Voici le premier drone suicide français : « quand on l’entend, il est déjà trop tard »

Voici le premier drone suicide français : « quand on l’entend, il est déjà trop tard »


Ce sera le premier drone suicide de l’armée française capable de détruire un char lourd. Le Veloce 330 fait aujourd’hui son premier vol de démonstration. Ses technologies embarquées s’inspirent de la réalité du terrain du conflit en Ukraine

La finesse d’un , l’emport de charge utile et la d’un avion avec une vitesse de pointe de 400 voire 500 km/h et une autonomie de 120 kilomètres pour détruire un blindé lourd. C’est le jeu d’équilibriste qu’est parvenu à réaliser le français Technologie avec son drone suicide Veloce 330. L’engin qui ressemble à une aile mixte est doté d’une envergure de 3,3 mètres.

Il a été développé en seulement un an et fait aujourd’hui son premier vol de démonstration sur un terrain d’essai près de Clermont-Ferrand. Ce drone est ce qu’on appelle une MTO, une munition téléopérée, autrement dit un drone suicide tels que ceux qui sont utilisés abondamment depuis plus de deux ans sur le conflit russo-ukrainien.

L’armée française ne dispose actuellement pas de ce type de drone et il s’inscrit parfaitement dans le cahier des charges du projet Larinae conduit par la DGA et l’Agence de l’innovation de défense qui dresse le portrait robot de ce type d’engin. La firme bordelaise qui l’a conçu s’est associé avec KNDS pour l’emport de la munition. Le module de navigation sans GPS a été mis au point par TRAAK. La charge explosive de 7 de KNDS est l’équivalent d’un obus de 155 mm. C’est une munition suffisante pour détruire un char de combat. Et pour le développer, le français s’est appuyé sur l’expérience en la de l’armée ukrainienne. Il est ressorti de leurs échanges qu’un drone se doit de passer outre le brouillage GPS pour poursuivre et accomplir sa mission.

Trop rapide pour que la cible puisse réagir

La société planche donc sur une qui pourrait reconnaitre le terrain, faire l’acquisition de la cible et la frapper de façon presque autonome. Le Veloce 330 également bien son nom, car l’un de ses atouts repose donc sur sa vélocité. C’est grâce à une micro-turbine performante et efficiente qu’il parvient à évoluer rapidement et avec une bonne autonomie. Elle a été mise au point, là encore, par une société française : ALM Méca.

Avec cette turbine, le Veloce 330 n’est pas vraiment furtif au niveau sonore, mais sa vitesse vient compenser cette . Il se dit que lorsque son vol rapide est combiné à une faible altitude pour échapper à la couverture radar et rendre son interception difficile, « quand on l’entend, il est déjà trop tard ».

Le drone devrait être présenté officiellement en septembre à l’armée française pour aboutir à un drone opérationnel en 2025. Ce ne sera qu’à partir de 2028 que le Veloce 330 rejoindra l’armée de Terre. En attendant, l’engin pourrait bien être testé concrètement sur les champs de bataille ukrainien par les forces armées du pays.

Elites et managers face à la menace de l’IA

Elites et managers face à la menace de l’IA

 


 

Cette dernière n’est certes que la face émergée d’une révolution bien plus profonde, qui s’inscrit dans la durée, mais avec OpenAI et toutes les autres interfaces qui ont surgi, c’est la possibilité d’une adoption généralisée, friendly, qui a saisi le système productif. Toute une série de fonctionnalités sont à portée de main, à faible coût d’entrée. Et le fait que ce soit le langage, sans barrière de nationalité, qui soit au cœur de cette révolution, est lourd de conséquences, car toutes nos organisations doivent leur dextérité aujourd’hui au fait qu’elles soient communicantes et apprenantes. Elles ont depuis deux décennies pris conscience qu’elles sont un vivier d’informations, qu’elles soient publiques ou privées, et que l’exploitation de cette ressource est le nerf de la guerre concurrentielle.

Un défi pour les métiers de la connaissance ?

La grande nouveauté de cette innovation, c’est qu’elle impacte en premier lieu les métiers de la connaissance, ceux précisément qui se bâtissaient une rente sur des qualifications difficilement imitables, sur des talents non reproductibles. Or l’IA a considérablement réduit et banalisé cet espace. Ce sont les métiers scientifiques, les fonctions managériales, stratégiques, les métiers du conseil, le marketing qui sont défiés par des outils qui sur certains plans surpassent l’intelligence humaine. D’abord par leur capacité à ingérer, à sélectionner, structurer une quantité d’information qui dépasse ce que permettent la mémoire et les sens humains. Il ne s’agit pas ici de rentrer dans le débat de la mise en compétition de l’intelligence numérique et de l’intelligence humaine. Oui, l’affect, l’imaginaire, la sérendipité, propre à l’homme, lui préservent un espace où il peut se déployer sans être rivalisé par la machine ; oui, la machine doit encore être supervisée ; en amont, l’intentionnalité humaine ne peut être déléguée à la machine ; et en aval, le résultat, issu d’une boîte noire et d’un métabolisme qui échappe en partie à ses concepteurs doit être contrôlé. Et il existe toute une série de freins juridiques, en termes de certification, de propriété des données, d’éthique qui limitent le déploiement de l’IA. Mais il devient trop réducteur d’opposer les tâches intellectuelles répétitives, que la machine aurait vocation à alléger, assistant les métiers de la connaissance sans les supplanter, à la créativité qui serait sans rival. L’IA elle aussi devient créative ne serait-ce que parce qu’elle est capable d’explorer des champs de corrélations bien plus vastes que ce que permettaient les outils numériques jusqu’à aujourd’hui, et de décloisonner les domaines de la connaissance, au-delà de nos fonctionnements en silo. Suggérant des solutions, dans le domaine médical par exemple, ou de nouveaux espaces de déploiement des arts.

Le risque d’une révolution IA contreproductive pour les entreprises?

L’IA ne limite pas bien sûr son impact aux professions les plus qualifiées. Dès lors que les robots gagnent en autonomie et capacité de dialogue et d’interaction, les professions manuelles sont elles aussi exposées à un risque de tsunami. Et toutes les activités, qu’elles soient de service ou industrielles, doivent repenser leur processus. Jusqu’où et à quelle vitesse ira cette remise en cause ?

L’impact des révolutions technologiques, on le sait, est souvent fantasmé, et les organisations humaines n’exploitent qu’une très faible part de leurs potentialités. Pourquoi ? Parce qu’elles demeurent traversées par des intérêts puissants et des instincts de conservation têtus qui neutralisent les potentialités des technologies. Elles demeurent notamment très largement dominées par la dualité entre les professions intellectuelles de management, de conception, de conseil et les métiers d’exécution. Or, les premières sont pour la première fois questionnées par le remplacement par la machine. À cela près que contrairement aux métiers d’exécution, elles sont à la fois joueurs et arbitres de cette révolution. Elles ont toujours pensé jusqu’ici l’efficacité des autres, et se sont épaissies par connivence de réseau, sans questionner leur propre efficacité et utilité sociale. Cela ne changera pas. Avec un risque important que la révolution IA soit dévoyée, pour épaissir toujours plus le bataillon des bullshit jobs, dans une inflation de communication, une débauche de prestations externes coûteuses, de solutions gadget, de reporting toujours plus intrusifs. De fait, le risque que l’IA ankylose les organisations, plutôt que de les optimiser ou les fluidifier, est important. C’est précisément parce que la révolution IA bouscule au premier chef ceux qui ont entre leurs mains les choix stratégiques des organisations, que son impact sur la productivité demeure une grande inconnue.


Si vous préférez voir la vidéo  de Xerfi Canal, le 24 avril 2024.cliquez sur ce lien https://www.xerficanal.com/strategie-management/emission/Olivier-Passet-Alerte-rouge-pour-les-elites-et-managers-l-IA-menace-votre-expertise-et-votre-legitimite_3752684.html

(*) Olivier Passet, titulaire d’un D.E.A « Monnaie, Finance, Banques », est diplômé de l’Institut d’Etudes Politiques de Paris (option Service Public). Chargé de mission puis chef du service économique et financier international du Commissariat général du Plan (2000-2006), il est ensuite chef du service Économie-Finances du Centre d’analyse stratégique auprès du Premier Ministre (2006-2011) et conseiller au Conseil d’analyse économique. En septembre 2012, il rejoint le Groupe Xerfi comme directeur des synthèses économiques.

Le non-humain dans les guerres

Le non-humain dans les guerres

Soldiers from the U.S. Army Explosive Ordnance Disposal unit interact with visitors at a Career Expo held at the FIRST Robotics NYC Championship at the Fort Washington Armory in New York on Sunday, April 8, 2018. The expo enables participants to speak with companies and professional organizations giving a real-world look into science and technology as used in the business world and their career opportunities. ( Richard B. Levine) Photo via Newscom/lrphotos114897/ /1804091802

par Dylan Rieutord – Revue Conflit – publié le22 mai 2024

https://www.revueconflits.com/le-non-humain-dans-les-guerres/


L’autommatisation et la robotisation sont de plus en plus présentes dans les guerres. Cela modifie la façon de combattre mais aussi le rapport de l’homme au combat.

Dylan Rieutord est chercheur spécialiste en robotique militaire. Diplômé en relations internationales, il bénéficie également d’une expérience militaire. Consultant et analyste pour Nova Verse, il publie depuis des années sur la robotisation du champ de bataille. 

L’automatisation, la connectivité, les algorithmes s’incarnent de plus en plus et quittent progressivement le domaine de l’invisible pour prendre part au quotidien dans la vie humaine et se répandre dans le tissu sociétal dans son ensemble. Drones, robots, internet des objets, et villes intelligentes sont à la fois les incarnations et les émanations de cette technologie qui irrigue la quatrième révolution industrielle. Ce sont les assistants et compagnons IA, ou bien les robots ménagers et transporteurs, c’est autant de points d’accès qui maillent les territoires avec des capacités non plus seulement passives, faisant de ces avatars et réceptacles de la donnée, au premier rang desquels la ville, des acteurs en puissance. Ces nouveaux acteurs créent un rhizome numérique inédit. Les modèles subjectifs de pouvoir doivent nécessairement muter vers un modèle qui intègre la technopolitique, « un concept qui capture les formes hybrides de pouvoir intégrées dans les artefacts technologiques, les systèmes et les pratiques »¹. C’est la raison pour laquelle le concept de géopolitique de l’ultra-humain prend tout son sens. Il prend en compte pour la première fois dans l’approche géopolitique le non humain ainsi que ses interactions avec l’environnement et la composante humaine. Nous l’utiliserons ici en choisissant le prisme militaire.

L’accès fondamental à l’énergie

Comme pour toute technologie, des ressources socles sont nécessaires. En ce qui concerne celles qui participent de l’ultra humain, quatre sont impératives. Des terres rares, des algorithmes, de l’énergie et de la connectivité. À mesure que la technologie progresse vers plus de maturité et repousse les limites techniques de l’état de l’art, un paradoxe croissant inquiète. Réorienter les dépendances aux matières fossiles vers des solutions hybrides ou électriques est-il si pertinent ? Ces dernières nécessitent des composés produits à 85% par la Chine. Les armements, capteurs, et besoins en connectivité que nous pouvons voir actuellement en Ukraine fonctionnent tous sur batteries et font exploser les besoins énergétiques pour mener la guerre.

Des choix stratégiques vont s’imposer aux armées, car il est illusoire, en tous cas aujourd’hui, de vouloir mener des guerres en s’appuyant uniquement sur des sources d’énergie dites alternatives.

L’électrification du champ de bataille comprend la génération de la puissance, son stockage, sa gestion, et enfin, sa distribution. Selon cette approche de l’énergie, nous pouvons proposer des pistes de réflexion.

Tout d’abord, harmoniser les standards. Les combattants possèdent de nombreux outils et capteurs utilisant bien souvent des batteries différentes, avec des formes et des masses différentes. Le constat est le même pour les véhicules ce qui amène à penser qu’il faut rationaliser et centraliser le système de génération de la puissance. Il faudrait également intégrer l’électrification comme une composante clé de tout système, induisant alors nécessairement une architecture ouverte, de quoi permettre le transfert de puissance selon l’effet à obtenir sur le moment. Cette approche systémique est bénéfique puisqu’elle réduira l’empreinte logistique des services de l’énergie opérationnelle, apportera plus de furtivité au besoin et réduira les signatures thermiques d’ensemble (postes de commandement). Un effort conséquent doit être mené dans la veille et le suivi de la situation électrique. Les déperditions d’énergie, le suivi de la consommation et son optimisation sont des variables affectant considérablement le rendement final. Peut-être qu’une solution globale pourrait améliorer les quatre pans de l’électrification du champ de bataille avec le concept des « power grids ». Ces grilles fictives qui n’existeraient que sur la cartographie terrain seraient dans les faits des plots énergétiques réticulaires permettant la génération, le stockage et la distribution, ponctuelle ou soutenue d’énergie à des éléments qui s’y raccrocheraient.

La géopolitique ultra humaine, qui va littéralement au-delà de l’humain, intègre le non humain, comme acteur, au même titre que l’humain. S’il est aisé de comprendre le non humain à travers ses matérialisations diverses, la ville est moins évidente. Elle devient un acteur majeur dans la bataille en tant qu’entité technopolitique connectée. La démographie et la grammaire de la Guerre aidant, la ville est un champ de bataille potentiel à tout instant dans un conflit. Cet espace interconnecté aux territoires et à d’autres villes, génère un espace de réverbération électromagnétique. Tout acteur, qu’il soit humain ou non humain, pourrait interagir par rebond ou ricochet au sein de la ville, être un acteur ou une cible. La ville incarne une fusion des mondes avec des interactions cyber-objets pour finalement devenir un conteneur « hyper ».

Les zones blanches ou lacunaires se réduisent sur la planète. Ces zones où la connectivité n’existe pas ou est difficile pour certains types de communication reculent face aux constellations Starlink et autres concurrents. La démocratisation de ces systèmes qui permettent une connectivité illimitée partout sur le globe (à l’exception de certains pays pour des raisons géopolitiques) est encore à venir, mais promet de nouvelles approches en liaison de données. La start-up française Ternwaves et sa golden modulation en est le plus bel exemple. La technologie 4G était capable de soutenir de l’ordre de 60 000 objets connectés au km², la 5G en soutient près d’un million. Les projections pour la 6G qui multiplierait par dix les débits porteraient le nombre jusqu’à dix millions d’objets au km². Dans le cas où cette connectivité serait tout de même impossible, pensons par exemple à du brouillage, de la saturation d’onde ou autres, les algorithmes seront des palliatifs.

Le mirage de l’autonomie

L’intelligence artificielle n’existe pas au sens strict du terme. Il s’agit dans les faits d’algorithmes conférant de plus en plus d’automatisation qui ne doit pas être confondue avec l’autonomisation. L’autonomie est un mirage dans lequel beaucoup s’engouffrent, oubliant que même un soldat n’est pas autonome seul. Il fera appel à une complémentarité de compétences, demandera de l’aide. Pour autant, cela évolue très vite, et les algorithmes permettent entre autres aujourd’hui de se déplacer dans en environnement contesté, d’acquérir une cible prédéfinie et de la suivre voire de déclencher le feu. Les discussions éthiques et juridiques freinent l’utilisation en condition réelle de cette dernière capacité, mais pour combien de temps ? Les Ukrainiens pressent pour obtenir des systèmes d’armes létaux « autonomes ». Comment l’humain, à l’échelle d’un combat à la vitesse de la lumière (fibre optique, calcul de processeur) peut-il rester compétitif ou tout simplement en vie ? Il ne peut que s’augmenter, ou laisser place à d’autres moyens combattants.

Les apports du concept dans l’analyse des conflits contemporains et futurs

La géopolitique ultra humaine appartient à l’école réaliste des Relations internationales. Si les algorithmes et la robotique notamment permettent de redistribuer les marqueurs de puissance comme ceux que nous pouvions entendre traditionnellement, ils renforcent la tendance à la « guerre hyper », cette façon de faire la guerre en intégrant les algorithmes et des technologies de pointe qui induisent une boucle OODA (Observe-Orient-Decide-Act) que l’Homme ne peut suivre. Longtemps, les concepts de battlespace, de multimilieux ou bien de champs ont illustré la conceptualisation de l’espace de bataille. La géopolitique de l’ultra humain propose de recentrer l’attention sur le « qui » fait la guerre c’est-à-dire, un élément intangible, peu importe l’évolution technologique, l’Homme.

Le caractère de la Guerre a toujours évolué au gré des apports de la science, sa nature, elle, demeurera toujours humaine.

Les conflits contemporains cherchent à préserver l’humain, tout en le massifiant par des substituts non humains. La notion de haute intensité est séduisante pour le politique et les implications économiques sous-jacentes. Pour autant, elle n’a jamais été pertinente en tant qu’outil d’analyse. Par opposition à la faible intensité, concept américain développé dans les années 1960 pour qualifier tout conflit qui n’aurait pas lieu entre des armées régulières et qui centre l’analyse sur une échelle d’intensité graduelle et la question matérielle, la haute intensité mobilise toute une société, un pays, pour une lutte à mort d’un système.  Ces concepts sont partiels et relatifs, ils ont le mérite de qualifier rapidement un conflit pour que nous puissions comprendre les modes d’action et les risques derrière, mais ils servent davantage le politique que l’analyste ou la géopolitique. L’ultra humain permet des postures permanentes, de la saturation à des niveaux jamais encore atteints. C’est aussi l’avènement de la blitzdaten (conquête éclair pour le contrôle de l’onde électromagnétique) permettant la mise en réseau et l’emploi du non humain ainsi que des interfaces nécessaires avec les éléments humains, et de la droneskrieg, les raids fulgurants de drones.

Soldat augmenté, place de l’homme réattribuée, mais en même temps, hypervélocité et traque individualisée, sont les questionnements induits par la massification de systèmes automatisés sur le champ de bataille.

L’hyper guerre génère donc pour l’être humain une hyper létalité. C’était déjà le cas dans le milieu urbain, mais les récents conflits montrent qu’en environnement ouvert, le risque de rapidement succomber à une attaque par drone est exacerbé. Nous pourrions voir ainsi prochainement la multiplication de poches sur le terrain dénué de soldats humains, des no man’s land, préférant l’usage du non humain.

Par l’utilisation de moyens « technocides », des corridors sans technologies possibles généreraient, eux, des no tech’s land. Alors que les Chinois intègrent dans leurs plans d’armement le concept des Three No’s, pour nobody, no see, no hear, nous proposons ici le H3O, les trois O de la réalité hyper. L’omniprésence permet l’omniscience qui conduit à l’omnipotence. L’hyper guerre induit l’hyper létalité, mais la réciproque n’est pas systématique. Nous définissons l’hyper létalité selon quatre critères, la létalité au sens strict, c’est-à-dire l’aptitude et la capacité à détruire. Toutes les armées cherchent à démultiplier leur létalité en réduisant leur « killchain ». La surface de risque pour l’individu augmente à mesure que les données et les algorithmes évoluent dans les villes et en réseau augmentant le risque de la mort. La dilatation de l’espace de bataille en raison des portées d’acquisition des machines, des frappes dans la profondeur ou de la militarisation de tous les champs est le second point. Ensuite, la compression du temps est facilement compréhensible. Traitement à la vitesse de la machine, et multiplication des données en sont les principaux responsables. Enfin, la technologie peut être un catalyseur, à travers ses émanations les plus mortifères pour l’humain, comme avec des armes de destruction massive 2.0 ou bien la géo-ingénierie qui se développe dans un mutisme international et qui attend patiemment de se militariser.

Avec tous ces outils à disposition, la géopolitique de l’ultra humain offre une grille de lecture complète pour s’intéresser aux conflits et à la Guerre lorsqu’ils intègrent le technopolitique. Le sujet de l’humain est bien connu, celui du non humain moins. À commencer par un chaos général d’un point de vue sémantique qui trompe le débat et génère des passions fantasmées. Le pendant non humain de l’Homme est le robot. C’est sur sa définition que cet article se conclura.

Un robot (robota, travail, corvée, serviteur) est une plateforme inhabitée (re)programmable mobile terrestre. Il possède la capacité d’interagir avec un environnement déstructuré administrant la vie humaine. Il déporte et démultiplie le soldat et ses sens. C’est un système d’arme qui agit de façon indépendante ou en réseau. Son autonomie décisionnelle paramétrable détermine la nature du lien avec son opérateur éventuel.

Un drone (bourdon en anglais) est une plateforme inhabitée (re)programmable opérant en milieu fluide, c’est-à-dire dans les airs, l’espace extra-atmosphérique et par extension, le milieu marin. Il produit des effets dans son environnement, projette des capacités en tant que système d’arme opérant de façon indépendante ou en réseau. Son autonomie décisionnelle paramétrable détermine la nature de la station et du lien éventuels avec son opérateur qui le contrôle. S’il venait à pouvoir opérer sur terre (multimilieux), il serait alors considéré comme un robot amphibie ou aéroterrestre du fait de sa réversibilité et son accession au territoire régissant la vie humaine.

¹ Hecht, Gabrielle, « Entangled Geographies: Empire and Technopolitics » in the Global Cold War (Inside Technology), The MIT Press, 352p, 2011.
 

La Marine nationale veut gagner la guerre acoustique

La Marine nationale veut gagner la guerre acoustique

Par Franck Alexandre  – RFI – Publié le


L’Intelligence artificielle s’invite dans tous les segments du combat moderne : notamment pour une meilleure lecture du champ de bataille et désormais l’IA s’impose aussi sous l’eau… La Marine nationale les appelle les oreilles d’or, ce sont les analystes capables d’identifier les sons captés sous la surface de la mer, l’IA va bouleverser leur métier, l’objectif : aller vite pour gagner la guerre acoustique.

Les oreilles d'or sont des analystes capables d'identifier les sons captés sous la surface de la mer.
Les oreilles d’or sont des analystes capables d’identifier les sons captés sous la surface de la mer. © kittiyaporn1027 / iStock / Getty Images / Montage RFI

Tac tac tac tac tac tac… Ce son régulier, c’est le bruit d’un pétrolier tel qu’on l’entend sous l’eau, un bruit caractéristique. L’oreille d’or d’un sous-marin pourrait dire que l’hélice de ce navire est composée de cinq pales et que sa ligne d’arbre tourne à 120 tours/minutes. Des informations cruciales pour la Marine de guerre, en particulier pour la sous-marinade, souligne le capitaine de frégate Vincent Magnan, commandant du centre d’interprétation et de reconnaissance acoustique, le Cira à Toulon.

« Il se passe énormément de choses sous le dioptre, comme on dit dans notre milieu. Pour vous donner des exemples très précis, un bâtiment de commerce est entendu par le sonar d’un sous-marin d’une frégate, notamment par ce qu’on appelle le bruit rayonné, qui peut être composé de plusieurs types de sons. Un des sons caractéristiques, c’est ce qu’on appelle le nombre de Tours Minute d’arbre, c’est-à-dire la vitesse de rotation de la ligne d’arbre qui propulse le navire auquel est aussi associé à un nombre de pales. Et lorsqu’on maîtrise cette information-là, on sait quelle est la vitesse du bateau que l’on recherche. Et en fonction de la vitesse de ce bateau, on est capable de mettre en place une idée de manœuvre. Et donc la vraie réflexion, c’est de se dire que la guerre acoustique passive permet en toute discrétion, sans élever le niveau de crise, de capter des informations techniques dont découlent des conclusions tactiques décisives pour les opérations. »

Et c’est d’autant plus important pour un sous-marin qui par définition est aveugle, or les capteurs acoustiques sont de plus en plus puissants et par conséquent les oreilles d’or sont confrontées à une inflation de données, souligne le commandant Magnan.

« Au début des années 2000, un opérateur Sonar disposait d’un équipement qui lui permettait d’entendre à environ 20 km et de traiter simultanément une dizaine de contacts acoustiques. Aujourd’hui, on est plutôt sur des sonars capables de détecter jusqu’à presque 200 km et permettent de traiter simultanément presque une centaine de pistes acoustiques. Ce qui fait qu’effectivement le volume de données à traiter, s’est considérablement augmenté. La conséquence directe et que pour les oreilles d’or à la mer, pour l’analyse de tous ces contacts acoustiques, il y a un engagement humain qui est beaucoup plus important qu’auparavant. »

Les algorithmes de Preligens

L’intelligence artificielle va permettre de discriminer les sons beaucoup plus rapidement. Et c’est là qu’intervient une pépite française, Preligens, bien connue pour ses analyses d’images spatiales, l’entreprise a mis ses algorithmes au service de la guerre acoustique. Un démonstrateur a vu le jour l’an dernier, avec une première expérience. Douze jours durant, la Marine a enregistré tous les bruits de la mer au large de Toulon.

« Ces 12 jours-là ont nécessité d’être annoté pour pouvoir entraîner des algorithmes d’intelligence artificielle. Il nous a fallu presque une quarantaine de jours pour annoter ces 12 jours de travaux », souligne Vincent Magnan. « Désormais, avec l’algorithme et les démonstrateurs obtenus, on injecte 12 jours d’enregistrements acoustiques dans la machine, et en quatre heures à peu près, la machine nous sort les phases sur lesquelles les analystes peuvent aller apporter leurs compétences métier. Ce qui signifie que de 40 jours initiaux, on est passé plutôt à 5-6 jours. L’objectif, c’est être capable d’analyser de plus en plus de données. En 2020, le CIRA recevait annuellement environ un téraoctet de données. En 2024, on est plutôt sur 10 téraoctets de données acoustiques. On dépassera certainement les 100 Terra à l’horizon 2030. »

Mais l’IA ne peut pas tout, les oreilles d’or seront toujours décisives, assure Vincent Magnan. « C’est bien l’objectif de dire qu’une fois qu’on a vu un bateau, on sera capable de le revoir à chaque fois qu’il rentrera dans notre volume de détection. À la nuance près, qui est quand même très importante et qui rend l’application de l’intelligence artificielle assez complexe, c”est que le même bateau, vu en Méditerranée en janvier et vu en Atlantique Nord en décembre, ne fera pas le même bruit. Parce que l’environnement acoustique aura changé, parce que peut-être que les paliers de sa ligne d’arbre auront été abîmés ou auront été corrodés, peut-être parce qu’il y aura des concrétions sur sa coque, qui modifieront sa cavitation. Et donc le bruit rayonné ne sera pas tout à fait le même. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui, si l’intelligence artificielle permet de détecter globalement les grandes caractéristiques d’un bateau, il faudra aussi le savoir-faire de l’homme pour aller chercher vraiment les éléments discordants par rapport à une interception précédente par exemple. »

Les oreilles d’or sont rares, il n’y a pas plus d’une trentaine d’analystes dans la Marine. L’IA va leur permettre de se concentrer sur les écoutes d’intérêts, quant à la machine, elle permettra d’écarter les bruits des crevettes et des cachalots.

Renseignement : Le français Preligens dévoile une nouvelle solution d’IA pour l’imagerie satellitaire radar

Renseignement : Le français Preligens dévoile une nouvelle solution d’IA pour l’imagerie satellitaire radar

https://www.opex360.com/2024/05/07/renseignement-le-francais-preligens-devoile-une-nouvelle-solution-dia-pour-limagerie-satellitaire-radar/


En 2022, la Direction générale de l’armement [DGA] notifia à Preligens un contrat-cadre d’une valeur maximale de 240 millions d’euros sur sept ans, au titre du programme TORNADE [Traitement Optique et Radar par Neurones Artificiels via Détecteur], mené au profit de la DRM ainsi qu’à celui d’autres unités « tournées vers les opérations », comme le Commandement des opérations spéciales [COS] et le Commandement de la cyberdéfense [COMCYBER].

On aurait pu penser que l’avenir financier de l’entreprise allait être assuré. Seulement, selon le quotidien Les Échos [édition du 18 mars], le ministère des Armées n’a pas reconduit deux « contrats clés » dans l’imagerie radar et optique, « faute de moyens ou d’intérêt d’emploi ». Or, ils représentaient près de la moitié du chiffre d’affaires de Preligens. Afin de disposer des moyens nécessaires à son développement [et à sa pérennité], cette « pépite technologique » s’est mise en quête d’un repreneur, qui pourrait être Safran [Thales s’est mis en retrait et il est exclu de recourir à un investisseur non européen].

En attendant, Preligens continue à élargir sa gamme de solutions afin de trouver de nouveaux clients. Ainsi, ce 7 mai, l’entreprise a annoncé le lancement de « nouveaux détecteurs d’intelligence artificielle optimisés pour détecter et classer tout objet d’intérêt militaire sur imagerie satellite SAR [Synthetic Aperture Radar] ».

Et d’ajouter : « Ces détecteurs innovants combinent le savoir-faire de pointe de Preligens en matière d’analyse d’images optiques à de nouvelles capacités d’analyse SAR. Est ainsi redéfini l’état de l’art du traitement multispectral par IA pour la communauté de la défense et du renseignement ».

Combinée aux satellites de reconnaissance optique, comme ceux de la constellation française CSO, cette capacité permettra d’assurer une couverture permanente des sites intéressant le renseignement militaire, les engins en orbite dotés d’un radar à synthèse d’ouverture [RSO] collectant des données quelles que soient les conditions météorologiques.

« Nos clients, qui apprécient déjà les performances de nos détecteurs en opération, ont exprimé le besoin de capacités complémentaires de surveillance par toutes conditions météorologiques 24h sur 24, qu’offre l’imagerie SAR. Nous savons que les images optiques sont plus intuitives, elles sont aussi utilisées comme référence par les analystes, nous avons donc décidé d’aborder l’analyse SAR en combinant, de manière innovante, les informations contenues dans les images optiques et de SAR », a expliqué Jean-Yves Courtois, le PDG de Preligens.

« Cette annonce souligne notre volonté de repousser les limites de l’innovation dans le domaine de l’intelligence artificielle géospatiale et notre engagement à offrir à nos clients les solutions les plus performantes qui correspondent à leurs besoins », a-t-il ajouté.

Pour mettre au point cette nouvelle solution, Preligens a noué un partenariat avec la société Capella, ce qui lui a permis d’accéder à un important volume d’images SAR de haute qualité. Cela lui ainsi permis de développer un « détecteur d’aéronefs » ayant « déjà démontré d’excellentes performances », a-t-elle indiqué. « D’ici la fin de l’année, sera également engagé le développement d’un détecteur de navires », a-t-elle précisé.

Justement, dans le domaine naval, plus précisément dans celui de la guerre sous-marine, Preligens a d’autres projets en cours, comme celui consistant à analyser les signaux acoustiques grâce à l’IA.

Au moment de la création de l’Agence ministérielle de l’intelligence artificielle de Défense [AMIAD], le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, avait évoqué des « premiers essais en matière d’IA appliquée à l’acoustique sous-marine […] bouleversants ».

Affrontement commercial Chine – États-Unis : la guerre des OS aura bien lieu

Billet du lundi 29 avril 2024 rédigé par Christopher Coonen* – Geopragma –

https://geopragma.fr/affrontement-commercial-chine-etats-unis-la-guerre-des-os-aura-bien-lieu/


*membre du Conseil d’administration de Geopragma

Depuis quelques temps, le déploiement de la 5G à l’échelle mondiale a renforcé la confrontation commerciale entre la Chine et les États-Unis par le biais de la société Huawei et d’autres prestataires, au sujet notamment du contrôle des données et des systèmes applicatifs ou OS. Ce conflit s’envenime plus encore, reflétant la déclinaison numérique de la rivalité géopolitique tous azimuts entre ces deux empires.

Pour rappel, Huawei est un leader mondial de construction de réseaux de communication et l’un des tous premiers fournisseurs de la dernière génération de technologie de téléphonie mobile 5G en cours de déploiement à l’échelle planétaire. Grâce au débit phénoménal de la 5G et à sa puissance logarithmique par rapport aux capacités du standard actuel 4G, le plus répandu actuellement, nous assistons à une très forte accélération de la quantité de données générées, échangées et analysées au niveau mondial.

Dans ce chapitre de ladite guerre commerciale, les enjeux de l’accès aux données et de leur traitement sont donc colossaux.

D’une part, certains gouvernements sont inquiets de voir une puissance étrangère capter des données sensibles. Non seulement dans le cadre de l’utilisation de smartphones, mais aussi dans le contexte d’une myriade d’usages concernant les villes et engins connectés, qu’ils soient d’application civile ou militaire : les voitures autonomes, la domotique, mais aussi le ciblage de missiles seront de plus en plus dépendants de la 5G. Une opportunité certes, mais aussi une vulnérabilité si ces données et/ou leurs usages venaient à être captés et détournés par des parties adverses et tierces, soit directement sur les smartphones ou objets connectés, soit via des « portes » installées au sein des réseaux terrestres et sous-marins.

Les États-Unis ont mis une pression maximale sur leurs propres opérateurs télécom Verizon et AT&T et sur ceux d’autres pays, afin qu’ils interdisent à Huawei leurs appels d’offre pour équiper leurs réseaux avec la technologie 5G, leur préférant les prestataires occidentaux tels que Cisco, Nokia, Alcatel ou encore Ericsson.  L’Australie, l’Allemagne, le Japon, la Nouvelle-Zélande, la Pologne, la République Tchèque, et le Royaume-Uni ont ainsi banni Huawei et son concurrent chinois ZTE de leurs appels d’offre … Jusqu’à faire chanter les Polonais en brandissant la menace d’annuler la construction d’une base de l’OTAN chiffrée à $2 milliards. En revanche, la Corée du sud, la Russie, la Thaïlande et la France testent la technologie Huawei et/ ou l’installent avec des caveats : la France par exemple, interdira à Huawei de géo localiser ses utilisateurs français. D’autres pays comme l’Italie et les Pays-Bas explorent toujours la possibilité d’utiliser Huawei ou ZTE versus d’autres fournisseurs occidentaux.

D’autre part, l’autre enjeu de tout premier ordre dans le déploiement de la 5G est celui de l’intelligence artificielle. Une façon de l’illustrer est d’imaginer les méta et micro données comme le « pétrole » nourrissant cette forme d’intelligence et le « machine learning » et les algorithmes comme « l’électricité » pour obtenir le résultat final qui permet de connecter toutes sortes d’objets chez les particuliers, au sein des villes, dans les applications militaires et de proposer des services qui vont préempter les souhaits des personnes ou des institutions avant même qu’elles n’en fassent la demande.

Puisque la puissance de la 5G augmentera de manière significative la quantité de données générées et échangées, ce pipeline sera un facilitateur et un conduit stratégique pour abreuver les algorithmes de ce « pétrole ». La quantité des données est donc absolument primordiale pour offrir un niveau inégalé dans la qualité de cette intelligence artificielle. Et la Chine, avec sa démographie cinq fois supérieure à celle des États-Unis, a d’emblée un avantage concurrentiel dans la quantité de données pouvant être captées et traitées. Plus encore si elle a accès aux données des populations d’autres nations via les applications des smartphones …

C’est donc sans surprise que la détérioration de la relation sino-américaine s’est creusée et qu’une escalade des tensions se manifeste de plus en plus explicitement :  Google, Facebook et d’autres géants américains du Net ont annoncé qu’ils interdisaient à Huawei et aux autres acteurs chinois l’accès à leur Operating System/OS comme Androïd et à leurs applications.

Outre l’interdiction d’accès aux données, ce sont des décisions lourdes de conséquences et de risques in fine d’ordre stratégique car elles vont pousser l’entreprise chinoise (et peut-être aussi les Russes qui sait ?), à développer leur propre OS. Huawei a d’ailleurs réactivé son OS « Hongmeng » en sommeil depuis 2012.

Cette rétorsion américaine va donc engendrer une réaction en chaine à l’issue ultime encore imprévisible. Dans l’immédiat, c’est la complexité de gestion et les risques de confusion pour les consommateurs mais aussi les opérateurs téléphoniques et tout l’écosystème des développeurs d’applications qui vont exploser. En effet, au lieu de développer deux versions d’une même application et d’obtenir les certifications nécessaires de la part d’Apple et d’Android/Google, les développeurs devront désormais le faire à trois voire quatre reprises. Les coûts de maintenance et de mises à jour des applications vont exploser.

Malgré tout, cette action s’inscrit logiquement dans cette « ruée vers les données » car du point de vue des États-Unis, toute démarche qui limite l’accès des données afférentes aux milliards de comptes des applications est bonne à prendre.  « Malgré eux », les acteurs chinois vont s’affranchir de la domination américaine et exercer une nouvelle forme de souveraineté technologique et économique en développant leurs propres OS.

Il est probable que Huawei équipera de nombreux pays avec sa technologie 5G ; c’est logique par rapport à son expertise et à son poids dans le secteur et au rôle de premier plan de la Chine dans l’économie mondiale. Après tout, les États-Unis n’ont-ils pas équipé depuis les années 1920 la plupart des pays avec des ordinateurs personnels, des réseaux informatiques, des serveurs et des smartphones ? Nous sommes-nous posé les mêmes questions avec autant de discernement depuis lors sur l’accès aux données par leurs sociétés et le gouvernement américain ? Il est certain que les activités de la NSA et l’adoption des lois US « Cloud Act I et II » ont permis aux GAFAM (Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft) et à l’Oncle Sam d’accéder aux données de milliards d’inter- et mobi-nautes.

L’appréciation de cette rivalité sino-américaine est sans doute le fruit de l’hypocrisie d’un empire jaloux envers la montée en puissance d’un autre, et nous ne pouvons que déplorer à nouveau l’absence de l’Europe comme acteur incontournable de ces développements technologiques et économiques majeurs. La guerre des OS aura bien lieu, et le « Vieux » continent sera en plein tir croisé

Atos : l’État fait une offre pour racheter les activités souveraines du groupe

Atos : l’État fait une offre pour racheter les activités souveraines du groupe

Bruno Le Maire a annoncé avoir fait une offre ce week-end à Atos, pour racheter ses activités souveraines. Le groupe, en difficulté financière, est le concepteur de supercalculateurs français.

© Bloomberg – Bruno Le Maire, le ministre de l’Économie et des Finances.


L’État vole au secours d’Atos. Bruno Le Maire a déclaré sur LCI avoir «déposé ce week-end une lettre d’intention en vue d’acquérir toutes les activités souveraines d’Atos». Le géant informatique français doit faire face à des difficultés financières et cette opération permettrait que certaines activités stratégiques «ne passent dans les mains d’acteurs étrangers», a souligné le ministre de l’Économie et des Finances, interrogé par Darius Rochebin.

En effet, Atos est relié par de multiples contrats avec l’armée française et a réalisé des supercalculateurs fondamentaux pour maintenir la dissuasion nucléaire. La lettre d’intention formulée par l’État concerne ces supercalculateurs, mais aussi des serveurs utilisés pour le développement de l’intelligence artificielle et des produits de cybersécurité. Le groupe emploie aujourd’hui 4 000 salariés, dont la majorité travaille en France et génère près de 11 milliards d’euros de chiffre d’affaires par an.

Bruno Le Maire espère que d’autres entreprises se rallieront à l’action de l’État

Parce que le sauvetage d’Atos est une priorité pour l’exécutif, l’État s’est déjà engagé à prêter 50 millions d’euros au groupe. L’objectif : stabiliser ses finances pour qu’il puisse continuer d’opérer. Grâce à cette enveloppe, l’État peut déjà mettre son veto sur des décisions prises concernant Bull, la filiale en charge de la construction des supercalculateurs.

Bruno Le Maire espère que l’État ne sera «pas seul» à proposer son soutien au géant informatique. Il souhaite que d’autres entreprises du domaine de la défense ou de l’aéronautique, puissent se joindre à l’action de l’Agence des participations de l’État, qui intervient sous les ordres du ministre.

La maintenance dans une opération d’envergure, enjeu majeur de l’économie de guerre (II de III)

La maintenance dans une opération d’envergure, enjeu majeur de l’économie de guerre (II de III)



Par le Chef d’escadron Thomas Arnal, officier de l’arme du Matériel et Ecole de guerre – Terre –  Partie II :  de la prise de conscience au changement de paradigme

Pour participer au développement de l’économie de guerre, le MCO-T a déjà identifié des blocages structurels et bénéficie de premières actions prometteuses grâce à un volontarisme législatif et à l’innovation technologique.

 

Un changement de paradigme qui s’impose

La volonté politique d’entrer en économie de guerre est freinée par les difficultés structurelles de la BITD : frilosité des investisseurs et défaut d’attractivité du secteur. En mai 2023, une commission sénatoriale a publié un rapport d’information sur ce sujet1. Les entreprises du secteur défense y déplorent un accès au financement bancaire compliqué, mais difficilement quantifiable. Techniquement, les banques n’ont pas d’obligation à motiver un refus. Si une justification est apportée, celle-ci repose souvent sur des arguments financiers (structure bilancielle de l’entreprise, viabilité ou rentabilité du projet, etc.). Pour autant, il faut concéder que les cycles industriels sont aujourd’hui difficilement compatibles avec l’horizon financier du capital-investissement. Certains groupes bancaires (HSBC par exemple) rejettent purement et simplement le domaine de la défense de leur politique d’investissement. Dans le secteur public, la banque européenne d’investissement (BEI) ne finance plus les munitions, matériels et infrastructures militaires. Une décision qui ne découle ni du droit primaire, ni du droit dérivé, ni même des statuts de la BEI.

Ces difficultés touchent principalement les petites et moyennes entreprises (PME), ainsi que les opérations d’export. Cette frilosité s’étend par ricochet à d’autres secteurs, tels les assureurs refusant de couvrir certaines entreprises, les développeurs d’assurer la maintenance de sites internet, ou encore les bailleurs immobiliers de louer des bureaux. Ces situations marginales semblent révéler une tendance de fond, qui assimile industrie de défense et activités controversées par deux aspects : la conformité et la réputation. La multiplication de règles et normes dans le domaine de la défense – sans compter les exigences environnementales et sociales – poussent les financeurs à la « sur-conformité » et au refus. Le risque lié à la réputation pousse par ailleurs les investisseurs à imposer une politique restrictive vis-à-vis des entreprises de défense. Le déclin d’attractivité engendré a fragilisé le consensus de l’utilité sociale d’une BITD robuste et souveraine, tout en repoussant les jeunes talents français vers d’autres secteurs ou vers l’étranger.

Les rapporteurs de l’information parlementaire proposent quatre axes pour réduire ces difficultés structurelles :

  • établir un diagnostic (bilans annuels à organiser) ;
  • encourager les banques à s’engager au côté de la BITD, notamment en imposant la justification des refus de financement, en développant la communication interne sur l’importance du secteur défense pour l’économie nationale, ou encore en allégeant les procédures de vérification ;
  • développer le volontarisme au niveau européen par la révision de la « doctrine » de la BEI, la vigilance interministérielle sur les projets de textes potentiellement contraignants pour la BITD, etc.
  • renforcer l’accompagnement public des entreprises de la BITD avec le référencement des surtranspositions de textes européens contraignantes2, l’accompagnement financier pour certains marchés, la constitution de fonds d’investissement privés dans le secteur de la défense, voire la création de référents défense régionaux dans le secteur bancaire.

 

Le dépoussiérage en cours du concept de réquisition

La réquisition militaire est liée au concept d’économie de guerre. Le code de la défense précise « qu’en cas de mobilisation de l’armée de terre, le ministre de la défense détermine la date à laquelle commence, l’obligation de fournir les prestations nécessaires pour suppléer à l’insuffisance des moyens ordinaires de l’armée de terre »3. Ces réquisitions sont limitées par le cadre militaire et ne peuvent être ordonnées qu’à défaut de tout autre moyen adéquat disponible.

En juillet 2022, la direction des affaires juridiques (DAJ) du secrétariat général pour l’administration (SGA) avait proposé la rénovation du régime de réquisitions, qui date de 1959, d’où le décret sur le sujet adopté en mars dernier. En effet, les conditions de mise en œuvre peuvent gagner en simplification (réécriture synthétique), en proportionnalité (subsidiarité entre réquisition et commande publique), en clarification (cas d’usage : menace pour la sécurité nationale ou pour ses intérêts) et en portée (biens, services ou personnes concernés, neutralisation des droits de grève et de retrait, principe de rétribution après une réquisition)4.

Pour le MCO-T, la réquisition peut concerner du personnel, des matériels, des infrastructures, de l’outillage ou des moyens de stockage pour combler les manques patrimoniaux (pour équiper la division HEM, renforcer le territoire national et compléter les moyens de la BITD). Un dispositif d’intelligence économique renforcé permettrait la cartographie des réquisitions potentielles en cas de crise. Actuellement, il s’agit d’une surveillance conjointe SIMMT/DGA de la BITD et de leurs principaux fournisseurs. Pour la DGA, cette tâche est dévolue au service des affaires industrielles et de l’intelligence économique (S2IE). A la lumière du manque de profondeur logistique constaté, l’actualisation du concept de réquisition va donc dans le sens de l’économie de guerre.

 

Les travaux de la SIMMT avec la BITD

Le MCO constitue une source importante de financement et d’activités sur le long terme pour la BITD. La stratégie de soutien d’un programme d’armement définit un effort dans la durée pour l’industriel. Ainsi, la constitution de stocks de rechanges par la commande publique participe au renforcement des entreprises, permet l’entretien de compétences industrielles et contribue à la résilience industrielle française. L’absence de commandes régulières d’un rechange peut à l’inverse conduire à son obsolescence par perte de savoir-faire, de stock ou de matières premières.

La crise du COVID a permis de prendre conscience des faiblesses industrielles de la France. Cet épisode a révélé les fragilités de nos entreprises : tensions et perte de compétences faute de commandes, concurrence extra-européenne agressive avec la question de l’extraterritorialité du droit américain par exemple (la norme ITAR – International Traffic in Arms Regulation – autorisant Washington à s’opposer à l’exportation d’un système d’armes contenant au moins un composant américain), cyber-menaces, besoins d’une cartographie détaillée des fournisseurs et importance des stocks5. Cependant, la BITD terrestre a pu être partiellement renforcée par des commandes massives de pièces de rechange par la SIMMT, qui a ensuite imposé un droit de regard sur le dimensionnement des chaînes d’approvisionnement des entreprises6.

Au-delà de ces travaux d’intelligence économique, d’autres actions ont été initiées. La SIMMT se tourne vers l’innovation technologique pour optimiser les activités de maintenance et limiter la dépendance à des stocks indisponibles immédiatement. Parmi les pistes prometteuses, la maintenance prédictive, c’est-à-dire l’analyse par une intelligence artificielle des données collectées, permet de suivre l’évolution de l’état du matériel et de détecter pannes et casses avant qu’elles ne surviennent. Mais aussi, l’impression 3D : la SIMMT a ainsi développé avec la DGA la fabrication additive de rechanges en polymère. L’impression métallique, déjà opérationnelle dans d’autres forces armées alliées, permet un changement d’échelle, tout en constituant un atout pour limiter les empreintes logistique et écologique d’une force déployée. La rémunération de la propriété intellectuelle des entreprises est prise en compte, notamment par un système de block chain.

Dans le domaine des ressources humaines, la création de la réserve industrielle de défense (RID) en octobre 2023 va également dans le sens de l’économie de guerre. Ce système permet de renforcer l’industrie d’armement en cas de crise majeure. L’objectif fixé pour 2030 est d’atteindre trois mille RID. Ces réservistes ont vocation à être déployés au sein des entreprises de la BITD, du service industriel de l’aéronautique (SIAé), du service de la maintenance industrielle terrestre (SMITer), du service logistique de la marine (SLM) ou du service interarmées des munitions (SIMu).


Notes de bas de page : 

 1 Voir : Renseignement et prospective : garder un temps d’avance, conserver une industrie de défense solide et innovante >>> https://www.senat.fr/rap/r22-637/r22-637-syn.pdf.
NDLR : « [On] parle (…) de « surtransposition » pour désigner [un] différentiel proprement national à la règle européenne, différentiel susceptible de créer une distorsion concurrentielle qui porte préjudice aux opérateurs économiques français » >>> Voir sur ce sujet le rapport d’information n° 614 (2017-2018) du Sénat déposé le 28 juin 2018 et intitulé « La surtransposition du droit européen en droit français : un frein pour la compétitivité des entreprises » (https://www.senat.fr/rap/r17-614/r17-6141.html)
3 Article L2221-2 du Code de la défense.
4 Partie normative de la LPM : réquisitions ; BITD (note n°0001D22013106 ARM/SGA/DAJ du 21/07/2022).
5
Article OPEX360.com du 18/11/2020 : https://www.opex360.com/2020/11/18/le-terme-de-stock-est-aujourdhui-presque-un-gros-mot-deplore-le-chef-detat-major-de-larmee-de-terre/
6 Rapport d’information de la commission de la défense nationale et des forces armées de l’Assemblée Nationale sur la préparation à la haute intensité du 17/02/2022 : https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/15/rapports/cion_def/l15b5054_rapport-information#

 

Photo : innovation technologique du MCO-Terre Lab avec l’introduction de la réalité augmentée depuis 2020 dans les 6e et 8e Régiments du matériel avec le système Dedal et les lunettes Holo-Dedal © armée de Terre, photo diffusée en ligne le 24 mai 2022 (https://www.defense.gouv.fr/terre/linnovation-a-lheure-numerisation/au-service-maintenance)

Artillerie : Grâce à l’intelligence artificielle, le CAESAr tirera plus vite et consommera deux fois moins d’obus

Artillerie : Grâce à l’intelligence artificielle, le CAESAr tirera plus vite et consommera deux fois moins d’obus


En février 2022, Jean Castex, alors Premier ministre, profita d’une visite de l’usine de Nexter, à Roanne, pour annoncer la notification d’un contrat d’une valeur de 600 millions d’euros en vue du développement du CAESAr [Camion équipé d’un système d’artillerie de 155 mm] de nouvelle génération [encore appelé CAESAr Mk II].

Dans le détail, cette future version du CAESAr doit disposer d’une cabine mieux protégée, d’une motorisation plus puissance [460 ch contre 215], d’un nouveau châssis et de logiciels de conduite de tirs améliorés.

Depuis, trente CAESAr de première génération [ou Mk I] ont été cédés à l’armée ukrainienne… Et, au nom de l’armée de Terre, la Direction générale de l’armement a commandé 109 CAESAr NG à Nexter Systems [KNDS France] pour un montant d’environ 350 millions d’euros. Mais cette future version bénéficiera de nouveaux apports qui n’avaient pas été annoncés au début de son développement.

Fin décembre, le ministère ukrainien de la Défense fit savoir qu’il avait besoin de plus de CAESAr Mk I, avant de préciser qu’il avait l’intention d’améliorer leurs capacités en ayant recours à l’intelligence artificielle [IA]. Et cela avec l’objectif de « réduire de « 30 % l’utilisation de munitions pour viser et atteindre les cibles ».

Un mois plus tard, au moment du lancement de la coalition « artillerie pour l’Ukraine », co-dirigée par la France et les États-Unis, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, indiqua que le groupe Helsing IA, spécialiste des algorithmes d’IA destinés aux applications militaires, venait d’être mandatée pour améliorer la précision des CAESAr. D’autres entreprises françaises, en mesure de faire des « propositions disruptives » ont depuis été également sollicitées.

Cela étant, l’IA n’est pas la seule technologie qui permettra d’améliorer les capacités du CAESAr. Lors d’un point de presse du ministère des Armées, en janvier, le général Jean-Michel Guilloton, nommé à la tête de cette coalition « artillerie », a expliqué que des efforts allaient être menés en matière de systèmes d’information et de commandement, d’acquisition des cibles, de drones et de guerre électronique.

L’un des usages possibles de l’IA [qui n’a pas été formellement confirmé par le ministère des Armées] pourrait reposer sur la « vision par ordinateur », laquelle permet à une machine d’identifier et de « comprendre » des images issues d’un flux vidéo.

Quoi qu’il en soit, les données collectées lors de l’engagement des CAESAr ukrainiens [ou dans d’autres circonstances] pourront être plus facilement exploitées grâce à l’IA.

Ainsi, le 23 février, sur les ondes de Radio Classique, le PDG de Nexter Systems, Nicolas Chamussy, a expliqué que l’IA allait permettre de « creuser » dans les masses de données accumulées depuis des années afin d’améliorer la conception de ses « produits » [dont, évidemment, le CAESAr] et de rendre plus efficace le Maintien en condition opérationnelle [MCO] – et donc leur disponibilité – grâce à la maintenance prédictive. Une troisième application, a-t-il continué, serait de réduire la boucle OODA [observer, s’orienter, décider et agir], c’est à dire le « temps entre le moment où l’on a détecté quelque chose et celui où l’on va effectivement tirer un coup de canon ».

Quant à la précision du CAESAr, M. Lecornu en a dit un tout petit peu davantage lors d’un colloque organisé par la revue Le Grand Continent, le 20 février. Selon le compte rendu qui en a été fait par l’Institut des hautes études de la défense nationale [IHEDN], le ministre a indiqué que « l’intelligence artificielle incrémentée dans un CAESAr » allait « permettre de diviser quasiment par deux le nombre de munitions consommées ».

Consommer moins d’obus suppose une meilleure précision… Et cela a d’autres implications, notamment sur la chaîne logistique, mais aussi [et surtout] sur l’usure des tubes [moins précis, voire dangereux, après 10’000 coups tirés], et donc sur le MCO.

Leçon inaugurale du cycle confrontations et recompositions stratégiques. Général d’armée T. Burkhard

Leçon inaugurale du cycle confrontations et recompositions stratégiques. Général d’armée T. Burkhard

Par Gabrielle GROS, Louis GAUTIER, Thierry BURKHARD – Diploweb – publié le 23 février 2024      

https://www.diploweb.com/Video-Lecon-inaugurale-du-cycle-confrontations-et-recompositions-strategiques-General-d-armee-T.html


Le 7 juillet 2021, le général d’armée Thierry Burkhard est nommé en Conseil des ministres chef d’état-major des armées à compter du 22 juillet 2021. Il est commandeur de la Légion d’honneur, commandeur de l’Ordre national du Mérite, titulaire de la Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures et de la Croix de la Valeur militaire. Louis Gautier, directeur de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, professeur associé à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Synthèse de la conférence par Gabrielle Gros pour Diploweb.com.

Conférence organisée par la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, le 22 janvier 2024 à l’amphithéâtre Richelieu en Sorbonne (Paris). La Chaire a pour objectif de mieux ancrer les études stratégiques dans le paysage universitaire français, de donner la parole à tous et d’établir des relations avec de grandes universités étrangères afin de pérenniser les activités d’enseignement, d’assurer le passage de relais à de nouvelles générations et de contribuer au rayonnement de la pensée stratégique française. Pour ce faire elle organise son 11e cycle de conférences du 22 janvier au 25 mars 2024. Le propos introductif de cette leçon inaugurale a été tenu par le Professeur Louis Gautier, Procureur général près la Cour des comptes et président de la Chaire ainsi qu’Elie Tenenbaum, docteur en Histoire et directeur du centre des études de sécurité de l’IFRI. Puis le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises a pris la parole pour une vaste présentation des bouleversements stratégiques à l’oeuvre. La synthèse est rédigée par Gabrielle Gros pour Diploweb.com

Cette vidéo peut être diffusée en amphi pour nourrir un cours et un débat. Voir sur youtube

Synthèse pour Diploweb.com de la conférence du général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, par Gabrielle Gros

Richelieu, qui avait le souci de la maîtrise de l’information, s’est en particulier distingué par sa capacité à inscrire son action dans le temps long. Dans son sillage, le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, rappelle que pour continuer à peser, il est impératif d’anticiper afin se saisir des sujets, d’agir et de se positionner. Trois éléments sont ici explorés : l’environnement stratégique, les bouleversements stratégiques à l’œuvre et la réponse des armées à ces états de fait.

En premier lieu l’environnement stratégique se comprend aujourd’hui par quatre marqueurs appuyant son importance. Il faut d’abord voir la dynamique de la force dans le contexte du retour du rapport de force comme mode de règlement des conflits. Le moyen d’imposition de la volonté d’un État est de plus en plus le recours à la force ; le Haut Karabagh qui fut une question réglée en 24 heures en est un exemple. L’escalade des moyens et la recherche de la létalité via l’artillerie et les frappes en profondeur, témoignent de cette dynamique. De même l’emploi du nucléaire est une question rapidement revenue au centre de la dialectique dans le cadre de l’extension des domaines d’emploi des forces. L’emploi de la force est probablement aussi lié à une atténuation de l’ordre international qui peine à réguler les conflits, preuve en est le poids déclinant des résolutions de l’ONU. Par ailleurs, la puissance de l’information est d’une valeur stratégique exceptionnelle. Dans la lutte informationnelle, il n’existe pas de victoire décisive, la palette d’effets est extrêmement large et en conséquence l’ensemble des perspectives doivent être prises en compte. L’intelligence artificielle générative est une piqure de rappel acerbe de cette réalité. En outre, il convient de porter une attention particulière à la manœuvre de désoccidentalisation à laquelle nous assistons dans la volonté, notamment à l’initiative du Sud global, de créer un ordre alternatif. Nous faisons face à des compétiteurs extrêmement offensifs qui cherchent à accéder à de nouvelles ressources et à contester les acquis. Enfin le changement climatique, instrumentalisé contre nous par certains grands compétiteurs est un catalyseur du chaos. Il est une préoccupation majeure pour un certain nombre de nos partenaires et est un paramètre de plus en plus structurant en particulier en garnison avec la question des moteurs thermiques qui resterons à l’usage exclusif des armées alors que l’électrique va devenir la norme pour le reste des véhicules civils.

 
Général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises
Conférence organisée par la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, le 22 janvier 2024 à l’amphithéâtre Richelieu en Sorbonne (Paris)
Chaire grands enjeux stratégiques contemporains, Université Paris I Panthéon Sorbonne, 2024

Ainsi nous nous trouvons dans un monde qui est en recomposition par la rupture. Le point de bascule est identifié comme le 24 février 2022 mais cette réalité était déjà inscrite bien avant. De ce fait, l’évolution en tendance ne suffit plus aujourd’hui et il nous faut penser de manière beaucoup plus stratégique c’est-à-dire dans le temps long et en ayant la capacité d’inclure d’avantage d’acteurs. Pour mieux échanger et faire évoluer les affrontements, une nouvelle grille de lecture stratégique composée du triptyque compétition, contestation, affrontement, paraît aujourd’hui plus pertinent que le continuum paix, crise, guerre mis en place après la Seconde Guerre mondiale. La compétition désigne en réalité l’état dans lequel nous vivons puisqu’elle s’applique à tous les domaines de l’activité humaine. Elle a pour objectif d’infléchir la résolution de compétiteurs et de resserrer les liens. En cela il s’agit d’une forme de guerre avant la guerre qu’il s’agit donc de gagner. La contestation désigne le moment où un Etat décide de transgresser les règles admises afin d’obtenir en avantage. Cela a été le cas en Crimée. Pour empêcher l’affrontement, l’objectif est de forcer l’adversaire à se déplacer, ce qui nécessite de la réactivité. Quant à l’affrontement, qui ne doit être que le dernier recours dans une situation de crise, il requiert une grande attention de la part des armées qui doivent détecter les signaux faibles, anticiper la bascule et in fine être capable de monter en puissance voire de livrer la guerre en cas de nécessité.

En second lieu, un bouleversement stratégique est à l’œuvre et il faut en voir aussi bien les réalités que les conséquences. Nous voyons d’abord le retour de la guerre imposée. Dans une armée, agir dans une situation de guerre imposée change radicalement la manière de voir les choses. Si les opérations menées par la France ont pu être complexes, il existait une capacité relative de l’État et des autorités militaires françaises à réguler le tempo de l’engagement sans que cela se traduise par une défaite sur le terrain. Cependant, en rupture avec les opérations de maintien de la paix, l’engagement en Afghanistan a marqué le retour d’adversaires dont l’objectif est de nous tuer. Cela nous mène à un second point qui est le changement de paradigme opérationnel. Il est accompagné d’un changement d’échelle en ce qui concerne les opérations qui étaient auparavant de l’ordre du bataillon, de quelques bâtiments ou appareils. Aujourd’hui des centaines de milliers d’hommes sont impliqués en Ukraine. Une opération concernant des corps d’armée se dirige d’une toute autre façon et cela a été cruellement rappelé aux Ukrainiens qui ont eu du mal à maîtriser la mobilisation à grande échelle au cours de l’offensive. Pour faire face, l’entraînement interarmées est essentiel ainsi que la préparation dans le domaine capacitaire puisque le changement d’échelle se traduit de manière visible dans la consommation de munitions ainsi que les pertes humaines. Par ailleurs, sur le théâtre, ce changement de paradigme se traduit également par la fin du confort opérationnel. Nous devons désormais être préparé à la contestation simultanée de tous les milieux alors que par exemple au Sahel, seul l’espace terrestre nous était contesté. Vouloir acquérir et conserver la supériorité sur un milieu devient désormais probablement illusoire et contre le principe d’économie des forces.

Tout ceci demande d’adapter profondément notre système unitaire. Cela demande également une adaptation au niveau civil. Non seulement par les industriels mais encore par une implication sociale et une implication des mentalités. Nous voyons bien aujourd’hui que si l’armée ukrainienne est capable de résister à l’armée russe c’est aussi parce qu’ils sentent que la nation est derrière eux.

En dernier lieu, la réponse des armées face à ces enjeux multiples se regroupe sous divers axes. Premièrement l’héritage et l’ambition, deuxièmement l’exercice de la souveraineté, troisièmement la gestion de la singularité française, en particulier sur le plan nucléaire car la dissuasion est au cœur de notre stratégie de défense et quatrièmement le soutien de la logique de défense collective de l’Europe en étant capable de peser. En somme, l’ambition pour les armées est de gagner la guerre avant la guerre tout en étant apte à s’engager dans un affrontement de haute intensité par souci de cohérence et de crédibilité. En effet dans une guerre imposée, il faut avoir une construction cohérente en fond qui permet le maintien en condition opérationnelle, la possession de munition et l’entraînement par les hommes. Pour cela il faut agir avec les autres. Tout ceci ne fonctionnera que grâce à la détermination et l’abnégation ici saluée, d’hommes et de femmes engagés au service de la France.

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