La neutralité économique, concept phare de la stratégie de Viktor Orbán

La neutralité économique, concept phare de la stratégie de Viktor Orbán

par Géza Sebestyén* – Revue Conflits – publié le 4 février 2025

https://www.revueconflits.com/la-neutralite-economique-concept-phare-de-la-strategie-de-viktor-orban/


Le 20 janvier 2025, lors d’un discours faisant le bilan de la présidence hongroise de l’UE, Viktor Orbán a rappelé à quel point son gouvernement avait à cœur d’aborder les relations internationales en mettant en œuvre un concept en vogue en Hongrie : la neutralité économique. Explication d’une notion que les décideurs européens devraient méditer.

*Géza Sebestyén, économiste hongrois et directeur du Centre de politique économique du Mathias Corvinus Collegium de Budapest

Votre supérette préférée propose des prix incroyables, notamment un excellent café arabica importé du Viêt Nam, pour seulement vingt euros le kilo. Un matin, alors que vous savourez votre espresso, vous lisez dans le journal que l’Union européenne a décidé d’interdire tout commerce avec le Viêt Nam. La nouvelle vous échappe rapidement. Cependant, une semaine plus tard, tenant de vous réapprovisionner, vous constatez que ce café n’est plus disponible à la vente. Vous interrogez le propriétaire du magasin, qui vous explique qu’il ne vend plus que du café Geisha panaméen, car tous les produits en provenance du Viêt Nam sont dès à présent interdits à l’importation. Votre expresso du matin vous coûtera désormais dix fois plus cher.

Face au commerce mondial

L’exemple ci-dessus montre comment la restriction du libre-échange peut avoir un impact négatif sur les consommateurs. Lorsqu’un pays sélectionne ses fournisseurs, les consommateurs doivent souvent faire face à des prix plus élevés. Si ces restrictions deviennent fréquentes ou s’appliquent à une large gamme de produits, le pays en question s’expose à de l’inflation.

C’est précisément ce que l’Europe a vécu en 2022-23. La suspension de Nord Stream 2, les sanctions contre les compagnies gazières russes et le remplacement du gaz russe bon marché par des alternatives plus coûteuses ont presque décuplé le prix du gaz naturel sur la bourse néerlandaise en l’espace de douze mois. Il en a résulté une vague d’inflation sans précédent dans la zone euro.

Les restrictions commerciales sont problématiques non seulement parce qu’elles contribuent à l’inflation, mais aussi parce qu’elles ont un impact négatif sur la production, le PIB, l’emploi et la dynamique des salaires. Dans certains cas, les pays imposent des limites ou des interdictions à l’exportation de leurs propres produits. Dans d’autres cas, les restrictions à l’importation imposées par un pays donnent lieu à des mesures de rétorsion de la part de ses partenaires commerciaux, ce qui crée un cycle de préjudice économique mutuel.

L’Europe en guerre économique

L’Union européenne a par exemple imposé des sanctions à la Turquie en réponse à ses activités de forage dans les eaux revendiquées par Chypre. Ces sanctions comprenaient le gel d’avoirs et des interdictions de voyager visant certains responsables turcs impliqués dans les opérations. En représailles, la Turquie a introduit des contre-mesures qui ont eu un impact négatif sur les entreprises européennes opérant à l’intérieur de ses frontières. Les exportations, le PIB, la production et l’emploi des entreprises européennes s’en sont trouvés affectés.

En résumé, les restrictions commerciales entraînent généralement une croissance de l’inflation et une baisse de la croissance économique, qui ont toutes deux un impact négatif sur le niveau de vie des citoyens. Il ne s’agit pas là de simples possibilités théoriques. En 2022, la France a connu son taux d’inflation le plus élevé depuis près de quarante ans, tandis que le PIB français en 2024 est resté pratiquement inchangé par rapport à son niveau de 2008.

La Hongrie face à l’inflation

La Hongrie a été confrontée à un défi encore plus grand. La stratégie de découplage économique de l’UE a fait passer notre taux d’inflation au-dessus de 25 % en janvier 2023. Heureusement, les politiques économiques ciblées et efficaces de la Hongrie ont réussi à maintenir l’économie en mouvement. En conséquence, le PIB du pays en 2024 est supérieur de plus de 33 % à ce qu’il était en 2008.

La Hongrie a tiré les leçons des expériences passées et de la théorie économique. C’est pourquoi elle plaide en faveur de la neutralité économique. Selon elle, les pays européens devraient donner la priorité aux actions qui servent leurs propres intérêts, et non suivre aveuglément les objectifs abstraits de politiciens soi-disant « éclairés ».

Pendant des siècles, l’Europe a adopté cet état d’esprit, synonyme de prospérité sur le continent. L’Europe était le leader mondial dans les domaines de la science, de l’économie, du commerce et, surtout, du niveau de vie. Toutefois, ces dernières années, elle a perdu ces avantages. L’Europe doit retrouver sa grandeur en poursuivant ses propres objectifs, ses propres intérêts, un programme fondé sur la neutralité économique, la connectivité et la réussite.

Il suffit de jeter un œil aux chiffres pour s’en convaincre. Prenons les deux premiers pays sur la base de l’ouverture commerciale — un indicateur clé de la neutralité économique : le Luxembourg et Saint-Marin. Comparons-les maintenant aux pays les moins bien classés : le Soudan et l’Éthiopie. Où préféreriez-vous vivre ? Le taux d’inflation du Soudan, qui a constamment dépassé les 10 % au cours de la dernière décennie et a grimpé à plus de 400 % en 2021, alors que le PIB du Luxembourg est l’un des plus élevés au monde par habitant. La Hongrie choisit cette dernière voie, et préfère la défense du niveau de vie de ses habitants à des considérations idéologiques économiquement néfastes.

Sur quoi le chantage algérien repose-t-il ? Editorial de Bernard Lugan

Sur quoi le chantage algérien repose-t-il ?

Editorial de Bernard Lugan – février 2025

Le jusqu’auboutisme algérien se manifeste par des errements diplomatiques apparentés à une fuite en avant. 
En plus de l’état de quasi-guerre que l’Algérie entretient avec le Maroc, de ses provocations à l’égard de la France, de sa rupture avec le Mali et des sanctions commerciales qu’elle vient de décider contre la Colombie et le Panama qui ont reconnu la marocanité du Sahara occidental, voilà que les gérontes au pouvoir à Alger viennent de provoquer une grave crise avec la Turquie (voir page 17 de ce numéro).
L’amateurisme-fanatisme d’Alger est le reflet d’un régime aux abois qui se raidit et se crispe au lieu de tenter d’acheter sa survie par une profonde remise en cause. La situation de l’Algérie est en effet dramatique à deux grands titres :
– L’État meurt de l’intérieur, écrasé par ses propres contradictions et ruiné par les prévarications de sa nomenklatura.
– Cette agonie de l’État provoque l’isolement de l’Algérie, sa perte de crédibilité et sa marginalisation sur la scène internationale. Ce qui conduit à une crispation débouchant aujourd’hui sur une impasse répressive qui va finir par faire exploser le pays.
Le pire est que les dirigeants algériens semblent se comporter comme des suicidaires cherchant névrotiquement à se rapprocher du pire. 
A y regarder de près le pouvoir en place à Alger parait en effet avoir clairement décidé de s’auto-détruire et de précipiter le pays dans l’abîme. Comme si, seule la politique du pire pouvait lui fournir une ultime bouffée d’oxygène avant de trépasser. Après avoir dilapidé ses ressources humaines et financières, l’Algérie est aujourd’hui exsangue.
Or, au lieu de profiter de la situation pour enfin mettre à plat le contentieux qui oppose la France et l’Algérie, les dirigeants français vont une fois de plus composer. 
Et pourquoi ? 
Ce n’est pas une pression économique que peut exercer l’Algérie puisque le gaz et le pétrole ne représentent respectivement que 8% et 9% de la consommation française. Quant au commerce de la France avec l’Algérie, il ne compte pas puisqu’il n’est en moyenne que de 12 milliards d’euros pour un commerce extérieur français global moyen de 770 milliards d’euros. 
– Ce n’est pas davantage le poids d’une cinquième colonne immigrée dont les éventuels agissements illégaux pourraient être facilement réglés par de fermes mesures de simple police…
Alors ? Là est en effet toute la question…

Un préalable, restaurer la Nation (CMF – Dossier 31)

Un préalable, restaurer la Nation (CMF – Dossier 31)


Le général (2S) Olivier de Becdelièvre attire notre attention sur la fragilité de notre société. Elle souffre de maux qu’il convient d’affronter pour restaurer une Nation qui doit être en mesure d’affronter les périls qui nous guettent.

 * * * 

Si l’on en croit les sondages, les armées jouissent, parmi les institutions de notre pays, d’un haut degré de popularité. Les actions de communication conduites à l’occasion d’événements nationaux ou locaux semblent le confirmer. Les militaires français sont, dans l’ensemble, bien perçus et les armées sont l’objet d’un large soutien de la population.

Au-delà de ce consensus encourageant, l’évolution des perspectives stratégiques depuis une quinzaine d’années, révélée par l’intervention russe en Ukraine et par les rebondissements du conflit au Moyen-Orient, pose la question de notre capacité à faire face à des situations susceptibles de remettre en cause les fondements de notre société. Qu’en serait-il si la France était impliquée dans un conflit de haute intensité en Europe ou devait affronter une déstabilisation majeure de sa situation intérieure ? Faire face à de tels défis nécessite une volonté commune et une adhésion profonde du corps social.

Il s’agit donc de déterminer si notre société marquée par une montée de l’individualisme, la remise en cause de ses fondements et une mixité sociale croissante demeure capable de « former Nation » et de trouver en elle-même les ressorts d’une défense crédible parce que fondée sur une volonté commune. L’efficacité des armements dont nous nous dotons doit s’accompagner d’un regain de l’esprit de défense, étroitement lié à la cohésion et au moral de la Nation. Il convient alors de s’interroger sur la nature des moyens à employer pour le conforter.

Individualisme et remises en cause

L’individualisme comme forme extrême de la liberté individuelle, écartant d’emblée les contraintes extérieures, et en premier lieu les préceptes moraux, semble caractériser l’évolution de nos sociétés occidentales, et parmi elles de la société française, qui, pour reprendre l’expression de Jérôme Fourquet[1], s’est « archipélisée ».

Entendons par là que l’organisation sociale de jadis, articulée autour de grands pôles, parfois antagonistes, tels que la défense de l’État laïc et républicain, le soutien à l’Église catholique et aux valeurs chrétiennes, l’affrontement entre le capitalisme et le prolétariat orchestré par le Parti communiste et ses soutiens, s’est aujourd’hui comme disloquée. Est en cause l’influence de facteurs divers, parfois liés, mais pas nécessairement, tels que l’effacement progressif des références chrétiennes, l’émancipation des mœurs, la remise en cause de l’État, la perte de crédit des partis politiques traditionnels, mais également la transition d’une économie de production vers une économie de services.

L’on constate en effet l’émergence de générations beaucoup plus individualistes que leurs aînées, et généralement réticentes à s’engager, que ce soit pour une cause collective, au service d’une Église, d’un parti ou d’un corps de l’État, ou pour fonder une famille. À la « crise des vocations », en particulier religieuses, répondent le déclin généralisé de l’institution matrimoniale et le recul de la natalité, tendances lourdes constatées en Europe occidentale depuis le milieu du XXe siècle. Simultanément, pour s’en tenir au domaine de la défense, le Service national, perçu comme inégalitaire et attentatoire à la liberté individuelle des garçons, est de plus en plus mal accepté de la jeunesse[2]. L’annonce de la suspension de la conscription par le Président Chirac, en février 1996, rendue possible par le contexte international, est ainsi accueillie avec soulagement par une société soucieuse de toucher les « dividendes de la paix », une paix supposée durable, sinon perpétuelle.

Un autre signe de la démobilisation de notre société est le désintérêt de la population pour la chose publique, en tout cas pour sa forme institutionnelle. Ainsi le taux de participation aux élections s’effrite-t-il régulièrement, abstraction faite de sursauts inattendus, dont celui des législatives de 2024, encore que de manière différenciée selon les types de scrutin[3]. Cette évolution préoccupante pose naturellement la question de la représentativité des élus, voire de leur légitimité vis-à-vis de l’opinion publique, et ce d’autant plus qu’elle s’accompagne d’une défiance croissante vis-à-vis d’institutions dans lesquelles nombre de nos concitoyens ne se retrouvent plus. Les épisodes électoraux de l’été 2024 et la difficulté à former un gouvernement acceptable par des factions revendiquant une victoire électorale aussitôt contestée par leurs adversaires n’ont rien amélioré, ni surtout résolu les questions qui préoccupent et, souvent, divisent nos concitoyens. L’organisation sans faille et le déroulement sans faute des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris, soutenus par un engagement massif de bénévoles, ont certes témoigné d’un vif intérêt national, mais n’ont, semble-t-il, constitué qu’une trêve.

Une société « écartelée » ?

La désaffection constatée pour la politique au sens large, celui du « soin de la cité » semble révélatrice d’une fragmentation de la société, dont on peut s’interroger sur sa volonté de construire un avenir commun.

Cette fragmentation est, pour une part, ethnique en raison de la présence sur le sol national d’une population d’origine immigrée de plus en plus nombreuse et dont l’assimilation demeure problématique, à supposer qu’elle soit souhaitée par les intéressés eux-mêmes. Son importance numérique est difficile à évaluer en l’absence de statistiques ethniques. Sans tenir compte de l’immigration illégale, la population récente d’origine immigrée sur le sol national est de l’ordre de 7,3 millions de personnes sur une population de 68,1 millions d’habitants (10,7 %), dont 2,5 millions ont acquis la nationalité française, tandis que 1,7 million de personnes de nationalité française sont nées à l’étranger. Selon que l’on inclut ou pas les personnes nées de nationalité française à l’étranger, la population considérée comme « immigrée », pour près de la moitié d’origine africaine[4], compte pour 10,7 % à 13,1 % de la population nationale.

À l’inverse des enfants de la population d’origine polonaise, italienne ou ibérique installée au long du XXe siècle, une partie des immigrés récents, le plus souvent de culture musulmane, cherche peu à s’intégrer à la population autochtone, ayant au contraire tendance à se rassembler en communautés. Souvent regroupée dans de grands ensembles immobiliers, vivant en vase clos en périphérie des villes, cette population tend à développer une vie sociale propre, conforme à leur culture d’origine. Sans généraliser force est de constater que, sous la coupe violente d’une petite minorité organisée en bandes, certaines cités sont devenues de modernes ghettos souvent synonymes de zones de non-droit et d‘insécurité, vivant de trafics illicites, dont celui des stupéfiants n’est pas le moindre. Repliée sur elle-même, en marge des lois de la République, cette population devient ainsi un vivier à la disposition d’agitateurs de tous ordres, propre à alimenter le terrorisme. Les symboles de la puissance publique que sont policiers, pompiers, enseignants ou simplement édifices publics y sont sporadiquement pris à partie au cours d’épisodes de violences urbaines devenus répétitifs.

À cette fracture vient s’ajouter une fracture économique et sociale, en raison notamment de la forte régression des activités de production au profit de celles de services. À une activité structurée par l’existence de groupes animés peu ou prou par un esprit d’entreprise a succédé une économie de distribution où coexistent structures logistiques centralisées et agents d’exécution de tâches élémentaires ne nécessitant pas ou peu de qualification. Ainsi viennent à s’opposer en quelque sorte les « gagnants » et les « perdants » des transformations économiques des dernières décennies. Une élite culturelle qui, globalement, profite, ou a profité, de l’essor économique des dernières décennies, de l’ouverture des frontières, et de la mondialisation, constitue une « France d’en-haut », disposant de revenus confortables et plutôt optimiste, qui s’éloigne de plus en plus de ceux de nos concitoyens qui, au contraire, ont subi le choc de la désindustrialisation. Souvent déclassés, sans perspective d’évolution professionnelle ou sociale, ou se jugeant défavorisés à des titres divers, notamment par leur isolement dans la France des « territoires », loin des centres de décision, ils forment « la France d’en-bas », celle des « gilets jaunes » après avoir été celle des « bonnets rouges », ou celle des agriculteurs s’estimant trahis par le pouvoir. Cette partie de la population se considère peu ou prou comme exclue d’un système dont elle vient à dénier la légitimité.

L’évolution de cette société aux facettes multiples, souvent divisée contre elle-même, pose la question de sa capacité à « faire Nation », à se donner ou à retrouver les valeurs capables de mobiliser ses efforts, de surmonter l’individualisme ambiant comme les fractures constatées, en d’autres termes de reforger un esprit de défense.

Restaurer la Nation

Un esprit de défense ne saurait en effet exister et se développer sans un minimum de consensus autour de ce que nous voulons défendre, de manière concrète. Au-delà de l’invocation des « valeurs de la République », il s’agit pour nous de revenir à la question fondamentale de la Nation. « Qu’est-ce qu’une Nation ? » interrogeait déjà Ernest Renan en 1882[5], dans une conférence en Sorbonne demeurée célèbre et toujours considérée comme une référence pour nos diplomates. Si nous partageons en effet une « Patrie », héritage tant matériel qu’immatériel reçu de nos pères, si nous vivons en société au sein d’un même « État », organisation politique et sociale, la « Nation » peut se définir comme une communauté d’héritiers organisée en société et partageant de ce fait un certain nombre de valeurs, un projet commun, a minima une volonté de vivre ensemble, et autant que possible une vision partagée de l’avenir, le sien propre et celui des générations à venir. C’est ce que Renan lui-même exprime par « la volonté de continuer à faire valoir ensemble l’héritage qu’on a reçu indivis ». C’est à cette volonté de vivre et surtout de construire ensemble que l’on peut mesurer le « moral » d’une Nation, et c’est d’elle que procède, en grande partie, l’esprit de défense.

Il s’agit donc de traduire cette volonté de « continuer à faire valoir l’héritage » dans la réalité d’aujourd’hui, en s’attaquant aux facteurs de délitement de notre société, tant dans le domaine de la politique générale que dans celui de l’éducation individuelle et collective. Aussi nous faut-il réduire autant que faire se peut les facteurs de faiblesse de notre société parmi lesquels nous avons identifié la menace d’un flot migratoire mal maîtrisé et l’affaiblissement de la cohésion nationale due à la détérioration du lien social.

La maîtrise de l’immigration, légale ou non, est une question récurrente et les gouvernements successifs se sont efforcés depuis un demi-siècle de trouver un équilibre entre accueil des populations allochtones, intégration et « vivre ensemble », ce dont témoignent les « politiques de la ville » successives. On notera sur ce point une inflexion de la position de nos voisins européens, non plus seulement de la Hongrie, mais également du Danemark, de la Pologne et de l’Allemagne. Alors que l’Union européenne a, depuis 2015, plutôt facilité l’arrivée de populations extérieures, entre autres pour lutter contre les effets d’une démographie en berne,  la Commission européenne tient désormais un discours plus restrictif visant à durcir les conditions d’immigration au sein de l’UE.

Sans doute est-ce nécessaire, mais le problème immédiat semble davantage d’intégrer les populations d’origine étrangère déjà présentes sur notre sol et plus particulièrement nos concitoyens de fraîche date. Il s’agit de les faire participer davantage à la vie de la Nation, par un engagement personnel et collectif dans la vie de la cité. La jeunesse est concernée au premier chef et l’Éducation nationale contribue de manière méritoire à cette tâche. Elle doit être relayée par les différentes formes d’engagement que sont les clubs sportifs, les mouvements inspirés du scoutisme ou autres, en veillant naturellement à ce que ces structures ne contribuent à isoler les jeunes en renforçant les particularismes et en créant par-là de nouveaux ghettos. Il est surtout indispensable que les familles s’engagent en ce sens, tant l’environnement social et familial demeure prégnant.

S’attacher à limiter les conséquences de la fracture sociale est également une priorité, à défaut de pouvoir s’attaquer à ses causes qui sont à chercher dans l’évolution de nos sociétés tournées vers les activités de services au détriment de celles de production qui nécessitaient naguère des structures parfois lourdes, ou ressenties comme telles, mais souvent protectrices et encourageant souvent en leur sein le sens de l’effort collectif. Le « paternalisme » souvent critiqué des grandes entreprises, dont Michelin est resté un témoin emblématique, est souvent tombé en désuétude, sans avoir trouvé de successeur dans nos modernes sociétés de services qui s’y sont substituées.

Celles-ci ont en effet développé des métiers de la logistique, et souvent ceux de sa partie terminale, la distribution, générant des emplois souvent peu ou pas qualifiés, souvent instables et sans grandes perspectives de progression. Pour compenser l’effet déstabilisant de cette précarité, il parait nécessaire de développer les structures permettant aux individus un minimum d’épanouissement et de perspectives, et recréant un lien social générateur de motivation. Cet épanouissement peut être recherché dans une activité sportive, culturelle ou artistique, mais aussi par l’engagement personnel au service de la communauté, association locale ou corps de l’État. Le candidat à l’engagement dans les armées qui se présente au CIRFA est, bien souvent, un jeune en quête de repères et de motivations.

Les tentatives visant à remotiver la société et particulièrement la jeunesse, souvent accompagnées de leur sensibilisation aux questions de défense n’ont pas manqué, depuis la création du service civique en 2007 jusqu’à, plus récemment, l’institution du Service national universel. En dépit des critiques et des lenteurs de sa mise en œuvre, voire de sa remise en cause en raison de son coût, il s’est bien agi, dans l’intention du gouvernement, de « permettre la mise en œuvre du service national universel afin de renforcer l’engagement de nos concitoyens les plus jeunes dans la vie de la cité »[6].              La renonciation, par le Président de la République en mars 2023, à rendre obligatoire le SNU, puis sa disparition des priorités au cours de l’automne 2024 n’enlèvent rien à la pertinence d’un projet salué en son temps (octobre 2018) par Gabriel Attal,                     alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la jeunesse et chargé à ce titre de sa mise en place, comme « la plus grande réforme de société du quinquennat ».

C’est en effet par une restauration du lien social et par une volonté de « vivre et construire ensemble » que passe l’esprit de défense, si nous entendons par là la manifestation collective des citoyens que nous sommes de construire la cohésion de la Nation face à des risques et menaces de plus en plus diversifiés, sachant que nous ne pourrons défendre collectivement que ce que nous partageons… et aimons.

Au-delà du travail de formation, d’éducation, de cohésion sociale auquel la communauté nationale doit s’astreindre, il est à notre sens nécessaire de s’attaquer également aux défis que sont l’évolution de la démographie et la mise en question de la cellule de base de la société qu’est la famille. Forger un avenir commun nécessite d’abord d’exister par-delà les générations et il parait hasardeux sur ce point de s’en remettre pour y parvenir à des populations allochtones porteuses d’autres valeurs que les nôtres. Sans renouvellement des générations, une Nation n’a pas d’avenir et, à la base de la construction sociale, il revient aux cellules familiales de jouer leur rôle fondamental de foyers d’éducation et de transmission des valeurs fondatrices de la vie en société.

Développer ces perspectives dépasse évidemment le cadre de cet article, mais il n’en demeure pas moins que l’avenir de la Nation dépend, au-delà de mesures ponctuelles indispensables, de choix de société allant pour une part à l’encontre de tendances bien ancrées dans l’air du temps. En aurons-nous, en tant que communauté, le courage ?

Conclusion

Alors que la perspective d’un engagement de nos forces armées dans un conflit de haute intensité n’est plus un simple cas d’école, et que le pays pourrait être déstabilisé par une montée de la violence sur fond de conflit social ou ethnique, il convient de s’attaquer aux fragilités de notre société que sont l’individualisme généralisé et les diverses fractures qui affectent le corps social. Ces maux sont connus, identifiés, et le plus souvent déjà combattus par les gouvernements successifs, avec des succès divers. La question qui se pose est celle du courage dont la communauté nationale doit ou devra faire preuve pour reconstruire, sinon « refonder » la Nation, autrement dit la question de « la volonté de continuer à faire valoir ensemble l’héritage qu’on a reçu indivis », condition nécessaire à notre défense comme à notre survie.


NOTES :

  1. Jérôme Fourquet, L’archipel français, Naissance d’une Nation multiple et divisée, Seuil, 2019.
  2. Manifestations contre la Loi Debré (1973) et la réforme des sursis, comités de soldats (milieu des années 70), opposition à l’extension du camp du Larzac (1975).
  3. Le taux d’abstention au premier tour des élections présidentielles est ainsi passé de 15,2 % à 26,31 % entre 1965 et 2022, celui des législatives de 22,8 % en 1958 à 52,49 % en 2022. Peut-être faut-il y voir une certaine défiance vis-à-vis du type de scrutin adopté pour les législatives, l’abstention au scrutin du 16 mars 1986, à la proportionnelle, ayant marqué un « point bas » relatif avec 21,5 %, mais les taux d’abstention mesurés pour l’ensemble des scrutins suivent la même tendance, y compris pour les élections municipales dont on pourrait supposer qu’elles touchent davantage les citoyens du fait des enjeux en cause : de 25,2 % en 1959, l’abstention reste relativement stable jusqu’en 1989 (27,2 %), puis augmente régulièrement jusqu’en 2014 (36,45 %) et fait un « saut » en 2020 avec 55,25 %.
  4. Données INSEE 2023.
  5. Conférence en Sorbonne du 11 mars 1882, publiée la même année chez Calmann-Lévy.
  6. Projet de loi constitutionnelle pour un renouveau de la vie démocratique présenté en conseil des ministres le 28 août 2019.

CERCLE MARÉCHAL FOCH

CERCLE MARÉCHAL FOCH

Le Cercle Maréchal Foch est une association d’officiers généraux en 2e section de l’armée de Terre, fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. Le CMF est partenaire du site THEATRUM BELLI depuis 2017. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).

Le général Bonneau envisage « sérieusement » la « possibilité d’un conflit armé » en France

Le général Bonneau envisage « sérieusement » la « possibilité d’un conflit armé » en France

par Pierre-Marie Giraud – L’Essor – publié le 28 janvier 2025

https://lessor.org/societe/le-general-bonneau-envisage-serieusement-la-possibilite-dun-conflit-arme-en-france/


Dans une lettre adressée à ses grands responsables territoriaux, le général d’armée Hubert Bonneau les alerte sur la possibilité d’un « conflit armé » et d’une « agression du sanctuaire national », lié à la crise ukrainienne. L’Essor a lu pour vous cette lettre qui vient d’être révélée par Le Monde.

Ce courrier de trois pages du directeur général de la Gendarmerie nationale Hubert Bonneau, daté du 19 janvier 2025 et cité par un article du journal Le Monde de ce mardi 28 janvier, s’adresse aux « commandeurs » de l’Arme. C’est à dire aux grands chefs territoriaux (commandants de région et de groupement) et aux directeurs d’administration centrale. Évoquant un environnement stratégique qui se « durcit », le patron des 130.000 gendarmes d’active et de réserve assure que la France connait en effet un « point de bascule ».

« Préserver la cohésion nationale »

Il convient donc, insiste le général Bonneau, de « préserver le centre de gravité du pays: la cohésion nationale». Cette lettre est marquée du ton de la « militarité», une vertu prônée par la haute hiérarchie de la Gendarmerie, souvent formée à Saint-Cyr. Il évoque « l’hypothèse d’un engagement majeur», soulignant que « les évolutions politiques aux Etats-Unis avec leurs possibles conséquences sur l’Otan, vont sans doute pousser l’Europe à s’engager plus avant pour sa propre défense ».

Un courrier qu’aurait pu signer le chef d’état-major des armées. D’autant plus que le général Bonneau insiste sur le « lien » de la Gendarmerie avec les Armées et « sur l’enjeu structurant de la Défense opérationnelle du territoire ». En ajoutant: « En tant que force militaire, nous avons le devoir de nous y préparer pour tenir notre place ».

Le constat semble aussi partagé par certains parlementaires. Dans d’autres mesures, les sénateurs Philippe Bas (LR) et Victorin Lurel (socialistes) ont dressé, pour la Délégation sénatoriale aux outre-mer, le constat d’une « insécurité alarmante et multiforme dans la quasi-totalité des départements et régions d’outre-mer ». Et parmi la quarantaine de propositions ainsi formulées pour y remédier, ils appellent au durcissement de l’emploi des forces armées, dont les gendarmes, notamment contre l’orpaillage illégal en Guyane, en y activant le dispositif de Défense opérationnelle du territoire (DOT).

Le sans-faute de la libération du couple enlevé

La divulgation de ce courrier a provoqué un certain émoi dans les bureaux de la direction générale de l’Arme, adossée au fort d’Issy-les-Moulineaux dominant la capitale. Chacun se félicitait encore du sans-faute réalisé la semaine dernière par les gendarmes avec la résolution en douceur de l’enlèvement crapuleux d’un couple pour obtenir une rançon. La Gendarmerie avait alors montré sa réactivité et sa capacité de mobilisation comme elle en avait fait preuve après le cyclone Chido à Mayotte. Mais les gendarmes cultivent aussi la discrétion. L’un d’eux, un officier supérieur lâche: « Pour vivre heureux, vivons cachés ».

Durcir les unités pour faire face à toutes les adversités

Pour autant, un autre cadre fait remarquer que le contenu de la lettre du général Bonneau reprends des termes développés le 14 novembre 2024. Ce jour-là, le directeur de la Gendarmerie, devant ces mêmes « commandeurs », à l’Ecole militaire à Paris, avait développé sa feuille de route: militarité, impact des tensions internationales en France, aggravation des criminalités et des violences. Il avait alors aussi employé les mots « point de bascule ».

Le patron des gendarmes avait aussi plaidé pour que la Gendarmerie « avec ses moyens rustiques mais permanents » soit « la force armée de la défense territoriale ». Il faut, avait-il alors, continuer à durcir les unités pour faire face à toutes les adversités. Il avait ainsi demandé de préserver les périodes d’entraînement, pour les gendarmes mobiles comme départementaux, de renforcer la formation des gendarmes mobiles avec une instruction au combat et de maintenir des « liens forts » avec les Armées.

Notre prospérité est celle d’un écosystème subtil : le tissu industriel

Notre prospérité est celle d’un écosystème subtil : le tissu industriel

par Jean Dautrey – Revue Conflits – publié le 24 janvier 2025


Des décennies de fermeture d’usines ont fait de la France le pays le plus désindustrialisé d’Europe. Les volontés naissantes de réindustrialisation contrastent avec un manque de compréhension de la nature et du fonctionnement industriel, aux échelles décisionnelles comme au niveau de la population. Jean Dautrey, ingénieur.

L’avenir de nos sociétés dépend directement du tissu-industriel qui les supporte et sa prospérité dépasse la volonté des injonctions. Sa mise en œuvre est délicate : elle implique des investissements et des délais incompressibles. Ainsi, elle requiert des décisions précautionneuses et une capacité d’évolution permanente, là où nos négligences et abandons répétés nous mettent aujourd’hui en danger.

Notre pérennité est en train de se jouer dans le tissu Industriel

Au cœur de l’économie du tissu industriel, acteurs et moyens se rencontrent en un réseau d’interdépendances, comme autant de mailles dont la viabilité et la solidité sont des équilibres subtils.

Sa fonction : produire. Consommer sans produire, c’est importer, c’est vivre au-dessus de ses moyens, c’est vivre à crédit. Une économie ne peut pas survivre en faisant simplement circuler la monnaie et en consommant ce que produisent les autres. Cette fuite en avant est la voie vers l’appauvrissement, d’abord par une dette toujours plus lourde, ensuite par l’inflation qui traduit la perte de confiance en notre monnaie.

Si la puissance publique vante son plan de réindustrialisation et ses succès aux belles couleurs d’indicateurs rassurants, il y a bien un monde où le grain du performatif et de la velléité ne prend pas : c’est celui du terreau de l’industrie. En cela, il heurte les logiques abstraites et immédiates auxquelles sont habitués gestionnaires financiers, administrations et conseillers, comme ceux qui ont cru en une société uniquement de services ou, qui persiste, d’une société libérée du travail.

Les fermetures d’usine récentes, comme celles de Michelin ou du chimiste centenaire Vencorex (qui ne parvient plus à être rentable sur le sol français) montrent le décalage entre les discours et la capacité de maîtrise de ce décrochage. Dans un tissu européen déjà inégal et à l’avantage des pays « du Nord et de l’Est », c’est un décrochage global, où la défaillance de la puissante chimie et de l’automobile allemande devrait particulièrement inquiéter la France déjà fragilisée.

Ses mécanismes complexes échappent aux injonctions

Que manque-t-il à notre vision industrielle ? D’abord, un rapport organique et pragmatique à l’industrie dépassant la vision économico-financière.

Une industrie productive efficace est un patrimoine. Il requiert du temps, des investissements, de l’intelligence et un effort qui contrastent avec la facilité par laquelle on le saccage.

Tout d’abord, il faut une chaîne d’approvisionnement, dont la mise en place est limitée plus ou moins par le temps de modification du schéma minier (comme pour la transition énergétique et son besoin en métaux rares), soit, une quinzaine d’années.

D’autres ressources sont immatérielles et leurs négligences sont des phénomènes irréversibles dont un quinquennat seul ne peut combler le retard. La rupture d’investissements dans le nucléaire a rompu une chaîne de transmission, où les sachants sont partis à la retraite sans avoir transmis leurs précieux savoir-faire aux générations suivantes, expliquant en partie les retards de Flamanville dans un secteur qui a dû réapprendre par lui-même. La Chine monte en compétence, maintient cette transmission et annonce construire ses centrales en 5 ans.

Ce qui échappe à l’œil extérieur, c’est à quel point l’avance technique réside dans des détails et dans des savoir-faire non-traçables.

Les raisons d’une modification sur un plan, les réglages d’un mécanisme, le choix d’un matériau, les trucs et astuces d’un petit atelier de sous-traitant stratégique sont autant de détails qui, une fois perdus, obligent à renouveler le cycle d’apprentissage et d’erreurs qui représentent parfois des années de re-réflexion, d’heures ingénieur (ressources limitées, critiques et sous-estimées) et d’investissements en R&D.

Symétriquement, c’est l’abandon d’années de domination économique et de contrats. Il ne suffit pas de comprendre le fonctionnement d’un avion pour en produire un viable. La maîtrise des vis et des boulons de haute performance, a priori anodins, supportant -40°C à des vitesses quasi supersoniques, est un exemple d’avance jalousée difficilement rattrapable car résultant de millions d’heures de retour d’expériences, d’analyses et de perfectionnements.

Il existe aussi un patrimoine humain et relationnel vital. Entre grands groupes et PME entraînées dans le sillage, ces relations sont la base d’une intelligence commune et d’une capacité collective à s’organiser au besoin. C’est le plus souvent par le biais de relations entretenues, de coups de fil, de repas ou cafés professionnels que les opportunités naissent, que les bonnes personnes sont placées aux bons endroits et que les ruisseaux de petits sous-traitants font les grands fleuves des grands projets et travaux. Cette réalité relationnelle n’est que trop ignorée par la froideur des grands principes administratifs, des appels d’offre et des lubies de concurrence transparente niant l’importance de l’informel.

Les hémorragies principales / Les goulots d’étranglement principaux

Mais où pêchons-nous particulièrement ? En France notre maillage rencontre d’abord une pénurie de main-d’œuvre technique, dont le mal ne pourra pas se réduire plus vite que le temps de formation d’une génération, souffrant encore d’une culture des diplômes longs (pas nécessairement plus rémunérateurs). La mise en place des écoles, elle-même, est l’œuvre d’années de mise au point d’un écosystème qui lui est propre.

La relation avec les puissances publiques doit être celle d’un soutien et garantir un environnement favorable à la rentabilité. La sur-contrainte réglementaire asphyxie les entreprises. La philosophie de décarbonation européenne restreint les prêts bancaires de certaines entreprises vitales, et crée une volonté (bientôt nécessité ?) d’expatriation vers les marchés étrangers, dont la considération polémique par Total Énergies est un symptôme. La pression fiscale, à laquelle la France excelle, crée le risque d’une économie où seuls les grands groupes historiques survivraient, tandis que l’entrepreneuriat et les petites entreprises disparaîtraient, incapables de rester viables.

Enfin, aux maux du tissu productif, s’ajoute le problème du capital c’est-à-dire de la propriété des outils de production (des usines). Car, un outil industriel propriété de capitaux étrangers, c’est une capacité décisionnelle hors de nos mains et répondant à des intérêts extérieurs. La fuite de nos talents vers des géants étrangers, comme Open-AI (à l’origine de ChatGPT), et dont se félicite le président de la République, sonne comme des victoires à la Pyrrhus. Il est dommage que l’intérêt de cette appartenance nationale ne soit compris par tous qu’en tant de crises, quand elle permet un moratoire sur les prix de l’essence ou autre participation à l’intérêt publique.

À l’inverse, on peut penser à Sanofi, qui au-delà du symbole du Doliprane, déclarait, non sans lien avec son capital maintenant principalement américain, qu’il délivrerait ses éventuels vaccins en priorité aux USA. La présence d’un tissu industriel ne suffit pas, il faut le posséder autant que possible pour disposer de soi-même et de son futur.

Pour réinjecter de l’oxygène dans notre avenir, des contre-mesures fortes doivent pourvoir être abordées : retour à un tarif national de l’électricité basé sur notre parc nucléaire et décorrélé des surcoûts allemands, fonds de retraite investis dans nos entreprises, pertinence des impôts de production spécifiquement français… La santé au long terme de notre tissu industriel, c’est notre survie.

En Syrie, le pire est peut-être à venir. Entretien avec David Daoud.

En Syrie, le pire est peut-être à venir. Entretien avec David Daoud.

This photo, released by the Syrian official news agency SANA, shows the leader of Hayat Tahrir al-Sham Ahmad al-Sharaa, (Abu Mohammed al-Golani), right, as he meets with United Nations’ special envoy to Syria, Geir Pederson, in Damascus, Monday, Dec. 16, 2024. (SANA via AP)/XHM101/24351399979452/AP PROVIDES ACCESS TO THIS PUBLICLY DISTRIBUTED HANDOUT PHOTO PROVIDED BY SANA; MANDATORY CREDIT./2412161250

par Henrik Werenskiold – Entretien avec David Daoud – Revue Conflits – publié le 15 janvier 2025

https://www.revueconflits.com/en-syrie-le-pire-est-peut-etre-a-venir-entretien-avec-david-daoud/


Al-Jolani, le nouveau maître de la Syrie, présente une allure de modéré. Mais il demeure un homme formé dans la matrice islamiste. Il faut encore du temps pour voir s’il tolérera la liberté dans le pays ou s’il va exercer un régime de répression.

David Daoud est chercheur principal à la Foundation for Defense of Democracies, spécialisé dans le Liban et le Hezbollah. Auparavant, il a travaillé comme chercheur non résident à l’Atlantic Council, directeur de la recherche sur Israël, le Liban et la Syrie à United Against Nuclear Iran (UANI), et analyste de recherche à la FDD. Il a également travaillé en tant que membre du personnel au Capitole, où il a fourni des analyses sur des questions liées au Moyen-Orient, à Israël et à l’Iran.

Propos recueillis par Henrik Werenskiold

Que pensez-vous du djihadiste Abu Mohammed al-Jolani et de sa promesse d’être un islamiste modéré réformé ? Il dit toutes ces bonnes choses : qu’il protégera les minorités, que les femmes ne seront pas obligées de se couvrir. Il a même indiqué qu’il pourrait autoriser l’alcool. Est-il sincère ou n’est-ce qu’une façade ?

Je suppose que le problème n’est pas qu’il soit simplement un islamiste. C’est qu’il s’agit d’un ancien terroriste d’ISIS et d’Al-Qaïda, de sorte que l’histoire d’al-Jolani n’est pas très prometteuse en ce qui concerne son comportement futur. En ce qui concerne ce qu’il a dit au sujet de l’alcool, il n’a pas nécessairement dit que l’alcool serait autorisé. Il a dit qu’il appartiendrait aux assemblées législatives de décider de ce qui se passera, et qu’il se conformerait à leur décision.

Aujourd’hui, bien sûr, il fait tous ces gestes qui semblent prometteurs et positifs. Quelle est la part de sincérité et quelle est la part de pragmatisme tactique ? Difficile à dire. Nous sommes à peine deux semaines après la chute du régime d’Assad, ce qui n’est pas assez pour que nous puissions nous prononcer sur cet homme.

Il est en effet possible qu’il ait véritablement changé d’avis, mais c’est néanmoins peu probable. A-t-il eu sa propre vision sur le chemin de Damas, pour ainsi dire, et a-t-il changé complètement sa vision du monde ? Tout est possible, mais il est encore trop tôt pour l’affirmer avec certitude. Je pense donc que nous devons être prudents et attendre une action cohérente sur une certaine période, avant d’engager al-Jolani d’une manière qui le traite comme quelqu’un qui s’est repenti, qui a fondamentalement changé.

À l’heure actuelle, il prend le contrôle d’une Syrie fracturée, paralysée par des années de sanctions et de guerre civile. Ses besoins immédiats sont l’aide à la reconstruction, la levée des sanctions, le retour des affaires dans le pays. Tout cela nécessite de bonnes relations avec les pays extérieurs.

Si l’on considère deux exemples historiques de groupes islamistes terroristes, le Hezbollah et l’ISIS, le premier a réussi, tandis que le second n’a pas réussi. Lorsque ISIS est arrivée, il a dirigé ce qui était censé être un État, mais il l’a fait d’une manière ouvertement brutale, pour ne pas dire plus. Leur approche consistait à se battre avec le monde entier en même temps, et ils n’ont pas duré longtemps en tant qu’entité politique à cause de cela. Le modèle alternatif est le Hezbollah.

Pourriez-vous préciser ce que vous entendez par là ?

Dans les années 1980, le Hezbollah, en tant que force révolutionnaire, n’acceptait même pas la légitimité de l’État libanais. Techniquement, ce n’est toujours pas le cas. Pendant un certain temps, il a même tenté d’imposer la loi islamique aux chiites dans les régions qu’il contrôlait, mais rien de tout cela n’a fonctionné pour lui. Ainsi, lorsqu’il s’est agi d’élargir leur soutien aux chiites libanais, ou de tenter d’imposer la loi islamique, ils se sont heurtés à un refus.

Les Libanais ne voulaient pas soutenir le groupe sous cette forme, et le Hezbollah a donc renoncé à son idéologie pour des raisons pragmatiques. Aujourd’hui, lorsque l’on se rend dans les zones contrôlées par le Hezbollah au Liban, comme Tyr et ailleurs, on consomme de l’alcool et l’on peut voir des femmes en bikini sur les plages. Mais cela ne signifie pas que le Hezbollah s’est modéré – il s’agit simplement d’un jeu tactique.

Ils ont également cessé de s’appeler la « révolution islamique » au Liban, se rebaptisant la « résistance islamique » du pays. Cela leur a permis d’opérer dans le cadre du consensus libanais, plutôt que comme un groupe marginal, et d’accroître leur force à l’intérieur du système existant. Cela a également permis d’alléger la pression étrangère sur le groupe. Le Hezbollah a cessé d’enlever des fonctionnaires et des ressortissants étrangers au Liban. Au lieu de cela, il a concentré ses attaques terroristes et ses opérations militaires sur les Israéliens. Au cours des années 1990 et au début des années 2000, beaucoup ont dit que le Hezbollah s’était « libanisé », qu’il avait changé : il participait au processus politique et s’exprimait dans la langue de la politique libanaise.

Mais ces changements étaient entièrement tactiques, toujours pour les mêmes raisons. Ils ne voulaient pas unir le monde entier contre eux : les anciennes factions politiques du Liban, la Syrie, qui contrôlait le Liban, et la communauté internationale – à l’exception des États-Unis et d’Israël. Cette stratégie leur a donné la longévité et la marge de manœuvre nécessaire pour survivre. Elle leur a donné la marge de manœuvre nécessaire pour mettre progressivement en œuvre un programme politique islamiste dont la finalité est un modèle théocratique. Ils l’admettent, n’est-ce pas ? Ils veulent un État islamique au Liban basé sur le modèle iranien.

Quelle est la comparaison avec al-Jolani ?

Donc, si je suis al-Jolani, j’étudie ces deux modèles et ce à quoi ils ont conduit. Et si je suis intelligent, j’opte pour le modèle du Hezbollah après la guerre civile libanaise, parce que c’est celui qui a de la longévité. C’est celui qui promet de mettre en œuvre mon programme politique islamiste, même si cela prend plus de temps, mais cela ne signifie pas qu’il est modéré. Je considère toujours qu’il joue un jeu à très long terme.

Y a-t-il une chance qu’il ait réellement changé d’avis ? Peut-être, mais il faudra du temps pour le savoir. Il faut donc au moins attendre le mois de mars, date à laquelle l’actuel gouvernement intérimaire dirigé par le HTS est censé lancer un processus de transition, et voir comment les choses se dérouleront. Al-Jolani et le HTS permettront-ils la tenue d’élections libres et équitables ? Permettront-ils à toutes les forces politiques syriennes de s’affronter sur un pied d’égalité ? Lorsque les élections auront lieu, s’ils perdent, céderont-ils le pouvoir ? Aucune de ces questions ne peut trouver de réponse à court terme, il faudra un processus de contrôle et de vérification sur plusieurs années.

Mais commençons à voir quelques mesures avant de dire : « Il porte un costume, et c’est un si beau costume, et il s’est taillé la barbe. Il a dit qu’il allait permettre aux femmes d’aller à l’école, il a donc dû se modérer ». Ce sont des choses agréables à dire, mais cela ne veut pas dire qu’il a vraiment changé d’avis. Je veux dire, encore une fois, si l’on regarde le modèle iranien, le pourcentage de femmes dans les universités a considérablement augmenté sous la théocratie islamique par rapport à ce qu’il était sous le Shah. Mais cela ne veut pas dire que nous parlons d’un pays modéré, loin de là.

Vous dites donc qu’il ne s’agit peut-être que d’un jeu tactique visant à maximiser la possibilité d’atteindre l’objectif d’établir le célèbre califat mondial à un moment ultérieur ?

Oui, c’est tout à fait possible, mais cela ne signifie pas nécessairement qu’il y parviendra ou qu’il cherchera à instaurer un État islamique dans les cinq années à venir. Encore une fois, nous partons du principe que parce que ces groupes ont une certaine idéologie, ils vont poursuivre cet objectif final de manière irrationnelle. Je pense, encore une fois, qu’il existe des moyens plus intelligents de poursuivre cet objectif, et c’est ce qui me rend sceptique quant à sa nouvelle image de modéré.

Ce n’est pas parce qu’il est un musulman religieux. Ce n’est pas parce qu’il porte la barbe. C’est parce qu’il est issu d’un courant spécifique du salafisme-djihadisme. Il est issu d’un groupe et d’une idéologie spécifiques dont l’objectif final est une théocratie brutale. Et je ne pense pas que ces choses soient abandonnées très facilement, surtout en si peu de temps.

Alors, que pensez-vous de l’argument selon lequel il a un nouveau protecteur en Turquie et, dans une moindre mesure, au Qatar, qui va essentiellement le modérer ? Qu’ils remplaceront ses convictions salafistes et jihadistes par une branche de la politique des Frères musulmans. Pensez-vous qu’ils exerceront une influence modératrice sur lui ?

Je ne sais pas si je considère nécessairement les Frères musulmans comme modérés au sens propre du terme. Par rapport au salafisme-djihadisme à l’extrême, il s’agit d’un autre type d’islam extrême, mais ils poursuivent toujours les mêmes objectifs par des moyens pragmatiques, peut-être plus doux. Ceci étant dit, je ne sais pas à quoi ressemblerait un État purement Frères musulmans.

Nous avons un exemple à Gaza, car le Hamas est une émanation des Frères musulmans, une émanation autoproclamée des Frères musulmans. Ils ont imposé une sorte d’État de type Frères musulmans à Gaza, et ce n’était pas nécessairement une expérience agréable pour les habitants de Gaza eux-mêmes – indépendamment de ce qui se passait entre eux et Israël.

Je considère le modèle du Hezbollah comme un modèle approprié, parce qu’il me ramène à une interview que l’actuel secrétaire général Naim Qassem (alors secrétaire général adjoint) a donnée à Mayadeen en janvier 2016. On lui a demandé : « Quel est votre objectif final ? ». Et il a répondu quelque chose comme ceci :

Eh bien, écoutez, je suis un islamiste. Je suis un croyant. Bien sûr, je veux un État islamique. Et en tant qu’islamiste, je crois que la loi islamique est la meilleure façon d’organiser la société humaine. Et pas seulement pour les musulmans, mais aussi pour les chrétiens et les juifs, pour qu’ils obtiennent leurs droits et ce qu’il y a de mieux pour eux au sein du gouvernement et de la société. Mais je ne cherche pas à leur imposer cela par la force. Je cherche à les convaincre que c’est la meilleure façon pour eux de vivre leur vie.

Ils veulent donc que ce système soit imposé par le bulletin de vote plutôt que par la balle. Et cela les fait passer pour des modérés et des démocrates, n’est-ce pas ? Mais ils en sont loin. Une fois qu’ils sont au pouvoir, leur idéologie les oblige à abandonner la démocratie, même si elle est lente et pas nécessairement sanglante comme l’a fait, par exemple, ISIS. Il s’agit d’une sorte de coup d’État sans effusion de sang, où les gens portent leur oppresseur au pouvoir, parce que ce dernier les a convaincus que leur modèle est le seul qui fonctionne : C’est le seul modèle qui mettra de la nourriture sur votre table, qui fournira de l’électricité, et ainsi de suite.

Ainsi, en ce qui concerne les Qataris et les Turcs, je ne suis pas sûr que ce modèle soit plus modéré dans ses objectifs finaux. Il est plutôt plus pragmatique dans la poursuite de ces objectifs.

La Turquie joue un peu avec le feu. Je vois des liens avec la façon dont le Pakistan a été le protecteur des talibans, et ils ont fini par se retourner contre eux. Pensez-vous qu’Erdogan joue avec le feu ici, que les HTS pourraient venir le mordre plus tard ? Qu’il ne sera pas en mesure de les contrôler autant qu’il le pense ?

C’est un jeu intéressant que de jouer avec les forces politiques islamiques. Je sais qu’avec les Qataris, au moins, leur influence régionale passe par l’exploitation des forces de la religion, qui sont très fortes dans la région. Même si les gens ne prient pas cinq fois par jour ou ne boivent pas d’alcool, il existe toujours un certain traditionalisme et une nostalgie de la tradition. Et le Qatar a su exploiter cela. Cela ne s’est pas encore retourné contre le Qatar.

Avec la Turquie, ils font quelque chose de similaire. Les Turcs essaient de se positionner comme l’Iran des sunnites et de jouer sur la corde sensible des sunnites, pour simplifier un peu les choses. C’est pourquoi, pendant la guerre de Gaza, ils se font les champions de la Palestine et d’autres choses de ce genre.

À cet égard, je considère deux modèles. Le modèle saoudien et le modèle iranien. Les Iraniens choisissent très intelligemment leurs mandataires, car ils ne se basent pas nécessairement sur des incitations financières. Le Hezbollah et les milices chiites irakiennes qui sont fidèles à l’Iran ne le sont pas sur la base d’incitations financières, mais sur la base d’une idéologie. Ils croient sincèrement qu’Ali Khamenei est le Wali al-Faqih, c’est-à-dire le représentant de Dieu sur terre.

Par conséquent, si les sources de financement sont coupées, s’il y a un désaccord ou quoi que ce soit d’autre, il ne s’agit pas d’une relation normale entre deux acteurs qui ont des intérêts finalement divergents. Il s’agit d’une relation de type patron-serviteur où le second est loyal envers le premier, quoi qu’il arrive. En effet, les Iraniens ont bâti leur loyauté sur un système de croyances, et ils ont commodément cette figure religieuse qui est censée être la voix de Dieu. Encore une fois, je simplifie un peu les choses, mais c’est en gros ce à quoi cela se résume. Il existe un véritable système de croyances.

En quoi cela diffère-t-il de la Turquie ?

En ce qui concerne la Turquie, je sais qu’Erdogan veut se présenter comme une sorte de leader sunnite, mais il n’a pas la légitimité qu’Ali Khamenei a créée parmi les chiites. Il n’a pas nécessairement le même contrôle sur al-Jolani qu’Ali Khamenei sur ses pions. Je ne pense donc pas qu’al-Jolani se tourne vers lui comme les Frères musulmans idéalisent la vision du calife : l’ancien chef spirituel et mondain de l’islam sunnite combiné en un seul.

Il est donc toujours possible que les choses se passent comme elles se sont passées avec les Saoudiens. Les Saoudiens ont commencé à financer l’islamisme sunnite et les groupes extrémistes afin de contrer la révolution islamique en Iran et l’islamisme chiite politique. Mais cela leur a échappé, car leurs mandataires ne leur étaient pas subordonnés par l’idéologie, mais uniquement pour des raisons matérielles, contrairement aux Iraniens et à leurs mandataires.

Ces groupes et ces mosquées que les Saoudiens finançaient, cette idéologie dans laquelle ils injectaient de l’argent, ne regardaient pas la monarchie et la famille royale saoudiennes de la même manière que, par exemple, le Hezbollah regarde Ali Khamenei. Ils finançaient donc cette idéologie de plus en plus puriste et, lorsque les porteurs de cette idéologie ont examiné la famille royale saoudienne, ils ont constaté qu’elle n’était pas à la hauteur des idéaux de l’islam. Cette idéologie conclut que la famille royale saoudienne est corrompue, qu’elle est de mèche avec l’Occident infidèle, etc. C’est ainsi que l’on aboutit aux attaques d’ISIS contre l’Arabie saoudite.

Et au fur et à mesure que l’on progresse, c’est la conclusion logique. Je ne dis pas que les Saoudiens ont financé ISIS, mais ils ont financé la genèse d’une idéologie qui, au fil des années et des étapes, s’est métastasée en ISIS – sans doute de manière imprévisible – et cette idéologie s’est finalement retournée contre eux. Et à son apogée, il y a eu des attentats suicides et différentes attaques en Arabie saoudite même.

C’est donc une réelle possibilité pour la Turquie également. Si Erdogan continue à jouer ce jeu et que cette idéologie devient de plus en plus puriste, elle pourra alors se tourner vers la Turquie et dire : « Vous êtes tout aussi décadents et corrompus que tous les autres pays auxquels nous sommes censés nous opposer ». Et peut-être que cela ne se produira pas sous al-Jolani ou dans un avenir immédiat, mais dans une génération ou plus.

Je pense donc qu’il y a un élément de jeu avec le feu parce que la Turquie n’a pas le même contrôle sur une telle entité que, disons, l’Iran sur ses mandataires, quoi qu’il arrive. J’exagère un peu ici, mais si Khamenei décide soudainement de boire de l’alcool, cela serait presque perçu comme la bonne chose à faire par les mandataires, car il est considéré comme l’ombre de Dieu sur terre, pour ainsi dire. Erdogan, quant à lui, n’a pas cette autorité, loin de là.

Mais revenons à al-Jolani. Il compte dans ses rangs des combattants djihadistes très extrémistes, notamment des Ouzbeks, des Tadjiks, des Afghans et des Ouïghours. Comment réagiront-ils s’il devient trop modéré ? Risque-t-il que quelqu’un d’autre cherche à prendre sa place s’il ne répond pas à leur vision d’un État islamique puriste ?

Je pense que cela dépend vraiment de ce qu’il leur a promis et de leurs attentes, mais il y a ce risque. Cela dépend de ce qu’il leur a dit. Peut-être qu’il a eu ces discussions avec eux et qu’il a fixé les attentes comme il se doit, à savoir qu’ils ne chercheront pas à imposer ou à réaliser immédiatement leur objectif final ou leur vision d’un État islamique.

J’imagine qu’il a préparé quelque chose pour répondre à ces questions en interne. Peut-être en disant : « L’Émirat islamique que nous avions l’intention d’imposer ne peut pas l’être immédiatement. Il s’agira d’un processus, et les processus prennent du temps, mais nous poursuivrons ce processus en fonction des conditions de la Syrie plutôt que de rallumer une guerre civile ».

En outre, il est important de savoir comment il est perçu par ceux qui suivent l’autorité religieuse. Sont-ils prêts à faire preuve de pragmatisme dans la poursuite de leurs objectifs ? En ce qui concerne ses partisans djihadistes étrangers, il a déclaré qu’il fallait faire quelque chose pour démontrer la gratitude du peuple syrien à l’égard de ces personnes qui ont combattu et sont mortes pour la Syrie. Cela pourrait inclure la nationalité syrienne.

J’imagine que s’il est arrivé là où il est aujourd’hui, il s’est probablement préparé à cela, tout comme il joue ce long jeu avec l’Occident. Mais je ne pense pas que le Syrien moyen, même les plus traditionalistes, veuillent vivre sous la loi islamique. Donc, si al-Jolani est un dirigeant intelligent, ce que je pense, il comprend cet environnement.

C’est ce qui donne la longévité. C’est ce qui donne la durabilité. Si vous sortez d’une expérience de guerre civile, vous comprenez que même un tyran, même un autocrate qui n’est pas en phase avec la majorité de son peuple, sera déposé. C’est la leçon de Bachar el-Assad. Je veux dire, pour le dire très légèrement, qu’Assad est allé trop loin au-delà de ce que son peuple, le peuple syrien, pouvait tolérer. Cela a pris du temps, mais il a fini par être déposé.

Si al-Jolani a retenu ces leçons de l’histoire, il sait qu’il ne peut pas trop s’écarter de la ligne de démarcation avec les Syriens. Ses combattants en tiendront-ils compte ou le considéreront-ils comme un traître à la cause ? Cela reste à voir. Je pense que cela dépend du respect qu’ils lui portent, de son charisme interne et des attentes qu’il a créées. Il est donc difficile de dire ce qu’il faudra pour qu’ils l’assassinent ou se retournent contre lui.

Du point de vue des djihadistes extrémistes, il semble qu’ils gagnent sur tous les fronts. Ils ont gagné en Afghanistan, maintenant ils ont gagné en Syrie, ils gagnent au Sahel, ils poussent au Pakistan et ailleurs. Il semble que tout aille dans leur sens, et si vous êtes une personne très religieuse, pourriez-vous même avoir ce genre de considération ? Ne serait-ce pas comme une mission divine que d’imposer un État islamique strict, quelles qu’en soient les conséquences ?

Bien sûr, je comprends exactement ce que vous dites. Il est raisonnable de supposer que l’Afghanistan – ou toute autre théocratie islamique prise d’assaut par les djihadistes sunnites – représente un type de modèle qu’ils cherchent à poursuivre en fin de compte. Cependant, je pense que l’erreur que nous commettons est de supposer que leur idéologie conduit nécessairement à une poursuite irrationnelle d’un objectif final qui peut être irrationnel. Cela dit, je reconnais que l’objectif final lui-même est en effet très irrationnel.

Cela mis à part, les djihadistes peuvent être rationnels dans la poursuite de ces objectifs. Si leur but est de réussir, et de réussir vraiment – pas seulement de déposer quelqu’un et d’avoir ensuite un État islamique dans le chaos, mais d’enraciner véritablement un modèle -, alors ils feront preuve de patience. Et pour y parvenir, il existe différents modèles : le modèle du Hezbollah, mais aussi celui des Frères musulmans.

En Égypte, les Frères musulmans ont gagné par la voie des urnes, mais ils ont été déposés assez rapidement pour que nous n’ayons pas vu la plénitude du modèle qu’ils cherchaient à imposer au fil du temps. Mais nous avons des modèles où ils ont gagné par la voie des urnes, et Erdogan, dans une certaine mesure, est un Frère musulman discret. Il a gagné élection après élection, mais il a aussi terni la réputation de son pays. Il a gagné élection après élection, mais il a aussi bricolé le système au point qu’il ne peut plus être destitué. Il a mis en place des règles du jeu très strictes.

Donc, si je suis Jolani et que mon objectif final est un émirat islamique et que je m’assois avec ces types, je comprends. Mon objectif ne sera pas atteint du jour au lendemain. La Syrie est une société qui avait, dans une certaine mesure, la laïcité comme idéologie d’État. On peut dire que le baasisme est antireligieux. C’est une société où les femmes ne se couvrent pas, où l’alcool est autorisé, etc. Le pays est donc habitué à certaines normes qui ne changent pas facilement, même si le sunnite syrien moyen respecte l’islam et les traditions à sa manière. Par conséquent, si les HTS tentent de poursuivre immédiatement leur objectif final d’un État islamique, cela ne fonctionnera pas, car ils sont trop faibles à l’heure actuelle.

Ils pourraient subir un retour de bâton et perdre tout ce qu’ils ont accompli. Je ne pense donc pas que le djihadisme soit synonyme d’irrationalité. Nous supposons que ces personnes poursuivront leurs objectifs de manière irrationnelle plutôt que pragmatique parce qu’il s’agit d’extrémistes djihadistes visant à établir une théocratie brutale, mais ce n’est pas nécessairement le cas.

Qu’en est-il d’une organisation comme l’État islamique ? Était-elle rationnelle lorsqu’elle ravageait la région à l’époque ?

Non, donc je dirais que l’ISIS est le modèle irrationnel – le modèle qui a poursuivi ses objectifs irrationnels avec des moyens tout aussi irrationnels. Donc, si je suis Jolani et que je regarde l’histoire pour trouver un modèle qui maximise mes chances de réussite, je ne veux pas suivre le modèle de l’État islamique dès le départ. C’est peut-être mon objectif final, mais je ne veux pas commencer par-là, car je dois consolider mon emprise sur la société. Je dois habituer les gens à un certain mode de vie auquel ils ne sont pas habitués. Si je viens leur imposer cela, ce sera très probablement un échec.

Je voudrais à nouveau évoquer le modèle du Hezbollah. L’objectif final du Hezbollah est sans aucun doute d’imposer au Liban une théocratie de type islamique basée sur le modèle iranien. C’est leur objectif final, mais ils savent que cela doit se faire progressivement. Donc, pour l’instant, il y a de l’alcool, des femmes en bikini sur les plages, elles vont à l’université, etc.

Mais ils n’imposent pas, ils n’interdisent pas un certain style de vie pour l’instant, parce que leur objectif est de maximiser le lien de la société avec le parti, de maximiser son lien avec l’organisation. Ils créent alors ces « mécanismes de tapis roulant », comme j’aime à les appeler. Il y a les scouts, les écoles, les chaînes de télévision qui propagent leurs idées, les systèmes d’éducation religieuse. En bref, différentes choses qui fournissent aux gens toutes les nécessités d’une vie civile, mais ils endoctrinent lentement mais sûrement leur base de soutien, peut-être sur plusieurs générations, avec leur idéologie religieuse.

Les écoles gérées par le Hezbollah sont excellentes par rapport au système scolaire de la plupart des pays du Liban. Et si vous êtes un chiite pauvre, ils vous aideront à y envoyer votre enfant. Et peut-être que vous êtes un chiite qui est un Libanais typique – peut-être que vous priez parfois, peut-être que vous ne buvez pas d’alcool, mais vous n’êtes pas religieux au sens propre du terme. Vous ne cherchez pas à vivre pleinement le style de vie religieux.

Mais vous envoyez votre fils dans cette école parce qu’ils l’ont subventionnée pour vous, et il en sortira peut-être 5 % plus idéologique et plus engagé religieusement que vous. Super, c’est un succès pour eux. Et le Hezbollah travaillera à nouveau sur son fils pour le rendre encore plus religieux et conforme à ses préférences idéologiques. Je pense que c’est un modèle qui a plus de durabilité et de longévité.

Et encore, l’objectif final pourrait être barbare. Je ne nie pas que l’objectif final puisse être cauchemardesque. Je dis simplement que nous ne devrions pas supposer que parce que ces gens sont des djihadistes et des gens terribles, ils vont poursuivre leur objectif final d’une manière qui n’est pas intelligente. Et c’est en fait plus inquiétant pour moi, parce que cela donne aux Syriens un faux sentiment de sécurité, et à la communauté internationale un faux sentiment de sécurité.

Du point de vue des djihadistes, la prochaine étape logique pourrait être de s’implanter en Jordanie, ou peut-être en Égypte, pour propager leur révolution. Qu’en pensez-vous ?

Qui sait ? Je sais que les Jordaniens sont inquiets. Je ne sais pas si cela se produira dans l’immédiat. Mais la Jordanie est certainement plus vulnérable à une telle évolution. L’Égypte, en revanche, présente une dynamique intéressante. En effet, les Frères musulmans ont gagné sur le plan social et sociétal en Égypte. Mais même si leur mentalité a gagné, ils ont perdu en tant que marque. Je pense que l’Égyptien moyen réagit ‘hui avec dégoût si l’on parle des Frères musulmans.

Mais si l’on parle de loi islamique ou de tradition islamique en matière de droit, ils seront peut-être plus enclins à l’accepter. Et je pense qu’al-Sisi joue un jeu intéressant pour équilibrer tout cela. Il est lui-même un homme très religieux. Nous savons qu’il prie fréquemment. Mais il est également à la tête d’un État policier beaucoup plus cohérent et d’un appareil de sécurité plus puissant qu’en Jordanie.

En Jordanie, la légitimité du roi dépend de certains éléments qui peuvent être facilement ébranlés, et les forces islamistes du pays sont déjà puissantes. Je pense que le Front d’action islamique est aujourd’hui le plus grand parti au Parlement. Le dégoût qu’inspire à la société égyptienne la marque des Frères musulmans n’est donc pas le même en Jordanie.

La Jordanie est également une société beaucoup plus traditionnelle. Il suffit de regarder les crimes d’honneur. Il ne s’agit pas d’un phénomène arabe ou musulman, mais d’un phénomène jordano-palestinien. C’est également le cas dans la société israélo-arabe. C’est donc très spécifique à cette société, à ses traditions et à sa culture.

La société jordanienne est donc très traditionaliste. Et c’est un peu trompeur, presque, parce que la monarchie est si modérée. La monarchie n’a pas non plus une emprise aussi forte sur la société jordanienne que l’armée, al-Sisi et l’appareil d’État en Égypte. Je ne pense pas qu’il soit possible de créer un tel État policier en Jordanie.

La situation est trop compliquée pour que le roi puisse sévir et tenter de transformer la Jordanie en un État policier à part entière, plutôt qu’en un État policier souple. Je pense qu’il pourrait perdre sa légitimité. Il pourrait finir par se fracturer. Il y a donc des éléments en Jordanie qui, à mon avis, la rendent plus vulnérable aux forces politiques islamistes, même si elle est proche de la Syrie.

La société jordienne dispose donc d’un terrain potentiellement plus fertile pour la propagation éventuelle d’une révolution islamiste. La monarchie ne peut pas réprimer ou fermer la société aussi bien que l’État égyptien. Il y a aussi la proximité de la Syrie. Avec le temps, cela pourrait être un problème, mais je ne pense pas que cela devienne un problème dans l’immédiat.

Je pense que Jolani a d’autres chats à fouetter en ce moment. Et s’il commence à bricoler avec la Jordanie, sa capacité à convaincre l’Occident qu’il s’est modéré et qu’il devrait lever les sanctions sera compromise. En outre, les États-Unis et la Grande-Bretagne considèrent actuellement la Jordanie comme un « pilier de stabilité » dans la région. Par conséquent, s’il commence à s’en prendre à la Jordanie, ils ne lèveront pas les sanctions, ils les renforceront.

Tout dépend donc de l’intelligence avec laquelle Jolani veut jouer le jeu. Mais cela ne signifie pas qu’il ne poursuivra pas cet objectif à terme. Il n’y a rien que ces groupes islamistes détestent plus que les monarchies arabes traditionnelles. Au Levant, les Hachémites jordaniens sont le dernier vestige de ce type de monarchie arabe traditionnelle détestée. Alors oui, idéologiquement, c’est ce qu’il viserait. Idéologiquement, il voudrait voir cette règle tomber.

Il s’agit simplement, encore une fois, de poursuivre cet objectif de manière pragmatique ou d’agir de manière irrationnelle. Oubliez même les États-Unis et le Royaume-Uni – les Israéliens ont intérêt à maintenir la monarchie hachémite. Et ce ne serait pas la première fois qu’une menace de la Syrie à l’encontre de la monarchie jordanienne donnerait lieu à des représailles potentielles de la part d’Israël. C’est ce qui s’est passé en septembre 1970, lorsque la Syrie a envoyé des forces de l’autre côté de la frontière pour soutenir la guérilla palestinienne contre la monarchie hachémite, et que les Israéliens étaient prêts à déployer leur armée de l’air pour protéger le roi Hussein.

Nous avons donc déjà constaté que les Israéliens ne prennent aucun risque en ce qui concerne al-Jolani – ils ont détruit ce qui restait de l’armée syrienne en l’espace d’une semaine, afin d’éviter que ces armes ne tombent entre les mains d’al-Jolani. La zone tampon qu’ils ont occupée et le plateau du Golan sont des mesures préventives, car les Israéliens n’ont pas confiance en ce type. S’il s’en prend à la monarchie, la monarchie hachémite, je pense que les Israéliens interviendront tout autant pour s’assurer que la monarchie ne tombe pas.

Encore une fois, s’il n’est pas stupide, il le sait. Et quelque chose me dit qu’il n’est pas stupide. Mais encore une fois, cela ne signifie pas qu’il est modéré. Cela signifie qu’il sait comment poursuivre ses objectifs de manière plus intelligente.

Beaucoup de gens disent qu’il faut du temps pour découvrir les véritables intentions de Jolani. Combien de temps pensez-vous qu’il faille pour voir qui il est et quelles sont ses véritables intentions ?

Je pense que nous devons d’abord poser quelques jalons. Commençons par la transition de mars. Voyons comment ils la gèrent. Autoriseront-ils un discours politique libre et la dissidence dans le pays ? Commenceront-ils réellement à préparer les élections – et autoriseront-ils des élections libres et équitables ? Tout d’abord, voyons comment se déroule la période précédant les élections. Permettront-ils à la société syrienne de s’exprimer librement ? Autoriseront-ils les différents courants politiques ? Cela semble prendre des années, mais nous devons être patients et ne pas sauter sur la moindre miette de modération.

Dans ce contexte, nous parlons d’une société qui n’a pratiquement aucune expérience en matière d’organisation politique. Toute forme d’activisme politique a été brutalement écrasée, non seulement sous Bachar al-Assad, mais aussi depuis son père Hafez al-Assad. Il y a eu une petite ouverture au début des années 2000, puis dès que Bachar a vu que les gens le critiquaient trop, il a refermé la porte

Il s’agit donc d’une société qui a très peu d’expérience en matière d’organisation politique. Par conséquent, si M. Jolani se soucie réellement du peuple syrien, comme il l’a indiqué, le laissera-t-il compenser cette situation ? Permettra-t-il à ses opposants politiques de se développer de manière qu’ils puissent réellement rivaliser ?

En ce qui le concerne, il a au moins 10 ans d’expérience dans l’organisation politique et il est très populaire. Il a donc déjà beaucoup d’atouts en main, et il a indiqué qu’il essayait d’être juste. Voyons donc : procède-t-il de manière équitable d’ici au mois de mars et, après la transition, en s’occupant de la rédaction de la constitution ou des élections ?

En outre, le jour des élections, il est important de voir comment elles se déroulent. Sont-elles libres et équitables et dépourvues de fraude électorale ? Et s’il perd, ce qui est possible, sera-t-il prêt à se retirer ? Sera-t-il prêt à accepter sa perte de pouvoir s’il n’obtient pas le nombre de voix nécessaire ? Il s’agit donc d’un critère important pour disséquer ses véritables intentions, mais ce n’est pas le seul.

Car s’il remporte une victoire équitable, ce qui est possible, et devient président ou tout autre poste pour lequel il sera élu, nous verrons comment il gouverne. Continuons à observer son règne et la manière dont il traitera l’opposition politique au cours des années à venir. Dans ce scénario, il pourrait être judicieux de maintenir les sanctions à l’encontre de HTS.

Notre expérience de cet homme, après au moins dix ans d’expérience, est qu’il est un djihadiste, qui a commencé dans ISIS, puis est passé à Al-Qaïda, avant de se dissocier tactiquement d’Al-Qaïda. Ainsi, tout ce que nous savons de cet homme, c’est qu’il a ses racines dans des groupes terroristes. Alors, ayons au moins la moitié de ce temps – la moitié du temps qu’il a passé à être un terroriste – maintenant qu’il est au pouvoir, maintenant qu’il gouverne.

Je pense que nous avons besoin d’au moins autant de temps pour voir un modèle de comportement cohérent qui lui permette d’agir de manière modérée. Voyons au moins comment il gouverne pendant un mandat avant de nous faire une opinion. Des rumeurs circulent également sur le fait qu’il ne se présentera pas à l’élection présidentielle. Je ne sais pas, mais attendons de voir.

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L’Italie, Musk et l’échec de l’Europe : un nouveau triomphe pour l’hégémonie américaine

L’Italie, Musk et l’échec de l’Europe : un nouveau triomphe pour l’hégémonie américaine

par Giuseppe GAGLIANO* – CF2R – NOTE D’ACTUALITÉ N°171 / janvier 2025

*Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.

Les négociations annoncées, à hauteur de 1,5 milliard d’euros, entre le gouvernement italien et SpaceX pour des services de communication satellitaire, bien qu’encore non officialisées, mettent en lumière une question stratégique cruciale : l’échec de l’Europe à bâtir une réelle autonomie technologique et défensive. Une fois de plus, la faiblesse des projets européens ouvre la voie à l’hégémonie américaine, incarnée ici par l’influence d’Elon Musk et de sa société SpaceX, qui renforce sa présence dans des secteurs stratégiques de la sécurité globale.

Le vide européen et la victoire de Starlink

La présidente du Conseil italien, Giorgia Meloni, a tenté de minimiser la portée de cette nouvelle, parlant d’une « enquête en cours » et soulignant qu’il n’existe actuellement aucune alternative publique capable de rivaliser avec la technologie offerte par Starlink. Cependant, cette reconnaissance souligne une vérité amère : le projet européen de communications satellitaires sécurisées, IRIS², ainsi que l’initiative parallèle GovSatCom, peinent à rattraper une concurrence déjà gagnée par les Américains. Divisée dans ses intérêts et ralentie dans son développement, l’Union européenne a laissé un vide que les États-Unis ont rapidement comblé.

Les systèmes Starlink, déjà opérationnels, offrent des services avancés capables de répondre aux besoins de communications cryptées pour les gouvernements, les forces armées et la gestion des crises. L’Europe, avec un GovSatCom prévu pour 2025 et un IRIS² attendu pour 2031, risque d’arriver bien trop tard, laissant ses États membres dépendants d’un acteur privé américain.

L’intérêt de SpaceX n’est pas seulement commercial, mais profondément stratégique. Fournir des communications sécurisées aux gouvernements et aux forces armées signifie un accès direct à des infrastructures critiques et à des informations sensibles, renforçant ainsi l’influence américaine sur des alliés européens comme l’Italie. Elon Musk, à travers Starlink, incarne le visage moderne du pouvoir technologique américain, qui s’impose dans des secteurs vitaux pour la sécurité et l’autonomie stratégique.

La dépendance européenne vis-à-vis de SpaceX ne représente pas seulement une défaite industrielle, mais aussi une déclaration d’échec géopolitique. Tandis que le gouvernement italien considère l’adoption des systèmes Starlink comme une nécessité, cette décision met en évidence l’incapacité de l’Europe à réagir promptement face aux défis de la compétition mondiale.

Pour l’Italie, ce contrat avec SpaceX semble offrir une solution immédiate à un problème réel : l’absence d’infrastructures satellitaires autonomes et opérationnelles. Cependant, cette décision à court terme comporte des risques stratégiques sur le long terme. Confier des communications gouvernementales, militaires et diplomatiques à un acteur privé étranger, c’est céder une part de sa souveraineté technologique et opérationnelle.

Une Europe spectatrice et impuissante

Le contexte européen, fragmenté et dominé par des rivalités nationales, n’offre pas d’alternatives immédiates. Les initiatives communes, comme IRIS², sont ralenties par des complexités bureaucratiques et des tensions entre entreprises des principaux pays membres, notamment la France et l’Allemagne. Pourtant, s’appuyer sur SpaceX ne fait qu’aggraver cette dépendance, affaiblissant davantage les ambitions européennes.

Ce cas n’est pas isolé, mais reflète un paradigme. De la technologie à la défense, en passant par l’énergie, l’Europe continue de jouer un rôle secondaire sur la scène mondiale, laissant aux États-Unis le leadership. La création d’un système de communication satellitaire commun, comme GovSatCom ou IRIS², a été entravée par un manque de vision et de coordination. Chaque retard a permis aux États-Unis de consolider leur domination.

L’influence de Musk, renforcée par sa proximité avec le gouvernement américain, illustre une stratégie où les entreprises privées deviennent des extensions de la politique étrangère des États-Unis. SpaceX, dans ce cadre, agit comme un levier stratégique, pénétrant les marchés européens et s’assurant une présence clé dans des secteurs stratégiques.

Le potentiel accord entre l’Italie et SpaceX sera probablement perçu comme une victoire pour l’hégémonie américaine et une défaite pour l’Europe. Pour le Japon, qui s’appuie sur ses propres technologies, ou pour la Chine, qui développe ses constellations satellitaires, cette dépendance serait impensable. Mais pour l’Europe, incapable d’agir en tant que bloc uni et cohérent, cela devient la norme.

La question qui reste ouverte est de savoir si l’Italie et ses partenaires européens seront capables de tirer des leçons de cette situation et d’accélérer le développement de leurs propres capacités. Dans le cas contraire, l’avenir de l’autonomie stratégique européenne pourrait être déjà compromis, laissant le continent relégué au rôle de spectateur dans un jeu mondial dominé par les États-Unis.

Rapport de la Cour des comptes sur les zones de compétences : l’analyse du général (2S) Bertrand Cavallier

Rapport de la Cour des comptes sur les zones de compétences : l’analyse du général (2S) Bertrand Cavallier


Le général de division (2s) de Gendarmerie Bertrand Cavallier, expert en sécurité intérieure, consultant pour plusieurs médias, dont la Voix du Gendarme, réagit au rapport de la Cour des Comptes consacré aux zones de compétences de la Gendarmerie et de la Police.

LVDG : le ministre de l’Intérieur doit-il suivre les recommandations de la cour des comptes du sujet des zones de compétences ?

Général (2S) Bertrand Cavallier : la Cour des comptes formule des pistes de réflexion intéressantes qui ne sont cependant pas nouvelles. Mais elle ne prend pas, à mon avis, suffisamment en considération, deux éléments essentiels qui renvoient au principe de redevabilité envers la population.

Tout d’abord, le service de sécurité concret rendu tant dans la mission du quotidien que dans la capacité de montée en puissance en cas de crise ponctuelle ou généralisée, au profit des populations. En la matière, il suffit de se poser de façon non exhaustive quelques questions incontournables :

– le nombre de patrouilles à un instant T (notamment la nuit), par rapport à l’effectif d’une unité donnée ;

– les chiffres de la délinquance, sachant que les phénomènes nouveaux qui touchent la Gendarmerie – principalement le trafic de stupéfiants – sont générés à partir de zones devenues de non droit qui ne relèvent pas de sa compétence;

– la réponse à l’évènement. Comme le révèle la Cour des comptes, le protocole CORAT (Coopération opérationnelle renforcée dans les agglomérations et les territoires) est quasi exclusivement dans un sens unique, alors même que très souvent, l’unité de Police bénéficiaire compte plus d’effectifs que l’unité de Gendarmerie fournisseuse de renforts, et que celle-ci est déjà en charge d’une circonscription peuplée mais également très étendue ( la Gendarmerie assure la sécurité au profit de 55% de la population sur 95% du territoire national).

Ensuite, mais adossée à ce concept de redevabilité, la productivité d’un service donné, par rapport à la dotation budgétaire allouée. Ce critère prend tout son sens dans un contexte budgétaire dégradé et incertain, dans lequel d’aucuns souhaiteraient recourir encore plus à l’impôt, c’est-à-dire demander plus encore aux citoyens, sans garantir en retour une amélioration significative du service rendu.

LVDG : au delà des seuls transferts de zones de compétence, quelles sont les mesures à adopter d’urgence selon vous pour répondre aux attentes des Français en matière de sécurité ?

Général (2S) Bertrand Cavallier : je me suis déjà exprimé dans ce même média sur certains grands axes autour desquels pourraient s’articuler l’action du ministre de l’Intérieur. Sachant que la situation est grave et, comme l’a indiqué le préfet des Alpes-Maritimes, va empirer. Je constate cependant une rupture au sens positif du terme dans la politique sécuritaire initiée depuis septembre dernier.

L’arrêt des surenchères catégorielles

S’agissant des mesures d’urgence, j’en identifie quatre, qui participent évidemment d’une dynamique inter-ministérielle :

– d’une part, au travers d’une démarche globale, et de remise à plat du système (attendue notamment par Béatrice Brugère, secrétaire générale du syndicat Unité Magistrats FO), pouvoir réamorcer la logique du procès pénal, c’est-à-dire la cohérence entre le constat d’une infraction, l’identification de son auteur, et son renvoi effectif devant une juridiction avec le restauration de la peine d’emprisonnement (même très court, voir l’exemple danois). Or les prisons sont pleines, et l’augmentation des infractions graves, notamment les violences de toute sorte, va accentuer l’absurde auxquels sont confrontés gendarmes et policiers dans l’exercice de leur mission, sans évoquer le désarroi de la population. En conséquence, l’expulsion des étrangers (plus de 20% des personnes détenues) à l’issue de leur emprisonnement est un impératif majeur qui ne saurait être subordonné à de quelconques arguties diplomatiques. La France doit redevenir souveraine. Cette mesure aura de surcroît un effet dissuasif s’agissant du comportement d’individus d’orgine étrangère, tout en confortant l’immense majorité des étrangers qui respecte les lois de la République. Par ailleurs, la construction de nouvelles prisons (15 000 places) est incontournable, et devrait permettre, de créer notamment des établissements dédiés aux courtes peines, comme l’envisage le garde des sceaux, Gérald Darmanin.

la reconquête effective de certains quartiers, devenus des centres de gravité des organisations criminelles, selon une logique de concentration des efforts et d’approche globale, en s’appuyant sur l’ensemble des capacités dont dispose l’Etat, y compris de renseignement et de services spécialisés, en agissant tant sur les filières étrangères (narco-trafic) que sur les mouvances de blanchiment. La République doit démontrer qu’elle est forte. La sixième puissance mondiale doit prouver qu’elle est capable de maintenir l’ordre sur son propre territoire. Cette reconquête doit être adossée à un véritable contrôle des frontières intérieures et extérieures de l’Union européenne, tant les flux d’immigration massifs déstabilisent aujourd’hui de façon globale le corps social.

– l’arrêt des surenchères catégorielles qui ont été dominantes depuis trente ans, au point, sur fond de budget qui ne saurait être illimité, de fragiliser le fonctionnement et surtout de sacrifier les investissements.

La réalité budgétaire s’impose aujourd’hui à une France qui doit redécouvrir le sens de l’effort, qui doit refaçonner une fonction publique trop longtemps dominée par le fameux “Toujours plus”, titre d’un livre de François de Closets paru en 1984 et, force de le constater, toujours d’actualité!

Le toujours plus de moyens n’est plus acceptable. Doivent être évoqués, d’ailleurs pointées du doigt à plusieurs reprises par la Cour des comptes, la complexité et la réalité des règles de fonctionnement des forces de sécurité intérieure. Doit être notamment clarifiée la question du temps de travail effectif (sans évoquer les abus d’arrêt de travail qui atteignent des proportions inégalées dans la fonction publique). S’agissant de la Gendarmerie, cette question du temps de travail renvoie bien évidemment au maintien de sa pleine appartenance aux forces armées, tel que voulu par la représentation nationale par la loi du 4 août 2009. (*)

Réformer le cadre juridique de l’usage des armes

La dernière mesure mais qui appellera un développement particulier, porte sur la réforme du cadre juridique de l’usage des armes par les forces de sécurité intérieure, défini par l’article 435-1 du Code de la sécurité intérieure. Ce cadre qui, est notamment devenu plus restrictif pour la Gendarmerie, n’est manifestement pas adapté à l’évolution de la délinquance.

Il met en insécurité physique et juridique les membres des forces de l’ordre dans de nombreuses situations où ils devraient intervenir, y compris par le recours à l’usage des armes.

(*) Général Cavallier : “la directive temps de travail est une menace inacceptable pour la protection des Français”

L’ Ukraine et la GRH de guerre par Michel Goya

L’ Ukraine et la GRH de guerre

par Michel Goya – La Voix de l’épée – publié le  15 janvier 2025

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Les nations anticipent rarement avoir à mener des guerres longues et s’obligent donc, le plus souvent, à improviser la manière de gérer les hommes qui la font. La réussite de cette gestion des ressources humaines « de guerre » conditionne ensuite largement celle des forces armées sur le front. Une des infortunes de l’Ukraine est qu’elle n’a pas réussi à dépasser les dysfonctionnements de son État pour instaurer une GRH de guerre aussi efficace qu’elle aurait dû et pu être. Il est désormais bien tard, mais tout n’est pas perdu pour autant, à condition de prendre des mesures fortes.

Maintenir le capital humain dans le chaos

Le but premier de la GRH de guerre est de maintenir le capital humain des grandes unités sur le front. Il ne s’agit pas simplement de remplacer « homme pour homme » toutes les pertes, mais uniquement celles qui sont définitives : tués, prisonniers, disparus et blessés graves. Pour le reste, plus de la moitié des absents des unités sont des blessés légers, qui sont normalement destinés à revenir dans les rangs, en permissions ou en formation si la situation le permet, ou enfin des déserteurs de plus ou moins longue durée. Les unités sur le front, comme les brigades ukrainiennes, sont donc déjà systématiquement en sous-effectif par rapport à leur structure réglementaire, censée représenter l’organisation tactique optimale. On peut imaginer, comme dans certaines armées du passé, faire appel à un pool d’ « intérimaires » pour combler, au moins temporairement, ces trous. Cependant, outre que c’est un exercice très délicat sous le feu, les unités ukrainiennes n’ont pas le luxe de ce surplus.

Une fois que l’on a une idée des besoins humains, il faut ensuite s’efforcer d’envoyer les bons individus au bon endroit, et donc associer des compétences à des postes, avec cette difficulté supplémentaire que les postes peuvent aussi changer au cours d’une guerre longue. De nouvelles spécialités peuvent émerger, comme l’emploi des drones, qui nécessitent de plus en plus de personnel. D’autres peuvent au contraire décliner, car devenues moins utiles ou simplement parce qu’à effectifs constants ou croissants faiblement, on ne peut satisfaire tout le monde. On assiste donc le plus souvent à une bataille des spécialités pour obtenir la meilleure part possible d’une ressource humaine presque toujours insuffisante à toutes les satisfaire en volume et en qualité.

Il s’agit de mettre en place ensuite une structure de recrutement et de formation à l’arrière capable de satisfaire ces besoins humains changeants et cette structure elle-même a besoin de ressources matérielles, des camps et des équipements d’instruction, et surtout humaines, des cadres en particulier. Cette structure arrière entre donc elle-même dans l’équation complexe de l’allocation des ressources humaines en compétition avec toutes les autres. Elle s’efforce ensuite de « produire » des soldats au cours de formations plus ou moins longues, avec cette contradiction permanente entre l’urgence et la qualité, et dans le cas ukrainien avec la menace permanente de frappes aériennes dès qu’une concentration d’hommes peut être repérée par l’ennemi. Par principe ces formations arrière se trouvent presque toujours en décalage avec les évolutions très rapides sur le front et nécessitent des formations complémentaires assurées par les grandes unités réceptrices. On s’efforce alors de transformer des bleus en individus capables d’assurer un nouveau métier dans les dangers du front. L’affaire est donc extrêmement complexe et d’autant plus délicate que l’on traite là non seulement de métiers et de compétences mais aussi de la vie et de la mort. Elle nécessite donc un réseau particulier permettant d’ajuster le moins mal possible la demande du front et l’offre de l’arrière. La forme idéale que doit prendre ce réseau est bien connue depuis la Première Guerre mondiale et disons-le tout de suite, l’armée ukrainienne en est très éloignée.

La meilleure manière de gérer ce désordre obligatoire est de disposer d’état-major intermédiaires entre les unités engagées directement sur le front et l’état-major général ou le ministère à l’arrière, et qui servent de relais et de transformateurs. Ces états-majors, de division ou de corps d’armée dans le cas ukrainien, doivent gérer simultanément les opérations des brigades qu’elles commandent et en même temps s’efforcer d’assurer leurs besoins dans tous les domaines. Ces états-majors permanents connaissent les unités qu’ils commandent, d’autant plus que les officiers qui les arment en sont issus ou y sont affectés. Ils connaissent donc leurs besoins et sont capables de les traduire à l’arrière, dans leur province d’affectation, en recrutements et formations les plus adaptés possibles, car c’est aussi leur intérêt à l’avant d’avoir des brigades efficaces. Rien de tel en Ukraine, où la plupart des brigades sont commandées par des états-majors ad hoc, dont les officiers, tournants pour quelques mois, ne connaissent rien des unités qu’ils commandent et sont surtout là pour éviter les problèmes. Le soutien, et notamment la GRH, leur échappe complètement, étant géré par l’administration centrale et les provinces. Circonstance très aggravante : dans ce système encore très soviétique, où l’aveu d’une erreur, d’une faiblesse ou d’un échec est synonyme de sanction, l’information remontant la hiérarchie est très souvent fausse, ce qui est source à la fois de nombreux problèmes opérationnels et d’un accroissement du désordre dans la gestion. La confiance n’excluant pas le contrôle, l’armée française de la Première Guerre mondiale doublait le processus normal de comptes rendus du bas en haut par un service de contrôle du haut en bas assuré par des inspecteurs généraux ou de spécialités et des officiers de liaison du Grand Quartier Général. Ce n’est pas le cas en Ukraine.

Au bout du compte, on demande aux provinces ukrainiennes de remplir des quotas de recrutement mais elles ne sont pas directement concernées par le résultat final de leur recrutement. Le problème premier consiste donc à réaliser ces chiffres avec des volontaires et des conscrits. Les premiers sont évidemment beaucoup plus rares qu’en 2022 et, au-delà d’un patriotisme toujours évident, sont largement motivés par la possibilité de choisir leur affectation, qui se trouve rarement en première ligne dans l’infanterie. Le choix des seconds ressemble beaucoup à la conscription par tirage au sort du XIXe siècle, où on ne retient finalement que les « mauvais numéros », ceux qui ne peuvent pas payer. On envoie ensuite ces mauvais numéros dans les centres de formation de base plus ou moins actifs cette population de pauvres et de « vieux », puisqu’il s’agit aussi des conscrits en moyenne les plus âgés de l’histoire. Les plus qualifiés sont plutôt envoyés dans les armes les plus techniques, tandis que les moins qualifiés apprennent qu’ils vont rejoindre l’infanterie, là où l’on meurt ou où l’on se fait mutiler en masse. Comme la surveillance et la coercition sont assez faibles en Ukraine, on comprend qu’il puisse y avoir une certaine évaporation avant d’arriver dans les bataillons d’infanterie, qui restent ainsi toujours aussi désespérément usées et en sous-effectif et c’est bien le problème majeur.

La crise de l’infanterie ukrainienne

Le triple problème de l’infanterie ukrainienne, comme beaucoup d’autres infanteries dans l’histoire, est qu’elle est à la fois indispensable, négligée et mortelle. Indispensable, car ce sont les fantassins qui assurent la principale charge de la conquête, du contrôle et de la tenue du terrain. Négligée, car les fantassins sont souvent considérés comme les ouvriers non qualifiés du combat — grave erreur — et sont les derniers servis dans les programmes d’équipement ou les affectations de recrues. Mortelle enfin, car l’infanterie subit environ 70 % des pertes en Ukraine (comme dans pratiquement toutes les guerres modernes), ce qui rend l’apprentissage sur le terrain difficile et l’ensemble de la tâche peu attractif. Les unités d’infanterie ont ainsi beaucoup plus de mal à monter en gamme que les autres, car pour capitaliser sur l’expérience, il est préférable de survivre.

En résumé, l’armée sur le front demande surtout des fantassins il en manque peut-être 80 000 en Ukraine – alors que l’arrière a beaucoup de mal à lui en envoyer. Les besoins sont tels que les brigades d’infanterie – c’est-à-dire majoritairement composées de fantassins – doivent de plus en plus faire appel à des artilleurs, logisticiens ou autres non-fantassins pour combler les trous dans les compagnies d’infanterie. C’est une triple catastrophe. Cela affaiblit d’autant les indispensables unités d’appui et de soutien autour des bataillons d’infanterie, cela réduit la confiance des volontaires dans le système puisqu’ils peuvent être finalement affectés à des unités où ils ne veulent pas aller. Surtout, cela produit plus de pertes et de désertions que de bons fantassins.

Engagés sans compétences – et le combat d’infanterie en exige beaucoup – et sans confiance réciproque avec des camarades de combat qu’ils ne connaissent pas, les bleus envoyés directement sur le front meurent ou s’effondrent en moyenne quatre fois plus que les anciens placés dans les mêmes conditions. On avait compris cela dès le début de la Première Guerre mondiale, où les divisions d’infanterie françaises avaient mis en place des bataillons de dépôt à l’arrière pour apprendre progressivement le front aux nouveaux. Les Ukrainiens ont mis du temps à retrouver ces principes, ce qui témoigne encore du problème du retour d’expérience et de la circulation de l’information. Ils n’en ont pas encore forcément tiré toutes les conclusions. De leur propre initiative, plusieurs brigades ukrainiennes ont créé leur propre bataillon de formation, mais il faudrait que cela puisse se passer un peu plus en arrière, au niveau des divisions ou des corps d’armée permanents, qui comme on l’a vu n’existe pas à quelques exceptions près comme celui des marines.

L’Ukraine a par ailleurs fait le choix de former 14 brigades d’infanterie nouvelles plutôt que de renforcer les anciennes. Cela peut s’expliquer par la nécessité de disposer d’une réserve stratégique permettant de faire face aux problèmes urgents, de saisir éventuellement des opportunités offensives ou simplement de permettre aux brigades de se reposer et se reconstituer à l’arrière. Il s’agit aussi de constituer des produits d’appel à l’aide matérielle occidentale. C’est probablement une erreur. Le combat est avant tout une affaire de qualité humaine. Même si, sur le papier, les choses peuvent apparaître semblables, une brigade d’infanterie expérimentée l’emportera toujours sur une brigade constituée à partir de rien, avec, comme pour la brigade de Kiev, seulement 150 hommes sur les 2 400 déployés en France avec plus d’un an d’expérience militaire (et encore, pas d’expérience du combat). Quitte à créer de nouvelles brigades, autant les former à partir d’anciennes qui seront doublées et dont on tirera les cadres parmi les anciens.

Une bureaucratie qui doit se transformer en méritocratie

Sans grande surprise, on s’aperçoit historiquement qu’une armée encadrée par des gens qui ont fait leurs preuves au feu est plus efficace qu’une armée encadrée uniquement par des gens qui ont réussi un concours à vingt ans et ont ensuite monté mécaniquement la hiérarchie. Trois des plus belles armées de la France, sous le 1er Empire, en 1918 ou à la Libération, sont des armées qui ont fait exploser le carcan administratif pour faire place à des hommes souvent jeunes et toujours courageux, énergiques et excellents tacticiens. Cela ne s’est pas fait sans douleur, mais cela s’est avéré indispensable et très efficace.

L’armée ukrainienne comme l’armée russe ont commencé la guerre avec des cadres supérieurs issus du monde post-soviétique, avec son mélange de rigidité à l’ancienne et de clientélisme nouveau, la pire combinaison possible. Il a manqué ensuite à l’Ukraine un Joffre remplaçant 40 % des généraux en exercice en 1914 par des officiers ayant réussi l’épreuve initiale du feu. Il est vrai que Joffre, contrairement à Zaloujny ou Syrsky, avait une vue à peu près claire de ce qui se passait sur le front. Aussi l’Ukraine compte-t-elle toujours dans ses rangs des commandants de brigades ou de bataillons incompétents mais qui parviennent à le cacher. Il faut là encore imaginer les ravages opérationnels et psychologiques d’une telle situation à l’intérieur même des brigades mal commandées ou dans celles d’à côté, qui découvrent par exemple que leur voisine a soudainement décroché de sa position sur le front, parfois parce que les hommes en ont marre de leur chef imbécile et se sont repliés d’eux-mêmes. Une bonne partie des quelques succès russes d’importance est le résultat de tels problèmes de mensonges et de mauvaise coordination par des états-majors qui ont une connaissance très imparfaite de ce qui se passe réellement.

En résumé, il est probable que le principal gisement de ressources pour les Ukrainiens ne soit pas forcément l’aide occidentale, mais bien la gestion de leurs hommes et de leurs femmes sous l’uniforme. Quand on voit le courage de l’immense majorité des soldats ukrainiens et l’ingéniosité de certaines unités, on se plaît à imaginer ce que donnerait la même armée avec une structure de commandement bien organisée et transparente, mais aussi des décideurs politiques courageux capables de prendre des mesures impopulaires dans l’opinion et douloureuses dans l’administration. Le chantier est déjà engagé, mais l’inertie et les résistances sont telles que les progrès sont très lents alors que les hommes tombent et que les Russes pressent sur le front.

Ajoutons pour conclure qu’il serait bon aussi que les forces armées françaises et la nation dans son ensemble se posent quelques questions sur ce qui se passerait si nous étions placés devant la même situation.

Un Moyen-Orient en recomposition politique accélérée

Un Moyen-Orient en recomposition politique accélérée

Tribune
Par Didier Billion – IRIS – publié le 13 janvier 2025

Le Moyen-Orient est traditionnellement une région de forte intensité événementielle, mais les mois écoulés sont singulièrement denses et marqués par une recomposition accélérée des rapports de force géopolitiques. Les conséquences politiques et militaires du 7 octobre constituent en effet une véritable onde de choc qui modifie radicalement la situation régionale.

Génocide à Gaza

Parce qu’elle reste centrale, il faut commencer par la situation des territoires palestiniens. Devant ce qui est qualifié de génocide par des personnalités et des organismes internationaux de plus en plus nombreux, le pudique détournement du regard par une grande partie des États composant ladite communauté internationale restera comme une tache indélébile de l’histoire contemporaine.

Jour après jour, les bombardements continuent à s’abattre massivement sur le territoire gazaoui. De rares images qui nous en parviennent, on est en droit de se demander les raisons d’une telle frénésie destructrice puisque visiblement la grande majorité du bâti a d’ores et déjà été réduit en miettes ou est devenu impropre à toute forme de vie sociale. Alors que près de 50 000 morts sont annoncées, que la famine s’est durablement installée, l’Agence des Nations unies pour les réfugiés palestiniens (UNRWA) nous apprend, début janvier, que huit nourrissons sont morts de froid au cours du mois de décembre 2024, ce qui donne une idée assez précise de la situation dans laquelle sont réduits les Gazaouis. Aussi, la seule raison de l’acharnement mortifère du gouvernement israélien est de rendre toute vie impossible à Gaza, d’en chasser ses habitants et de recoloniser ce territoire, voire l’annexer purement et simplement. Projet qui constitue aussi le but ultime des plus ultras du gouvernement Netanyahou pour ce qui concerne la Cisjordanie, voire Jérusalem-Est.

Ces faits constituent l’inquiétante confirmation que les instances de régulation internationale sont en situation de déshérence et que le système onusien tel qu’il s’était édifié après 1945 est devenu obsolète justifiant par la même sa complète refondation. Heureusement, dans ce contexte désastreux, la Cour internationale de justice et la Cour pénale internationale sauvent l’honneur en tentant de faire appliquer vaille que vaille ce qui subsiste du droit international et les mobilisations citoyennes à travers le monde sont pour leur part multiples et souvent massives.

Ce n’est au demeurant pas l’apathie qui prévaut, mais en réalité la complicité active des alliés de Tel-Aviv. Ainsi nous apprenons, le 4 janvier, que l’administration Biden a donné son autorisation pour une livraison d’armes à Israël d’un montant de 8 milliards de dollars. La décision doit être approuvée par le Congrès – ce qui ne fait guère de doutes –, ainsi la machine de guerre continuera à être alimentée et le massacre pourra continuer. Dans ce contexte, le sentiment d’impunité du gouvernement israélien ne connait pas de limite ce qui explique son refus obstiné d’envisager une quelconque forme de solution politique dont nous savons qu’elle reste pourtant impérative.

L’émiettement de l’« axe de la résistance »

L’hubris de la victoire des dirigeants israéliens est par ailleurs nourrie par de multiples autres opérations militaires. Benjamin Netanyahou – prétendant pour le coup incarner le « peuple de l’éternité » (sic) – se vante de diriger Israël sur sept fronts simultanés de guerre : Gaza, Cisjordanie, Liban, Iran, groupes chiites en Irak et en Syrie, Yémen. Le danger principal maintes fois évoqué restant pour lui la République islamique d’Iran. On ne peut qu’être interpellé par la manière méthodique dont Israël, s’affranchissant systématiquement du respect du droit international, a organisé le combat contre ses adversaires.

Le Hezbollah en premier lieu : en tuant ou estropiant des centaines de ses cadres par l’activation de bipeurs piégés, puis en éliminant son chef charismatique, Hassan Nasrallah, en septembre 2024. Autant de préludes à l’invasion terrestre du Liban, le 30 du même mois, et à une campagne de bombardements indiscriminés sur les populations civiles libanaises perdurant jusqu’au cessez-le-feu, le 27 novembre. Pour Netanyahou, cette campagne de terreur a pour but de pousser les Libanais à se débarrasser du Hezbollah comme il l’explique doctement dans une allocution télévisée début octobre 2024. Mais comment imaginer une seule seconde que le peuple libanais écrasé par les bombes puisse obtempérer aux désidératas du Premier ministre israélien ? La vision développée par ce dernier confirme néanmoins que pour les dirigeants de Tel-Aviv seule la force brute peut régir les rapports de voisinage et qu’ils n’ont que faire d’hypothétiques solutions politiques.

Posture aussi illustrée en Syrie puisque les dirigeants israéliens profitent de la courte période de flottement du pouvoir au moment de la fuite de Bachar Al-Assad pour opérer plus de 300 bombardements sur des objectifs militaires syriens et pour occuper le versant syrien du mont Hermon, foulant aux pieds l’accord de cessez-le-feu de 1974. À nouveau, il a fallu avoir l’ouïe particulièrement fine pour entendre les timides condamnations de ces agressions à répétition qui n’ont évidemment aucunement dissuadé Netanyahou. Ainsi donc la guerre préventive devient la norme pour les dirigeants israéliens. En d’autres termes, l’affirmation de la loi du plus fort, celle de la jungle.

Pour autant cette politique est plus compliquée à mettre en œuvre contre l’Iran. Comme il a été constaté à deux reprises, en avril puis octobre 2024, les bombardements croisés entre la République islamique et Israël sont restés sous contrôle, chacun des protagonistes sachant jusqu’où ne pas aller et ne franchissant donc pas la ligne rouge tacite. Probablement le cabinet Netanyahou aurait voulu frapper plus fort, mais, c’est à souligner, l’administration Biden a su pour une fois se montrer dissuasive pour empêcher des frappes israéliennes sur les installations nucléaires ou pétrolières iraniennes. Pour autant, ces opérations ont souligné l’asymétrie militaire entre les deux protagonistes ce qui ne manque pas d’inquiéter les dirigeants de Téhéran, d’autant que le retour de Donald Trump au pouvoir risque d’affaiblir encore leur situation.

Le bilan de l’ensemble de ces éléments brièvement rappelés ici montre l’affaiblissement de cet « axe de la résistance » patiemment mis en place depuis plusieurs décennies par la République islamique d’Iran au profit de l’affirmation de la supériorité militaire de l’État hébreu. C’est en ce sens qu’il est possible d’évoquer l’hubris israélienne, ce qui néanmoins risque d’être, à terme, un leurre si des solutions politiques ne sont pas mises en œuvre sur les différents dossiers évoqués. Dans ce contexte régional très dégradé, il est remarquable de constater qu’au-delà des communiqués et des déclarations lénifiantes, la majorité des États arabes fait preuve d’une grande discrétion et ne manifeste aucune volonté de peser véritablement sur la situation.

L’émergence d’une nouvelle Syrie

Le dernier élément marquant des derniers mois de l’année 2024 réside bien sûr dans la chute du régime de Bachar Al-Assad. L’offensive foudroyante de Hayat Tahrir Al-Cham partant de la province d’Idlib et parvenant à Damas en douze jours sans rencontrer guère de résistance a surpris y compris les analystes les plus avertis. Cela révèle la sous-estimation de l’état de déliquescence du régime syrien et son isolement total puisque même ses troupes prétendument d’élite se sont débandées sans opposer la moindre résistance.

Du point de vue géostratégique cette nouvelle situation renforce les remarques formulées précédemment puisque la Syrie de Bachar Al-Assad était la ligne d’approvisionnement principale entre l’Iran et le Hezbollah. Celle-ci est désormais rompue.

La question est désormais l’appréciation de la trajectoire possible des nouveaux responsables de Damas. Leur passé djihadiste est connu, mais leur évolution politique ne l’est pas moins. Incarnant une forme d’islamo-nationalisme, ils ne renieront pas leur appartenance à la mouvance islamiste. Dans le même mouvement, ils sont profondément syriens et leur préoccupation est de reconstruire et de préserver l’unité du pays. Pour ce faire, l’enjeu est de parvenir à mettre en place un régime de type inclusif et de reconstituer de solides relations avec le maximum de pays à l’international. Au vu des défis de toutes sortes – politiques, géopolitiques, sociétaux et socio-économiques – le besoin est impératif de retisser ces liens intérieurs et extérieurs. Nul ne peut écrire l’histoire à l’avance, mais force est d’admettre qu’à ce stade la nouvelle équipe incarnée par Ahmed Al-Charaa n’a guère commis de faux pas. Il lui faudra aussi compter avec le peuple syrien qui, en dépit des quatorze dernières années vécues, est resté debout et manifeste à la fois un énorme soulagement et des espoirs raisonnés.

Parmi bien d’autres, un test crucial concerne la gestion des minorités confessionnelles et/ou ethniques, au premier rang d’entre elles celle constituée par les Kurdes. C’est la question du statut et du degré de décentralisation dont pourrait bénéficier la région où ils se trouvent en grand nombre qui se pose désormais. Pour autant, la reconstitution de l’unité du pays d’une part et la nécessité de ne pas irriter la Turquie – qui s’affirme à ce jour comme une des principales bénéficiaires de la situation au vu des étroits liens tissés avec Hayat Tahrir Al-Cham – particulièrement attentive au traitement du sujet, d’autre part, constituent des défis majeurs pour les nouveaux dirigeants du pays.