L’embrasement par Michel Goya

L’embrasement par Michel Goya

La Voie de l’épée – publié le 13 mars 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


J’ai pris pour habitude de présenter la genèse de mes livres au moment de leur publication. Cet exercice me paraît d’autant plus nécessaire que le sujet est sensible. Je m’attends donc à perdre des amis, ce qui est dommage, ou, c’est moins grave, me faire insulter par des militants qui jugeront que je suis trop complaisant avec Israël et l’action de son armée ou inversement que je suis trop critique. L’expérience du commentaire de la guerre en Ukraine m’a d’ailleurs appris que ces insultes totalement contradictoires pouvaient survenir simultanément. L’embrasement n’est pas un livre militant et je n’y soutiens pas vraiment de thèse politique. J’y fais simplement ce que je fais depuis vingt ans, c’est-à-dire de l’analyse opérationnelle dans un cadre dit politico-stratégique.

Vingt ans, cela correspond au premier travail qui m’a été demandé de faire en 2004 alors que je prenais mes fonctions d’officier en charge d’analyser toutes les opérations en Asie et plus particulièrement au Moyen-Orient. Je faisais le retour d’expérience de nos propres engagements dans la région, à l’époque au Liban et en Afghanistan, mais le plus gros de mon travail consistait à étudier les « guerres d’Israël » d’un côté et celles des Américains en Irak et en Afghanistan. Depuis je n’ai jamais cessé de le faire à travers mes affectations suivantes, au cabinet du chef d’état-major des armées et comme directeur de domaine à l’Institut de recherche stratégique de l’École militaire. J’avais déjà eu l’occasion de réunir dans des livres mes travaux sur la guerre en Irak de 2003 à 2008 (Irak-Les armées du chaos, chez Economica) puis sur la guerre de 2006 entre Israël et le Hezbollah (Israël contre le Hezbollah, aux Editions du Rocher) mais pas encore sur le conflit entre Israël et les organisations palestiniennes, et particulièrement le Hamas. Je me suis engagé dans cet exercice à l’occasion de la nouvelle guerre déclenchée par l’horrible attaque terroriste du 7 octobre. Ce qu’il faut retenir c’est qu’il s’agit d’une analyse militaire et non d’un pamphlet politique et je dis ça surtout pour tout ceux qui vont m’interviewer en espérant qu’ils ne se contenteront pas de me demander si j’ai une solution aux conflits dans le monde arabo-musulman, façon OSS 117.

Pour expliquer maintenant comment j’ai procédé, je reprends maintenant largement le propos introductif du livre. Je me suis d’abord posé la question du cadrage du propos. Il paraissait difficile de de se contenter de décrire la série de conflits entre Israël et le proto-Etat Hamas depuis 2005 sans décrire les racines et le contexte à l’origine de l’esprit et des méthodes de chaque camp. Pour bien expliquer les choses, il faut même remonter bien avant l’existence du Hamas. Concrètement, dès sa création Israël a dû faire face à deux types d’ennemis : les États voisins et des organisations armées que l’on qualifiera d’« irrégulières », depuis les groupes plus ou moins organisés de fedayin dans les années 1950-1960, groupes de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) puis groupes islamistes. Ces deux types d’ennemis sont très différents, mais comme Israël n’a pas les moyens de s’offrir deux armées différentes cela a nécessité de trouver une pratique, c’est-à-dire des capacités militaires et un mode d’emploi, compatibles avec les deux menaces. La menace des États arabes étant d’abord prédominante, c’est d’abord elle qui a engagé la culture stratégique israélienne dans une voie dont il a été de plus en plus difficile de sortir avec le temps, d’autant plus qu’elle a été souvent accompagnée de succès.

Pour faire simple, les groupes palestiniens feront les frais dès les années 1940 d’une vision des choses où il apparaît indispensable aux Israéliens menacés sur un petit territoire de frapper l’ennemi très vite et très fort, avant même si possible la concrétisation de la menace. Il ne s’agissait pas de détruire les États arabes, ni de les obliger à négocier une paix impossible, mais de les dissuader de recommencer. Comme me l’expliquait un officier israélien « Quand on ne croit pas à la paix, on est obligé de croire en la sécurité ». Plus exactement, la paix israélienne a coïncidé avec le fait de ne pas être attaqué ou même menacé. Israël a finalement fait la paix avec plusieurs États arabes, mais a continué à appliquer cette vision des choses aux organisations armées qui lui faisaient face, d’abord en périphérie puis à l’intérieur des territoires occupés. Tout cela fait l’objet des deux premiers chapitres, Laboratoire du chaos et Intifada.

Et puis est apparu un phénomène nouveau avec l’effacement des États et la montée en puissance d’organisations armées territorialisées. Les deux phénomènes sont liés. Le Hezbollah s’est développé en opposition à l’occupant israélien au sein d’un Liban faible, mais pour beaucoup d’Israéliens c’est aussi un État affaibli ou faible devant les États-Unis qui a accepté la territorialisation en Cisjordanie et à Gaza de l’OLP sous forme d’Autorité palestinienne, entité politique à la fois opposante et partenaire. Dans cette situation complexe, l’État israélien décide de sortir du bourbier libanais mais aussi de Gaza, en croyant maintenir la menace à distance grâce à la barrière de défense et une puissante force de frappe. Ce faisant les Israéliens ont échangé des bourbiers contre un destin de Sisyphe condamné à recommencer éternellement la même petite guerre. Les chapitres Pluies d’été, Tondre le gazon, Nouveau round, Le retour des combats et Neuf ans, sont comme autant de rochers portés au sommet par un Sisyphe israélien et retombant toujours en bas de la colline dans la foulée. La différence avec le mythe grec est qu’Israël se sentait suffisamment fort pour pouvoir faire cela éternellement sans trop en souffrir.

Cet exercice que l’on croyait établi pour l’éternité, cette sécurité minimale au lieu de la paix, n’a finalement duré que dix-sept ans, et s’il y a bien une première leçon stratégique à apprendre est bien que les périodes stratégiques, ces moments où les règles du jeu international sont bien connues et respectées, durent rarement plus d’une génération et qu’elles ont souvent une fin brutale. La journée du 7 octobre 2023 est donc une coupure épistémologique, une rupture, une surprise stratégique, comme on veut pourvu que l’on comprenne que les règles du jeu ont changé d’un coup. L’ouvrage bascule alors dans le commentaire de l’histoire immédiate en revenant bien sûr sur Le choc du 7 octobre 2023 et en décrivant les premières réactions israéliennes, Fureur, puis la campagne de conquête toujours en cours en cette toute fin d’année 2023, Le fer de l’épée. On y verra que quand on ne sait pas quoi faire on se contente de faire ce que l’on sait faire parfois seulement en augmentant les doses. On change d’ailleurs d’autant moins que l’on a un peu contribué à l’apparition des problèmes que l’on doit résoudre, comme Benjamin Netanyahou au pouvoir presque sans interruption de 2009 à aujourd’hui, non que ce soit le gouvernement israélien qui ait créé le monstre du Hamas, mais que celui-ci par la détestation qu’il suscitait dans le monde et sa rivalité avec le Fatah paralysait le mouvement palestinien. L’embrasement se conclut avec un Bilan et absence de perspectives aussi mince que ces dernières. Un historien est excellent pour prédire le passé, mais comme tout le monde ne peut pas faire grand-chose surtout pour une chose aussi complexe que la guerre, l’affaire humaine sans doute la plus incertain par ses interactions multiples et violentes.

Comme disait Paul Veyne, un historien est d’abord quelqu’un qui raconte une histoire en commençant par le début et en finissant par la fin selon les bons conseils du Roi dans Alice au pays des merveilles, c’est-à-dire chronologiquement. Un militaire est quelqu’un qui analyse les choses de son métier le plus froidement possible alors qu’il est surtout question de morts et de souffrances. En combinant les deux, il s’agit d’abord dans cette suite de chapitres d’une description de l’évolution des pratiques des uns et des autres, et même des uns en opposition des autres. Il est donc nécessaire d’introduire au fil de l’histoire des concepts – la pratique militaire, la distinction guerre-police, les niveaux tactiques, le courbe de stress organisationnel, etc. – permettant de mieux appréhender cette évolution. Elle permet aussi de couper les montées et descentes sinon toujours identiques de Sisyphe. Ces évolutions militaires sont, on le verra, largement spécifiques à ce théâtre d’opérations, mais souffrent parfois de comparaisons utiles avec des situations techniquement comparables, comme les guerres en Irak et en Afghanistan.

La guerre est aussi chose politique, et c’est même ce qui le différencie de la mission de police, l’autre emploi possible de la force légitime. On ne peut donc déconnecter complètement l’action militaire de son contexte politique ne serait-ce que par cette action militaire a pour but justement et normalement de changer ce contexte politique. Je dis bien normalement, car s’il s’agit au contraire de ne pas changer de contexte politique on se trouve plutôt et on y revient dans la recherche de la sécurité et donc au bout du compte une mission de police. On parlera donc de politique en amont et en aval de l’action militaire, le cœur du sujet, pour remarquer combien celle-ci dans les deux camps est au moins autant une politique intérieure où il faut tenter résoudre des tensions internes par une crise externe. Henri Kissinger disait qu’Israël n’avait pas de politique extérieure mais seulement une politique intérieure. On verra combien cela est vrai, surtout depuis qu’Israël est passé de David à Goliath, et on sait que Goliath derrière sa force herculéenne souffrait aussi de maux internes dus à son acromégalie, dont une très mauvaise vue. Mais cela est vrai aussi pour les organisations palestiniennes, souvent corrompues, en conflit permanent pour le leadership entre elles et même à l’intérieur de chacune d’elle. Rien qui puisse contribuer à la stabilité de ce monde. Tous sont condamnés comme dans une tragédie grecque ou comme dans la série israélienne Fauda (chaos) à s’affronter pour des raisons aussi valables qu’incompatibles au cœur d’une arène dont personne ne peut sortir.

Les huit points clés de l’assistance militaire de la France à l’Ukraine (2/2)

Les huit points clés de l’assistance militaire de la France à l’Ukraine (2/2)

OPINION – « Le Gouvernement peut, de sa propre initiative (…), faire, sur un sujet déterminé, une déclaration qui donne lieu à débat et peut, s’il le décide, faire l’objet d’un vote sans engager sa responsabilité ». C’est sur ce fondement constitutionnel (art. 50-1) qu’un débat aura lieu mardi 12 à l’Assemblée nationale et mercredi 13 au Sénat sur la situation en Ukraine à la suite de la signature le 16 février d’un accord bilatéral de sécurité avec l’Ukraine. A cette occasion, le groupe Mars propose une réflexion en huit points sur notre assistance militaire à l’Ukraine. Après la publication du premier voler lundi 11 mars, voici le second ce mardi. Par le groupe de réflexions Mars.


Un camion Caesar
                                Un camion Caesar (Crédits : INTS KALNINS)


 

5. Comment envisager la fin des hostilités ?

Qui croit encore que l’Ukraine puisse reconquérir par les armes le territoire perdu depuis dix ans ? A l’inverse, quoi qu’en disent certains, l’OTAN n’a ni vocation, ni envie, ni même les moyens (hors improbable engagement américain) d’intervenir aux côtés des forces armées ukrainiennes (FAU) pour rétablir une situation tactique compromise. C’est pourquoi des voix commencent à s’élever outre-Atlantique pour négocier un armistice durable, débouchant à terme sur une paix de compromis. Certains appellent cela « a Pay for Peace Strategy » qui pourrait reposer sur un accord transactionnel négocié par les Américains consistant par exemple à aider à la reconstruction économique des deux belligérants via la reprise des livraisons à l’Europe des hydrocarbures russes en échange d’un retrait des troupes d’occupation. Il est vrai que la guerre et l’UE ont sauvé la production américaine de gaz de schiste, mais les besoins sont tels qu’il y a de la place pour tout le monde.

Cela fait à vrai dire des mois que la presse mainstream américaine envoie des messages pour prévenir d’un prochain changement d’attitude. Mais la position de l’administration Biden n’est pas encore fixée sur le sujet, et rien ne sera fait pour que le camp républicain puisse lui imputer une seconde défaite stratégique après la chute de Kaboul. Mais, en dehors des idéologues néo-conservateurs qui ne sont plus aussi influents qu’il y a vingt ans, les Américains ont le pragmatisme des « boutiquiers » (pour reprendre le mot de Napoléon à propos des Britanniques) : « it’s the economy, stupid ! », martelait le candidat Clinton. Ils ont sans doute cru en 2022 que l’économie russe s’effondrerait. Comme cet objectif semble aujourd’hui inatteignable, les États-Unis se contenteront d’avoir durablement vassalisé l’économie européenne dans les secteurs stratégiques de l’énergie et de la défense. Mais ils ne veulent à aucun prix d’un effondrement russe qui profiterait à la Chine.

Tout volet économique devrait être accompagné d’un volet stratégique consistant par exemple pour la Russie à accepter l’intégration de l’Ukraine dans l’OTAN en échange de la reconnaissance par l’Ukraine de la souveraineté russe sur la Crimée.

L’historien objectera malgré tout que l’équilibre des puissances en Europe exige parfois le maintien de certains territoires « tampon » en dehors du contrôle des empires. De manière emblématique, il est intéressant d’observer que le choix de Bruxelles comme capitale européenne n’est pas étranger au statut de neutralité de la Belgique, héritière des Pays-Bas espagnols, puis autrichiens avant d’être absorbés dans l’empire napoléonien, exigé par le congrès de Vienne en 1815.

Faut-il chercher à l’autre bout du monde un modèle à suivre ? Une dépêche AFP du 29 février nous apprend que « la Papouasie-Nouvelle-Guinée, qui a longtemps eu des relations difficiles avec l’Indonésie, a ratifié un accord de défense avec son voisin, près de 14 ans après sa signature, a indiqué le gouvernement de Port Moresby dans un communiqué ». « La sécurité est la pierre angulaire du commerce, des investissements et des affaires », a déclaré le ministre des affaires étrangères de Papouasie-Nouvelle-Guinée, pays voisin de l’Australie (et de la Nouvelle-Calédonie) « qui entretient des relations tendues avec l’Indonésie depuis que Jakarta a annexé l’ouest de l’île de Nouvelle Guinée à la suite d’un vote des représentants tribaux en 1969 ».

6. Comment traiter avec le régime russe ?

Cela suppose évidemment de ne pas commencer les tractations en menaçant de faire rendre gorge à Poutine, dont la fiabilité est nulle dans une négociation. Il faut parler son langage : celui de l’intérêt personnel et du rapport de forces. En aucun cas, on n’accule un fauve blessé qui dispose de 6000 têtes nucléaires et d’une doctrine pour s’en servir. Nulle mieux que Julia Navalnaia, veuve du principal opposant russe, n’a esquissé la meilleure conduite à tenir vis-à-vis du régime mafieux qui tient le Kremlin, et avec lui la Russie et toute la gamme de ses capacités de nuisance.

« Vous ne pourrez atteindre Poutine avec une résolution ou un autre paquet de sanctions, ni l’emporter sur lui en pensant qu’il est guidé par la morale et des règles, il ne l’est pas. Alexeï l’a réalisé il y a longtemps. Il ne s’agit pas d’un homme politique mais d’un bandit avec du sang sur les mains, à la tête d’un réseau criminel organisé ». « Nous devons lutter contre ce réseau » et « utiliser les méthodes de lutte contre la criminalité organisée » : « des enquêtes dans les systèmes de montage financier, la recherche d’associés de cette mafia dans vos pays, les juristes discrets, les financiers qui aident à dissimuler cet argent ». « Vous avez des dizaines de millions de russe qui peuvent vous y aider, vous devez travailler avec eux, avec nous ».

7. Quelle architecture européenne de sécurité future ?

Il conviendrait ensuite de profiter de cette dynamique, avec deux protagonistes militairement et économiquement très affaiblis, pour édifier enfin une architecture européenne garantissant la sécurité de chacun, à commencer par l’Ukraine et la Russie. Notons que ce type de proposition émane des voix les plus autorisées qui soient. Ainsi Pierre Vimont, archétype de ce que la diplomatie française peut offrir de meilleur (au point d’avoir servi de modèle à une célèbre bande dessinée portée à l’écran, sous les traits de l’acteur Niels Arestrup), ancien secrétaire général exécutif du SEAE (service européen pour l’action extérieure, a publié récemment une analyse en ce sens pour la Fondation Robert Schuman, cercle de réflexion qui ne passe pas pour un repaire de kremlinophiles.

« La situation politique qui prévaudra après la fin de la guerre sera largement le produit de l’évolution qui se sera progressivement dessinée sur le terrain militaire. En filigrane, se dessine une fois de plus la nécessité d’une réflexion sur la relation à définir au sortir de ce conflit avec la Russie ». L’ambassadeur Vimont ajoute : « Est‑il utopique de vouloir ouvrir dès à présent la réflexion sur un nouvel ordre de sécurité en Europe ? Malgré les apparences, une telle discussion n’a que trop tardé. Elle aurait dû intervenir bien plus tôt, au moment de la fin de l’Union soviétique. Les crises qui se sont multipliées en Europe depuis trente ans ont accompagné en fin de compte le lent processus de dissolution, encore en cours, de l’empire soviétique. Faute de s’être entendus sur la manière de parler avec Moscou, les Européens se sont enfermés dans une absence de diplomatie qui a nui à leurs intérêts. Personne ne doute de la difficulté à dialoguer avec les régimes autoritaires, mais les obstacles rencontrés ces dernières années dans les négociations avec d’autres interlocuteurs, tout aussi difficiles quoique plus lointains, comme la Chine ou l’Iran, montrent la nécessité pour la diplomatie européenne de relever ce défi. Dans le cas de la Russie, il y a urgence si l’objectif est bien d’empêcher à tout prix, au sortir de la guerre d’Ukraine, la répétition d’un tel conflit et de garantir la stabilité de l’Europe sur le long terme » (1).

Ce qu’il convient d’éviter, c’est une nouvelle situation de guerre froide avec une Russie avide de vengeance. La meilleure des garanties de sécurité pour les voisins de la Russie, c’est que chacun soit satisfait dans ses exigences de sécurité. L’Ukraine ne peut plus craindre à nouveau pour sa sécurité. Il en va de l’avenir de la politique de non-prolifération nucléaire. Mais la Russie ne peut non plus se sentir menacée d’encerclement par une alliance hostile. Utopique ? En tout cas, ce qui est assurément utopique, c’est de se croire en sécurité avec une Russie avide de revanche (4).

Dans ce contexte, la France aurait un rôle éminent à jouer (5), un vrai rôle d’équilibre, en tant que puissance nucléaire entretenant avec la Russie, dans le cadre des relations OTAN-Russie, un véritable dialogue stratégique sans « ambiguïté ». En matière de dissuasion nucléaire, la masse compte peu : avec moins de 5% de l’arsenal atomique russe, la France pourrait détruire des dizaines de grandes villes et la plupart des centres industriels russes avec ses seuls moyens en alerte permanente (2). Voilà qui est absolument dénué d’ambiguïté. Preuve s’il en est que le meilleur moyen de rééquilibrer le rapport de forces n’est pas d’envoyer en Ukraine des combattants français. Notre SNLE en patrouille suffit, et il est déjà en place. Tout le reste n’est que communication politique.

8. Pacifisme ou bellicisme, une dialectique faussée ?

Enfermer la réflexion dans des slogans et des anathèmes revient à refuser le débat et à imposer une « pensée unique » qu’il devrait tout de même être permis de contester, surtout si elle conduit à la ruine de notre pays. Les références à « Munich » sont hors de propos quand on sait à quoi a conduit le slogan « l’Allemagne paiera ! ». Non seulement l’Allemagne n’a pas payé, mais elle a réarmé et remilitarisé faute d’un nouveau Congrès de Vienne. A ce titre, le pacifisme allemand, porté notamment par le SPD du chancelier Scholtz, a de solides arguments à faire valoir, tant les crimes perpétrés par la Wehrmacht en Ukraine entre 1941 et 1943 a marqué le peuple allemand d’une empreinte indélébile fondatrice de la démocratie allemande (6).

Face à une Russie impérialiste, l’urgence n’est pas de lui donner des prétextes à pousser plus avant son aventurisme. Comme face à l’Allemagne de 1936 qui réoccupe militairement la Rhénanie, il faut opposer un rapport de forces favorable à la protection des alliés, jusqu’aux confins du limes de l’empire occidental, à commencer par les pays baltes. Cela implique non pas un discours ambigu, mais un budget militaire à la hauteur des nécessités. En revenir aux 3% ne doit pas être un tabou : c’est sans doute un minimum, un bon début. Si tu veux la paix… La protection de nos alliés bénéficierait sans doute d’un soutien massif de l’opinion, au contraire du soutien à la cause ukrainienne en général, et à son éventuelle adhésion à l’Union européenne en particulier (7), qui ne cesse de baisser au point d’être aujourd’hui minoritaire, comme le révèlent les enquêtes périodiques de l’Ifop publiées par la Fondation Jean-Jaurès (8), confirmées par CSA pour le JDD et Ipsos pour la Tribune du dimanche.

Ne faut-il pas voir dans la fuite en avant belliciste de certains une sorte de fatigue démocratique qui, face à l’ampleur de l’effort de redressement à envisager, préfère choisir la fuite en avant dans l’utopie fédéraliste européenne ? En effet, quel meilleur moyen de souder la population européenne dans un nouveau « destin commun » qu’une bonne guerre face à un ennemi commun ? Les petits pas ne suffisent pas, « l’UE de défense » ne fonctionne pas, en dépit des efforts de l’actuelle Commission. Il faut un choc, un « grand geste », pour se lancer enfin dans le « saut fédéral » (9) !

Il est stupéfiant que ces bonnes âmes s’abandonnent ainsi à un projet réactionnaire par essence, puisqu’il consiste à démanteler le cadre national démocratique que la Révolution française a imposé à l’Europe (Russie exclue) pour émanciper ses peuples, et lui substituer le retour à une « Sainte Alliance » bien peu démocratique. Il fut un temps où le projet européen visait avant tout à préserver la paix et garantir la prospérité. Marianne* reviens, ils sont devenus fous !

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Cette tribune est publiée en souvenir de notre ami journaliste et membre du groupe Mars, Jean-Michel Quatrepoint, qui nous a quittés en début d’année.

(*) La carrière de journaliste spécialiste des questions industrielles de notre ami Jean-Michel Quatrepoint l’a conduit à collaborer notamment au journal Le Monde avant de rejoindre l’hebdomadaire Marianne où il laisse de nombreux regrets.

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(4) Cf. https://www.latribune.fr/opinions/ukraine-derriere-poutine-il-y-a-la-russie-qui-sera-toujours-voisine-de-l-europe-1-2-935023.html

(5) https://www.latribune.fr/opinions/ukraine-la-question-a-poser-aux-candidats-a-la-fonction-de-chef-des-armees-904988.html

(6) Cf. https://www.latribune.fr/opinions/les-illusions-de-la-russie-a-nouveau-brisees-a-kharkov-917879.html

(7) Cf. https://www.latribune.fr/opinions/pourquoi-faut-il-rester-prudent-sur-une-adhesion-rapide-de-l-ukraine-a-l-union-europeenne-928453.html

(8) L’opinion publique française face à la guerre en Ukraine, deux ans après le début du conflit – Fondation Jean-Jaurès (jean-jaures.org)

(9) Le saut fédéral : réponse politique au momentum sur la défense européenne ? – Fondation Jean-Jaurès (jean-jaures.org)

(1) Une nouvelle architecture de sécurité européenne (robert-schuman.eu) (égalemen disponible en anglais sur la même page). Cf. aussi la récente tribune d’un autre éminent diplomate (notre premier ambassadeur à Kiev) : Tribune (defnat.com)

(2) https://meta-defense.fr/2024/02/29/dissuasion-francaise-vs-russe-2024/

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* Le groupe Mars, constitué d’une trentaine de personnalités françaises issues d’horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l’industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

Les huit points clés de l’assistance militaire de la France à l’Ukraine (1/2)

Les huit points clés de l’assistance militaire de la France à l’Ukraine (1/2)

OPINION – « Le Gouvernement peut, de sa propre initiative (…), faire, sur un sujet déterminé, une déclaration qui donne lieu à débat et peut, s’il le décide, faire l’objet d’un vote sans engager sa responsabilité ». C’est sur ce fondement constitutionnel (art. 50-1) qu’un débat aura lieu mardi 12 à l’Assemblée nationale et mercredi 13 au Sénat sur la situation en Ukraine à la suite de la signature le 16 février d’un accord bilatéral de sécurité avec l’Ukraine. A cette occasion, le groupe Mars propose une réflexion en huit points sur notre assistance militaire à l’Ukraine. Par le groupe de réflexions Mars.

La France est engagée à hauteur de plus de deux milliards d'euros auprès de la FEP, notamment pour financer (malgré le veto français) des armes non produites sur son sol ou en Europe.
La France est engagée à hauteur de plus de deux milliards d’euros auprès de la FEP, notamment pour financer (malgré le veto français) des armes non produites sur son sol ou en Europe. (Crédits : VIACHESLAV RATYNSKYI)

1. Comment les Occidentaux ont-ils dès le départ renoncé à défendre l’Ukraine ?

Rappelons en préambule que, jusqu’à ce jour, la France n’a aucune obligation juridique d’assistance militaire envers l’État ukrainien au titre d’un quelconque traité d’alliance. L’Ukraine n’étant membre ni de l’OTAN, ni de l’UE, les États membres de ces organisations ne lui devaient aucune assistance militaire en cas d’agression. Et même si tel avait été le cas, il n’y a jamais rien d’automatique. C’est pourquoi les militaires occidentaux servant aux côtés des forces armées ukrainiennes (FAU) en février 2022 ont été rappelés par leurs Etats respectifs afin d’une part de les protéger en cas d’agression russe, d’autre part d’éviter tout risque de cobelligérance. De cette réalité tactico-politique découle le dilemme des Occidentaux : comment aider l’Ukraine « from behind », c’est-à-dire sans s’impliquer directement dans le conflit ?

Le signal avait été donné dès 2014, lorsque la Russie a annexé la Crimée, quand les Occidentaux signataires du Memorandum de Budapest de décembre 1994 (Etats-Unis et Royaume-Uni, ndlr) ont renoncé à apporter à l’Ukraine les garanties promises en échange de sa renonciation à la détention d’armes nucléaires. Il est vrai que le Memorandum n’était pas un traité ratifié par les parties, mais la simple réitération d’engagements politiques de même valeur que l’engagement verbal du secrétaire d’État américain James Baker à ce que l’Otan ne « s’étende pas d’un pouce à l’Est » quand il avait fallu lever le veto russe à la réunification allemande. Quand les historiens auront assez de recul et que l’émotion se sera dissipée, ils expliqueront peut-être que la guerre d’Ukraine a soldé les ambiguïtés nées de la dissolution du Pacte de Varsovie et de l’Union soviétique. Dans cette épreuve cathartique et apocalyptique (au sens propre de « révélation des intentions »), l’heure n’est plus aujourd’hui aux ambiguïtés.

Mais dès lors qu’un État membre permanent du Conseil de sécurité des Nations unies et doté de l’arme atomique agressait un État non doté, il était évident que le droit international était devenu inopérant et que les relations entre États devaient dorénavant obéir au pur langage de la force. A ce titre, retirer ses conseillers militaires à la veille de l’invasion était plus qu’un signal : un véritable feu vert. Cela revenait à effacer physiquement toute « ligne rouge » tracée sur le territoire ukrainien internationalement reconnu.

Incidemment, le problème se pose dans les mêmes termes aujourd’hui en Arménie. Si la France est sérieuse dans son engagement à protéger l’intégrité de la petite république caucasienne membre de la francophonie qui cherche à s’émanciper de Moscou et confrontée à l’impérialisme turco-azéri, il ne suffit pas de livrer des blindés légers et des missiles sol-air : une présence préventive de troupes au sol s’impose, ne serait-ce que symboliquement ; lorsque l’agresseur est passé à l’acte, il est trop tard pour intervenir (1). Une impasse stratégique.

2. Que fait déjà la France pour aider militairement l’Ukraine ?

Au-delà des querelles d’experts sur le chiffrage des livraisons d’armes et de munitions et des autres dimensions de la coopération militaire bilatérale au profit des forces armées ukrainiennes (FAU), notamment en matière de ciblage et de renseignement, la France est engagée financièrement dans le cadre de la Facilité européenne pour la paix (FEP). Il s’agit d’un mécanisme intergouvernemental créé en 2021 pour aider certains États africains et que les Européens ont trouvé fort à propos en février 2022 pour financer les premières livraisons aux FAU, en particulier de matériels ex-soviétiques encore en dotation dans les anciens pays membres du Pacte de Varsovie.

L’idée était simple, les uns (Pologne, Slovaquie, Tchéquie en tête) livraient leurs vieux chars, les autres (Allemagne, France, Italie) les leur remboursaient au prix du neuf (2)  : dans l’émotion des premiers mois, tout le monde était content, surtout que personne ne déboursait rien dans un premier temps. Mais quand il a finalement fallu passer à la caisse, les principaux contributeurs susnommés ont compris qu’il fallait en finir avec ce mécanisme et en revenir à une aide bilatérale plus lisible. Il reste que la France est engagée à hauteur de plus de deux milliards d’euros auprès de la FEP, notamment pour financer (malgré le veto français) des armes non produites sur son sol ou en Europe, et que nul ne sait encore qui va payer : l’état-major redoute que la facture ne s’impute sur le budget des armées. Une impasse financière.

3. A quoi sert l’accord franco-ukrainien du 16 février 2024 ?

C’est dans ce contexte qu’intervient l’accord franco-ukrainien signé à Paris le 16 février 2024 entre les Présidents Macron et Zelenski. Ce traité d’alliance qu’il faut bien appeler par son nom est une vraie novation dans la mesure où, par cet accord, la France s’oblige juridiquement à s’engager militairement pour la première fois auprès de l’Ukraine. Politiquement, cet accord signifie bien que la France privilégie désormais l’engagement direct bilatéral sur les instruments intergouvernementaux tels que la FEP. Il était impératif d’opter pour une solution bilatérale étant donnés les blocages et l’incurie en Europe pour adapter la FEP, les Allemands ne voulant plus payer autant et les Français voulant restreindre la FEP pour des matériels produits en Europe.

L’idée est avant tout d’en tirer une meilleure visibilité politico-médiatique. Le paragraphe n°7 rappelle ainsi que « la France a fourni à l’Ukraine une aide militaire d’une valeur totale de 1,7 milliard d’euros en 2022 et de 2,1 milliards d’euros en 2023 » dans le cadre du « fonds bilatéral d’aide à la sécurité et à la défense de l’Ukraine, en bonne coordination avec la Facilité européenne de paix ». Dorénavant, « en 2024, la France fournira jusqu’à 3 milliards d’euros de soutien supplémentaire ». Tel est du moins l’engagement du signataire, qui dispose de toute la légitimité et de la compétence pour le faire.

Pour autant, quelle que soit sa dénomination, il ne fait aucun doute que ce traité d’alliance franco-ukrainien, en ce qu’il stipule une aide militaire de 3 milliards d’euros en 2024, figure au nombre des traités ou accords « qui engagent les finances de l’État » au sens de l’article 53 de la Constitution. Or ils « ne peuvent être ratifiés ou approuvés qu’en vertu d’une loi » et « ils ne prennent effet qu’après avoir été ratifiés ou approuvés ». Par conséquent, l’accord est, légalement, inapplicable tant que le Parlement ne s’est pas prononcé.

Pourquoi le débat parlementaire des 12-13 mars ne repose-t-il pas sur l’article 53, plutôt que 50-1 ? Mystère. Or c’est bien une loi qui est requise par la Constitution afin d’autoriser la ratification du traité par le même président de la République. Certes, une loi sans amendement, mais adoptée dans les formes prévues par la Constitution. Rappelons qu’historiquement, le Parlement n’a refusé qu’une fois une telle autorisation : en 1954 à propos de la communauté européenne de défense. Tout décret de publication du traité ou d’autorisation de ratifier serait soumis à la censure du juge administratif non sur le fond, mais par défaut d’autorisation législative. Passer outre est inimaginable. Une impasse juridique. De là à penser que cet accord n’est que de la com…

4. Faut-il envoyer des troupes au sol ?

Loin de nous l’idée de « tirer sur l’ambulance » ou de chercher à interpréter de manière rationnelle ou psychologique la parole présidentielle : prenons-la au mot puisque « ce sont des sujets suffisamment graves. Chacun des mots que je prononce sur cette matière est pesé, pensé et mesuré ». On comprend qu’il s’agit de troupes combattantes destinées à repousser les forces russes, et non de simple conseillers en déminage ou formateurs.

Qu’est-ce que cela signifierait concrètement ? A supposer qu’il existe des plans d’intervention (ce qui ne peut être exclu puisque c’est le rôle d’un état-major de produire des plans, y compris pour les missions les plus improbables), qui peut croire sérieusement que la France (même épaulée de contingents en provenance du Canada, d’Estonie, de Lituanie, des Pays-Bas ou de Tchéquie, qui ont annoncé leur soutien à une intervention) puisse inverser le rapport de force ? A-t-on mesuré les conséquences d’une telle entrée en guerre ?

Notons que, à ce jour, il ne peut s’agir d’une intervention au titre de la légitime défense collective reconnue par l’article 51 de la Charte des nations unies (comme en 2013 au Mali et en 2015 en Irak), puisque l’Ukraine n’a pas demandé officiellement de « troupes au sol » combattantes en provenance d’États alliés ou amis.

Rappelons incidemment que la Constitution (encore elle !) dispose (article 35) que « la déclaration de guerre est autorisée par le Parlement ». Or c’est bien d’une déclaration de guerre à la Russie qu’il s’agit (et non d’une simple opération extérieure) afin de voler au secours d’un allié agressé, comme en 1939 aux côtés des Polonais. Avec le même résultat. Et les mêmes conséquences. Sauf qu’en 1939, c’est toute la nation polonaise qui appelait au secours. Aujourd’hui dans une Ukraine où les pouvoirs publics ne veulent pas mobiliser davantage de peur de nourrir l’émigration, il est permis d’en douter. Manifestement, la Crimée-Donbass de 2024 n’est pas l’Alsace-Lorraine de 1914. Dans sa grande sagesse, le constituant de 1958 a donné au chef de l’État, chef des armées, de nombreux pouvoirs, encore accrus par la pratique depuis 65 ans ; mais il lui a refusé le pouvoir de vie ou de mort sur la Nation. Fort démocratiquement, c’est au Parlement, représentant du peuple souverain, qu’il appartient.

Supposons à présent que des « troupes au sol » combattantes soient envoyées sans déclaration de guerre. Supposons en outre que soit réglées les questions relatives au commandement opérationnel (OPCOM) entre les forces françaises et les FAU (3). Deux hypothèses : soit elles sont engagées au feu, soit elles ne le sont pas. Dans le premier cas, il est non seulement évident que l’article 5 du traité de l’Atlantique nord ne s’appliquerait pas au profit de la France, mais il est encore possible que la France soit mise au ban de l’OTAN au titre de l’article 8 du même traité de Washington qui stipule « l’obligation de ne souscrire aucun engagement international en contradiction avec le Traité ».

Dans le second cas, les forces ennemies évitent le combat dans la zone de déploiement des unités françaises pour prévenir tout risque d’escalade entre puissances nucléaires. Au bout de quatre mois de « drôle de guerre », comme le prévoit la Constitution, le Parlement français est (enfin) consulté sur cette intervention et siffle la fin de la récréation. Ou pas.

Autre hypothèse, à vrai dire très théorique : envoyer des troupes au sol sous uniforme ukrainien. Mais la loi française prohibe le mercenariat.

A supposer donc que l’option d’une intervention « au sol » ait été évoquée sérieusement entre les alliés, il s’agit en réalité d’une impasse opérationnelle. A moins que l’idée de « troupes au sol » françaises soit de signifier que leur neutralisation par les forces russes déclencherait aussitôt une riposte nucléaire ? Dans ce cas, il faut le dire clairement, car c’est à vrai dire le seul moyen d’empêcher la Russie d’atteindre ses objectifs opératifs. Mais la « grammaire de la dissuasion » impose de ne jamais placer deux puissances nucléaires en situation de confrontation directe. Là encore, c’est sans ambiguïté. Personne n’a besoin d’un chef des armées jouant au « docteur Folamour ».

L’histoire militaire tend à montrer que la seule solution conventionnelle pour vaincre la Russie dans cette guerre serait d’ouvrir un second front, comme cela a été fait en Baltique (Bomarsund) lors de la guerre de Crimée de 1854. Qui y croit sérieusement ? La France du second empire a perdu des dizaines de milliers de morts en Crimée. Qu’en reste-t-il, à part le boulevard de Sébastopol et les communes de Malakoff et du Kremlin-Bicêtre ? A l’inverse, coïncidence ou pas, l’Ukraine a commencé à douter de la victoire à partir du moment où un second front a été ouvert à Gaza le 7 octobre dernier, détournant l’attention et l’aide militaire des Américains, les seuls militairement capables d’inverser le rapport de forces.

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Cette tribune est publiée en souvenir de notre ami journaliste et membre du groupe Mars, Jean-Michel Quatrepoint, qui nous a quittés en début d’année.

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1 Cf. https://www.latribune.fr/opinions/artsakh-acte-final-d-une-tragedie-annoncee-978448.html

2 Cf. https://www.latribune.fr/opinions/comment-les-francais-financent-l-effort-de-guerre-polonais-et-l-industrie-de-defense-extra-europeenne-940513.html

3 Rappelons le mot de Foch : « depuis que je sais ce qu’est une coalition, j’admire beaucoup moins Napoléon ! »

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* Le groupe Mars, constitué d’une trentaine de personnalités françaises issues d’horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l’industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

L’art de la guerre dans Dune par Michel Goya

L’art de la guerre dans Dune

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 5 mars 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Version agrandie et actualisé de l’article du Mook que l’on peut trouver ici

L’univers du roman Dune de Frank Herbert est d’une grande richesse, mélangeant dans un ensemble baroque, mais très cohérent des éléments de sociétés humaines passées et des éléments de pure imagination. La guerre s’y exerce de manière particulière, mais elle reste la guerre avec sa grammaire propre.

Comment détruire une Grande Maison

Le système politique de Dune en 10 191 AG (après la Guilde) est issu d’une grande convention qui régit les rapports entre la Maison impériale, les grands féodaux réunis dans l’assemblée du Landsraad et la Guilde des navigateurs qui dispose du monopole du vol spatial. S’y ajoutent d’autres acteurs à peine évoqués dans le premier livre, comme le Combinat des honnêtes ober marchands (CHOM) qui gère en commun les échanges économiques interplanétaires, le Bene Tleilax maître de la génétique ou les planètes industrielles Ix et Richèse. Il y a surtout l’ordre politico-mystique féminin du Bene Gesserit. Dans cet ensemble complexe, seules les maisons féodales disposent du monopole de l’emploi de la force afin de régler leurs différends. Les autres acteurs n’en ont pas besoin pour assurer leur protection et leurs desseins politiques. S’il faut faire une analogie, l’univers de Dune est assez proche du système de relations des grands États européens du moyen-âge central ou du Japon des époques Kamakura-Muromachi, le CHOM faisant grossièrement office de pouvoir économique bourgeois et le Bene Gesserit d’Église catholique ou d’école bouddhiste. 

La guerre, entre Maisons donc, est régulée par plusieurs facteurs politiques, culturels et matériels. Le premier est la fragmentation des pouvoirs et le souci de maintenir un équilibre entre eux. Si l’Empereur dispose d’un prestige et d’une autorité certaine, personne ne souhaite le voir devenir hégémonique, comme d’ailleurs sans doute n’importe quel autre acteur. C’est pourtant apparemment le projet de Shaddam IV qui trouve devant lui le duc Léto Atréides, champion et modèle de la noblesse conservatrice. Abattre les Atréides permettrait de changer significativement le rapport de forces en sa faveur et d’imposer plus facilement un pouvoir absolu. Une attaque directe trop puissante de l’Empereur contre une Maison susciterait cependant une forte réaction de l’ensemble de la noblesse. Aussi l’Empereur envisage-t-il une opération par procuration en faisant appel aux Harkonnen. Les Harkonnen constituent la famille impure de l’univers de Dune, considérée par tous comme de lâches et brutaux parvenus anoblis par l’argent et non le mérite. Leur monde, Giedi Prime, est une version nazie de la Stahlstadt des Cinq Cents Millions de la Bégum de Jules Verne et une préfiguration de l’Apokolips dans l’œuvre dessinée de Jack Kirby publiée quelques années seulement après Dune. Les Harkonnen sont cependant riches, surtout après reçu le droit de récolter l’épice d’Arrakis pendant 80 ans, sans aucun respect des conventions féodales, et surtout ils détestent les Atréides, leur parfait inverse.

Ce sont donc des alliés idéaux pour l’Empereur. Retenons ce point : l’Empereur veut détruire les équilibres féodaux immémoriaux et progresser vers un régime absolutiste en s’appuyant sur la haine d’une Maison contre une autre, à la manière des Armagnacs et des Bourguignons au début du XVe siècle en France. Un pouvoir absolu va effectivement survenir par la faute de Shaddam IV mais pas du tout celui qui était prévu.

Derrière les freins politiques et culturels, il y a de nombreux facteurs matériels qui compliquent les choses. Si Dune est l’Europe médiévale, il faut imaginer les fiefs séparés par des mers que contrôlerait une compagnie maritime unique et neutre. Par simplification, les fiefs ou les sièges des sociétés diverses sont des planètes entières qui pour communiquer entre elles et donc se combattre sont obligées de passer par la Guilde des navigateurs. Pas de batailles spatiales donc dans Dune mais des raids chez les planètes ennemies, et beaucoup plus rarement des grandes batailles rangées. Là, encore on est largement sur un art de la guerre très médiéval.

Premier problème : c’est très coûteux. Les puissances de Dune sont comme celles de l’Europe médiévale toujours à la recherche de financements ou de remboursements pour leurs campagnes militaires. Le second problème, lié au premier, est comme pendant la guerre de Cent Ans, que l’on ne peut projeter via la Guilde que des armées réduites, quelques centaines de milliers de combattants au maximum, alors que l’on parle de guerres entre mondes entiers. Toutes les maisons connaissant sensiblement les mêmes problèmes de financement, les forces en présence sont plutôt équilibrées. Les troupes qui débarquent doivent également faire face aux grands champs de force Holtzman, que l’on peut comparer aux murailles des châteaux forts, qui protègent les villes et les grandes bases. La défense l’emporte dès lors nettement sur l’attaque. On peut imaginer de grandes opérations de siège, mais qui dit siège dit longue durée avec toutes les conséquences logistiques que cela peut impliquer et puis il y a les atomiques.

Le dernier facteur est en effet qu’il faut imaginer toutes ces grandes maisons médiévales dotées d’armes nucléaires. L’emploi de celles-ci est prohibé par la Convention, mais, contrairement aux machines pensantes, pas leur possession. Les grandes maisons disposent donc depuis des millénaires d’un stock d’« atomiques » mystérieusement entretenu. Il y a un grand tabou sur l’emploi en premier de ce type d’armes et la famille qui s’y risquerait provoquerait sa mise au ban par toutes les autres. Aussi l’emploi des atomiques n’est-il réellement envisageable qu’en second ou, plus probablement, comme ultima ratio avant la possibilité d’une destruction totale, les fameux « intérêts vitaux » proclamés sans plus de précision par la doctrine française. Point particulier, dans Dune frapper une planète ennemie ne peut se faire en quelques minutes comme actuellement entre les puissances nucléaires à l’aide de missiles balistiques. Encore une fois, il faut en passer par un transport spatial et donc la complicité peu évidente de la Guilde, sauf si elle-même se trouve en danger mortel. Il faudra donc probablement les employer sur son propre sol et les seuls objectifs ne peuvent être que les forces ennemies. Notons que si ces forces d’invasion n’ont pas amené d’armes atomiques avec elles, elles ne pourront pas riposter de cette façon.

La guerre est donc à la fois probable entre toutes ces puissances à l’éthos très guerrier mais également difficile à organiser. Bien souvent, il s’agira plus de confrontation, ou de « guerre des assassins », utilisant tous les moyens de pression — sabotages économiques, corruption, pression diplomatique, raids sur les stocks d’épice, assassinats, etc. — que de guerre ouverte et de grandes batailles. Et si cette guerre ouverte survient, elle n’aura probablement pas le temps de s’achever pas la destruction de l’adversaire, du fait des rétroactions des environnements stratégiques à plusieurs puissances rivales. Une famille qui engage toutes ses forces pour en vaincre une autre se trouve à la limite de la banqueroute et surtout se rend elle-même vulnérable à une attaque tierce.

La seule solution est donc de foudroyer l’adversaire par une attaque suffisamment rapide et massive pour obtenir un résultat décisif avant que des décisions contraires, l’emploi d’armes atomiques ou l’intervention d’autres acteurs, puissent survenir. C’était le scénario d’engagement dans la « marge d’erreur » de la dissuasion que décrivait le général britannique Hackett en 1979 dans La troisième guerre mondiale en imaginant l’invasion de la République fédérale allemande par les Soviétiques en deux jours. C’est évidemment le choix qui est fait par le baron Vladimir Harkonnen et l’Empereur Shaddam IV. L’attaque sera menée par les Harkonnen mais appuyée par des légions de Sardaukars, les soldats d’élite de l’Empereur camouflés pour l’occasion en Harkonnen, afin d’obtenir un rapport de forces écrasant. Elle sera grandement facilitée par l’action d’une « cinquième colonne » à l’intérieur du camp ennemie qui en sapera les défenses. Un cheval de Troie, mais cette fois opposé aux Atréides, descendants du roi Agamemnon vainqueur de Troie.

L’offensive pourrait se dérouler sur Caladan, le fief-planète des Atréides, mais l’Empereur préfère déplacer les Atréides sur la planète Arrakis qui leur est confiée en fief à la suite des Harkonnen. Les déracinés y seront croît-on plus faibles et les Harkonnen auront eu le temps préparer le terrain. Une stratégie à court terme qui va s’avérer désastreuse à long terme. Arrakis est une planète très particulière, qui recèle en son sol, le produit, l’épice, indispensable au fonctionnement de toute la civilisation ne serait-ce qu’en autorisant seule le voyage spatial, mais aussi la plus puissante armée de l’univers connu : les Fremen. L’alliance envisagée des Atréides avec les Fremen rend l’attaque d’autant plus urgente. Tout pousserait à ce qu’Arrakis soit maintenue dans la plus grande stabilité au profit de tous, les plans de Shaddam IV et de Vladimir Harkonnen vont y introduire un cocktail explosif d’autant plus dangereux que la politique du Bene Gesserit a aussi fait en sorte d’y introduire, plus ou moins volontairement, un individu détonateur.

Achille et Holtzman

Au niveau tactique, il y a des engins de tout type dans Dune comme les ornithoptère à ailes battantes, mais peu de machines de combat, la faute en grande partie à l’existence des boucliers de champs de force Holtzman invulnérables à tous les projectiles sauf les plus lents. Inutile donc de leur envoyer des balles ou des obus, même si ou pourrait imaginer que le souffle des explosions puisse avoir quelques effets. Il est possible d’y utiliser des armes à faisceaux laser, une arme d’avenir évidente à l’époque où écrit Herbert. Le problème est que la rencontre entre un faisceau laser et un bouclier produit des effets indésirables pour le tireur, pouvant aller jusqu’à une petite explosion atomique d’une kilotonne. Cela pourrait donner naissance à des tactiques suicide, un combattant forcé à la manière Harkonnen ou un volontaire venant tirer au laser contre les grands boucliers protecteurs jusqu’à l’explosion, mais cela paraît très aléatoire. Les lasers sont donc peu utilisés, leur emploi très surveillé et les véhicules servent surtout au transport d’une troupe qui est presque entièrement composée de fantassins.

Les champs de force Holtzman, apparemment peu coûteux et faciles d’emploi, sont très courants. Leur principale faiblesse est de pouvoir être percés par des armes blanches utilisées avec lenteur ou éventuellement des objets particuliers comme les chercheurs-tueurs ou les projectiles à faible vitesse des pistolets maula. La haute technologie impose donc paradoxalement de revenir à des formes ancestrales d’affrontement. Herbert exclut les tactiques collectives de type phalange, qui devraient pourtant être possibles, au profit d’un combat purement homérique fait d’une collection d’affrontements individuels ou en petites équipes. Le combat dans Dune oblige à l’excellence individuelle obtenue par un mélange de courage et de maîtrise de l’escrime. L’acquisition de cette excellence demande du temps et impose une professionnalisation de fait ainsi que la constitution d’une aristocratie guerrière. Cette aristocratie développe ensuite une culture spécifique qui lui assure le monopole de la violence, ce qui explique peut-être en retour le refus de toute tactique de masse, mais la rend également vulnérable à l’apparition de cette même masse sur le champ de bataille. Les civils-amateurs sont exclus culturellement d’un champ de bataille où ils n’ont aucune chance de survie, mais aussi largement des guerres elles-mêmes.

Dans l’Illiade, il y a les héros, qui ont un nom, et les guerriers anonymes qui servent de faire valoir aux premiers. Dune possède son lot de héros-escrimeurs comme Duncan Idaho, Gurney Halleck ou le comte Hasimir Fenring et ses soldats ordinaires qui font leur chair à épée. Duncan Idaho peut ainsi se vanter d’en avoir tué plus de 300 pour le compte du Duc Léto. Mais les héros sont rares et s’ils sont flamboyants ils ne font guère la différence au sein de batailles qui sont des agrégations de milliers de microcombats. Frank Herbert introduit donc une catégorie intermédiaire qui associe le nombre et la qualité : les combattants d’élite, comme les Sardaukars, les Fremen et les Atréides. Les Fremen ont les plus fortes qualités guerrières, les Atréides sont d’excellents techniciens et les Sardaukars associent les deux caractéristiques dans des proportions moindres. Chacun de ces hommes est capable de vaincre plusieurs soldats ordinaires du Landsraad et leur présence décide du sort des batailles. C’est tout l’intérêt de la présence des Sardaukars dans la force d’attaque déployée par Vladimir Harkonnen contre les Atréides, avec cette crainte toutefois que ces quelques brigades puissent être utilisées par l’Empereur contre le baron. L’intérêt de ces combattants d’élite, évident au niveau tactique, est encore plus flagrant au niveau opératif lorsqu’on considère le coût de projection interplanétaire d’un seul homme.

Au passage, Frank Herbert insiste beaucoup sur l’importance des milieux extrêmes comme le désert d’Arrakis ou l’oppression de la planète prison Salusa Secundus, pour développer des qualités guerrières. Il pense certainement aux bédouins arabes du VIIe siècle ou de la révolte arabe de 1916 contre les Ottomans (le film Lawrence d’Arabie est sorti trois ans avant Dune) qui constituent son modèle pour les Fremen. Cette théorie, qu’il reprend dans Dosadi, est très discutable, les milieux physiques extrêmes sécrétant surtout des sociétés adaptées… à leur milieu, mais souvent figées, voire piégées. Les Inuits ou les Indiens d’Amazonie n’ont par exemple jamais constitué d’armées de conquérants. En creux, cette théorie suppose aussi que les sociétés riches et agréables sont amollissantes et que leurs armées sont faibles. L’Histoire montre que les choses sont nettement plus complexes. La création d’une force militaire est d’abord un phénomène social. Les Atréides échappent à cette théorie sans que l’on sache trop comment leur excellence a été atteinte.

Les Fremen constituent un cas particulier dans l’univers militaire de Dune puisqu’ils sont à la fois parfaitement adaptés à leur milieu, très durs au combat et nombreux. Ils introduisent ainsi la masse à une échelle inconnue dans l’équation. L’attaque Harkonnen, considérée comme considérable, a mobilisé 10 légions soit quelques centaines de milliers d’hommes, là où le mentat Thufir Hawat s’attendait à un raid d’au maximum quelques dizaines de milliers, ce qui semblait constituer la norme des batailles. Tous ces chiffres paraissent par ailleurs assez faibles dès lors qu’il s’agit de contrôler une planète entière, mais il est vrai que les populations ne semblent pas considérables non plus. Avec une population de culture guerrière de dix millions de Fremen, on passe à un potentiel de deux à trois millions de combattants adultes. Cela change évidemment la donne comme l’arrivée des piquiers suisses dans la deuxième moitié du XVe siècle ou la levée en masse révolutionnaire de 1792 ont changé le visage de la guerre menée jusque-là en Europe avec de petites armées professionnelles. On peut penser aussi aux contingents professionnels occidentaux face aux 10 millions de Pashtounes en âge de porter les armes en Afghanistan ou au Pakistan. L’attitude et l’allégeance des Fremen constituent donc une donnée essentielle de la géopolitique de l’Empire.

COIN sur Arrakis

L’offensive Harkonnen-Sardaukars est un modèle d’offensive éclair. Tout lui réussit, avec il faut bien le dire un peu de chance. La double action décisive du docteur Yueh, la levée du bouclier défensif et la neutralisation du duc Léto, facilitent évidemment considérablement les choses alors que sa réussite n’était pas si évidente. Si Yueh avait échoué, l’opération aurait sans doute réussi au regard du rapport de forces mais aurait connu des évolutions plus compliquées. Cet « effet majeur » atteint, le destin de l’attaque qui bénéficie d’une énorme supériorité numérique et de la surprise ne fait plus aucun doute. Les Atréides sont submergés. Pour autant, il y a comme dans tous les plans complexes quelques grains de sable : Dame Jessica et Paul Atréides parviennent à s’enfuir dans le désert à la suite d’une erreur grossière de Vladimir Harkonnen. Ils retrouveront ensuite les quelques Atréides qui auront survécu, comme Gurney Halleck, mais aussi, atout essentiel et raté incroyable des Harkonnen, les atomiques de famille. Ce n’est pas tout.

Hormis les cas, très rares, d’extermination de l’ennemi, une victoire militaire ne devient victoire politique que s’il y a acceptation de la défaite par celui qui a perdu le duel des armes. Dans le schéma trinitaire clausewitzien, c’est le pouvoir politique qui constate la défaite et accepte la paix, le peuple ne pouvant que suivre les décisions de son gouvernement. Si l’action militaire ne se contente pas de vaincre l’armée adverse, mais a également pour effet de détruire le pouvoir politique, on se prive d’un interlocuteur et on prend le risque d’en voir apparaître un ou plusieurs autres qui vont continuer la guerre d’une autre manière. Les Américains ne sont pas les Harkonnen (mais la Maison impériale peut-être) et Paul Muad’Dib n’est ni Oussama Ben Laden, le mollah Omar ou Saddam Hussein, mais la situation sur Arrakis en 10 191 après la prise d’Arrakeen présente quelques similitudes avec celle de l’Afghanistan en 2001 et surtout de l’Irak en 2003, mais un Irak qui serait le seul producteur au monde de pétrole.

La guerre ne se termine pas en effet avec la mort du duc Léto, elle se transforme simplement. Les survivants Atréides se joignent à la guérilla endémique des Fremen contre les Harkonnen, qu’ils détestent, pour constituer une forme très efficace de « combat couplé » entre une puissance extérieure et des combattants locaux. Les Fremen apportent le nombre, leurs qualités de combattants et leur parfaite adaptation au milieu désertique ; les Atréides apportent les atomiques de famille, une « assistance militaire technique » pour la formation tactique et surtout un leader charismatique fruit des manipulations du Bene Gesserit, mélange de Lawrence d’Arabie, de Prophète Mahomet et de Mahdi soudanais. Ce n’est plus une réaction d’anticorps à une présence étrangère hostile, mais un véritable jihad.

Face à cette opposition qui se développe progressivement, se pose systématiquement le problème du diagnostic initial avec presque toujours la tentation de le minimiser et de le modeler en fonction de ses besoins. Pour le gouvernement français de 1954, les attentats de la Toussaint rouge en Algérie sont le fait de bandits et pour le commandement américain de 2003, les attaques de guérilla qui apparaissent dans le triangle sunnite irakien en mai-juin sont les derniers feux du régime déchu et de son leader en fuite. Cette appréciation initiale conditionne une réponse dont il est difficile par la suite de s’affranchir. S’écartant de la politique traditionnelle de pure exploitation économique de la planète Arrakis, et peu gênés par des considérations humanitaires qui n’existent, au mieux, que dans le cadre des signataires de la Grande Convention, les Harkonnen et les Impériaux qui reprennent le contrôle d’Arrakis voient les Fremen comme une nuisance dont ils sous-estiment par ailleurs l’importance et qu’il faut éliminer par l’extermination.

Tactiquement, on se trouve là encore dans le cas classique d’une force de technologie supérieure face à une guérilla protégée par son adaptation à un milieu particulier et protecteur (jungle, montagne, population locale des rizières ou des cités de l’Euphrate en Irak). Ce milieu est d’autant plus favorable que l’emploi des boucliers Holtzman y est très délicat car ils ont la particularité d’énerver les vers des sables, ce qui n’est jamais une bonne idée. Les Fremen pratiquent donc une escrime normale, là où leurs adversaires sont habitués à une escrime de champ de force très différente. Ils sont par ailleurs beaucoup plus nombreux que leurs adversaires, à l’inverse de tous les abaques de contre-guérilla. L’armée de Rabban la bête même aidée des Sardaukars n’a tout simplement pas les effectifs suffisants pour faire face à une guérilla d’un tel volume, d’autant plus que grâce à la maîtrise du « transport par vers » la mobilité opérative des Fremen est équivalente à celle de leurs ennemis et de leurs ornithoptères.

La tentation est alors forte pour les Harkonnen de limiter les risques en utilisant la maîtrise de l’air pour traquer l’ennemi à l’aide de machines volantes transformées en bombardiers en essayant si possible de décapiter l’ennemi par la mort de Paul Muad’Dib. Les Fremen y répondent par les méthodes classiques de dissimulation à une force aérienne, association au milieu, dispersion, enterrement, etc. À cette stratégie d’attrition des Harkonnen, par ailleurs peu efficace, ne serait-ce que par le manque de moyens, les Fremen coordonnés par Paul Atréides répondent par une stratégie de pression économique en empêchant l’ennemi d’exploiter l’épice. Les moissonneuses d’épices sont semble-t-il plus faciles à trouver et détruire que les nombreux sietchs Fremen. Les Sardaukars quittent finalement le front sur décision de l’Empereur, mais les Harkonnen ne changent pas de stratégie. Ils n’envisagent pas une seule seconde de négocier, ni même de faire l’effort de former des combattants adaptés au désert. Rabban la bête n’est clairement pas un fin stratège et il n’a même pas de mentat à ses côtés. Celui du baron, Thufir Hawat retourné contre son gré après la mort de Piter de Vries, n’influence en rien les évènements. Il est très probable que selon un schéma classique dans les dictatures, la réalité de la situation sur le terrain reste masquée au sommet de l’organisation jusqu’à la catastrophe.

Au bout de cinq ans, la stratégie de Paul Atréides permet de contrôler la majeure partie de la planète et de provoquer une accélération des évènements. La menace enfin évidente sur la production d’épice provoque la formation d’une coalition de toutes les Maisons et d’une expédition sur le sol même d’Arrakis menée par l’Empereur en personne. On atteint ainsi le stade final de la guerre populaire telle que la décrivait Mao Tsé-Toung après la mobilisation et la guérilla. La bataille finale contre l’Empereur est l’équivalent en 10 196 AG de celle de Diên Biên Phu en 1954. 

Le problème tactique majeur qui se pose à nouveau est celui de l’élimination du bouclier de défense de l’Empereur. Le mode d’action utilisé est une grande tempête de sable dont on sait que l’électricité statique va saturer le champ de force. Il faut pour cela détruire auparavant les montagnes qui empêchent son passage et c’est là que les atomiques interviennent. Le tabou atomique est donc brisé, il est vrai de manière indirecte par un emploi sur un obstacle naturel, pour permettre la pénétration dans le camp adverse. Avec la supériorité numérique des Fremen et l’emploi surprise des vers des sables, la suite du combat ne fait plus alors aucun doute. Étrangement le combat se termine par un duel entre Paul Atréides et Feyd-Rautha Harkonnen, héritage des pratiques féodales, risque considérable tant la personne de Muad’Dib est importante, qui ne se justifie pas stratégiquement. Il aurait suffi que le comte Fenring, peut-être le meilleur escrimeur de l’Empire, accepte de combattre à la place de Feyd-Rautha pour changer le cours de l’Histoire, mais Fenrig refuse, ce qui en fait d’un seul coup un personnage très intrigant.

Paul Atréides/Muad’Dib l’emporte donc. La Guilde est obligée de lui obéir, car il dispose désormais du monopole de l’épice, un peu comme si Lawrence d’Arabie avait pris le contrôle de toute la production mondiale du pétrole. La Guilde n’est plus neutre et réserve ses long-courriers aux Fremen. Les Maisons sont donc isolées et obligées d’attendre les assauts des légions de Fremen qui peuvent les attaquer en masse et les soumettre, sans que l’on sache trop pourquoi les armes atomiques ne sont pas utilisées. Le jihad se répand dans l’univers connu et impose le pouvoir absolu du Mahdi.  Le jeu dangereux de l’Empereur a entraîné la fin d’une ère stratégique cohérente et le début d’une nouvelle époque.

La guerre d’Ukraine, un révélateur impitoyable

Photo: Anatolii Stepanov Agence France-Presse Détonations et sirènes se sont mises à retentir quelques minutes après le discours de Vladimir Poutine, non loin de la capitale ukrainienne.

Billet du Lundi rédigé par Jean-Bernard Pinatel* – Geoprgma – publié le 4 mars 2024

https://geopragma.fr/la-guerre-dukraine-un-revelateur-impitoyable/


*membre fondateur et Vice-Président de Geopragma.

La guerre en Ukraine est un révélateur impitoyable soit de la soumission des dirigeants européens à des intérêts qui ne sont pas les nôtres, soit, si on veut leur laisser le bénéfice du doute, de leur totale incompétence géopolitique.

Ils n’ont pas compris ou n’ont pas voulu croire que Biden et les stratèges qui l’entourent prenaient très au sérieux la menace de Poutine d’utiliser si nécessaire l’arme nucléaire dans une guerre que les Russes perçoivent comme défensive de leurs intérêts vitaux. Avec pour conséquence les consignes données par Biden au Pentagone et à son administration dès le 24 février 2022 et que « The Economist  (1) » a révélé en septembre 2023 : « Joe Biden, America’s president, set objectives at the start of Russia’s invasion : to ensure that Ukraine was not defeated and that America was not dragged into confrontation with Russia (2) . » 

Avec comme conséquence dramatique que, depuis le 24 janvier 2024,  l’Ukraine a sacrifié la vie de centaines de milliers de ses citoyens non pas pour repousser victorieusement l’agression russe mais pour interdire à l’économie européenne de disposer en Russie de l’énergie abondante et peu chère dont elle a besoin et pour favoriser l’économie énergétique américaine et ses industries d’armement.

Ils ont cru ou voulu nous faire croire avec Bruno Lemaire que l’on pourrait stopper l’agression de la Russie par des sanctions qui « mettraient à genoux » son économie alors qu’elles se sont retournées contre nous.

Ils n’ont pas anticipé le refus de 162 états sur les 195 que compte notre planète de voter les sanctions qu’ils ont décidées unilatéralement. Ainsi plus de 80% des pays du monde ont continué à commercer avec la Russie et de nombreuses entreprises des états qui avaient décidé de les appliquer ont continué à le faire en les contournant.  Ces pays et ces entreprises se sont senties confortées dans leur refus d’appliquer les sanctions par les déclarations des autorités chinoises et indiennes qui ont rappelé aux Etats-Unis leur responsabilité d’avoir bafoué les premiers les règles internationales par leurs interventions au Kosovo et en Irak, déclenchées sous de fallacieux prétextes, ouvrant ainsi la porte à la Russie. 

Ils ont espéré, en diabolisant Poutine, que les Russes se débarrasseraient de lui sans avoir conscience que, dans leur immense majorité, ces derniers sont reconnaissants à leur Président d’avoir entre 2002 et 2012 multiplié par dix leur niveau de vie et de leur avoir donné la fierté d’être redevenu une nation puissante et respectée.

A part la minorité argentée qui a quitté la Russie, ils ont cru que les Russes n’étaient que des moujiks incultes et qu’en fournissant aux ukrainiens quelques armes d’une technologie militaire intelligente et précise comme les drones pour l’observation et les canons César ou les Himars pour la puissance de feu, ils allaient les conduire facilement à la victoire. Au lieu de cela, ils ont dû admettre à regret que la Russie s’était adaptée très rapidement à ces innovations, que leurs très nombreux et compétents ingénieurs (3) avaient trouvé et mis en place rapidement des parades électroniques qui avaient annihilé cet avantage. Bien plus, ils se sont rendu compte que les canons et les munitions des années 80, utilisés massivement par les Russes qui les avaient stockées au lieu de les mettre au rebut comme nous pour éviter de payer les coûts humains et de fonctionnement de leur stockage, causaient des ravages dans les rangs ukrainiens. Et, à la fin de l’année 2023, ils ont dû se résoudre à accepter que l’armée russe fût plus forte (4) qu’au début de l’offensive et que la contre-offensive ukrainienne s’était soldée par un échec cuisant.

Toutes ces erreurs d’analyse géopolitique ajoutées à la désinformation permanente distillée par les médias européens ont amené nos dirigeants, dont le Président Macron, à croire ou à vouloir faire croire que le succès des forces ukrainiennes était certain et ils ont encouragé sans relâche le Président Zelensky à continuer la guerre en s’engageant à l’aider « jusqu’à la victoire. » Au lieu d’avoir fait l’effort de rechercher avec la Russie un compromis qui prenne en compte ses besoins de sécurité, Ils seront devant l’histoire co-responsables des 500 000 ukrainiens tués ou gravement blessés à ce jour. 

Après deux ans de guerre, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne estiment qu’ils ont atteint leur objectif : éviter la création de l’Eurasie en créant un mur de haine entre l’Europe et la Russie et, pour se désengager de ce conflit, ils demandent à l’UE de monter en première ligne. 

C’est pour cela, que depuis le début de l’année 2024, on entend un discours nouveau des dirigeants européens, dociles affidés des intérêts anglo-saxons, nous engageant à préparer une guerre longue. 

Grossissant démesurément la menace que la Russie ferait peser sur l’Union Européenne alors qu’en deux années de combat acharnés, elle n’a été capable de conquérir et de conserver que 17% du territoire ukrainien peuplé de Russes et d’Ukrainiens déterminés à conserver leur culture russophone.

Bien plus, ils cherchent à nous convaincre que la Russie menace l’UE et que pour notre sécurité il faut aider encore plus l’Ukraine, quitte à laisser disparaitre la moitié de nos agriculteurs.

Last but not least, des voix s’élèvent ici et là, y compris dans la bouche du Président Macron, pour évoquer la possibilité ou même pour prôner l’envoi de nos soldats sur le champ de bataille. Ces propos sont relayés dans les médias par des intellectuels et des soi-disant spécialistes de défense qui, au lieu d’utiliser leur intelligence pour proposer un chemin vers la Paix, tiennent le discours habituel des bellicistes de salon : « armons-nous et partez. »

« L’Europe c’est la Paix » le slogan fondateur de l’Union Européenne est-il en train de devenir obsolète ?

1. Est un hebdomadaire britannique majoritairement détenu par la famille Agnelli avec une participation des familles Rothschild, Cadburry et Shroders, dont la ligne éditoriale du journal est proche du patronat et des milieux financiers internationaux. Il est considéré comme un des médias les plus influent dans le monde occidental.

2. Joe Biden, président américain, a fixé des objectifs au début de l’invasion Russe : « S’assurer que l’Ukraine ne sera pas vaincue et que l’Amérique ne sera pas entraînée dans la confrontation avec la Russie. »

3. « Ce qui distingue fondamentalement l’économie russe de l’économie américaine, c’est, parmi les personnes qui font des études supérieures la proportion bien plus importante de celles qui choisissent de suivre des études d’ingénieurs : vers2020,23,4% contre 7,2% aux Etats-Unis. » Emmanuel Todd, la défaite de l’occident, Gallimard, page 50.

4. Comme l’avait déclaré le général Cavoli qui commande l’OTAN en avril 2023 devant une commission du Congrès des USA, déclaration révélée six mois plus tard par le Washington Post.

Une histoire des Troupes coloniales

Une histoire des Troupes coloniales

Entretien avec Julie d’Andurain

par Côme du Cluzel – Revue Conflits – publié le 5 mars 2024

https://www.revueconflits.com/une-histoire-des-troupes-coloniales-entretien-avec-julie-dandurain/


Les Troupes Coloniales, une histoire politique et militaire retrace une histoire complète et globale des Troupes coloniales, des débats autour de la création juridique de cette armée en 1900 à sa remise en cause lors de l’entre-deux-guerres, jusqu’à sa dissolution dans les années 1960. 

Entretien avec Julie d’Andurain Les Troupes Coloniales, une histoire politique et militaire, Passés Composés, 2024. Propos recueillis par Côme du Cluzel.

Vous parlez d’une armée coloniale qui naît dans le sillage d’une France qui avait besoin de s’affirmer au sein de l’équilibre des puissances à la suite de la défaite de 1870. Est-ce que pour vous, la création des troupes coloniales a finalement joué en faveur ou à l’encontre de la France ?

Avant de répondre à cette question, il me semble important de définir de quoi on parle parce que c’est un petit peu aussi l’objet du livre : définir justement ce qu’est une « armée coloniale », ce que sont les « troupes coloniales » et pourquoi il y a des confusions, qui sont encore à ce jour importantes, entre les « troupes coloniales » et « l’armée d’Afrique » et les « troupes métropolitaines ».

J’en veux pour preuve que depuis l’annonce de la publication, il parait que sur les réseaux sociaux on s’agite pour dire que la couverture ne représente pas les troupes coloniales, mais un ensemble assez hétéroclite. Or, c’est vraiment l’objet de ce livre d’éclairer ce que sont les troupes coloniales pour définir stricto sensu ce qu’est cette formation, ce qu’elle est devenue et pourquoi elle a existé. Le rôle du livre consiste à expliquer le pourquoi du comment ; il fallait passer par une explication à la fois politique et militaire de cette formation.

Pour revenir à votre question, sur la question de savoir si les Français ont eu raison de créer cette formation, il faut revenir au contexte puisqu’en histoire, tout est affaire de contexte.

Lors de la création officielle des « Troupes coloniales » en juillet 1900, il est apparu nécessaire de créer une formation militaire spécifique, réunissant deux armes, l’infanterie de marine et l’artillerie de marine, c’est-à-dire des marsouins et des bigors, pour pouvoir agir de concert avec d’autres nations dans le cadre de la projection de force qui était prévue pour aller en Chine (le Break-up of China). On a oublié ce projet de conquête de la Chine parce que finalement il ne s’est pas réalisé, mais il se situait dans le prolongement de la conquête de l’Asie et de la une conquête de l’Afrique. Dans ce contexte, les Français désiraient disposer d’une formation coloniale bien identifiée. C’est la raison pour laquelle ils ont créé officiellement et formellement ces troupes coloniales.

L’histoire des troupes coloniales est relativement courte. Est-ce que cela est le signe de leur échec ?

Stricto sensu, l’histoire des « troupes coloniales » est courte puisqu’elle s’échelonne de 1900 à 1958, date à laquelle on les renomme « troupes d’outre-mer », puis enfin « troupes de marine » en 1961. Aujourd’hui, les marsouins et les bigors de l’armée française forment toujours les troupes de marine. Ils se réclament de l’héritage des grands anciens, et ce sont ces formations que l’on envoie prioritairement sur les OPEX (opérations extérieures).

Dans mon livre, je montre que si les troupes coloniales ont eu leur raison d’être, pour les contemporains, pour la période de la conquête, c’est-à-dire 1880-1900, cela est déjà beaucoup moins évidente par la suite (1900-1920). C’est le début d’une contestation interne, au sein de l’armée française, ou les troupes coloniales se trouvent en rivalité avec les formations de « l’armée d’Afrique » qui agissent en Afrique du Nord. Leur capacité à former les tirailleurs (sénégalais, annamites, etc.) leur permet de revendiquer une identité spécifique et de se maintenir en tant que formation opérationnelle dédiée à l’outre-mer. Mais se pose aussi la question des troisièmes et quatrièmes périodes, c’est-à-dire l’entre-deux-guerres, où il y a vraiment un changement de paradigme au niveau colonial, puis de la décolonisation.

Pourquoi fait-on cette différence au début entre les troupes coloniales telles qu’elles sont et l’armée d’Afrique ? Comment est née cette distinction ? Et pourquoi ne pas avoir fondu la « Colo » dans l’armée d’Afrique ?

Un des fils rouges de ce livre consiste à expliquer pourquoi il n’y a pas une seule « armée coloniale », et pourquoi il existe plusieurs systèmes différents : armée métropolitaine, « armée d’Afrique », « troupes coloniales » au sein desquelles on trouve les tirailleurs sénégalais et annamites ; à ces formations de l’armée de terre, il faudrait d’ailleurs aussi ajouter la Marine. Tout cette complexité est l’héritage de l’Histoire.

Pour comprendre le fonctionnement de l’armée aux colonies, il faut raisonner en termes ministériels. Le premier ministère à agir dans le champ colonial a été la Marine. Puis, au moment de la conquête de l’Algérie, le ministère de la Guerre prend pied en Algérie, agissant bientôt de concert avec le ministère de l’Intérieur. Ils participent à la création d’une formation très spécifique qu’on appelle « l’Armée d’Afrique » ou 19e corps et dont la base se situe à Alger. Il s’agit en réalité d’un corps militaire venant s’ajouter aux 18 corps d’armée métropolitains et matérialisant le lien avec la métropole. Or, « l’Armée d’Afrique » est une formation métropolitaine, non spécialisée. Les hommes ne sont pas nécessairement formés pour intégrer un corps expéditionnaire, en dehors de la Légion étrangère, petite formation qui n’a pas vocation à s’élargir.

Quand la France se trouve prête à conquérir le monde, elle doit créer une formation spécifique, tournée vers la colonisation. Elle récupère alors les traditions des troupes de marines, (troupes formées par l’armée de terre, puis embarquées à bord des navires de la Marine) pour en faire des « troupes coloniales ».

On observe la progression de la formation de cette arme à travers les choix des armes à la sortie des écoles de Saint-Cyr et Polytechnique, à partir du Second Empire. Même si le processus commence sous la Restauration, on le voit s’accélérer sous le Second Empire puis, surtout sous la IIIe République au cours des années 1875-1880, moment où les Troupes coloniales deviennent une arme à part entière, bien identifiée dans les écoles. A partir de là, à Saint-Maixent et dans le recrutement par le rang, on recrute massivement pour les régiments d’infanterie et d’artillerie de marine localisés à Cherbourg, Brest, Lorient et Toulon.

On n’a pas fondu la « Colo » dans l’armée d’Afrique, car tout ceci est une longue histoire, assez compliquée, d’empilements successifs de formations qui sont rivales entre elles. C’est un véritable millefeuille de créations successives, venant se surajouter aux autres, d’où la complexité de la compréhension de ce que c’est aujourd’hui.

Cela explique pourquoi il faut attendre une vingtaine d’années avant de voir vraiment la création juridique de cette armée avec la loi de juillet 1900 ?

Les Troupes coloniales sont la seule formation née d’une loi, en 1900. Cette histoire de la loi qui met vingt ans à se former est très intéressante à observer. Il s’agit là du volet politique de la question des troupes coloniales. Il s’agit de savoir pourquoi les parlementaires français de la Troisième République ont mis autant de temps à se décider de créer cette formation.

Quand on lit les textes des contemporains, on voit très bien que leur angoisse, angoisse très récurrente dans le système républicain, c’est la crainte de créer un troisième ministère militaire, le premier étant la Marine et le deuxième celui de la Guerre. Avec la création des troupes coloniales, ils ont très peur de former un troisième ministère militaire qui serait dans les mains du ministère des Colonies, nouvellement créé en 1894.

Cette idée d’une surreprésentation du militaire dans le champ ministériel, et donc dans la société française, fait peur aux républicains qui, en même temps, oscillent entre une armée qui est devenue une arche sainte depuis 1870, que l’on veut valoriser, et en même temps cette idée qu’on crée tout autour du pays et à l’extérieur, des armées dont on ne sait pas très bien ce qu’elles font et comment elles sont dirigées, du fait de leur distance géographique.

Cette question politique est véritablement le grand débat politique de la fin du XIXe siècle ; il trouve son point d’aboutissement au moment de la conquête de la Chine, tout simplement parce que les rivalités coloniales avec l’Angleterre, avec l’Allemagne, mais aussi avec d’autres puissances, créent une nécessité. Cette nécessité faite loi, c’est celle de devoir exister au niveau international.

Aussi, il faut regarder la question des troupes coloniales dans sa internationale. Cet aspect est fondamental pour comprendre la création de cette formation.

En quoi le conflit russo-japonais du début du XXe siècle change-t-il la perspective de la France sur la colonisation en Asie ?

Cette guerre russo-japonaise de 1904-1905 constitue un élément important dans l’analyse que les militaires vont faire de ce conflit. Tout d’abord, c’est la première fois qu’il y a autant de publicistes militaires qui partent en Asie pour observer le conflit et en rendre compte ; ensuite, c’est la première fois que le monde entier prend conscience de la puissance de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui « les Suds », ou les pays du Sud, et qu’on prend conscience du poids du Japon. Ce poids du Japon repose sur deux éléments : la puissance militaire et la puissance démographique. Ils font peur et étonnent. Après un développement initié au début de l’ère Meiji, le Japon est devenu une puissance militaire de premier niveau, capable de battre la Russie.

Par ailleurs, le Japon est un pays qui a atteint sa maturité démographique. En 1900, cela est considéré comme une force en Europe …. et un problème.. Les Français interprètent ce trop-plein démographique comme un risque d’expansion en Asie ; ils voient donc le pays comme un futur concurrent sur les colonies d’Asie. A partir de ce moment-là, militaires et les diplomates font remonter l’idée que si on veut défendre les colonies, et en particulier les colonies d’Asie, il faut créer une formation militaire coloniale de grande importance et recruter massivement des soldats indigènes.

Ce besoin de recrutement de soldats indigènes apparaît en Asie sous la plume d’officiers coloniaux que l’on appelle les “minoritophiles” ou les “tonkinphiles”, ou d’autres expressions semblables. Ces officiers sont globalement favorables aux populations indigènes et surtout ouverts à l’idée que l’armée serve d’ascenseur social pour les pays de l’Indochine, tout en étant un outil de la diplomatie française par le truchement d’une formation militaire qui serait assurée par les Français. Cette idée donne naissance à un projet qu’on appelle globalement « l’armée jaune ». Trop novateur et progressif, ce projet ne n’est retenu par Paris ; dans un deuxième temps, il est récupéré et décliné par Charles Mangin, pour l’Afrique avec ce qu’on appelle la « force noire ».

En parlant de ces forces indigènes, en quoi la Première Guerre mondiale a-t-elle permis une nouvelle vision de la Coloniale et surtout de ces troupes indigènes ?

Peu avant la Première Guerre mondiale, il existe une vraie division dans le milieu militaire entre les métropolitains (les métros) et la colonie en général. Les métropolitains ont tendance à mépriser les coloniaux parce que ce sont, disent-ils, des adeptes de la “petite guerre”. Qu’est-ce qu’on veut dire par « petite guerre » ? On sous-entend, avec mépris, qu’il s’agit d’une guerre de fusil contre des sagaies ; on sous-entend que la guerre des coloniaux est une guerre qui n’a pas grand intérêt car, ce n’est pas la Grande Guerre telle qu’elle a été enseignée dans les écoles militaires avec l’héritage de Clausewitz et de Napoléon ; enfin c’est une guerre que l’on mène, dit-on encore, avec des « bandes » et non des « soldats ». Autrement dit, les métropolitains méprisent souvent les coloniaux et leurs compétences militaires.

Au moment de l’entrée de la guerre en 1914, les coloniaux constituent donc un corps qui est mal connu et est globalement méprisé. Or, du fait des combats et de la difficulté au feu, les coloniaux apparaissent très vite, et dès la fin de 1914, comme des hommes qui connaissent les combats, qui savent très bien comment il faut faire la guerre ; dès lors, ils vont prendre beaucoup de place dans les états-majors, surtout à partir du moment où Joffre (issu des troupes de marine lui-même) commence à limoger une grande partie de ses généraux. A cette date, de nombreux officiers supérieurs reviennent des colonies pour prendre des postes importants. Un des exemples connus, est celui du général Gouraud, mais c’est également du général Marchand, du général Mangin, et de tout un tas d’officiers qui ont été formés par la Coloniale.

Pour les sous-officiers et pour les soldats, on assiste à un même processus de reconnaissance : reconnaissance pour les sous-officiers tout à fait particulière parce qu’on s’aperçoit que ce sont des gens qui sont résistants, disciplinés, contrairement à l’image qu’on se fait du colonial qui fait ce qu’il veut, et des hommes qui connaissent l’armée et qui savent tout à fait comment il faut vivre dans des conditions difficiles ; mais la vraie révélation, c’est surtout celle qui s’opère vis-à-vis des soldats et particulièrement des soldats africains, appelés génériquement les tirailleurs. Les Français comptaient beaucoup sur les soldats annamites, mais ceux-ci se révèlent à l’usage peu ou pas très résistants ; dès lors, on les emploie plus volontiers dans les usines et à l’arrière. En revanche, les soldats africains, tant vantés par Charles Mangin précédemment, trouvent une consécration dans les tranchées. A quoi le voit-on ? Cela se perçoit dans le fait qu’ils sont engagés dans des formations mixtes, c’est-à-dire avec des troupes blanches sans discrimination particulière ; contrairement à une idée reçue, ils ne sont pas employés comme de la « chair à canon ».

La Grande Guerre consacre les « troupes coloniales ». Les chefs sont désormais regardés comme d’excellents tacticiens ; les soldats gagnent une image de soldats compétents, d’hommes en qui on peut avoir confiance. Cet aspect a été très bien démontré par Anthony Guyon, dans sa synthèse sur les tirailleurs sénégalais.

Qu’appelez-vous la fusion ou la compénétration, entre la « Colo » et les troupes métropolitaines ?

La question de la fusion et de la compénétration ne doit pas être confondue avec la mixité des formations (troupes blanches/troupes noires). C’est un autre débat qui s’inscrit dans un changement de paradigme qui apparaît à l’issue de la Première Guerre mondiale. À partir de 1920, on n’a plus besoin de soldats pour faire la guerre en Europe. Le Parlement français décide de renvoyer les militaires à leur terrain, surtout les militaires coloniaux, et dans des territoires où la guerre continue (guerre du Rif ou en Syrie où éclate la révolte des Druzes en 1925).

La mixité des formations qui s’est opérée pendant la guerre montre que les divisions entre « Armée d’Afrique » et « troupes coloniales » n’ont plus vraiment de sens. Les expériences de la guerre ont amené l’idée qu’il n’existe pas une grande différence entre un tirailleur algérien (« Armée d’Afrique ») et un tirailleur sénégalais (« troupes coloniales »). Dès lors, le Parlement et un certain nombre de militaire envisagent de fusionner l’« Armée d’Afrique » et les « troupes coloniales » . La « fusion » suppose la fusion des commandements, c’est-à-dire qu’au lieu d’avoir deux chaînes de commandements, indépendantes l’une de l’autre, on se retrouve à n’en avoir plus qu’une seule. Techniquement, c’est une forme de ce que l’on appellerait aujourd’hui un « dégagement des cadres ». Or, le problème de la fusion, tel qu’il est envisagé dans les années 1920, est de savoir qui va être absorbé par l’autre. Derrière tout ça, il y a un raisonnement sur les postes, sur la possibilité de maintenir les formations des colonies à un très haut niveau. Au sein du milieu militaire, c’est l’un des grands débats de l’entre-deux-guerres.

Ce débat chemine et avance de façon assez erratique au début, mais il s’accélère alors que l’on s’approche de la Deuxième Guerre mondiale. À partir de 1937-38, le tandem Georges Mandel (ministre des Colonies) et le général Bührer (son conseiller militaire) commencent à défendre l’idée qu’il va falloir sauvegarder « l’Empire ». A cette date, on ne parle plus des « colonies », on parle bien de « l’Empire ». Cela accélère l’idée d’une nécessaire fusion des « troupes coloniales » et de « l’armée d’Afrique ». Plusieurs termes apparaissent et se juxtaposent pour évoquer cette volonté ministérielle : fusion, compénétration, etc. En réalité, il s’agit de rationnaliser le recrutement des formations coloniales en prenant le champ colonial dans sa globalité, et non plus colonies par colonies ou territoires par territoire.

Page de couverture de l’oeuvre de Julie d’Andurain, Les troupes coloniales, une histoire politique et militaire (Passés Composés, 2024)

La couverture de mon livre constitue une sorte de résumé de cette histoire de la Coloniale et des questions de « fusion » et de « compénétration ». Cette affiche a été faite par Maurice Toussaint en 1938-1939. Au premier plan, il a placé un caporal de « l’armée d’Afrique » ; à sa droite, il est accompagné un tirailleur venu de l’Afrique du Nord (marocain, algérien ou tunisien) reconnaissable par son turban ; derrière ce tirailleur, on voit les spahis et tirailleurs (sénégalais et annamites) qui renvoient à l’histoire de la « Colo ». De l’autre côté, le caporal est accompagné d’un tirailleur sénégalais (avec sa chechia rouge) et on observe sur la droite de l’image les formations des années 1930-1940 (blindés et avions) qui relèvent de la métropolitaine. L’image constitue donc un bon résumé des débats politiques et militaires juste avant la guerre.

Cela illustre les questionnements du moment : qu’est-ce qu’une formation coloniale ? Est-ce que l’on maintient la division Marine et Armée de terre ? Et au sein de l’Armée de terre, la division« armée d’Afrique », « troupes coloniales » ?Ou est-ce qu’on en fait une synthèse pour forger une véritable « armée impériale »?

À l’aube de la Seconde Guerre mondiale, il y a beaucoup de remises en question de l’utilité de cette armée dont une partie provient des « troupes coloniales » ? On se demande ce qu’elle peut devenir et on ne sait pas très bien comment l’appeler : « armée coloniale » ; « armée impériale » ?

La sémantique ou l’usage de tel ou tel vocabulaire est toujours porteur de sens. Si aujourd’hui, de très nombreux historiens français utilisent le terme « d’empire » — alors même que le terme ne correspond pas toujours aux usages contemporains —, c’est parce qu’une partie d’entre eux sont inspirés ou fascinés par l’historiographie anglo-saxonne où le concept d’empire existe depuis longtemps. En soi, utiliser le mot « empire » en lieu et place de « colonies » n’est pas grave quand on maîtrise la chronologie et l’usage des discours. Mais quand le raisonnement historique est conceptualisé avec une évidente visée téléologique, cela signifie que l’on dévie et que l’on se situe dans une reconstitution idéologique de l’Histoire.

Si on se tient à une stricte orthodoxie de l’histoire de la colonisation française, la notion « d’Empire » apparaît au cours des années 1930 dans le sillage d’un discours portant sur la « défense de l’Empire ». Cette irruption du mot dans les usages des contemporains n’est pas neutre. Pour des responsables politiques et militaires, comme Mandel ou Bührer notamment, il s’agit de préparer la Deuxième Guerre mondiale, de préparer les esprits à la guerre. C’est un discours de propagande. Dès lors ce discours peut devenir un objet d’étude.

Quelles sont alors les options militaires ?

Il y a d’abord celle qui est représentée par le maréchal Pétain, l’option défensive. On se sert de la doctrine et des méthodes qui ont fait leurs preuves en 1918. La deuxième option est celle de Charles de Gaulle, avec son projet d’armée mécanisée. Enfin, la troisième option, compatible avec les deux autres, repose sur l’idée qu’il existe un réservoir d’hommes en Afrique et qu’il faudra savoir le mobiliser. Or, cette notion de « réservoir d’hommes », ce n’est ni plus ni moins que la reprise de l’idée que Mangin avait développée dans son ouvrage La Force noire en 1910. Autrement dit, l’invention de la notion de la « défense de l’Empire » à la fin des années 1930, c’est une manière de réactualiser, sous d’autres formes sémantiques, les discours précédant la guerre de 1914-1918.

Comment s’opère réellement la dissolution de ces troupes coloniales à la suite de la Seconde Guerre mondiale ?

La dissolution des troupes coloniales ne va pas se faire très facilement. Créées par une loi en 1900, fortement soutenues par un pouvoir politique qui a voulu entreprendre la colonisation, ces troupes ont la particularité d’être une « arme » à part entière, dont la cohérence a de surcroît été consacrée par l’Histoire. On compare souvent les « troupes coloniales » à la « Légion étrangère », mais on oublie que la Légion est une « subdivision d’arme » (issue de l’infanterie) alors que les troupes coloniales constitue bien « une arme »…et même deux armes si on les additionnent l’une à l’autre (infanterie de marine et artillerie de marine). L’arme désigne un choix de « spécialité » que l’on choisit à la sortie de l’école (pour les officiers) ou quand on entre en régiment (sous-officier). La spécialisation correspond à un besoin bien identifié dans l’armée. Les troupes coloniales sont les troupes opérationnelles par excellence. Il n’est donc pas facile de dissoudre une arme, d’autant que celle-ci peut envisager d’évoluer.

Dès la sortie de guerre, on voit très bien que les principaux responsables des troupes coloniales ne sont pas très optimistes sur le maintien de leur formation, même dans le cadre de l’envoi des troupes en Indochine et en Algérie. C’est pourquoi, à travers toute une politique de lobbying, ils essayent de se maintenir et de justifier leur existence, notamment à travers leur revue. Créée après 1945, la revue Tropiques sert de laboratoire de discussions, de lieu d’échanges, mais surtout de moyen de communication avec le monde politique et avec le grand public pour justifier leur existence.

Cette justification passe par la reprise d’éléments du discours politique plus anciens, comme par exemple celle de la « mise en valeur des colonies », qui date des années 1930. Plus nouveau cependant, un certain nombre d’officiers pensent à l’accompagnement futur des armées nationales africaines après les indépendances. Cependant, on peut voir là une reprise des débats sur « l’armée jaune ». Enfin, certains officiers, comme le général Nemo, inventent vraiment de nouvelles façons de mettre l’armée au service du développement avec l’invention du Service militaire adapté (le SMA) en 1961 pour les Antilles et la Guyane. Le SMA se charge de préparer les jeunes Antillais à la vie active au cours de leur service militaire grâce à la mise en place d’un encadrement et d’un monitorat militaires qui garantir leur insertion professionnelle.

Il n’y a donc pas de réelle dissolution, mais un simple toilettage de la formation par changement de nom : les « troupes coloniales » disparaissent pour réapparaitre sous la forme des « troupes d’outre-mer » (1958-1961), puis réinvestissent à partir de 1961 leur nom d’origine, celui des « Troupes de marine ». Un petit peu comme le ferait une entreprise aujourd’hui, ce toilettage s’apparente à un changement de logo. On change le nom et/ou le logo, mais cela ne remet en cause l’existence de la structure originelle.

Est-ce que c’est à travers ces « troupes de marine » que perdure aujourd’hui la tradition de ces « troupes coloniales » ?

Oui, exactement. Dans un milieu où la tradition est un élément de la cohésion interne et une force, il faut pouvoir se rattacher à une histoire. L’histoire des troupes de marine est bien celle de l’histoire des troupes coloniales.

Tarik Shindib : « Le Hezbollah est en train de réussir l’amalgame de ses intérêts avec ceux de l’État libanais. »

Tarik Shindib : « Le Hezbollah est en train de réussir l’amalgame de ses intérêts avec ceux de l’État libanais. »

 

Hezbollah supporters hold pictures of their relatives who died fighting with Hezbollah as they listen to a speech of Hezbollah leader Sayyed Hassan Nasrallah via a video link, during a ceremony marking the « Hezbollah Martyr Day, » in the southern Beirut suburb of Dahiyeh, Lebanon, Saturday, Nov. 11, 2023. (AP Photo/Hassan Ammar)

 

par Pierre-Yves Baillet – Revue Conflits – publié le 4 mars 2024

https://www.revueconflits.com/tarik-shindib-le-hezbollah-est-en-train-de-reussir-lamalgame-de-ses-interets-avec-ceux-de-letat-libanais/


La sphère politique sunnite au Liban est en crise. Depuis la disgrâce de l’ancien Premier ministre Saad Hariri, les forces politiques sunnites n’ont pas réussi à s’unir et à faire émerger un nouveau leader. Tarik Shindib est un avocat libanais qui milite pour la création d’un État de droits au Liban. C’est un ancien membre et militant du parti politique, le Courant du Futur. Il a accepté, pour Conflits, d’exposer son point de vue sur la situation politique au Liban. Il aborde notamment la crise politique au sein du monde sunnite libanais ainsi que l’instrumentalisation de l’État et de ses administrations par le Hezbollah.

Propos recueillis par Pierre-Yves Baillet, depuis le Liban.

Pendant plusieurs années vous avez milité au sein du parti politique Le Courant du Futur. À présent vous critiquez la ligne politique du parti. Pourquoi cela ?

J’étais très proche et un soutien, et je défendais la ligne politique que représentait le mouvement. C’était une ligne de liberté et de souveraineté. Le Courant du Futur a été créé après l’assassinat du Premier ministre Rafic Hariri. Sa ligne politique représentait la résistance contre les assassinats et les meurtres, qui ont commencé après la tentative d’assassinat du député Marwan Hmadeh, et ont continué pendant 10 ans. Je faisais partie de ceux qui voulaient un État et interdire les milices armées. J’ai quitté le Parti et le Courant du Futur a mis de côté de nombreuses figures politiques qui défendaient cette orientation.

Par la suite, le mouvement s’est allié avec les assassins, oubliant la résolution internationale 1701, le tribunal spécial pour le Liban et la souveraineté du Liban. Actuellement l’espace politique sunnite est dans une impasse.

Selon vous, quel est le sentiment de la rue sunnite devant cette impasse politique ?

Aujourd’hui, la rue sunnite est frustrée pour de nombreuses raisons.

Premièrement, tous les dirigeants sunnites qui sont venus après l’assassinat de Rafic Hariri, que ce soit l’actuel Premier ministre Najeeb Mikati ou Saad Hariri, ont tous collaboré avec le Hezbollah. Je rappelle que des membres du Hezbollah ont été inculpés par le Tribunal spécial pour le meurtre de Rafic Hariri.

Deuxièmement, la rue sunnite est en colère parce qu’elle a vu presque tous ses leaders participer à des gouvernements d’union nationale avec le Hezbollah.

Troisièmement, parce que les leaders sunnites abandonnent leur poste à cause de pressions intérieures et extérieures. Par exemple, lors de l’élection du président Michel Aoun, les sunnites ont abandonné la loi électorale et quand je dis les sunnites, je veux dire Saad Hariri. Il a abandonné la loi qui protège les sunnites et a donné au Hezbollah ce qu’ils ne pouvaient pas obtenir normalement. C’est ce qui a permis le renversement des sunnites au Liban.

C’est pourquoi les sunnites sont frustrés à cause de ces dirigeants, car de tels dirigeants ne sont pas à la hauteur des ambitions de leur communauté. Ils sont en colère parce que les leaders sunnites n’ont pas pu soutenir leurs voisins, après avoir vu leurs voisins 10 millions de Syriens être expulsés et certains arrêtés au Liban et poursuivis pour des raisons politiques, tandis que les chiites vont en Syrie pour tuer et égorger des gens.

Le sunnite est traité comme un terroriste s’il va en Syrie, tandis que les chiites sont traités comme des héros s’ils vont en Syrie et sont protégés par l’État. Les sunnites sont frustrés parce que la majorité des positions sunnites dans l’État sont abandonnées par les leaders sunnites, par exemple l’inspection centrale est censée être pour les musulmans sunnites, maintenant elle est entre les mains des chiites, et est gardée avec eux jusqu’à maintenant.

Le premier procureur et considéré comme une position très importante était sunnite et est devenu chiite, et aucun des leaders sunnites ne dit rien et ils le justifient. Les sunnites se sentent aujourd’hui comme des citoyens de seconde ou de troisième zone, car c’est ainsi qu’ils sont traités dans les tribunaux et l’État. Autre exemple, à présent, le Hezbollah veut que le ministre des Finances soit un chiite, alors que rien dans la loi et la constitution ne stipule une telle chose. En plus sa signature est devenue égale à celle du Premier ministre.

Selon vous le Hezbollah prend de plus en plus le contrôle de l’État libanais grâce des opposants complaisants ou corrompus ?

Exactement ! Regardez le tribunal militaire.Le chef du tribunal militaire a toujours été chrétien ou sunnite, maintenant il est chiite, depuis quinze ans jusqu’à aujourd’hui, seuls des chiites sont nommés à ce poste. La Sécurité générale a toujours été dirigée par un chrétien et maintenant c’est un chiite. Il est devenu le porte-parole et la clé des relations entre le Hezbollah et le régime syrien.

Par exemple comme le général Abbas Ibrahim qui ne servait que le Hezbollah. Il traitait les questions politiques et de sécurité de manière très sectaire sans que le Premier ministre, qui est son supérieur, n’intervienne. Lorsque le système judiciaire est utilisé pour poursuivre les « islamistes », j’utilise ces mots entre guillemets, car ils utilisent ce terme « islamistes » pour désigner les gens de Tripoli ou d’Akkar, ils les emprisonnent sous le slogan de la lutte contre le terrorisme, alors que selon le Tribunal spécial pour le Liban, le Hezbollah est une organisation terroriste. Interpol et le tribunal international envoient des dossiers au système judiciaire libanais et il ne se passe rien et l’État n’agit pas sous prétexte que le Hezbollah est trop puissant.

Lorsque tous les pays arabes étaient contre Bachar al Assad et que toute la communauté internationale était contre lui, nos ministres des Affaires étrangères, sunnites, représentaient le ministère syrien des Affaires étrangères devant la communauté internationale et la Ligue arabe. Le Hezbollah a même réussi à utiliser certains leaders sunnites pour cela, et continue à le faire jusqu’à aujourd’hui. Le Hezbollah a corrompu l’État pour son propre intérêt ! Il est en train de réussir l’amalgame de ses intérêts avec ceux de l’État libanais.

Selon vous, par quels moyens le Hezbollah parvient-il à prendre le contrôle des institutions étatiques ?

Le Hezbollah utilise l’intimidation et la séduction. L’intimidation passe par les meurtres, les assassinats, les manifestations et par toute action qui perturbe le fonctionnement de l’État. Il arrive à séduire par exemple en utilisant la corruption et en élisant Michel Aoun en échange de certains accords entre les équipes du Président et du Premier ministre. C’est le problème des sunnites au Liban. Les dirigeants ont vendu les sunnites et la présence sunnite au sein de l’espace politique. C’est en partie grâce à ces gens que le Hezbollah est devenu si puissant. Tout ce qu’ils veulent c’est faire des gains économiques et financiers même si cela se fait aux dépens des sunnites.

Les actions du Hezbollah ne peuvent pas être la seule raison de la crise politique dans l’espace sunnite libanais. Les principales figures politiques sunnites n’ont-elles pas aussi leur part de responsabilité ?

Absolument. Je vais vous donner un exemple. Lorsque Saad Hariri est arrivé au Liban, malgré le fait qu’il soit une figure publique et peut-être la plus importante pour les Libanais, le grand Mufti a pris tous les cheikhs qui représentent les sunnites au Liban. Ensuite, il les a conduits à Saad Hariri pour l’accueillir. Au lieu que Saad Hariri aille les visiter au conseil de la Fatwa, il les a salués de loin. C’est pareil au sein du parti de Saad Hariri. Le mouvement du Futur ne se soucie pas vraiment de l’intérêt des sunnites et Saad Hariri ne se considère pas vraiment comme un représentant des sunnites au Liban. Sauf peut-être lorsqu’il était Premier ministre. Cependant, lorsqu’il prenait la parole, il ne le faisait pas au nom des sunnites, mais au nom de tout le pays. Pour moi c’est un problème. Tous les partis au Liban parlent au nom de leurs communautés et veillent sur les intérêts de leur groupe. Par exemple, le président du Parlement Nabih Berri parle au nom des chiites. Alors que notre Premier ministre en tant que sunnite et qui est censé parler au nom des sunnites, prétend qu’il ne fait pas cela pour l’intérêt du pays. Le Premier ministre ne pense qu’à ses intérêts et à la façon d’en bénéficier et il se moque des sunnites.

Selon vous, depuis combien de temps les hommes politiques ont-ils abandonné les sunnites libanais ?

Cela dure depuis plusieurs années. Les ministres sunnites, les Premiers ministres ainsi que tous les députés sunnites depuis l’époque de Rafic Hariri et ceux qui sont arrivés au pouvoir du temps de Saad Hariri et Najeeb Mikati, sont suspects de corruption. Ils traitent avec tout le monde pour réaliser des profits financiers. Ces ministres ne se soucient pas des sunnites, ils concluent des accords ici et là, gagnent de l’argent, tout cela en instrumentalisant la communauté sunnite.

Ces hommes utilisent le slogan sunnite et défendent les sunnites uniquement dans les médias. Si un journaliste parle de leur corruption, il va en prison. C’est le cas, par exemple, de Nuhad Mashnouk et de beaucoup d’autres. Lorsque des journalistes ont révélé des cas de corruption, ils ont été emprisonnés. Pour résumer, les leaders ne parlent des sunnites qu’en politique, mais sur les questions financières, ils traitent avec le Hezbollah et d’autres. C’est aussi grâce à ces gens que le Hezbollah contrôle et agit à travers les institutions.

Par exemple, de nombreux journalistes et avocats se sont vus confisquer leurs passeports sans raison par la Sécurité générale dirigée par le général Abbas Ibrahim qui est chiite. Aucun des leaders sunnites ne peut résoudre ce problème. Ces passeports sont retenus illégalement et aucun des politiciens sunnites ne peut les récupérer pour qu’ils puissent voyager. Les journalistes et les avocats sont donc forcés de traiter avec le Hezbollah. Nos passeports ont été confisqués parce que nous sommes contre le Hezbollah et le Hezbollah a utilisé l’État pour nous punir et nous ne pouvons pas utiliser la loi et même nos politiciens pour récupérer nos passeports. C’est le jeu auquel le Hezbollah joue depuis une vingtaine d’années. Il a réussi à pénétrer chez les sunnites de cette façon et cela est dû à l’absence de leaders sunnites actifs et à l’absence de l’État.

Le Hezbollah profite-t-il de la crise économique pour étendre son influence sur les sunnites ?

Oui, mais laissez-moi vous dire pourquoi et ils ont travaillé sur ce projet parce que les figures sunnites sont absentes. Les gens ont besoin de services et nous sommes dans un État qui ne fournit pas de services, sauf par l’intermédiaire des politiciens. Donc, lorsque les politiciens sunnites ne peuvent pas fournir ces services aux gens à Beyrouth, Saïda ou Tripoli, les gens naturellement vers le véritable détenteur du pouvoir pour survivre. Le Hezbollah, par son pouvoir au tribunal militaire par exemple, peut aider tant de gens qui ont besoin de services là-bas et aussi aider dans les ministères qu’ils dirigent. Il peut aussi tout simplement donner des biens et de l’argent.

À l’instar du Hezbollah qui est soutenu par l’Iran, les sunnites ne reçoivent-ils pas de soutien de l’étranger ?

Les pays arabes qui nous soutiennent, comme le Qatar, les Émirats arabes unis, l’Arabie saoudite, le Koweït, soutient l’État en tant qu’État, ils ne le soutiennent pas en tant que sunnites, sauf l’Arabie saoudite qui soutenait Rafic Hariri et après lui Saad Hariri.

Nous avons le Koweït qui a construit l’aéroport, les Qataris ont reconstruit le sud après la guerre de 2006, mais ensuite il est devenu clair que tout le soutien qu’ils apportaient à l’État allait au Hezbollah et qu’ils en bénéficiaient. L’Arabie saoudite voulait armer l’armée libanaise à travers des contrats d’armement avec la France. Ce projet a été annulé, car il est devenu clair qui en bénéficierait et que l’armée n’était pas entièrement contrôlée par l’État. L’Iran soutient les milices dans la région. L’Arabie saoudite a soutenu le Courant du Futur pendant un certain temps, mais a ensuite arrêté, car elle a réalisé la corruption au sein du Parti et que Saad Hariri ne respectait pas l’agenda saoudien. Certaines puissances sunnites ont arrêté de financer parce qu’ils ont réalisé que le soutien n’allait pas à l’État et qu’il y avait énormément de corruption. D’autres pays, comme le Qatar, soutiennent encore l’armée libanaise. Parce que tous les pays arabes traitent le Liban en tant que Liban et non en tant que sunnites.

Le contrôle, partiel ou total, de l’État libanais a permis au Hezbollah de réduire les soutiens internationaux de la communauté sunnite. Pour arriver à un tel résultat, pouvons-nous nous permettre de dire que le Hezbollah a pris en otage l’État libanais ?

Absolument, l’État est un otage du Hezbollah. Car le Hezbollah utilise son pouvoir militaire et utilise le gel de l’État. Si l’opposition, qu’elle soit sunnite, chrétienne ou de quelques chiites d’opposition, s’était levée et avait affronté le Hezbollah, nous ne serions pas dans cette situation. L’État est à cent pour cent otage. Il est dans les mains du Hezbollah avec toutes ses administrations, en commençant par le Président jusqu’au plus bas rang de l’État. Ce que le Hezbollah ne peut pas obtenir en politique, il le prend avec des assassinats, des bombardements et des actions militaires.

Pierre-Yves Baillet

Journaliste indépendant spécialisé sur la géopolitique du Moyen-Orient.

Quelles réactions aux propos du président Macron ce 26 février 2024 sur un déploiement de forces en Ukraine ?

Quelles réactions aux propos du président Macron ce 26 février 2024 sur un déploiement de forces en Ukraine ?

Le président de la République a provoqué quelque émoi dans la communauté occidentale en évoquant l’hypothèse d’un déploiement de forces militaires en Ukraine. Il fallait sans aucun doute exprimer cette possibilité face à une défaite possible de l’armée ukrainienne bien malmenée depuis quelques semaines.

Une grande partie des commentateurs, sinon des experts, avait parié sur une victoire inéluctable de l’Ukraine qui est possible mais sans doute pas dans l’immédiat. Cette situation aurait justifié l’assistance donnée depuis deux ans et évité un engagement plus physique des forces occidentales, c’est-à-dire de ne pas payer le prix du sang et bénéficier d’une image collective de vainqueurs.

La réalité militaire change la donne et met l’Occident au défi de tenir ses engagements : la Russie ne doit pas gagner mais l’Ukraine pourrait perdre. Que faire ? D’où l’importance des propos du président de la République pour avertir et sensibiliser les opinions publiques, contraindre les politiques des différents pays concernés à prendre une position publique… qui a été prise.

Ma  brève analyse sur TV5-Monde ce mardi 27 VIDÉO. Envoi de troupes en Ukraine : dissuasion ou vraie menace ? | TV5MONDE – Informations

Et cet article d’Atlantico sous la forme d’un entretien croisé ce 28 février 2024

Atlantico, entretien croisé sur l’Ukraine par François Chauvancy et par Fabrice Wolf, 28 février 2024.

Sans oublier ce sondage du Figaro ce 29 février 2024 tout à fait significatif du sentiment d’une grande partie des Français sur les limites à donner à notre engagement en Ukraine

                                                                Sondage (2), Le Figaro du 1er mars 2024.

                                                                        Sondage (3), Le Figaro du 1er mars 2024.

 

Général (2S) François CHAUVANCY

Général (2S) François CHAUVANCY

Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Consultant géopolitique sur LCI depuis mars 2022 notamment sur l’Ukraine et sur la guerre à Gaza (octobre 2023), il est expert sur les questions de doctrine ayant trait à l’emploi des forces, les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, la contre-insurrection et les opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d’influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde à compter d’août 2011, il a rejoint en mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli.

Les enjeux militaires de la guerre d’Ukraine : une impasse en trompe-l’œil ?

Les enjeux militaires de la guerre d’Ukraine : une impasse en trompe-l’œil ?

Politique étrangère, vol. 89, n° 1, printemps 2024

Par Yohann Michel, Olivier Schmitt et Élie Tenenbaum – IFRI – publié en février 2024

https://www.ifri.org/fr/publications/politique-etrangere/articles-de-politique-etrangere/enjeux-militaires-de-guerre


A l’occasion du 2e anniversaire de la guerre en Ukraine, l’Ifri vous propose en avant-première de la sortie du prochain numéro de Politique étrangère le 8 mars, l’analyse de trois experts sur les enjeux militaires du conflit russo-ukrainien.

La contre-offensive ukrainienne, qui devait se solder par une percée majeure en 2023, s’est heurtée à de solides défenses russes et a fini par échouer. Alors que la guerre d’Ukraine entre dans sa troisième année, les positions des deux belligérants se sont figées et la situation ressemble à une impasse. Cette apparence de conflit gelé est toutefois trompeuse. Russes et Ukrainiens sont en train de recharger leurs forces et n’ont pas perdu de vue leurs objectifs.

Après avoir concentré beaucoup d’espoir, l’offensive ukrainienne de 2023 s’est révélée un échec. La deuxième année de guerre s’est achevée sur une impression d’impasse militaire et de sombres perspectives. Certains commentateurs ont ainsi appelé Kiev à négocier un cessez-le-feu avec Moscou, arguant que l’enlisement du front devait être l’occasion d’engager une démarche politique de dialogue avec la Russie. L’image de stabilité est cependant trompeuse : la guerre est en réalité engagée sur un « faux plat », masquant une course contre la montre des deux belligérants pour renforcer leurs positions stratégiques au-delà de 2024. Alors que la Russie jouit d’une supériorité matérielle plus affirmée, le ralentissement du soutien occidental à l’Ukraine pourrait avoir des conséquences décisives sur l’issue du conflit.

Auteurs :
Yohann Michel, responsable du pôle puissance aérienne à l’Institut d’études de stratégie et de défense
Olivier Schmitt, professeur au Center for War Studies à l’université du Danemark du Sud
Élie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri

Lire et télécharger le dossier : Les enjeux militaires de la guerre d’Ukraine – une impasse en trompe-l’œil ?par Yohann_michel_michel_schmitt_et_Elie_tenenbaum

Européaniser la force de frappe française ?

Européaniser la force de frappe française ?

par Alain Rodier – CF2R – publié le 25 février 2024

https://cf2r.org/actualite/europeaniser-la-force-de-frappe-francaise/


Le débat sur la défense de l’espace européen atteint en ce moment ses sommets. Cela est bien sûr la conséquence de l’invasion de l’Ukraine par la Russie mais également des déclarations alarmistes de certains responsables politiques européens.

Il est vrai que le risque d’une intervention directe de la Russie en Europe n’est pas à exclure, mais plus dans le cadre de ce qui se passait lors de la splendeur du Pacte de Varsovie. Moscou n’a plus d’idéologie (le marxisme-léninisme) à exporter pour créer le monde des « petits matins qui chantent », seulement à défendre ses propres intérêts.

L’annexion – illégale au regard du droit international, il faut le rappeler – de la Crimée n’est pas due à ses plages très appréciées des touristes moscovites mais à Sébastopol, l’importante base navale qui donnait à Moscou une possibilité d’accès aux « mers chaudes », vieux fantasme russe – comme celui de l’« encerclement ».

Deux régions posent actuellement problème à Moscou : Kaliningrad qui est enclavée dans entre le Pologne et la Lituanie et la Transnistrie, dont la majorité de la population est russophone, qui jouxte la Moldavie – et qui lui appartient, toujours selon le Droit international.

Les États baltes et la Pologne crient en permanence au loup car leur Histoire leur fait craindre le pire. On ne peut que les comprendre. Les positions suédoise et finlandaise sont moins évidentes.

Dans cette ambiance délétère, des voix s’élèvent pour demander à ce que la force de frappe française bénéficie, d’une manière ou d’une autre, aux pays amis européens, affirmant que cela participerait à la dissuasion déjà représentée par la couverture américaine dans le cadre de l’OTAN. Cela amène à quelques retours aux « fondamentaux. »

Certes, les États-Unis sont en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale pour la protéger contre une agression lancée par Moscou. Mais qui peut imaginer un seul instant qu’un locataire de la Maison Blanche déciderait de déclencher un feu nucléaire en Europe – même limité – au risque de subir en retour des frappes sur le territoire américain ? Même du temps de la Guerre froide, aucun responsable politique européen sérieux n’y croyait vraiment.

Sauf en cas de déclenchement de l’apocalypse, jamais Washington n’aurait autorisé les avions européens de l’OTAN à larguer des bombes atomiques (le code de déclenchement – comme pour les armes britanniques – est au Pentagone.) Il est probable que ce sera toujours le cas à l’avenir. Les bombes américaines B-61 sont faites pour ne pas être employées.

C’est d’ailleurs ce qui a poussé la France à se doter de l’arme atomique, bien avant l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle en 1958, même si c’est ce dernier qui a donné l’impulsion décisive. Cela compliquait les calculs des stratèges de l’Armée rouge. Ils n’avaient plus à faire à un seul centre de décision (Washington, car Londres était aux ordres) mais à deux, avec Paris.

Aujourd’hui et comme hier, la force de dissuasion hexagonale est là pour défendre les intérêts des citoyens français. Pour rappel, ces derniers sont un peu les otages de ce chantage (on ne leur dit pas tout) : « nous sommes prêts à disparaître mais le coût sera trop élevé pour un agresseur éventuel (Moscou). »

Cette stratégie était d’ailleurs fortement contestée en France où le slogan « plutôt rouge que mort » avait un certain écho dans la classe intellectuelle que l’on découvre de plus en plus infiltrée par le KGB. Il est d’ailleurs étrange que durant des décennies aucun espion de haut vol n’a été détecté par les services de contre-espionnage français, alors qu’aujourd’hui, des journalistes d’investigation parviennent à le faire…

La question des « intérêts fondamentaux » de la France est toujours restée volontairement floue de manière à ce que l’adversaire potentiel n’ait pas de « ligne rouge » jusqu’où il puisse aller. Pour l’anecdote, Paris pensait déjà dans les années 1960 à la menace chinoise…

Enfin, il ne faut pas être dupe. Même si un système de dissuasion était mis en place, il serait comme celui de l’OTAN : à « double clef. » C’est-à-dire qu’aucune frappe ne serait autorisée sans l’aval de l’Élysée, histoire que Vilnius – ou une autre capitale se sentant menacée – ne nous entraine vers l’irréparable.

Aspect moins important mais à creuser : quelles armes pourraient être dédiées à la défense européenne et quels vecteurs les emporteraient ? Il conviendrait de revoir totalement le dispositif français qui est déjà accusé de coûter très cher…

Les responsables politiques évitent de mettre en avant cette question fondamentale où la vie et la mort de l’ensemble des Français est sur la table. Certains imaginent que la défense des intérêts fondamentaux de la Patrie démarre aux frontières de la Russie. En résumé, les Français sont-ils prêts à se sacrifier pour les Européens ?