Les évènements du 7 octobre 2023 témoignent aussi de la nécessité de pouvoir gérer au mieux les chocs post traumatiques. Emmanuelle Halioua, experte en la matière, explique en quoi la méthode établie par l’armée israélienne s’avère efficace et combien nos ministères auraient intérêt à l’intégrer à leur programme. En attendant, dans les faits, elle n’a pas échappé aux membres des forces de sécurité et de la Défense.
Représenter et former au protocole de 1ers secours psychologiques d’urgence israélien
Dès l’urgence : Déchoquer – rester opérationnel – enclencher la résilience – réduire les risques PTSD
Je me suis donc engagée à transférer cette méthode israélienne à tous les pays francophones par le biais de sessions de formations et de conférences. Des formations dont les fonds alimentent le centre de recherche sur la résilience fonctionnelle en Israël, l’ICFR. Centre de recherche de l’auteur de la méthode Moshé Farchi également Maître de conférences à l’Université de Tel Hai. .
Le protocole de l’Etat d’Israël
Israël est le pays du trauma par excellence. Les Israéliens sont des polytraumatisés qui ont métabolisé leur PTSD (Post-traumatic stress disorder) en facteurs de croissance : nouvelles technologies, innovations à profusions, 8ème puissance du monde en 75 années seulement. Israël témoigne d’une capacité à rebondir quasi instantanée. Vue d’Europe, il constitue une sorte de mutant agressif mais rudement efficace et particulièrement respecté pour ses expertises en sécurité technologiques et ses expertises psychologiques, notamment par ceux qui ont des cadres de références communs, les militaires et les forces de l’ordre. Depuis ces trois dernières années, j’ai toujours trouvé auprès d’eux respect pour l’expertise israélienne et solidarité en toute discrétion.
D’un désert infécond dont aucun pays autour ne voulait, a surgi une industrie florissante et une agriculture abondante, déclenchant de nouveau les convoitises voisines. Depuis sa création en 1948, le niveau d’adversité auquel font face les Israéliens est quotidien, alternant entre tirs de roquettes, attentats à la bombe, au couteau ou à la voiture bélier.
Qui dit menace de mort dit très souvent traumatismes physiques et psychologiques. Le fameux PTSD ou TSPT en français : le trouble de stress post-traumatique.
Cette méthode est née au sein de l’armée pour le soldat en zone de combat qui « freeze » (sidération) plaçant alors son unité et la mission en danger de mort ou d’échec.
Comment permettre de refonctionner immédiatement à un primo intervenants devenu dysfonctionnel parce que sidéré, incapable de bouger physiquement et de penser de façon efficace ?
C’est le défi qu’a relevé le Pr Moshe Farchi, il y a 15 ans, en tant que créateur du protocole, lui-même officier en santé mentale au sein de Tsahal (IDF).
Ce protocole est essentiellement destiné aux primo-intervenants tels que les soldats, les pompiers, les forces de l’ordre, les secouristes, fort des 15 années d’expériences au sein de l’armée et de son impact sur la société israélienne dans son ensemble. La méthode est devenue, en 2017, le protocole national de l’Etat d’Israël soit celui de toute la société civile, du ministère de l’intérieur à celui de l’éducation nationale en passant par la Santé.
La société civile aussi
Le protocole concernent aussi une mère de famille face à son enfant qui s’étouffe, en raison d’une « fausse route », des accidentés de la voie publique, une victime de viol, un enseignant menacé d’une « Paty » qui perd ses moyens, une catastrophe naturelle, sanitaire, un attentat ou des collègue incapables de réagir efficacement face à leur collègue pris à partie.
Dans la société civile, les exemples sont innombrables et concerne toute situation de stress aigu/dépassé dans laquelle nous perdons nos moyens au point de mettre en danger notre survie. Toute situation où au lieu d’augmenter nos capacités, le stress nous rend dysfonctionnel, inefficace, bon pour le banc de touche devenant celui que l’équipe stigmatisera comme le maillon faible à éviter désormais en mission.
Israël, pays soumis à l’adversité, a donc assez logiquement déployé une méthode permettant de rester efficace face à un évènement soudain, violent et imprévisible.
Le protocole, en 2019, a été confronté à plusieurs types de réactions :
Si les policiers étaient eux très demandeurs, car en grande détresse, il a semblé très compliqué pour leur direction de valider la proposition particulièrement amicale qui leur a été présentée alors.
De leur côté, les cellules psychologiques civiles en place l’ont violement rejeté au prétexte, je cite, « qu’ils n’ont pas attendu les Israéliens pour être efficaces en urgence et que la France avait montré lors du Bataclan son excellente prise en charge des victimes sur le plan psychologique ».
De son côté, la position du SSA est probablement prise entre les deux feux que sont les courants historiquement freudiens et la neuropsychologie du stress. Deux approches antagonistes donc.
20 années de retard face au Canada ou à Israël
Les neurosciences sont assez éloignées des pratiques en place depuis plus de 30 ans en matière de santé mentale en urgence en France. Il y a, en France et globalement en Europe, 20 ans de retard et il faudra sans doute des esprits ouverts et combatifs, et l’arrivée d’une nouvelle garde pour avancer efficacement sur ce terrain en matière d’urgence.
Quinze années de littératures scientifiques sur la neuropsychologie du stress en situation de stress aigu ont mis en évidence que la prise en charge pratiquée durant des années est non seulement inefficace mais aggravante du trauma ; ce qui explique que l’OMS en 2012 ait fortement déconseillé le débriefing psychologique.
Quant aux pompiers, aux policiers, aux gendarmes et aux soldats, ils le savent depuis longtemps. Ce qui explique leur forte réticence à reconnaitre une autorité de compétence et à consulter les cellules psychologiques à leur disposition en interne.
Les paradigmes des interventions en santé mentale en urgence sont redéfinis. Malgré certaines résistances, le terrain finira par avoir raison, comme le plus souvent.
En somme, il s’agit plus d’une complémentarité que d’une concurrence.
Enfin, difficile de ne pas citer une dose non négligeable d’antisémitisme et d’électoralisme au regard des réflexions entendues ou lues. Rien de très nouveau dans ce registre. Ce qui explique l’hémorragie des citoyens de confession juive, se réduisant aujourd’hui à 400 000 personnes sur le territoire national français.
Malgré ces fins de non-recevoir institutionnelles, de nombreux médecins, psychologues, unités d’élite et policiers sont venus se former depuis 3 ans. Par centaine.
Très éprouvés par les violences disproportionnées sur le terrain, par l’absence de solutions efficaces, par un drame sanitaire national, celui des suicides au sein des forces de l’ordre (policiers, gendarmes, pompiers), par un sentiment d’impuissance face à l’adversité croissante pour laquelle leur formation de base n’a pas encore prévu de volet mental efficace ou convaincant à leurs yeux. Il est presque amusant d’observer combien l’unique évocation du mot « psychologie » devant un FDO déshabille aussitôt son interlocuteur d’autorité de compétences et le mot « techniques de… » tend fortement à le remplacer dans cet univers.
Succès d’un bouclier cognitif pour tous afin de faire face à l’adversité ?
Pourtant, les métiers exposés au danger nécessitent de s’équiper aussi d’un bouclier cognitif, à l’instar de celui que les primo-intervenants enfilent contre l’impact des balles.
Depuis 2 ans, ce sont donc de grandes institutions françaises publiques et privées qui se forment comme le TER, le TGV, les sapeurs-pompiers, la ville de Nice, des cliniques, des multinationales comme Manpower, Oracle, Q Park, compagnie aérienne, service de sécurité privée, des universités comme celle de Médecine Paris Cité , celle de Saclay, celle d’Assas, la Faculté de médecine de Brest ainsi que des reporters de guerre, des policiers municipaux etc…
Il faut reconnaitre au protocole israélien une triple vertu, conséquence directe de son efficacité :
Retour opérationnel en quelques minutes, enclenchement des mécanismes de résilience et réduction des risques de développer un PTSD. Lorsqu’en situation d’urgence, de choc, vous permettez à quelqu’un de basculer de l’impuissance à l’efficacité en quelques minutes. Redevenir actif enclenche aussitôt les mécanismes de résilience : il retrouve sur le site même de l’évènement traumatogène, un sentiment de contrôle, d’auto-efficacité et donc d’estime de lui-même et ce, en dépit de la peur et de l’effroyable sentiment d’impuissance qui l’a saisi et paralysé.
Le modèle intègre les concepts et les fondements neurobiologiques du stress et de la résilience en 6 stratégies d’intervention. Toutes débutent par la lettre C et permettent de basculer d’un mode passif à un mode actif et efficace.
Commitment (= engagement)
C’est la stratégie pour lutter contre la solitude.
Communication
C’est l’outil pour lutter contre la perception altérée de la réalité
Cognition
Elle vise à contrer le débordement émotionnel (pleurs, irritabilité, colère, hyperventilation.) Le mécanisme physiopathologique en cause ici se résume essentiellement par l’hyperactivation des amygdales cérébrales (centre responsable des émotions, de la survie…) au détriment du cortex préfrontal (zone en charge de la planification, du raisonnement, des décisions…). Le but de l’approche cognitive est donc de sortir de cette surstimulation amygdalienne en ciblant le fonctionnement préfrontal. On ne demande surtout pas au patient d’exprimer le ressenti de son expérience ni ses émotions car cela entretiendrait la suractivation de l’amygdale.
Continuity (Rétablir une continuité)
Elle permet de pallier au sentiment de confusion spatio temporelle et aux pensées répétitives. En situation de stress, le cerveau est inondé d’informations, ce qui peut entraver le séquençage chronologique des événements qui se sont déroulés ( flashback et phénomène de « comme si j’y étais encore »)
Challenge et 6. Control
Pour lutter contre la passivité et la dépendance.
Pour ces deux derniers items, on accompagne le patient à retrouver un « état de capacité ». Les sujets dépendants ou passifs attendent une aide extérieure qu’il ne faut pas leur apporter au risque d’entretenir la problématique et d’être aggravant pour la victime.
L’actualité a donné une nouvelle ampleur à l’adversité israélienne puisque le 7 octobre ce pays qui n’est guère plus grand que la Bretagne a connu les pogroms les plus dévastateurs depuis la Shoah.
Comment ne pas penser à cette phrase de la Marseillaise :
« Ils viennent jusque dans vos bras Égorger vos fils et vos compagnes ! Aux armes, citoyens ! «
Et curieusement, lorsqu’en réponse à ces atrocités les Israéliens prennent précisément les armes comme chaque Français qui chante la Marseillaise le clame…lorsque les Israéliens les prennent pour se défendre, eux sont cloués au pilori.
: Pourtant, un samedi matin à l’heure où se réveille les fermes du sud d’Israel, des hordes en moto et 4×4 de sauvages enturbannés de vert ont semé sur des kilomètres de route des cadavres. Hamas et civils gazaouis sans distinctions se sont livrés à des meurtres, des viols et des immondices humaines. Ils ont massacré des jeunes gens venus célébrer une paix possible entre israéliens et palestiniens limitrophes lors d’un concert.
Hommes et femmes ont été violées, certaines tant de fois que leur bassin a été fracturé, des ciseaux ont été plantés dans leur sexe quand d’autres ont été torturées et empalées. Des yeux ont été sortis de leur orbites, d’autres civils ont été ligotés et massacrés à coups de crosse de kalach, les enfants le crâne éclaté. PENDANT les massacres, le Hamas était accompagné de journalistes qui commentaient en direct et se félicitaient. Derrière eux, on entend les massacres, qu’ils filment et que la plupart des médias français refusent de partager contrairement aux Israéliens qui souhaitent montrer les réalités puis saisir, eux aussi, la cour internationale pour crimes contre l’humanité.
Le Hamas envoie ensuite sur les portables des familles des Otages les vidéos des actes de tortures qu’ils commettent sur eux à Gaza. Environ 80% des corps récupérés portent des signes de torture. Deux tas de 10 enfants chacun, brûlés ensemble les mains liées, ont ainsi été retrouvés, .
Des femmes ont été éventrées enceintes devant les enfants, les fœtus extraits des corps puis décapités ; des petites filles violées devant leur mère. Des otages dont un bébé et des enfants en bas âge sont toujours à Gaza après 3 mois (vivants ?). Plus de 850 morts civils et encore des centaines en cendres qu’on cherche à identifier via ADN. Des caissons par dizaine remplis de corps pour autopsies.
Saviez-vous que dans un gilet pare-balles, sur le corps d’un terroriste du Hamas tué le 7 octobre, nous avons trouvé la tête d’un bébé qu’il venait de décapiter et qu’il voulait ramener chez lui comme souvenir ? Saviez-vous que de jeunes hommes ont été retrouvés morts, les organes génitaux coupés et enfoncés dans la bouche ? Saviez-vous qu’une jeune fille a été sauvagement violée, puis qu’une arme à feu a été enfoncée dans ses parties génitales et que la balle tirée est sortie de sa tête ? Que dans une crèche on a trouvé 40 bébés. Leur tête à côté de leur corps et éventrés ont été découverts, Des corps en morceaux, découpés sur lesquels les terroristes et leurs complices ont uriné ?
La réalité doit être DITES pour ne pas AJOUTER au malheur des Israéliens et la Cour pénale faire son travail pour acter des crimes contre l’humanité perpétré par le Hamas.
Comment ne pas penser à cette Algérie française qui a connue des modes opératoires absolument identiques à ceux commis sur les familles israéliennes des kibboutz du sud d’Israël ? L’omerta sur la guerre d’Algérie résonne comme un violent écho à la chappe de plomb qui s’est abattu aussi sur les réalités des horreurs commises le 7 octobre.
Et essayons seulement d’entrevoir le choc monstrueux pour les quelques survivants de la Shoah.
Evidemment, un nombre sans précédent d’environ 9 000 soldats y compris les réservistes ont demandé un soutien psychologique depuis le 7 octobre.
Quant à ce 7 octobre, il n’en finit pas et dure pour nous depuis 95 jours puisque les otages n’ont toujours pas été récupérés faisant de nous des impuissants en masse.
L’impuissance, le sentiment emblématique dans la perception d’un trauma.
Le pays et les juifs partout dans le monde vivent depuis le 7 octobre une temporalité très perturbée, un ralentissement temporel, ce sentiment d’un jour qui n’en finit pas. Cette perception altérée de la réalité est commune à tous ceux avec qui j’ai échangé. Serons-nous tous traumatisés, impliqués directs et indirects ? Probablement pour bon nombre mais, néanmoins, j’ai la conviction qu’à l’échelle collective cette ignominie sera facteur de croissance pour Israel.
Un jour.
L’expertise israélienne en urgence et en santé mentale au service de tous
La passivité affaiblit et renforce le sentiment d’impuissance. C’est la préparation à l’adversité qui renforce l’individu, le citoyen. Au-delà du 6C, c’est une réflexion de fond sur la société que nous voulons. Celle de l’assistanat ou celle de l’autonomie ? Israel a déjà répondu et l’Europe, au regard du niveau de violences qui la frappe n’aura d’autre choix que de faire face et d’aguerrir. A défaut elle ne survivra aux puissantes intentions obscurantistes et destructrices.
Pour connaitre et aimer ces 2 pays profondément que sont la France et Israel, un peuple, un pays n’est pas résilient par hasard.
Au risque de déplaire, la communauté qui, de mon point de vue, s’intègre le moins bien aux Israéliens en Israël est la communauté française, en raison de son absence de pragmatisme et d’une délicatesse culturelle qui dans un pays en guerre ou un continent confronté à une haine de l’autre extrême est un handicap et non plus un atout. 5783 années que le peuple juif est l’objet de haine. Néanmoins toujours en vie. Parfois amputé, parfois tremblant, parfois blessé mais toujours pérenne et refleurissant sur ses cendres…
Faire face à l’adversité, être un citoyen préparé et autonome. Être un peuple résilient.
La résilience des Israéliens peuple n’est pas due au hasard. Il y a la foi comme facteur de protection, la cohésion sociale très forte et il y a la posture face à l’adversité.
Les Israéliens en particulier se relèvent toujours. Ils sont toujours actifs. Toujours. Dès le 8 octobre, le demain des pogroms du Hamas, un tsunami d’actions solidaires est venu contrer le sentiment d’impuissance national des civils face aux massacres de jeunes et de familles entières dans les kibboutz du sud du pays. L’action efficace donne aux Israéliens un sentiment d’auto efficacité et d’estime fort renforcé par une éducation scolaire qui apprend à anticiper, à faire face à l’adversité dès l’arrivée de la menace, dès l’âge de 7 ans.
L’auteur du Protocole national israélien, référent gouvernemental pour les opérations d’urgence estime qu’il y a 2 apprentissages qu’il nous faut développer pour augmenter nos aptitudes à résilier rapidement : Enclencher la bonne posture dès la menace donc dès la situation de choc et s’entraîner à la cohérence cardiaque avant la menace ou 24h plus tard.
Pourquoi ? Parce que nous avons 2 grands vecteurs de résilience : psychologiques et physiologique (le nerf vague cf théorie polyvagale) Au-delà de l ‘outil indispensable que représente cette méthode pour les primo-intervenants confrontés à la menace et au risque fort de PTSD et donc de crise suicidaire, chaque citoyen, au même titre qu’il est formé aux premiers gestes physiques doit se former aux premiers secours psychologiques afin d’être un citoyen AUTONOME. Pour rester efficace en situation de menace de mort, réduire le risque de développer des pathologies post traumatiques et enclencher les mécanismes de résilience fonctionnelle.
Et pour ceux qui en ont les ressources de transformer un jour leur PTSD en ressources et compétences qu’ils n’auraient probablement jamais eu sans lui.
Bibliographie non exhaustive :
Farchi, Gorneman, Ben H., levy, Talg, Whitreson, Adi, Gerson, Bella Ben, Gidron, Yori (2018) The SIXCs Model for immediate Cognitive Psychological First Aid.International Journal of Emergency Mental Health and Human Resilience, 1-12.
Psychological First Aid Training ; A scoping Review of its Application, Outcomes and Implementation, from International Journal of Environmental Research and Public Health.
Psychological First Aid Training: A Scoping Review of Its Application, Outcomes and Implementation. Int. J. Environ. Res. Public Health 2021, 18, 4594. https:// doi.org/10.3390/ijerph18094594
Farchi, Gidron (2010) The effects of psychological inoculation, versus ventilation on the mental resilience of israeli citizens under continuous war stress.Journal of Nervous &Mental Disease, (1985)
Developing specfic self efficacity and resilience as first responders among students of social work and stress and trauma studies (Mai 2014)
The sixc model for immediate cognitive psychological first aid : from helplessness to active efficient coping (2018)
Un conflit lancé par le Kremlin contre un État membre de l’Alliance transatlantique n’est pour l’heure que de la fiction. Mais une fois la guerre en Ukraine passée et la Russie réarmée, la menace sera extrêmement forte.
Le président russe Vladimir Poutine porte un toast avec des militaires, représentants des branches des forces armées russes participant à la guerre en Ukraine, lors d’une réunion à la résidence d’État de Novo-Ogaryovo, près de Moscou, le 1er janvier 2024. | Gavriil Grigorov / agence Sputnik / pool / AFP
En Ukraine, le gouvernement de Kiev dénonce le non-respect par la Russie des dispositions consécutives à l’accord de paix du printemps 2025. Prétextant un blocus inacceptable de l’oblast de Kaliningrad par la Lituanie et la Pologne, la fédération de Russie lance une attaque surprise contre les pays baltes, le 1er novembre 2028. En quelques heures, les armées d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie subissent de lourdes pertes. L’article 5 de la charte de l’OTAN est aussitôt invoqué –celui-ci prévoyant une assistance mutuelle en cas d’agression armée envers un des membres de l’Alliance transatlantique.
Le lendemain, la Pologne déclare la guerre à la Russie. Confrontés directement à une guerre de haute intensité, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni consultent la Maison-Blanche avant de s’engager dans le conflit. Le 4 novembre, Donald Trump s’exprime pour la première fois sur la situation: il vient de s’entretenir avec le président russe qui lui a promis la cessation des hostilités en échange d’une sortie des pays baltes de l’OTAN et de la protection des résidents russophones.
Bien sûr, ce scénario est une fiction. Mais pour combien de temps?
Le grand mensonge des guerres que l’on ne voit pas venir
Depuis la guerre de Troie, les historiens ont cette fâcheuse habitude d’exagérer le caractère «imprévisible» ou «inattendu» d’une guerre: invasion de la Pologne en septembre 1939, attaque de Pearl Harbor en décembre 1941, plus récemment «l’opération militaire spéciale» en Ukraine en février 2022, ou encore l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023.
Pourtant, à chaque fois, les signes étaient là. Adolf Hitler avait déjà réarmé la Rhénanie en mars 1936 (en violation du traité de Locarno de 1925) avant de réaliser l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche) en mars 1938. En juillet 1941, les avoirs des Japonais avaient été gelés aux États-Unis, l’archipel nippon avait rejoint les forces de l’Axe en septembre 1940 et était soumis à un embargo total sur le pétrole et l’acier, qui menaçait son économie de guerre.
Comme le dit le statisticien et théoricien Nassim Nicholas Taleb, les «cygnes noirs» sont avant tout le fait d’un biais cognitif, c’est-à-dire l’incapacité des populations et de leurs dirigeants à appréhender des faits qui ne correspondent pas à une structure narrative établie.
L’invasion de l’Ukraine est la première étape d’un projet de reconstitution des frontières de l’Empire russe.
Ainsi, loin de la réalité complexe, «fractale», du terrain, la guerre en Ukraine peut, elle aussi, être interprétée comme une séquence de discours narratifs, marqueurs du biais cognitif du moment: 1. Avant le 24 février 2022: la guerre n’aura pas lieu. 2. Du 24 février au 1er mars 2022: la Russie va décapiter le régime ukrainien. 3. De mars à novembre 2022: le danger de la Russie a été surestimé. 4. De novembre 2022 à septembre 2023: l’Ukraine va repousser l’ennemi. 5. Depuis septembre 2023: la guerre est bloquée.
En demandant des négociations censées mettre fin au conflit, les «partisans de la paix», pétris de bonnes intentions ou non, ne font qu’exacerber le spectre d’une guerre encore plus dramatique. L’invasion de l’Ukraine est certainement la première étape d’un projet de reconstitution des frontières et de la zone d’influence de l’Empire russe (1721-1917) et de la restauration de sa grandeur passée. Pour cela, l’OTAN doit disparaître, l’Union européenne doit se diviser et l’appareil militaire russe doit être modernisé et démultiplié.
Tant que le conflit ukrainien dure, la Russie ne peut pas se permettre un second front en Europe (moyens, effet de surprise, etc.). La guerre finie, le Kremlin, fort des leçons tirées du conflit ukrainien, travaillera à reconstituer ses stocks et ses équipements, de façon à préparer le prochain assaut sur les anciennes républiques soviétiques, probablement avec une attaque sur les pays baltes, membres de l’OTAN. On entrerait dans une nouvelle dimension.
Entre trois et dix ans avant la prochaine guerre avec la Russie
L’économie de l’OTAN est à peu près vingt fois plus importante que celle de la Russie, celle de l’Europe dix fois. Et pourtant, à titre de comparaison, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie ne peuvent aligner qu’un maximum de 1.000 chars de combat, contre 6.000 à 7.000 chars russes. Depuis février 2022, l’armée russe aurait perdu plus de 2.600 tanks, donc 2,5 fois le total de l’arsenal équivalent des quatre plus grosses économies d’Europe!
Et les usines russes fonctionnent à pleine capacité: Russes produisent en ce moment soixante chars d’assaut par mois, ce qui signifie qu’ils sont capables de fabriquer en un trimestre la totalité des tanks français! Rarement dans l’histoire a-t-on vu un tel décalage entre la puissance économique et la production d’armement.
Et, après le choc de février 2022, au lieu de se résorber, ce décalage s’accentue… Ainsi, les rapports alarmistes se multiplient, d’abord aux États-Unis et au Royaume-Uni. Mais c’est la publication en novembre 2023 d’un rapport du Conseil allemand sur la politique étrangère (DGAP), un groupe de réflexion basé à Berlin, qui a fait couler beaucoup d’encre. L’institut berlinois imagine cinq scénarios de réponse de l’OTAN face au danger du réarmement russe, avec une menace maximale estimée entre cinq et dix ans.
Les analystes du DGAP préconisent une force de l’OTAN de 300.000 hommes à haut niveau de préparation (contre 10.000 soldats répartis dans huit groupements tactiques en Europe de l’Est). Or, ce chiffre avait déjà été annoncé par Jens Soltenberg, secrétaire général de l’OTAN, il y a plus d’un an en juin 2022, mais rien n’a avancé.
La Pologne et les pays baltes semblent vivre dans une période distincte de celle des pays d’Europe occidentale.
Pour Jacek Siewiera, chef du Bureau de sécurité nationale polonais, un délai de cinq à dix ans avant la prochaine attaque russe est trop «optimiste». Il estime le risque entre trois et cinq ans. Le réarmement russe est beaucoup trop rapide, la procrastination des pays d’Europe occidentale réelle et la position américaine trop imprévisible. Alors, que faire? Pour le moment, en Europe, seule la Pologne, l’Estonie et la Lituanie semblent prendre la mesure de la menace.
Par contraste, l’Allemagne, qui parlait en février 2022 d’un investissement additionnel de 100 milliards d’euros, a en réalité investi 1,5 milliard pour le moment. Le Royaume-Uni a seulement augmenté son budget défense de 5 milliards de livres (environ 5,8 milliards d’euros) et continue à diminuer la taille des effectifs dans tous les corps de son armée.
Quant à la France, la nouvelle loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit un budget de 413,3 milliards d’euros, soit 40% de plus que les 295 milliards d’euros de la précédente LPM –mais ces montants résisteront-ils aux coupes de Bercy? Tout se passe comme si la Pologne et les pays baltes vivaient dans un temps historique distinct de celui des pays d’Europe occidentale.
L’imbroglio du Pacifique
À une situation déjà complexe viennent s’ajouter d’autres variables. La première, c’est Taïwan. Dans son discours du Nouvel An, le président chinois Xi Jinping a renouvelé son vœu de réunification de l’île avec la Chine continentale. Selon les analystes américains, la Chine atteindra un degré de modernisation et de projection militaire «optimal» vers 2026-2028. Tandis que les États-Unis seraient prêts à une guerre aéronavale de grande ampleur dans le Pacifique à partir de 2028-2029 (programme Next Generation Air Dominance de développement d’un nouveau chasseur, nouveau bombardier stratégique B-21 Raider, etc.).
Ensuite, il y a la nouvelle dégradation des relations sur la péninsule coréenne, avec, en parallèle, l’aide de la Corée du Nord à la Russie. Et enfin, il y a l’énigme Donald Trump. On sait que l’ancien président des États-Unis, s’il est «réélu», accélérera encore davantage les dépenses militaires, tout en restant hostile à la guerre.
Au Proche-Orient, on connaît déjà sa politique: il offrira un soutien encore plus inconditionnel à Israël. En Asie, Donald Trump cherchera à contenir les ambitions de la Chine. Et il cessera l’aide à l’Ukraine, tout en cherchant une solution négociée à la guerre, offrant la voie libre à Vladimir Poutine pour relancer ses ambitions. Or, même si Donald Trump n’est pas élu, les États-Unis ne pourront pas conduire trois guerres simultanément. Or, entre Israël, Taïwan et l’Ukraine, le choix des Républicains est déjà fait.
Ainsi, la Chine a tout intérêt à soutenir la Russie sur le théâtre européen, de façon à mobiliser les États-Unis sur plusieurs fronts. La Russie pourrait être tentée d’encourager l’ouverture d’un nouveau conflit sur la péninsule coréenne pour les mêmes raisons, ce qui n’arrangerait pas la Chine, peu amène à l’idée d’une guerre à sa frontière. Et si Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou, pour des raisons «opposées», souhaitent à tout prix la victoire de Donald Trump, ce n’est pas nécessairement l’avis de la Chine, soucieuse d’un possible désengagement sur le front européen qui n’arrangerait pas ses affaires.
Contre-la-montre
Il y a trois décennies, la fin de la Guerre froide a correspondu en Europe à une explosion de l’endettement et des dépenses sociales, en grande partie liées au vieillissement des populations et à l’absence de croissance économique. Pour nombre de gouvernements de l’UE, les budgets de la défense sont devenus une variable comptable. Résultat: plus de trente ans de désarmement sans précédent dans l’histoire.
Si le choc de l’«opération militaire spéciale» de la Russie a suscité un légitime émoi et a permis l’envoi de dizaines de milliards de dollars/euros en aide financière et militaire à l’Ukraine, ceci s’est fait avant tout au détriment des stocks existants. On a donc beaucoup parlé et, à l’exception notable de la Pologne et de l’Estonie, les actes n’ont pas suivi les paroles. Les dirigeants européens n’ont pas encore compris la gravité de ce qui se passe en Russie: transformation du pays en économie de guerre, généralisation du discours ultranationaliste, endoctrinement à l’école, contrôle total des médias et de la société…
Face au plus gros danger menaçant l’UE depuis la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction de l’appareil militaire européen est la première priorité du continent. Comme le dit le rapport du DGAP, la course contre-la-montre a déjà commencé.
Ukraine : enrôlement, sanctions… Le débat sur la mobilisation militaire fait rage
Invasion russe. Après deux ans de conflit, l’armée ukrainienne peine à trouver des volontaires pour renflouer ses rangs. En réaction, le gouvernement souhaite renforcer le contrôle de l’administration sur les mobilisables.
L’Ukraine a affirmé avoir repoussé l’armée russe « de 3 à 8 km » en profondeur sur la rive gauche du Dniepr occupée par l’armée de Moscou- afp.com/Anatolii STEPANOV
Comment faire face à la démobilisation de la population, dans un pays épuisé par la guerre depuis plus de deux ans ? C’est la question qui divise les Ukrainiens, alors que l’armée nécessite d’être étoffée face à la menace russe mais peine à trouver des volontaires.
En décembre, le président Volodymyr Zelensky avait proposé de mobiliser « 450 000 à 500 000 personnes« supplémentaires pour affronter les quelque 600 000 soldats russes déployés en Ukraine. Mais il a ajouté avoir besoin d’entendre « davantage d’arguments » pour trancher tant le sujet est sensible, notamment après l’échec de la grande contre-offensive de l’été 2023.
Les forces ukrainiennes comptent environ 850 000 hommes. Si elles ne dévoilent ni le nombre des soldats envoyés sur le front ni leurs pertes, chaque Ukrainien a pu voir grossir les secteurs militaires des cimetières de son pays. Les dernières estimations américaines en date publiées en août par le New York Times évoquaient près de 70 000 morts et jusqu’à 120 000 blessés.
L’élan patriotique des premiers mois, quand les Ukrainiens partaient en masse volontairement au front, n’est plus là. De plus en plus souvent, des médias évoquent des hommes récalcitrants à la mobilisation.
Nouvelles sanctions pour les réfractaires
Dans ce contexte, le gouvernement a soumis fin décembre au Parlement un projet de loi qui prévoit notamment d’abaisser l’âge de mobilisation de 27 à 25 ans, afin de rajeunir le profil des combattants. Une précédente loi avait déjà été adoptée en ce sens, mais n’a jamais été signée par Volodymyr Zelensky.
En outre, le projet de loi simplifie les procédures d’enrôlement et introduit de nouvelles sanctions pour les réfractaires, comme des restrictions en matière de permis de conduire et l’interdiction de transactions immobilières. Le texte restreint en revanche à 36 mois le service en temps de guerre, alors qu’il est actuellement illimité.
Néanmoins, la sanction n’est pas une solution, selon le commissaire ukrainien aux droits humains, Dmytro Loubinets. « Nous ne pouvons pas en arriver au stade où, en combattant la Russie, nous nous transformerons en quelque chose de similaire à la Russie où les lois ne fonctionnent plus et où la Constitution n’est qu’un bout de papier », a-t-il déclaré à la télévision.
Recours au tirage au sort ?
Face aux critiques, plusieurs responsables parlementaires et la présidence ont assuré que ce texte serait débattu et amendé. Une commission parlementaire chargée de la défense a entamé, le 4 janvier, l’examen du projet à huis clos.
Sur les réseaux sociaux, on appelle toujours plus souvent à mobiliser les enfants de l’élite et l’on dénonce certaines propositions de responsables politiques. Une parlementaire du parti présidentiel, Mariana Bezougla, a émis l’idée d’une exonération de mobilisation en échange d’un don important fait au budget.
« Et ceux qui n’ont pas d’argent, qu’ils crèvent dans les tranchées et que leurs enfants deviennent orphelins ?« , s’est insurgé un internaute sur la page Facebook de la députée. « La guerre, c’est pour les pauvres », a renchéri une autre.
Un ex-ministre de l’Economie, Tymofiï Mylovanov, a pour sa part rappelé que les États-Unis avaient recouru au tirage au sort pendant la guerre du Vietnam : « L’État choisit au hasard un jour et un mois. Les personnes nées ces jours-là sont mobilisées ». Parallèlement, des voix s’élèvent pour réclamer une démobilisation de ceux qui sont au front depuis longtemps. D’autres veulent des mesures pour pousser les Ukrainiens de l’étranger à rentrer combattre.
Côté russe, des femmes de mobilisés protestent près du Kremlin
De l’autre côté de la frontière, des voix contre la mobilisation des hommes s’élèvent également – celles des femmes de Russes qui protestent pour demander le retour de leurs maris partis au front. Le samedi 8 janvier, une quinzaine d’entre elles ont déposé symboliquement des fleurs sur la flamme du soldat inconnu sous les murs du Kremlin.
L’activisme des femmes de mobilisés a été largement ignoré par les médias d’État russes, alors que le Kremlin tient à afficher une image d’unité autour de Vladimir Poutine avant sa réélection inévitable lors de la présidentielle de mars 2024. Selon Vladimir Poutine, 244 000 mobilisés combattent actuellement en Ukraine sur une force totale de 617 000 hommes.
Quand on élabore un plan d’opération, on s’efforce normalement d’en évaluer le coût probable et on présente le devis au décideur politique. Ce qui a été demandé aux forces terrestres israéliennes avant le 27 octobre, correspondait sensiblement à quatre fois ce qui leur avait été demandé en 2014 lors de Bordure protectrice. À l’époque, la mission consistait à nettoyer de présence et infrastructures du Hamas et alliés sur 3 km au-delà de la barrière de sécurité et cela avait pris 20 jours et coûté 66 morts à Tsahal. Le niveau tactique des unités israéliennes comme des bataillons de quartiers du Hamas n’a guère évolué de part et d’autre depuis huit ans. Sur un terrain plat, sans l’emploi de véhicules ni de moyens d’appui, les pertes seraient sensiblement équilibrées. Mais les combattants palestiniens bénéficient du terrain urbain préparé, tandis que les Israéliens bénéficient de la protection de leurs véhicules et de leur puissance de feu directe, soit au bilan un échelon tactique de plus.
L’évolution du rapport de pertes étant plutôt logarithmique, à niveau tactique équivalent les pertes sont équivalentes, mais avec un niveau d’écart, on a du 1 contre 10 en faveur du plus fort, et a deux niveaux d’écart on s’approche du 1 pour 100. On pouvait donc s’attendre à au minimum 10 combattants du Hamas tués pour chaque israélien, plus des effets secondaires comme la capture de prisonniers – que seule l’opération de conquête peut obtenir – ou le traitement des blessés, en moyenne plus graves du côté du Hamas du fait des munitions utilisées et plus difficilement soignables, qui vont augmenter encore le nombre et la proportion de pertes définitives. Il faut ajouter aussi les pertes infligées simultanément par l’opération de frappes en profondeur – frappes aériennes et artillerie – qui a débuté dès le 7 octobre et se poursuit en parallèle de l’opération de conquête. Ses effets militaires déjà faibles au regard des effets contre-productifs produits par les dégâts sur la population le sont cependant encore plus avec la raréfaction des cibles. En résumé de cette évaluation macabre, le kill ratio de Bordure protectrice en 2014, opération de frappes et de conquête partielle réunies, avait été au final de l’ordre de 20 combattants palestiniens tués pour chaque soldat israélien tué. On pouvait donc s’attendre en 2023-2024 à des chiffres comparables.
Au bilan, le devis présenté à l’exécutif aurait pu être le suivant : 80 jours de combat et 250 morts pour conquérir le territoire de Gaza et tuer 5 000 combattants ennemis, sachant qu’il ne s’agirait dans tous les cas que d’une première phase, la suivante étant la prise de contrôle du territoire sur une durée indéterminée.
Le déroulement de l’action
L’offensive israélienne commence dans la nuit du 27 au 28 octobre, en bénéficiant de la supériorité israélienne dans le combat nocturne. Elle prend la forme d’une opération séquentielle, conquête du nord du territoire de Gaza puis du sud, ce qui a sans doute pour effet de retarder la fin de l’opération mais au profit d’un rapport de forces local plus favorable. La 36e division (4 brigades) porte l’attaque sur toute la face nord de la bande de Gaza avec un effort porté sur la côte tandis que la 162e division (4 brigades) attaque à l’est avec un effort au centre nord du territoire en direction de la mer. La 143e division de réserve, dite « division de Gaza » surveille pendant ce temps le sud de la frontière avec Gaza.
Après deux semaines de progression plutôt rapides, les deux divisions israéliennes se rejoignent aux alentours du grand hôpital al-Shifa, et la zone dense de Gaza-Ville est encerclée. Le 21 novembre, avec 66 soldats, les pertes israéliennes sont équivalentes à celles de 2014. Le bilan contre l’ennemi est en revanche plus important qu’à l’époque, puisque le 25 novembre Tsahal estime avoir tué 4 000 combattants ennemis contre 1 300 en 2014. Si les pertes ennemies lors de l’attaque initiale du 7 octobre sont assez bien connues puisque les corps ont été retrouvés, celle d’Épée de fer, soit donc environ 2 500, sont plus incertaines, d’autant plus que certains sont de pures « estimations aériennes » après les frappes. Avec au moins le double de blessés rendus inaptes au combat et les prisonniers, peut-être 1 500, de l’opération terrestre, on imagine que les deux brigades du Hamas au nord de Gaza sont très éprouvées. Le Hamas admet aussi le 26 novembre la mort de plusieurs de ses cadres, dont les commandants de ces deux brigades.
L’opération de conquête est interrompue du 24 novembre du 1er décembre, le temps d’une trêve humanitaire et surtout de libération d’otages en échange de celles de prisonniers palestiniens. Elle reprend le 2 décembre, plus lente au fur et à mesure que les abords denses de Gaza-Ville et de Jabaliya sont abordés. Le 3 décembre, la 98e division, forte de trois brigades d’infanterie dont une de réserve et peut-être de la 7e brigade blindée, est engagée au sud du territoire en direction de Khan Yunes. La progression est rapide jusqu’à la ville mais étroite via la route Saladin, elle s’élargit par la suite pour former une nouvelle poche. Le 10 décembre, la 143e division attaque à son tour le bord sud-est du territoire de Gaza, la progression est y est très lente. Le 15 décembre dans la zone nord, trois otages ayant réussi à s’échapper des mains sont abattus par erreur par des soldats israéliens, exemple parfait de « caporal stratégique » désastreux. Tout le reste du mois de décembre se passe à progresser lentement au sein de la zone nord. Entre le 20 et le 25 décembre, la 36e division est relevée par la 99e division de réserve, avec trois brigades. La brigade Givati est retirée de la 162e division pour renforcer la 98e division au sud. À la fin du mois, les deux brigades écoles et trois brigades de réserve auront été retirées de la zone de combat. Le 27 décembre, la 36e division attaque à nouveau, mais en centre en direction de Bureij.
Au 7 janvier 2024, après 67 jours de combat effectif, les forces terrestres israéliennes ont perdu 176 soldats, soit moins de deux par jour de combat contre plus de trois en 2014. Quatre soldats ont été tués dans les sept premiers jours de janvier, ce qui indique une réduction de l’intensité des combats dont on ne sait si cela est dû à un fléchissement de l’ennemi ou à un ralentissement de l’engagement israélien. Elles ont conquis la plus grande partie du nord de Gaza où ne subsistent plus que quatre petites poches de résistance et formé deux trois poches au centre, sud jusqu’à Khan Yunis et au sud-est, soit environ 50 % de la superficie totale. Du point de vue « terrain », on se trouve nettement en dessous de la norme indiquée plus haut de conquête totale en 80 jours. Du côté des effets sur « l’ennemi », l’armée israélienne estime avoir tué 7 860 combattants ennemis, soit environ 6 200 à l’intérieur de Gaza par la campagne de bombardements et les combats terrestres. Si ce chiffre est vrai, on se trouve dans un rapport de pertes entre Israéliens et Palestiniens de 1 pour 35, ce qui est très supérieur au chiffre de 2014. Il est probable que le chiffre estimé dans l’action des pertes ennemies soit, comme souvent lorsqu’on est jugé sur les bilans que l’on est seul à donner, un peu exagéré. Toujours est-il qu’en comptant les blessés graves et les prisonniers, le potentiel du Hamas et de ses alliés, initialement estimé à 25-30 000 combattants mais sans doute renforcé de volontaires en cours d’action, est peut-être entamé à 50 %. Les tirs quotidiens de roquettes sur Israël depuis Gaza ont fortement diminué.
En résumé, le déroulement de l’opération de conquête et la physionomie des combats sont parfaitement conformes a ce qui était attendu, un phénomène assez rare. Toutes autres choses (autres fronts potentiels, pression internationale, libération des otages) étant égales par ailleurs, le commandement israélien peut estimer à ce rythme avoir terminé la conquête de Gaza pour fin février 2024. Il faudra enchaîner sur une nouvelle opération de nettoyage et contrôle dont, pour le coup, il est extrêmement difficile à ce jour de déterminer la durée, probablement beaucoup plus longue que la conquête, et l’intensité, probablement moins forte quotidiennement mais beaucoup plus usante sur la durée.
Quelques remarques
À ce jour, l’armée de Terre israélienne a engagé 17 ou 18 brigades d’active et de réserve dans l’opération de conquête de Gaza. Combien la France pourrait-elle en engager dans une situation similaire ? Probablement pas plus de 4 ou 5 équivalentes à celles des Israéliens et totalement équipées. Autrement dit, l’armée française ne serait actuellement pas capable de vaincre un ennemi de 25-30 000 fantassins légers retranchés dans une zone urbaine de plusieurs millions d’habitants.
Comme l’Ukraine, Israël n’aurait rien pu faire sans brigades de réserve constituées et équipées. Il n’y a pas de montée en puissance rapide ou de capacité à faire face à une surprise sans stocks de matériels et de réserves humaines.
L’infanterie débarquée, c’est à dire à pied, la poor bloody infantry toujours oubliée, est une priorité stratégique. Il n’est pas normal que des combattants équipés d’armes et d’équipements légers des années 1960 puissent tenir tête à des unités d’infanterie modernes. Ils devraient être foudroyés. L’infanterie débarquée française seule devrait être capable d’infliger un 1 contre 10 seule et 1 pour 20 ou 30 avec ses véhicules (vive les canons-mitrailleurs) sans avoir à faire appel forcément à des appuis extérieurs et quel que soit le terrain.
Les militaires français de la Finul face à la dégradation de la sécurité dans le Sud-Liban
« On se retrouve en plein cœur des tirs »: le capitaine Paul, membre de la Finul, s’inquiète de la nette dégradation de la sécurité dans le Sud-Liban depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre.
Deir Kifa (Liban) Courrier international – (AFP) – Publié le 02/01/2024
« On se retrouve en plein cœur des tirs« : le capitaine Paul, membre de la Finul, s’inquiète de la nette dégradation de la sécurité dans le Sud-Liban depuis l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre.
« On est passé d’une zone relativement calme à une zone volatile où tout est très dépendant de la moindre déclaration politique« , poursuit le capitaine devant son véhicule de patrouille (VBL) peint en blanc avec le sigle « ONU » bien en vue sur la base de Deir Kifa, à une dizaine de kilomètres de la frontière entre Israël et le Liban.
Dans cette zone de collines, les échanges de tirs entre Israël et le Hezbollah libanais, qui affirme agir pour soutenir le Hamas, son allié, sont quasi-quotidiens depuis le début de la guerre entre le mouvement islamiste palestinien et Israël dans la bande de Gaza.
Les soldats français de la Force intérimaire de l’Onu au Liban (Finul) y ont depuis quasiment « doublé » leurs patrouilles quotidiennes, passant de quatre à sept par jour, selon l’officier au casque bleu en charge des opérations de la base.
« C’est tendu, il y a des obus qui tombent tous les jours, ça s’entend, vous êtes dans une ambiance de guerre« , ajoute-t-il alors qu’il est possible d’entendre au loin le bruit d’un drone, survolant la zone.
Les forces françaises, présentes au Liban depuis 1978, comptent parmi les principaux contributeurs de la Finul, avec 700 hommes sur environ 10.000.
Photo diffusée le 1er janvier 2024 par l’armée libanaise sur son compte X (ex-Twitter) montrant le ministre français de la Défense Sébastien Lecornu (au centre à gauche) et le chef de l’armée libanaise Joseph Aoun (au centre à droite) qui visitent la base du contingent français de la Finul à Deir Kifa, dans le sud du Liban
Tirs de roquettes, obus, drones, « ce qui se passait avant sur trois-quatre ans se passe maintenant en une semaine », estime le gradé.
Une mission potentiellement dangereuse
Les affrontements dans le Sud-Liban sont largement limités aux zones frontalières mais Israël a mené des frappes plus en profondeur, jusqu’à une vingtaine de kilomètres de la frontière, au cours des derniers jours.
La mission du contingent français « peut potentiellement devenir très dangereuse », a estimé lundi sur la base le ministre français des Armées Sébastien Lecornu devant environ 700 soldats avant de partager avec eux un repas de Nouvel An.
Depuis le 7 octobre, les affrontements entre Israël et le Hezbollah ont fait près de 160 morts du côté libanais, dont plus de 110 combattants du Hezbollah.
Du côté israélien de la frontière, au moins 13 personnes ont été tuées, dont neuf soldats, depuis le 7 octobre.
« Notre passage va être semé d’incertitudes dans les semaines et jours à venir », a ajouté le ministre devant les troupes sous une grande tente aménagée en banquet.
Le ministre de la Défense Sébastien Lecornu le 2 novembre 2023 sur la base du contingent français de la Finul à Deir Kifa, dans le sud du Liban
Paris souhaite éviter toute escalade à la frontière libano-israélienne, et à ce titre, M. Lecornu tout comme la ministre française des Affaires étrangères, Catherine Colonna, se sont rendus plusieurs fois au Liban au cours des derniers mois.
Plusieurs incidents inquiétants qui ont effectivement touché la Finul ont été identifiés ces derniers jours.
Jeudi, la mission onusienne a demandé l’ouverture d’une enquête après une « attaque contre une de ses patrouilles« dans laquelle un Casque bleu a été blessé à Taybé.
Un second incident a été rapporté par l’agence officielle libanaise à l’encontre d’une patrouille du contingent français prise à partie « par un groupe de jeunes hommes« à Kfar Kila, laissant craindre une montée des incidents de ce type.
Le Hamas a mené le 7 octobre une attaque sans précédent sur le sol israélien, faisant environ 1.140 morts, essentiellement des civils, selon un décompte de l’AFP à partir des chiffres officiels disponibles.
Les frappes israéliennes de représailles dans la bande de Gaza ont fait environ 22.000 morts, majoritairement des femmes, adolescents et enfants, selon le ministère de la Santé du Hamas.
Dans les deux ou trois ans qui viennent, sous l’impulsion de son chef d’état-major [CEMAT], le général Pierre Schill, l’armée de Terre va connaître une profonde transformation, afin de « produire des effets au quotidien, décourager les agressions et être prête aux engagements les plus durs ». Et cela, dans une « nouvelle ère stratégique », marquée notamment par la désinhibition de l’usage de la force, comme le montre la guerre en Ukraine.
S’agissant des « effets » que l’armée de Terre aura à produire, le général Schill énumère la « protection et la résilience en métropole et en outre-mer », la « solidarité stratégique en Europe et au Moyen-Orient » ainsi que la « prévention » et « l’influence », en particulier en Afrique et dans l’Indo-Pacifique ».
Pour répondre à ces trois finalités, la transformation de l’armée de Terre se fera selon quatre axes : « Être et durer » , « Protéger », « Agir » et « Innover ».
Le premier axe met l’accent sur « l’école du commandement », les ressources humaines [avec un plan de fidélisation, la création d’une fondation Terre et la réappropriation de « l’infrastructure de contact » et sur la notion « d’économie de guerre », laquelle vise surtout à faire un effort particulier en matière de maintien en condition opérationnelle [MCO] et à amorcer la reconstitution de stocks.
L’axe « Protéger » passera, en partie, par une territorialisation de la réserve, la création d’un état-major interarmées du territoire national [EMIA-TN] et un renforcement du dispositif de l’armée de Terre dans les outre-mer. Il s’agira aussi de « diffuser l’esprit de défense » en s’adressant à la jeunesse.
Quant au volet innovation, certaines de ses mesures ont déjà été mises en œuvre [comme avec la création de l’École des drones, par exemple]. S’il sera beaucoup question de robotique [avec Vulcain] et de munitions téléopérées [MTO], il s’agira de faire de l’armée de Terre une « armée du cyber », avec la création d’une École militaire de l’influence [en 2024], de deux compagnies « cyber », de quatre unités d’influence et d’une section « guerre électronique » dans chaque régiment. En outre, les coopérations seront privilégiées, avec le club « CAESAr », la livraison « CaMo » à la composante terrestre de la défense belge ou encore le MGCS [avec l’Allemagne et, désormais, l’Italie]. À noter que le CEMAT évoque des « développement partenariaux » dans le domaine des « feux à longue portée ».
Enfin, l’axe « Agir » supposera sans doute des changements structurels importants. Celui-ci repose sur trois concepts : « Partenaire au large », « Nation-cadre de la défense collective » et « armée du non-contournement ». Les deux divisions de l’armée de Terre [la 1ère et la 3ème] se verront chacune confier une tâche bien définie.
Ainsi, la 3ème Division sera « l’outil de la prévention et de l’influence ». Et, à ce titre, elle sera sollicitée pour des « partenariats militaires opérationnels » dans l’océan Indien et en Afrique. De son côté, la 1ère Division se concentrera sur l’Europe.
Pour rappel, la 1ère Division comprend la 27e brigade d’infanterie de montagne, la 9e brigade d’infanterie de marine, la 7e brigade blindée et la brigade franco-allemande. La 11e brigade parachutiste, la 6e brigade légère blindée et la 2e brigade blindée relèvent de la 3e Division, qui compte trois autres « éléments organiques », à savoir le 2e régiment de Dragons [spécialiste du NRBC], le 31e régiment de génie et le 54e régiment d’artillerie. Probablement que la composition de ces deux grandes unités va évoluer en raison de leur « régionalisation ».
L’armée américaine mise sur des antennes micro-ondes pour abattre des drones et des missiles
L’armée américaine compte développer des antennes micro-ondes à haute énergie pour détruire les drones et les missiles au plus près du champ de bataille.
[EN VIDÉO] Interview : les ondes électromagnétiques sont-elles dangereuses ? Nous sommes perpétuellement exposés à des ondes électromagnétiques de provenances très diverses : lignes à…
Depuis ses débuts, le conflit en Ukraine a démontré que les drones, même bon marché, peuvent devenir une plate-forme de reconnaissance efficace ou une arme permettant de larguer des grenades ou bien encore s’écraser sur leur cible en déclenchant une charge explosive. Il existe également les drones militaires de plus grande taille avec une grande autonomie, comme les drones suicides Shahed-136 utilisés par les Russes ou bien le nouveau Scythe ukrainien.
Face à ces menaces et ces bombes volantes — hormis les brouilleurs qui rencontrent des limites, des DCA, ou bien l’utilisation de très onéreux missiles sol-air pour détruire ces aéronefs bon marché —, les armées imaginent d’autres systèmes de défense. Dans leur cahier des charges, ils doivent être efficaces et peu onéreux au tir pour détruire ces cibles souvent low-cost. Pour minimiser les coûts au tir et maximiser les coups au but, les armées de plusieurs pays, comme les États-Unis, l’Allemagne, la France, le Japon et d’autres grandes puissances militaires misent sur des canons lasers ou encore des railguns. Pour moins d’un euro le tir, ils font mouche à coup sûr et à la vitesse de la lumière dans le cas du laser.
Sur le sujet, les Américains ont de l’avance. Du côté de leur armée et notamment de l’US Navy et l’US Air Force, en plus des canons laser, les militaires misent également sur des systèmes d’antennes à micro-ondes de haute puissance, pour « brûler » l’électronique de ces aéronefs.
Neutraliser un drone ou un missile à la vitesse de la lumière
Les militaires ont fait appel à Raytheon pour concevoir, construire et tester deux systèmes d’antennes micro-ondes. Des prototypes devraient être construits d’ici 2026 dans le cadre d’un programme consistant à développer un système de défense à énergie dirigée (Defend pour Directed Energy Front-line Electromagnetic Neutralization and Defeat). Les faisceaux de ces antennes pourraient couvrir une large plage dans la bande des micro-ondes du spectre électromagnétique. Raytheon n’a pas dévoilé de détails techniques sur ces antennes, mais a précisé que ces prototypes seraient robustes et transportables pour pouvoir être utilisés sur les zones de contact en première ligne contre les drones. La firme n’en est pas à son premier coup d’essai. Elle avait déjà développé un système de contre-mesure électronique par micro-ondes pour protéger les bases aériennes, baptisé Chimera.
Chaque année, le Pentagone dépense en moyenne un milliard de dollars pour développer ce type d’armement à énergie dirigée. Il compte déployer ces systèmes d’armes à bord d’aéronefs, de navires de guerre et de véhicules terrestres pour abattre des drones et des missiles menaçant des positions et des installations.
Au total, l’armée ukrainienne a reçu 49 Camions équipés d’un système d’artillerie de 155 mm [CAESAr], dont 18 lui furent donnés par l’armée de Terre en 2022. En janvier, Kiev en a commandé 12 autres auprès de Nexter [ou KNDS France], lesquels ont été prélevés dans l’inventaire de l’artillerie française afin de ne pas perdre de temps. Enfin, au même moment, le Danemark lui a remis les 19 qu’il avait acquis en version 8×8.
Selon le site Oryx, qui documente les pertes subies par les forces ukrainiennes et russes depuis la guerre déclenchée par Moscou le 24 février 2022, six de ces obusiers automoteurs ont été détruits [cinq CAESAr 6×6 et un CAESAr 8×8]. Dans la plupart des cas, ils ont été touchés par une munition téléopérée [MTO, ou drone kamikaze] de type Lancet qui, produite par une filiale du groupe Kalachnikov, a une portée maximale de 40 km. Évidemment, cela pose la question de leur protection contre les drones, ce qui pourrait passer par l’ajout de capacités défensives ou bien par l’amélioration de leur camouflage.
Pour rappel, la portée d’un CAESAr est d’environ 40 km, avec une capacité de tirer six coups en une minute, la sortie de batterie de fait en moins de deux minutes, ce qui limite le risque d’un tir de contre-batterie.
Cela étant, selon le témoignage d’un officier ukrainien récemment rapporté par le quotidien Le Monde, le CAESAr ne serait pas exempt de critiques.
« Votre canon automoteur CAESAr tire très vite et avec une précision d’orfèvre. Mais je l’utilise très peu parce qu’il est très vulnérable et mal adapté aux réalités de la guerre », a confié le colonel Yan Iatsychen, commandant de la 56e brigade d’infanterie motorisée de l’armée ukrainienne.
La « taille importante » de l’obusier, avance Le Monde, en ferait une « cible prioritaire » pour les drones russes [ce qui, au passage, est aussi valable pour les autres obusiers automoteurs…]. « Si je le sors en terrain découvert pour tirer, il devient la cible de tirs de contrebatterie au bout de trois à quatre minutes. Je n’ai pas le temps de l’évacuer hors de la zone de danger », a continué l’officier, qui a dit préférer le canon [tracté] américain M777… Or, selon Oryx, 77 de ces pièces d’artillerie ont été détruites ou endommagées, sur environ une centaine…
Puis il a tenu des propos encore plus surprenants… « Cette dame [le CAESAr] aime trop la propreté. Ses opérateurs sont comme des chirurgiens, toujours avec des gants et des couvre-chaussures, contraints de dormir dedans pour le pas la salir ».
Quoi qu’il en soit, le ministère ukrainien de la Défense ne partage pas la même appréciation du CAESAr que le commandant de la 56e brigade d’infanterie motorisée. Via un communiqué publié le 24 décembre, il a en effet souhaiter en « acquérir davantage » pour répondre aux besoins » de ses forces armées.
« Les CAESAr ont démontré une grande efficacité et une grande précision au combat », a fait valoir le général Ivan Gavryliuk, le vice-ministre ukrainien de la Défense. « Il est très important pour l’Ukraine d’augmenter sa puissance de feu grâce à la fourniture de systèmes d’artillerie par les alliés », a-t-il ajouté.
Ce sera justement la raison d’être de la création, en janvier prochain, d’une « coalition artillerie » qui, devant être dirigée par la France, viendra ainsi s’ajouter à celles précédemment mises en place pour les avions de combat F-16, la défense aérienne et les chars Leopard.
Cela étant, l’armée ukrainienne entend améliorer la conduite de tir du CAESAr en ayant recours à l’intelligence artificielle. Cela « permettra de réduire de 30% l’utilisation de munitions pour viser et atteindre les cibles », a avancé le général Gavryliuk, après avoir annoncé que des essais seraient menés à cette fin en 2024.
Panique aux étages supérieurs des rédactions françaises : « Une petite musique inquiétante se répand à travers le monde, s’alarme l’éditorialiste du Figaro Philippe Gélie, celle d’une défaite inéluctable de l’Ukraine » (8 décembre 2023). Après l’échec de la contre-offensive, l’attention internationale se détourne vers Gaza et les Occidentaux mégotent sur l’aide militaire apportée à Kiev. « Toute diminution de l’aide à l’Ukraine serait un drame », prévient un titre de Libération (14 décembre) tandis que France Inter interroge Bernard-Henri Lévy : « Comment il va Volodymyr Zelensky ? Vous le voyez régulièrement. » Simultanément, Le Monde (14 décembre) met en garde contre « la mauvaise option de la faiblesse » et décrit le président ukrainien « le visage tendu, le regard presque suppliant » plaidant « désespérément » sa cause.
Même LCI, la chaîne de propagande ukrainienne en langue française et en continu, peine à remonter le moral. « Pour nous, c’est effrayant, admet le général Vincent Desportes ;on avait parié sur une descente aux enfers de la Russie, et c’est tout le contraire » (10 décembre). Le journaliste Gallagher Fenwick admoneste les chancelleries qui chancelleraient : « Tout ce que vous économisez aujourd’hui en dollars, vous le paierez demain en hommes. (…) Et je ne vois pas ce qui empêcherait Vladimir Poutine de venir lécher les frontières de l’OTAN [Organisation du traité de l’Atlantique nord] » (LCI, 9 décembre). « Cette déprime d’automne s’explique d’abord par un effet “gueule de bois”, reconnaît Jean-Dominique Merchet dans L’Opinion (11 décembre). Au printemps, Ukrainiens et Occidentaux s’étaient laissé enivrer par l’idée d’une victoire militaire rapide et d’un effondrement russe dès l’été. » Il avait lui-même tété goulûment ce flacon en n’excluant pas il y a quelques mois que l’Ukraine puisse « reprendre la totalité de son territoire, y compris la Crimée » (24-25 février).
Or une longue enquête publiée par le Washington Post le 4 décembre dernier vient d’établir que la bérézina ukrainienne est aussi celle des dirigeants occidentaux, éperonnés par les éditorialistes va-t-en-guerre. On savait que les armes, l’entraînement, le renseignement provenaient du Pentagone. Mais on ignorait que les plans de la contre-offensive avaient été élaborés au cours de « huit exercices de simulation miniatures » dans une base américaine en Allemagne, en compagnie de militaires britanniques et ukrainiens : « Le général Mark A. Milley, alors chef d’état-major interarmées des États-Unis, le colonel-général Oleksandr Syrsky, commandant des forces terrestres ukrainiennes, ont assisté à plusieurs des simulations. » M. Milley avait même prodigué d’astucieux conseils aux forces spéciales envoyées derrière les lignes ennemies : « Aucun Russe ne devrait s’endormir sans s’inquiéter d’avoir la gorge tranchée pendant la nuit. »
Les « alliés » lancent leur opération le 8 juin 2023. Dès le 12, face à la résistance russe, « des mois de planification avec les États-Unis doivent être mis au panier et la contre-offensive, déjà retardée, qui se fixait pour objectif d’atteindre la mer d’Azov avant trois mois, marque un arrêt quasi complet ». Ainsi, dès la deuxième semaine de juin, des analystes bien informés savaient l’affaire compromise. Mais à un moment où, selon le chroniqueur humoristique de France Inter Matthieu Noël, le spécialiste militaire « Pierre Servent était comme moulé dans le siège invité de ce studio », les auditeurs de la radio publique, eux, restaient confiants dans l’issue que cet amoureux de l’OTAN avait prophétisée : « la dislocation de l’outil militaire russe » (France Info, 24 février) ; « le pouvoir poutinien très sérieusement fragilisé » (France Inter, 26 juin). Début novembre, quand le général ukrainien Valery Zaloujny admet lui-même « l’impasse » de son armée, Servent s’emporte : « La logique de sa déclaration, c’est la démission. En temps de guerre, si vous dites ça à vos soldats, vous les découragez » (LCI, 2 novembre).
« On s’était pris à y croire, reconnaît Juliette Bénabent, grand reporter à Télérama (13 décembre), sanctions, condamnation quasi unanime de Vladimir Poutine, aides inédites au pays agressé… Une victoire de l’Ukraine envahie par l’ogre russe, d’abord inimaginable, a un temps paru possible. Près de deux ans plus tard, l’inquiétude remonte en flèche. » Le journaliste vedette de France Culture Thomas Cluzel avait dénoncé en Ukraine « une véritable boucherie au cœur même de l’Europe », « le réveil du spectre de la guerre d’extermination par la faim », « la progression des forces de l’envahisseur à coups de bombardements destructeurs ». Une autre « gueule de bois » s’annonce. Car ce sont les massacres israéliens à Gaza que Cluzel décrit à présent : « La situation est apocalyptique. L’enclave compterait davantage de morts civils que l’Ukraine en deux années de guerre » (13 décembre).
L’idée du char de combat hante les hommes depuis des milliers d’années. Pour ne pas remonter au-delà du Moyen Age, des esprits aussi originaux et divers que Michel-Ange, Voltaire, Ader, s’y sont passionnés. « Je ferai, proposait Michel-Ange à Ludovic le Maure, duc de Milan, des chariots couverts et sûrs et inattaquables, lesquels, s’ils pénétraient dans les rangs des ennemis avec leur artillerie, rompraient même la troupe la plus nombreuse de gens d’armes ; derrière eux, l’infanterie pourra s’avancer sans péril et sans aucun empêchement ».
Voltaire présenta obstinément l’idée du char de combat pendant quatorze ans. Dans sa correspondance, on ne trouve pas moins de six lettres sur la question, dont les destinataires vont du maréchal de Richelieu jusqu’à Catherine II. En vain invoquait-il un livre « qui n’a jamais menti » et où il trouvait que les Hébreux parvinrent à faire des milliers de chariots de guerre « dans un pays où il n’y avait auparavant que des ânes ». Il réussit à convaincre un ministre de la guerre, d’Argenson, qui en fit exécuter un modèle, mais non point ses généraux qui lui objectèrent ― déjà ― que le canon seul gagnait les batailles, et qui, dit-il, « ne voulurent point jouer à un jeu renouvelé des Perses ».
Richard Lovell Edgewoth (1744-1817).
L’année même où Voltaire faisait sa dernière tentative auprès de Catherine II, en 1770, un mécanicien anglais, R.-L. Edgeworth, prenait le premier brevet où la chenille est décrite de la façon la plus claire. C’est la même que devaient employer, en 1907 et 1909, le tracteur Hornsby et le tracteur Holt, copiés sur ce point essentiel par les premiers chars français et britanniques.
On ne compte plus, depuis Edgeworth, les inventeurs qui reprirent son idée et la proposèrent sans succès aux services techniques des pays les plus divers. Pour la France seule, on doit noter le rejet successif, par le Comité de l’Artillerie, d’un « fort cuirassé roulant » de M. Moeller, d’un rail « sans fin » de Clément Ader, d’un « convoi blindé sur voie ferrée mobile se déroulant devant lui à mesure qu’il avance » de M. de Bouyn, et enfin, en 1903, d’un projet de canon de 75 sur affût chenillé automoteur, œuvre du premier militaire qui apparaît dans cette affaire autrement que pour exposer aux inventeurs les raisons qui s’opposent au fonctionnement de leurs engins, le capitaine d’artillerie Levasseur.
L’affût proposé était muni de deux chenilles formées de « voussoirs » articulés. Le franchissement des tranchées avait été prévu ; le projet était étudié pour des tranchées de 1,50 m de large. L’inventeur étant cette fois un officier de l’arme, le Président du Comité technique de l’Artillerie exposa longuement toutes les raisons techniques et tactiques qui s’opposaient au remplacement du cheval par le moteur. Il ajouta cet argument qui devait toucher particulièrement, des officiers d’un corps qui avait la charge des moyens de transport de l’armée : « Les semelles des voussoirs useraient les routes. De tels dispositifs sont interdits par la loi de 1852 sur le roulage ».
Général Estienne.
La guerre vint, et l’artillerie britannique, sans se soucier de la loi, qui est en réalité le décret du 10 août 1852, introduisit en France des tracteurs américains à chenilles, qui donnaient toute satisfaction depuis sept ans, pour remorquer ses pièces lourdes à travers champs. La vue de ces engins confirma le général Estienne, alors colonel d’artillerie, dans l’idée que la réalisation de son projet de chars d’assaut était chose aisée. Le projet du général Estienne portait alors sur une voiture blindée de 7 tonnes avec un équipage de quatre hommes servant deux mitrailleuses et un canon de 37 et pouvant loger en outre une vingtaine de fantassins avec armes et bagages. Il s’exécuta finalement sous la forme de deux chars, le Schneider Mle 1916, de 13,5 tonnes, armé d’un 75 raccourci et de 2 mitrailleuses, blindé à 17 mm, servi par six hommes ; le Saint-Chamond Mle 1917, de 23 tonnes, armé d’un 75 et de 4 mitrailleuses, blindé à 17 mm, servi par neuf hommes ; on avait renoncé au transport de l’infanterie.
Chars Saint Chamond. « Ferme Mennejean, départ des chars le 23 octobre. » Photographe : Jacques RIDEL. Crédit : Ministère de la culture, Médiathèque de l’architecture et du patrimoine, diffusion RMN. Source : Mission Centenaire 14-18.A gauche, le chef d’escadron Bossut devant l’un des chars d’assaut Schneider de son groupe (1916 ou 1917). Crédit : ECPAD.
Simultanément, la Grande-Bretagne conduisait une étude de chars un peu plus lourds, un peu moins rapides ― ils ne faisaient que 6 km/h au lieu de 10 km/h ― plus légèrement blindés. Winston Churchill, qui dirigeait alors la marine britannique, y prit une part essentielle. L’étude aboutit aux trois chars Mark I, II et III de 1916, utilisés dans les premiers engagements, et au Mark IV, qui fut, pendant l’année 1917, l’armement presque exclusif des unités britanniques. Les caractéristiques de ces chars étaient très voisines ; le Mark IV pesait 30 tonnes, était armé de 2 canons de 57 et 4 mitrailleuses (ou 6 mitrailleuses sur les chars « femelles »), blindé à 12 mm, et servi par huit hommes.
Mark IV.
Dans ces premières réalisations, le char est essentiellement un engin de « rupture », moyen de franchissement d’une organisation fortifiée. Blindés à l’épreuve de la balle d’infanterie, les appareils sont aptes à traverser les tranchées et à ouvrir des brèches dans les réseaux.
Le char n’est encore qu’un expédient pour venir à bout de la fortification de campagne.
L’expérience des premiers combats révéla d’ailleurs que ni les chars français, ni les chars britanniques, n’avaient la puissance de rupture suffisante. On en accrut la longueur, qui fixait la capacité de franchissement, le blindage, qui devait résister aux premières armes anti-chars spécialisées, et un peu la vitesse. Telle fut l’origine des premiers chars lourds de rupture, le char français 2 C qui ne sortit qu’après la guerre, en 1921, et le char britannique Mark VIII qui apparut en 1919, succédant à plusieurs types intermédiaires de 1918. Le premier atteignait les 70 tonnes ; le deuxième, 42 tonnes. La longueur dépassait légèrement 10 m sur l’un et sur l’autre. L’épaisseur du blindage était de 30 mm sur le 2 C, et 16 mm seulement sur le Mark VIII (les premiers Mark I et II n’avaient que 10 mm). La vitesse passait à 12 km/h sur le 2 C, à 9,5 km/h sur le Mark VIII (les Mark I à IV ne faisaient que 6 km/h). L’armement restait à peu près inchangé.
Char 2C.
Simultanément, les armées française et britannique éprouvèrent le besoin de compléter ces chars lourds de rupture par d’autres dont le rôle très différent marque jusqu’en 1939 les doctrines officielles des deux armées ; ce furent, en France, le char d’accompagnement, en Grande-Bretagne, le char d’exploitation.
Le char Renault FT de 1917 répondait au désir d’un char aussi petit et maniable que possible, cantonné dans la mission d’accompagnement de l’infanterie, c’est-à-dire dans la lutte contre les armes automatiques rapprochées immédiatement en avant des premiers fantassins. C’était un engin de 6,5 tonnes, armé d’une mitrailleuse ou d’un canon de 37, blindé à 16 mm, faisant 8 km/h et servi par deux hommes.
La conception britannique était assez différente. Avec les chars Medium, types A, B et C de 1917 à 1919, l’accent était placé sur les facteurs vitesse et rayon d’action. La mission était l’exploitation, après ouverture de la brèche par les chars lourds, en liaison avec la cavalerie. Le Medium C, de 1919, était un char de 22 tonnes, armé de 3 mitrailleuses, blindé à 15 mm, faisant 12,7 km/h avec un équipage de quatre hommes. Son rayon d’action de 120 km, très élevé pour l’époque, contrastait avec celui, beaucoup plus faible, de 60 km d’un Renault FT.
Renault FT en Argonne (1917).
Les autres pays, dont les réalisations ne commencèrent d’ailleurs à apparaître qu’en 1918, n’introduisirent pas de conceptions nouvelles.
À l’exception de l’armée britannique, toutes les armées s’accordaient donc, en 1918, sur une conception très voisine de la conception française : un char lourd de rupture, un char léger d’accompagnement. L’armée britannique conservait l’idée du char lourd de rupture, et la réalisait d’ailleurs avec ses Mark IV à VIII à beaucoup plus grande échelle que l’armée française. Mais elle introduisait, pour l’exploitation de la percée, un type de char moyen à grand rayon d’action qui n’avait pas d’équivalent dans les autres armées.
1938-1939, du char d’assaut au char de combat
Vingt années de progrès techniques et de méditations sur l’emploi des chars séparent les deux guerres mondiales. Les progrès techniques furent assez rapides, et en général fort bien accueillis. Les doctrines nouvelles furent présentées plus vite encore, mais n’eurent pas le même succès.
C’est en 1922 que se place le perfectionnement de la chenille par Vickers, qui, avec son entraînement par double barbotin, parvint à réaliser des vitesses de 26 km/h avec la même puissance par tonne, moins de 8 CV, qui ne donnait pas 10 km/h sur les Mark VIII, trois ans plus tôt. Presque aussitôt après, apparaissait la chenille à petit pas Carden-Loyd, et les multiples chars légers qui en firent l’application dès 1926, en atteignant des vitesses de 45 à 50 km/h avec 12 à 13 CV par tonne. La soudure électrique des blindages, appliquée dès 1929 sur les « cuirassés de poche » allemands, fut étendue à la même époque à la construction des chars sur les Landswerk suédois. Quant au frein de bouche qui permet le montage à bord d’un char de pièces qu’on aurait hésité à attribuer à l’artillerie de campagne, à cause de leur puissance, Treuille de Beaulieu l’avait réalisé voici trois quarts de siècle. Dès 1930, on disposait donc des moyens de mettre en œuvre les conceptions les plus modernes en matière de chars de combat.
Encore fallait-il sentir le besoin de ce nouveau matériel, et en admettre les possibilités quasi-illimitées. Mais beaucoup n’y voyaient que le plus dangereux des concurrents dont l’admission non contrôlée eût risqué de bouleverser la répartition des tâches entre les armes en place.
« Mon fils, disait Cambyse à Cyrus en l’instruisant sur les devoirs du général, ne vous contentez pas des ruses que vous avez apprises ; inventez-en de nouvelles à l’exemple des musiciens qui ne se bornent pas à chanter les airs que leur ont enseignés leurs maîtres, mais qui en composent tous les jours de nouveaux ». Cyrus suivit les conseils de son père, et, si l’on en croit Xénophon, il fut l’auteur du plus grand progrès dans la tactique des chars. Au lieu de les employer seulement à escarmoucher, comme on le faisait avant lui, il les utilisa à rompre la ligne ennemie. Le problème qui se posait en 1919 était exactement l’inverse : il fallait ajouter à la mission de rupture toutes celles auxquelles se prêtait le char, passer du char « d’assaut » au char « de combat ».
Était-ce possible ? La question fut résolue affirmativement par le colonel Fuller, au concours de 1919 du Journal of the Royal United Service Institution. La thèse était présentée sous une forme absolue, et devançait les plus audacieuses réalisations de cette guerre.
« La machine est la seule combinaison harmonieuse de l’armement, de la protection et de la vitesse. L’infanterie est un anachronisme ; le char, armé de mitrailleuses, détruit les mitrailleuses ; le char peut remplacer l’infanterie. Les chars rapides remplaceront avantageusement la cavalerie. L’artillerie doit abandonner la traction animale pour la traction mécanique à travers champs ; les canons deviendront ainsi des chars puissamment armés. »
Sous la pression de l’opinion publique alertée par les discussions autour de la thèse de Fuller, et simultanément très intéressée par les remarquables progrès qu’étaient les chars Vickers rapides, et le char monoplace, devenu depuis biplace, inventé en 1925 par Martel et Carden, l’armée britannique dut se résigner à faire des essais en grand. C’est en ce sens que sont parfaitement exactes les affirmations de Liddell Hart : « L’armée britannique, après 1918, a été la première à se servir de chars rapides, la première à se servir de chars indépendamment de l’infanterie ; elle a formé la première unité complètement motorisée et a publié le premier manuel de guerre mécanisée. »
Au lendemain de 1918, l’opinion militaire française était plus mal préparée encore à accepter les transformations profondes qu’exigeait l’avènement de la guerre mécanique. Voici en quelques termes l’Instruction provisoire sur l’emploi des chars de combat du 23 mai 1920 mettait en garde contre les idées nouvelles : « Les chars ne peuvent conquérir ni occuper à eux seuls le terrain. Ils ne sont qu’une aide puissante mise à la disposition de l’infanterie. L’affectation des chars à l’infanterie ne modifie en rien les procédés de combat de cette arme (Art. 2). »
Ni les opérations du Levant, ni celles beaucoup plus importantes qui furent nécessaires pour achever la pacification du Maroc, notamment en 1925 et 1926 contre Abd-el-Krim, n’utilisèrent le char comme on aurait pu et dû le faire. « Le char léger de combat actuellement en usage dans la métropole convient peu au service dans les colonies et sur les théâtres d’opérations extérieurs », affirmait le Manuel à l’usage des troupes employées outre-mer (Titre 1, p. 47). Lors du déclenchement des premières opérations d’Abd-el-Krim, un seul bataillon de chars se trouvait en Afrique du Nord : il tenait garnison à Bizerte. Au gros de l’expédition, 150 000 hommes furent engagés ; un seul régiment de chars à 6 compagnies, chacune de 9 chars Renault FT, les accompagnait. On ne peut accuser cette fois, comme en 1940, le manque de matériel : l’armée française disposait de plus de 2 700 chars FT.
Fuller.
La thèse soutenue par le colonel Fuller n’eut absolument aucun succès en France. Voici le jugement que portait sur elle en 1927, dans la Revue d’Infanterie, un officier général qui devait ensuite, avec un livre intitulé « Sommes-nous prêts ? », jeter l’un de ces nombreux cris d’alarme qui ne remplacent point
une doctrine militaire saine : « Une conception pèche par la base qui érige le matériel, la machine, au premier rang, et relègue les forces morales au magasin des accessoires. Toute l’histoire se dresse devant une telle affirmation ; sourd est quiconque reste insensible à la véhémence de sa protestation. Si l’on inculque à l’homme la notion que la machine est autant faite pour le mettre à l’abri des coups que pour lui procurer le moyen d’en porter à son adversaire, il en ‘arrivera vite, par une pente fatale, à considérer la machine avant tout du point de vue de sa protection personnelle : condition peu favorable à la victoire ».
On sait aujourd’hui qu’il vaut mieux offrir au combattant cette « protection personnelle » qu’est un blindage de chars, si l’on veut simplement éviter la catastrophe. Mais on comprend qu’en 1934, lorsque le colonel de Gaulle présenta sa thèse, le climat n’était pas favorable à son adoption.
Char moyen SOMUA S35 de 28 tonnes, l’un des meilleurs matériels de 1939. Crédit : DR.
La généralité des applications du char y était affirmée avec la même vigueur qu’y avait mise Fuller : « Secourable amie de toujours, la machine à présent régit notre destin. Tenus à l’abri des gaz dans leur blockhaus hermétique, en mesure de se cacher sous des nuages artificiels, liés par ondes avec l’arrière, les voisins, les avions, voilà ces aristocrates du combat affranchis des servitudes qui écrasent les gens à pied. Non qu’ils échappent au péril, mais oui, certes, à l’infirmité des soldats à découvert sous les obus et les balles. Le char devient l’élément capital de la manœuvre ».
Ce qui fait l’intérêt de la doctrine du général de Gaulle, c’est d’abord d’avoir complété ces affirmations par une composition de divisions blindées que nous n’avons pas à examiner dans ce chapitre et qui a été presque exactement celle des Panzerdivisionen, et ensuite d’avoir exposé les principes de leur emploi. La nécessité du char moyen et lourd qui fut le principal facteur du succès allemand contre les formations blindées françaises et britanniques, principalement années de chars légers aux canons de puissance insignifiante, y était affirmée ; il était prévu, par’ division, un seul bataillon de chars légers, pour un régiment de chars moyens et un régiment de chars lourds. La manœuvre, « consistant essentiellement à contourner ce qui tire pour l’attaquer dans son dos », était celle que les Panzerdivisionen appliquèrent pendant la campagne de France chaque fois qu’ils rencontrèrent une résistance frontale d’éléments blindés ou non. Le combat à distance des divisions blindées aux prises « sous forme de groupes de chars luttant sur une grande profondeur », était la tactique qui surprenait encore, en 1941 et 1942, les chars britanniques en Libye. Il n’est pas jusqu’à l’emploi à la destruction des fortins bétonnés qui n’ait été annoncé dès 1934, par le moyen « d’une brigade de chars très lourds, capables de s’attaquer aux fortifications permanentes », en réserve générale ; ce n’est pas autrement que les Klim-Vorochilov et les Mark VI enlevaient, par tir d’embrasure, les lignes de fortins sur le front Est.
À l’époque où le général Fuller exposait sa doctrine, elle pouvait passer pour une anticipation ; il manquait certainement aux moyens de propulsion du char quelques-uns des perfectionnements qu’on leur apporta dans les années qui suivirent. Mais à l’époque où le général de Gaulle présentait la sienne, ses affirmations avaient la chance de s’appuyer sur une technique qui avait fait ses preuves. Ce n’était point un « jeu de l’esprit », ou une « mauvaise action », comme le déclaraient certains grands chefs militaires de la France, « pays de la mesure ». L’arme que supposait cette doctrine « existait virtuellement » affirmait encore le général de Gaulle dans son mémorandum de 1940. « La technique et l’industrie se trouvent, dès à présent, en mesure de construire des chars qui, employés par masse, comme il se doit, seraient capables de surmonter nos défenses actives et passives. Ce n’est pour ces engins qu’affaire de blindage, d’armement, de capacité de franchissement ». Mais il faut, pour l’admettre, être persuadé « qu’il n’y a plus, dans la guerre moderne, d’entreprise active que par le moyen et à la mesure de la force mécanique.
LES FACTEURS DE PUISSANCE DU CHAR
L’étude de l’armement a été faite dans le chapitre III, en traitant de l’artillerie ; il reste à examiner la protection et la vitesse.
La protection
Dans sa mission de rupture d’une organisation fortifiée, le char de 1916 avait simplement à franchir les réseaux qui arrêtaient le fantassin, et à se protéger des balles de mitrailleuse qui le tuaient. L’année britannique estima à 10 mm le blindage convenable, valeur trouvée un peu faible à l’expérience et portée à 12 mm sur les Mark IV dès 1917 ; l’épaisseur fut d’ailleurs relevée à 15 et 16 mm sur les chars Mark V à VIII de 1919 ; à I4 et 15 mm sur les chars Medium. L’armée française voulut une sécurité plus grande, avec une épaisseur de 17 mm sur les chars Schneider et Saint-Chamond, ramenée à 16 mm sur les Renault FT. Les armées étrangères adoptèrent des épaisseurs du même ordre pour leurs chars légers, 12,7 mm sur les chars américains, 16 mm sur les chars italiens, 11,4 mm sur les chars allemands.
Mais cette protection contre la seule mitrailleuse était insuffisante contre les autres armes qui prirent rapidement le char comme objectif. On ne pouvait songer à l’époque à le mettre à l’abri de l’artillerie légère de campagne, qui était cependant son plus redoutable adversaire. Mais on pouvait le protéger efficacement contre les armes anti-chars spéciales qui apparurent d’abord sous la forme d’un fusil allemand de 13 mm, puis sous celle d’un canon automatique de 20 mm, à la fois anti-chars et anti-aérien, qui aurait dû entrer en service fin 1918 dans l’armée allemande et qui est l’ancêtre du canon d’infanterie Œrlikon, de même calibre et de même mission.
C’est dans cette intention que l’armée allemande porta à 30 mm le blindage de ses premiers chars de rupture, les A7V 1917, puis à 45 mm celui des chars A7VU 1918. Cette augmentation fut ratifiée en France avec les 30 mm de blindage du 2 C 1921, en Amérique avec les 25,4 mm des chars T1, T1E1, et T1E2 de 1921 à 1925. La Grande-Bretagne, avec ses Vickers des modèles 1922 à 1927, s’en tint aux blindages minces de 15 mm ; elle n’atteignit les 25,4 mm que sur les chars moyens Vickers-Armstrong de 1929. Le développement de cette tendance à se protéger contre des armes anti-chars spécialisées de plus en plus puissantes devait conduire aux protections de 40 à 60 mm des chars de 1939.
Char allemand A7V. Crédit : DR.
Mais, dès 1926, une évolution exactement opposée se dessinait avec l’apparition des premiers Carden-Loyd dont le poids, de moins de 1 500 kg, ne pouvait évidemment s’accommoder que d’une protection extra-légère. On s’aperçut alors qu’il n’était pas indispensable qu’un blindage résistât au tir normal à faible distance d’une mitrailleuse pour être utile. Les Carden-Loyd, avec leurs 9 mm de blindage trouvèrent de nombreux imitateurs. Tels furent, en 2 à 4 tonnes, les Tankettes T 27 soviétiques de 1931, avec 10 mm ; les chars polonais TK-3-1932, avec 8 mm ; les chars italiens Fiat-Carden-Loyd, avec 9 mm ; les chars suisses Vickers-Carden-Loyd, avec 9 mm et enfin toute la série des chars amphibies, où l’allègement de la protection est la condition même de l’existence du type. Mais cette formule de blindage minimum se développait simultanément sous forme d’un char léger de poids moins strictement mesuré et qui rejoignait, à la vitesse près, la formule du Renault FT. Tels étaient le Fiat-Ansaldo 1933, le char russe T-26 de 1933, les chars Vickers-Armstrong type A-1930 et B-1931, en service en Pologne, en Turquie, en Bolivie, au Siam, dont les plus lourds atteignaient les 8 tonnes, et qui portaient tous un blindage de 13 mm. C’est la formule qui devait aboutir au char léger de 1939.
À les juger en gros, les enseignements de la guerre sont aussi simples en matière de protection qu’en matière d’armement. Les 100 mm de blindage avant d’un char allemand Mark VI, les 105 mm d’un char soviétique KV-1, avec protection de flancs et de toit en rapport et les protections plus épaisses encore des chars Staline, sont un facteur du succès de ces chars au moins aussi important que leur armement. De telles protections sont pratiquement à l’épreuve non seulement de la plupart des canons anti-chars spécialisés, mais encore de nombreux matériels d’artillerie légère de campagne. Elles transforment entièrement les conditions de la lutte entre éléments mécanisés et non mécanisés.
KV-1 soviétique.
Mais il faut bien observer que nous ne disposons pas ici, pour étayer nos conclusions condamnant la protection légère, de cette contre-épreuve qu’était, pour l’armement, le succès de l’artillerie légère de campagne ou du tank-destroyer. On peut concevoir un tank-destroyer de 8 tonnes, blindé contre la balle et les éclats, porteur d’un canon long de 75, plus rapide que la moyenne des chars, et qui l’emporte sur le char moyen d’une vingtaine de tonnes armé d’un 47 mm ; on ne peut pas concevoir un char léger à protection épaisse, si sacrifiés qu’en soient l’armement et la vitesse. Le succès du char blindé à 100 mm c’est donc simplement la supériorité du char lourd sur le char léger, quand le succès du Mark IV allemand de 1940 contre les chars moyens français, c’était, pour le même poids d’une vingtaine de tonnes, la démonstration de la supériorité du char le mieux armé sur le char le mieux protégé. Cet aspect de la question enlève à la conclusion de la supériorité des protections épaisses sa valeur de principe de base pour l’établissement d’un programme. Le char se paye au poids. Même dans les pays les moins soucieux de la dépense, le chiffre de production est à peu près en raison inverse du tonnage unitaire. D’après les informations soviétiques, il y avait 1 600 Mark VI dans le matériel des 15 divisions blindées que la Wehrmacht a lancées contre Koursk. Le même effort industriel appliqué au Mark IV, lui aurait permis de lancer environ 3 200 chars de plus, soit à peu près 10 divisions blindées supplémentaires. Avant de conclure à la marche inexorable vers le char de plus en plus lourd, il faut tenir compte de ce facteur.
La valeur des protections légères, qui n’est autre que, retourné, le principe de la nécessité des armes puissantes, apparaît régulièrement au cours de l’histoire militaire et explique bien des surprises. De nos jours, sa méconnaissance tient avant tout à l’étude soi-disant expérimentale des périodes de paix, où l’on croit pouvoir se prononcer sur la valeur d’une protection par un simple essai de perforation. C’est un fait vérifié bien des fois que l’appréciation de la résistance par l’essai élémentaire est toujours trop pessimiste, et qu’elle conduit à faire refuser ou abandonner des protections d’intérêt certain.
La cuirasse individuelle est condamnée aujourd’hui, et il est fort probable que si l’on soumettait celles dont on peut charger un homme à l’expérience du champ de tir devant une mitrailleuse, le résultat ne serait guère encourageant. Mais il ne l’était pas davantage depuis un siècle et même deux. Or, une expérience répétée a montré que pendant cette même période la cuirasse protégeait fort bien le cavalier qui la portait. Dans son ouvrage sur La cavalerie française en 1870, le colonel Bonie présente en ces termes la charge de Reichshoffen : « Semblable au bruit de la grêle qui frappe « les vitres, on entendait le son des balles sur les armures, mais aucune ne fut traversée et l’on voyait les cuirassiers démontés chercher un refuge dans les bois. La cuirasse, disait-on, n’était bonne depuis les inventions modernes qu’à orner le musée d’un antiquaire ; le contraire s’est produit ». La faveur générale du casque depuis 1915 n’est-elle pas un fait de même nature, à une époque où jamais les armes offensives n’ont été si puissantes ?
Lorsque Dupuy de Lôme proposa pour la première fois d’arrêter les projectiles de marine avec une dizaine de centimètres de fer, on n’eut pas de peine à lui démontrer son erreur par un essai de tir, et à retarder ainsi de plus de dix ans l’avènement du cuirassé. Après 1918, l’insuffisance de protection des croiseurs issus des accords de limitation des armements navals était unanimement admise, Pouvait-on supposer qu’au Rio de la Plata les coques de trois croiseurs britanniques de ce type résisteraient fort bien non seulement aux calibres de 152 et 203 mm qu’ils portaient, mais encore au 280 mm d’un cuirassé de poche allemand ?
L’histoire bien courte de la protection des avions conduit à la même conclusion. Un des chefs de l’aviation française essaya vainement, quelques années avant la guerre, de faire adopter une protection du pilote dont il avait personnellement vérifié l’efficacité en 1918. On n’eut pas de peine à lui démontrer qu’elle n’était pas à l’épreuve du plus petit des calibres d’avion ou de DCA. Si, passant outre à cette conclusion pessimiste, on montait une tôle de 8 mm sur le dossier d’un siège de chasseur, on avait la surprise de le voir revenir avec quelques centaines de traces de balles dans son appareil.
La règle qui permet de condamner l’emploi des armes à faible puissance eu égard au tonnage du char n’autorise aucune conclusion semblable quant à la protection. Le char de 20 tonnes armé d’un 47 est injustifiable, parce qu’avec 500 kg de plus on aurait un char de même vitesse armé d’un 75. Mais, si l’on veut doubler les épaisseurs de protection, il faudra sensiblement doubler le poids. La règle impose au moins une protection faible, un casque pour l’homme, une tôle légère sur un siège de pilote ; elle ne peut rien enseigner dès que la protection absorbe une part importante du poids total.
Comment conclure ? Simplement qu’il y a place pour des chars à protection très différente, dont les poids varieront à peu près comme les épaisseurs de blindage, dont les moins armés auront de toute façon une arme puissante, mais dont les plus armés pourront porter des canons qu’on n’a pas encore songé à monter sur char. Dans la répartition généralement admise avant 1939, chars légers, chars moyens, chars lourds, et qui se poursuit encore avec le relèvement du poids maximum consenti pour cette dernière catégorie, il y avait une double erreur. D’abord on avait certainement fixé trop bas, beaucoup trop bas, la puissance de l’arme qu’on devait monter à bord d’un char pour combattre le char similaire. Mais surtout on se trompait complètement en croyant qu’il y avait pour chaque poids un compromis qui était celui du char optimum, où un dosage convenable d’armement, de protection et de vitesse vous garantissait en moyenne le meilleur rendement.
À l’époque où les caractéristiques des navires de guerre n’étaient pas encore réglementées par des accords internationaux, et où chaque marine pouvait choisir à son gré celles qu’elle estimait lui donner le bâtiment le plus convenable, ces deux mêmes erreurs ont été commises. On fixait trop bas la puissance de l’artillerie par rapport à l’épaisseur des blindages, et on complétait cette erreur de fait par une erreur de principe en s’imaginant que quelque règle pouvait donner d’une manière un peu précise les valeurs respectives de l’armement et de la protection. C’était alors le principe dit « de la protection correspondante » qui régenta longtemps les constructions de navires de guerre et qui voulait qu’un navire fût protégé contre son propre calibre, en sous-entendant que ce serait également celui du navire similaire qu’il aurait à combattre. Cette doctrine a justifié quelques-unes des pires horreurs qui aient enrichi la construction navale, entre autres les croiseurs cuirassés de 15 000 tonnes porteurs d’un calibre d’environ 200 mm ; il suffisait de monter sur des navires de même protection des canons de puissance double pour les déclasser aussitôt, ce que fit le croiseur de bataille.
C’est, plus ou moins consciemment, quelque principe de « protection correspondante » qu’on a suivi dans le choix des blindages de chars, même les plus modernes. Aussi peut-on prédire un succès certain à qui aura le courage de s’en écarter, et qui opposera, par exemple aux Tigre ou aux Staline des chars « moyens » de 20 tonnes, en nombre trois fois supérieur, armés d’une pièce de 105 de 50 calibres, ou des chars de 5 tonnes porteurs d’un 75.
La vitesse
Aux débuts du char, la vitesse a vraiment été la performance sacrifiée. Ces premiers chars français, pour leurs 13 à 23 tonnes, portaient des moteurs de 70 à 90 CV ; les premiers chars britanniques, pour leurs 30 tonnes, des moteurs de 105 CV. C’étaient là des puissances qu’on réclame aujourd’hui pour des autos de 1 200 kg. On ne pouvait donc en attendre qu’une vitesse insignifiante. Les chars français ne dépassaient pas 10 km/h : les chars britanniques 6 km/h.
On hésite à attribuer à l’Allemagne le mérite de la création du premier char rapide. Son A7V, de 1917, avait bien reçu, pour ses 35 tonnes, un moteur relativement puissant de 300 CV qui lui imprimait une vitesse de 16 km/h. Mais l’armée allemande n’en comprit pas l’intérêt et réduisit cette vitesse sur les modèles suivants ; l’A7VU de 1918, ne faisait plus que 12 km/h, le K-1918, 8 km/h. On pourrait croire que l’affectation au char de nouvelles missions, accompagnement ou exploitation, comportant des matériels beaucoup plus légers, aurait modifié cette situation. Cependant, ni les chars d’accompagnement tels que le Renault FT 1917 avec ses 35 CV et ses 8 km/h, le Ford 1918 avec ses 12,5 km/h, les allemands Leichte Kampfwagen LK I et LK II avec leurs 13,7 km/h, ni les chars d’exploitation Medium A à C, avec leurs 13 km/h, n’indiquaient une tendance vers le char rapide.
En réalité, aucune armée ne saisissait alors l’intérêt de la vitesse, et, l’eût-on compris, la mécanique des chars de 1914-1918 se prêtait mal à sa réalisation. Si, quelques années plus tard, on obtenait avec la même puissance par tonne des vitesses trois fois plus élevées qu’en 1918, c’est que la puissance des premiers chars était employée principalement à vaincre les frottements internes. Élever la vitesse eût surtout servi à accélérer la destruction de la mécanique par le moteur.
Le premier progrès technique devait venir de Vickers avec son entraînement de chenille par double barbotin et son guidage amélioré. On obtenait ainsi, sur les Vickers I, I A, II et II A de 1922 à 1927 une vitesse de 25 km/h avec la même puissance par tonne qui donnait 8 à 10 km/h sur les premiers chars, et 12 à 13 km/h sur les chars légers de 1918.
Le deuxième progrès technique vint en 1926 avec l’emploi de la chenille Carden-Loyd à petit pas, de rendement propulsif encore supérieur. Simultanément, l’allégement extrême des premiers chars auxquels on l’appliqua obligeait à relever la puissance par tonne, donc la vitesse, si on ne voulait pas établir un moteur d’auto de puissance réduite spécialement pour char. C’est ainsi qu’en montant un moteur Ford Modèle T, utilisé à 22 CV seulement, sur leurs premiers engins de moins de 2 tonnes, les constructeurs en tiraient une vitesse de 45 km/h. Cette vitesse, et même celles de 50 à 60 km/h, furent dès lors admises sur les chars dérivés du Carden-Loyd, avec une puissance qui ne dépassait pas 15 CV par tonne.
Ce sont ces vitesses qui ont été acceptées jusqu’en 1939 par toutes les années, à quelques très rares exceptions dont l’année française était la principale.
L’uniformité approchée de vitesse des chars qui se sont rencontrés au cours de la guerre ne pouvait prêter à beaucoup de démonstrations de la supériorité du char rapide sur le char lent. Cependant, l’intérêt d’une vitesse du même ordre que l’adversaire est certain ; le char lent est nettement handicapé ; le tank-destroyer rapide utilise fort bien sa vitesse pour sa sécurité et sa manœuvre.
Les raisons alléguées pour démontrer l’inutilité de la vitesse, que l’on continuait à présenter en France à la veille de la guerre, n’ont pas été confirmées à l’expérience. La vitesse de combat, affirmait-on, ne peut atteindre 10 km/h, car, à cette vitesse, on ne peut ni fouiller le terrain, ni effectuer un tir ajusté. La vitesse en terrain varié, sans souci de combattre, dépassait rarement 15 km/h en terrain moyennement accidenté, soutenait-on également. Dès lors, pourquoi traîner des moteurs capables de donner au char une vitesse de 50 à 60 km/ho dont il n’aurait pas à se servir au combat ?
Même si ce raisonnement avait été exact en niant l’utilité de sa vitesse, il ne justifiait pas sa conclusion pratique qu’où en tirait, l’inutilité de la puissance. Abaisser la puissance au niveau simplement suffisant pour donner largement les 10 à 15 km/h qu’on estimait seuls nécessaires, c’était sacrifier en même temps deux autres performances qui ont leur intérêt, l’accélération et la vitesse en côte. Beaucoup de conducteurs d’autos n’ont jamais poussé leur voiture à la vitesse maximum qu’elle peut donner sur route droite, non encombrée et horizontale. Mais ils n’en apprécient pas moins la puissance d’un moteur qui leur permet des reprises convenables au sortir d’un encombrement et d’un virage, ou de monter allègrement les côtes. L’équipage du char qui sort d’une haie pour pénétrer en terrain découvert voudrait bien atteindre rapidement la vitesse maximum qu’autorise l’état du terrain ; celui qui doit emprunter une pente à 45 degrés voudrait bien ne pas se traîner à la vitesse que lui permet un moteur calculé en vue du seul déplacement en terrain horizontal.
Dira-t-on que de tels terrains sont rares ? L’adversaire aura le soin de les choisir, soit pour y placer ses armes anti-chars, soit pour y engager ses chars. C’est par le même raisonnement qu’on défendait en 1914 le canon à tir tendu : combien y avait-il, dans les campagnes de France moyennement accidentées, de zones où I’ obusier fût vraiment indispensable pour atteindre l’adversaire défilé ? On oubliait que c’est précisément celles-ci qu’il choisissait pour s’abriter. Ce n’est pas autrement que la légion vint à bout de la phalange qui lui était supérieure en plaine ; elle l’attira en terrain accidenté.
Mais l’inutilité de la vitesse, même en terrain horizontal sans couvert ni obstacle, n’est nullement démontrée. Une telle affirmation supposait que le char n’avait d’autre rôle que le travail en liaison avec l’infanterie, sur un terrain étroitement compartimenté. Limiter sa vitesse à celle qui convenait à cette mission, c’était le désavantager gravement dans son action indépendante lointaine, où la vitesse était un facteur essentiel du succès de sa manœuvre. La guerre aura montré que le « terrain moyen » d’un camp d’instruction n’est pas celui où la moyenne des chars ont eu l’occasion de s’employer. Bien des Panzerdivisionen ont fait la campagne de France, de la Meuse aux Pyrénées, sans avoir à sortir de la route, d’où leur menace suffisait à faire rétrograder l’adversaire répandu dans la campagne. Pour le char comme pour l’homme à pied, le vieil adage militaire reste vrai : « Le chemin le plus court d’un point à un autre est la route nationale », qui permet au char le maximum de vitesse compatible avec le bon ordre de ses colonnes.
Ce qu’il y avait de plus grave dans le sacrifice que l’on faisait de la vitesse, c’est qu’il était parfaitement inutile. À poids donné, la supériorité en armement ou en protection du char lent sur le char rapide était insignifiante. Le même principe qui nous a servi à condamner le char d’armement faible très généralement accepté en 1939, condamne pareillement le char de faible vitesse beaucoup plus rarement admis.
Si l’on fait exception pour quelques tentatives du constructeur américain Christie vers 1930, où la puissance était portée jusqu’à 100 et 150 CV par tonne, la fraction du poids total affectée à la propulsion du char a toujours été insignifiante. Le poids du barbotin d’entrainement, des galets, de la chenille, ne doit pas entrer dans ce compte ; les échantillons de ces organes sont choisis pour des considération de protection et peuvent transmettre ou recevoir des puissances très supérieures à celles qu’on leur applique. Les seuls éléments qui doivent figurer à l’article vitesse du devis des poids sont le moteur et la boîte de vitesses.
Dépasser les 3 kg par cheval pour ces organes n’ajoute aucun supplément d’endurance notable ; les 15 CV par tonne qui impriment au char une vitesse de 55 à 60 km/h représentent dans ces conditions moins de 5 % du poids total. Quel avantage pouvait-on attendre ‘d’une réduction de moitié de la vitesse ou de la puissance ?
L’erreur des défenseurs du type de char lent a été la même que celle des constructeurs des derniers cuirassés lents, le Nelson et le Rodney. Dans leur opposition à la vitesse qu’ils rendaient responsable des pertes de navires britanniques au Jutland, les auteurs du programme l’avaient réduite au point qu’elle n’absorbait qu’une part insignifiante du déplacement. On ne s’était même pas aperçu que la fraction du déplacement qu’on avait négligé d’employer ― le Nelson et le Rodney n’atteignent pas les 35 000 tonnes autorisées à Washington ― aurait permis, sans aucun changement aux dimensions du navire, à son armement et à sa protection, d’atteindre la vitesse de 29 à 30 nœuds qui est celle des plus lents parmi les navires de ligne récents. L’erreur aurait pu coûter cher en juillet 1940 à la marine britannique, si la présence des trois derniers navires de ligne conçus par Fisher, le Hood, le Renown et le Repulse n’avait détourné la marine allemande et la marine italienne qui possédait à elle seule six cuirassés de 28 et 33 nœuds, d’une intervention en force contre les lignes de communications britanniques.
CHARS LÉGERS, MOYENS ET LOURDS
On peut classer les chars suivant leurs missions. C’est ainsi qu’on le faisait à leurs débuts, sans prêter trop d’attention au tonnage. Le poids des chars de rupture s’échelonnait des 13,5 tonnes du Schneider 1916 aux 70 tonnes des 2 C 1921, en passant par les 23 tonnes des Saint-Chamond, les 30 tonnes des Mark IV, les 42 tonnes des Mark VIII. Les chars d’accompagnement couvraient une zone moins étendue, qui allait cependant des 3,5 tonnes des Ford 1918 aux 10,2 tonnes des LK II allemands de la même année.
Mais le classement par la mission a un grave défaut : les différentes armées réclament en effet pour la même mission des matériels qui ne se ressemblent en rien et affectent le même matériel aux missions les plus variées. Là où les armées américaine et soviétique employaient avant I939 des « chars de cavalerie » dont l’armée française n’avait pas l’équivalent, celle-ci donnait à ses divisions de cavalerie des « chars moyens », qu’accompagnait toute une gamme d’AMD, AMR et AMC, automitrailleuses de découverte, de reconnaissance et de combat, à roues ou chenillées, distinctions dont nous ne croyons pas que l’expérience faite en Belgique ait confirmé l’utilité.
Le classement en chars légers, moyens ou lourds, qu’on préférait en 1939, a au moins pour lui de reposer sur une caractéristique qui ne prête pas à discussion et qui est le poids. De graves difficultés n’en subsistent pas moins. Dans les périodes de paix où les conceptions en matière de chars ont une certaine stabilité, on peut toujours convenir d’une limite d’une douzaine de tonnes pour les chars légers et d’une vingtaine pour les chars moyens. Mais la course au tonnage, rapide en temps de guerre, enlève leur intérêt à ces limites ; la plupart des chars sont devenus lourds dès 1943, et c’est dans cette catégorie que quelques distinctions seraient utiles.
Le classement suivant le poids néglige les différences importantes qui tiennent à l’armement. Lorsque les accords navals établissent des catégories séparées par les limites de déplacement de 600, 3 000, 10 000 et 35 000 tonnes, ils les complètent par des exigences de calibres qui ont pour effet de maintenir le parallélisme entre la croissance du déplacement et celle de l’armement. Ces accords n’appellent pas navire de ligne un bâtiment de plus de 10 000 tonnes et qui porte un canon d’un calibre supérieur à 203 mm ; ils font rentrer dans cette catégorie tout bâtiment de plus de 10 000 tonnes, ou porteur d’un calibre supérieur à 203 mm. On évite ainsi que les marines se laissent aller à rechercher la puissance de l’artillerie en dehors du tonnage global de navires de chaque classe qu’on leur accorde, et l’on obtient pratiquement l’uniformité désirée.
Faute de limitations de cette nature, il y avait en 1939 des chars allemands Mark IV armés de 75 mm, auxquels il était difficile de refuser le nom de chars lourds, et qui étaient cependant plus légers que certains chars moyens armés de 47 mm. Depuis, le Mark III allemand, plus léger encore, a remplacé son 37 mm par un 75 mm ; restait-il char moyen ? On peut même aller plus loin et il n’y aurait aucune difficulté à monter sur des chars légers de moins de 12 tonnes des matériels d’artillerie lourde, des obusiers de 150 à 155 mm par exemple ; malgré leur artillerie lourde, ces matériels resteront-ils chars légers ?
En réalité, le seul des facteurs de puissance du char dont les progrès soient en rapport étroit avec le tonnage est la protection ; vitesse et armement en sont à peu près indépendants. Sur mer, la vitesse est directement liée au déplacement, aussi bien pour les navires ordinaires que pour les glisseurs ; la puissance par tonne est d’autant plus faible, à vitesse donnée que le déplacement est plus élevé ; c’est pour cette raison, par exemple, que le navire de ligne de 35 000 tonnes et, mieux encore, celui de 45 000 tonnes, peuvent atteindre économiquement des vitesses de 32 à 34 nœuds qui absorbent, sur le croiseur de 10 000 tonnes, une fraction importante du poids total. Sur le char, au contraire, la vitesse maximum permise ne dépend qu’indirectement du déplacement, par l’intermédiaire des dimensions. Le grand char peut traverser un mauvais terrain à une vitesse que ne pourrait soutenir le petit char. C’est le genre de supériorité de la grosse voiture vis-à-vis de la petite, sur mauvaise route. Mais le facteur essentiel reste le nombre de kilos que doit traîner chaque cheval du moteur. À même puissance par tonne, donc en consacrant à peu près même fraction de leur poids total à la propulsion, des chars de tonnage très différent ont sensiblement même vitesse.
Le char permet évidemment le montage d’une arme d’autant plus puissante qu’il est plus lourd. Mais, pour que cet avantage du tonnage apparaisse, il faudrait qu’on utilise les possibilités des tonnages actuels. Or on est encore très loin des puissances d’armes qu’on pourrait monter sur les chars si on affectait à leur armement une fraction notable de leur poids total. Le tonnage n’a donc pas encore sur l’armement l’influence qu’il pourrait avoir.
La véritable supériorité que procure le tonnage porte sur la protection. Le char ne pouvait échapper à la loi qui régit depuis près d’un siècle l’évolution du navire de ligne, et qui commence à régir celle de l’avion, depuis trois ans que le blindage est apparu en combat aérien. Pour le char, comme pour le navire et pour l’avion, l’affectation d’une fraction donnée du tonnage à la protection permet l’emploi de blindages d’autant plus épais que le tonnage est plus élevé, car les surfaces à recouvrir croissent moins vite que les volumes et les poids. Dans le cas du char, la comparaison n’a même pas à porter sur des engins semblables, dont la carapace doit recouvrir des moteurs de puissance et d’encombrement proportionnels au tonnage, une réserve de combustible également proportionnelle au tonnage. Car une part importante du volume protégé est celle qu’exige l’équipage, et on a compris sur le char, plus vite que sur l’avion et surtout que sur le navire, qu’il n’était pas nécessaire de faire croître l’équipage en proportion du tonnage. Les chars lourds de 60 tonnes d’aujourd’hui ne réclament même pas le personnel de six hommes d’un Schneider 1916 de 13 tonnes.
La course récente au tonnage du char était donc suffisamment justifiée du point de vue protection. Elle l’était d’autant plus que les protections déjà réalisées jusqu’en 1943 avaient à maintes reprises mis en échec les armes anti-chars spécialisées et même certaines artilleries légères de campagne. On est actuellement, une fois de plus, avec les canons anti-chars spécialisés ou les artilleries légères, à la limite inférieure de la puissance réclamée par les blindages de chars lourds. Un nouveau bond reste tentant, qui déclasserait deux matériels de cette espèce.
Mais deux gros changements sont survenus, l’auto-propulsion, spécialement celle des bombes d’avions, et la charge creuse, qui permettent la perforation des blindages avec des armes de poids très inférieur à celui du canon de même puissance. La course au tonnage n’est plus l’aboutissement naturel de la double course au calibre du projectile et à l’épaisseur des blindages. Le char minuscule peut avoir demain raison du monstre.
Camille ROUGERON (1947)
Kettenkrad allemand récupéré par des soldats américains.