Défense : au cœur des fêtes, célébrer nos soldats, c’est faire nation
Les fêtes sont un moment où nous devons penser aux militaires qui protègent les Français et célébrer la singularité militaire. Pour Thomas Gassilloud, « nous devons réapprendre à faire de la défense l’affaire de tous ». C’est ainsi que « nous renforcerons la communauté nationale », estime-t-il. Par Thomas Gassilloud, président de la commission de la défense nationale et des forces armées.
par Thomas Gassilloud – La Tribune – publié le
« En République, il n’y a pas d’usage de la force sans consentement démocratique. Même notre dissuasion nucléaire n’est pleinement crédible et durable que si les citoyens en comprennent les enjeux et adhèrent à ses exigences, pour soutenir la détermination du président de la République à défendre les intérêts vitaux de la Nation » (Thomas Gassilloud, président de la commission de la défense nationale et des forces armées) (Crédits : DR)
Quelles que soient nos croyances, les fêtes de fin d’année sont le moment de dire nos attachements, de manifester notre joie, d’être ensemble et de former des vœux pour l’avenir. Elles sont aussi un événement national car, de familles en cercles d’amis, c’est toute la France qui se met à l’unisson. C’est d’ailleurs le sens profond des vœux traditionnels du Président de la République : en s’adressant à toute la nation le 31 décembre, il souligne que toute fête a une dimension politique et qu’elle est l’écho d’une espérance collective.
Deux leçons pour 2024
La fin de l’année 2023 pourrait nous en faire douter, alors que la guerre se déchaîne en Ukraine et à Gaza comme dans bien d’autres endroits du monde, et que notre société apparaît plus fracturée que jamais. Président de la commission de la défense et des forces armées de l’Assemblée nationale, je penche pourtant pour l’espérance. Le déplacement que je viens de faire en Jordanie auprès de nos militaires, en accompagnant le président de la République et le ministre des Armées, m’y invite. J’en ai retenu deux leçons.
D’abord, celle que nos armées sont la démonstration vivante et sans cesse renouvelée que notre communauté nationale est attractive et qu’elle mérite d’être défendue. C’est le témoignage des 20.000 Français qui, reflétant toutes nos diversités, les rejoignent chaque année malgré les duretés de l’état militaire. Car il faut le rappeler, leur engagement peut exiger d’eux d’être prêts à tuer, d’ordonner de tuer, de mourir peut-être. La loi veille à ce qu’ils ne se soustraient pas au risque car il n’y a pas de droit de retrait pour un soldat qui exécute une mission et dont la mort peut être un prix légitime.
Leurs droits politiques et sociaux sont en outre restreints pour qu’ils ne forment jamais une faction. Des procédures opérationnelles, des normes juridiques, un état d’esprit, le sens du sacrifice : voilà ce qu’est la singularité militaire qui n’est ni une identité ni le cumul d’avantages catégoriels mais l’engagement total de certains pour la sécurité de tous les autres. C’est une responsabilité pour nous tous que de veiller à ce que cette singularité ne soit pas dénaturée et qu’elle permette toujours de disposer d’une force prête aux plus grands périls.
La seconde leçon a ravivé une conviction de longue date : nos armées ne peuvent rien sans l’adhésion ni la participation de l’ensemble des citoyens. Pour résister à l’ensauvagement du monde, dans une société malheureusement chaque jour davantage archipélisée et matérialiste, où donner sa vie pour une cause supérieure devient un impensé, chacun de nos concitoyens doit se sentir concerné par notre défense.
Consentement démocratique
D’abord parce qu’en République, il n’y a pas d’usage de la force sans consentement démocratique. Même notre dissuasion nucléaire n’est pleinement crédible et durable que si les citoyens en comprennent les enjeux et adhèrent à ses exigences, pour soutenir la détermination du président de la République à défendre les intérêts vitaux de la nation.
Ensuite, et surtout, parce que chaque citoyen a un rôle à jouer, même si, depuis la fin de la guerre froide et de la conscription, nous en avons été déshabitués. Comment ? En s’attachant à comprendre le monde et les opérations militaires que la France peut y conduire ; en transmettant le sens du collectif à ses proches comme à ses enfants ; en étant présent lorsque la nation est célébrée ; en s’engageant par exemple dans le monde associatif ou comme réserviste ; en n’oubliant pas que notre résilience nationale repose sur les résiliences individuelles. Chaque citoyen doit donc se sentir acteur de notre défense et même avoir conscience qu’il est une cible potentielle de nos compétiteurs stratégiques, dès à présent dans les champs immatériels (cyberespace, champ informationnel, etc).
Doublement du budget de la défense
Au-delà du doublement exceptionnel du budget de nos armées sur la période 2017-2030, prévu par deux lois de programmation militaire, cette implication de tous est indispensable pour que notre défense soit réellement nationale et que nos armées professionnalisées puissent nous protéger en s’appuyant sur la nation toute entière. Autrement dit, la défense nationale ne doit pas être la seule affaire des militaires, qui ne représentent que 1% de la population active, réservistes compris. Ainsi nous pourrons renouer avec ce qu’appelait de ses vœux dès 1901, Adolphe Messimy, qui fut officier, député, ministre de la guerre puis sénateur, en promouvant « la naissance d’un esprit nouveau […], qui pénètre chaque citoyen, conscient désormais qu’il est personnellement responsable de la défense ».
Célébrer nos militaires lors des fêtes de fin d’années c’est promouvoir tout cela. C’est aussi se rappeler que, même si notre société ne manque pas d’imperfections à corriger, notre projet collectif mérite qu’on le défende et que sa pérennité dépend de l’engagement personnel de chacun d’entre nous. C’est ainsi, davantage encore que par les promesses de l’État providence, que l’on fera pleinement nation. Mes chers compatriotes, hissons-nous, individuellement et collectivement, à la hauteur du moment.
Si les femmes sont institutionnellement présentes dans les armées françaises depuis 1909, il a fallu attendre 1981 et l’élection de François Mitterrand à la Présidence de la République pour qu’elles y trouvent une vraie place qui, aujourd’hui se pérennise. La récapitulation des textes, réalisée en 2006 par l’Observatoire de la Féminisation, permet de suivre les grandes étapes de leur accès à une institution traditionnellement masculine. Spécialiste d’histoire politique et militaire, l’auteur dresse un « état des lieux » en relatant, d’abord, la manière par laquelle le pouvoir politique, au cours des 40 dernières années, a imposé la féminisation au haut commandement ; ensuite, comment cette dernière a été progressivement réalisée, via des mesures en faveur de la mixité. Enfin, Martine Cuttier ne manque pas de souligner le ressenti des femmes militaires elles-mêmes. Elles sont d’ailleurs toujours plus nombreuses, désormais, à s’exprimer en ce sens.
Dans les sociétés humaines, le recours à la guerre revient à l’homme. La division sociale entre les sexes semble si naturelle que les normes sont intériorisées depuis l’enfance au sein des lieux de socialisation primaire : la famille et l’école. L’homme s’inscrit dans une domination symbolique par rapport à la femme, son opposée du point de vue morphologique, biologique et psychologique. La guerre est une activité « sexuée » des hommes, qui ne l’aiment pas car ils y meurent. Mais elle leur octroie la virilité, les fait accéder aux vertus : héroïsme, sens du sacrifice et de la discipline, patriotisme, courage, endurance, fraternité des armes. Le passage des jeunes hommes par la conscription servait de rite d’initiation pour entrer dans le monde des adultes.
La haute hiérarchie militaire est restée hostile à la présence féminine, par culture pour les générations n’ayant pas connu la mixité scolaire, par corporatisme car ce sont des métiers « entre hommes », et parce que le recrutement féminin accroît une concurrence déjà vive. Depuis quatre décennies, cette réalité a lentement évolué et la division sexuelle du travail social s’est lentement estompée laissant peu à peu place aux femmes.
LE VOLONTARISME POLITIQUE FACE AU HAUT COMMANDEMENT.
La question de l’intégration des femmes est restée cantonnée entre les états-majors et le pouvoir politique. Jusqu’en 1981, elle était considérée comme un pis-aller pour pallier les difficultés de recrutement. Or la gauche la regarde comme une volonté de promotion de la femme au titre de l’égalité républicaine. Elle a une approche sociétale jusqu’à imposer une révolution culturelle à l’armée, qui se place du point de vue de la préparation au combat, la mission principale des armées, la conscription ne concernant que les jeunes hommes. Le haut commandement résiste en refusant les postes de « combat de l’avant » dans les armes de mêlée, mais en les admettant, avec des quotas, dans les armes de soutien et d’appui.
Le cas de la Marine diffère. Lorsque le ministre Hernu décide d’expérimenter l’embarquement des femmes, cela « fit l’effet d’une bombe», ce fut « un véritable traumatisme psychologique. » Car naviguer constitue le cœur du métier de marin, la clé de compréhension des comportements, des attitudes, des traditions. Même si le confort s’améliore, les conditions de vie à bord sont usantes et expliquent la tenue à l’écart des femmes.
Chantal Desbordes (qui sera la première femme nommée amiral, sans « e ») propose au directeur du personnel d’ouvrir le dossier « féminisation » et de prendre l’initiative afin « de combattre l’image conservatrice, voire rétrograde de la Marine ». Et, en cas d’acceptation du plan, de le mener selon le rythme et les modalités de la Marine. Brevetée de l’École de guerre navale, apte à intégrer le « club » très fermé des futurs dirigeants de la Marine, elle a acquis une réelle crédibilité, et son chef l’écoute. En un an, un groupe mixte a bâti un dossier à partir d’une expérimentation qui a concerné 40 femmes embarquées sur des bateaux sans équipement spécifique.
En 1993, la mixité est appliquée pour la première fois selon des quotas sur des navires aménagés au gré des réparations. Ainsi la presque totalité des spécialités d’équipage et les concours de recrutement d’officiers à l’École navale sont ouverts sur la base d’un quota de 10%. Dans la continuité, une femme prend le commandement d’un bâtiment de surface, suivie de quelques autres « pachas » et six bâtiments ont des équipages mixtes. L’armée de l’Air, moins prisonnière des traditions, accorda rapidement une place aux femmes.
AVEC LA FIN DU SERVICE MILITAIRE.
Lorsque le président Jacques Chirac annonce la suspension de la conscription et la professionnalisation des armées, votées par un gouvernement de cohabitation, en 1997, 7,5 % des personnels d’active sont féminins. Véritable rupture pour l’armée suivant l’évolution de la société dont elle est le reflet, elle puise dans le vivier commun du marché de l’emploi où les femmes sont présentes dans tous les secteurs d’activité. Le décret du 16 février 1998 fait sauter tous les verrous en supprimant les quotas féminins de l’ensemble des statuts particuliers des différents corps d’officiers et de sous-officiers de carrière. Toute une série d’arrêtés lève les restrictions aux spécialités. Dans l’armée de l’Air, celui d’avril 1998 permet aux femmes de les atteindre toutes. Caroline Aigle est pilote de chasse dans un escadron de combat en 1999 et neuf femmes deviennent commandos de l’Air.
Caroline Aigle a été la première femme brevetée pilote de chasse en 1999. Elle était sur le point d’être sélectionnée comme astronaute en 2007 lorsqu’elle a été emportée par un cancer.
: Dans la Marine, en 1999, la restriction d’emploi dans les équipages d’avions embarqués est levée tout comme le volontariat à l’embarquement. En 2001, la filière fusilier-commando est ouverte. Dans l’armée de Terre, seule la Légion étrangère reste un bastion masculin. Dans la Gendarmerie, l’arrêté de novembre 1999 permet d’admettre des femmes dans la Garde Républicaine et au GIGN. Mesure symbolique, en 2000, des femmes embarquent sur le PA Charles-de-Gaulle et une femme pilote est qualifiée pour l’appontage. L’arrêté de décembre 2002 maintient la restriction d’emploi dans la Gendarmerie mobile et les sous-marins jusqu’à ce que les Barracuda de dernière génération, livrés à partir de 2018, soient équipés de sanitaires séparés.
Quant aux épreuves sportives communes aux concours d’entrée aux grandes écoles de recrutement d’officiers, l’arrêté de décembre 1998 rappelle que « les épreuves sportives sont identiques pour les hommes et pour les femmes, mais font l’objet d’une cotation à l’aide de barèmes spécifiques à chacun des deux sexes ».
En 2002, alors que la professionnalisation s’organise, le président Chirac désigne Michèle Alliot-Marie à la fonction de ministre de la Défense. Elle symbolise la féminisation de l’institution à une époque où la force physique cède la place à la maîtrise de la technologie. Les armées françaises occupent alors la seconde place, en Europe, avant la Grande-Bretagne et les Pays-Bas, avec 8,5 % de femmes servant en qualité d’officiers, de sous-officiers et d’engagées.
Jusqu’à une date récente, lorsque l’on évoquait la parité, les réticences à la féminisation restaient liées à la culture d’une institution où le modèle du leader était fondé sur une conception charismatique du chef, quand la définition du commandement évoluait vers le « management ». Ensuite, la présence féminine accroît la concurrence vers les fonctions de commandement dont le nombre diminue, à cause de la professionnalisation et des réductions budgétaires imposées par les LPM. Un lieutenant-colonel ne cachait pas son amertume de ne pas avoir obtenu un commandement régimentaire dans son arme des Transmissions octroyé à une femme. Elle eut certes un commandement mais particulier, car sa mission fut de dissoudre le 18e RT de Caen. Son temps de commandement dura un an et non deux, à l’issue duquel elle plia le drapeau et ferma la boutique.
LA FEMME MILITAIRE, OBJET D’ÉTUDES.
À l’orée des années 2000, la féminisation constitue un sujet de réflexion. Que d’écrits, de colloques, de conférences, de rapports du C2SD, de blogs, de numéros des Champs de Mars jusqu’à une thèse ! En 2011, le numéro 17 d’Inflexions porte sur Hommes et femmes, frères d’armes ? L’épreuve de la mixité. Sous-titre révélateur. En août 2013, l’hôtel de Brienne inaugure l’exposition Femmes de la défense, présentée ensuite en province. Et lorsqu’en 2012, le général Antoine Windeck prend le commandement des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan, il se montre « soucieux d’améliorer le sort des élèves-filles », que « la grande école du commandement de l’armée de Terre, maison-mère des officiers, se positionne sur la question des femmes », car l’École spéciale militaire (ESM de Saint-Cyr) est considérée comme un foyer misogyne. Claude Weber, professeur de sociologie répond à la demande du général en organisant un colloque interdisciplinaire, en novembre 2013.
Le colonel Valérie Morcel, lors d’une prise d’armes à Haguenau (Photo Franck Kobi/DNA)
; Admise en 1995 dans une promotion de 173 élèves-officiers dont 4 filles, Valérie Morcel se souvient des relations difficiles avec certains garçons, des « remarques désobligeantes », du « mépris », du « sexisme dont elle a pu être victime. » Quand on nous traitait de « grosses », c’était « encore gentil ». En revanche, lorsqu’en 2019, le lieutenant-colonel Catherine Busch commande le 1er bataillon de France (3e année de l’ESM), les quinze filles de la promotion de 140 élèves-officiers sont bien intégrées. Le temps a assoupli les comportements. Mais revenons au colloque où une contributrice s’interroge : « Le soldat a-t-il un sexe ? » citant d’entrée la formule du général de Lattre de Tassigny : «Je ne veux pas savoir s’il y a des femmes dans la division, pour moi, il n’y a que des soldats. » En écho, lorsqu’en juin 2018 le colonel Morcel prend le commandement du 54e RT d’Haguenau, elle est agacée que l’on écrive chef de corps avec « ffe » car elle considère qu’ « un chef, c’est un chef. Un colonel, un colonel. C’est une fonction». La féminisation des titres est « très dévalorisante » et une manière de ridiculiser les femmes militaires.
En 2011 et 2012, le Haut comité d’évaluation de la condition militaire traite le sujet dans deux rapports et décide en 2013 de consacrer un numéro thématique aux Femmes dans les forces armées françaises. De l’égalité juridique à l’égalité professionnelle. Il s’appuie sur le Livre blanc et affirme que « la place des femmes dans les forces armées n’est plus un problème ni même une question ; leur rôle est désormais reconnu. La situation n’est pas pour autant stabilisée et des évolutions sont encore nécessaires. » Réaliste, le Haut comité avance que les dispositions applicables à la société civile ne peuvent être calquées telles quelles du fait de la mission des armées. Et si l’égalité juridique avance dans la société, l’égalité professionnelle est en devenir. Pour la réussir, il rappelle les limites des comparaisons avec la société. L’évolution vers l’égalité professionnelle ne pouvant se conduire qu’avec l’adhésion du personnel et correspondre aux aspirations personnelles des militaires et surtout des femmes.
En 2014, la parution médiatisée du livre de Marine Baron La guerre invisible, qui dénonce les violences physiques et morales faites aux femmes militaires, fit l’effet d’une bombe à tel point que le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian lança une enquête nationale interne, annonça des mesures en leur faveur avant de créer, en avril, la cellule Thémis, organisme central, interarmées, interservices. En 2016, afin de contrer les critiques sur les réticences à les promouvoir et les rendre plus visibles dans les campagnes de recrutement, le ministre préface un ouvrage de Jean-Marc Tanguy, L’armée au féminin, où il rappelle que la « mixité est une conquête, accomplie dans le temps long de l’histoire des armées », qu’elle est une réalité car « les femmes de la Défense servent désormais dans presque tous les domaines jusque sur les théâtres », ce que le livre montre par des portraits et des témoignages.
En 2019, la ministre des Armées Florence Parly, qui est très déterminée, publie le Plan Mixité. Les femmes représentent alors 15,5 % du total des militaires. Elles sont 30 % au secrétariat général pour l’Administration (SGA), 23 % dans l’armée de l’Air, 14 % dans la Marine et 10 % dans l’armée de Terre.
Elles sont 58 % (dont un très gros tiers médecin) dans le service de santé (SSA), commandé par une femme, le médecin général Maryline Gygax-Généro, 40 % dans les postes de gestion, de soutien et de relations humaines, et 4 % à l’opérationnel. Par catégories, elles représentent 15 % des officiers, 18 % des sous-officiers et 13 % des militaires du rang. En 2022, 51 femmes sont officiers généraux (hors contrôle général), elles étaient 30 en 2016.
Le Plan a été conçu en concertation avec les Armées, la DICOD, l’association Avec les femmes de la défense et les corps d’inspection et de contrôle. Il s’est accompagné de consultations sous forme d’entretiens individuels, d’échanges collectifs, de tables rondes ayant concerné toutes les catégories, les directions, les services mais aussi les Conseils de la fonction militaire. Il a été présenté au Conseil supérieur de la fonction militaire le 23 janvier 2019.
Y ALLER, Y RESTER, Y ÉVOLUER.
Ce plan mixité s’appuie sur trois axes, « recruter, fidéliser, valoriser », déclinés en 22 mesures, fruit du travail du contre-amiral Anne de Mézieux, directrice auprès du DRH du ministère. Alors que seulement 8 % des femmes sont déployées en OPEX, son sous-titre, «la Mixité au service de la performance opérationnelle », n’est-il pas présomptueux ? Même question pour le très volontariste titre de la 1ère partie : « l’égalité femmes-hommes au ministère des Armées, un principe cardinal et une réalité quotidienne ».
Le dossier pour l’obtention du label « Égalité », déposé fin 2018, témoigne de l’engagement du ministère en faveur de l’égalité professionnelle. Constatant que depuis 2008 la proportion des femmes stagne entre les civiles (38 %) et les militaires (15,5 %), la ministre entendait prendre sa part de la volonté du président de la République, qui annonçait en novembre 2017 que l’égalité constituait « la grande cause nationale du quinquennat ».
Mais l’égalité des sexes doit-elle servir de finalité à une politique sociale ? Afin d’accroître les effectifs féminins, on recrute directement des femmes officiers en élargissant le recrutement sous contrat et sur les titres des grandes écoles. Pour éviter « l’évaporation des talents » comme le repli sur les métiers administratifs et de soutien, il est envisagé de modifier le Code de la défense pour intégrer les droits à l’avancement (dans la limite de cinq ans) en cas de congé parental ou de disponibilité pour élever un enfant. Y compris en prolongeant les créneaux d’accès aux temps de commandement et de responsabilité après absence pour raisons familiales. Il est prévu d’instituer un mentorat dans le but de fidéliser les militaires en les accompagnant mieux tout au long de leur carrière. Une gestion non pas dans les unités mais par des accompagnateurs situés hors hiérarchie. N’est-ce pas en contradiction avec le choix de privilégier les recrutements sous contrat ?
Photo Sirpa Terre
; La LMP 2019-2025 veille « à faciliter l’accès des femmes aux diplômes d’état-major et à l’École de guerre avec l’objectif de doubler la part des femmes parmi les officiers généraux d’ici 2025 ». En 2019, 7 % des officiers généraux sont des femmes. Ce taux s’explique par le recrutement et « l’évaporation des talents » au gré de la montée en grade car, rappelons-le, il faut une vingtaine d’années pour former un chef de corps. En 2018, parmi les 78 promus « colonel » au sein de l’armée de Terre, la seule femme était Valérie Morcel. « Forcément, cela a été un soulagement de me retrouver sur cette liste. C’est beaucoup de fierté et de pression. C’est un enjeu important dans le déroulement d’une carrière ». À l’été 2019, elle prend le commandement d’un régiment de transmissions et le colonel Catherine Busch, le 31e régiment du génie de Castelsarrasin. Et il faut 30 ans pour accéder aux étoiles après le passage par le CHEM.
Genre et compétence.
Le sujet des examens et des concours est abordé dans la troisième partie du Plan sous l’angle de la fidélisation, alors que les mesures visent à renforcer la féminisation du haut encadrement. Objectifs : 10 % de femmes parmi les lauréats de l’École de Guerre d’ici 2025, 10 % de femmes parmi les officiers généraux en 2022, et, on l’a déjà dit, doublement de la part des femmes parmi les officiers généraux d’ici 2025. L’établissement de tels quotas n’est-il pas injuste, voire discriminant ? N’est-ce pas une façon d’humilier les femmes triées pour leur genre et non leur compétence, tout en accroissant un ressentiment masculin ? Pour le colonel Valérie Morcel : « Le combat se gagne avant tout sur la compétence », le colonel Catherine Busch ne dit pas autre chose lorsque, prenant le commandement du 31e RG, elle déclare à la presse locale « Le commandement, ce n’est pas une affaire de genre. » Elles revendiquent leur promotion pour leurs compétences et se montrent le plus souvent hostiles aux quotas. Faut-il traiter l’émancipation des femmes de façon idéologique et en faire une affaire de chiffres ? Autant de questions posées.
Encore faut-il que la hiérarchie accepte que la femme fasse ses preuves et acquière des compétences. Le cas de cet adjudant-chef parachutiste illustre l’évolution des mentalités et des comportements en une génération. Au début des années 1990, sortant bien classée de Saint-Maixent, elle choisit l’infanterie parachutiste. Elle se retrouve comptable à la BOMAP alors qu’elle voulait être chef de groupe et partir en mission. Elle y parvient et, lorsqu’elle dépose son dossier pour être moniteur, le capitaine éclate de rire. Commence « un combat de longue haleine ». Elle sort 1ère à l’issue des tests, mais son « dossier passe toujours en dessous car il y a des priorités. » À l’ETAP, elle est « la 1ère de l’armée de Terre » et doit « faire plus pour faire ses preuves ». En 1997, enfin moniteur, elle se retrouve au 1er RTP avec la spécialité largage. Elle largue donc mais, un jour, un légionnaire du 2e REP refuse son contrôle avant le saut. Mal lui en a pris, il écope de 10 jours d’arrêts. Puis, en 2005, l’ETAP la mute au cercle-mess où elle retrouve sa spécialité première alors qu’elle veut aller dans les régiments où les moniteurs manquent. Quand elle demande à intégrer la brigade parachutiste, même refus. Alors elle passe les qualifications de chef largueur et, après avoir participé au Grand Raid de la Réunion puis au Marathon des Sables, son chef accepte « à condition qu’elle joue le rôle de vitrine » de l’unité. Elle gagne et gravit les échelons jusqu’à saisir l’opportunité d’intégrer le 1erRPIMa, où elle poursuit les qualifications pour la logistique et le saut à très grande hauteur sous oxygène.
Il y a quelques années, un communiqué du ministère de la Défense informait de la promotion d’une officière. La féminisation de ce nom était validée par le Conseil D’Etat, mais son usage ne semble pas entré dans les mœurs. Photo Bundeswher
La communication institutionnelle
Recruter, donner envie de s’engager, fidéliser en conciliant évolution professionnelle et vie privée, en mettant en valeur l’image féminine, c’est le job des communicants. Le PACharles-de- Gaulle partant en opération après deux ans de réparation, le JT de TF1 du 25 février 2019 présente des filles mangeant dans la bonne humeur, l’une montre sa couchette, l’autre est en passerelle au poste de commandement. Un esprit mal tourné pourrait conclure que l’équipage du PA est essentiellement féminin, alors qu’elles ne sont qu’une poignée. Sur FR3, le 20 mars, une publicité sur le recrutement dans l’armée de Terre n’affiche que des filles dans toute la diversité. Le magazine Enquête d’action diffusé sur W9 traite du stage d’instructeur commando du CNEC, à Montlouis. Sur les 25 stagiaires, l’accent est mis sur un lieutenant du 92e RI de Clermont-Ferrand et sur le sergent Christelle, venue de l’École de l’Air de Salon-de- Provence. Un homme et une femme pour l’équilibre, mais le reportage s’attarde sur le sergent qui réussit de justesse, classée avant-dernière mais quatrième femme à être allée au bout du stage. Présentée dans le Plan Mixité, elle est signalée comme la première femme de l’armée de l’Air à avoir obtenu cette qualification sans préciser son rang.
L’on aura compris que, dans chacune des armées, la communication sur le recrutement s’aligne sur une gestion des Relations Humaines très politique. Les éléments de langage traduisant la volonté politique semblent oublier que l’engagement militaire doit répondre à une vocation, et accepter que le métier militaire puisse être plus attirant pour les hommes que pour les femmes, tout comme la dimension « combat » attirer moins les femmes.
L’obsession ministérielle se traduit parfois de façon étonnante. Ainsi, la secrétaire d’État Geneviève Darrieussecq, en visite à l’ETAP à Pau, demande à son commandant l’effectif des militaires féminines. Surpris, il répond selon l’usage, comme il avait entendu le chef d’état-major de l’armée de Terre le faire, en indiquant le nombre d’officiers, sous-officiers et militaires du rang. Une réponse qui la mécontenta.
La ministre veut un treillis pour femme enceinte, ce à quoi s’opposent les femmes. Beaucoup considèrent qu’il faut cesser de mettre des femmes partout comme dans le civil et, si elles sont d’accord pour lisser les tests physiques, ce qui revient à baisser les niveaux exigés pour les hommes et à augmenter ceux pour les femmes, elles considèrent que l’évaluation de la capacité opérationnelle doit être identique. Pour certaines, la ministre crée un fossé, alors que la mixité doit harmoniser les relations hommes/femmes. D’ailleurs la feuille Mixité demandée par l’Inspection de l’armée de Terre a montré que les idées des groupes de travail allaient dans le sens CEMAT, et pas du tout dans celui de la ministre.
Dans l’esprit de la ministre, le Plan Mixité visait à débloquer les verrous empêchant les femmes et particulièrement les officiers de poursuivre leur carrière. Il s’appuyait sur le Plan Famille de 2017 avec des mesures en faveur des femmes et des jeunes parents, afin de mieux concilier carrière et vie personnelle, dont la maternité.
(*) Martine CUTTIER.Docteur en histoire contemporaine, spécialiste des relations internationales et des politiques de puissance avec projection de forces. Elle a beaucoup travaillé sur les questions de sociologie militaire et les relations entre forces occidentales projetées et populations des pays considérés, notamment dans les pays africains en faisant le distinguo entre Français, Britanniques, d’une part, et Américains d’autre part.
Solde et salaire sont deux choses différentes. Si les militaires perçoivent une solde, c’est pour payer le prix du sang, différenciant leurs activités des autres activités rémunérées.
Les militaires (incluant les gendarmes) ne perçoivent pas un salaire mais une solde. Si le salaire est le prix du travail, depuis Napoléon la solde est le prix du sang.
Un léger malentendu…
Un militaire perçoit une solde non pour produire un bien ou rendre un service marchand, mais pour se préparer à défendre la Nation, y compris par la violence et au péril de sa vie, en obéissant aux ordres donnés par ses représentants légitimes.
Légalement, un militaire n’a pas d’horaires de travail (dans la pratique quotidienne, des horaires ont été calqués sur ceux du monde civil). Un chef militaire peut ordonner jour et nuit, 365 jours par an, des actions dangereuses pour la vie de ses subordonnés (et pour la sienne) dans le cadre de la mission qui lui est confiée.
En revanche, un chef d’entreprise peut aller en prison s’il met sciemment en danger la vie de ses salariés.
Des élèves-officiers britanniques avaient été interrogés pour savoir, selon eux, quel métier civil se rapprocherait le plus de leur future situation de chef militaire. Beaucoup ont répondu : « chef d’entreprise »…
Un chef militaire n’est pas un chef d’entreprise !
D’abord, un chef d’entreprise doit gagner l’argent, ou l’emprunter, pour investir, payer les salaires et, éventuellement, engranger des bénéfices. Le militaire, lui, ne fera jamais fortune mais il est régulièrement payé par l’Etat, et il n’achète pas le matériel qu’il utilise.
Ensuite, les militaires ont le pouvoir, et même parfois le devoir, de tuer au nom de la Nation qui l’ordonne en lui confiant une mission. Ils ne sont pas seulement des gestionnaires de moyens alloués par la Nation ou des « managers » de leurs subordonnés.
La communication des armées a elle-même contribué à rendre ambigüe cette perception de « l’état militaire ». Des campagnes de recrutement ont été centrées sur le monde civil (apprendre un métier, se consacrer à des actions humanitaires, faire du sport,…). Elles étaient certes utiles pour recruter massivement, mais ces « publicités » étaient en décalage avec les rudes réalités des opérations extérieures.
La préparation au combat n’est pas seulement un apprentissage technique, ni un simple entraînement sportif pour se former physiquement et mentalement, c’est surtout un engagement personnel jusqu’au « sacrifice suprême » au service de son pays et de la défense de ses valeurs (démocratie, liberté,…).
Les militaires sont destinés au combat
Et le combat sort du monde ordinaire, il est « extraordinaire » au sens littéral. Il porte ses propres règles, différentes de celles qui régissent l’état de paix. Il bouleverse les circonstances habituelles, les perceptions, les réactions et, in fine, l’être même.
Au combat, il faut faire face à l’horreur et surmonter la peur. La proximité avec le danger et la mort agit comme un révélateur. Des hommes et des femmes ordinaires ont soudain des comportements extraordinaires pour défendre des intérêts aux contours parfois flous. Ils acceptent des efforts « hors normes » pour affronter collectivement une réalité violente loin du monde individualiste et hédoniste habituel.
Les militaires répondent aussi à des impératifs personnels : la soif de découverte, l’envie d’aventure, d’action, de se dépasser, le rejet d’une société aseptisée, et le besoin d’être intégré dans un groupe humain rendu solidaire par des épreuves partagées.
C’est souvent principalement pour ces raisons qu’ils acceptent de s’engager dans des combats difficiles, avec des moyens parfois rustiques, et de souffrir en silence.
Les médias communiquent volontiers sur un mode compassionnel et sont promptes à dénigrer l’Armée si un soldat se conduit mal, mais ils « oublient » parfois (souvent ?) d’honorer ces nombreux jeunes Français qui incarnent aussi des vertus de calme, d’effort, de volonté, et de courage.
Le soldat de la Paix
L’ère sympathique, mais quelque peu utopique, du « soldat de la paix » est maintenant dépassée.
Certes, il œuvre pour la paix mais sous la pression des évolutions géopolitiques, le mot guerre n’est plus tabou. La population française redécouvre que des crises et des guerres existent toujours partout dans le monde, provoquant des ruines, des blessés et des morts.
Paradoxalement, malgré cette prise de conscience, les moyens militaires de la France en hommes et en matériels ont diminué ces dernières années. Nos responsables politiques, parfois aveuglés par notre « supériorité technologique », parfois virtuelle, imaginent que les conflits vont s’apaiser d’eux-mêmes, comme par miracle.
Un pays qui oublie la finalité de ses armées et les réalités du combat est condamné à se perdre. Certains espèrent que « d’autres », parfois méprisés, iront spontanément s’exposer à leur place pour faire face au danger lorsqu’il surgira. Mais combien « d’enfants de la Patrie » accepteront avec entrain de se lever et de mettre leur vie en péril, sans y être préparés, quand nos intérêts et nos libertés seront menacés ?
Négliger les valeurs du combattant face à des adversaires de la démocratie qui exaltent à l’extrême des valeurs guerrières sur fond d’idéologie (religieuse ou non) crée un décalage dangereux. « Contre nous (les démocrates), l’étendard sanglant de la tyrannie est levé ».
Dans un monde qui n’a jamais cessé d’être turbulent, voire violent, les critères de discipline, d’abnégation et de dévouement font la force du militaire. Ces valeurs constituent un modèle de plus en plus prisé par une société, notamment des jeunes, en quête de repères.
L’Etat verse une solde aux militaires pour accepter sur ordre de verser leur sang, et aussi pour assumer le sacrifice ultime des autres, pour la défense des intérêts de la Nation.
Sur les canons du roi Louis XIV était gravée la locution latine « Ultima ratio regum » : le dernier argument du roi.
Panique aux étages supérieurs des rédactions françaises : « Une petite musique inquiétante se répand à travers le monde, s’alarme l’éditorialiste du Figaro Philippe Gélie, celle d’une défaite inéluctable de l’Ukraine » (8 décembre 2023). Après l’échec de la contre-offensive, l’attention internationale se détourne vers Gaza et les Occidentaux mégotent sur l’aide militaire apportée à Kiev. « Toute diminution de l’aide à l’Ukraine serait un drame », prévient un titre de Libération (14 décembre) tandis que France Inter interroge Bernard-Henri Lévy : « Comment il va Volodymyr Zelensky ? Vous le voyez régulièrement. » Simultanément, Le Monde (14 décembre) met en garde contre « la mauvaise option de la faiblesse » et décrit le président ukrainien « le visage tendu, le regard presque suppliant » plaidant « désespérément » sa cause.
Même LCI, la chaîne de propagande ukrainienne en langue française et en continu, peine à remonter le moral. « Pour nous, c’est effrayant, admet le général Vincent Desportes ;on avait parié sur une descente aux enfers de la Russie, et c’est tout le contraire » (10 décembre). Le journaliste Gallagher Fenwick admoneste les chancelleries qui chancelleraient : « Tout ce que vous économisez aujourd’hui en dollars, vous le paierez demain en hommes. (…) Et je ne vois pas ce qui empêcherait Vladimir Poutine de venir lécher les frontières de l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique nord] » (LCI, 9 décembre). « Cette déprime d’automne s’explique d’abord par un effet “gueule de bois”, reconnaît Jean-Dominique Merchet dans L’Opinion (11 décembre). Au printemps, Ukrainiens et Occidentaux s’étaient laissé enivrer par l’idée d’une victoire militaire rapide et d’un effondrement russe dès l’été. » Il avait lui-même tété goulûment ce flacon en n’excluant pas il y a quelques mois que l’Ukraine puisse « reprendre la totalité de son territoire, y compris la Crimée » (24-25 février).
Or une longue enquête publiée par le Washington Post le 4 décembre dernier vient d’établir que la bérézina ukrainienne est aussi celle des dirigeants occidentaux, éperonnés par les éditorialistes va-t-en-guerre. On savait que les armes, l’entraînement, le renseignement provenaient du Pentagone. Mais on ignorait que les plans de la contre-offensive avaient été élaborés au cours de « huit exercices de simulation miniatures » dans une base américaine en Allemagne, en compagnie de militaires britanniques et ukrainiens : « Le général Mark A. Milley, alors chef d’état-major interarmées des États-Unis, le colonel-général Oleksandr Syrsky, commandant des forces terrestres ukrainiennes, ont assisté à plusieurs des simulations. » M. Milley avait même prodigué d’astucieux conseils aux forces spéciales envoyées derrière les lignes ennemies : « Aucun Russe ne devrait s’endormir sans s’inquiéter d’avoir la gorge tranchée pendant la nuit. »
Les « alliés » lancent leur opération le 8 juin 2023. Dès le 12, face à la résistance russe, « des mois de planification avec les États-Unis doivent être mis au panier et la contre-offensive, déjà retardée, qui se fixait pour objectif d’atteindre la mer d’Azov avant trois mois, marque un arrêt quasi complet ». Ainsi, dès la deuxième semaine de juin, des analystes bien informés savaient l’affaire compromise. Mais à un moment où, selon le chroniqueur humoristique de France Inter Matthieu Noël, le spécialiste militaire « Pierre Servent était comme moulé dans le siège invité de ce studio », les auditeurs de la radio publique, eux, restaient confiants dans l’issue que cet amoureux de l’OTAN avait prophétisée : « la dislocation de l’outil militaire russe » (France Info, 24 février) ; « le pouvoir poutinien très sérieusement fragilisé » (France Inter, 26 juin). Début novembre, quand le général ukrainien Valery Zaloujny admet lui-même « l’impasse » de son armée, Servent s’emporte : « La logique de sa déclaration, c’est la démission. En temps de guerre, si vous dites ça à vos soldats, vous les découragez » (LCI, 2 novembre).
« On s’était pris à y croire, reconnaît Juliette Bénabent, grand reporter à Télérama (13 décembre), sanctions, condamnation quasi unanime de Vladimir Poutine, aides inédites au pays agressé… Une victoire de l’Ukraine envahie par l’ogre russe, d’abord inimaginable, a un temps paru possible. Près de deux ans plus tard, l’inquiétude remonte en flèche. » Le journaliste vedette de France Culture Thomas Cluzel avait dénoncé en Ukraine « une véritable boucherie au cœur même de l’Europe », « le réveil du spectre de la guerre d’extermination par la faim », « la progression des forces de l’envahisseur à coups de bombardements destructeurs ». Une autre « gueule de bois » s’annonce. Car ce sont les massacres israéliens à Gaza que Cluzel décrit à présent : « La situation est apocalyptique. L’enclave compterait davantage de morts civils que l’Ukraine en deux années de guerre » (13 décembre).
Algerie: Visite du General de Gaulle. Suite aux manifestations reclamant le maintient de l’Algerie dans le giron de la France et aux sollications des generaux, le General de gaulle se rend en Algerie le 4 juin 1958. C’est au cours de ce voyage qu’il s’adresse a la population en lancant, depuis le balcon du Gouvernement General, la celebre phrase « Je vous ai compris ».
par Jean-Baptiste Noé – Revue Conflits – publié le 22 décembre 2023
Paru en 2012, l’ouvrage de Christophe Dutrône La Victoire taboue reste d’une grande actualité pour comprendre la guerre en Algérie et la resituer dans le contexte du retour de la guerre au Proche-Orient.
En Algérie, il n’y a pas que la victoire qui soit taboue. Évoquer cette période, analyser ses enjeux militaires et politiques demeure difficile. L’incompréhension entre le général de Gaulle et les partisans de l’Algérie française est une véritable faille anthropologique. Les deux camps ont une vision totalement différente de la place de la France dans le monde, de l’organisation des sociétés et de la viabilité de l’Empire. Deux visions différentes qui ne peuvent ni cohabiter ni trouver de point d’entente.
Dans son ouvrage, Christophe Dutrône revient sur la tactique mise en place par l’armée française pour démanteler le FLN et reprendre le contrôle du terrain. Mais une tactique qui ne peut s’inscrire que dans un projet politique et celui de de Gaulle était de quitter le pays et d’opérer un grand dégagement. Là réside l’une des incompréhensions majeures. Pour les partisans de l’Algérie française, il fallait gagner pour rester en Algérie ; pour de Gaulle, il fallait gagner pour pouvoir partir. Le désengagement algérien, vu comme une défaite pour certains, est au contraire une victoire pour d’autres. Entre les deux camps, l’incompréhension est totale. La différence de perception à l’origine du conflit engendre une différence d’interprétation sur le déroulement de la guerre et son achèvement.
Analyse des massacres conduits par le FLN, de la terreur instillée dans les campagnes et les villes pour détruire les réseaux algériens non affiliés au FLN, étude de l’évolution de la tactique de l’armée française, du développement économique avec les Sections administratives spécialisées (SAS) au ratissage d’Alger par les parachutistes, la guerre en Algérie a connu de nombreuses évolutions depuis son déclenchement en 1954. L’auteur montre aussi comment ce conflit s’inscrit dans un cadre plus large et dans le contexte de plusieurs défaites subies par l’armée française, qui ont pesé sur la morale des troupes et la conscience militaire des régiments. Il y a d’une part la défaite en Indochine et d’autre part l’échec de l’opération de Suez. Même si la majorité des troupes engagées en Algérie n’ont connu ni l’une ni l’autre, ces échecs ont pesé comme un surmoi militaire à ne plus revivre.
Débarrassé de la tension mémorielle, il est urgent de se replonger dans la guerre d’Algérie pour l’étudier du strict point de vue militaire, tactique et stratégique. La stratégie de guérilla, que l’on appelle désormais du nom plus scientifique, mais non moins faux, de « guerre asymétrique », est revenue au premier plan. La stratégie de la terreur opérée par le Hamas a bien des éléments en commun avec celle du FLN. Les tensions civiles qui secouent la France et bon nombre de pays d’Europe trouvent des échos dans les conflits entre populations arabes et européennes durant la guerre d’Algérie. Ce n’est pas une guerre ancienne ou lointaine, ce n’est pas une guerre à ranger au rayon des vieilleries et des « guerres coloniales ». La guerre en Algérie, par sa confrontation anthropologique, par sa dimension politique et religieuse, par ses combats urbains et moraux, est la prémisse de bien des guerres qui sévissent aujourd’hui.
L’ouvrage de Christophe Dutrône est une synthèse brève. Il pourrait être développé, complété, augmenté. Mais son atout est justement d’être une synthèse, c’est-à-dire de donner les idées principales et d’aller à l’essentiel. Onze ans après sa parution, il demeure une lecture indispensable pour comprendre les évolutions de la guerre au cours des cinquante dernières années et surtout pour comprendre que la guerre ce n’est pas l’affrontement des armes, mais l’affrontement des volontés et des visions ; les armes utilisées n’étant que les moyens au service de la volonté et de la vision. La Victoire taboue ouvre des champs d’études, que l’analyse des conflits doit désormais labourer.
L’Algérie fait tout pour limiter la liberté religieuse des chrétiens, croyant ainsi préserver son identité nationale qu’elle veut islamique. Le 27 novembre 2023, le vice-président de l’Église protestante d’Algérie a été condamné en appel à un an de prison et 100 000 dinars d’amende pour avoir célébré un culte non autorisé, dans un édifice non permis à cet effet. Malgré la multiplication arbitraire des emprisonnements de chrétiens et des fermetures d’églises, la communauté évangélique autochtone se développe.
En Algérie, le développement d’une communauté évangélique autochtone, forte d’environ 100 000 croyants aujourd’hui, inquiète les autorités depuis les années 2000. L’Église protestante d’Algérie (EPA) regroupe 47 églises dont la plupart se trouvent en Kabylie. Les autorités se méfient des chrétiens qu’elles amalgament facilement aux autonomistes de « cette région marquée par un militantisme berbériste historiquement opposé au pouvoir central »,selon la chercheure Fatiha Kaouès.
En réaction aux nombreuses conversions, l’Algérie a pris une succession de mesures liberticides aux finalités essentiellement antichrétiennes. « Le gouvernement considère le christianisme comme un danger pour l’identité islamique algérienne et tente par tous les moyens de réglementer l’Église pour la réduire à néant », explique International Christian Concern, dans son rapport 2023. Portes Ouvertes classe l’Algérie 19e dans son index mondial de persécution des chrétiens 2023.
Bouabdellah Ghlamallah, alors ministre des Affaires religieuses et des Wakfs, déclarait en février 2010 que « personne ne veut qu’il y ait des minorités religieuses en Algérie, car cela risque d’être un prétexte pour les puissances étrangères de s’ingérer dans les affaires intérieures du pays sous couvert de protection des droits des minorités ». Résultat : l’Algérie figure depuis 2021 sur la liste des pays à surveiller de près de la Commission américaine sur la liberté religieuse internationale (USCIRF) « pour avoir commis de graves violations de la liberté de religion ».
L’interdiction d’« ébranler la foi d’un musulman »
Depuis l’ordonnance du 28 février 2006 fixant les conditions et règles d’exercice des cultes autres que musulmans, il est interdit de « convertir un musulman à une autre religion » ou d’« ébranler la foi d’un musulman» (article 11). Ainsi, en janvier 2021, Mohammed Derrab est condamné à 18 mois de prison pour avoir prêché en dehors de son église fermée par les autorités et donné une bible à un auditeur.
De même, le pasteur et libraire Rachid Seighir ainsi que son assistant Nouh Hamimi ont été condamnés en appel le 6 juin 2021 à un an de prison avec sursis et une amende de 200 000 dinars, parce qu’ils avaient distribué des ouvrages chrétiens dans leur librairie. Le Centre européen pour le droit et la justice (ECLJ) avait déjà déploré le premier verdict, le 27 février 2021.
L’article 144 bis 2 du Code pénal algérien punit quant à lui « quiconque offense le prophète et les envoyés de Dieu ou dénigre le dogme ou les préceptes de l’islam ». Hamid Soudad, chrétien converti, est ainsi condamné en janvier 2021 à la peine maximale de cinq ans de prison pour avoir publié sur Facebook une caricature du prophète de l’islam. Il est finalement gracié en juillet 2023.
La sanction touche aussi les musulmans, comme l’islamologue Saïd Djebelkhir, condamné en avril 2021 à trois ans de prison pour avoir dit que certaines pratiques musulmanes seraient antérieures à l’islam et d’origine païenne. Grâce à une mobilisation internationale à laquelle l’ECLJ a participé, Saïd Djabelkhir a été relaxé par la Cour d’appel d’Alger, le 1er février 2023.
Toutes ces condamnations s’inscrivent dans la suite logique de la suppression de la liberté de conscience de la nouvelle Constitution algérienne de 2020. Certes, l’article 51 dispose que « la liberté d’opinion est inviolable » et que « la liberté d’exercice des cultes est garantie, elle s’exerce dans le respect de la loi ». Mais ces libertés ne signifient pas « la garantie de la liberté de conscience qui est le droit de croire ou de ne pas croire et de changer sa religion », selon l’islamologue Razika Adnani.
La multiplication des fermetures d’églises
Le 2 juin 2021, l’église du pasteur Rachid Seighir ainsi que deux autres églises sont fermées, pour « non-conformité aux lois en vigueur ». L’ordonnance de 2006 impose en effet le recensement des édifices destinés à l’exercice du culte (article 5) et le contrôle strict de la création, l’agrément et le fonctionnement des associations à caractère religieux (article 6). Toutefois, les églises ont dû recommencer du début toutes leurs procédures du fait de la nouvelle loi du 12 janvier 2012 relative aux associations.
Cette loi permet aux autorités algériennes de refuser arbitrairement d’inscrire une association si elles décident que l’objet et les buts de ses activités sont contraires aux « constantes et aux valeurs nationales ainsi qu’à l’ordre public, aux bonnes mœurs et aux dispositions des lois et règlements en vigueur » en Algérie (article 2).
Selon Human Rights Watch, cette loi plonge les associations dans un « vide juridique » et limite « leur capacité à recevoir des fonds étrangers ou à tenir des réunions publiques ». Ainsi, « les associations qui tentent de s’inscrire se perdent dans un labyrinthe bureaucratique, incapables de déposer leurs demandes et parfois obligées de travailler en marge de la loi ».
En bout de chaine, « ces restrictions ont, à leur tour, entraîné des poursuites pénales contre les membres de ces associations sous prétexte d’avoir convoqué et pratiqué des rituels religieux dans des lieux de culte non autorisés », regrette le Rapporteur spécial de l’ONU sur les droits à la liberté de réunion pacifique et à la liberté d’association, après sa visite officielle en Algérie en septembre 2023.
Dernièrement, le 27 novembre 2023, le vice-président de l’Église protestante d’Algérie, le pasteur Youssef Ourahmane, a été condamné en appel à un an de prison et 100 000 dinars d’amende pour avoir célébré un culte non autorisé, dans un édifice non permis à cet effet. En mars 2023, il avait supervisé quelques familles chrétiennes en vacances dans un complexe paroissial qui abritait une chapelle fermée par les autorités.
Par ailleurs, les églises fermées lors du Covid-19 n’ont toujours pas été réouvertes. À ce jour, 43 des 47 églises de l’EPA ne peuvent plus se rassembler. La plupart des chrétiens se réunissent dans des maisons afin de se protéger. La menace pèse aussi sur l’Église catholique, qui a subi en septembre 2022 la fermeture de Caritas, son service humanitaire déployé depuis 60 ans.
Le double standard de l’Algérie contre les chrétiens
Dans son rapport 2023, l’USCIRF dénonce un « double standard des autorités algériennes spécifiquement contre l’EPA ». En effet, à la suite de l’arrestation en novembre 2021 de son président, le pasteur Salaheddine Chalah, la justice algérienne a condamné le pasteur en tant qu’« ecclésiastique », alors qu’elle refuse d’enregistrer l’EPA en tant qu’organisation religieuse.
Lors de l’examen périodique universel de l’Algérie par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies en novembre 2022, des parties prenantes comme l’ECLJ se sont inquiétées de l’ampleur des mesures antichrétiennes. Le Représentant permanent de l’Algérie auprès des Nations Unies à Genève de répondre cyniquement : « l’islam, qui est la religion de plus de 90 % de la population algérienne, n’en reste pas moins une religion encadrée : il faut des autorisations pour tout ce qui a trait à la construction et à l’ouverture d’une mosquée, ainsi qu’à la collecte de l’argent à cette fin ; et il faut aussi être formé pour prêcher dans une mosquée. Or, ce qui vaut pour l’islam, vaut pour toutes les autres religions présentes en Algérie. De ce fait, il n’est pas juste de parler de discrimination religieuse en Algérie ».
« Bien que la liberté de culte et de religion soit inscrite dans la nouvelle Constitution », le Haut-Commissaire aux droits de l’Homme se dit préoccupé par « les discriminations contre les minorités religieuses et la fermeture des lieux de culte non-musulman ». Sa préoccupation doit se transformer en action. Depuis janvier 2023, l’Algérie fait partie des 47 membres du Conseil des droits de l’homme. De plus, à partir de janvier 2024, l’Algérie rejoindra pour deux ans le Conseil de sécurité en tant que membre non permanent. La Rapporteuse spéciale sur la liberté de religion ou de conviction, Mme Nazila Ghanea, doit en profiter pour réaliser une visite officielle en Algérie, alors que la précédente remonte à septembre 2002.
« L’Ukraine et le soutien occidental : Une solidarité stratégique essentielle » (Lettre de l’ASAF – Décembre 2023)
L’assistance militaire occidentale à l’Ukraine a pris plusieurs formes. Les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, et d’autres pays d’Europe ont fourni des armes défensives et offensives, y compris des missiles antichars, des systèmes de défense aérienne, et des drones. …
Depuis l’éclatement du conflit en Ukraine en 2014, le soutien occidental à ce pays charnière est devenu un sujet de première importance sur la scène internationale. Ce soutien s’est intensifié en 2022, lorsque l’Ukraine a fait face à une invasion militaire à grande échelle. Les nations occidentales, principalement les États-Unis et les membres de l’Union européenne, ont réagi en fournissant une aide militaire, économique et diplomatique sans précédent à ce pays agressé, soulignant leur engagement envers les principes de souveraineté nationale et d’intégrité territoriale.
L’assistance militaire occidentale à l’Ukraine a pris plusieurs formes. Les États-Unis, le Royaume-Uni, le Canada, et d’autres pays d’Europe ont fourni des armes défensives et offensives, y compris des missiles antichars, des systèmes de défense aérienne, et des drones. En outre, l’entraînement des forces ukrainiennes par des instructeurs militaires occidentaux a renforcé les capacités de défense des forces armées ukrainiennes. Cette aide militaire a été cruciale pour permettre à l’Ukraine de résister et de repousser les forces adverses. Mais, trop contraignante, elle n’a pas permis une contre-offensive décisive.
Sur le plan économique, l’Occident a également joué un rôle clé en soutenant l’économie ukrainienne, gravement affectée par le conflit. Des sanctions économiques sévères ont été imposées à la Russie dans le but de diminuer sa capacité à financer l’effort de guerre. Parallèlement, des milliards de dollars d’aide financière ont été alloués à l’Ukraine pour stabiliser sa monnaie, soutenir son budget d’État, et aider à la reconstruction des infrastructures détruites par les combats.
Le soutien diplomatique occidental à l’Ukraine s’est manifesté par une condamnation unanime de l’agression et par le renforcement des liens politiques avec Kiev. Les pays occidentaux ont travaillé ensemble pour isoler diplomatiquement l’agresseur sur la scène internationale, en cherchant à maintenir une pression constante par le biais de forums internationaux tels que les Nations Unies et l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE).
Cependant, ce soutien occidental n’est pas sans complexité ni controverse. Il soulève des questions sur l’équilibre entre l’aide à un pays souverain et le risque d’escalade du conflit. Certains critiques craignent que l’augmentation de l’aide militaire ne conduise à une confrontation directe entre les puissances nucléaires, tandis que d’autres soulignent l’importance de défendre les principes démocratiques et le droit international.
En outre, le soutien occidental à l’Ukraine a des implications pour l’architecture de sécurité européenne. Il a renforcé la cohésion au sein de l’OTAN et a poussé certains pays à reconsidérer leur position sur la défense collective et la dépense militaire. La solidarité affichée envers l’Ukraine a également encouragé les discussions sur l’élargissement de l’Union européenne et de l’OTAN, avec l’Ukraine qui a exprimé son désir de rejoindre ces institutions.
Au moment où le conflit du Moyen-Orient occupe tous les esprits, n’oublions pas que notre soutien occidental à l’Ukraine est un témoignage de la solidarité internationale face à une violation flagrante des normes internationales. Il reflète un engagement envers la défense des valeurs démocratiques et de l’ordre basé sur des règles. Il est, pour la France, le témoignage de son engagement pour la défense d’un pays libre.
Quelles représentations ont amené le gouvernement américain à choisir une stratégie de soutien indirect de l’Ukraine basée sur le cyber et le renseignement ?
Par Jonathan Guiffard* – Diploweb, publié le 17 décembre 2023
*Jonathan Guiffard s’exprime ici à titre personnel. Cadre du ministère des Armées, passé par d’autres entités régaliennes, Jonathan Guiffard est actuellement doctorant à l’Institut Français de Géopolitique (IFG, Université Paris 8) et chercheur associé (Senior Fellow) à l’Institut Montaigne. Ses recherches académiques portent sur les stratégies territoriales de l’outil de renseignement technique et cyber américain. Compte twitter : @joeguiffard
La confrontation de représentations variées et divergentes ont mis le gouvernement américain sous une forte tension, l’amenant dès 2014 à mener une politique de soutien indirect aux Ukrainiens, politique qui a changé d’ampleur mais pas de nature en février 2022. Cette absence de changement résulte de l’équilibre de ce conflit de représentations qui n’a pas sensiblement évolué avec l’invasion russe de grande ampleur. Dans cette logique indirecte, le partage de renseignement et l’appui en cyber ont constitué des dimensions privilégiées, permettant d’obtenir des résultats importants pour la sécurité ukrainienne mais aussi américaine. Avec une carte sur « Les représentations américaines d’une menace russe stratégique » et une « Frise de l’évolution des représentations américaines à l’égard de la Russie ».
LE 10 mars 2022, alors que venait d’éclater deux semaines plus tôt, le 24 février 2022, une nouvelle phase de la guerre entre la Russie et l’Ukraine, le général Paul Nakasone, directeur général de la National Security Agency (NSA), détaillait l’aide qu’il apportait aux forces armées ukrainiennes devant le Sénat : « Nous partageons beaucoup de renseignement mais avec une évolution : le renseignement que nous partageons est précis. Il est pertinent et actionnable» [1]. Ce conflit a ainsi rendu visible la participation active des Etats-Unis dans l’espace numérique. Les acteurs américains du cyber, qu’il s’agisse d’administrations (NSA, U.S. Cyber Command (CYBERCOM), etc.) ou d’entreprises (Google, Microsoft, Amazon, etc.), participent à la cyberdéfense des infrastructures ukrainiennes et aux opérations cyber-offensives contre les Russes, en s’appuyant pour cela sur une capacité américaine significative de collecte de renseignement, de reconnaissance et d’attaques par moyens cyber.
Toutefois, les politiques de soutien des gouvernements américains successifs au profit des institutions ukrainiennes, depuis 2014, ont été traversées par un conflit de représentations relatif à l’Ukraine et à son importance en tant que territoire à défendre, soutenir ou conquérir. Dans le « Dictionnaire de géopolitique », le géographe Yves Lacoste définit une représentation géopolitique comme « une construction, un ensemble d’idées plus ou moins logiques et cohérentes ». En tant que représentation-théâtre, cette notion permet aux acteurs d’un conflit de « décrire une partie de la réalité de manière plus ou moins exacte […] [ce] qui leur permet d’appréhender leur environnement et d’agir dessus, en lui donnant un sens » [2]. Ici, la « pièce de théâtre » correspond au conflit russo-ukrainien et devient l’objet de lectures divergentes et rivales par les acteurs impliqués, notamment américains, ukrainiens ou russes. Ces lectures rivales déterminent les stratégies adoptées pour le façonner.
Le gouvernement américain est ainsi traversé par des rivalités de représentations. D’une part, la retenue, ou le non-engagement, pour préserver des intérêts politiques ou de sécurité avec la Russie ou pour concentrer les ressources américaines sur d’autres enjeux. D’autre part, le souhait d’une intervention forte, pour soutenir et aider le gouvernement ukrainien à se défendre face aux forces armées russes. Ce conflit est complété d’un second, entre les représentations des gouvernements américain et russe, relatif au territoire ukrainien et à l’espace mondial. Pour ces raisons, les gouvernements des présidents Obama (2013-2017), Trump (2017-2021) et Biden (2021-) ont mis en œuvre, depuis 2014, une stratégie de soutien indirect aux institutions ukrainiennes, dans laquelle le partage de renseignement technique et l’appui dans le domaine cyber ont une place privilégiée.
I. Les représentations des Etats-Unis qui incitent à limiter une intervention en Ukraine
Une volonté américaine de ne pas provoquer la Russie et de maintenir un dialogue politique avec le gouvernement de Vladimir Poutine
La politique américaine à l’égard de la Russie a consisté en priorité à signaler clairement aux autorités russes l’intention américaine de ne pas enclencher de confrontation directe et de maintenir un dialogue politique, en évitant tout signe susceptible d’être considéré comme une provocation par les autorités russes.
Les autorités américaines ont ainsi démarré un dialogue visant à dissuader et apaiser les autorités russes dès le mois d’octobre 2021, lorsqu’elles ont été convaincues de l’imminence de l’invasion militaire russe [3]. A la demande du président américain Joe Biden, le directeur de la Central Intelligence Agency (CIA), William Burns, s’est rendu à Moscou, début novembre 2021, pour délivrer des mises en garde au président russe Vladimir Poutine. Le président Biden a lui-même entrepris d’échanger par téléphone avec le président Poutine, les 7 et 30 décembre 2021, pour l’inciter à coopérer. En portant un discours visant à convaincre que ni les Etats-Unis ni l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord (OTAN) ne sont en guerre contre la Russie et ne souhaitent un changement de régime [4], les autorités américaines tentent ainsi de contrer les accusations russes présentant l’Alliance atlantique comme engagée dans une guerre d’agression contre la Russie.
Les représentations américaines du pouvoir russe empruntent au registre de l’incertitude stratégique [5] et s’appuient sur une vision d’un président russe irrationnel, paranoïaque et hypersensible. Ces représentations imposent au gouvernement américain une politique de prudence. L’amiral Michael Rogers, ancien directeur de la NSA entre 2014 et 2018, estime ainsi que cette prudence américaine a aussi été prise en compte dans l’équation de la décision du président Poutine de lancer l’invasion du 24 février 2022 :
« Février 2022 était très cohérent avec la Crimée de 2014, très cohérent avec la Géorgie de 2008. Nous étions les seuls à affirmer que la Russie allait faire cela […] Nous avons toutefois été surpris, autant que frustrés, vis-à-vis de cette violation de la souveraineté [ukrainienne]. C’était totalement inacceptable. Légitime défense ou mouvement préventif, personne ne pouvait croire à cela. Il n’y avait aucune justification, du point de vue américain […] La Russie pensait que l’Occident ne répondrait probablement pas. Comme en Géorgie et en Crimée. Nous n’avons rien fait. » [6]
Une volonté américaine de ne pas combattre militairement la Russie
Dans le domaine stratégique, les représentations américaines de la puissance nucléaire et de la qualité des forces armées russes ont amené les responsables politiques américains à écarter une confrontation militaire directe. Les responsables de la sécurité nationale estimaient que le risque d’escalade nucléaire était trop important. Les représentations américaines du risque nucléaire datent du début de la Guerre froide et continuent de déterminer le calcul stratégique américain à l’égard de la Russie.
La doctrine nucléaire russe évoque un engagement du feu nucléaire seulement en cas d’agression contre l’intégrité de son territoire. Ce qui, dans le contexte ukrainien, laisse une place importante à l’interprétation : la Crimée, les républiques séparatistes du Donbass et les nouvelles républiques de Kherson et Zaporijia rattachées à la Russie par des « référendums » sont-elles considérées comme le territoire russe ? Un affrontement sur le sol ukrainien entre les forces américaines et russes aurait-il justifié le déclenchement de l’arme nucléaire pour le pouvoir russe ? Toutes ces questions, sans réponses, ont été posées et n’ont pas changé le positionnement stratégique historique des responsables américains [7]. C’est dans ce contexte stratégique que le président Poutine a plusieurs fois fait peser la menace d’une utilisation de l’arsenal nucléaire russe, tentant ainsi de renforcer les représentations américaines. Cette stratégie a un effet non-négligeable sur la posture américaine. Comme le détaille, en 2017, Keith Payne, responsable du département des études stratégiques et de défense de l’université du Missouri, les forces armées américaines ont une analyse prudente de la menace nucléaire russe, estimant que l’arsenal russe est plus moderne que l’arsenal américain et que la doctrine russe, couplant menace nucléaire à l’obtention de gain tactique conventionnel, empêche une réaction ferme et dissuasive.
A ce déterminant nucléaire s’ajoute l’analyse américaine du rapport de force militaire sur le terrain. Dans son évaluation des risques d’un affrontement militaire, le gouvernement américain a sans doute surestimé son adversaire, confortant une position prudente. Les services de renseignement américains ont parfaitement détecté l’imminence de l’invasion russe, mais ni ces derniers, ni le département de la Défense (DoD) ne sont parvenus à offrir une appréciation claire et précise du potentiel militaire russe.
Une rivalité entre le gouvernement et les courants isolationnistes
La politique interne est un déterminant fort de la politique étrangère américaine et il existe en 2023 une tension croissante avec des courants isolationnistes qui plaident pour la fin d’un interventionnisme américain. Un ancien haut-responsable de l’administration Trump explique [8] que, dans le contexte du retrait en catastrophe d’Afghanistan d’août 2021, les courants isolationnistes du parti républicain ont activement dénoncé cet interventionnisme à l’étranger, jugé dispendieux, inefficace et ne permettant pas de traiter les problèmes du peuple américain. En parallèle, un courant isolationniste du parti démocrate existe mais peine à porter une voix convaincante auprès de l’administration Biden. Une lettre datée du 30 juin 2022 et signée par 30 représentants démocrates du comité progressiste du Congrès, appelant à négocier avec la Russie, a déclenché de fortes tensions, incitant les intéressés à retirer leur demande en prétextant une mauvaise coordination interne.
Ces deux courants sont les héritiers des isolationnistes conservateurs, pour les Républicains, et des isolationnistes libéraux, pour les Démocrates, qui interprétaient strictement, aux XIXe et XXe siècles, la mise en garde du président et père fondateur George Washington, lors de son message d’adieu à la nation (1796) :
« La grande règle de conduite vis-à-vis des nations étrangères est, en étendant nos relations commerciales, de n’avoir avec elles qu’aussi peu de liens politiques que possible. […] L’Europe a toute une série d’intérêts de premier plan qui ne nous concernent pas ou qui ne nous touchent que de très loin. […] Notre véritable politique doit être d’éviter les alliances permanentes. » [9]
Dans cette conception, la politique étrangère devient « un mal nécessaire » qui doit permettre au pays de conserver « la plus grande liberté possible par rapport au système international ». L’opinion publique reste ainsi le facteur déterminant pour l’administration Biden qui préfère s’aliéner les cercles politiques interventionnistes si nécessaire.
Une division de « l’échiquier stratégique » à Washington D.C.
Les cercles politiques et stratégiques américains se divisent entre les partisans d’un soutien accru à l’Ukraine, pour répondre à une menace russe jugée prioritaire, et les partisans d’une concentration des efforts face au défi militaire chinois, considéré comme la menace la plus importante pour les Etats-Unis. Les institutions politiques (Maison Blanche, Congrès), les administrations (Conseil de sécurité nationale (NSC), département d’État (DoS) et DoD) ou les think-tanks sont traversés par ces lignes de partage.
Sur le plan idéologique, la chercheuse Marlène Laruelle explique qu’il existe une ligne de fracture entre les personnalités imprégnées d’une grille de lecture plus pragmatique – à relier à la tradition américaine « réaliste » – qui privilégient d’orienter la politique étrangère contre un expansionnisme chinois jugé dangereux pour les intérêts stratégiques de long-terme, et les personnalités plutôt qualifiées d’idéologiques – à relier à la tradition américaine « idéaliste » – qui promeuvent un affrontement plus ferme avec la Russie au nom de la lutte contre l’autoritarisme, la protection des droits de l’Homme et la promotion de la démocratie.
A titre d’illustration, le DoS et les think-tanks de Washington D.C. sont considérés comme des acteurs plutôt partisans d’un soutien fort à l’Ukraine et d’un affrontement déterminé avec la Russie, notamment en raison de leurs missions de promotion des principes démocratiques et des droits humains. A l’inverse, le DoD, moins concerné institutionnellement par les questions démocratiques mais ayant reçu la mission de préparer les forces armées américaines à un « défi militaire chinois » [10], est plutôt à enclin à privilégier un soutien moins coûteux et moins direct à l’Ukraine pour ne pas détourner ses ressources.
L’influence limitée des agences de renseignement américaines
Les représentations du pouvoir politique ont été peu nourries par celles de l’appareil de sécurité nationale, ce qui est plutôt un facteur ne favorisant pas un affrontement avec la Russie.
La compétition secrète ou discrète entre les services de renseignements américains et russes ne s’est jamais arrêtée après la dislocation de l’URSS en 1991. La confrontation dans le cyberespace est même devenue une dimension importante de cette « compétition d’espionnage ». Pourtant, celle-ci n’a pas été prise au sérieux par les responsables politiques.
Après la Seconde Guerre mondiale, le développement des services de renseignement américains a étendu leur mandat. Le processus de large classification et l’accroissement des ressources, permis par la Guerre froide et la lutte contre le terrorisme, a mené à « une extension sans précédent de la bureaucratie du secret » [11]. Cette extension a eu un impact sur les processus de décision, en augmentant la distance entre ces bureaucraties et les cercles politiques. La perception de la menace russe n’était pas la même entre les services de renseignement et les cercles de décision. De la chute de l’URSS en 1991 à l’ingérence russe dans le processus électoral américain de 2016, ces représentations n’étaient pas partagées, ce qui tend à illustrer une influence limitée de ces bureaucraties du secret sur la décision politique.
II. Les représentations qui incitent à agir en soutien des Ukrainiens
Les cadres culturels de l’interventionnisme américain
Les responsables américains sont les héritiers d’une tradition politique qui destine les Etats-Unis à une responsabilité spécifique pour protéger hors de ses frontières sa propre expérience démocratique. Ce besoin de protection et les surprises stratégiques qui ponctuent l’histoire américaine sont à l’origine d’un courant interventionniste fort et de la construction d’un appareil diplomatique, sécuritaire et militaire global.
Les cadres culturels et idéologiques, proposés par le politiste Louis Balthazar, sont très utiles pour comprendre les déterminants du style national américain. Les concepts de « destinée manifeste » et d’ « exceptionnalisme » américain, que certains enquêtés ont aussi appelé « responsabilité stratégique », permettent d’appréhender les représentations des responsables politiques qui influencent la prise de décision. Le gouvernement américain estime devoir agir en faveur de l’Ukraine compte-tenu de sa volonté de défendre fermement les principes définis par la charte des Nations-Unies, dont le respect des frontières est un point fondamental [12].
En outre, un déterminant culturel important du pouvoir politique américain est la nécessaire protection de son expérience démocratique à l’extérieur des frontières. La nation américaine est apparue, entre 1776 (Déclaration d’indépendance) et 1787 (Constitution américaine), dans un processus révolutionnaire. Cette première guerre victorieuse a toutefois amené le président George Washington à plaider pour la mise en place d’une armée fédérale professionnelle en complément des milices, sacrées par la Constitution mais peu efficientes sur le plan militaire et n’ayant pu empêcher la défaite de 1812 contre les Britanniques. Son vœu a été exaucé dès 1815. Ce mécanisme d’adaptation et d’évolution institutionnelle a été réactivé à chaque surprise stratégique. Cela a été le cas en 1898 suite à la destruction d’un navire américain à Cuba, puis en 1917, lorsque le gouvernement britannique informa le gouvernement américain d’une menace pesant contre lui, ce qui l’entraîna dans la Première Guerre mondiale. C’est ensuite le choc de l’attaque japonaise à Pearl Harbor, le 7 décembre 1941, qui constitua un point de rupture. Ainsi, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le président Truman souhaita faire évoluer les institutions : la loi sur la sécurité nationale de 1947, pierre angulaire de l’architecture actuelle de sécurité nationale, a été conçue pour prévenir une nouvelle surprise. Les attentats du 11 septembre 2001 ont réactivé cette représentation et participé à la conception d’une stratégie de lutte globale contre le terrorisme à l’étranger. L’ingérence russe de 2016 dans le processus électoral américain constitue la dernière surprise stratégique.
Cette représentation de vulnérabilité à l’égard de l’étranger sous-tend en partie la politique de soutien à l’Ukraine qui est un moyen pour réduire la menace stratégique en provenance de la Russie. Dans le domaine cyber américain, elle s’incarne dans la doctrine de Persistent Engagement et dans les opérations offensives menées dans l’espace numérique, en 2018, 2020 et 2022, pour préserver le processus électoral américain.
Les représentations américaines d’une menace russe stratégique
Figure 1 : Carte des représentations américaines de la menace russe
Cliquer sur la vignette pour agrandir la carte. Conception et réalisation : J. Guiffard
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Lors de la dislocation de l’URSS, en décembre 1991, la classe politique américaine entrevoyait l’espoir d’une démocratisation rapide de l’espace post-soviétique. Le président russe Boris Eltsine incarnait cet espoir, mais son passage a été vécu comme une simple vague par un « Etat profond » [13] russe resté soviétique [14]. En effet, lors de la première guerre de Tchétchénie de 1994 à 1996, le gouvernement américain aurait soutenu les forces séparatistes, sous l’influence des représentations des cercles conservateurs américains d’une Russie trop puissante pour qu’elle puisse être préservée en l’état, sans qu’elle ne pose une menace existentielle aux Etats-Unis. Cette erreur d’analyse a eu un effet très important sur le retour de « l’Etat profond » soviétique. La guerre de Tchétchénie a ressoudé le système de sécurité russe et favorisé l’arrivée du poutinisme.
Les représentations américaines diffèrent de celles de l’Etat russe et expliquent les surprises stratégiques des années 2010. Si le système de sécurité russe se ressaisit dès 1996, le réveil est plus tardif dans les institutions américaines. Le changement de ton est observé lors du discours du président Poutine à la conférence de sécurité de Munich, en 2007, qui se veut un défi ouvert et assumé à la politique américaine dans le monde. Pour autant, un héritage de méfiance ne suffit pas à faire prendre conscience aux acteurs politiques de la dimension stratégique de la menace russe et un consensus existe parmi les enquêtés sur le fait que la prise russe de la Crimée, en 2014, a constitué un réveil tardif et que l’ingérence russe dans le processus électoral de 2016 a constitué le point de non-retour. La menace russe redevient stratégique et les activités cybercriminelles russes, notamment les cyberattaques de Solarwind (2020) et de Colonial Pipeline (2021), participent de cette révolution mentale.
Ainsi, la relance de l’invasion russe en Ukraine de février 2022 s’inscrit dans un contexte radicalement différent de mars 2014. Gavin Wilde le résume ainsi : « La guerre en Ukraine a revigoré toute la machine sur la Russie : les agences de renseignement, le Cybercom, le DoD et les militaires ». Ce réflexe a été « naturel » et renforcé par la réactivation des anciennes représentations de la Guerre froide.
Figure 2 : Frise de l’évolution des représentations américaines à l’égard de la Russie
Cliquer sur la vignette pour agrandir la frise. Conception et réalisation : J. Guiffard
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Les cercles politiques américains en faveur d’un soutien fort à l’Ukraine
Les cercles politiques et d’influence de Washington D.C. partagent des positions communes sur la guerre en Ukraine et exercent une pression sur le gouvernement américain pour intervenir fortement en faveur de l’Ukraine.
Marlène Laruelle indique qu’une séparation existe sur le sujet de la guerre en Ukraine entre ce qu’elle nomme les « cercles de décision » [15] et les « cercles politiques ou d’influence » [16]. Les premiers, dont le gouvernement Biden est l’acteur principal, mènent une politique prudente car ils doivent prendre en compte les différentes contraintes qui s’imposent. Cette politique de prudence entre en contradiction avec les cercles politiques ou d’influence, très présents à Washington D.C., qui soutiennent majoritairement une politique forte de soutien à l’Ukraine. Un nombre important de cadres du DoS ou du NSC, et un très grand nombre de think-tanks portent une voix forte dans le débat public. Ces personnalités ont souvent un profil de carrière de « vétérans de la Guerre froide », ayant effectué une partie de leur carrière avant la dislocation de l’URSS ou ayant eu des fonctions liées aux enjeux transatlantiques et européens. Plusieurs représentations expliquent ces prises de parole :
. La frustration du DoS, des anciens diplomates en think-tanks et des responsables du parti démocrate à l’égard de la Russie, en raison de l’échec de la politique de reset de l’administration Obama menée entre 2009 et 2014. Cette politique de la main-tendue n’a pas été saisie par le président Poutine ;
. Le vote, le 12 novembre 2012, par l’organe législatif russe (Douma) d’une loi sur les « agents de l’étranger » qui a permis au pouvoir russe de contraindre juridiquement les ONG recevant un soutien ou des fonds en provenance de l’étranger ;
. Dans les rangs du parti démocrate, cette frustration s’est transformée en colère suite à l’ingérence russe dans les élections nationales de 2016. Pour les démocrates, cette ingérence a permis la victoire du président Trump, sans que le lien ne soit avéré.
L’Ukraine devient l’icône du parfait allié américain
Les relations historiques entre les Etats-Unis et l’Ukraine ne datent ni de février 2022, ni de mars 2014. Ainsi, à Washington D.C., se dresse une statue de Taras Shevchenko, poète et figure nationale ukrainienne, érigée en 1964 et sur laquelle se trouve une stèle avec les mots suivants :
« Dédiée à la libération, la liberté et l’indépendance de toutes les nations captives. Ce monument de Taras Shevchenko, poète ukrainien du XIXe s. et combattant pour l’indépendance de l’Ukraine et la liberté de toute l’humanité qui, sous le joug colonial et la tyrannie impérialiste étrangère russe, appelle pour « la nouvelle et juste loi de Washington » ».
Les représentations qui s’expriment sont assez claires et font écho aux discours actuels. Bien que le contexte soit différent, cette statue incarne la constante d’une politique américaine de soutien à l’indépendance politique de l’Ukraine.
Cette proximité historique a favorisé l’engagement américain dès le début de la guerre russo-ukrainienne. L’établissement d’un partenariat institutionnel depuis 2014 et couvrant plusieurs domaines (institutions, soutien économique et budgétaire, coopération technique, formation, armement, cyber) a ensuite permis la construction progressive d’une proximité et d’une confiance suffisantes pour nourrir les représentations de fiabilité de l’allié ukrainien. Le leadership démontré par le président Zelensky (2019 – ) et la combativité des forces ukrainiennes a ensuite confirmé la force de nouvelles représentations américaines d’un allié ukrainien déterminé et héroïque, nécessitant le soutien américain.
Cette proximité n’était pas une évidence pour l’administration Biden. Plusieurs enquêtés ont aussi évoqué une difficulté à nourrir de la confiance dans les institutions ukrainiennes, jugées corrompues et infiltrées par les services de renseignement russes. Pour cette raison, le gouvernement ukrainien et ses relais dans les cercles politiques américains ont su utiliser les codes culturels américains pour déployer une stratégie de communication efficace.
La confrontation de ces représentations variées et divergentes ont mis le gouvernement américain sous une forte tension, l’amenant dès 2014 à mener une politique de soutien indirect aux Ukrainiens, politique qui a changé d’ampleur mais pas de nature en février 2022. Cette absence de changement résulte de l’équilibre de ce conflit de représentations qui n’a pas sensiblement évolué avec l’invasion russe de grande ampleur. Dans cette logique indirecte, le partage de renseignement et l’appui en cyber ont constitué des dimensions privilégiées, permettant d’obtenir des résultats importants pour la sécurité ukrainienne mais aussi américaine.
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[1] Martin Matishak, « NSA chief trumpets intelligence sharing with Ukraine, American public », The Record, 10/03/2022.
[2] CATTARUZZA, Amaël, LIMONIER, Kevin, Introduction à la géopolitique, Armand Colin, Paris, 2019, 288 p.
[3] Erin Banco et al., « ‘Something Was Badly Wrong’ : When Washington Realized Russia Was Actually Invading Ukraine », Politico, 24/02/2023.
[4] Entretien anonyme avec un responsable de la sécurité nationale, Washington, le 14 février 2023.
[5] Notion issue de l’économie : « l’incertitude sur les actions et les croyances des autres, dans la modélisation d’une situation d’interaction ».
[6] Entretien avec l’amiral Michael Rogers, ancien directeur de la NSA (2014-2018), par appel vidéo, le 03 mars 2023.
[7] Entretien anonyme avec un responsable de la sécurité nationale, Washington, le 14 février 2023
[8] Entretien anonyme avec un ancien cadre de la sécurité nationale de l’administration Trump, par appel vidéo, le 15 février 2023.
[9] BALTHAZAR, Louis, « Chapitre 3. Le cadre culturel. Le style national » in DAVID, Charles-Philippe, dir., La politique étrangère des Etats-Unis, 4e édition, Presse de Sciences Po, Paris, 2022, pp.99-131
[10] Jim Garamone, « China Military Power Report Examines Changes in Beijing’s Strategy », US DoD, 29/11/2022
[11] VAN PUYVELDE, Damien, « Médias, responsabilité gouvernementale et secret d’État : l’affaire WikiLeaks » in LeTemps des médias, volume 16, 2011, pp. 161-172.
[12] Entretien anonyme avec un responsable de la sécurité nationale, Washington, le 14 février 2023
[13] Définition du politiste Patrick O’Neil du concept d’État profond : « [un] ensemble d’institutions coercitives, d’acteurs et de relations au-delà de ceux officiellement chargés de la défense, du renseignement et de la police. Poussé politiquement par une logique de tutelle et exerçant un haut degré d’autonomie, l’État profond se justifie par la nécessité de défendre la nation contre de prétendues menaces existentielles. ».
[14] Entretien avec Marlène Laruelle, directrice de l’institut pour les études européennes, russes et eurasiennes (IERES) à l’université Georges Washington, Washington, Etats-Unis, le 13 février 2023.
Le CF2R a pris la décision de publier ce texte[1], car il est d’une importance capitale pour comprendre la position de la Russie et sa perception de l’évolution géopolitique de l’année à venir. Il n’apporte ni approbation, ni improbation aux propos qui y sont tenus.
Les turbulences mondiales provoquées par la lutte acharnée entre l’Occident, qui tente de maintenir sa domination, et les nouveaux centres de pouvoir qui revendiquent le droit à un développement souverain, continueront de toute évidence à prendre de l’ampleur au cours de l’année à venir. En outre, il y a lieu de croire que le processus de restructuration du monde qui se déroule sous nos yeux s’accompagnera d’un réveil géopolitique d’un nombre croissant de pays, de peuples et de continents entiers cherchant à se libérer de la « stupéfaction » libérale-totalitaire.
Le conflit fondamental, ou peut-être déjà existentiel, entre « l’ancien » et le « nouveau » monde, sous-jacent depuis 30 ans, depuis la fin de la Guerre froide, et entré dans une phase ouverte avec le début de l’opération militaire spéciale en Ukraine, puis s’est étendu géographiquement au cours de l’année écoulée. L’agenda mondialiste et ouvertement antihumaniste imposé avec persistance par Washington et ses alliés suscite le rejet d’un nombre croissant d’États non occidentaux qui partagent les idées de la multipolarité et adhèrent à une vision traditionnelle du monde. Tout cela multiplie les risques d’instabilité et conduit à une augmentation des processus chaotiques dans l’arène de la politique internationale, ce qui exige beaucoup de retenue et de prévoyance de la part des dirigeants mondiaux.
Le paysage mondial qui s’est dessiné jusqu’à présent ressemble de plus en plus à une situation révolutionnaire classique : le « sommet », représenté par les États-Unis affaiblis, ne peut plus assurer son propre leadership ; et la « base » – dans laquelle l’élite anglo-saxonne inclut tous les autres pays – ne veut plus se soumettre au diktat de l’Occident. Afin d’éviter un effondrement radical de l’ensemble de la « superstructure » mondiale qui existe actuellement et qui ne profite qu’aux Anglo-Saxons, les hauts responsables euro-atlantiques vont s’attacher à la création d’un chaos contrôlé, déstabilisant la situation dans des régions clés de la planète en montant certains États « récalcitrants » contre d’autres, puis en formant autour d’eux des coalitions opérationnelles et tactiques sous le contrôle de l’Occident.
Cependant, la spécificité de la situation actuelle est que Washington et ses satellites sont de moins en moins en mesure de réaliser pleinement leurs desseins destructeurs. Les acteurs mondiaux responsables – parmi lesquels la Russie, mais aussi la Chine, l’Inde et de nombreux autres États – se sont unis et démontrent leur volonté de s’opposer résolument aux aventures extérieures et de mettre en œuvre de manière indépendante la résolution des crises, comme c’est le cas, par exemple, en Syrie. En outre, même les plus proches alliés des États-Unis cherchent désormais à diversifier leurs liens face à l’incapacité de plus en plus évidente de l’ancien hégémon à garantir leur sécurité. À cet égard, l’escalade dans la zone de conflit israélo-palestinienne, sans précédent au XXIe siècle, a donné à réfléchir à de nombreux responsables politiques occidentaux, habitués à miser sur des relations privilégiées avec Washington.
Il est évident que l’année à venir sur la scène mondiale sera marquée par une nouvelle intensification de la confrontation entre les deux principes géopolitiques : le principe anglo-saxon, ou insulaire, « diviser pour régner » et le principe continental, directement antagoniste, « unir pour diriger ». Les manifestations de cette confrontation féroce au cours de l’année à venir seront observées dans toutes les régions du monde, même les plus éloignées : de l’espace post-soviétique, le plus important pour nous, à l’Amérique du Sud et à l’océan Pacifique.
En ce qui concerne la situation en Ukraine, on peut s’attendre à ce que les politiciens occidentaux, en raison de l’impossibilité objective de remporter une victoire militaire sur notre pays, se montrent ardents à essayer de prolonger les combats autant que possible et essaient de transformer le conflit ukrainien en un « deuxième Afghanistan », en comptant sur notre épuisement progressif dans la lutte des potentiels. Ils pensent y parvenir, comme auparavant, grâce à un ensemble de mesures économiques et militaro-diplomatiques, y compris des sanctions qui violent les normes du droit international et la fourniture continue d’armes et d’équipements militaires à Kiev.
Néanmoins, il est très probable qu’un soutien accru à la junte de Kiev – en particulier compte tenu de la « toxicité » croissante de la question ukrainienne pour l’unité transatlantique et la société occidentale dans son ensemble – accélérera le déclin de l’autorité internationale de l’Occident. L’Ukraine elle-même se transformera en « trou noir », absorbant les ressources matérielles et humaines. En fin de compte, les États-Unis risquent de créer pour eux-mêmes un « deuxième Vietnam », avec lequel chaque nouvelle administration américaine devra composer jusqu’à ce qu’une personne sensée, ayant le courage et la détermination de « boucher le trou », arrive au pouvoir à Washington.
En 2024, le monde arabe restera l’espace principal de la lutte pour l’établissement d’un nouvel ordre mondial. C’est là que l’on voit le plus clairement comment les prétentions des élites mondialistes au rôle d’hégémon, qu’elles s’imaginaient incarner après la disparition de l’URSS, sont en train de s’effondrer. L’invasion de l’Irak, le tristement célèbre « printemps arabe » qui a détruit la Libye et le Yémen pacifiques, la guerre prolongée en Syrie, l’émergence du monstrueux groupe terroriste ISIS et, enfin, les tentatives de collision entre les « pôles » sunnite et chiite au Moyen-Orient en sont les manifestations – il ne s’agit en aucun cas d’une liste complète des manifestations criminelles de la pensée stratégique en vigueur à Washington et dans certaines autres capitales occidentales. Les administrations républicaines et démocrates qui se sont succédé à la Maison Blanche ont toujours suivi cette voie dans le seul but d’exercer une domination sans partage comme en témoigne la présence militaire américaine massive de la Méditerranée aux mers d’Arabie.
La raison principale de l’effondrement de cette politique occidentale unilatérale et à courte vue est incroyablement simple : il s’agit d’un nouveau – et cette fois véritable – réveil des peuples du Moyen-Orient, contrairement au tristement célèbre « printemps arabe » orchestré par Washington il y a dix ans. Ce réveil se manifeste, d’une part, par l’arrivée au pouvoir, dans un certain nombre de pays arabes, de dirigeants forts et souverains et, d’autre part, par la croissance rapide des sentiments anti-américains et, plus largement, anti-occidentaux dans la région. Le monde multipolaire est déjà une réalité que les mondialistes ne pourront pas « annuler ». Ce qui semblait presque impossible hier : la normalisation des relations entre l’Arabie saoudite et l’Iran, leur adhésion aux BRICS avec l’Égypte et les Émirats arabes unis, le retour de la Syrie au sein de la « famille arabe », sont aujourd’hui des faits incontestables.
La Russie s’en félicite de toutes les manières possibles et, dans la mesure du possible, continuera de contribuer au succès de ces processus. Mais l’essentiel est que tout cela témoigne de l’état d’esprit qui règne dans le monde arabe en faveur d’une résolution mutuellement acceptable des conflits, d’une recherche commune des moyens de résoudre les problèmes de sécurité et de l’établissement de relations constructives et prévisibles, soutenues par des intérêts économiques et humanitaires communs.
Dans ce contexte, on ne peut manquer de mentionner le rythme élevé du développement des relations mutuellement bénéfiques entre les pays arabes, la Russie et la Chine, malgré les tentatives désespérées des États-Unis et de l’Union européenne pour l’empêcher. Au cours de l’année à venir, l’Afrique continuera également à suivre avec confiance la voie qui lui permettra de devenir l’un des centres de pouvoir indépendants sur la scène mondiale. Les pays africains font preuve d’une indépendance croissante en matière de politique étrangère et intérieure, et leurs voix sont de plus en plus fortes à l’ONU. À l’avenir, le rôle de l’Union africaine en tant qu’institution mondiale capable de résoudre les crises en Afrique sans aide extérieure augmentera également. En fait, nous assistons aujourd’hui à une véritable décolonisation du continent noir, qui commence à se comprendre comme un sujet à part entière des relations internationales, et non seulement comme un marché de ressources bon marché, comme le voient encore les Anglo-Saxons.
La République centrafricaine et le Mali sont des preuves éclatantes du processus croissant de refonte de l’identité géopolitique de l’Afrique. Les nouvelles autorités de Bangui et de Bamako ont trouvé le courage de s’engager dans la voie d’un rejet décisif du patronage de la France et de « l’Occident collectif » en faveur de l’établissement de liens étroits avec notre pays dans les domaines économique, militaires et politiques, et ont été en pratique convaincus de la justesse de leur choix. Je suis certain que leur exemple inspirera d’autres États du continent noir intéressés à mettre en œuvre une politique souveraine fondée principalement sur les intérêts nationaux et ne dépendant pas des caprices des élites occidentales.
Dans le même temps, il est évident que les anciennes métropoles ne renonceront pas à leurs tentatives de saper les aspirations des Africains à un développement souverain, en utilisant le « kit du gentleman » éprouvé des méthodes coloniales classiques : des promesses sans fin d’assistance financière et militaro-politique, l’incitation délibérée à des conflits interétatiques, la propagation de l’idéologie islamiste radicale et des interventions militaires directes. Toutefois, cela ne fera qu’encourager les dirigeants régionaux à rechercher des « fournisseurs » de sécurité plus fiables, à savoir la Russie, la Chine et l’Inde, ainsi que les monarchies arabes, qui ne disposent pas d’un sombre passé colonial et, surtout, qui sont prêts à offrir aux pays et aux peuples d’Afrique une coopération sur une base d’égalité et non idéologique.
Il convient de noter que des processus similaires se développent activement partout, y compris en Amérique latine, que les Américains ont toujours considérée comme leur « arrière-cour ». Là aussi, il existe une demande de structures d’intégration indépendantes, non soumises aux diktats des Anglo-Saxons L’une d’entre elles est la Communauté des États d’Amérique latine et des Caraïbes (CELAC), à laquelle, de manière caractéristique, les États-Unis et le Canada ne sont pas censés participer.
Quelques mots à présent sur la situation au sein du bloc euro-atlantique lui-même. L’année prochaine, nous assisterons certainement à une augmentation du niveau de désunion publique et politique aux États-Unis et en Europe sur toute une série de sujets, du soutien à l’Ukraine à la promotion de l’agenda LGBT. L’un des signes avant-coureurs de cette tempête inévitable a été la Slovaquie, où le parti d’orientation nationale SMER-SSD dirigé par Robert Fico a remporté les récentes élections législatives malgré l’énorme pression exercée par les élites occidentales gaucho-libérales.
Je pense qu’en 2024, la plupart des campagnes électorales en Occident – élections européennes et élections présidentielles américaines – se dérouleront dans une atmosphère de confrontation dure entre les mondialistes, d’une part, et les partisans du réalisme en politique étrangère et des valeurs traditionnelles dans la sphère sociale, d’autre part. Bien qu’il ne soit guère pertinent de prédire le ton des campagnes à venir, on peut prédire avec une exactitude absolue que les politiciens occidentaux tenteront par habitude, d’accuser la Russie – ainsi que la Chine et d’autres États qui ont le courage d’offrir au monde leur propre vision du présent et de l’avenir, alternative au « camp de concentration » totalitaire-libéral – d’être responsables de l’augmentation inévitable des tensions internes dans leurs pays.
Pendant ce temps, une réalité fondamentalement nouvelle apparaît dans l’espace eurasiatique, dont les contours ont commencé à se dessiner avec le retour de la Crimée à la Russie et la réintégration des républiques populaires de Lougansk et de Donetsk, ainsi que des régions de Kherson et de Zaporozhye. Je suis convaincu qu’en 2024, le rôle unificateur de Moscou en tant que centre des principaux projets d’intégration du continent ne fera que se renforcer.
C’est également ce qu’indique l’émergence d’une vaste alliance entre la Russie et ses alliés et partenaires de la CEI[2], de l’OTSC[3] et de l’OCS[4], ainsi que l’émergence du « Grand Partenariat eurasien ». La qualité la plus importante de ces structures, qui les distingue fondamentalement des blocs occidentaux, est leur non-orientation contre les pays tiers et leur focalisation sur la création d’un ordre mondial juste basé sur le respect inconditionnel de la souveraineté et le respect du droit international.
Une association aussi représentative que les BRICS, dont six nouveaux États deviendront membres à part entière au cours de l’année à venir, dispose d’un puissant potentiel pour construire une architecture équitable et véritablement démocratique des relations internationales.
Dans le cadre de la campagne pour discréditer ce forum, les médias occidentaux le présentent souvent comme une alternative au G7 promu par Moscou et Pékin. Or, le G7, ce sont les États-Unis et les six satellites qui les servent, et l’ordre qui règne au sein de ce bloc n’est pas très différent d’une prison, où seul le directeur principal a le droit de vote, tandis que le les autres sont obligés d’exécuter docilement sa volonté.
De leur côté, les BRICS, surtout dans leur composition élargie, sont une alliance de puissances égales – ou plutôt d’États civilisationnels, pour reprendre les termes du président Vladimir Poutine – qui cherchent à trouver ensemble un moyen de parvenir à une solution commune aux problèmes. Je suis persuadé que la prochaine présidence russe du Conseil de l’Union européenne sera un succès. Je suis également convaincu que la prochaine présidence russe des BRICS en 2024 donnera un élan supplémentaire au développement de ce format véritablement prometteur.
Il ne fait aucun doute que les États-Unis et leurs alliés continueront à prendre des mesures pour exercer une pression directe et indirecte sur notre pays, ainsi que sur tous ceux qui n’acceptent pas de « déposer leur âme » et de « prêter allégeance » aux valeurs néolibérales. Au cours de l’année à venir, nous nous attendons à ce que les attaques anglo-saxonnes s’intensifient, y compris dans les instances internationales, principalement à l’ONU, ainsi que dans le cadre de divers « sommets pour la démocratie » révisionnistes et de formats multilatéraux ad hoc. Le véritable objectif de ces entreprises est visible à l’œil nu : sous le prétexte d’une réponse collective à la « menace » russe, chinoise ou autre, poursuivre le démantèlement des institutions de gouvernance issues de la Seconde Guerre mondiale, supprimant ainsi les derniers obstacles à l’odieux « ordre fondé sur des règles » imposé par les Américains.
Ici, je me permettrai de citer une fois de plus le président russe, qui a qualifié cet « ordre » « d’absurdité » et de tentative de remplacer le droit international. J’ajouterai pour ma part que dans le monde multipolaire émergent, ce « produit pourri » se vend déjà mal, même parmi les hommes politiques occidentaux qui ne veulent pas défendre les intérêts étroits des élites anglo-saxonnes et de certains groupes d’influence. Que dire du reste. Les dirigeants et les peuples de la grande majorité des États de la planète reconnaissent depuis longtemps le caractère hypocrite de l’Occident et ne croient plus à ses belles et fausses promesses : le réveil mondial est irréversible.
Je suis convaincu que nous devons également nous réveiller pleinement de la « drogue » libérale des années 1990 et revenir à nos racines. Nous avons notre propre chemin. La Russie est un pays-civilisation unique avec une histoire millénaire qui ne peut être oubliée, et encore moins trahie.
C’est pour cette raison que nous avons décidé, afin de rétablir la justice historique, d’ériger sur le territoire du siège du SVR à Yasenevo un monument à la mémoire de Felix Edmundovich Dzerzhinsky, un homme d’État exceptionnel et le fondateur des services de renseignement extérieurs russes – un symbole de détermination, d’abnégation, d’acharnement, un héros qui est resté attaché à l’idée de construire un monde nouveau et juste jusqu’à la fin.
[1] Article paru dans le n°4(5) décembre 2023 du magazine Razvedchik, publié par la Fondation caritative pour la protection sociale des agents et des vétérans du renseignement extérieur de la Fédération de Russie (KGB, SVR). (Traduction CF2R)
[2] Communauté des états indépendants : organisation intergouvernementale composée de 9 des 15 anciennes républiques soviétiques créée en 1991 suite à la chute de l’URSS.
[3] Organisation du traité de sécurité collective : organisation intergouvernementale à vocation politico-militaire créée en 2002et regroupant l’Arménie, la Biélorussie, le Kazakhstan, la Russie et le Tadjikistan.
[4] Organisation de coopération de Shangaï créée en 2001 par la Chine, la Russie, le Kazakhstan, le Kirghizistan, le Tadjikistan et l’Ouzbékistan. Elle s’est élargie à l’Inde et au Pakistan en 2017, et à l’Iran (2023). La Mongolie, la Biélorussie et l’Afghanistan sont membres observateurs.
On sera plus bref, car on a déjà beaucoup parlé sur ce blog. Ce qu’il faut d’abord retenir de La foudre et le cancer, c’est qu’on n’a pas attendu la « guerre hybride » pour parler des formes d’affrontement autres que la guerre ouverte. Profitons-en pour re-tuer cette expression de « guerre hybride » qui ne veut pas dire grand-chose car ce que l’on désigne généralement ainsi n’est pas de la guerre et ensuite parce que la guerre elle-même est toujours hybride, au sens où on y combine toujours des actions militaires et civiles.
Pour ma part, je parle toujours de « confrontation » par référence à la Confrontation de Bornéo de 1962 et 1966, exemple parfait d’opposition « avant la guerre » entre le Royaume-Uni et l’Indonésie. On pourra utiliser si on préfère le terme « contestation » situé entre la compétition et l’affrontement dans le Concept d’opérations des armées de 2021. En 1939, le capitaine Beaufre parlait de « paix-guerre » dans la Revue des deux mondes pour décrire cet état intermédiaire entre la paix totale et la guerre totale qui caractérisait les évènements en Europe depuis 1933.
Dans ce champ, rappelons-le tout est possible, y compris l’emploi des forces armées, du moment que l’on modifie favorablement le comportement politique de l’adversaire du moment sans franchir le seuil de la guerre ouverte. La seule limite est l’imagination.
Si on veut classifier les choses, il y a d’abord l’emploi de la force armée à des fins de dissuasion (empêcher un comportement hostile) ou de coercition (modifier un comportement hostile) mais toujours sans (trop de) violence. Ne nous étendons pas, c’est bien connu. Le blocus de Berlin (1948-1949) par l’armée soviétique et la réponse alliée par le pont aérien en est un exemple parfait. Les pays occidentaux savent faire aussi comme lors du « conflit de la langouste » en 1963 lorsque le général de Gaulle engage la marine nationale pour protéger les langoustiers français au large du Brésil ou à plus grande échelle lors du couple d’opérations Manta-Epervier (1983-1987) pour protéger le sud du Tchad contre la Libye de Kadhafi. De temps en temps, ces oppositions peuvent déboucher sur quelques accrochages et quelques frappes aériennes, mais la violence reste limitée. Étrangement, le général Delaunay ne parle pas de cet aspect ou cela m’a échappé, de la même façon qu’il ne parle pas de notre soutien aux armées et groupes armés qui servent nos intérêts, en Afrique en particulier comme l’armée tchadienne ou l’UNITA en Angola.
L’auteur s’intéresse beaucoup plus à ce qu’on appelle alors la « guerre révolutionnaire ». En fait, on l’a un peu oublié mais le terrorisme est le problème sécuritaire majeur des années 1970-1980. Il y a alors en Europe quelques groupes d’extrême-droite comme Charles-Martel en France mais surtout des organisations « rouges », Fraction armée rouge, Brigades rouges, Action directe et quelques autres, qui pratiquent attentats à la bombe et assassinats. Ces groupes rouges s’associent aussi régulièrement aux groupes palestiniens comme le FPLP, les FARL, ou Septembre Noir dans leurs actions, mais aussi aux groupes indépendantistes, tous également classés « révolutionnaires », comme l’ETA, l’IRA mais aussi le FLNC ou le FLNKS. Les attentats sont souvent moins meurtriers que les attentats djihadistes du XXIe siècle, mais très nombreux. Il n’y pas un mois, voire une semaine, à cette époque où on n’entend pas parler d’un attentat à la bombe ou d’un assassinat politique ou tentative d’assassinat. Tous ces groupes ont des motivations diverses, mais Delaunay voit la main de Moscou derrière la plupart d’entre eux, de la même façon que l’URSS soutient la plupart des groupes armés du Tiers-Monde luttant contre leurs États, selon le principe qu’il faut simplement soutenir tout ce qui peut faire du mal à l’adversaire.
Il n’évoque qu’avec quelques mots la menace islamiste montante depuis 1979, qu’elle soit salafiste ou chiite. La France est pourtant dans les années 1980 en confrontation non seulement avec la Libye – rappelons que l’attentat du vol UTA 772 en 1989, 170 morts dont 54 Français, est la plus grande attaque terroriste contre la France jusqu’en 2015 – mais aussi contre l’Iran et le Syrie. Les deux alliés nous ont déjà attaqués au Liban via des groupes libanais sous différentes formes – otages, assassinat de l’ambassadeur, attaques contre le contingent à Beyrouth – mais l’Iran va également porter le fer à Paris quelques mois après la publication de La foudre et le cancer, avec 11 attentats de 1985 à 1986 (13 morts, 303 blessés). La première vague de terrorisme jihadiste viendra d’Algérie quelques années plus tard.
Ce qu’il faut retenir à la lecture de La foudre et le cancer, c’est que le terrorisme est finalement presque une normalité dans l’histoire et la période relativement calme – sauf en Corse – de 1997 à 2012, apparait comme une anomalie. Le terrorisme apparaît comme l’expression violente d’idéologies politiques extrémistes. Son effacement est certes le résultat d’une action répressive, dont on constate à la lecture du livre qu’elle a mis beaucoup de temps à s’organiser et continue visiblement à poser problème, mais aussi et peut-être surtout de l’effacement parallèle des idéologies-mères et des sponsors étrangers. La Chine de Deng Xiaoping, au pouvoir à partir de 1982, a d’autres priorités. L’Iran gagne la confrontation contre nous. L’URSS disparaît. On négocie avec les indépendantistes. On peut donc croire ce cancer-là est endormi au milieu des années 1990, ce qui va certainement endormir la vigilance.
L’autre cancer décrit est l’« orchestre rouge », c’est-à-dire toutes les actions clandestines possibles de l’Union soviétique, comme le sabotage qui reste surtout à l’état de préparation en attente du Grand soir et de la grande offensive, mais qui pensait-on pouvait être très destructeur. Notons que dans les années 1980, on parle déjà de lutte informatique comme dans le roman Soft War (1984) de Denis Beneich et Thierry Breton. L’Union soviétique pratique surtout à grande échelle l’espionnage et l’infiltration des réseaux politiques. On pratique aussi à l’époque bien sûr, la contrainte économique (et de souligner dans le livre que les Soviétiques ont « barre sur nous en nous vendant du gaz »), l’instrumentalisation du sport avec les boycotts de part et d’autre des jeux olympiques de 1980 et 1984 ou des matchs qui virent à l’affrontement politique comme le match de hockey entre les Etats-Unis et l’URSS à Lake Placid en 1980 qui a marqué les esprits. Bref, en la matière les années 2020 n’ont pas inventé grand-chose.
Elles n’ont même pas inventé ce qu’on appelle aujourd’hui l’« influence » mais qu’on baptisait « subversion » jusqu’à la fin des années 1980, lorsque là encore on a cru que c’était terminé avec la fin de l’URSS. Paru en 1982, Le montage de Vladimir Volkoff fait un tabac chez les militaires, dont le top management a fait les guerres d’Indochine et d’Algérie – Delaunay y a été grièvement blessé – et y revenu à la fois imprégné par cette idée de subversion et frustré de ne pas pouvoir en parler, après le fiasco de la « guerre psychologique » en Algérie.
Comme beaucoup, le général Delaunay est persuadé qu’il y a dans notre pays, une entreprise délibérée de corrosion des valeurs afin de l’affaiblir. Il n’est pas loin de penser, d’autres ont moins de retenue, que les militaires voient cela mieux que les autres et qu’il est leur devoir de proposer une contre-offensive psychologique. Je crois pour ma part que les sociétés changent vite en fonction des circonstances (à la suite d’un débat en1933, les étudiants d’Oxford votent que jamais ils n’iront « mourir pour le Roi et la Patrie » et en 1939 ils se portent volontaires en masse pour intégrer la RAF) et qu’il est un peu vain, comme en stratégie, de tracer des lignes de fuite trop lointaines sur l’évolution des sociétés car elles seront forcément démenties et parfois brutalement. Je ne suis par certain non plus que les militaires soient plus légitimes et compétents que les autres, ni moins d’ailleurs, pour évaluer et faire évoluer la société. Après tout, les « colonels » ont pris le pouvoir en Grèce en 1967 au nom de la lutte contre la subversion et le retour des valeurs (interdiction de mini-jupe et des cheveux longs) et cela s’est terminé en pantalonnade sept ans plus tard car ils n’avaient aucunes compétences pour gouverner. Mais c’est un autre débat. Les chapitres que le général Delaunay sur le sujet, la majeure partie du livre, sont tout à fait intéressants et intelligents. Je rejoins totalement tout ce qui est dit sur l’expression libre et large nécessaire sur les questions de Défense ou encore sur la gestion économique de cette Défense.
Le défaut d’un historien est souvent de ne rien trouver de nouveau dans les situations du moment puisqu’il y aura toujours dans le passé quelque chose qui y ressemblait. C’est évidemment trompeur car il y a toujours aussi des choses inédites dans les évènements du jour, mais c’est un défaut utile pour l’action. Il est donc lire et relire les écrits d’un passé que l’on croit ressemblant à notre époque, on y trouve toujours de quoi éclairer celle-ci.