Massacres des alaouites en Syrie : l’illusion se dissipe

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Le 4 mars 2025, la Syrie bascule dans une nouvelle spirale de violences. À Lattaquié, Hayat Tahrir al-Sham (HTS) frappe durement les bastions alaouites, accusés de rébellion. Massacres, pillages et représailles sectaires se multiplient, tandis que le pays, livré à l’anarchie, menace de sombrer dans une guerre sans fin.
Le 4 mars 2025, la fragile illusion de stabilité en Syrie post-Assad a volé en éclats. À Lattaquié, ville côtière emblématique, un affrontement meurtrier a éclaté lorsque des membres de Hayat Tahrir al-Sham (HTS), le groupe islamiste sunnite dominant désormais le gouvernement de transition syrien, ont été tués près de Daatour, un quartier majoritairement alaouite.
La riposte fut rapide et impitoyable : HTS a encerclé la zone et déclenché un déluge d’armes lourdes à l’aube. Des témoignages oculaires et des images bouleversantes montrent des pick-up islamistes, hérissés d’armes, parcourant les rues à vive allure, tirant sans distinction sur les habitations et insultant les habitants. Dès le lendemain, la violence s’est intensifiée : des hélicoptères ont largué des bombes sur Dalieh, un village alaouite à l’est de Banias, lieu de pèlerinage réputé pour ses mausolées et son importance spirituelle, sans lien notable avec l’appareil militaire de l’ancien régime Assad.
Il ne s’agissait pas d’un simple accrochage isolé. Le 6 mars, HTS et ses alliés ont lancé une offensive à grande échelle le long de la côte ouest syrienne, visant les communautés alaouites de Tartous, Banias et les villages montagneux autour de Qadmous. Le prétexte invoqué était l’émergence d’une prétendue « insurrection alaouite » dirigée par Ghiath al-Dali, ancien général sous les ordres de Maher al-Assad, qui a annoncé la formation d’un « Conseil militaire » pour résister au nouveau régime. Mais cette rébellion naissante, limitée à des embuscades menées par des vestiges des forces d’Assad, n’a ni l’ampleur ni les moyens de contrôler la région. Elle a plutôt servi de justification commode à HTS pour orchestrer une campagne de vengeance sectaire, faisant des centaines de victimes civiles – hommes, femmes et enfants confondus.
La brutalité est sidérante. Dans le quartier al-Qoussour de Banias, un véritable pogrom s’est déroulé, avec des familles entières massacrées et des maisons pillées. À Qadmous, des convois pouvant atteindre 200 véhicules se scindent en unités plus petites pour envahir les villages, exterminant les habitants et dépouillant leurs foyers. Même les familles chrétiennes de Tartous n’ont pas été épargnées ; un prêtre et les siens figurent parmi les victimes. Les alaouites, secte musulmane hétérodoxe qui formait l’épine dorsale du régime de Bachar al-Assad, sont les cibles principales, perçus par les factions sunnites radicales comme des apostats méritant l’anéantissement.
Un vide de pouvoir engendre l’anarchie
Trois mois après la chute d’Assad le 8 décembre 2024, la Syrie a sombré dans un abîme sans loi. Le gouvernement de transition, dirigé par Ahmad al-Sharaa – plus connu sous le nom d’Abou Mohammed al-Jolani, ancien cadre d’al-Qaïda – n’a pas réussi à instaurer l’ordre. HTS, qui se présente comme l’armée de facto de la Syrie, manque de formation, de cohésion et de légitimité. Ses rangs sont renforcés par des combattants étrangers venus d’Albanie, d’Égypte, d’Algérie et même de France, signe que le régime repose sur des réseaux jihadistes extérieurs plutôt que sur une force nationale unifiée. Pendant ce temps, le système judiciaire s’est effondré : il n’existe ni codes juridiques, ni tribunaux opérationnels, ni cadre pour garantir la responsabilité. L’anarchie est totale.
Ce chaos tranche avec l’ère Assad. Malgré sa brutalité – massacres, élections truquées, répression omniprésente – le régime maintenait une relative sécurité intérieure et assurait une représentation des diverses communautés syriennes, incluant alaouites, chrétiens, druzes et kurdes. Aujourd’hui, cet équilibre précaire a disparu. Des groupes radicaux, se drapant du manteau de libérateurs, imposent leurs normes violentes, ciblant ceux qu’ils considèrent comme des obstacles à leur vision d’un État islamique sunnite.
Les alaouites : isolés et incompris
Les alaouites, environ 1,7 million de personnes soit 9 % de la population syrienne, sont particulièrement vulnérables. Retranchés dans les montagnes côtières, ils résistent avec des armes stockées avant la chute d’Assad. Leurs croyances religieuses – vénération d’Ali, incorporation d’éléments de la Trinité, rejet de pratiques comme le ramadan – les distinguent tant des sunnites que des chiites. Ils consomment de l’alcool, accordent une grande liberté aux femmes et partagent des affinités théologiques avec le christianisme, notamment une croyance en la vie éternelle. Ces différences alimentent depuis longtemps l’hostilité des musulmans orthodoxes, qui les qualifient d’hérétiques.
Sous Assad, les alaouites jouissaient d’une influence disproportionnée, héritage des politiques coloniales françaises qui avaient promu cette minorité pour contrebalancer la majorité sunnite. Leur soutien à Assad était toutefois pragmatique, non idéologique. Son alliance avec l’Iran et le Hezbollah, conclue par nécessité, ne reflète pas leur position. L’Iran représente même une menace pour leur autonomie, une subtilité que HTS et ses soutiens ignorent, assimilant la communauté aux choix géopolitiques d’Assad.
Indifférence régionale et mondiale
La réaction internationale est, au mieux, timorée. Lorsqu’Assad est tombé en décembre dernier, les médias arabes, notamment des pays du Golfe, ont salué l’ascension de HTS comme une victoire sur la tyrannie, masquant l’agenda islamiste. La Russie, ancien parrain d’Assad, a réclamé une réunion à l’ONU, mais l’Europe est restée muette, voulant croire en l’évolution démocratique d’al-Sharaa. Seuls Israël et les États-Unis ont exprimé un soutien aux minorités syriennes, après avoir contribué à faire tomber Assad.
Appelé au secours, Tel-Aviv conditionne son aide à la garantie que les alaouites n’entretiennent aucun lien avec le Hezbollah ou l’Iran – des liens que la plupart n’ont pas.
Les druzes et les kurdes, autres minorités, observent avec méfiance mais impuissance. Les druzes soutiennent les alaouites mais manquent de moyens pour intervenir, tandis que les kurdes se concentrent sur la défense de leurs propres villages. Face à cette tragédie, la communauté internationale doit agir : envoyer des observateurs pour documenter les exactions et déployer une force d’interposition, comme au Liban, pour garantir la sécurité. Sans État de droit, la Syrie risque de devenir un terrain fertile pour une guerre sectaire sans fin.