Pour le chef d’état-major de l’armée de Terre, la « masse » n’est pas un sujet tabou

Pour le chef d’état-major de l’armée de Terre, la « masse » n’est pas un sujet tabou

https://www.opex360.com/2024/06/23/pour-le-chef-detat-major-de-larmee-de-terre-la-masse-nest-pas-un-sujet-tabou/


Après l’implosion de l’Union soviétique et la fin de la Guerre froide, la question de la « masse » ne s’est plus posée, les forces armées occidentales ayant privilégié la supériorité technologique [c’est-à-dire la qualité] aux dépens de la quantité. À vrai dire, ce choix a été le plus souvent dicté par des contraintes budgétaires… En tout cas, il s’est traduit par la suspension de la conscription dans plusieurs pays, dont la France.

Seulement, cette période n’a été qu’une parenthèse, le contexte actuel étant marqué par le retour de la compétition stratégique entre les puissances, la contestation du droit international et la guerre. Les dépenses militaires sont reparties significativement à la hausse et la question de la « masse » est de nouveau sur la table. Et cela d’autant plus que l’Otan encourage ses 32 États membres à renforcer leurs forces armées tant au niveau capacitaire qu’à celui de leurs effectifs, son objectif étant actuellement de pouvoir mobiliser plus de 300’000 hommes en moins de 30 jours.

D’où la décision de quelques pays de rétablir la conscription qu’ils avaient suspendue, afin de pallier, pour certains d’entre eux, leurs difficultés en matière de recrutement. Tel est le cas de la Lituanie, de la Suède, de la Lettonie et, plus récemment, de l’Allemagne. Le débat sur le retour du service militaire est ouvert en Pologne, en Roumanie et même au Royaume-Uni.

Pour le moment, en France, l’armée de Terre se tient à l’écart de cette tendance. Cependant, en 2015, elle avait déjà bénéficié d’une hausse assez substantielle de ses effectifs après la décision de porter sa force opérationnelle terrestre [FOT] de 66’000 à 77’000 soldats, afin de lui permettre de mener l’opération intérieure Sentinelle. Mais, à l’heure actuelle, il n’est pas question d’aller plus loin, même si le sujet de la « masse » n’est pas tabou. C’est en effet ce qu’a expliqué le général Pierre Schill, son chef d’état-major [CEMAT], dans les pages du numéro 96 de la revue DSI.

« La résurgence de la concurrence stratégique entre grandes puissances et du combat de haute intensité que des États envisagent impose de se poser de nouveau la question de la masse. Il ne s’agit pas ici d’opposer, mais bien d’équilibrer le rapport entre quantité et qualité, avec la conviction que le fil directeur de la réflexion réside dans la cohérence », a d’abord affirmé le général Schill.

Cela étant, les termes de ce débat se posent différemment en France, où le modèle d’armée, « complet », repose sur la dissuasion nucléaire, censée garantir l’intégrité de son territoire et, plus largement, de ses intérêts vitaux.

« La France a fait le choix de n’abandonner aucune capacité. Elle continue de couvrir ‘tout le spectre’. Elle a conservé une expertise dans chaque domaine et elle peut ainsi décider de monter en puissance sans avoir à reconstruire toute une filière : c’est un atout considérable », a d’ailleurs relevé le CEMAT.

Cependant, comme l’a écrit Antoine de Saint-Exupéry, on n’a pas à prédire l’avenir mais à le permettre. A priori, le général Schill s’inscrit dans cette logique quand il dit que « nous devons préparer un possible engagement dès ce soir ».

« À cet égard, il n’y a pas de tabou au sein de l’armée de Terre sur cette problématique récurrente de la masse. Il s’agit d’un débat ancien. Faut-il privilégier la quantité ou la qualité ? Porter l’effort sur des effectifs nombreux ou sur des unités resserrées très bien formées et équipées ? À mon sens, la réponse est de s’adapter au contexte et de conserver la possibilité de monter en puissance rapidement. La priorité est celle de la cohérence », a poursuivi le CEMAT.

Cette cohérence a deux dimensions : verticale et horizontale. Ainsi, un blindé « seul […] ne sert qu’à défiler », a-t-il ironisé. Pour qu’il puisse incarner une capacité, il lui faut un « environnement », c’est-à-dire les munitions, les pièces de rechange, le carburant et un équipage entraîné. C’est ce que doit permettre justement la Loi de programmation militaire [LPM] 2024-30.

Ensuite, cette cohérence passe par la capacité à agir en « interarmes ». L’armée de Terre est « composée de nombreuses capacités qui doivent interagir pour manœuvrer. Je pense aux capacités de mêlée [infanterie, cavalerie, hélicoptères] mais aussi à celles d’appui [artillerie, génie], de soutien et de logistique. Un équilibre entre ces capacités est indispensable », a fait valoir le général Schill.

Cette cohérence doit servir de socle pour toute remontée en puissance éventuelle. Elle « précède la masse » et « ce dont nous disposons doit être ‘bon de guerre’ », a-t-il insisté.

Si jamais la situation l’exige, l’armée de Terre peut compter sur ses réservistes opérationnels, dont le nombre sera porté à environ 50’000 à l’horizon 2035. Mais le général Schill a également évoqué un possible recours à la réserve opérationnelle de 2ème niveau [RO 2], laquelle concerne les anciens militaires soumis à une obligation de disponibilité durant les 5 années qui suivent leur départ de l’institution.

« Au-delà de ses effectifs permanents, l’armée de Terre s’appuie sur des réservistes formés et entraînés, mais aussi sur d’anciens militaires d’active, pour disposer d’effectifs supplémentaires et renforcer son organisation au quartier comme en opération; elle contribue ainsi à la résilience de la Nation », a-t-il a souligné.

La RO 2 est « en mesure d’être engagée en cas de crise majeure », souligne l’armée de Terre. Seulement, comme il n’a jamais été mis en œuvre, ce dispositif est régulièrement testé lors d’exercices VORTEX, lesquels visent à recenser les anciens militaires d’active concernés, puis à les convoquer pour des formalités administratives et médicales ainsi que pour des séances de formation.

En mai 2022, selon le site interarmées des réserves militaires, la RO 2 était composée de 60’000 anciens militaires, ce qui constitue une ressource à ne pas négliger.

Photo : EMA

“Peur ou Inquiétude ?”

“Peur ou Inquiétude ?”

Sans faire de sémantique, on peut penser que l’inquiétude, qui est un état de préoccupation empêchant la sérénité, précède la peur que le dictionnaire Robert définit comme une « émotion qui accompagne la prise de conscience d’une menace, d’un danger ».

"PEUR OU INQUIÉTUDE ?"

par le Colonel (h) Christian Châtillon  – ASAF – publié le 19 mars 2024

https://www.asafrance.fr/item/peur-ou-inquietude.html


Les mots ont un sens, surtout dans le contexte géopolitique actuel.

Les gouvernants des pays européens, et plus particulièrement ceux situés à l’Est, manifestent quelque anxiété quant à la situation créée par l’invasion d’une partie de l’Ukraine par la Russie, surtout depuis la réélection de Vladimir Poutine.

La Suède s’empresse d’adhérer à l’OTAN. Le Danemark envisage un service militaire pour les femmes. L’Allemagne, pourtant très près de ses sous, débloque d’un seul coup 100 milliards d’Euros pour son armée, etc…. Les exemples ne manquent pas.

Le Président de la République, quant à lui, décrète une économie de guerre avant de manifester ensuite sa préoccupation en envisageant la possibilité d’envoyer des troupes au sol en Ukraine.

Inquiétude ? Très probablement.

À se demander s’il ne met pas de l’huile sur le feu pour attiser encore plus l’inquiétude déjà manifeste chez les autres dirigeants européens ?

Mais commander c’est prévoir.

L’armée française, qui a montré ses très réelles qualités opérationnelles depuis des décennies a subi une attrition infligée par toutes les tendances politiques successives. Formatée pour une guerre asymétrique que peut-elle faire maintenant que le vrai danger qui se profile est un conflit à haute intensité qu’elle n’est pas en mesure de tenir dans le temps ni dans l’espace ?

Pas une peur mais une vraie source d’inquiétude malgré une LPM quelque peu encourageante.

Reste l’opinion publique que le Président, dans une récente intervention télévisée, a essayé de sensibiliser à cette menace mais sans créer de psychose.

Résultat chez les Français ? Même pas peur, même pour les plus inquiets.

À vrai dire, la société française dans son ensemble, n’y croit pas ou ne veut pas y croire. Sa guerre, c’est le pouvoir d’achat, la santé, l’inflation, la sécurité intérieure, etc. Les médias n’en rajoutent pas mais font ce qu’il faut pour assourdir les bruits de botte.

La peur est communicative ; pas l’inquiétude, Dieu merci !

Le rôle des gouvernants n’est certes pas de créer l’angoisse ou la panique. Car si la peur n’élimine pas le danger elle peut tétaniser.

Par contre le rôle des politiques est d’anticiper l’avenir autant que faire se peut, pour gagner la guerre avant la guerre comme dit le CEMA, le général Burkhard.

Donc peur ou inquiétude ? Peu importe si l’on se souvient du Général Mac Arthur qualifiant une guerre perdue uniquement par ces deux mots : « Trop tard ».

Le général Burkhard justifie sa décision de ne plus attribuer de grades honorifiques aux réservistes citoyens

Le général Burkhard justifie sa décision de ne plus attribuer de grades honorifiques aux réservistes citoyens

https://www.opex360.com/2024/03/17/le-general-burkhard-justifie-sa-decision-de-ne-plus-attribuer-de-grades-honorifiques-aux-reservistes-citoyens/


Seulement, cela a pu donner lieu à quelques abus, certains ayant vu une opportunité à enrichir, à peu de frais, leur carte de visite avec un grade d’officier supérieur sans aucun rapport avec de quelconques mérites militaires. Et cela d’autant plus que la distinction entre la « réserve citoyenne » et la « réserve opérationnelle » n’est pas toujours très claire aux yeux du public.

En 2021, le général François Lecointre, alors chef d’état-major des armées [CEMA], avait commencé à y mettre bon ordre en décidant que les réservistes citoyens de la Marine nationale ne pourraient plus porter l’uniforme avec leurs galons honorifiques comme ils étaient jusqu’alors autorisés à le faire.

« Je considère que si un réserviste opérationnel doit porter les galons de son grade, tel n’est pas le cas des réservistes citoyens. […] L’uniforme et les galons sont porteurs de sens et reflètent des compétences. […] Or, en arborant les galons d’un capitaine de corvette, vous pourriez vous trouver dans la situation d’être salué par un vieux maître principal dont les compétences dans le domaine maritime seraient dix fois supérieures aux vôtres et ce uniquement parce qu’il vous prendra pour un capitaine de corvette ou un réserviste opérationnel. Et je ne trouve pas cela bien », avait ainsi expliqué le général Lecointre.

Son successeur, le général Thierry Burkhard, est allé encore plus loin en décidant de ne plus attribuer de grades honorifiques aux réservistes citoyens à partir du 1er février dernier, et d’opter pour l’appellation, plus sobre, d’ “officier de la réserve citoyenne”.

Cette mesure a fait quelques vagues… comme en ont témoigné certains députés lors d’une récente audition du général Burkhard au sujet de la « contribution des armées à une nouvelle politique africaine de la France » [le compte-rendu vient d’être publié, ndlr].

« Les réservistes citoyens de ma circonscription m’ont interrogée sur la suppression des grades honorifiques. J’ai fait face à une véritable levée de boucliers. Ils ne comprennent pas cette décision et la vivent mal », a en effet avancé Josy Poueyto, élue [Modem] des Pyrénées-Atlantiques.

« Si j’ai pris pris cette décision, c’est parce qu’aujourd’hui je suis incapable d’expliquer le bien-fondé des critères d’attribution des grades aux réservistes citoyens, qui vont de caporal à colonel », a commencé par répondre le général Burkhard.

« Son caractère aléatoire ou arbitraire est même contraire à l’esprit dans lequel les grades sont attribués dans les armées, qui consiste pour la réserve citoyenne à les associer à une activité ou à un niveau d’études. Ce système est le contraire de l’escalier social des armées », a-t-il continué.

« Voilà ce qui a motivé ma décision, et non, bien entendu, une quelconque forme d’hostilité à l’égard des réservistes citoyens, dont l’abnégation et l’investissement dans leur mission ne sont pas à démontrer », a ensuite justifié le CEMA, pour qui « l’action d’un réserviste citoyen ne vaut pas en raison de sa tenue ou de son grade » car « ce qui fait la valeur de son engagement, c’est son expertise, son rayonnement et son engagement ».

« Il ne s’agit pas de nier l’engagement des gens dans la réserve citoyenne, mais de l’identifier pour ce qu’elle est », a insisté le général Burkhard. « Dorénavant, tous [du caporal au colonel] auront l’appellation d’officiers de la réserve citoyenne, quelle que soit leur situation professionnelle dans le monde civil », a-t-il rappelé.

Et d’estimer que « si certains sont gênés par la perte de leur grade, c’est que la réserve citoyenne ne correspond pas à ce qu’ils veulent faire ». Aussi, a-t-il fait valoir, « ma décision me semble conforme à l’esprit de la réserve citoyenne » et « il faut que les choses soient propres et claires ».

Conférence navale de Paris 2024 : Quelle évolution pour le groupe aéronaval au XXIe siècle ? Revue Défense Nationale, mars 2024, n°868

Conférence navale de Paris 2024 : Quelle évolution pour le groupe aéronaval au XXIe siècle ? Revue Défense Nationale, mars 2024, n°868

par Jérémy Bachelier, Héloïse Fayet – IFRI – publié le 8 mars 2024

https://www.ifri.org/fr/publications/publications-ifri/articles-ifri/conference-navale-de-paris-2024-evolution-groupe


Selon le général Thierry Burkhard, Chef d’état-major des Armées (Céma), qui a prononcé le discours inaugural de la CNP 2024, l’actuelle situation stratégique met en lumière le retour du rapport de force comme moyen de régler les différends, avec un usage accru de la force et une remise en cause profonde de l’ordre international. La compétition règne désormais dans tous les espaces communs, en haute-mer tout particulièrement. Le combat naval – sujet de la première Conférence navale de Paris en 2023 – ne peut dès lors plus être considéré comme une simple hypothèse.

COUV - RDN - 2024

Dans pareil contexte, la question de la Conférence navale de Paris n’était finalement plus de débattre de la pertinence du Groupe aéronaval (GAN), selon les termes du Céma, mais plutôt de son utilisation dans un contexte où l’anticipation et la prise de risques deviennent des impératifs stratégiques. La compétition permanente est devenue l’état naturel des relations internationales, et tous les domaines et milieux sont désormais contestés. Dans ce paysage complexe, le GAN émerge comme l’outil de puissance par excellence, capable de déployer une bulle d’hyper-supériorité dans un temps et un espace donnés pour délivrer ses effets et créer des accès, quand il n’y en a plus ou en soutien d’une opération amphibie.

La nécessité de faire face à plusieurs crises simultanées souligne par ailleurs l’importance de la coopération et du combat collectif, en particulier entre les marines de premier rang représentées à la Conférence navale (France, États-Unis, Royaume-Uni, Italie et Inde). Le GAN joue ainsi un rôle essentiel dans le renforcement des alliances et la dissuasion des adversaires potentiels, et se présente comme un remarquable système intégrateur, permettant de mener une diversité d’opérations dans le haut du spectre.

Cependant, pour que ces atouts demeurent, les GAN doivent continuellement s’adapter aux évolutions de la menace et de l’emploi, tout en faisant preuve de réalisme et en anticipant les ruptures technologiques telles que l’intelligence artificielle (IA), l’informatique quantique et les opérations multi-milieux et multi-champs (M2MC), afin de garantir pertinence et efficacité de notre action dans les prochaines décennies.

Lire l’article en intégralité dans la Revue Défense Nationale. H_Fayet – J_Bachelier-_CNP_2024_-_Quelle_evolution_pour_le_Groupe_aeronaval_au_XXIe_siecle

Leçon inaugurale du cycle confrontations et recompositions stratégiques. Général d’armée T. Burkhard

Leçon inaugurale du cycle confrontations et recompositions stratégiques. Général d’armée T. Burkhard

Par Gabrielle GROS, Louis GAUTIER, Thierry BURKHARD – Diploweb – publié le 23 février 2024      

https://www.diploweb.com/Video-Lecon-inaugurale-du-cycle-confrontations-et-recompositions-strategiques-General-d-armee-T.html


Le 7 juillet 2021, le général d’armée Thierry Burkhard est nommé en Conseil des ministres chef d’état-major des armées à compter du 22 juillet 2021. Il est commandeur de la Légion d’honneur, commandeur de l’Ordre national du Mérite, titulaire de la Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures et de la Croix de la Valeur militaire. Louis Gautier, directeur de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, professeur associé à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Synthèse de la conférence par Gabrielle Gros pour Diploweb.com.

Conférence organisée par la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, le 22 janvier 2024 à l’amphithéâtre Richelieu en Sorbonne (Paris). La Chaire a pour objectif de mieux ancrer les études stratégiques dans le paysage universitaire français, de donner la parole à tous et d’établir des relations avec de grandes universités étrangères afin de pérenniser les activités d’enseignement, d’assurer le passage de relais à de nouvelles générations et de contribuer au rayonnement de la pensée stratégique française. Pour ce faire elle organise son 11e cycle de conférences du 22 janvier au 25 mars 2024. Le propos introductif de cette leçon inaugurale a été tenu par le Professeur Louis Gautier, Procureur général près la Cour des comptes et président de la Chaire ainsi qu’Elie Tenenbaum, docteur en Histoire et directeur du centre des études de sécurité de l’IFRI. Puis le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises a pris la parole pour une vaste présentation des bouleversements stratégiques à l’oeuvre. La synthèse est rédigée par Gabrielle Gros pour Diploweb.com

Cette vidéo peut être diffusée en amphi pour nourrir un cours et un débat. Voir sur youtube

Synthèse pour Diploweb.com de la conférence du général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, par Gabrielle Gros

Richelieu, qui avait le souci de la maîtrise de l’information, s’est en particulier distingué par sa capacité à inscrire son action dans le temps long. Dans son sillage, le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, rappelle que pour continuer à peser, il est impératif d’anticiper afin se saisir des sujets, d’agir et de se positionner. Trois éléments sont ici explorés : l’environnement stratégique, les bouleversements stratégiques à l’œuvre et la réponse des armées à ces états de fait.

En premier lieu l’environnement stratégique se comprend aujourd’hui par quatre marqueurs appuyant son importance. Il faut d’abord voir la dynamique de la force dans le contexte du retour du rapport de force comme mode de règlement des conflits. Le moyen d’imposition de la volonté d’un État est de plus en plus le recours à la force ; le Haut Karabagh qui fut une question réglée en 24 heures en est un exemple. L’escalade des moyens et la recherche de la létalité via l’artillerie et les frappes en profondeur, témoignent de cette dynamique. De même l’emploi du nucléaire est une question rapidement revenue au centre de la dialectique dans le cadre de l’extension des domaines d’emploi des forces. L’emploi de la force est probablement aussi lié à une atténuation de l’ordre international qui peine à réguler les conflits, preuve en est le poids déclinant des résolutions de l’ONU. Par ailleurs, la puissance de l’information est d’une valeur stratégique exceptionnelle. Dans la lutte informationnelle, il n’existe pas de victoire décisive, la palette d’effets est extrêmement large et en conséquence l’ensemble des perspectives doivent être prises en compte. L’intelligence artificielle générative est une piqure de rappel acerbe de cette réalité. En outre, il convient de porter une attention particulière à la manœuvre de désoccidentalisation à laquelle nous assistons dans la volonté, notamment à l’initiative du Sud global, de créer un ordre alternatif. Nous faisons face à des compétiteurs extrêmement offensifs qui cherchent à accéder à de nouvelles ressources et à contester les acquis. Enfin le changement climatique, instrumentalisé contre nous par certains grands compétiteurs est un catalyseur du chaos. Il est une préoccupation majeure pour un certain nombre de nos partenaires et est un paramètre de plus en plus structurant en particulier en garnison avec la question des moteurs thermiques qui resterons à l’usage exclusif des armées alors que l’électrique va devenir la norme pour le reste des véhicules civils.

 
Général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises
Conférence organisée par la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, le 22 janvier 2024 à l’amphithéâtre Richelieu en Sorbonne (Paris)
Chaire grands enjeux stratégiques contemporains, Université Paris I Panthéon Sorbonne, 2024

Ainsi nous nous trouvons dans un monde qui est en recomposition par la rupture. Le point de bascule est identifié comme le 24 février 2022 mais cette réalité était déjà inscrite bien avant. De ce fait, l’évolution en tendance ne suffit plus aujourd’hui et il nous faut penser de manière beaucoup plus stratégique c’est-à-dire dans le temps long et en ayant la capacité d’inclure d’avantage d’acteurs. Pour mieux échanger et faire évoluer les affrontements, une nouvelle grille de lecture stratégique composée du triptyque compétition, contestation, affrontement, paraît aujourd’hui plus pertinent que le continuum paix, crise, guerre mis en place après la Seconde Guerre mondiale. La compétition désigne en réalité l’état dans lequel nous vivons puisqu’elle s’applique à tous les domaines de l’activité humaine. Elle a pour objectif d’infléchir la résolution de compétiteurs et de resserrer les liens. En cela il s’agit d’une forme de guerre avant la guerre qu’il s’agit donc de gagner. La contestation désigne le moment où un Etat décide de transgresser les règles admises afin d’obtenir en avantage. Cela a été le cas en Crimée. Pour empêcher l’affrontement, l’objectif est de forcer l’adversaire à se déplacer, ce qui nécessite de la réactivité. Quant à l’affrontement, qui ne doit être que le dernier recours dans une situation de crise, il requiert une grande attention de la part des armées qui doivent détecter les signaux faibles, anticiper la bascule et in fine être capable de monter en puissance voire de livrer la guerre en cas de nécessité.

En second lieu, un bouleversement stratégique est à l’œuvre et il faut en voir aussi bien les réalités que les conséquences. Nous voyons d’abord le retour de la guerre imposée. Dans une armée, agir dans une situation de guerre imposée change radicalement la manière de voir les choses. Si les opérations menées par la France ont pu être complexes, il existait une capacité relative de l’État et des autorités militaires françaises à réguler le tempo de l’engagement sans que cela se traduise par une défaite sur le terrain. Cependant, en rupture avec les opérations de maintien de la paix, l’engagement en Afghanistan a marqué le retour d’adversaires dont l’objectif est de nous tuer. Cela nous mène à un second point qui est le changement de paradigme opérationnel. Il est accompagné d’un changement d’échelle en ce qui concerne les opérations qui étaient auparavant de l’ordre du bataillon, de quelques bâtiments ou appareils. Aujourd’hui des centaines de milliers d’hommes sont impliqués en Ukraine. Une opération concernant des corps d’armée se dirige d’une toute autre façon et cela a été cruellement rappelé aux Ukrainiens qui ont eu du mal à maîtriser la mobilisation à grande échelle au cours de l’offensive. Pour faire face, l’entraînement interarmées est essentiel ainsi que la préparation dans le domaine capacitaire puisque le changement d’échelle se traduit de manière visible dans la consommation de munitions ainsi que les pertes humaines. Par ailleurs, sur le théâtre, ce changement de paradigme se traduit également par la fin du confort opérationnel. Nous devons désormais être préparé à la contestation simultanée de tous les milieux alors que par exemple au Sahel, seul l’espace terrestre nous était contesté. Vouloir acquérir et conserver la supériorité sur un milieu devient désormais probablement illusoire et contre le principe d’économie des forces.

Tout ceci demande d’adapter profondément notre système unitaire. Cela demande également une adaptation au niveau civil. Non seulement par les industriels mais encore par une implication sociale et une implication des mentalités. Nous voyons bien aujourd’hui que si l’armée ukrainienne est capable de résister à l’armée russe c’est aussi parce qu’ils sentent que la nation est derrière eux.

En dernier lieu, la réponse des armées face à ces enjeux multiples se regroupe sous divers axes. Premièrement l’héritage et l’ambition, deuxièmement l’exercice de la souveraineté, troisièmement la gestion de la singularité française, en particulier sur le plan nucléaire car la dissuasion est au cœur de notre stratégie de défense et quatrièmement le soutien de la logique de défense collective de l’Europe en étant capable de peser. En somme, l’ambition pour les armées est de gagner la guerre avant la guerre tout en étant apte à s’engager dans un affrontement de haute intensité par souci de cohérence et de crédibilité. En effet dans une guerre imposée, il faut avoir une construction cohérente en fond qui permet le maintien en condition opérationnelle, la possession de munition et l’entraînement par les hommes. Pour cela il faut agir avec les autres. Tout ceci ne fonctionnera que grâce à la détermination et l’abnégation ici saluée, d’hommes et de femmes engagés au service de la France.

Copyright pour la vidéo 2024-Burkhard-Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains

Copyright pour la synthèse Février 2024-Gros/Diploweb.com

Pour le chef de la British Army, la société britannique doit se préparer à l’éventualité d’une guerre

Pour le chef de la British Army, la société britannique doit se préparer à l’éventualité d’une guerre

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« Si le conflit s’arrête aujourd’hui, quel serait le bilan? L’Ukraine a résisté contre toute attente. La Suède et la Finlande ont rejoint […] l’Otan [du moins, Stockholm est sur le point de le faire, ndlr]. L’armée de terre russe est dans un état critique. Elle ne constitue plus une menace pour l’Otan. La Russie a installé un lien de vassalisation avec la Chine. Elle s’est placée dans une situation de défaite stratégique », a en effet expliqué le CEMA.

Cependant, Grant Shapps, le ministre britannique de la Défense, n’est pas exactement sur la même ligne. « Un autre facteur inquiétant apparaît désormais : nos adversaires sont davantage liés les uns aux autres », a-t-il récemment estimé, dans un discours prononcé le 15 janvier à Lancaster House. « La Russie entretient […] un ‘partenariat sans limites’ avec la Chine » et « compte sur les drones iraniens et les missiles balistiques nord-coréens pour bombarder l’Ukraine », a-t-il ajouté.

En attendant, le ministre allemand de la Défense, Boris Pistorius, a de nouveau mis en garde contre le risque d’une guerre [ce qu’il fait régulièrement depuis plusieurs semaines…], à l’occasion d’un entretien diffusé par la ZDF, le 21 janvier. Même si une attaque russe ne paraît pas probable « pour l’instant », il a expliqué qu’elle pourrait l’être dans quelques années. « Nos experts s’attendent dans cinq à huit ans à une période au cours de laquelle cela pourrait être possible », a-t-il dit. Aussi, « nous devons être capables de faire la guerre », a-t-il insisté.

En octobre, M. Pistorius avait déjà dit peu ou prou la même chose… « Nous devons nous habituer à nouveau à l’idée qu’il pourrait y avoir une menace de guerre en Europe » et cela « signifie que nous devons nous préparer à la guerre, que nous devons être capables de nous défendre et d’y préparer la Bundeswehr et la société », avait-il en effet déclaré, sur la même antenne. Depuis, la question de rétablir une nouvelle forme de service militaire est évoquée outre-Rhin.

En Suède, il est aussi question de préparer la population civile à une possible guerre. « Mon intention première n’est pas de faire peur, mais plutôt à faire prendre conscience de la situation. Je cherche à ouvrir une porte : une porte qui est souvent bloquée et encombrée par les exigences et les défis de la vie quotidienne. Une porte que de nombreux Suédois ont peut-être gardée fermée toute leur vie. Une porte vers un espace où nous sommes confrontés à une question importante : qui êtes-vous si la guerre éclate? », a en effet déclaré Carl-Oskar Bohlin, le ministre suédois de la Défense civile, le 7 janvier.

Visiblement, cette question « travaille » aussi le général Sir Patrick Sanders, le chef de la British Army. Ainsi, lors d’une conférence organisée à Twickenham [dont le stade pourrait réunir tous les soldats de l’armée britannique], il a estimé que la société d’outre-Manche devait se préparer à l’éventualité d’une guerre.

Il est « essentiel et non seulement désirable » de « prendre les mesures préparatoires en vue de placer nos sociétés sur le pied de guerre si besoin. C’est une action qui doit mobiliser toute la nation », a en effet déclaré le général Sanders. « L’Ukraine illustre le fait que les armées professionnelles commencent les guerres et que les armées de citoyens les gagnent », a-t-il ajouté.

« Nos prédécesseurs n’ont pas compris les implications de ce qu’on appelle la crise de juillet 1914 et se sont retrouvés dans la plus horrible des guerres. Nous ne pouvons pas nous permettre de commettre la même erreur aujourd’hui », a ensuite enchaîné le chef de la British Army.

Pour autant, il n’est pas question pour lui de rétablir la conscription. Cependant, a-t-il continué, « nous avons besoin d’une armée conçue pour se développer rapidement à partir d’un premier échelon et fournir des ressources à un second échelon, puis pour former et équiper l’armée citoyenne qui suivra. Dans les trois prochaines années, on devrait pouvoir parler d’une armée britannique de 120’000 hommes, en intégrant les réservistes. Mais ce ne sera pas encore assez ». En clair, il s’agirait de poser les bases rendant possible une éventuelle « mobilisation nationale »… à un moment où les forces armées britanniques – et la British Army en particulier – connaissent une crise des vocations.

De tels propos font écho à ceux récemment tenus par le président du Comité militaire de l’Otan, l’amiral néerlandais Rob Bauer. « Nous avons besoin que les acteurs publics et privés changent de mentalité pour passer d’une époque où tout était planifiable, prévisible, contrôlable et axé sur l’efficacité à une époque où tout peut arriver à tout moment », a-t-il déclaré, la semaine passée.

Le chef d’état-major des armées déplore la trop faible « visibilité » des militaires au sein de la société

Le chef d’état-major des armées déplore la trop faible « visibilité » des militaires au sein de la société

https://www.opex360.com/2023/10/04/le-chef-detat-major-des-armees-deplore-la-trop-faible-visibilite-des-militaires-au-sein-de-la-societe/


 

Le chef d’état-major des armées [CEMA], le général Thierry Burkhard, le pense. C’est en effet ce qu’il a affirmé ce 4 octobre, lors d’une audition à l’Assemblée nationale dédiée à l’examen du projet de Loi de finances [PLF] 2024. Et pour lui, cela pourrait expliquer les difficultés en matière de recrutement, à un moment où le format de la réserve opérationnelle doit doubler tandis que les armées auront à renforcer, renouveler et fidéliser leurs effectifs.

« Pour les réservistes comme pour les gens d’active, on a aujourd’hui un vrai problème de visibilité. Il y a le sujet de fidélisation, qui est important, mais il y a aussi celui du recrutement. Et je pense que, aujourd’hui, il y a des gens qui ne viennent pas dans l’armée parce qu’ils ne savent pas qu’on peut venir dans l’armée. Je suis juste provocateur mais, en fait, ce n’est pas si faux que ça », a dit le CEMA.

« Nous, les militaires, on a toujours la sensation d’être extrêmement visibles… Mais, en fait, les militaires sont minuscules : 300’000 hommes sur un pays [de plus de 65 millions d’habitants, ndlr], avec le mode de fonctionnement de la société [que l’on sait]. Les militaires sont en réalité extrêment peu visibles. Je ne sais pas si c’est 50% ou 70% des Français qui peuvent passer la totalité de leur vie sans avoir été au contact de militaires », a poursuivi le général Burkhard. Évidemment, la fin de la conscription n’y est pas pour rien… de même que l’apparition des « déserts militaires » après les réformes conduites en 2008-2014.

En tout cas, a estimé le CEMA, « on doit augmenter notre surface de contact ». Et cela passera par un « travail encore plus étroit avec l’Éducation nationale, avec qui nous sommes déjà en contact, avec des choses qui avancent », a-t-il continué. Les élus – et notamment ceux des commissions parlementaires dédiées à la Défense – ont aussi un rôle à tenir, a-t-il soutenu. Mais il s’agit d’aller encore plus loin, en profitant des exercices en terrain libre…

« Les grands exercices, quand ils se déroulent en terrain libre montrent bien tout ce qu’il y a à exploiter dans ce domaine là. L’exercice Orion l’a montré, avec finalement une augmentation conséquente de la mise en contact de la population avec ses militaires. Et je peux dire que, pour les militaires, c’était quelque chose qui a été extrêmement apprécié et valorisant. Et on travaille pour que, même pour les exercices de moindre niveau, on consacre une partie pour le contact avec la population », a conclu le général Burkhard.

Cette préoccupation au sujet du manque de visibilité des militaires dans la société n’est pas nouvelle. Alors chef d’état-major de l’armée de Terre [CEMAT], le général Jean-Pierre Bosser l’avait évoquée en 2018, à un moment où il était question de réduire la voilure de l’opération intérieure Sentinelle, lancée après les attentats de janvier 2015. « Peut-être faudra-il revenir à des exercices en terrain libre, pour entretenir cette relation avec les Français? », s’était-il demandé.

Photo : EMA

Ancien chef d’état-major des armées, le général Jean-Louis Georgelin nous a quittés

Ancien chef d’état-major des armées, le général Jean-Louis Georgelin nous a quittés

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« Le peloton de gendarmerie de Haute Montagne [PGHM] est intervenu sur les pentes du Mont-Valier […] et a découvert le cadavre d’un homme qui a été formellement identifié comme étant le général Georgelin » a indiqué le parquet de Foix, avant de préciser que la piste accidentelle était privilégiée.

« Avec le décès du général Jean-Louis Georgelin, la Nation perd l’un de ses grands soldats. La France, un de ses grands serviteurs. Et Notre-Dame, le maître d’œuvre de sa renaissance », a réagi le président Macron, via le réseau social X/Twitter.

Admis à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr en 1967 [promotion « Lieutenant-colonel Brunet de Sairigné], Jean-Louis Georgelin fut affecté au 9e Régiment de chasseurs parachutistes [RCP] après avoir suivi les cours de l’École d’application de l’Infanterie, où il servira en qualité d’instructeur en 1973. Promu capitaine alors qu’il servait au 153e Régiment d’Infanterie [RI] de Mutzig, il rejoignit le centre d’exploitation du renseignement militaire avant d’exercer les fonctions d’aide de camp du chef d’état-major de l’armée de Terre.

Ayant suivi les cours du Command and General Staff College à fort Leavenworth [États-Unis], il fut admis à l’École supérieure de guerre à Paris au début des années 1980. Puis il retrouva l’ESM de Saint-Cyr pendant trois ans, en tant que chef de bataillon, avait de diriger la section « Études et prospectives » du bureau « Planification-finances » de l’État-major de l’armée de Terre.

Chef de corps du 153e RI entre 1991 et 1993, il devint an auditeur au Centre des hautes études militaires [CHEM] et à l’Institut des hautes études de Défense nationale [IHEDN]. À l’issue, il fut nommé adjoint au chef de cabinet militaire du Premier ministre [1994-97]. Promu général, il fut ensuite affecté à 11e Division Parachutiste, puis à la Force de stabilisation [SFOR] en Bosnie-Herzégovine, à un moment où il fallait veiller au respect des accords de Dayton.

Après avoir rejoint l’État-major des armées à la division « Plans et programmes », le général Georgelin fut nommé chef d’état-major particulier du président de la République [qui était alors Jacques Chirac], puis, trois ans plus tard, chef d’état-major des armées.

Cet homme de culture connu pour son franc parler dut s’employer à déminer les polémiques ayant éclaté au moment des réformes du ministère des Armées, lancées en 2008. Et, quand des officiers dénoncèrent les orientations données par le Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale [LBDSN], le général Georgelin mit le holà aux enquêtes lancées pour les identifier.

« Je ne veux pas de chasse aux sorcières dans les armées et j’ai fait en sorte que ce type d’enquête cesse. Je ne veux pas de chasse aux sorcières dans les armées, je connais l’histoire de l’institution militaire pour savoir les dégâts qu’ont causé des actions similaires dans le passé », avait-il en effet affirmé, à l’antenne d’Europe1.

Ayant été remplacé à la tête de l’EMA par l’amiral Guillaud en 2010, le général Georgelin fut nommé grand chancelier de l’ordre national de la Légion d’honneur et chancelier de l’ordre national du Mérite après avoir été admis en deuxième section. Il occupera ce poste pendant six ans, avant de reprendre, en quelque sorte, du service, en devenant le représentant spécial du président de la République pour la reconstruction de Notre-Dame de Paris.

« Profonde tristesse après le décès du général d’armée Jean-Louis Georgelin, chef d’état-major des armées de 2006 à 2010. Admiration devant la force de caractère inébranlable de ce chef hors norme et son engagement total au service de la France poursuivi en dehors des armées », a commenté le général Thierry Burkhard, l’actuel CEMA.

Pour le général Burkhard, il n’y a « pas de menace militaire contre la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie française »

Pour le général Burkhard, il n’y a « pas de menace militaire contre la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie française »

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Aussi, pour l’IFRI, il était donc nécessaire de faire monter en gamme les forces françaises de souveraineté afin de prendre en compte la « prolifération » des capacités de déni et d’interdicition d’accès ainsi que le « développement des capacités de projection de forces adverses ».

« Des zones jusqu’alors hors de portée de toute menace conventionnelle, comme la Polynésie française, par exemple, ne seront à l’avenir plus aussi isolées qu’auparavant. Cet enjeu pose à terme la question des moyens français de protection de l’ensemble du territoire, y compris ultra-marin, et le cas échéant de l’émergence d’une propre stratégie nationale de déni d’accès », avait alors prévenu l’IFRI, tout en mettant aussi en garde contre les stratégies « hybrides », qui se situent entre la compétition « pacifique » et la « confrontation indirecte ». Ce qui serait un moyen de contourner la dissuasion nucléaire, qui garantit les intérêts vitaux de la France.

La Revue stratégique actualisée en 2021 était allée dans le sens de l’IFRI, en affirmant que la crise sanitaire liée au covid-19 avait « montré la réalité de la continuité stratégique entre la métropole et les territoires ultramarins » ainsi que « le besoin de réassurance face aux prédations et à la manipulation d’informations ». Et de suggérer en conséquence de reconfigurer les forces de présence et de souveraineté pour « pouvoir accueillir dans la durée et sous faible préavis, des détachements déployés en renfort depuis la métropole ».

Plus tard, dans un entretien accordé à Mer&Marine, l’amiral Pierre Vandier, le chef d’état-major de la Marine nationale [CEMM] avait dit ne pas écarter un scénario identique à celui de la guerre des Malouines/Falklands [1982]. « L’Argentine a cru pouvoir s’emparer des possessions britanniques dans l’Atlantique sud », ce qui s’est réglé de « façon conventionnelle », avait-il rappelé. Et d’ajouter : « De la même manière, on pourrait imaginer à l’avenir une tentative d’éviction de la France de certaines régions du monde, notamment celles où nous avons des territoires. Nous devons pouvoir décourager et si nécessaire empêcher de telles initiatives ».

Cela étant, le 30 mai, lors d’une audition au Sénat [son compte-rendu vient d’être publié, ndlr], le général Thierry Burkhard, le chef d’état-major des armées [CEMA] a souligné que l’Indo-Pacifique était en train de devenir « de plus en plus le centre de gravité du monde » et que la « France y a des intérêts et des atouts importants ». Aussi, a-t-il poursuivi, « notre capacité d’action doit être conçue en prenant en compte la tyrannie des distances, et donc les délais d’action ».

Pour autant, l’accent est surtout mis sur les opérations humanitaires « à la suite d’une catastrophe humanitaire », comme l’a montré le récent exercice « Croix du Sud ». Pour le CEMA, ce « type de mission est sans doute celui qui répond le mieux aux attentes des différents pays de la zone », ceux-ci, « déjà soumis à la pression chinoise » et devant faire face « aux conséquences du changement climatique », étant « demandeurs d’une aide en la matière ».

Les interrogations sur les moyens nécessaires pour assurer la défense des intérêts français dans la zone Indo-Pacifique ont fait dévier le fil de l’audition du général Burkhard sur la question d’un second porte-avions pour la Marine nationale.

Un sujet pour lequel le CEMA a visiblement quelques réserves… « Plus que le coût d’un porte-avions, c’est le coût d’un groupe aéronaval qu’il faut considérer, avec ses matériels et ses hommes : groupe aérien, frégates d’escorte, ravitailleurs, sous-marins, etc. C’est tout cela qu’il faut considérer pour estimer si un 2ème porte-avions est ou non ‘à notre portée’ », a-t-il répondu aux sénateurs. Et il n’a pas non plus semblé favorable à la création de nouvelles bases dans le Pacifique.

« Nous disposons déjà de bases sur place. La question est de déterminer la menace. Il n’y a pas selon moi de menace militaire contre la Nouvelle-Calédonie ou la Polynésie Française », a en effet soutenu le général Burkhard. « En revanche, une menace visant l’exercice de notre souveraineté est plus d’actualité », a-t-il ajouté.

« Cette question a une dimension locale. Il faut savoir comment enraciner le sentiment d’appartenance à la France. Il y a aussi la menace liée à l’influence chinoise : ce n’est pas seulement en construisant des bases qu’on la contrecarrera. Il faut pour cela répondre aux besoins des populations et des pays de la zone », a ensuite enchaîné le CEMA, notant, au passage, que les « pays riverains ne sont pas focalisés sur l’aspect militaire, car ils ne veulent pas avoir à choisir un camp ou un autre ».

« En revanche, a-t-il conclu, ils sont préoccupés à juste titre par le changement climatique, les conséquences des catastrophes naturelles. Nous devons leur apporter une aide en ces domaines, les aider à contrôler leur ZEE [zone économique exclusive], etc. C’est dans cette voie que nous devons avancer ».

Quoi qu’il en soit, le projet de Loi de programmation militaire [LPM] 2024-30 prévoit un investissement de 13 milliards d’euros au profit des forces de souverenaité. Il s’agira notamment de les doter de « capacités de surveillance-anticipation développées qui amélioreront la couverture de nos territoires Outre-mer et de leurs zones économiques exclusives ».

« Nos forces de souveraineté bénéficieront d’un effort généralisé sur le plan capacitaire [protection, intervention et appuis, infrastructure] et constitueront un premier échelon renforcé immédiatement disponible [présence, protection et action humanitaire] afin de décourager toute tentative de déstabilisation ou de prédation », est-il annoncé dans ce texte.

ORION 23 : durcir l’ennemi et éprouver la brigade de corps d’armée

ORION 23 : durcir l’ennemi et éprouver la brigade de corps d’armée

par – Forces opérations Blog – publié le

Bien plus qu’un exercice, ORION était aussi « un laboratoire pour expérimenter de nouveaux modes d’action, de nouvelles approches », déclarait le chef d’état-major des Armées (CEMA), le général Thierry Burkhard, en clôture de la phase 4. Derrière des systèmes comme le drone Patroller, le rendez-vous était l’occasion choisie pour éprouver deux structures : une force adverse musclée et une nouvelle brigade de corps d’armée. 

 

Jouer un adversaire durci et cohérent

Ils étaient 1100 sur le terrain, en treillis noir ou désert, alliés ou français des 94e régiment d’infanterie, 2e régiment étranger de parachutistes et de la brigade franco-allemande, notamment. Avec leurs 500 véhicules inspirés de ceux en service dans certaines armées « très à l’est », ils formaient la partie visible de la force adverse (FORAD). Un opposant particulièrement musclé auquel s’ajoutaient cinq brigades manœuvrées par ordinateur (CAX) et renforcées par une division en second échelon. Soit plus de 45 000 militaires du 4e corps d’armée mercurien et miliciens retranchés face à une coalition de 70 000 alliés réels et simulés. « C’est la première fois que nous engageons une FORAD à ce niveau-là », souligne son commandant, le général de brigade en retraite Thierry Prunière.

Inédit, le volume n’était pas de trop pour former « un ennemi de haute intensité disposant d’à peu près toutes les capacités modernes, parfois embryonnaires et parfois très développées », complète le général Prunière. Un ennemi qui ne s’interdit pas d’utiliser tout l’arsenal à disposition. « Je suis le méchant, je fais certaines choses que la France ne ferait pas ». Quitte à franchir certaines limites, tel qu’un recourt aux gaz de combat, aux mines anti-personnel ou au ciblage d’objectifs situés au milieu de civils.

L’autre originalité d’ORION ? Plutôt que de se limiter à injecter des incidents « compartimentés », la logique de continuité du combat ajoutait une difficulté supplémentaire de compréhension de l’action adverse et de réactivité. Pour le commandant des forces rouges, il s’agissait de produire une « manœuvre cohérente en réaction à celle que mènent les forces de l’état-major joueur. Je conçois la manœuvre et je l’adapte ». De même, et contrairement à ce qui était la norme auparavant, ORION aura démarré avec des rapports de force favorables à l’adversaire. La maîtrise du ciel, par exemple, lui était acquise. « Nous essayons de jouer toute la gamme de situations qui pourraient survenir dans la réalité, tout ce qui pourrait perturber la manoeuvre », à l’instar de la capture de prisonniers et de certains matériels réutilisés par la suite.

« Je suis une force crédible et sérieuse. Mon état-major travaille et pose des problèmes tactiques certains ». Installé à Mailly-le-Camp, celui-ci avait la capacité de peser sur l’ensemble du spectre des menaces et des champs et domaines dans lesquelles elles s’expriment. Jusqu’à l’influence et la guerre informationnelle. Côté rouge aussi, des équipes étaient dédiées à la production de contenus sur un réseau social interne dont il faut tenir compte dans la conduite de la manœuvre. « Par le biais des réseaux, nous avons par exemple montré que nos parachutistes s’entraînaient. Nous avons bien fait voir aux bleus que nous avions un pion aéroporté super entraîné et projetable pour qu’ils soient obligés de le prendre en compte et d’étirer leur défense ». Les commandants n’ont pas été épargnés. De chaque côté, ils ont ainsi été la cible d’attaques ad hominem. 

En attendant Titan, la milice Tantale armée, entre autres, par le 2e REP aura mené la vie dure aux forces alliées engagées sur ORION

Vers l’ennemi Titan

Sissonne n’a pas été pris par la FORAD, mais, hors de tout objectif tactique, le test s’avère concluant. « J’ai réussi, en éclatant ma brigade blindée, en faisant de la guerre électronique et de la désinformation, à l’amener assez haut dans le dispositif pour conquérir mon objectif. (…) Je les ai mis en déséquilibre, forcé à réagir et à modifier leur plan », estime le général Prunière. 

Jalon plutôt qu’aboutissement, ORION aura rempli son rôle d’étape clef dans la construction d’une FORAD durcie. Mercure n’avait en effet été utilisé qu’une seule fois auparavant, lors d’un exercice Monsabert conduit en décembre dernier mais de moindre envergure. L’objectif sera de maintenir ce rythme d’une mise à l’épreuve une à deux fois par an.

Cette refonte de la FORAD, le CEMA, alors à la tête de l’armée de Terre, l’a initiée il y a plus de deux ans « de façon à durcir les PC de niveaux division et corps d’armée » dans un contexte de retour des conflits de haute intensité. Depuis, une équipe d’une trentaine de militaires d’active et de réserve conduite par le général Prunière et régulièrement convoquée par le Commandement des forces terrestres (CFT) planche dessus.

Depuis 2019, la préparation opérationnelle se construit sur base de quatre niveaux d’adversaires différents : de l’ennemi non conventionnel Deimos à l’armée étatique du haut du spectre Titan. ORION se focalisait sur les deux adversaires intermédiaires, la guérilla Tantale et l’armée étatique de second rang Mercure. 

Demain, le niveau de difficulté sera rehaussé d’un cran. Il s’agira alors d’affronter « un ennemi plus puissant possédant l’arme nucléaire et tout le panel d’armements possible et imaginable ». Avec tout ce que cela implique en matières de compréhension des volontés et de maîtrise de l’escalade. « Les travaux sur Titan sont bien avancés mais toujours en cours. L’ennemi est à peu près défini et nous pourrions le voir arriver autant en fin de cette année qu’en fin d’année prochaine ». Titan est en tout cas pressenti pour ORION 2026, rendez-vous désormais confirmé par le chef d’état-major de l’armée de Terre, le général Pierre Schill. 

Les hélicoptères d’attaque Tigre, un pion parmi d’autres mis à disposition de la BRICA

Premier test réussi pour la BRICA

Quand, le 17 avril, Mercure relançait l’offensive, le Corps de réaction rapide – France (CRR-Fr) engageait quant à lui sa brigade de corps d’armée « pour prendre le contact avec l’ennemi dans la profondeur ». Pour cette « BRICA » aussi, ORION 2023 constituait un premier test majeur. Structure ad-hoc, celle-ci rassemblait un groupement aéromobile constitué par la 4e brigade d’aérocombat et les FAMET espagnoles (Fuerzas Aeromóviles del Ejército de Tierra), des éléments du 1er régiment d’infanterie, du 3e régiment de hussards et du 9e régiment de soutien aéromobile ainsi qu’un bataillon de soutien logistique. « Ce qui constitue une brigade particulière d’environ 3000 hommes », soulignait le général Frédéric Barbry, commandant la 4e BAC et la BRICA. 

Le rôle de cette brigade absente de l’ordre de bataille de l’armée de Terre ? « Façonner et déceler l’ennemi dans la profondeur du dispositif du corps pour pouvoir déterminer les contours, le détruire le cas échéant et pouvoir le canaliser et le livrer au dispositif ami de la 3e division ». Complémentaire de l’artillerie et de l’armée de l’Air et de l’Espace, cette unité aura su agir sur les arrières de Mercure grâce à la quarantaine d’hélicoptères déployés sur le terrain. Elle jouait également un rôle clef dans l’ultime phase de contre-attaque, en effectuant des actions sur les flancs de l’adversaire. « De façon préférentielle, la brigade de corps d’armée agit de nuit, au plus près du sol, dans la profondeur ou dans les espaces lacunaires, c’est à dire là où il y a une moindre densité d’ennemis ». 

Le choix des régiments mandatés pour mener l’expérimentation n’est pas dû au hasard. Le 1er RI de Sarrebourg, par exemple, n’est situé qu’à 20 km du 1er régiment d’hélicoptères de combat de Phalsbourg. Une proximité des plus pratique pour s’exercer régulièrement. Entre le 1er RI et la 4e BAC, les liens sont aussi historiques. De 1985 à 1999, Picardie fut en effet l’unique régiment de combat aéromobile (RCAM) de l’armée de Terre. Son rattachement à ce qui était alors la 4e division aéromobile revit donc aujourd’hui à l’aune de l’émergence de la BRICA.  

La première édition d’ORION se conclut sur « un énorme motif de satisfaction puisque cela fait plusieurs années qu’à la suite de mes prédécesseurs, nous avons enclenché ce mouvement de ‘BRICAnisation’ ». Les phases 2 et 4 d’ORION auront pleinement validé le concept et les premiers éléments tirés d’exercices de moindre envergure comme Cormoran, Baccarat et Manticore. 

« Nous voyons en conditions proches de la réalité que ce qui avait été envisagé doctrinalement a une efficacité sur le terrain. Nous voyons que la BRICA est capable de se projeter avec des éléments au sol dans la profondeur du dispositif et avec des effets produits sur l’ennemi qui sont conséquents et apportent une plus-value au corps d’armée », poursuit le général Barbry. Un premier retour à chaud en attendant les autres enseignements susceptibles d’alimenter « un travail d’arrache-pied » mené ces derniers mois par les unités concernées.