elle pas notre talon d’Achille ? Conduit-elle à une réflexion d’ensemble sur la problématique ? Gouverner, n’est-ce pas prévoir pour mieux anticiper et mieux se préparer au pire ? Nous n’en sommes pas encore là. Malheureusement pour les personnes prises en otage hier, aujourd’hui et, vraisemblablement, encore demain.

Les otages français en Iran ne constituent-ils pas une « monnaie d’échange » pour le régime des mollahs aux abois ?[3] Un odieux marchandage dont l’objectif principal est clair : faire vibrer la corde sensible humanitaire de l’opinion publique française et culpabiliser Paris pour son manque d’humanité dans la protection de ses ressortissants embastillés dans des conditions précaires[4]. Rappelons que, dans le passé, l’Iran n’hésite pas à faire prendre en otages des Français au Liban en faisant intervenir des groupes terroristes qui lui sont liés, comme le Hezbollah ! La liste est longue des méfaits imputables aux mollahs au pays du Cèdre. N’oublions pas la détention des membres de l’ambassade des États-Unis à Téhéran à partir du 4 novembre 1979 qui durera 444 jours ! Seule une réponse ferme et coordonnée de tous les États victimes de cet acte de piraterie des temps modernes permettrait de trancher le nœud gordien persan. Ne rêvons pas !

La guerre à Gaza, et ses ramifications au Liban, a pour point de départ chronologique la prise d’otages israéliens dont des franco-israéliens – principalement des civils innocents, y compris des femmes, des enfants, des bébés, des vieillards – par le Hamas, qualifié d’organisation terroriste, le 7 octobre 2023. Ces innocents sont soumis à des traitements dégradants et inhumains, au sens juridique du terme. Leur libération fait l’objet d’odieux marchandages qui, de facto si ce n’est de jure, conduisent à légitimer ex post cette pratique[5]. Elle aboutit, en contrepartie, à la libération de centaines de prisonniers palestiniens accusés, à tort ou à raison, de terrorisme. Ces derniers ne rêvent que d’en découdre avec Israël dès qu’ils seront libres et que l’occasion se présentera. La libération du soldat Gilat Shalit (citoyen franco-israélien capturé en 2006 et liberé en 2013) n’a été possible qu’au prix de la liberté accordée à un millier de Palestiniens. Parmi eux figurent certains des organisateurs du massacre du 7 octobre 2023. Ce point mérite d’être médité par Israël. Mais aussi par la France menacée par des terroristes ayant une idéologie proche de celle du Hamas, sans parler de ceux que l’on qualifie improprement « d’influenceurs » dans le cas de l’Algérie mais qui sont avant tout des propagateurs de haine. Méfions-nous du fameux « ça n’arrive qu’aux autres ! ». Ce vaste marchandage ne devrait-il pas constituer l’occasion d’une réflexion holistique sur le sujet entreprise dans la discrétion, seul gage de son efficacité à moyen et à long terme ? Seule une telle démarche permettrait de redonner cohérence à un tableau chaotique. Comme le souligne Edgar Morin : « La première et fondamentale résistance est celle de l’esprit. Elle nécessite de résister à tout mensonge asséné comme vérité (…). Elle exige de résister à la haine et au mépris. Elle prescrit le souci de comprendre la complexité des problèmes et des phénomènes plutôt que des visions partielles ou unilatérales. Elle requiert la recherche, la vérification des informations et l’acceptation des incertitudes »[6]. Le sociologue français ne fournit-il pas certaines pistes de réflexion et d’action à nos décideurs pris dans les urgences du temps médiatique ?

N’oublions pas les prises d’otages effectuées dans notre pays à l’occasion d’attentats terroristes sur notre sol depuis plusieurs décennies ![7] Le plus souvent, leurs auteurs se réclament également de l’idéologie frériste, phénomène bien documenté qui vaut à l’auteur d’un ouvrage scientifique sur le sujet de vivre sous la protection permanente de forces de sécurité[8]. Est-ce acceptable au pays de la liberté d’expression ? Qu’attendons-nous pour nous livrer à un exercice de retour d’expérience (« Retex ») des décennies passées sans le moindre tabou, comme le font les militaires après chaque opération ? Nous y apprendrions des choses intéressantes sur le passé pouvant orienter notre réflexion présente et notre posture future. Tel n’est-il pas l’objet d’une authentique approche prospective des relations internationales ? N’est-ce pas le contraire que nos dirigeants font, privilégiant en permanence les contraintes du temps court et médiatique aux exigences du temps long et stratégique ?

Face au phénomène d’une rare violence qui caractérise la prise d’otages, les États concernés pratiquent la politique du chien crevé au fil de l’eau ou diplomatie du dos rond.

Une pratique déroutante pour les États victimes : la diplomatie du dos rond

La liste des exemples présentée plus haut est loin d’être exhaustive si l’on souhaite dresser un panorama complet des actions terroristes accompagnées de leurs lots de prise d’otages occidentaux depuis la fin des années 1960. Hormis, certaines réflexions conduites par les services de renseignement, qui demeurent confidentielles par nature, la question n’a jamais fait l’objet – à notre connaissance – de rapports de l’exécutif, voire du Parlement. À titre d’exemple, le Sénat a publié, il y a quelques mois déjà, un rapport complet sur le phénomène du narcotrafic, clairvoyant à maints égards. Ne pourrait-il en être de même sur la question de la prise d’otages ?

Pourquoi ne pas s’atteler à l’étude et au traitement de la problématique du terrorisme et de ses prises d’otages qui intéresse la sécurité de nos concitoyens en France ou à l’étranger ? La France ne manque pas de bons esprits indépendants auxquels elle pourrait faire appel pour s’atteler au travail. Le temps presse. La Maison brûle et nous regardons ailleurs alors que notre pays n’est pas à l’abri de prises d’otages de grande ampleur de certains de ses concitoyens sur notre sol ou à l’étranger. Au pays de l’inflation des comités Théodule, des missions d’information sur tout et sur rien, des groupes spéciaux traitant de questions générales, des barnums à tout-va… il y aurait place pour un organisme en charge de faire la lumière sur les prises d’otages : état des lieux, propositions, y compris les plus iconoclastes.

Dans un monde fracturé, divisé, marqué au sceau de la conflictualité, la pratique des prises d’otages n’est pas en voie d’extinction. Chaque libération d’otages effectuée au prix de concessions importantes de la part des États concernés constitue un sérieux encouragement donné aux apprentis preneurs d’otages de poursuivre sur cette voie mortifère. Qui plus est, la faiblesse de la réaction des gouvernements touchés par ce phénomène ne peut que les conforter dans leur approche contraire à toutes les règles du droit humanitaire. Qu’importe. Ils connaissent nos faiblesses (notre inertie, notre droit, nos pudeurs de gazelle, nos idiots utiles…) et les utilisent à leur avantage. Comment les dissuader de poursuivre sur leur lancée ? En empruntant la voie ambitieuse de la rupture.

Une rupture avec les pratiques anciennes s’impose tant elles montrent leurs limites, leur inefficacité intrinsèque. La diplomatie du dos rond, du pas de vague, pour des raisons tenant à la sécurité bien comprise des otages, démontre sa vacuité. Nous ne pouvons que le déplorer. Dans le même temps, nous pourrions nous souvenir de ce que déclarait F.D. Roosevelt : « En politique, rien n’arrive par accident. Si cela arrive, vous pouvez être certains que cela a été planifié ». On ne saurait mieux dire dans le cas des prises d’otages par des États ou des groupes structurés. Ils apprécient à sa juste valeur le désarroi des familles d’otages et en tirent le meilleur profit[9]. Dans ce combat asymétrique, nous devrions essayer de rétablir un certain équilibre à notre avantage. Nous le pouvons à condition de le vouloir, pas seulement en paroles mais surtout dans nos actes.

La France, patrie des droits de l’homme, estime-t-elle tolérable cette pratique barbare ? Si tel n’est pas le cas, notre pays ne devrait-il pas prendre la tête d’une coalition de volontaires destinée à réfléchir et à tenter de trouver les réponses idoines à apporter à un phénomène récurrent (Algérie, Azerbaïdjan[10], Iran, Russie…). Un phénomène qui met dans l’embarras les familles d’otages qui font pression sur les gouvernements concernés pour obtenir la libération de leurs proches à n’importe quelle condition[11]. Il est grand temps de retrouver nos repères, de réveiller notre esprit critique. Penser, c’est parfois savoir dire non, se confronter à l’invraisemblable vérité ! Tel est le défi à relever à court, moyen et long terme. Le voulons-nous ? Le pouvons-nous ?

Alors qu’aucune inversion de tendance ne se dessine et que la situation tourne souvent au désastre en matière de prises d’otages, nous devons interroger notre cécité et repenser notre logiciel.

LA PRISE D’OTAGES : DES RÉPONSES CLAIRES ET DISSUASIVES

Comme souvent dans la pratique des relations internationales, il importe de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. La définition précise du sujet doit précéder le périmètre de la réponse souhaitée et souhaitable dans une démarche en deux temps.

La définition du périmètre du sujet : la diplomatie du concret

Rien n’est possible sans savoir de quoi on parle. En un mot abandonner la langue de bois épaisse et les formules médiatiques creuses.

Sans se voiler la face sur la difficulté de l’exercice, la diplomatie française ne se grandirait-elle pas en prenant l’initiative sur cette problématique lancinante ? Surtout, alors qu’elle est à la peine dans plusieurs régions du monde où elle se pensait incontournable comme en Afrique[12]. Pareille démarche se situerait dans le droit fil de sa vocation de passeuse d’idées, de lanceuse d’alerte, en sa qualité d’étendard de la défense des droits humains. Mais aussi à son attachement indéfectible à un multilatéralisme efficace. À nos yeux, elle s’imposerait aux yeux du monde libre en prenant à bras le corps le traitement d’une pratique prégnante dans le concert des nations du XXIe siècle. Mais, ceci apparaît plus facile à dire qu’à faire au pays d’un certain conformisme ambiant.

Ignorer l’existence d’un problème ne constitue jamais le meilleur moyen de l’appréhender pour en être en mesure de mieux le traiter. Telle est la parabole attachée à la pratique de la diplomatie : le temps du diagnostic doit précéder celui du remède. Et si le premier est erroné, il y a de fortes chances que le second soit inadapté ou contre-productif. C’est pourquoi, il conviendrait de confier à un groupe de juristes spécialisés en droit international (au Quai d’Orsay et au ministère des Armées) et en matière de terrorisme (ministère de l’Intérieur en y ajoutant les experts, d’hier et d’aujourd’hui, de la DGSE et de la DGSI qui connaissent les arcanes de la problématique de la prise d’otages) le soin de faire le point sur l’approche juridique du concept de prise d’otages (textes déjà existants, déclarations éventuelles de l’ONU, de l’OTAN, de l’UE…) afin d’en dégager une définition acceptable par une majorité d’États. Une substantifique moëlle diplomatico-sécuritaire.

Même si les obstacles paraissent insurmontables, impossible n’est pas français. Apprenons à mettre des mots sur les maux. Juristes et diplomates sont qualifiés et outillés pour le faire. Nos décideurs devraient les réunir pour qu’ils préparent l’ébauche d’un texte de convention internationale définissant le crime de prise d’otages et les sanctions s’y attachant ainsi que les juridictions (existantes ou ad hoc) appelés à connaître de ces actes. En dépit de sa lourdeur, la judiciarisation internationale de la prise d’otages ne serait pas un exercice inutile. A minima, elle constituerait un message clair adressé aux apprentis sorciers et à leurs parrains. Cette phase préalable devrait être lancée à froid en dehors de toute publicité intempestive et de toute pression médiatique. De la discrétion avant toute chose. Telle est l’essence de la diplomatie à l’ancienne et de ses avantages incontestables.

La définition du périmètre de la réponse : la diplomatie de l’efficacité

Cette étape doit être la conséquence de la première. Elle doit être marquée au sceau de la globalité dans le temps et l’espace et éviter de sombrer dans la diplomatie du coup d’éclat.

Cette approche juridique du phénomène doit être replacée dans le contexte d’une démarche de boîte à outils pour le traitement global des prises d’otages. Les autres outils déjà utilisés sont les suivants : assassinats ciblés ou opérations « homo » conduites par les services de renseignement (comme la DGSE) des terroristes et preneurs d’otages ayant commis des crimes contre nos ressortissants ; dénonciation publique des fauteurs de trouble (« Naming and shaming ») : pressions de toute nature exercées sur les auteurs et complices… La première pratique est bien connue des Israéliens qui ne laissent aucun répit aux assassins. N’oublions pas la diplomatie de la carte postale[13]. C’est dans ce contexte que doit s’insérer la diplomatie juridique. La globalité et la cohérence de notre réponse est le gage de son succès.

Ensuite, pareille démarche devrait être précédée par un état des lieux objectif sur le phénomène des prises d’otages dans le monde : nombre, personnes visées, pays ou groupes à l’origine de ce phénomène… afin de ne pas parler dans le vide mais sur la base d’une documentation précise. À cette fin, il importe de disposer du retour d’expérience de la communauté du renseignement (actifs et retraités) qui a souvent été impliquée – discrètement le plus souvent – dans ce genre d’affaires sensibles. Leur contribution nous paraît incontournable pour définir les paramètres d’une approche concrète se situant au plus près de la réalité du phénomène au cours des dernières décennies. Rappelons que diplomatie et renseignement ne sont pas des métiers tout à fait étrangers, souvent complémentaires, parfois antagonistes. Et cela d’autant plus que « ce que nous sommes en train de vivre est plutôt de l’ordre d’une grande bascule et d’un grand bouleversement » (Emmanuel Macron). Tout ceci n’incite-t-il pas à la réflexion et à l’adaptation de notre diplomatie aux contraintes sécuritaires des temps mauvais ? Agir, c’est prendre appui sur le passé (l’Histoire) pour comprendre ce qui change aujourd’hui et demain. C’est aussi être à même de prévoir, d’anticiper, d’agir sur le long terme tout en ne négligeant pas le court terme.

Pour produire le maximum d’effets, l’équipe chargée de la rédaction d’un cadre juridique international devrait travailler sur deux questions clés que sont la vérification et la sanction. Les experts des questions politico-militaires savent d’expérience qu’un traité d’interdiction d’une activité déterminée ne peut produire tous ses effets qu’à deux conditions. Outre l’existence d’une définition précise et incontestable du phénomène, la première condition consiste à mettre en place un organisme indépendant et impartial chargé d’établir la réalité des faits allégués en dehors de toute pression extérieure. L’on connaît la célèbre formule de Ronald Reagan : « Trust but verify » (« faire confiance mais vérifier ») à propos des accords de désarmement nucléaire américano-soviétique durant la Guerre froide. La seconde condition a trait à la palette de sanctions envisagées contre les preneurs d’otages et surtout contre les États qui les encouragent ou/et les financent : traduction devant des juridictions internationales comme la Cour pénale internationale ; limitation des déplacements des plus hauts responsables des États concernés (cf. mesures frappant les dirigeants russes, israéliens et du Hamas au titre des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité) ; mise à l’écart des organisations internationales de la famille des Nations Unies ; gel des avoirs détenus dans les pays ayant adhéré à la convention… Cette liste est purement indicative. Elle pourrait s’enrichir d’autres mesures coercitives pénalisant durement les « États voyous » pour reprendre un langage suranné du temps du 43e président des États-Unis, Georges W. Bush que pourrait aisément reprendre le 47e président dès son investiture le 20 janvier 2025.

Enfin, et seulement après que les étapes précédentes aient été conduites à leur terme, convocation d’une conférence internationale à Paris préparée et non improvisée. On imagine le questionnement, l’inquiétude réelle dans ces États peu scrupuleux. Ainsi la France retrouverait sa vocation décrite par un diplomate-écrivain du nom de Jean Giraudoux à la veille de la Seconde Guerre mondiale dans une comédie aux accents très réalistes :

« Permets-moi de te dire que c’est sur ce point que tu as tort. Laisse-moi rire quand j’entends proclamer que la destinée de la France est d’être ici-bas l’organe de la retenue et de la pondération ! La destinée de la France est d’être l’embêteuse du monde. Elle a été créée, elle s’est créée pour déjouer dans le monde le complot des rôles établis, des systèmes éternels. Elle est la justice, mais dans la mesure où la justice consiste à empêcher d’avoir raison ceux qui ont raison trop longtemps. Elle est le bon sens, mais au jour où le bon sens est le dénonciateur, le redresseur de tort, le vengeur. Tant qu’il y aura une France digne de ce nom, la partie de l’univers ne sera pas jouée, les nations parvenues ne seront pas tranquilles, qu’elles aient conquis leur rang par le travail, la force ou le chantage. Il y a dans l’ordre, dans le calme, dans la richesse, un élément d’insulte à l’humanité et à la liberté que la France est là pour relever et punir. Dans l’application de la justice intégrale, elle vient immédiatement après Dieu, et chronologiquement avant lui. Son rôle n’est pas de choisir prudemment entre le mal et le bien, entre le possible et l’impossible. Alors elle est fichue. Son originalité n’est pas dans la balance, qui est la justice, mais dans les poids dont elle se sert pour arriver à l’équité, et qui peuvent être l’injustice… La mission de la France est remplie, si le soir en se couchant tout bourgeois consolidé, tout pasteur prospère, tout tyran accepté, se dit en ramenant son drap : tout n’irait pas trop mal, mais il y a cette sacrée France, car tu imagines la contrepartie de ce monologue dans le lit de l’exilé, du poète et de l’opprimé »[14].

Tout est dit et bien dit de la prétention à l’universalisme de la France éternelle. Dans le cas d’espèce, à la condition de remplir toutes les conditions énoncées plus haut, la conférence envisagée ne serait pas à ranger dans la catégorie de grand-messe de plus caractérisée par beaucoup d’incantations et peu de résultats tangibles. Elle ne déboucherait pas non plus sur un chef d’œuvre diplomatique, un monument d’hypocrisie. Elle se confronterait au réel dans ce qu’il a de plus trivial et, parfois, de dérangeant.

Cela enverrait un signal clair aux fauteurs de troubles et à leurs complices. On peut imaginer l’édiction de sanctions lourdes et dissuasives contre les preneurs d’otages, leurs donneurs d’ordre, leurs complices directs ou indirects mais aussi et surtout pour les chefs d’État des pays impliqués dans cette forme de guerre asymétrique. On pourrait envisager une mise au ban des Nations par la publication de listes noires des États coupables comme cela déjà est le cas pour le terrorisme. Cela leur donnerait matière à réflexion et aurait un effet dissuasif. L’on pense aussitôt à la duplicité du Qatar, qui abrite sur son sol plusieurs organisations terroristes qu’il finance manu larga, et joue les médiateurs entre le Hamas et Israël pour la libération des otages détenus à Gaza. Ceci ne l’empêche pas d’être courtisé par bon nombre de pays Occidentaux (dont la France) dont il sait corrompre habilement les élites, y compris celles ayant occupées les fonctions les plus prestigieuses dans la hiérarchie des États. Mais, voulons-nous et pouvons-nous utiliser cette carte dans notre jeu ? Qui veut la fin veut les moyens. Mais est-ce imaginable pour un président de la République attaché à la pratique du en même temps diplomatique et de l’indignation à géométrie variable ? Sans oublier l’essentiel, il n’apporte pas, le plus souvent, de solutions crédibles aux problèmes qu’il prétend résoudre. La « twitterisation » de la diplomatie érode la confiance dans notre Douce France.

La poursuite cette approche de la judiciarisation de la pratique de la prise d’otages conduirait à des choix délicats, mais salutaires en termes de sécurité intérieure et internationale. Où mettre le curseur ? Tel est le cas avant le lancement de toute négociation internationale importante. Cet exercice se révèle très salutaire tant il nous renvoie à nos incertitudes et à nos contradictions inhérentes à toute pratique diplomatique qu’elle soit bilatérale ou multilatérale. La problématique est souvent simple à énoncer, mais complexe à résoudre. La diplomatie, faut-il le rappeler, est l’art du possible, à défaut d’être celui du souhaitable. Son objectif affiché n’est-il pas de contribuer au renforcement de la sécurité collective, bien mal en point en ce début d’année 2025 ? Ce qui reste du système de sécurité collective mise en place en 1945 apparaît désormais en lambeau. Comme nous le rappelle Raymond Aron, cette démarche ambitieuse aurait pour principal objectif de « gagner la guerre limitée pour ne pas avoir à mener une guerre totale » dans un temps où nous sommes déjà entrés dans une nouvelle ère stratégique. Un temps nécessitant l’abandon des postures de surplomb, d’une communication faisant office d’action et le passage incontournable de l’ambition à l’action. Le signe du passage à une diplomatie efficace et crédible.

DE L’ESPRIT DE LA DIPLOMATIE À LA DIPLOMATIE DE L’ESPRIT

« Il y a deux classes de qualité qui entrent dans la composition de l’esprit et de l’honneur de la profession de diplomate : les qualités de l’âme et les qualités de l’esprit » (Talleyrand). Face au bouleversement du monde et à la révolution copernicienne qui l’accompagne, il faut chercher quelques clés de compréhension. Dans cette quête, nous avons plus que jamais besoin d’un retour de la diplomatie de l’esprit, loin du brouhaha médiatique et des postures politiciennes. Méfions-nous des bons sentiments qui affaiblissent la France ! On se rassure comme on peut en évitant les remises en cause douloureuses en louvoyant entre ligne claire et clair-obscur. C’est ce qui se passe aujourd’hui dans le domaine spécifique de la lutte contre le terrorisme et contre les prises d’otages alors que la géopolitique des otages rebat les cartes de la géopolitique mondiale. Avoir le courage de dire, la volonté de faire, telle devrait être la boussole stratégique de nos décideurs. Donner un cadre juridique international le plus large possible pour inquiéter parrains et auteurs des privateurs de liberté ! Tel devrait être l’objectif premier de la criminalisation de la prise d’otages.


[1] Gilles Ferragu, Otages, une histoire. De l’Antiquité à nos jours, Folio Histoire, 2020.

[2] Géraldine Woessner (propos recueillis par), Pierre Vermeren : « La France est considérée comme un État faible », Lepoint.fr, 18 janvier 2025.

[3] Jean-Pierre Perrin, « Iran : le régime tremble de toute part », Mediapart, 16 janvier 2025.

[4] Olivier Grondeau, « Si seulement l’innocence rendait immortel », Le Monde, 15 janvier 2025, p. 29.

[5] Samuel Forey/Piotr Smolar, « Israël Hamas : un accord fragile sous pression de Trump et Biden », Le Monde, 15 janvier 2025, pp. 2-3.

[6] Edgar Morin, « Face à la polycrise que traverse l’humanité, la première résistance est celle de l’esprit », Le Monde, 22 janvier 2024, p. 26.

[7] Louis Caprioli/Jean-François Clair/Michel Guérin, La DST sur le front de la guerre contre le terrorisme, Mareuil éditions, 2024.

[8] Florence Bergeaud-Blackler (Préface de Gilles Kepel), Le frérisme et ses réseaux, l’enquête, Odile Jacob, 2023.

[9] Samuel Forey/Raphaëlle Rérolle, « Israël-Gaza : l’attente des familles avant les premières libérations », Le Monde, 19-20 janvier 2025, p. 3.

[10] Faustine Vincent, « Huit anciens hauts dirigeants arméniens du Haut-Karabakh jugés en Azerbaïdjan », Le Monde, 19-20 janvier 2025, p. 6.

[11] Raphaëlle Rérolle, Les proches d’otages : « Nous avons perdu six mois », Le Monde, 17 janvier 2025, p. 3.

[12] Marc-Antoine Pérouse de Monclos, « En Afrique, l’Élysée se fait désormais dicter sa conduite », Le Monde, 17 janvier 2025, p. 27.

[13] Jean Daspry, « De la diplomatie des otages à la diplomatie de la carte postale ! », Tribune libre n°165, CF2R, 30 novembre 2024.

[14] Jean Giraudoux, L’impromptu de Paris, pièce en un acte, Grasset, 1937.

Défense : la cheffe de la diplomatie européenne donne raison à Donald Trump

Défense : la cheffe de la diplomatie européenne donne raison à Donald Trump

L’Union européenne doit renforcer ses dépenses militaires pour contrer les menaces extérieures. Un appel pressant de la cheffe de la diplomatie européenne met en lumière cette priorité cruciale.

par Jean-Baptiste Leroux – armees.com – publié le

Kaja Kallas a alerté sur la nécessité de renforcer le budget de l'Europe en matière de défense. Wikipedia
Kaja Kallas a alerté sur la nécessité de renforcer le budget de l’Europe en matière de défense. Wikipedia | Armees.com

Face aux risques géopolitiques croissants, l’UE se voit confrontée à l’impératif de consacrer davantage de ressources à la défense. La cheffe de la diplomatie européenne, Kaja Kallas, insiste sur l’urgence d’une action coordonnée.

Vers une stratégie commune avec les Etats-Unis ?

Alors que les tensions internationales augmentent, l’Union européenne doit faire face à la réalité d’un déficit en matière de défense. Selon Kaja Kallas, il est impératif que les États membres adoptent une approche coordonnée pour renforcer leurs capacités militaires. La cheffe de la diplomatie européenne a préconisé de dépasser les clivages nationaux afin de promouvoir des systèmes d’armes interopérables et d’établir des projets d’intérêt commun, tels que des boucliers aériens et cybernétiques.

Cette coopération pourrait non seulement accroître l’efficacité des armées européennes, mais également réduire la dépendance de l’Europe vis-à-vis des alliés transatlantiques. À terme, cela permettrait de mieux répondre aux menaces potentielles, notamment celles en provenance de la Russie, qui pourraient surgir d’ici quelques années, selon les renseignements collectés.

Investir davantage pour garantir la sécurité de l’Europe

Les déséquilibres actuels entre les dépenses militaires des États membres sont flagrants. Alors que des pays comme la Lituanie prévoient d’élever leurs dépenses de défense jusqu’à 5% du PIB, d’autres nations, telles que l’Espagne ou l’Italie, restent en deçà de l’objectif de 2% fixé par l’OTAN. Pendant ce temps, la Russie consacre près de 9% de son PIB à ses efforts militaires, surclassant largement les efforts combinés de l’UE.

Kaja Kallas a alerté sur la nécessité d’augmenter les investissements, rappelant que l’Europe ne peut pas se permettre de rester en retard. Actuellement, le budget à long terme de l’UE (2021-2027) ne réserve que 1,2% à la défense, bien en deçà des besoins estimés à 500 milliards d’euros sur la prochaine décennie. Pour parvenir à cet objectif, il sera nécessaire d’impliquer à la fois les gouvernements nationaux, le secteur privé et le budget commun européen.

Un avertissement sur les conséquences économiques et sociales

La question des dépenses militaires soulève toutefois des enjeux sensibles. Augmenter les budgets défensifs pourrait signifier des sacrifices dans d’autres domaines, tels que les pensions ou les systèmes de santé. Pourtant, Mme Kallas a insisté sur le fait qu’une Europe vulnérable mettrait également en danger ces acquis fondamentaux. « Si nous ne dépensons pas davantage pour notre défense, nous risquons de perdre tout ce que nous avons construit« , a-t-elle déclaré.

Emmanuel Macron a également appelé à une prise de conscience. Selon lui, l’Europe doit réduire sa dépendance à l’égard des États-Unis pour garantir sa propre sécurité. Cet avertissement résonne avec celui du secrétaire général de l’OTAN, qui a mis en garde contre des menaces émergentes susceptibles de bouleverser l’équilibre actuel.

Culture géostratégique : Le Groenland fait-il partie de l’Union européenne ?

AASSDN – publié le 22 janvier 2025

https://aassdn.org/amicale/le-groenland-fait-il-partie-de-l-union-europeenne/


Située entre l’Atlantique nord et l’Arctique, la plus grande île du monde fait l’objet de convoitises. Autonome mais constitutive du royaume du Danemark, elle n’est pas à proprement parler un territoire de l’UE. En revanche, les Groenlandais sont bien des citoyens européens.
C’est un territoire grand comme quatre fois celui de la France métropolitaine, mais peuplé de seulement 55 000 âmes et recouvert à 85 % de glace. C’est le territoire le moins densément peuplé de la planète, avec 0,03 habitant par km2.  
A première vue, le Groenland ne semble pas particulièrement attrayant. Pourtant, la plus grande île du monde fait aujourd’hui l’objet de nombreuses convoitises, notamment de la part du futur président des Etats-Unis.

Début janvier 2025, lors d’une conférence de presse, Donald Trump a refusé d’exclure une annexion militaire du territoire. Le milliardaire américain, qui retrouvera la Maison-Blanche le 20 janvier 2025, voit dans “la propriété et le contrôle du Groenland” par les États-Unis une “nécessité absolue”. En 2019 déjà, il avait évoqué l’idée d’acheter ce territoire, suscitant une fin de non-recevoir de la part des autorités danoises, dont le Groenland est un pays constitutif. Quelques-uns de ses prédécesseurs avaient essuyé le même refus, en 1867, en 1910 ou encore en 1947. 

 

Quel est le statut du Groenland ?

Le Groenland a connu de nombreux changements de statut depuis la seconde moitié du XXe siècle. L’ancienne colonie danoise a accédé au statut de communauté autonome constitutive du royaume du Danemark en 1979. Elle a alors acquis des compétences en matière de fiscalité, d’économie ou d’éducation, puis de police ou encore de justice à partir de 2009.

Le territoire reste néanmoins soumis à la Constitution et à la Cour suprême du Danemark, le pays scandinave conservant des prérogatives importantes, notamment dans les domaines des relations internationales, de la défense et de la sécurité. Par ailleurs, Copenhague verse aujourd’hui l’équivalent de 500 millions d’euros d’aides à l’île chaque année.

Comme le Danemark, le Groenland a rejoint la Communauté économique européenne (CEE, désormais Union européenne) en 1973. Mais le territoire autonome a décidé de la quitter douze ans plus tard, à la suite d’un référendum. Il n’est donc plus un territoire européen depuis le 1er février 1985.

Outre son appartenance au Danemark, le territoire conserve toutefois des liens importants avec l’Union européenne. Le Groenland figure ainsi parmi les 13 pays et territoires d’outre-mer (PTOM), un ensemble de dépendances et de territoires ultramarins qui entretiennent des liens constitutionnels avec un Etat membre de l’Union européenne, sans faire partie intégrante de l’UE.

Ces 13 pays et territoires relèvent aujourd’hui de trois États : 6 sont reliés à la France (Nouvelle-Calédonie, Polynésie française, Saint-Pierre-et-Miquelon, les Terres australes et antarctiques françaises, Wallis-et-Futuna et Saint-Barthélemy), 6 autres aux Pays-Bas (Sint Maarten, Saba, Sint Eustatius, Aruba, Curaçao et Bonaire) et enfin le Groenland qui est un pays constitutif du royaume du Danemark. Le droit européen ne s’applique pas dans ces territoires, qui ne sont pas membres de l’espace Schengen par ailleurs.

Les PTOM sont en revanche associés à certaines politiques de l’UE pour faciliter leur développement économique, social et commercial. L’instrument européen pour le voisinage, le développement et la coopération internationale regroupe les différents programmes de financements à destination de ces zones. Par ailleurs, les produits importés dans l’UE depuis les PTOM ne sont pas soumis aux droits de douane ou aux restrictions quantitatives. Enfin, leurs ressortissants disposent de la citoyenneté européenne et donc d’un passeport de l’UE.

Pour les PTOM, un statut différent de celui des régions ultrapériphériques (RUP)

Le statut des PTOM (pays et territoires d’outre-mer) est à distinguer de celui des régions ultrapériphériques (RUP). Ce dernier concerne 9 régions insulaires et/ou géographiquement éloignées du continent européen. Contrairement aux PTOM, elles font partie intégrante du territoire de l’Union et sont, à ce titre, soumises au droit européen.

La France compte six régions ultrapériphériques (Saint-Martin, la Guadeloupe, la Martinique, la Guyane, Mayotte et La Réunion), contre deux pour le Portugal (Madère et les Açores) et une pour l’Espagne (les Canaries).

 

Pourquoi le Groenland est-il convoité ?

Pour justifier ses volontés d’annexion du Groenland, Donald Trump avance des raisons de sécurité nationale. Présents depuis la Seconde Guerre mondiale sur l’île, les Etats-Unis y ont notamment construit une base aérienne au nord-ouest, à Qaanaaq (ou Thulé) en 1953. Le Groenland suscite également les convoitises de la Chine, qui y a développé des activités économiques et scientifiques ces dernières années, ou celles de la Russie, qui espère régner sur l’Arctique dans les années à venir.

Ces multiples intérêts s’expliquent par la situation géographique de l’île, dont les planisphères donnent une mauvaise représentation. En regardant une carte centrée sur le Groenland (voir l’encadré ci-dessous), on constate la position stratégique du territoire. Constitué en grande partie de glace, il se réchauffe deux fois plus vite que le reste du globe, entraînant la fonte des glaces. Celle-ci pourrait ouvrir de nouvelles routes commerciales maritimes jusqu’ici inaccessibles. Une aubaine pour les trois puissances mondiales.

Enfin, le sol du Groenland est particulièrement riche en ressources : 13 % du pétrole et 30 % du gaz naturel non découverts à ce jour se trouveraient en Arctique, dont la majeure partie au Groenland, selon certaines estimations. Il regorgerait enfin de terres rares, comme le nickel ou le cobalt, nécessaires à la fabrication des batteries pour les téléphones portables, par exemple. Là aussi, la fonte des glaces pourrait s’avérer déterminante.

Le Groenland : carte d’identité 

 

Crédits : Toute l’Europe, avec Flourish

Capitale : Nuuk (17 000 habitants)
Population : 55 000 habitants (449 millions pour l’Union européenne)
Superficie : 2,16 millions de km2 (deux fois moins que l’Union européenne, 4,23 millions de km2)
Monnaie : couronne danoise (comme au Danemark)
Chef du gouvernement : Múte B. Egede, membre du parti Inuit Ataqatigiit (social-démocrate)

 

Le Groenland fait-il partie de l’Otan ?

Si elle peut paraître farfelue, l’option militaire n’a pas été écartée par Donald Trump pour s’emparer du Groenland. Compte tenu de la présence américaine sur l’île, une hypothétique invasion s’avérerait relativement simple à mettre en œuvre. Evidemment, une telle intervention créerait un choc sans précédent, notamment parce que les Etats-Unis et le Danemark sont alliés au sein de l’Otan.

S’ils envahissent le Groenland, ils envahissent l’Otan. C’est là que ça s’arrête. L’article 5 de l’Otan [qui implique qu’une attaque contre l’un ou plusieurs de ses membres est considérée comme une attaque dirigée contre tous, NDLR] devrait être déclenché. Et si un pays de l’Otan envahit l’Otan, il n’y a plus d’Otan”, explique par exemple Elisabet Svane, correspondante politique en chef du journal danois Politiken, citée par la BBC.

Enfin, les Etats membres de l’UE, dont le Danemark, pourraient également évoquer l’article 42.7 du Traité sur l’Union européenne, également appelé “clause de défense mutuelle”. “Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire, les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir”, précise ce dernier. Une clause dont bénéficie également le Groenland, a confirmé un porte-parole de la Commission européenne.

 

Le Groenland pourrait-il demander son indépendance ?

Depuis 2009, le Groenland peut, s’il le souhaite, déclarer son indépendance du Danemark. Un processus qui passerait notamment par l’organisation d’un référendum et des négociations avec le Danemark sur leurs futures relations. La perspective refait souvent surface dans le débat public. Le Premier ministre groenlandais, Múte Egede, a d’ailleurs exprimé son souhait d’organiser un référendum sur le sujet s’il remporte les prochaines élections, en avril 2025. Et lors de son discours du Nouvel An, il y a de nouveau fait allusion.

Reste que le Groenland est extrêmement dépendant de Copenhague. Les fonds versés par le Danemark représentent actuellement 60 % du budget de l’île et près du quart de son PIB.

Touteleurope.eu
16/01/2025

Source photo-bandeau : Google Maps