Ce traité qui favorise l’immigration des Algériens en France: l’héritage secret du général De Gaulle
Le général De Gaulle durant son dernier voyage en Algérie, du 9 au 13 décembre 1960. Sa visite provoqua de nombreuses manifestations européennes et musulmanes, pour et contre l’Algérie française. LE CAMPION/SIPA / LE CAMPION/SIPA
GRAND RÉCIT – L’accord du 27 décembre 1968, qui facilite l’immigration des Algériens en France, a eu raison de ce qui avait été le cœur de la politique algérienne du général De Gaulle : éviter la submersion de la France par l’immigration.
Par Henri-Christian Giraud, pour Le Figaro Histoire – publié le 19 août 2023
Alors que se succèdent crises et rebondissements dans les relations franco-algériennes sous l’égide d’Emmanuel Macron et de son homologue Abdelmadjid Tebboune, l’ancien ambassadeur de France en Algérie, Xavier Driencourt, a jeté en mai dernier un pavé dans la mare en révélant, dans une note destinée à la Fondapol (Fondation pour l’innovation politique), l’existence d’un traité international dont l’opinion française ignorait tout : celui qui lie depuis le 27 décembre 1968 la France à la République algérienne et institue pour ses ressortissants un système préférentiel de séjour et d’immigration.
Destiné à favoriser l’immigration de travailleurs algériens en France, celui-ci a institué en effet un titre de séjour qui leur est propre et qui n’a jamais été, à ce jour, remis en question : le certificat de résidence administrative, valable dix ans pour tout immigré algérien titulaire d’un visa de plus de trois mois ; il a dans le même temps facilité pour les mêmes Algériens le regroupement familial en les dispensant de l’exigence d’intégration dans la société française. Permettant aux étudiants de transformer leur visa en titre de séjour permanent, il prévoit en outre la régularisation de tout Algérien sans papier pouvant attester de dix ans de résidence en France, ou de son mariage avec un conjoint français. Toutes dispositions exorbitantes du droit commun mais impossibles à changer par la loi puisque, en vertu de la hiérarchie des normes, les traités internationaux, dans l’ordre juridique français, l’emportent sur la législation.
Le pays a dès lors appris avec stupeur que les lois françaises successives sur l’immigration ne concernaient jamais les Algériens, alors même qu’ils constituent la première nationalité étrangère en France.
Conscient – un peu tard – du caractère scandaleux de ce particularisme, l’ancien premier ministre Édouard Philippe, s’est empressé d’appeler à la révision de l’accord « qui offre aux ressortissants algériens des avantages plus favorables que le droit commun ». D’autres se sont engouffrés à sa suite dans le même sens : Gérard Larcher, Hubert Védrine et même Manuel Valls qui n’hésite pas, désormais, à préconiser « un bras de fer avec l’Algérie ».
La précipitation des uns et des autres à s’emparer du sujet est le signe d’un grand trouble au sein d’une classe dirigeante qui cherche ses marques sur un sujet dont les émeutes de juin-juillet ont montré le caractère explosif. Une chose est sûre, comme le dit l’historien Pierre Vermeren, « un tabou sur un accord hérité du général De Gaulle est en train de sauter ». Il n’aura fallu après tout que cinquante-cinq ans…
Quand les accords d’Évian encourageaient l’immigration
Le 26 octobre 1961, le ministre de l’Intérieur, Roger Frey ayant évoqué en Conseil des ministres la présence de 400.000 Nord-Africains en France, le général De Gaulle déclare : « Quand la situation en Algérie sera réglée d’une manière ou d’une autre, il faudra aussi régler cette affaire à fond. C’est une fiction de considérer ces gens-là comme des Français pareils aux autres. Il s’agit en réalité d’une masse étrangère et il conviendra d’examiner les conditions de sa présence sur notre sol.» (Éric Roussel, De Gaulle, 2000). Or, à son départ du pouvoir en 1969, la population algérienne en France aura plus que doublé.
Fondé, semble-t-il, sur le souci louable d’éviter à la France une algérianisation progressive de son territoire et de ses mœurs (empêcher que « Colombey-les-Deux-Églises ne devienne Colombey-les-Deux-Mosquées »), la politique algérienne du général De Gaulle avait ainsi paradoxalement abouti à son contraire. Pourquoi ?
La réponse est dans la lettre des accords d’Évian. Et très précisément, dans celle de leurs annexes : l’article 2 des dispositions générales de la Déclaration des garanties (« Sauf décision de justice, tout Algérien muni d’une carte d’identité est libre de circuler entre l’Algérie et la France »), et l’article 7 de la Déclaration relative à la coopération économique et financière, selon lequel « les ressortissants algériens résidant en France, et notamment les travailleurs, auront les mêmes droits que les nationaux français, à l’exception des droits politiques ». Notons, pour la petite histoire, que les articles 1 et 2 du texte soumis au référendum du 8 avril 1962 se sont référés « aux déclarations gouvernementales du 19 mars 1962 », alors que seule avait été communiquée aux électeurs la Déclaration générale du 19 mars 1962, à l’exclusion des deux autres textes. « Les électeurs français ont ainsi approuvé “des déclarations” dont, pour la plupart, ils n’avaient eu aucune connaissance! » a, dès alors souligné le futur prix Nobel d’économie Maurice Allais (L’Algérie d’Évian, 1962).
Ces dispositions particulièrement généreuses d’Évian ne furent, paradoxalement, pas appliquées aux harkis – le « magma »,dans la bouche du chef de l’État, qui s’opposa à leur sauvetage, allant jusqu’à ordonner de les désarmer, d’en renvoyer manu militari, et par bateaux entiers, en Algérie, et même de punir les officiers qui avaient tout fait pour les sauver… On connaît le résultat : un bilan humain que les historiens évaluent à 70.000 morts. Il fallut attendre la note du 19 septembre 1962, de Georges Pompidou à Pierre Messmer, estimant « nécessaire le transfert en France des anciens supplétifs », pour qu’un certain nombre d’entre eux soient sauvés : environ 42.000 sur un total de 250.000.
D’autres, en revanche, allaient amplement profiter des largesses gaulliennes et continueraient à le faire : ceux que l’on n’attendait pas. En effet, les heurts violents qui opposent les nationalistes algériens au lendemain de la proclamation de l’indépendance, suivis de l’orientation communisante du pays sous la férule d’un Ben Bella s’affichant avec Fidel Castro et s’alignant de plus en plus sur l’URSS, déclenchent, au rebours du « mythe du retour » des immigrés au pays – credo de la Fédération de France du FLN –, un pic migratoire sans précédent : du 1er septembre 1962 au 11 novembre inclus, 91 744 entrées d’Algériens sont enregistrées en France. Au dernier trimestre de 1962, le nombre de ressortissants algériens aura augmenté de 10 % dans le seul département de la Seine et, à la migration temporaire, aura succédé, dans de nombreux cas, une migration définitive, les travailleurs, accompagnés de leurs familles souhaitant désormais s’établir définitivement en France.
Concrètement, la politique gaulliste refuse ainsi l’entrée en France à ceux qui ont pris les armes pour la défendre au profit de ceux qui ont été ses ennemis, mais qui se sont disputé le pouvoir lors de l’indépendance ; l’exode des pieds-noirs en cache un autre, qui va s’étaler dans le temps et atteindre des proportions considérables.
Atermoiements, concessions, démissions
Pour limiter l’afflux, Paris soumet aux autorités algériennes un projet préparé par trois ministères (Intérieur, Travail et Affaires étrangères) au terme duquel les travailleurs qui souhaitent venir en France pour s’y établir devront préalablement obtenir un contrat de travail auprès d’une des délégations de l’Office national de l’immigration (ONI) implantées en Algérie. Contrat de travail qui leur donnera le droit de recevoir, à leur arrivée, une « attestation d’établissement ».
Non seulement le gouvernement algérien rejette le projet, mais Bachir Boumaza, le ministre du Travail, entend créer un Office algérien d’émigration qui se chargera sur place du recrutement des travailleurs. Pour Paris, un tel office consacrerait un état de fait : seuls seraient envoyés en France les travailleurs dépourvus de qualifications et peu utiles à l’Algérie.
L’affaire traînant en longueur au profit de l’Algérie, l’ambassadeur Jean-Marcel Jeanneney ne cesse de pointer « l’attitude dilatoire » de Boumaza. Aussi, dans la perspective de la visite en France, fin novembre 1962, du ministre des Affaires étrangères algérien, Mohamed Khemisti, l’ambassadeur appelle-t-il le gouvernement à rechercher d’urgence une « solution ». Empêtré dans sa mauvaise conscience d’ancien colonisateur, celui-ci ne la trouvera pas.
Pompidou tente certes de réagir en confiant au Comité des affaires algériennes la mission d’élaborer rapidement une nouvelle réglementation assez coercitive puisque, pour pouvoir rentrer en France, les travailleurs algériens devraient, selon ses termes, obligatoirement être en possession soit d’une attestation justifiant qu’ils y sont domiciliés, soit d’un contrat d’embauche, soit d’un certificat de logement. « La réglementation restera lettre morte, constate le géopoliticien Ardavan Amir-Aslani. L’Algérie saura exploiter avec talent les aigreurs, les sentiments contradictoires et ambigus de l’opinion comme de la classe politique française à propos de la question algérienne. Sans compter que la France, sous l’autorité de Pompidou, vient d’amorcer un virage et d’engager un vaste programme infrastructurel, des autoroutes aux centrales nucléaires, des villes nouvelles au redéploiement de l’industrie sidérurgique. Tous ces chantiers ont un besoin urgent d’une main-d’œuvre de faible qualification. Dans ce contexte, les immigrés qui arrivent d’Algérie sont une manne inespérée pour le patronat français. Le gouvernement algérien n’ignore rien de ces données, ce qui lui confère de facto un sérieux avantage dans les négociations. »(L’Âge d’or de la diplomatie algérienne, 2015).
« En réalité, poursuit Ardavan Amir-Aslani avec une lucidité impitoyable, les relations avec Paris constituent un champ idéal d’expérimentation diplomatique : jusqu’où peut-on aller dans un bras de fer, sans jamais baisser sa garde ? C’est bien ainsi qu’il en ira, et les négociateurs algériens parviendront à faire céder leurs homologues français bien plus souvent que ceux-ci ne sauront les obliger à plier. L’âge d’or de la diplomatie algérienne a été ce savant dosage entre quelques principes idéologiques obstinément revendiqués et un pragmatisme impérieux, machiavélique ou calculé. »
De retour le 18 octobre 1962 d’un voyage à La Havane qui lui a fait un accueil triomphal, Ben Bella reçoit le 27 octobre Jeanneney venu se plaindre des atteintes multiples à la politique de coopération mise en œuvre depuis l’été. Mais il lui est répliqué que les Algériens sont en droit de faire valoir le transfert complet de l’ensemble des biens de l’État français à l’État algérien le jour de l’indépendance. Résultat : la France n’obtiendra même pas un transfert de propriété officiel de ses immeubles et, au terme de discussions vaines, l’ambassade se décidera à adopter une attitude « pragmatique » afin d’éviter un conflit ouvert.
La situation économique de l’État algérien enregistrant un déficit de l’ordre de 200 milliards d’anciens francs, Valéry Giscard d’Estaing, ministre de l’Économie et des Finances, s’emploie à réaliser la séparation des Trésors français et algérien prévue dans les accords d’Évian. Ce ne sera chose faite que le 12 novembre. Quatre longs mois après l’indépendance… Bien qu’annoncée à plusieurs reprises, la décision française provoque une vraie panique au sein du gouvernement algérien et, le 24 novembre, Ben Bella entreprend personnellement une démarche auprès de Jeanneney pour l’assurer de l’importance à ses yeux de la coopération avec Paris, mais aussi pour lui demander une quarantaine de milliards d’anciens francs pour compléter la provision de 10 milliards épuisée. Avec, bien sûr, promesse de mesures d’austérité budgétaire à la clé. Jeanneney se souvient avoir dû rappeler à son interlocuteur : « N’oubliez pas que, depuis le 6 juillet (sic), la France est indépendante de l’Algérie.» (Jean-Marcel Jeanneney, Une mémoire républicaine, 1997).
Le 16 novembre, lors de la réunion du Comité des affaires algériennes, l’ambassadeur croit devoir tirer la sonnette d’alarme : « Les autorités algériennes ont pris une série de dispositions d’une gravité croissante qui, appliquées sur le plan local par des fonctionnaires trop zélés, revêtent un caractère exorbitant et conduisent progressivement à la spoliation des biens français. »
Un coup d’État de plus au Sahel. Un coup d’État de trop ? Au moment où une junte militaire renversait le président nigérien Mohamed Bazoum le 26 juillet dernier, Emmanuel Macron se trouvait à 18 000 kilomètres de là, à Nouméa, pour clamer que « la Nouvelle-Calédonie est française ». Hasard du calendrier, le symbole n’en est pas moins éloquent. Alors que le séparatisme menace l’Océanie française, l’influence française sur le continent africain se délite. Les attitudes hostiles à la France, tandis que la France essaie tant bien que mal de maintenir ce que le journaliste Jean-Claude Guillebaud appelait jadis « les confettis de l’empire »[1], vestiges mélancoliques d’une grande fête évanouie.
Ce coup d’État – le cinquième en deux ans au Sahel – est un clou de plus dans le cercueil des ambitions françaises dans la région. Celle-ci fut plongée dans une spirale infernale à partir de l’intervention militaire de la France en Libye en 2011 et la chute du régime de Kadhafi qui s’ensuivit. Quantité d’armes de l’ex-dictateur furent pillées puis se répandirent dans les pays voisins, si bien que le chaos libyen déstabilisa bientôt l’ensemble du Sahel. À partir de 2013, la France lança une deuxième guerre, pour tenter de réparer les conséquences de la première.
La contagion putschiste s’étend au Niger
Mais l’opération Barkhane, déployée au Sahel où elle traquait les groupes armés depuis neuf ans, a créé des attentes impossibles à satisfaire. La présence française, perçue comme un résidu d’ingérence coloniale, a soulevé les opinions publiques contre elle. Certes, l’opération a éliminé 3 000 combattants djihadistes au cours des neuf dernières années. Mais les groupes armés terroristes (GAT), loin de réduire leur empreinte, ont proliféré jusqu’à essaimer dans les pays du golfe de Guinée. Leurs combattants, qui n’étaient que quelques centaines en 2013, se comptent par milliers aujourd’hui. La France a gagné toutes les batailles, mais perdu la guerre.
À la racine du rejet de la France au Sahel, il y a donc la frustration générée par l’incapacité de l’une des plus grandes armées du monde à résorber le fléau djihadiste. L’incompréhension s’est muée en suspicion et la suspicion en véritable rejet. Un terreau fertile cultivé par des opérateurs politiques locaux, qui en ont fait une rente de situation, ainsi que par des acteurs extérieurs, notamment russes.
Le Niger, un État pivot
Que reste-t-il de l’aventure sahélienne de l’armée française ? Le Niger constituait le dernier bastion démocratique et l’ultime pivot du dispositif antidjihadiste de la France. Le pays, où Mohamed Bazoum avait été élu à 55% deux ans plus tôt dans le cadre d’une alternance démocratique jugée exemplaire, affichait une certaine stabilité politique. Après avoir été chassée du Mali en 2022 et du Burkina Faso en février 2023, l’armée française avait donc partiellement réinstallé ses troupes au Niger, soit 1 500 militaires, principalement positionnés sur la base aérienne projetée (BAP) dans la périphérie est de Niamey. Mais cette présence est en suspens depuis que la junte a exigé le départ de ces militaires d’ici à début septembre.
Or les solutions de repli se réduisent. Avec le Tchad, où l’armée française reste présente (1 000 hommes), les relations bilatérales ne sont plus les mêmes depuis que Mahamat Idriss Déby a succédé à son père sans égard pour la Constitution. Au Sénégal, les récentes manifestations signalent une détérioration de la situation politique, tandis qu’en Côte d’Ivoire, qui compte 900 soldats français, la succession d’Alassane Ouattara, 81 ans, est source d’inquiétude.
Pauvreté du Niger
Le Niger est l’un des pays les plus pauvres du monde, avec 41,8 % de la population vivant dans l’extrême pauvreté en 2021, selon les Nations unies. Ce pays sahélien musulman, grand comme deux fois et demie la France et peuplé de 25 millions d’habitants, connaît également l’une des plus fortes croissances démographiques de la planète, avec une moyenne de 7 enfants par femme. La population, qui comptait quatre millions d’habitants au moment de son indépendance en 1960, pourrait atteindre les 70 millions en 2050. Quant aux forces armées nigériennes, elles sont déjà durement éprouvées par le terrorisme: au nord-ouest, dans la zone dite des « trois frontières », elles affrontent des groupes djihadistes liés à Al-Qaïda et au groupe État islamique (EI) qui sévissent aussi au Mali et au Burkina Faso. L’armée nigérienne doit également combattre Boko Haram qui sévit depuis des années à Diffa dans le sud.
Malgré ces fragilités endémiques, le Niger était devenu la pièce maîtresse de l’ancrage militaire français dans la région. Avec le coup d’État du général Abdourahamane Tiani, la France perd en outre son principal partenaire en matière de contrôle des flux migratoires au Sahel. Le pays est en effet la plaque tournante des migrants désireux de se rendre en Europe. Porte d’entrée du désert, carrefour des migrations et de toutes les contrebandes, Agadez est le point de départ des principales routes menant vers la Méditerranée, via la Libye ou l’Algérie. La crise actuelle, couplée à la dégradation sécuritaire et les conséquences économiques des sanctions, fait craindre un relâchement du contrôle des frontières, voire une vague migratoire d’ampleur.
À Niamey, les scènes ont des airs de déjà-vu. Le drapeau russe est brandi devant l’ambassade de France devenue une forteresse assiégée. « Notre politique africaine s’effondre sur nous » avertit l’ancien ambassadeur Gérard Araud[2]. Une fois de plus, le Quai d’Orsay se trouve confronté à l’épineuse, la lancinante et désormais brûlante équation africaine : la France a-t-elle toujours vocation à rester en Afrique ? Et, si oui, comment préserver son influence sur le continent tout en évitant l’écueil de l’impopularité ? Une équation à double inconnue qui, si elle n’est pas résolue, risque de faire boire à la France la coupe jusqu’à la lie. Car nul ne sait si demain le virus antifrançais ne se propagera pas au Tchad ou en Mauritanie, au Sénégal ou en Côte d’Ivoire.
La France à la croisée des chemins sahéliens
La crise au Niger révèle au grand jour la panne de la stratégie de la France au Sahel. Les vieilles idées demeurent, sans que se dessine une nouvelle politique. La rituelle promesse de la fin de la Françafrique, invoquée par Emmanuel Macron tout comme ses prédécesseurs, appelait d’autres lendemains. Le président de la République « avait cru en 2017 pouvoir passer l’ardoise magique sur la période postcoloniale en proposant à la jeunesse africaine de replier les rétroviseurs » explique le spécialiste de l’Afrique Antoine Glaser. Mais en vain : tout passe, sauf le passé. Les ingérences – réelles ou perçues – de la France attisent un ressentiment qui peut sembler paradoxal au vu de l’aide au développement considérable fournie (97 millions d’euros engagés au Niger en 2021, selon les chiffres disponibles sur le site internet de l’Agence française de développement). Paris subit aujourd’hui la double peine de son interventionnisme en Afrique : la perte de son influence économique et le développement du sentiment anti-français.
Désormais, la France tergiverse, tiraillée entre la nostalgie de ses rentes politiques d’antan et le changement d’époque qui se profile, entre la préservation de l’attribut de puissance que constituaient ses anciennes colonies et le farouche désir d’émancipation de celles-ci. Un atermoiement qu’elle paie au prix fort. La « réarticulation » de Barkhane annoncée en février 2022 n’a toujours pas été détaillée. Emmanuel Macron avait évoqué en février dernier le souhait de transformer les bases militaires françaises sur le continent en académies militaires, cogérées avec les pays d’accueil[3], mais sans donner de précisions. Le président de la République joue l’ambigüité. Il a compris la nécessité d’un changement de paradigme, mais s’est arrêté à mi-chemin. Trop vague pour être lisible, trop confuse pour être crédible, trop tiède pour être efficace, la politique africaine de la France continue de s’effilocher au gré d’événements subits.
Que faire ?
À présent, la France est devant l’urgence et l’histoire à la fois. L’heure est au choix. Le temps joue pour les putschistes, chaque jour passé légitimant un peu plus la junte au pouvoir. La France se trouve à un carrefour inconfortable de solutions toutes également mauvaises. Soit elle décide de tendre la main à la junte, ce qui semble a priori inacceptable. Soit elle décide de soutenir une éventuelle intervention militaire conduite par un groupe de pays de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao), ce qui risquerait d’enflammer la région, un désastre humanitaire dont la France serait certainement tenue pour responsable. Soit elle procède à un retrait complet de ses troupes, ce qui constituerait un aveu d’impuissance. La France est, comme les héros de tragédie classique, placée devant un dilemme inextricable. Plus pragmatiques, les États-Unis ont fini par opter pour la voie du dialogue avec les putschistes. De fait, pire que la dictature, il y a l’anarchie. Et pire que l’anarchie, il y a la guerre civile.
De plus en plus de voix s’élèvent pour demander que la France baisse le pavillon en Afrique. Après tout, l’ensemble du continent africain ne représente que 5% des échanges commerciaux avec la France ; le Sahel compte pour moins du dixième de ce total. « Puisque les Africains ne veulent pas de nous, partons ! » clament ces esprits. Pourtant, cela revient à faire fi de trois siècles d’aventures communes et d’un lien profond, survivant aux déceptions, aux espoirs et aux malentendus. En outre, l’Afrique est démographiquement le continent le plus jeune de la planète. Ses immenses ressources lui donneront un rôle crucial à moyen terme dans l’économie mondiale. Culturellement, la France y détient un avantage comparatif indéniable.
La ligne est étroite entre les nostalgies possessives, le goût des résidences exotiques, les rêves de grandeur et la tentation militaire, mais elle existe. Elle exige de consacrer davantage d’efforts diplomatiques, d’encourager vigoureusement ses entreprises, et de ne privilégier les solutions militaires que pour des missions tactiques ponctuelles, discrètes et ciblées, actionnées en strict partenariat avec les forces armées locales. Il n’est pas trop tard, mais il est plus que temps.
[1] Jean-Claude Guillebaud, Les Confettis de l’empire, Paris, Le Seuil, 1976.
[2] Gérard Araud, « Niger, Mali, Burkina Faso… Notre politique africaine s’effondre sur nous », Le Point, 1er aout 2023.
[3] Toutes les implantations – Côte d’Ivoire, Sénégal, Gabon, Tchad – sont concernées, à l’exception de la plus grande, Djibouti.
Catherine Van Offelen est Consultante en sécurité internationale, spécialiste des questions de sécurité et de terrorisme au Sahel et en Afrique de l’Ouest.
Le putsch au Niger a donné lieu à de nouvelles démonstrations antifrançaises et à un flot de commentaires à Paris. Ceux de Rémi Carayol en réponse à une interview du Figaro du 11 août sont parmi les plus révélateurs des fourvoiements français.
« Il y a dans l’armée et surtout au sein des officiers un puissant souvenir des épisodes « glorieux » de l’armée française, et qui remontent en partie à l’époque coloniale. Cette vision se transmet souvent de père en fils chez les officiers ». Pour faire bonne mesure, « parmi les sous-officiers que j’ai pu interroger beaucoup avaient l’impression d’être perdus dans cet environnement, de n’y rien comprendre ». Rémi Carayol ne nous apprend rien sur les perceptions des Africains ou sur les causes du déclin français en Afrique. En revanche, il en dit beaucoup sur ses propres préjugés.
Le cliché complotiste d’une caste d’officiers arrogants attachés de père en fils aux débris d’un ordre colonial révolu et d’une clique de sous-officier obtus, dépassés par les évènements, prêterait à rire s’il ne constituait le fond de sac de nombreux analystes français de l’Afrique. Ce sont eux qui ont mis au France au banc des accusés sur le continent. Leur incapacité à analyser l’Afrique sous le prisme des relations internationales et en dehors de leurs fantasmes idéologiques ont nourri le narratif de la milice Wagner et fait le malheur des populations.
La Françafrique est morte. Ses protagonistes ne sont plus. Les intérêts économiques entre Paris et l’ensemble de la zone du franc CFA sont devenus dérisoires et ne représentent que 0,6% du commerce extérieur français. Sur le plan militaire, les Etats de la région multiplient les partenariats qui laissent à la France une position importante mais plus exclusive.
Seulement, une certaine intelligentsia refuse de l’accepter. La Françafrique est son « ailleurs idéal »,c’est-à-dire le prolongement fantasmé de ses combats idéologiques métropolitains. Antimilitariste et paternaliste, elle y essentialise les militaires français en colonialistes impénitents, les Africains en victimes perpétuelles et elle-même en chevaleresque redresseuse de torts.
Elle ne comprend rien à l’Afrique car elle assimile ses habitants aux minorités « raciales » défavorisées des grandes métropoles américaines ou européennes, recyclant les vieilles lunes de la lutte des classes en lutte des « races ». En plaquant les catégories de son petit monde à un continent divers et complexe, elle passe à côté des grandes tectoniques à l’œuvre. Ses préjugés exaspèrent les élites africaines. Elle sert même d’idiote utile aux militaires putschistes les plus rétrogrades, aux nervis russes les plus criminels, aux agents chinois les plus cyniques dans l’exploitation des ressources naturelles locales et aux lobbyistes anglo-saxons les plus décomplexés. Les intellectuels français ont bien mérité leur place parmi les maux qui rongent l’Afrique.
Les facteurs du déclin français au Sahel ne sont pas forcément ceux que l’on met le plus communément en avant. L’impuissance de Paris à appuyer l’ordre constitutionnel des États amis, directement ou, plus subtilement, en autorisant enfin la création de sociétés militaires privées, la fait passer pour un partenaire faible et peu fiable.Le fourvoiement de sa diplomatie dans l’activisme LGBT a discrédité son combat légitime en faveur de l’égalité des droits de tous et démonétisé ses valeurs. Le spectacle de ses crises intérieures à répétition, de la crise des retraites aux émeutes urbaines en fait un contre-modèle pour des États dont le premier souci est la quête d’ordre et de stabilité. Son incapacité à agir de manière globale et à mettre en valeur ses réalisation est illustrée par la discrétion de l’Agence Française de Développement dont l’œuvre remarquable est prise pour celle d’une ONG apatride par les populations qui n’en sont donc d’aucun gré à la France qui est pourtant une des principales pourvoyeuses d’aides internationales. L’intervention catastrophique décidée par le président Sarkozy en Libye a discrédité la diplomatie française en Afrique. Enfin, Paris a mis du temps à comprendre que l’excellence opérationnelle et les coups portés à l’ennemi ne pouvaient tenir lieu de politique ; une guerre menée sans définir un état final recherché réaliste ne peut que s’éterniser jusqu’à lasser les populations.
Il est impératif de se livrer sans états d’âme à un bilan politique et stratégique de l’action de la France en Afrique mais le sujet mérite mieux que des poncifs ethnocentrés.
Raphaël CHAUVANCY est officier supérieur des Troupes de marine. Il est en charge du module « stratégies de puissance » de l’École de Guerre Économique (EGE) à Paris. Il concentre ses recherches sur les problématiques stratégiques et les nouvelles conflictualités. Il est notamment l’auteur de « Former des cadres pour la guerre économique », « Quand la France était la première puissance du monde » et, dernièrement, « Les nouveaux visages de la guerre – Comment la France doit se préparer aux conflits de demain ». Il a rejoint l’équipe de THEATRUM BELLI en avril 2021.
Dans la guerre moderne, le succès d’une opération de conquête se mesure aux grandes villes dans lesquelles on plante des drapeaux. Or, qu’il s’agisse de l’offensive d’hiver russe ou de l’offensive d’été ukrainienne, nul nom de ville n’est apparu dans le paysage stratégique depuis la libération de Kherson en novembre dernier à l’exception de Bakhmut, une ville de la taille d’Asnières-sur-Seine prise après dix mois de lutte. On ne parle plus en réalité que de villages, voire de lieux-dits ou de points hauts, en considérant que leur prise ou leur défense constitue des victoires. À l’horizon microtactique, celui des hommes sous le feu aux émotions exacerbées par la présence de la mort, cela est vrai. Une rue défendue pendant des jours peut y constituer l’évènement d’une vie. À l’échelon stratégique, celui des nations en guerre, un village ne peut pas en revanche être considéré en soi comme une victoire.
Bras de fer
On peut donc se féliciter de la prise par les Ukrainiens du village d’Urozhaine dans le secteur de Velika Novosilka ainsi que sans doute de celle prochaine de Robotyne dans le secteur d’Orikhiv, mais ce ne sont toujours pas des victoires stratégiques. Les forces ukrainiennes sont toujours dans la zone de couverture d’un dispositif de défense russe qui reste solide. On reste donc toujours très en dessous de la norme de 50 km2/jour qui, assez grossièrement, indique si on est en train de réussir ou non l’opération offensive selon le critère terrain. Ajoutons que dans les opérations ukrainiennes périphériques : l’encerclement de Bakhmut, la guérilla dans la région de Belgorod ou les coups de main sur la rive est du Dniepr dans la région de Kherson, les choses évoluent également peu. La progression autour de Bakhmut semble même arrêtée par la défense russe sur place, mais aussi peut-être par la nécessité ukrainienne de renforcer la zone de Koupiansk à Kerminna où les 6e, 20e et 41e armées russes, renforcées du 2e corps d’armée LNR, exercent une forte pression avec même une petite progression en direction de Koupiansk. Dans les faits, le transfert de forces du secteur de Bakhmut vers les secteurs menacés plus au nord semble être le seul vrai résultat obtenu par l’opération de revers russe. Comme on ne voit pas comment l’armée russe serait montée en gamme d’un coup, on ne voit pas non plus comment elle obtiendrait maintenant ce grand succès offensif qui lui échappe depuis juillet 2022.
On reste donc sur un bras de fer où les mains des deux adversaires bougent peu, mais ce qui importe dans un bras de fer n’est pas visible. À ce stade, l’hypothèse optimiste pour les Ukrainiens est que les muscles russes perdent leur force plus vite que les leurs et les choses basculent d’un coup. Or, les chiffres de pertes matérielles constatées de manière neutre (Oryx et War Spotter) ne donnent toujours pas une image claire d’un camp qui l’importerait nettement selon le critère des pertes.
Premier combat, celui des unités de mêlée : du 7 juin au 15 août, on constate que les Russes ont eu 10 véhicules de combat majeurs (tanks + AFC + IFV + ACP) russes perdus ou endommagés chaque jour, contre 4 à 5 pour les Ukrainiens. Ce qu’il faut retenir c’est que les Ukrainiens perdent chaque jour l’équivalent d’un bataillon de mêlée (chars de bataille-infanterie) sur les 400 dont ils disposent pour conquérir 7 km2. Les Russes perdent sans doute également un bataillon chaque jour mais plus gros que celui des Ukrainiens. La tendance depuis deux semaines est plus favorable aux Ukrainiens, mais sans que cela puisse être considéré comme un écart décisif.
Deuxième combat, celui de la puissance de feu : avec 231 pièces russes détruites ou endommagées, on est dans un rapport de 2,3 pièces par jour depuis le 8 mai, en baisse donc depuis le pointage il y a deux semaines (2,6), pour 0,7 pièce ukrainienne. La bataille de la contre-batterie semble nettement à l’avantage des Ukrainiens et plutôt plus qu’il y a deux semaines, mais l’intensité des feux russes semble finalement peu affectée selon le site Lookerstudio, très favorable aux Ukrainiens, puisque le nombre moyen de tirs quotidiens ne diminue pas, au moins dans la catégorie des lance-roquettes multiples. Il en est de même pour les frappes aériennes russes et les attaques d’hélicoptères, toujours aussi redoutables.
En dehors des quelques images spectaculaires de frappes dans la profondeur, qui perturbent incontestablement les réseaux logistiques (carburant et obus) et les réseaux de commandement, il n’y a pas d’indice flagrant d’une diminution rapide de la puissance de feu russe. L’introduction d’obus à sous-munitions américains, déjà utilisés semble-t-il, pour la prise d’Urozhaine par les brigades d’infanterie de marine ukrainiennes, peut peut-être changer un peu la donne s’ils arrivent en masse, mais il en est de même si les Russes parviennent à compenser la « famine d’obus » par des aides extérieures.
Depuis février 2022, les opérations offensives d’un camp ou de l’autre n’ont jamais duré plus de quatre mois, et en étant larges, du fait de l’usure des hommes, des machines et des ressources logistiques, mais aussi de la météo et surtout de la réaction de l’ennemi en défense. On peut grossièrement estimer qu’il reste un mois et demi pour que l’hypothèse du bras de fer gagnant, ou de la « percée de la digue » selon l’expression de Guillaume Ancel, se réalise. Plus le temps passe et plus sa probabilité d’occurrence au profit de l’hypothèse du bras de fer diminue.
Ajoutons que plus le temps passe et plus l’ampleur de la victoire éventuelle après une percée ou une pression forte sera également faible. Avant l’opération offensive ukrainienne, on évoquait Mélitopol ou Berdiansk comme objectifs dont l’atteinte pourrait être considérée comme des victoires stratégiques. Plus le temps passe, et plus on a tendance à considérer la prise de Tokmak sur l’axe d’Orikhiv ou celle de Bilmak sur l’axe de Veliky Novosilky comme des victoires de substitution, avant l’épuisement de l’opération. Mais même ainsi, et en considérant la possibilité éventuelle de relancer une nouvelle opération à l’automne-hiver, on serait encore très loin de l’objectif de libération totale du territoire ukrainien.
Et après
Si l’hypothèse du bras de fer permanent se confirme, c’est-à-dire qu’il s’avère impossible avec les moyens disponibles de bouger significativement le front, alors il faudra admettre que perdre un bataillon pour libérer 7 km2 n’est pas viable. On n’est pas obligé d’attaquer partout et tout le temps, si cela ne sert pas à grand-chose pour très cher. Le général Pétain a pris le commandement des forces françaises en mai 1917 après l’échec de la grande offensive organisée par Nivelle contre la ligne Hindenburg. Son premier réflexe a été de tout arrêter et d’édicter une série de directives non plus pour organiser une nième grande percée décisive, mais pour transformer l’armée française afin qu’elle puisse enfin gagner la guerre, non pas dans l’année comme tout le monde pressait les chefs militaires jusque-là, mais un an voire deux plus tard. Sa Directive n°1, qui exprimait sa vision générale, a été résumée par la formule « J’attends les Américains et les chars ». Ce n’était pas évident tant la perspective d’avoir à mener une guerre longue pouvait effrayer une nation en souffrance depuis des années et une armée dont la moitié des divisions venait de se mettre en grève, mais il n’y avait pas d’autre solution et cela s’est avéré gagnant.
On suppose que le comité de guerre ukrainien a déjà sa Directive n°1 en cas d’échec de l’offensive actuelle. Il s’agirait de remplacer un temps les opérations offensives par une posture défensive générale et des « coups » afin de continuer à avoir des victoires afin de maintenir le moral des troupes, de la nation et des soutiens extérieurs tout en affaiblissant celui des Russes, avec toujours le secret espoir que ces coups peuvent par cumul faire chuter le régime russe. En 1917, Pétain a organisé ainsi des victoires « à coup sûr » en réunissant des moyens de feux écrasants sur des objectifs limités à Verdun en août et à la Malmaison en octobre et pour le reste a organisé une grande guerre de « commandos » le long du front.
La France y a peu participé mais Britanniques et Allemands se sont aussi engagés à l’époque dans la bataille des espaces communs afin de frapper directement les forces économiques et morales de la nation, avec les raids de bombardiers, de zeppelins ou de pièces d’artillerie géante sur les capitales ou les centres industriels, ou encore par les blocus maritimes. Dans la guerre actuelle, les raids aériens de machines inanimés, missiles, roquettes et drones, ont encore de beaux jours devant eux. On y constate même un équilibre croissant qui se forme, les Russes ne tirant plus que ce qu’ils produisent en missiles de 1ère catégorie et complétant avec du tout-venant, et les Ukrainiens développant leur propre force de frappe à longue portée. Tout cela n’a pas la masse critique pour obtenir des effets stratégiques par les dégâts causés – il faudrait que les avions de combat puissent être engagés pour cela – mais maintient les esprits, y compris les nôtres, dans la guerre. Il en est sensiblement de même sur les eaux où missiles et drones navals dominent pour l’instant. Il s’y trouve encore beaucoup de coups à donner et de raids amphibies à réaliser. Peut-être verra-t-on aussi les cyberbatailles qui sont plutôt absentes depuis les premiers jours du conflit et à coup sûr, les trolls s’efforceront de convaincre les opinions occidentales qu’il faut cesser d’aider l’Ukraine pour X raisons, la plus hypocrite étant celle de la « paix à tout prix ».
Et derrière cette agitation, il faudra travailler et innover plus que l’ennemi. Dans les six derniers mois de 1917 l’industrie française enfin organisée en « économie de guerre » a produit autant d’équipement militaire que depuis le début de la guerre. L’armée française, qui subit le moins de pertes de toute la guerre en 1917, en profite pour se transformer en armée motorisée, la première du monde. C’est cette mobilité qui a permis ensuite de faire face aux offensives allemandes du printemps 1918 puis de prendre l’initiative à partir de l’été. Je ne sais pas trop en quoi l’armée ukrainienne se transformera, mais il faudra qu’elle le fasse, pour multiplier par trois ou quatre sa puissance de feu opérationnelle et tactique et ses techniques d’assaut. À l’instar de l’opération Tempête en Croatie en août 1995, il sera alors possible, et seulement à ce moment-là, de reprendre soudainement l’offensive et de libérer tout le territoire ukrainien. Vladimir Poutine et ses fidèles tentent de faire croire que le temps joue pour eux, rien n’est plus faux. L’Ukraine et ses alliés Est européens forment la zone du monde qui s’arme et se transforme militairement le plus vite. Quand on se croit une puissance et que l’on veut participer aux affaires du monde comme la France, c’est sans doute là qu’il faut être.
À la veille des grandes tragédies de son histoire, le peuple français a souvent cru à tort en sa bonne étoile.
En séjour dans la petite station thermale autrichienne de Bad Ischl, j’ai eu l’occasion de visiter la Kaiservilla, cette ancienne résidence d’été du couple impérial formé par François-Joseph et son épouse Elisabeth, ladite « Sissi ». C’est dans ce cadre bucolique et enchanteur que l’empereur, ayant appris l’assassinat à Sarajevo de son neveu l’archiduc François-Ferdinand, héritier de l’empire austro-hongrois, rédigea entre deux parties de chasse, avec nonchalance et même avec une certaine délectation, le 28 juillet 1914, sa déclaration de guerre à la Serbie qu’il intitula « À mes peuples ». Il fit expédier la fatidique missive du pittoresque bureau de poste de la ville, toujours visible de nos jours, déclenchant ainsi, par le jeu mortifère des alliances (Triple-Alliance, Triple-Entente) et sans en avoir mesuré les conséquences, la première apocalypse du vingtième siècle, impliquant plus de 70 pays belligérants.
Comme des somnambules au bord d’un précipice
Cette année-là, à l’instar des autres peuples européens, les Français, comme l’a souligné l’historien Rémy Cazals, « sont persuadés que tout va se régler dans les Balkans, que tous ces monarques européens apparentés finiront par s’entendre et que nous ne sommes pas menacés. Bien sûr, la relation avec l’Allemagne reste conflictuelle. Mais on fait confiance aux diplomates »[1]. 1er août 1914, l’ordre de mobilisation générale est pour la première fois décrété en France. La Première Guerre mondiale se soldera, pour la seule France, par un bilan de 1,4 million de soldats morts, plus de 4 millions de soldats blessés et 300 000 morts au sein de la population civile. Au total, le conflit fera 18,6 millions de morts[2] !
Une génération après la Grande Guerre, en août 1938, 80% des Français pensent que l’entente franco-anglaise va maintenir la paix en Europe, selon un sondage réalisé à l’époque par l’Institut français d’opinion publique (IFOP)[3]. En avril 1939, près de la moitié de la population croit encore à la paix en dépit de la succession inquiétante de graves crises internationales et de la montée des totalitarismes. Au printemps 1939, comme si de rien n’était, les préparatifs vont bon train pour la première édition du Festival du Film de Cannes prévue en septembre 1939 et, au lendemain de la signature du pacte germano-soviétique du 23 août 1939, les Français se passionnent plus que jamais pour l’étape bretonne du Tour de France[4] ! En septembre 1939, cinq millions d’entre eux seront mobilisés. 567 600 Français périront.
En octobre 1940, alors que plus de 3000 soldats français sont déjà tombés au combat pendant la « Drôle de guerre » (3 septembre 1939-10 mai 1940), la population croit encore qu’elle pourra être épargnée grâce au double jeu de Pétain avec les Allemands lors de l’entrevue de Montoire, qui pose les bases de la collaboration après l’armistice du 22 juin 1940. Le peuple de France, désormais placé sous la férule de l’occupant allemand, s’illusionne sur l’avenir de la « zone libre ». Il n’a pas anticipé l’invasion allemande au sud de la ligne de démarcation le 11 novembre 1942 (à la suite du débarquement allié en Afrique du Nord), et le lot d’atrocités supplémentaires qui va en découler.
Au terme de ce déchaînement de forces infernales, le pays sortira non seulement exsangue de la Deuxième Guerre mondiale, le conflit le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité, mais sa réputation se trouvera durablement entachée par l’expérience de la collaboration et de la déportation massive des Juifs vers les camps de la mort. Et ce, en dépit du martyre de la Résistance et du comportement héroïque du général de Gaulle et de ses camarades – « les clochards de la gloire », selon l’expression du combattant de la France libre, Alexis Le Gall (1922-2019), dont l’obsession fut, à compter de juin 1940, d’effacer l’humiliation de la défaite[5].
Les grandes illusions de l’après guerre froide
C’est pourtant encore avec ce même optimisme à toute épreuve que les Français aborderont le début de la Guerre froide, une période marquée par le spectre de l’apocalypse nucléaire. L’effondrement de l’Union soviétique les poussera à réclamer les « dividendes de la paix » et à entamer le XXIe siècle gonflés d’espoir.Le rêve d’une mondialisation heureuse mis en avant par ses élites dirigeantes, les progrès technologiques incontestables, les sirènes de l’intégration européenne, le confort ramollissant de l’américanisation de leur mode de vie, les a progressivement conduits à écarter la guerre du champ des possibles. Et comme ne cessent de le faire remarquer les tenants de la droite souverainiste (Nicolas Dupont-Aignant, Florian Philippot, François Asselineau), les Français ont, sans même s’en apercevoir, remis leur pouvoir de décision et la souveraineté de leur État-nation millénaire entre les mains d’instances supranationales dirigées par des personnalités non-élues.
Pourtant, depuis 1991, les conflits s’enchaînent : Bosnie, Kosovo, Afghanistan, Irak, Syrie, Libye, Ukraine, alimentant une crise migratoire aiguë qui déstabilise les Européens. L’irrésistible montée de l’islamisme, la succession d’attentats terroristes sanglants, l’extension des violences urbaines, l’enracinement des squatters, l’obscène prospérité des réseaux criminels, l’impunité des bandes de pillards et des émeutiers, ne les incite toujours pas à se départir d’un certain optimisme.
Le spectre de la mobilisation générale
Le scénario d’une mobilisation générale de la population française pour aller combattre un nouvel ennemi sur le front de l’Est devrait cependant nous interroger. Comme le pressentait en 2022 Henri Guaino, »les Français s’acheminent lentement vers la guerre comme des somnambules »[6]. Dominique de Villepin s’est montré lui aussi inquiet vis-à-vis de cette folle escalade [7].
L’escalade en Ukraine n’a en effet jamais cessé de s’emballer. Les décisions prises au dernier sommet de l’OTAN à Vilnius des 11 et 12 juillet 2023 semblent verrouiller toute possibilité de négociation de paix. Lors de ce sommet, le président polonais a évoqué ouvertement la possibilité d’une entrée en guerre contre la Russie. Le président français a, quant à lui, annoncé la livraison de missiles à longue portée à l’Ukraine permettant des frappes dans la profondeur et la possibilité de toucher le territoire russe. Cette annonce a provoqué une réaction lourde de menaces de la part de la Russie, d’autant plus que la France s’est jointe aux États baltes et à la Pologne en faveur d’une adhésion rapide de l’Ukraine à l’OTAN. En vertu de l’article 5 de l’Alliance atlantique, une telle adhésion pourrait inévitablement entraîner la France et les autres Alliés dans la guerre. L’Administration Biden, pour sa part, vient d’annoncer une nouvelle aide militaire, qui s’ajoute aux milliards de dollars d’aide déjà versés à l’Ukraine depuis 2022.
La préparation des esprits à une guerre longue et de haute intensité
Les Français ont été rassurés en 1996 par la suspension du service militaire et par la professionnalisation des armées, ce qui écartait a priori le rappel sous les drapeaux des anciens conscrits en cas de guerre. Un dispositif de rappel des réservistes a été prévu en soutien des militaires d’active. Viendraient donc en premier tableau, la réserve opérationnelle militaire, la réserve civile de la Police nationale, la réserve sanitaire, la réserve civile pénitentiaire et la réserve de Sécurité civile. Le problème tient au faible nombre de ces effectifs, car, selon le colonel Jean de Monicault : « Pour les armées, c’est environ 140 000 personnes qui sont théoriquement mobilisables, dont 40 000 volontaires de la réserve opérationnelle de 1er niveau. Mais aucun exercice n’a jamais permis de valider ce potentiel. On est donc loin de la mobilisation de 5 millions de citoyens dans la France de 1939, qui était pourtant bien moins peuplée que celle d’aujourd’hui » [8].
Pour rappel, dans un tel cas de figure, les articles L2141-2 et -3 du code de la défense indiquent que la mise en garde et la mobilisation générale de la population sont décidées par décrets pris en Conseil des ministres. Ces décrets ouvrent notamment au Gouvernement « le droit de requérir les personnes, les biens et les services » en cas de menace majeure pour le pays[9]. La loi de programmation militaire (LPM) a été définitivement adoptée le 13 juillet 2023 par le parlement[10]. Son objectif est de « bâtir l’avenir des armées françaises dans un environnement stratégique de plus en plus menaçant, comme illustré par la guerre en Ukraine »[11]. 413 milliards d’euros sont ainsi prévus pour le ministère des Armées sur la période 2024-2030.
Cette LPM prévoit l’extension des réquisitions, tandis que l’âge des réservistes a été repoussé d’une dizaine d’années et pourrait s’étendre désormais jusqu’à 72 ans pour certaines spécialités. Les effectifs de la réserve vont être multipliés par deux. Le service national universel va être renforcé. Aux États-Unis, l’Administration Biden a d’ores et déjà décidé d’envoyer 3000 réservistes en renfort sur le flanc Est de l’OTAN en Europe dans le cadre l’opération Atlantic Resolve. Le candidat démocrate à la présidentielle Robert Kennedy Junior a indiqué que cette décision visait à préparer les forces armées américaines à une intervention terrestre contre la Russie. Le sénateur républicain Ted Cruz, quant à lui, s’est dit particulièrement inquiet de la tournure qu’était en train de prendre l’escalade en Ukraine[12].
En conclusion, il serait salutaire que, dans un éclair de lucidité, les Français daignent en cette période-charnière où l’Histoire peut rapidement basculer, s’interroger individuellement et sans détours sur l’avenir de leur pays et sur leur propre sort. En ces temps troubles, il paraît désormais évident qu’ils ne peuvent plus se permettre de se reposer complètement sur leurs élites dirigeantes, dont le rôle dans l’Histoire pourrait en quelque sorte se révéler un jour semblable à celui de l’empereur François-Joseph.
*Spécialiste des mondes russe et turc, docteure ès lettres de l’université de Paris IV-Sorbonne et diplômée de Boston University en relations internationales et études stratégiques. Éditorialiste à l’Institut FMES (Toulon). Auteure de plusieurs ouvrages de géostratégie. Auditrice de l’IHEDN.
La construction de l’appropriation de l’esprit de défense par la société civile est un processus continu qui nécessite une volonté politique, une écoute active et une ouverture au dialogue. Elle ne peut se décréter. Elle se construit dès le temps de l’école.
Avant toute chose, il convient d’écouter les préoccupations de la société civile et de bâtir ensuite des politiques à long terme et non d’inventer des recettes aux relents électoralistes. Acteurs de terrain que nous sommes, nous les associations patriotiques, pouvons chacun selon nos missions et nos moyens, nous inspirer du plan d’action ci-dessous et nous préparer à :
Communiquer de façon transparente : il est essentiel de communiquer de manière transparente avec la société civile pour expliquer les enjeux et les raisons qui justifient l’esprit de défense qui n’est pas l’apanage des militaires.
Organiser des séances d’information, des conférences et des débats ouverts pour sensibiliser les citoyens aux questions de défense et pour répondre à leurs questions et préoccupations.
Éduquer et sensibiliser : mettre en place des programmes d’éducation et de sensibilisation qui permettent aux citoyens de comprendre l’importance de la défense nationale et de l’esprit de défense. Cela peut inclure des cours, des ateliers, des simulations et des activités interactives.
Impliquer la société civile : encourager la participation active de la société civile dans les décisions liées à la défense. Organiser des consultations publiques, des groupes de discussion et des forums où les citoyens peuvent exprimer leurs opinions et contribuer aux politiques de défense. Impliquer également les médias, les ONG et les organisations locales pour promouvoir un dialogue ouvert.
Rendre la défense pertinente : mettre en évidence le lien entre la défense et les préoccupations quotidiennes des citoyens. Montrer comment la sécurité nationale est liée à la stabilité économique, à la protection des droits et à la préservation de la paix. Faites comprendre que l’esprit de défense est une responsabilité partagée qui profite à tous.
Établir des partenariats : collaborer avec des organisations de la société civile, des universités, des entreprises et d’autres acteurs locaux pour développer des initiatives communes axées sur la défense. Cela renforcera les liens entre les forces armées et la société civile, favorisant ainsi une meilleure compréhension et acceptation mutuelle.
Valoriser les anciens combattants : honorer et valoriser les anciens combattants pour leurs services rendus à la nation. Mettre en avant leurs histoires et leurs contributions, ce qui aidera à créer un lien émotionnel entre la société civile et les forces de défense.
Utiliser les médias et les réseaux sociaux : les médias et les réseaux sociaux sont des outils puissants pour atteindre un large public. Utilisez-les pour partager des informations sur la défense, pour promouvoir des initiatives et pour susciter des discussions constructives. Créer des contenus attrayants et engageants pour susciter l’intérêt et la participation.
Renforcer la confiance : développez des politiques et des mécanismes de responsabilisation pour renforcer la confiance entre les forces de défense et la société civile. Montrez que les décisions sont prises de manière éthique et transparente, et que les intérêts de la nation et de ses citoyens sont pris en compte.
En initiant une démarche structurée telle que celle proposée ci-dessus, nous saurons faire adhérer petit à petit jeunes et moins jeunes pour qui les mots « Nation, Patrie, Engagement, Servir » n’ont pas ou peu de sens.
En encourageant nos interlocuteurs à persévérer dans la recherche d’une réponse à la question « que puis-je apporter à mon pays ? », nous pourrons contribuer à la construction de la cohésion nationale qui nous fait tant défaut aujourd’hui.
Enfin et surtout, progressivement, communauté militaire et société civile découvriront à leur grande surprise que la « défense des valeurs », dont « l’esprit de défense » est l’illustration, fait partie du patrimoine de chaque français et non le privilège du seul ministère des armées.
Professeur agrégé, docteur habilité en Histoire des relations internationales et stratégiques contemporaine, président de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS), François Géré étudie depuis 1985 les opérations psychologiques (propagande, désinformation). Il a publié une vingtaine d’ouvrages, notamment aux éditions Economica La guerre psychologique (1995), La guerre totale (2001), La pensée stratégique française contemporaine (2017). Membre du Conseil scientifique qui soutient le Diploweb.com
L’information à l’heure d’Internet ouvre de nouvelles possibilités, y compris de manipulation. Il importe de saisir comment les progrès techniques ont renforcé la place de l’information dans notre quotidien et ses enjeux, désinformation comprise. Dans le contexte des élections à venir, tous les citoyens attachés à la démocratie y trouveront matière à réflexion. Porter un regard critique sur les sources et mode de communication est probablement le thème le plus exigeant du programme de spécialité HGGSP de la classe de Première. C’est pourquoi le Diploweb.com donne la parole à un expert à même d’éclairer les enseignants… et leurs élèves. François Géré a signé « Sous l’empire de la désinformation. La parole masquée », Paris, Economica. Propos recueillis par Pierre Verluise, Fondateur du Diploweb.com.
P. Verluise (P. V) : Comment évaluer le rôle d’Internet dans la mondialisation et l’individualisation de l’information ?
En plein développement, l’âge informationnel se caractérise par une double transformation simultanée et étroitement interactive : l’une, la panmédiatisation, est d’ordre psycho-biologique, l’autre, le multimédia, relève de la technique et de l’économie.
La panmédiatisation
Elle questionne les mutations induites par l’avènement de l’âge informationnel sur l’esprit et le corps humain. En quoi, comment et jusqu’à quel point changeons nous ? En effet, la multiplicité des médias disponibles crée un environnement nouveau qui affecte le sujet humain : le rapport au réel ainsi qu’à son apparence, le rapport au temps et enfin, le rapport à soi et à l’autre. Jusqu’à quel point l’attraction grandissante du monde virtuel influe-t-elle sur la psychè, les comportements l’éducation et l’acquisition du savoir ?
La fabrication d’une nouvelle temporalité permet de disposer d’une chronologie décalée et flexible. Entre l’enregistrement et la consultation d’une information s’intercale un temps différé. Grâce à la « retransmission », au podcast par exemple, l’homme peut croire ou espérer maîtriser la gestion de son temps. En est-il modifié et dans quelle mesure ?
Simultanément, des prothèses s’accolent à son corps, se branchent sur ses sens et vont même jusqu’à le pénétrer. Elle comporte des incidences psychologiques sur la nature de l’ego. Faut-il parler de narcissisme exacerbé par un nouvel avatar, le « blog » ? S’il sort de la massification médiatique, l’être humain est-il rendu à sa liberté intellectuelle ? N’est-ce pas, à l’inverse, l’occasion de s’insérer dans des réseaux nouveaux, tout aussi aliénants ? On constate le renforcement de l’appartenance et parfois de la dépendance à l’égard d’un groupe, fondé sur des croyances, des superstitions, des particularismes, régionalismes et autres communautarismes.
L’essor d’un bien de consommation mondial : le multi-média
Une telle transformation ne pourrait s’incarner et développer ses effets sans le concours d’outils techniques, de vecteurs, toujours plus nombreux, divers, séduisants et performants.
L’emploi de ce terme « médias » tend à devenir obsolète en raison de l’extrême hétérogénéité technique et géographique de ce qu’il recouvre. Presse écrite, radio, télévision, cassette audio, cassette-vidéo, photos numériques, caméra embarquée, fichier MP3, Internet produisent chacun des effets propres et font l’objet d’utilisations très différentes selon les pays, les cultures, les classes sociales et les buts poursuivis par les organisations politico-idéologiques.
Ce double phénomène est créateur d’un homme différent non pas au sens génétique du terme mais au niveau sensoriel de son appareil perceptif. Quelles en sont exactement les composantes ? Et les incidences prévisibles dans chacun des moments de l’existence des individus et des sociétés, notamment en ce qui touche à l’affrontement, au rapport entre la paix et la guerre ? Un individu mieux informé, plus confiant en soi, serait-il moins agressif ? Ou bien largement désinformé, plus facilement manipulable, devient-il potentiellement plus incertain, imprévisible et dangereux ? Le développement à grande vitesse des plates-formes et des vecteurs de communication loin d’apporter des réponses satisfaisantes relance le questionnement en créant des problèmes supplémentaires.
François Géré
Professeur agrégé, docteur habilité en Histoire des relations internationales et stratégiques contemporaine, président de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS). Crédit photo : Diploweb.com
Herbert/Diploweb.com
P. V. : Quel est le rôle spécifique d’Internet dans l’accompagnement de ces mutations ?
F. G. : Voici déjà longtemps, dans les années 1970, les grands laboratoires de recherche scientifique comme le MIT de Boston, la DARPA du Pentagone ainsi que le CERN de Genève ont recherché des moyens de communication nouveaux correspondant aux possibilités offertes par le développement rapide de l’électro-informatique. La création d’Internet a mis à disposition d’un nombre croissant d’utilisateurs un nouveau vecteur qui, depuis ses origines, s’est voulu une avancée de la libre parole et de la transmission de la connaissance à travers le monde. Ainsi en revient-on à un principe fondamental : un vecteur n’est ni bon ni méchant, tout dépend des finalités qui président à son usage. Néanmoins dans l’âge de l’information Internet, de par ses propriétés remarquables, constitue une « révolution dans la révolution ». La souplesse et la facilité d’emploi, la rapidité de la communication, la formation d’une toile de dimension mondiale (world wide web) en font un outil exceptionnel de propagande et de possible désinformation. Qui pouvait rêver d’un aussi puissant moyen de propagation de rumeurs et de critiques fondées ou non ?
P. V. : En quoi la communication est-elle affectée par Internet ?
F. G : L’irruption rapide d’Internet, son ampleur, sa diversité créent, au regard de l’information une tendance de fond : la « réindividualisation » (réappropriation individuelle) et la « démassification ». Elle va dans le sens du « panmédiatisme » mais aussi de la possible réappropriation par l’individu de l’information par le biais d’une sélection critique, celle de ses goûts (on peut les conditionner) mais aussi celle de ses intérêts, plus difficiles à cerner de l’extérieur. Internet parachève le phénomène déjà perceptible de sortie des médias de masse vers l’information individualisée, ciblée, productrice de rassemblements d’informés ou d’informés qui se fédèrent librement.
Cela affecte notre vie quotidienne à savoir la manière dont nous travaillons, dont nous consommons, dont nous interagissons. Cela touche également les producteurs et les contrôleurs traditionnels de l’information tels que l’Etat, les grands groupes financiers, mais aussi les nouveaux producteurs d’information à savoir les organisations non gouvernementales humanitaires mais parfois radicales et violentes. Reste à savoir qui, de tous ces acteurs, tire le meilleur parti de cette décentralisation portée par une mutation du rapport au temps et à l’espace.
Internet est devenu un outil économique et financier à travers lequel circulent des milliards de dollars. C’est donc un moyen de spéculation et bien évidemment de manœuvres de désinformation économique. C’est aussi une forme de dépendance considérable des individus dans leur vie privée, dans leur existence professionnelle. Internet n’est pas encore à la disposition de tout le monde : de fortes disparités géographiques et sociales persistent. Les plus défavorisés pourraient se trouver écartés de cette chance et retomber dans la misère particulière des laissés pour compte de l’âge de l’information.
Mais c’est aussi un théâtre d’affrontement : un espace où l’on espère gagner et risque de perdre et pas seulement de l’argent. Est mise en jeu l’influence sur l’état des cœurs et des esprits qui affecteront les comportements et induiront des pressions sur l’autorité politique, donc sur la décision finale.
On comprend le désarroi des appareils d’Etat, des organisations lourdes et des bureaucraties ankylosées face à ce déferlement d’inconvénients pour leur discours officiel mais aussi d’opportunités qu’ils savent encore mal exploiter. Ce n’est certes pas un hasard si Internet a été immédiatement utilisé par les organisations non gouvernementales, humanitaires ou violentes, afin de diffuser leurs messages. L’utilisation d’Internet est presqu’immédiatement familière aux organisations militantes –indépendamment de leurs objectifs- car elle correspond aux techniques de la guérilla : concentration soudaine, surprise, action, disparition, réapparition, changement de terrain (de thèmes). Internet permet de créer des forums temporaires qui font leur œuvre dans les esprits avant même qu’il soit possible de vérifier la véracité de l’information. Les journalistes sont également pris de vitesse et doivent suivre, n’arrivant que trop tard pour attester de l’existence du fait ou constater son caractère fictif.
Sur les forums, à travers les « chats », dans les commentaires sur les « blogs » se livre une étrange bataille, nouvelle en ses formes bien que traditionnelle en sa nature. La nouveauté profonde tient à ce que le traditionnel s’insère dans un environnement différent qui valorise et amplifie cette intervention. Hier, propagande et contre propagande se développaient en « contre » mais en parallèle, s’interpellant sans se rencontrer directement. Caricaturons : s’il y avait rencontre entre distributeurs de tracts ou colleurs d’affiches, les adversaires passaient directement au pugilat. Aujourd’hui, Internet forme un théâtre d’affrontement virtuel dont l’issue immatérielle détermine le moral des combattants dans les espaces de guerre directe de plus en plus rares et dans les zones grises de violence recourant aux modes d’action dégradés mais bien réels et très opératoires que constituent le terrorisme et la guérilla.
On peut sur de nombreux terrains et dans bien des circonstances très différentes multiplier les exemples qui permettent de constater combien le préjugé de départ pèse sur la capacité à accepter ou refuser l’information et la désinformation. En 2007, durant deux jours, l’économie estonienne fut paralysée par une attaque massive sur Internet qui satura l’ensemble du réseau, rendant impossible toute transaction. Suivit une campagne d’information désinformation pour établir d’où provenait l’agression, le gouvernement estonien accusant la Russie qui bien évidemment répliqua en retournant ces accusations comme un regain de provocation de la part de Tallin dans un contexte diplomatique fort tendu.
MM. Ben Laden et Zawahiri diffusent leurs messages via Internet, même s’ils ne négligent pas le transfert de la bonne vieille bande vidéo (voici encore une vérification de l’axiome : un medium n’en supprime jamais un autre).
Depuis 2008 l’Afghanistan voit se développer sur Internet une guerre de l’information-communication. Les Talibans sont capables de déverser un flot d’informations tantôt exactes, tantôt absolument fausses, essentiellement dirigées vers les pays de l’OTAN mieux dotés en Internet que les guerriers du Waziristan. Il suffit d’implanter le germe de la discorde auprès d’internautes de pays où l’on doute sérieusement de la nécessité de cette intervention militaire.
Mais il existe aussi d’innombrables rumeurs sur l’espionnage de la « toile » par le Pentagone, par le réseau Echelon, par tous les services secrets. En 1998, Bill Gates fut accusé de collusion avec la National Security Agency (NSA), responsable de toutes les écoutes électroniques, tout simplement parce que les logiciels édités par Microsoft sont vendus à des utilisateurs qui ignorent les conditions de fabrication du produit alors que les services américains en auraient été informés. Un monopole s’est constitué grâce au contrôle des noms de domaines (DNS) par une sorte d’annuaire qui enregistre les identités des accédants.
Finalement les seuls à avoir osé défier le monopole américain sur l’Internet sont les Chinois en s’affranchissant du DNS américain. Pékin a créé à grands frais un système à deux étages qui permet l’accès dans la représentation par idéogrammes mais qui contrôle l’accès et institue de ce fait une remarquable censure selon que l’internaute est privé des informations qui circulent en dehors du système de reconnaissance des identités. C’est aussi une forme de repérage des tentatives pour tourner le système. Cet ensemble de dispositions porte le nom de « bouclier doré ».
P. V. : Quel rôle jouent les réseaux sociaux ?
F. G : Désormais incontournables, ils ont démultiplié la quantité de communication au détriment de la qualité de l’information. La quantité de messages s’en est trouvée augmentée à l’échelle de l’humanité en fonction de la vitesse de l’émission-réception. Or, quels que soient les immenses bienfaits économiques et culturels de ce saut quantitatif, les effets négatifs sont apparus, qui contribuent à tempérer sérieusement l’optimisme.
En pensant pouvoir s’affranchir des médias de masse, notamment de la télévision, qui imposaient l‘information, on a voulu et espéré créer, chacun pour soi, et avec son réseau particulier de correspondants familiers, une information autonome, fiable et satisfaisante. Or les réseaux sociaux ont démultiplié la quantité de communication au détriment de la qualité de l’information. Tout en créant l’illusion de la liberté individuelle, en flattant l’ego (à cet égard, le selfie constitue un avatar caricatural de cette involution), ils ont provoqué une grégarisation aliénante favorisée par l’appât du gain. De fait, Facebook, par le filtrage, regroupe les personnes qui partagent les mêmes opinions. Ils communiquent entre eux sans égard pour ceux qui pensent différemment. Il n’y a donc aucun dialogue, aucune confrontation d’idées mais une juxtaposition temporaire de groupes d’opinion parallèles et de bulles de croyances enfermées sur elles-mêmes. On ne partage pas l’information ; on se conforte dans ses croyances en construisant un communautarisme informationnel. Ces nouvelles sectes, ne recevant que les informations qui les satisfont, abandonnent tout esprit critique et toute velléité de vérification de l’authenticité. Elles sont particulièrement réceptives à la propagande et réceptives à la désinformation.
P. V. : Quel est le rôle actuel de la propagande et de la désinformation ?
F. G : Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, la propagande a mauvaise réputation. L’usage qui en a été fait par le fascisme et le nazisme explique le rejet d’une activité très ancienne, longtemps considérée comme légitime. La propagation de la foi constitue pour de nombreuses religions une mission pour les prédicateurs. L’histoire du christianisme sous l’empire romain s’apparente à une formidable entreprise de propagande étonnamment réussie. La raison de la péjoration contemporaine de la propagande tient au fait que les régimes totalitaires ont délibérément confondu information et propagande tandis qu’ils contrôlaient étroitement les sources d’information et interdisaient la diffusion d’informations contradictoires et l’expression d’opinions divergentes.
La propagande accompagne toutes les situations d’affrontement. Elle a joué un rôle éminent durant les deux guerres mondiales. C’est en 1914-1918 qu’apparut l’expression « bourrage de crâne » pour qualifier l’énormité des exagérations de la propagande française en faveur de la guerre. Durant la Guerre froide Voice Of America, Radio Free Europe ou la BBC avaient pour tâche de fournir une information exacte et de promouvoir les valeurs démocratiques du monde libre qui s’opposaient, par nature, à l’idéologie communiste. On peut considérer qu’une des raisons de l’échec des Etats-Unis dans la guerre du Vietnam tient à l’impact de la propagande pacifiste qui rendit le conflit impopulaire notamment parmi les jeunes qui, soumis à la conscription, devaient risquer leur vie dans un conflit dont les buts, mal identifiés, paraissaient illégitimes.
La propagande se divise en trois catégories.
La propagande ouverte dite blanche, dont la source est déclarée, diffuse une information fondée sur les faits et l’analyse créée par des émetteurs identifiables. En ce sens elle ne diffère pas de la presse d’opinion qui affiche clairement sinon son affiliation à un parti politique (ce qui est de plus en plus mal vu) du moins son soutien à un corpus de valeurs (une « ligne » éditoriale) plus ou moins nettement défini. Même si elle présente les faits avec des inflexions analytiques conformes à un point de vue, elle ne se cache pas. Elle ne cherche pas à tromper mais à influencer l’état d’esprit et les modes de pensée d’une audience déterminée dans un but d’adhésion ou de bienveillance à l’égard de la thèse que l’émetteur cherche à défendre.
La propagande grise dont la source de l’information est indéterminée n’est revendiquée par aucun organisme. Elle est diffusée de manière neutre. C’est une retransmission sans point de vue, sans objection. Elle se rapproche de l’information simple mais aussi de la rumeur.
Enfin la propagande noire qui dissimule sa source ou fabrique une fausse origine. On peut l’assimiler à la désinformation car elle est secrètement préparée, organisée, planifiée et exécutée en vue de produire un effet de déstabilisation psychologique sur une cible considérée comme l’ennemi.
Il existe trois catégories de « cibles » ou de « destinataires »-récepteurs :
. son propre camp dont on veut renforcer les convictions et protéger contre la propagande adverse ; . l’ennemi dont on cherche à saper le moral ; . les « tiers » : neutres, alliés, communauté internationale……que l’on cherche à gagner à sa cause. Le message propagandiste varie en fonction des spécificités de chacune de ces cibles.
Quant à la désinformation, elle s’entend comme l’élaboration et la communication délibérées d’une fausse information soigneusement travestie afin de présenter les apparences de l’authenticité. Elle vise à égarer le jugement du récepteur-cible, à l’inciter à prendre des décisions inappropriées et à l’engager dans des actions contraires à son intérêt. La désinformation, ainsi entendue, a existé de tous temps. Mais elle joue un rôle de plus en plus important à la mesure du développement de l’information et de la multiplication des vecteurs de communication. Le phénomène des informations falsifiées (fake news) a rapidement pris une ampleur considérable en investissant les réseaux sociaux. Il correspond à la dissémination d’une information fausse par les canaux médiatiques (presse, radio, web). Il peut s’agir d’une entreprise délibérée (désinformation) mais aussi d’une honnête erreur ou d’une négligence (mésinformation).
L’essor du phénomène s’explique par la multiplication en très peu de temps des réseaux sociaux (Linkedin, Facebook, You Tube, Twitter et Instagram ont vu le jour entre 2003 et 2010), et la puissance des moteurs de recherche (Google). En intensifiant la circulation de l’information, ils ont favorisé la diffusion de la propagande et de la désinformation. Ils présentent quatre propriétés majeures d’un grand intérêt pour le désinformateur :
. l’anonymat de la source ; . l’accès à une audience illimitée (1 milliard d’utilisateurs de Facebook en une journée) ; . un faible coût technologique ; . la possibilité d’une dénégation plausible. Une page facebook est perçue comme un divertissement par les utilisateurs et une source de revenus pour les annonceurs des nombreuses publicités. Malheureusement, ces pages sont truffées de fausses informations. Une enquête du Monde a montré que sur une centaine de pages on relevait 233 messages renvoyant à une fausse information.
L’invasion des réseaux sociaux par les informations falsifiées, aggravée par l’appropriation illégale des données de la vie privée prend la forme de véritables campagnes visant à tromper l’opinion et à fausser le fonctionnement normal des élections. Certains Etats utilisent ces vecteurs à des fins d’ingérence dans la vie politique. En 2016, le referendum britannique sur le Brexit et les élections présidentielles américaines ont été gravement polluées par l’injection de rumeurs mensongères et de calomnies distillées par des officines masquées pour fausser l’esprit des électeurs.
Ainsi, confronté à la prolifération croissante de messages truqués, incertains, invérifiables, le citoyen est frappé de désarroi et parfois sombre dans la mécréance. Il finit par douter de la vérité, de l’objectivité et, même, de la réalité. Afin d’éviter cette corruption des valeurs fondamentales des sociétés démocratiques, mais aussi la corrosion de toute connaissance scientifique, il importe d’éduquer le citoyen en sorte qu’il prenne en main avec un esprit critique et quelques outils adaptés, -notamment les systèmes comme Désintox ou Décodex récemment créés par les médias-, son destin au sein de la société de l’information. Il faut désapprendre l’usage étourdi, grégaire et purement ludique des réseaux sociaux pour construire sérieusement, de manière responsable, son information et sa communication : savoir comparer, recouper, vérifier, prendre le temps de la réflexion en s’interrogeant sur la valeur des messages.
P. V. : Assiste-t-on à un essor des théories du complot ?
F. G : Ce terme possède de nombreux synonymes tels que la « conjuration » de Catilina, au premier siècle avant JC, exposée par Salluste… ou la « conspiration » des Egaux de Gracchus Babeuf, en 1798. Le suffixe « com »suggère une entreprise concertée réunissant secrètement plusieurs personnes afin d’agir contre un ennemi et de servir leurs propres intérêts. Souvent ils se lient symboliquement par un serment solennel. Toute entreprise de subversion par un coup d’Etat, par des actions terroristes implique un complot. C’est pourquoi dans sa forme moderne, la loi française entend punir une « association de malfaiteurs liée à une entreprise terroriste ».
Durant les périodes révolutionnaires ou à l’occasion de profonds changements institutionnels, le complot constitue à la fois une réalité et une obsession ainsi qu’une forme de manipulation des opinions et un outil de provocation au service d’une stratégie de prise de pouvoir. Loin d’avoir été épargnés par les tumultes révolutionnaires idéologiques, tant politiques que religieux, les Anglais durant le XVIIème siècle vécurent dans une ambiance de complots. A ce point même qu’une « culture » s’est durablement établie à travers la célébration festive de guy fawk (responsable de la conspiration des poudres ourdie par les Catholiques) par les enfants qui en font une cérémonie de réjouissance, réminiscence légère d’un bûcher.
Toutes les périodes d’incertitude engendrent cette psychose du complot de l’intérieur soutenu par l’étranger hostile. Le révolutionnaire parvenu au pouvoir sans légalité voit l’ennemi partout : complot des aristocrates contre la République française, menées de la CIA… en Iran, au Chili etc.
Des personnalités éminentes ont privilégié le complot comme mode d’action politique. Louis Napoléon Bonaparte passa le plus clair de la première partie de son existence à comploter jusqu’à la réussite du 2 décembre 1851 qui allait faire de lui l’empereur Napoléon III. Le retour au pouvoir du général de Gaulle et le passage de la IVème à la Vème République se sont effectués dans une ambiance de complots entrecroisés.
Quasi éternelles, les théories du complot ont pris une importance croissante dans l’ère informationnelle. Le principe repose sur une explication d’événements exceptionnels et donc mystérieux par le complot soi-disant révélateur de leur vérité cachée. Il s’agit d’une propension persistante du jugement humain, systématiquement entretenue par ces médias grand public surnommés « tabloïds ». Il fournit un déterminisme simpliste, une logique démonstrative à ce qu’il est difficile de comprendre. L’explication par le complot bénéficie d’une vertu d’évidence, rassurante en ce qu’elle désigne un bouc émissaire responsable de tous les maux. De ce fait la recherche pénible de responsabilités partagées et dérangeantes n’a plus lieu d’être. C’est aussi la porte ouverte pour tous les négationnismes. La désinformation en fait donc un de ses procédés ordinaires de prédilection.
Le catalogue des thèses complotistes expose des dizaines de milliers d’ouvrages et des millions de messages électroniques qui se propagent et s’enflent par contagion et rumeur associative. En voici quelques exemples [1] : « Les Juifs et les Franc-maçons se sont acharnés à diviser et affaiblir la France, ce qui explique le désastre de juin 1940.
Les Etats-Unis ont poussé Saddam à envahir le Koweit en 1990 pour se débarrasser de lui.
Le complot sioniste relayé par ses lobbies et la ploutocratie juive investirait le monde entier conformément au Protocole des Sages de Sion, document datant de 1903, reconnu factice et cependant toujours diffusé.
Lady Diana a été assassinée.
L’administration Bush a organisé le 11 septembre 2001.
Hillary Clinton appartient à la secte des Illuminati qui cherche à dominer le monde… » et ainsi de suite.
La difficulté consiste à établir une ligne de partage rigoureuse et fondée entre la réalité d’actions clandestines hostiles et la rumeur qui court sur de telles entreprises. La désinformation procède à de telles manipulations afin de mettre en difficulté la diplomatie des pays adverses voire à déstabiliser des gouvernements ou des hommes politiques. Etre simplement soupçonné de travailler pour la CIA ou d’entretenir des contacts avec le FSB (ex KGB) pèse lourd dans la réputation d’une personnalité.
Le recours systématique à l’accusation de complot caractérise les régimes despotiques ou totalitaires. L’invention de complots de toutes pièces constitue un système de gouvernement afin d’éliminer des personnes ou des factions ayant acquis trop de pouvoir. Ce peut être aussi une façon de manipuler l’opinion notamment en suggérant « la main de l’étranger » comme cause toutes les difficultés en réalité imputables au régime lui-même. La manipulation de l’opinion populaire pour en détourner le mécontentement sur des « boucs émissaires » constitue une manière remarquable de gouvernement par la désinformation permanente. Les services de police fabriquent des preuves, ou obtiennent des aveux par le chantage, la corruption ou la torture. Le NKVD de L. Béria, peu avant la mort de J. Staline (1953) avait fabriqué un « complot des blouses blanches » supposé attenter à la vie des dirigeants soviétiques. Les Juifs et, en général, toutes les petites communautés culturellement allogènes, ont souvent été les cibles de cette désinformation provocatrice de déchaînements de fureur de masse (pogroms). Ce phénomène se retrouve en Asie où, fréquemment, les minorités chinoises se sont vues accuser de comploter afin de s’emparer du pouvoir.
Plus la liberté d’information est bridée, plus l’investigation critique est difficile, plus les théories du complot se développent. Cela dit dans les sociétés où l’information circule à flot, il y a aussi place pour toutes les explications fantaisistes ou délirantes par le complot. On relèvera deux variantes : le canular et le négationnisme.
Le canular est une forme de désinformation en version aimable et humoristique. Le principe est identique qui consiste à faire croire à la réalité d’une fiction, à la vérité d’un mensonge élaboré avec soin de manière à présenter toutes les apparences de ce qu’il n’est pas. On parle de « poisson d’avril », de « hoax ». Le procédé exploite la crédulité mais aussi les préjugés, les superstitions qui créent un milieu favorable à la réussite du canular. La loi du genre veut que le faux soit rapidement avoué à ceux que l’on a abusé. Ce n’était qu’une bonne plaisanterie et la personne trompée s’amuse de sa propre crédulité, bien que parfois elle puisse rire « jaune ». Mais on constate à quel point la frontière est ténue. Orson Welles l’avait expérimenté, dans une émission radiophonique présentant en direct l’invasion des Etats-Unis par les Martiens. L’annonce du canular arriva trop tard pour enrayer la panique. Certains théories complotistes voisinent avec le canular tant l’affirmation est énorme. « Personne n’est jamais allé sur la lune » apparaît comme l’envers de l’invasion des Martiens.
Le négationnisme constitue un travail de réécriture et de réinterprétation d’un passé –qui n’a pas encore précipité en Histoire parce qu’il reste des témoins, des survivants, parce que les archives n’ont pas encore été intégralement ouvertes…. Ou, à l’inverse, à la mort de tous ceux qui pouvaient avoir vécu les faits commence une entreprise de négation dès lors que plus personne ne peut objecter. La démarche consiste, en principe, à rétablir la vérité sur des faits antérieurement présentés de manière erronée involontairement ou non, ou incomplète partielle ou partiale en démontrant que ce qui était tenu pour avéré ne correspond pas à la réalité des faits. Somme toute cette entreprise critique n’a en soi rien de répréhensible, bien au contraire. Toutefois, dans sa version extrême, caricaturale, le négationnisme finit par prétendre que tel ou tel événement n’a pas eu lieu : « les chambres à gaz n’ont pas existé ; personne n’a jamais marché sur la lune, aucun avion n’a touché le Pentagone le 11 septembre 2001 ».
Copyright Mars 2019-Géré-Verluise/Diploweb.com
Publication initiale 24 mars 2019
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François Géré, « Sous l’empire de la désinformation. La parole masquée », Paris, éd. Economica.
François Géré, « Sous l’empire de la désinformation. La parole masquée », Paris, Economica
Economica
4e de couverture
Différente de la propagande, la désinformation se définit comme une entreprise secrète de conception, de fabrication et de diffusion d’un message falsifié dont le but est de tromper le récepteur-cible afin de l’induire en erreur et de le faire agir contre son intérêt. Toutes les époques et tous les régimes en ont fait usage. La guerre froide en a fait un instrument privilégié. Pratiquée par des spécialistes discrets, la désinformation est restée une arme de guerre psychologique originale dont les effets étaient difficilement mesurables. Le succès de la désinformation se mesure à notre ignorance de son action mystérieuse. Nul ne parlait encore de « réalité alternative » ni de fake news. Or en l’espace de quelques années, profitant de l’Internet, de réseaux sociaux prédateurs comme Facebook et des nouvelles plates-formes, la désinformation s’est introduite dans la vie quotidienne des citoyens et dans les relations entre les États. Elle s’insinue dans l’esprit de chacun à coup de tweets en cascade. Elle devient un instrument d’ingérence majeure pour fausser le choix des électeurs. Elle corrompt la démocratie, déstabilise l’équilibre des pouvoirs et mine la crédibilité de l’information. Les notions de réalité, de vérité et de fait authentique sont bousculées. Le soupçon et le doute nourrissent un scepticisme malsain où se dissout le libre arbitre de l’individu responsable. L’empire de la désinformation connaîtra donc des phases d’expansion et de rétraction mais la lutte entre vérité et mensonge, entre lucidité et aveuglement ne cessera jamais. C’est de ce nouveau combat, essentiel pour l’avenir de chacun de nous, que ce livre cherche à rendre compte.
Professeur agrégé, docteur habilité en Histoire des relations internationales et stratégiques contemporaine, président de l’Institut français d’analyse stratégique (IFAS), François Géré étudie depuis 1985 les opérations psychologiques (propagande, désinformation). Il a publié une vingtaine d’ouvrages, notamment aux éditions Economica La guerre psychologique (1995), La guerre totale (2001), La pensée stratégique française contemporaine (2017).
Le ministère de la Culture a publié au printemps dernier un Rapport au Parlement sur la langue française (2023), émanant de la Délégation générale à la langue française et aux langues de France. Ce document, pour le moins surprenant, a échauffé la bile de notre auteur qui nous livre ici tout le mal qu’il en pense.
Depuis qu’en 2008 fut introduit dans la Constitution l’article 75-1 qui dit que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France », l’État (entendez l’argent des contribuables) soutient, encourage et finance le développement et l’emploi d’autres langues que le français. L’effet d’une telle politique est désormais connu.
En réponse à une enquête du CREDOC (2020-2022) sur la perception de la langue française, 89 % seulement des Français jugent que l’emploi du français est utile pour garantir la cohésion sociale. Les autres considèrent sans doute que parler les langues régionales, le corse, le breton, l’alsacien, l’occitan, le basque, ou les langues non-territoriales que le rapport énumère, l’arabe dialectal, le maghrébin, l’arménien occidental, le berbère, le judéo-espagnol, le romani et le yiddish (et pourquoi pas le swahili et on ne sait quel autre volapuk), permet d’être Français et favorise l’unité nationale.
Il est permis d’en douter. Ne pas parler français en toute circonstance publique contribue au contraire à défaire la Nation française. L’histoire et l’actualité montrent les risques qu’il y a à ne pas parler la même langue dans un même pays.
Si le rapport consacre deux pages à l’ordonnance de Villers-Cotterêts, c’est pour conclure que, « ciment de la société, la langue française est un sujet sensible chez nombre de nos concitoyens. Le soin que nous prenons collectivement de notre langue contribue au lien républicain. » Comprenne qui pourra !
Au service militaire
Au début du XXe siècle, le français était enseigné aux enfants avec détermination par l’instruction publique, mais dans beaucoup de familles on ne parlait que le patois. Arrivés au service militaire, la plupart des fils de paysans, faute de le pratiquer, avaient oublié le français depuis qu’ils avaient quitté l’école à l’âge de treize ans, et parfois plus tôt quand leurs parents les gardaient pour travailler la terre. « Ils s’exprimaient mal mes cavaliers d’escorte », dit Louis-Ferdinand Céline, se souvenant de son expérience de maréchal de logis au 12e régiment de cuirassiers. « Ils parlaient à peine pour tout dire. C’étaient des garçons venus du fond de la Bretagne pour le service, et tout ce qu’ils savaient ne venait pas de l’école, mais du régiment. »
À son tour, le sous-lieutenant Jean Hugo, arrière-petit-fils de Victor, raconte dans ses souvenirs : « Mes soldats étaient pour un tiers de très jeunes montagnards des Alpes, […] obéissants et endurants. Ils ne savaient ni lire ni écrire et ne parlaient guère le français. Ils se mettaient en cercle à l’écart et se racontaient en provençal des histoires de leurs montagnes. » Plus tard, il voit arriver une troupe venue le relever ; un chef de section s’avance vers lui et se présente : « Aspirant Lartigue du 18e de ligne. Puis il s’adressa à ses soldats en une langue inconnue. » Ce régiment stationné à Pau en temps de paix comptait de nombreux Béarnais dans ses rangs.
Si dans ces circonstances l’armée, et plus encore la France, ne se défont pas, c’est à la présence de l’encadrement qu’elles le doivent, à qui elles imposent de parler lui aussi ces idiomes régionaux. Les pertes subies au combat sont comblées par des renforts prélevés sur des dépôts hors des régions d’origine des régiments, obligeant tous les hommes à parler français, mettant en évidence, s’il en était besoin, le rôle indispensable d’un creuset où se fondent les particularismes locaux en unité nationale.
Deux exemples
Au moment où la Finlande devient indépendante le 5 décembre 1917, une guerre civile se déclenche. Les habitants des îles Ahvenanmaa, tous descendants de Suédois, veulent être rattachés à la Suède. Le gouvernement suédois accède à leur demande et envoie ses marins dans les îles. Le conflit s’achève en avril 1918 par leur désarmement par les troupes finlandaises débarquées à leur tour. Après de longues négociations entamées lors de la conférence de la Paix à Paris et poursuivies à la Société des Nations, une large autonomie au sein de la République finlandaise est accordée aux îles en 1921, garantissant l’emploi du suédois à leurs habitants et retirant toute troupe nationale. Les dissentions entre les deux groupes finnois et suédois, animant les partis politiques qui les portent, ne cessent pas pour autant, d’aucuns allant jusqu’à demander la reconnaissance de l’existence de deux peuples vivant dans un même pays, ayant des droits égaux, impliquant des frontières linguistiques intérieurs et le droit à l’autodétermination. L’animosité dure jusqu’à ce que la Seconde Guerre mondiale fasse passer au second plan ces rivalités.
La constitution belge actuelle s’exprime ainsi : « La Belgique est un État fédéral qui se compose des communautés et des régions » (art. 1er) ; comprend « trois communautés : la Communauté française, la Communauté flamande et la Communauté germanophone » (art. 2), « trois régions : la Région wallonne, la Région flamande et la Région bruxelloise » (art. 3) et « quatre régions linguistiques : la région de langue française, la région de langue néerlandaise, la région bilingue de Bruxelles-Capitale et la région de langue allemande » (art. 4). On y parle aussi de nombreuses langues régionales, comme le brabançon, le champenois, le flamand occidental, le flamand oriental, le francique ripuaire, le luxembourgeois, le lorrain, le picard, le wallon ou le brusseleer. Cette diversité linguistique est grosse de conflits soutenus par des groupes politiques qui s’affrontent sur presque tout et parviennent parfois à paralyser le pays. Certains envisagent même la partition du pays.
Ces deux exemples des risques créés par la perte de l’unité langagière doivent faire réfléchir.
Confusion
Qu’un Français veuille dans l’intimité parler le patois de sa région ou tout autre langue lui est loisible. Cela reste une affaire privée qui n’engage pas l’État ni les Français dans leur ensemble. Mais le soutien accordé à l’emploi privé conduit à vouloir son emploi public. Le tribunal administratif de Bastia, s’appuyant sur le texte de la Constitution de 1958 qui établit dans son titre premier, à l’article 2, alinéa 1, que « la langue de la République est le français », a retoqué les articles des règlements intérieurs de l’Assemblée de Corse prévoyant que les débats pouvaient se faire en français ou en corse.
Dans un communiqué commun, le président de l’Exécutif Gilles Simeoni et la présidente de l’Assemblée de Corse Marie-Antoinette Maupertuis considèrent que cette décision du 9 mars 2023 « revient à priver les élus de la Corse du droit de parler leur langue à l’occasion des débats au sein de l’Assemblée de Corse, du Conseil exécutif de Corse, et des actes de la vie publique». Derrière la revendication en faveur de la langue se cache mal celle de l’indépendance, prélude à des demandes similaires d’autres régions et, au bout du compte, à l’anéantissement de la France.
Le rapport adressé au Parlement par le ministère de la Culture, tant dans sa forme que dans son vocabulaire, est écrit dans le jargon de la communication, si éloigné du français classique. Il ne manque pas non plus de céder à la lubie du moment avec un article intitulé : « Féminisation de la langue et écriture inclusive : une question de pratique », façon d’entériner son emploi officiel.
Sans doute ce rapport est-il un des effets d’une pensée plus confuse que complexe qui anime désormais le gouvernement, à la suite du candidat Emmanuel Macron devenu président de la République, qui déclarait le dimanche 5 février 2017 : « il n’y a pas de culture française ». Son diagnostic était en avance sur la réalité, mais il s’emploie depuis à le rendre patent.
(*) Christian Benoit, saint-Cyrien, ancien officier du Service Historique des Armées, poursuit sa vocation d’historien en s’intéressant plus particulièrement à l’organisation de l’armée française à la veille et pendant la première guerre mondiale. Auteur de plusieurs ouvrages, il a codirigé en 2021 la publication de L’Empire colonial français dans la Grande Guerre, un siècle d’histoire et de mémoire. Son dernier livre, Un artilleur de marine sous l’Empire, les souvenirs de Pierre-François Le Maire, 1780-1848, est paru l’an dernier.
Avec un PIB par habitant supérieur à 128 000 dollars en 2023, le Luxembourg caracole en tête du classement des pays les plus riches de la planète depuis des années. Petit par sa taille, ce pays jouit d’une immense fortune.
Contenu :
0.1 Quels sont les 10 pays les plus riches du monde ?
0.2 Quels sont les 10 pays les plus riches en 2023 ?
1 Quels sont les 10 pays les plus riches d’Europe ?
2 Quelles sont les 7 grandes puissances mondiales ?
2.1 Est-ce que la France est un pays riche ?
2.2 Quel est le pays le plus développé du monde ?
2.2.1 Pourquoi la France est un pays riche ?
2.3 Quel est le pays africain le plus riche ?
2.4 10 Pays les plus riches au monde en 2022
2.4.1 Qui est l’homme le plus riche du monde ?
3 Est-ce que la Russie est un pays riche ?
4 Qui est la personne la plus riche au monde ?
5 Quel pays a l’arme la plus puissante ?
5.0.1 Quelle est l’armée la plus puissante au monde ?
5.0.2 Qui domine le monde aujourd’hui ?
5.1 Est-ce que la France a une armée puissante ?
5.2 Quelle est l’armée le plus puissant en 2023 ?
6 Quelle est la puissance de l’armée française ?
6.1 Est-ce que la France est un pays riche ?
Quels sont les 10 pays les plus riches du monde ?
Classement PIB 2023 : Les pays les plus riches en fonction du PIB par habitant –
Rang
Pays
2022
1
Luxembourg
127 579,81
2
Norvège
106 328,41
3
Irlande
103 175,70
4
Suisse
92 371,45
5
Qatar
84 424,83
6
Singapour
82 807,65
7
États-Unis
76 348,49
8
Islande
73 998,14
9
Danemark
66 516,08
10
Australie
65 526,12
11
Pays-Bas
56 489,07
12
Suède
55 689,40
13
Canada
55 085,45
14
Israël
54 710,34
15
Autriche
52 264,87
16
Émirats arabes unis
51 305,69
17
Finlande
50 655,13
18
Belgique
50 114,40
19
San Marino
49 555,37
20
Hong Kong SAR
49 225,86
21
Allemagne
48 636,03
22
Nouvelle-Zélande
47 208,36
23
Royaume-Unis
45 294,81
24
France
42 409,05
25
Andorre
41 931,03
Le PIB par habitant est calculé en divisant le PIB d’un pays par le nombre d’habitant en 2022. Cet indicateur donne une vision complémentaire du niveau de développement d’un pays et est fortement apprécié par les économistes. Sans surprise, le Luxembourg se place à la 1ère position des pays avec le plus fort PIB par habitant pour l’année 2022.
Il s’élève ainsi à 127 579 dollars (contre 126 000 dollars en 2021).
La Norvège remonte à la 2e place avec un PIB par habitant de 106 328 dollars par habitant.
L’Irlande tombe à la 3e position du podium.
Singapour était à la troisième position l’an dernier et se trouve désormais à 6e place.
La France, 28e au sein du classement des pays par PIB par habitant en 2022, est désormais 24e en 2023.
Quels sont les 10 pays les plus riches en 2023 ?
Quel est le pays le plus riche du monde en 2023? Il est difficile de désigner un seul pays comme le plus riche du monde en 2023, car cela dépend des critères utilisés pour mesurer la richesse d’un pays. Cependant, selon les données fournies, les pays les plus riches en termes de PIB par habitant sont le Luxembourg, les Bermudes, l’Irlande, la Suisse, la Norvège, Singapour, les États-Unis, l’Islande, le Danemark et le Qatar,
Quels sont les 10 pays les plus riches d’Europe ?
Les autres pays européens les mieux classés en termes de richesse – Outre le Luxembourg, la Suisse et la Norvège, d’autres pays européens figurent parmi les plus riches du continent. Les Pays-Bas, l’Irlande, le Danemark, la Suède et l’Allemagne sont autant d’exemples de nations ayant un PIB par habitant élevé et offrant une qualité de vie supérieure à leurs citoyens.
Quelles sont les 7 grandes puissances mondiales ?
Historique et membres – En 1976, le Canada s’est joint aux dirigeants de l’Allemagne, des États-Unis, de la France, de l’Italie, du Japon et du Royaume-Uni pour discuter des réponses concertées à apporter aux crises mondiales. En 1977, l’Union européenne a été invitée à prendre part à ces discussions.
Le G7 n’a pas été fondé par un traité et ne dispose pas d’un secrétariat permanent.
Les 7 pays membres assument la présidence du groupe à tour de rôle pendant un an.
Il revient au pays qui assume la présidence d’établir les priorités pour l’année à venir en consultation avec les autres membres, et d’organiser et d’accueillir le sommet annuel des dirigeants.
À l’issue du sommet, les dirigeants publient habituellement une déclaration finale ou un communiqué qui fait la synthèse des initiatives convenues et des avancées politiques réalisées. Un certain nombre de réunions ministérielles peuvent également avoir lieu durant l’année; le nombre et le choix des réunions ministérielles sont la prérogative de la présidence du G7.
De plus, les réunions ministérielles débouchent généralement sur la publication de communiqués ministériels ou de plans d’action communs. En outre, des organismes indépendants de la société civile appelés « groupes de consultation du G7 » font habituellement des recommandations aux membres du G7 à une fréquence annuelle.
Ces groupes d’intervenants organisent souvent leurs propres sommets durant les mois qui précèdent le Sommet du G7. Ces groupes de consultation comprennent les groupes du :
Bien que les sommets du G7 et les réunions ministérielles soient les temps forts de toute présidence du G7, le G7 est actif toute l’année. Les dirigeants et les ministres du G7 convoquent des réunions supplémentaires au besoin pour faire face aux crises mondiales émergentes ou à d’autres défis internationaux pressants.
Est-ce que la France est un pays riche ?
Conclusion – La France demeure un pays riche dans lequel la production par habitant est très importante et l’espérance de vie élevée. Le pays a cependant accumulé qui n’a pas été utilisée en vue de l’investissement mais pour maintenir artificiellement le niveau de vie de la population.
Il s’agit d’un choix politique de gauche, initié à partir des années 1980, qui se heurtera tôt ou tard aux fondamentaux de l’économie.
Parmi ceux-ci, la capacité exportatrice est particulièrement révélatrice car elle rend compte de l’attractivité internationale de la production.
La France décline de façon extrêmement inquiétante dans ce domaine.
Le beau pays de France, perçu comme frivole à l’étranger, doit cesser de rêvasser à la magie politique, parfois même à la révolution, et se mettre au travail. : La France dans le monde : un pays riche en régression
Quel est le pays le plus développé du monde ?
Avec un PIB par habitant supérieur à 128 000 dollars en 2023, le Luxembourg caracole en tête du classement des pays les plus riches de la planète depuis des années. Petit par sa taille, ce pays jouit d’une immense fortune.
Pourquoi la France est un pays riche ?
A. La 2e puissance économique de l’Union européenne – L’économie française s’appuie sur des secteurs puissants et dynamiques :
L’agriculture a connu un développement spectaculaire depuis 1945. La France est aujourd’hui la 1re puissance agricole de l’Union européenne. Elle produit et exporte massivement (blé, viande, produits laitiers, fruits, vin).
L’industrie est aujourd’hui un secteur qui a su s’adapter à la montée de la concurrence internationale en se modernisant. La France connaît de nombreux succès industriels : les automobiles, l’Airbus, la fusée Ariane, les industries de pointe (pharmacie, pétrochimie).
Le point fort de la France réside incontestablement dans ses services, qui connaissent un grand succès à l’échelle mondiale (banques, assurances). C’est aussi le pays qui accueille le plus de touristes au monde, grâce à la richesse de son patrimoine historique et culturel (Paris, le Mont-Saint-Michel) et à la diversité de ses paysages (plages, montagnes).
L’économie française est ouverte sur l’Europe et sur le monde, grâce à des exportations importantes et à la présence d’entreprises françaises à l’étranger. Les échanges sont très intenses avec les pays européens, grâce à des moyens de communication efficaces et modernes (TGV, autoroutes, tunnels.) et grâce à l’Union européenne qui a fait progresser le commerce.
Quel est le pays africain le plus riche ?
Peu d’évolution à venir dans le Top 10 des pays les plus riches d’Afrique selon le FMI Le Fonds Monétaire International a mis à jour ses données relatives à la richesse mondiale mesurées sur la base du Produit intérieur brut (PIB), à prix courant, exprimé en dollar.
En tête du classement on retrouve le Nigeria, avec un PIB évalué à 477 milliards de dollars en 2022, suivi de l’Égypte, avec un PIB de 475 milliards de dollars, puis de l’Afrique du Sud, avec 406 milliards de dollars en 2022.
Les trois pays sont ensuite talonnés en termes de richesse par l’Algérie, le Maroc et le Kenya.
La Côte d’Ivoire et le Ghana quittent ce Top 10 alors que l’Angola fait son retour grâce à l’envolée du cours du baril de pétrole dont il est le second producteur africain et la RDC y fait son entrée grâce notamment à sa production minière et aux réformes structurelles mises en place par les autorités.
C’est l’histoire d’une guerre d’usure et cela se passe de mars 1969 jusqu’au mois d’août 1970 de part et d’autre du canal de Suez. S’il y a quelques prémices durant les deux années précédentes, les choses importantes commencent le 9 mars 1969 sur décision de l’Égypte de Nasser. L’objectif pour les Égyptiens est au mieux d’obtenir le repli du Sinaï, occupé depuis la fin de la guerre des Six Jours par les Israéliens, notamment par une ligne de fortins le long du canal (la « ligne Bar Lev »). Au pire, l’Égypte pourra restaurer son image après le désastre de la guerre des Six Jours et préparer le grand assaut sur le Sinaï. Pour les Israéliens, en défensive, il s’agit simplement de tenir la position au moindre coût et de faire renoncer les Égyptiens à leurs attaques.
Guérillas d’État.
La méthode utilisée par les Égyptiens est celle d’une guérilla d’État à grande échelle et permanente contre la ligne Bar Lev. Les Égyptiens veulent ainsi imposer un rythme lent et une usure constante à des Israéliens très supérieurs dans l’art de la manœuvre mais incapables, croit-on, de mobiliser longtemps la nation sur un effort important et beaucoup plus sensibles aux pertes humaines.
Tous les jours ou presque à partir du 9 mars le long de la centaine de de kilomètres de Port-Saïd à Suez, l’artillerie égyptienne lance des milliers d’obus sur la quarantaine de fortins et leurs abords le long de la ligne Bar Lev. En avril, les Égyptiens combinent ces tirs avec des infiltrations de sections d’infanterie légère qui franchissent le canal pour attaquer les fortins, sans espoir de les prendre, et surtout harceler les convois de ravitaillement et les patrouilles. Nulle recherche de conquête de terrain dans tout cela mais simplement le souci d’infliger des pertes aux Israéliens tout en se moquant d’en subir soi-même. Cela réussit. Tsahal perd environ 50 morts et blessés chaque mois dans une société où leurs noms et leurs visages sont dans les journaux quotidiens. La méthode est quantitative, mais il y a l’espoir pour les Égyptiens de pouvoir provoquer aussi de temps en temps des évènements qui infléchiront directement la politique adverse. C’est chose faite le 10 juillet 1969 lorsque les Égyptiens parviennent à tuer sept soldats israéliens et détruire deux chars Centurion lors d’une embuscade. C’est un choc en Israël, mais contrairement aux espoirs égyptiens cela provoque une réaction forte.
Le général Sharon propose une grande opération de franchissement du canal afin de détruire le dispositif militaire égyptien en Afrique, puis d’y établir une tête de pont qu’il sera possible de négocier ensuite contre la paix. Le gouvernement de Golda Meir refuse en considérant les difficultés matérielles d’une telle opération à ce moment-là, son caractère aléatoire – pourquoi les Égyptiens demanderaient-ils la paix ? – et la possibilité que l’URSS, principal allié d’une Égypte considérée de plus en plus comme un membre officieux du Pacte de Varsovie, saisisse l’occasion d’intervenir directement selon la Doctrine Brejnev. Ni Israël, ni les États-Unis, son principal et presque unique soutien, ne veulent de cette escalade alors que les Israéliens sont en train de constituer une force de frappe nucléaire.
Le 19 juillet, le gouvernement israélien décide donc de se contenter d’une contre-guérilla limitée à la région du canal, mais suffisamment violente pour dissuader les Égyptiens de poursuivre le combat. C’est fondamentalement le principe de la riposte disproportionnée censée calmer les ardeurs hostiles et détruire les moyens de nuire, au moins pour un temps.
Pour cela, les Israéliens qui ne disposent pas d’une artillerie aussi puissante que celle des Égyptiens et ne veulent pas renforcer la ligne Bar Lev de troupes de mêlée qui seraient surtout des cibles, disposent de deux atouts pour donner de grands coups depuis l’arrière.
Tsahal a d’abord la possibilité d’organiser des coups de main spectaculaires : assaut sur la base égyptienne de l’île verte à l’entrée du canal de Suez en juillet 1969, raid d’une compagnie blindée le long de la rive ouest pendant une journée entière (« la guerre des Dix Heures ») en septembre, capture d’un grand radar d’alerte soviétique P-12 en décembre, occupation de l’île Sheduan dans la mer Rouge en janvier 1970. Outre l’intérêt matériel de chacune de ces opérations, celles-ci sont suffisamment audacieuses pour faire la une des journaux et obtenir ainsi des effets psychologiques importants, y compris en provoquant une crise cardiaque chez Nasser. Derrière ces grands coups, les parachutistes mènent aussi des opérations héliportées plus discrètes, mais efficaces, comme les raids d’artillerie consistant à installer des bases de feux temporaires de mortiers jusqu’à 30 km au-delà du canal, ravager une position d’artillerie sol-air ou sol-sol égyptienne et se replier.
Mais l’atout israélien le plus important est la force de frappe aérienne, un capital jusque-là plutôt préservé pour faire face à des conflits de plus haute intensité et de plus d’enjeu, mais qui est contraint désormais de jouer le rôle d’artillerie volante. Pendant cinq mois à partir du 20 juillet 1969, l’aviation israélienne multiplie les raids contre les forces égyptiennes et lance plusieurs milliers de tonnes d’explosifs (sensiblement le même ordre de grandeur que tous les missiles russes lancés sur l’Ukraine) puis du napalm sur un rectangle de 100 km de long et 20 km de large. Les pertes égyptiennes sont très importantes. Le système de défense aérienne est brisé. L’aviation égyptienne, qui s’était essayée aussi à lancer des raids et à contester ceux des Israéliens, a perdu une cinquantaine d’appareils, dont plus de 30 en combat aérien, contre 8-10 israéliens, dont deux ou trois en combat aérien).
Et pourtant, la guérilla égyptienne continue et s’adapte. Au lieu des moyens de frappe – avions d’attaque et obusiers – les plus puissants mais aussi les plus vulnérables, les Égyptiens privilégient désormais l’emploi de centaines de mortiers, trop petits et mobiles pour constituer des cibles faciles à la force de frappe adverse. Mais surtout, ils multiplient les attaques d’une infanterie qui prend de plus en plus d’assurance. Commandos et parachutistes égyptiens mènent à leur tour des raids héliportés dans le Sinaï afin d’organiser des embuscades et surtout de miner les voies de passage. Les Israéliens continuent donc à subir des pertes. Ils déplorent ainsi plus de 160 morts et plusieurs centaines de blessés à la fin de l’année 1969. L’Égypte s’essaie aussi aux opérations spectaculaires. En novembre, deux destroyers mènent un raid de bombardement le long des côtes du Sinaï en toute impunité et des nageurs de combat sabotent des barges dans le port d’Eilat. Ces nageurs rééditeront l’exploit en février 1970.
Floraison
À la fin du mois de décembre, les deux adversaires constatent à leur grand étonnement qu’ils se trouvent toujours au même point. L’usure est un poison lent dont on peine à déterminer à quel moment il pourra, sans certitude d’ailleurs, faire émerger une décision stratégique. D’une manière comme de l’autre, on néglige la capacité d’encaisse de l’autre. Hors des coups-évènements, la souffrance quotidienne à absorber est finalement faible à l’échelle d’une nation et tant que le sacrifice du lendemain – marginal au sens économique – est accompagné de l’espoir qu’il peut servir à quelque chose, on continue. Cela peut durer ainsi des années, jour après jour.
À la fin du mois de décembre 1969, le gouvernement israélien décide d’« escalader pour désescalader » en allant frapper à l’intérieur même du territoire égyptien. Derrière les attaques de cibles militaires, l’objectif est d’atteindre des esprits maintenus à distance de la guerre par la politique de silence du gouvernement et l’évacuation des villes le long du canal. Les Israéliens s’étaient bien essayés à frapper des infrastructures – ponts, petits barrages, centrales – le long du Nil en 1968 et 1969, mais les moyens manquaient pour lancer de grandes charges explosives dans la grande profondeur du territoire. Il fallait, soit héliporter un commando à proximité avec les charges, soit larguer des futs d’explosifs depuis des avions de transport Noratlas, deux méthodes très incertaines, peu réalisables à grande échelle et surtout de faible effet psychologique. Le passage en vitesse supersonique au-dessus du Caire de deux Mirage III le 17 juin 1969 avait finalement eu plus d’effet, en montrant à tous y compris aux journalistes étrangers que l’Égypte n’était pas vraiment protégée.
Et puis surtout, les États-Unis viennent de livrer une trentaine chasseurs-bombardiers F-4E Phantom, capables de larguer 7 tonnes de bombes tout en étant capables de se défendre contre n’importe quoi. Les États-Unis les ont livré pour accroître les moyens israéliens face à l’armée égyptienne sur le canal de Suez et ils sont très mécontents d’apprendre que les Israéliens ont décidé de les utiliser pour frapper sur le Nil.
L’opération Floraison est lancée le 7 janvier. Pendant trois mois, un raid de deux à huit A-4 ou surtout F-4E est organisé en moyenne tous les quatre jours (118 sorties au total et environ 600 tonnes de bombes) sur des objectifs militaires dans la région du delta du Nil et du Caire, où la population peut ainsi constater de visu l’impuissance de son gouvernement et de son armée. On espère ainsi qu’elle poussera son gouvernement à arrêter la guerre pour arrêter ces frappes. On imagine même que Nasser pourrait être renversé et remplacé par quelqu’un de plus conciliant. Cela ne fonctionne pas du tout. Les dégâts militaires sont réels mais pas essentiels et surtout ils n’aboutissent pas à l’érosion du soutien à Nasser, bien au contraire. Lorsque deux frappes accidentelles très meurtrières frappent des civils, dont une école, la population égyptienne réclame surtout vengeance. L’opération Floraison permet en revanche aux Soviétiques et comme le craignait les Américains de justifier une intervention directe.
À la frontière de la guerre ouverte soviéto-israélienne
Cette intervention directe, baptisée opération Caucase, est annoncée le 31 janvier 1970 alors qu’elle est déjà lancée, selon la méthode du « piéton imprudent ». La 18e division de défense aérienne débarque à Alexandrie en février et place tout le monde devant le fait accompli. À partir d’avril, le dispositif – dizaines de batteries de SA-2B et de SA-3, plus modernes, accompagnées d’un millier de canons-mitrailleurs ZSU 23-4 et de centaines de missiles SA-7 portables – est en place le long du Nil. Il y a au printemps 55 bataillons antiaériens (AA) soviétiques en Égypte. Le système d’écoute israélien repère aussi en avril des intercepteurs Mig-21, il y en a alors 70 et leur nombre augmente, dont les pilotes parlent russe. L’ensemble représente 12 000 soldats soviétiques, 19 000 à la fin de l’année, tous en uniformes égyptiens et présentés comme conseillers.
Soucieux d’éviter une confrontation, les Israéliens abandonnent mi-avril 1970 l’opération Floraison, tout en suggérant en échange aux Soviétiques de ne pas s’approcher à moins de 50 kilomètres du canal de Suez. L’effort aérien israélien redouble en revanche dans la région du canal où les combats atteignent un niveau de violence inégalé.
Au mois de juin et alors que des négociations sont en cours pour un cessez-le-feu, les Egypto-Soviétiques entreprennent de déplacer le bouclier de défense aérienne depuis le Nil jusqu’aux abords du canal. Les Égyptiens construisent un échiquier d’une multitude de positions vides qui sont ensuite occupées progressivement et aléatoirement (elles bougent toutes les nuits) par les batteries AA égyptiennes et soviétiques. L’aviation israélienne tente de freiner cette opération, en lançant plusieurs centaines de bombes et bidons de napalm par jour mais y perd cinq appareils. Dans la nuit du 11 au 12 juin, le général Sharon, désormais commandant du Secteur Sud, organise une opération de franchissement du canal par un bataillon entre Port-Saïd et Qantara, mais la tentative tourne court.
Parvenus au contact, les accrochages entre Israéliens et Soviétiques sont de plus en plus fréquents, avec les batteries au sol d’abord puis avec les Mig-21 qui ont également été rapprochés du front. Le 22 juin, on assiste à une première tentative d’interception soviétique. Le 29, les Israéliens organisent en réponse une opération héliportée sur une base aérienne occupée par les Soviétiques. En juillet, les choses s’accélèrent. Le 18, une batterie S-3 soviétique est détruite mais abat un F-4E Phantom. Le 25 juillet, après plusieurs tentatives infructueuses, un Mig-21 parvient à endommager un Skyhawk israélien. Tous ces combats sont cachés au public.
Alors que le cessez-le-feu se profile, le gouvernement israélien accepte l’idée d’infliger une défaite aux Soviétiques. Le 30 juillet, un faux raid israélien attire 16 Mig-21 au-dessus du Sinaï où les attendent 12 Mirage III aux mains des meilleurs pilotes israéliens. C’est le plus grand combat aérien du Moyen-Orient, là encore caché de tous. Cinq Mig-21 sont abattus et un endommagé, pour un Mirage III endommagé. Deux pilotes soviétiques sont tués. Le lendemain et une semaine après Nasser, le gouvernement israélien accepte le cessez-le-feu.
Le plan américain Rogers, à l’origine de ce cessez-le-feu, prévoyait une démilitarisation du canal de Suez d’armes lourdes. Égyptiens et Soviétiques ne le respectent en rien puisqu’au lieu du retrait, ils renforcent encore plus le dispositif de défense sur le canal. Trois frégates armées de missiles SA-N-6 sont mises en place également à Port-Saïd. Les Israéliens sont tentés un moment de reprendre les hostilités mais ils y renoncent, soulagés d’en finir après dix-huit mois et 500 tués et 2 000 blessés.
La guerre laboratoire
Au bout du compte, les deux parties, épuisées, ont accepté de cesser le combat en s’accordant sur leurs objectifs minimaux. C’est le « point de selle » de la théorie des jeux. Israël obtient l’arrêt des attaques et le maintien des Égyptiens à l’ouest du canal de Suez. Du côté égyptien, si le Sinaï n’a pas été évacué, l’armée égyptienne a montré qu’elle pouvait résister aux Israéliens. Ses pertes sont six fois plus importantes que celles des Israéliens, mais c’est sa meilleure performance en quatre guerres. C’est sur cette base qu’elle fonde la préparation de la guerre du Kippour en 1973.
Quant aux deux superpuissances, l’Union soviétique fait preuve de sa détermination à aller jusqu’au bord du gouffre en poussant jusqu’à la frontière de la guerre ouverte avec une puissance en cours de nucléarisation. Elle fait alors de même, à bien plus grande échelle, au même moment avec la Chine avec qui les combats sont violents depuis 1969 et contre qui les Soviétiques envisagent sérieusement une attaque nucléaire préventive. L’URSS utilise pour la première fois agressivement sa capacité de dissuasion nucléaire pour lancer des opérations offensives alors que les États-Unis sont encore empêtrés dans la guerre au Vietnam. En intervenant directement en appui de l’Égypte et face à Israël soutenu par les États-Unis, on se retrouve dans un scénario inverse de celui des guerres en Corée ou au Vietnam. Ils vont au maximum de ce que peuvent leur permettre les règles du jeu de la guerre froide. Après l’Égypte, l’Union soviétique interviendra à nouveau en Afrique, en liaison avec Cuba qui fournira cette fois le gros des troupes et des pertes humaines du bloc communiste, en Éthiopie et en Angola. Ils affronteront dans ce dernier cas l’Afrique du Sud, autre allié des États-Unis et petite puissance nucléaire en devenir. Avec l’engagement en Afghanistan, ils cloront l’époque des grandes interventions qui a sans doute plus contribué à leur perte qu’à leur gloire.
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