“La France dépend faiblement de l’uranium du Niger”, déclare Étienne Giros, président du Cian

La France dépend faiblement de l’uranium du Niger”, déclare Étienne Giros, président du Cian

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INTERVIEW – Avec le coup d’État au Niger, la France subit un revers important d’un point de vue stratégique et militaire dans la région du Sahel. L’évacuation des ressortissants français va débuter dès le 1er août. Quels sont les intérêts économiques des entreprises tricolores dans le pays ? Entretien avec Étienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (Cian), une organisation patronale qui rassemble les sociétés françaises présentes dans le continent africain.

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Capital : Quels sont les intérêts économiques de la France au Niger ?

Étienne Giros, président du Conseil français des investisseurs en Afrique (Cian) : L’importance du Niger est très largement stratégique, politique et militaire avant d’être économique. Le Niger est l’un des pays les plus pauvres au monde. Il est classé 189e sur 191 en indice de développement humain. Mais la présence économique française au Niger n’est pas négligeable. Il y a 50 à 60 entreprises françaises implantées au Niger dans des secteurs variés : BTP, transport et logistique, alimentation, télécoms… On y retrouve des filiales de Vinci, TotalÉnergies et CFAO. Et comme le Niger est un pays enclavé, les marchandises transitent par des ports comme celui de Lomé au Togo ou d’Abidjan en Côte d’Ivoire. Tout cela représente un trafic important pour l’économie française. À travers AGL (ex-Bolloré Africa Logistics), la France est fortement engagée dans le commerce maritime en Afrique.

À quel point ces activités sont importantes pour la France ?

Le montant des échanges commerciaux entre la France et le Niger s’élève environ à 260 millions d’euros. Mais ce n’est pas parce que le pays est petit qu’il n’y a pas de potentiel. Au moment de son indépendance, en 1958, le Niger comptait 3 millions d’habitants. Aujourd’hui, le pays dispose d’une population très jeune de 25 millions d’habitants en croissance continue. En 2050, elle devrait passer à 70 millions puis à 100 millions à la fin du siècle. C’est l’un des pays du monde qui a la plus grande natalité. Ce sont autant de personnes à nourrir, à vêtir et à éduquer.

Le Niger fait partie des plus gros producteurs mondiaux d’uranium. À quel point la France dépend du Niger pour faire fonctionner ses centrales nucléaires ?

Le Niger est le cinquième producteur mondial d’uranium. Ils produisent 5 à 6 % de l’uranium mondial et 20 à 35 % de l’uranium français viennent du Niger. Le groupe français Orano (ex-Areva) exploite des mines sur place. Mais la France dépend faiblement de l’uranium du Niger. Elle dispose de stocks importants et elle peut compter sur une dizaine de pays fournisseurs, notamment l’Australie, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan.

Selon certains experts, nous sommes en train d’assister à une érosion du postcolonialisme de la France en Afrique d’un point de vue militaire. Qu’en est-il d’un point de vue économique ?

Contrairement à une idée reçue, la France ne perd pas pied en Afrique sur le plan économique. Les échanges commerciaux sont en croissance tout comme le nombre d’entreprises françaises présentes. Mais depuis 25 ans, l’Afrique s’est ouverte au monde et elle est entrée dans la mondialisation. De nouveaux acteurs importants sont arrivés de Chine, de Turquie, d’Inde et du Moyen-Orient. Donc la France a perdu des parts de marché même si ses activités ont progressé en Afrique. En termes d’investissements directs, la France est deuxième en Afrique derrière le Royaume-Uni. Nous restons devant la Chine et les États-Unis.

Mais l’instabilité politique en Afrique pourrait-elle changer la donner ?

C’est le cinquième coup d’État dans le Sahel en deux ans, après les deux coups au Mali, celui au Burkina Faso et celui en Guinée. Cela s’accompagne parfois d’un sentiment anti-français cultivé par les juntes militaires et alimenté par certains pays étrangers. Mais l’Afrique a une capacité de résilience extraordinaire. Même après des crises profondes, les pays peuvent rebondir très vite. Il faut garder cet espoir.

Des chiffres et des êtres par Michel Goya

Des chiffres et des êtres

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 31 juillet 2023

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Lorsqu’il arrive au 3e bureau (opérations) du Grand quartier général en 1917, le commandant et futur général Emile Laure est frappé de voir de grandes cartes à grande échelle sur les murs et tables et les officiers, normalement en charge de la conduite de grandes opérations, se féliciter de la prise d’un village, de quelques km2 ou de bilans chiffrés comme s’il s’agissait de grandes victoires. Il constate alors la dérive à laquelle a conduit la guerre de positions, avec le besoin d’apprécier les tendances, si possible de proclamer des succès et toujours de calmer son angoisse de l’inconnu, mais sans avoir de noms de villes connues à annoncer comme conquises ou perdues.

Il est ainsi logiquement pour la guerre en Ukraine et dans le grand GQG médiatique où, pour analyser et décrire au quotidien une guerre qui bouge peu depuis qu’elle s’est transformée en guerre de position en avril 2022, on transforme des prises de village ou des avancées de quelques kilomètres en évènements. Pour ceux qui se battent dans ces quelques hectares, les choses sont évidemment essentielles et même vitales, mais au niveau macroscopique, ces évènements tactiques doivent être nécessairement agglomérés afin d’avoir une vision plus claire des choses. Encore faut-il avoir le temps d’exposer cette synthèse.

Obus sur canons égale contre-batterie

Ces précautions étant prises parlons de la situation sur le front. L’offensive ukrainienne se poursuit avec ses trois axes de choc principaux et sa bataille arrière des feux, ainsi que la contre-offensive russe dans la province de Louhansk.  

La bataille des feux est désormais la plus importante car elle conditionne largement le destin des manœuvres. Les uns et les autres poursuivent leurs frappes dans la profondeur et la zone d’artillerie. Sur le site de Ragnar Gudmundsson (lookerstudio.google.com) qui compile les données fournies par les sources officielles ukrainiennes (et donc à prendre avec précautions) on constate toujours une grande intensité des frappes ukrainiennes avec 580 strikes (on ne sait pas trop à quoi cela correspond) en juin et juillet, soit 1580 avec le mois de mai, c’est-à-dire autant de tirs que les sept mois précédents réunis. L’effet sur l’artillerie russe est indéniable avec, selon Oryx cette fois, 191 pièces russes comptabilisées détruites ou endommagées depuis le 8 mai, soit par comparaison 2,6 pièces par jour contre 1,8 pièce jusqu’au début du mois de mai 2023. Les batailles de contre-batteries sont par définition dans les deux sens et l’artillerie ukrainienne souffre aussi avec 69 pièces touchées depuis le 8 mai, et un passage de 0,7 à 1 pièce perdue par jour. Ces chiffres sont comme toujours en dessous de la réalité, et on peut sans doute les doubler pour s’en approcher. Ce qui est sûr, c’est que la bataille est féroce et tend peut-être même à s’intensifier avec dans les deux dernières semaines des pertes quotidiennes de 3 pièces par jour côté russe et 1,4 côté ukrainien. On notera l’écart qui se resserre entre les deux camps.

Coups de béliers au Sud

Mon sentiment était plutôt que le dispositif défensif arrière russe n’était pas encore assez affaibli pour espérer retenter des manœuvres de grande ampleur sur la ligne de front mais le commandement ukrainien, mieux informé que moi, en a jugé autrement. Peut-être s’agit-il d’un nouveau test de résistance ou de profiter des limogeages de généraux importants et surtout compétents dans le groupe d’armées russe attaqué.

Il a donc décidé de renouveler des attaques de brigades dans la zone Sud sur les mêmes points et par les mêmes brigades que le 6-8 juin. On note peut-être une plus grande concentration des efforts, avec du côté d’Orikhiv deux brigades seulement en premier échelon – 65e et 47e Mécanisées (BM) – et quatre en arrière, pour trois – 36e de Marine à l’ouest, 35e de Marine et 68e chasseurs au centre – et cinq en arrière dans le secteur de Velika Novosilki. Les secteurs d’attaque sont peut-être limités aux moyens de déminage disponibles ou peut-être s’agit-il simplement d’une manière générale de mieux accorder les moyens d’appui à ceux de la manœuvre. Ce qu’il faut retenir c’est une progression de la 47e BM relativement importante à l’est de Robotyne, au sud d’Orikhiv, ainsi que celle de la 35e BIM sud de Velika Novosilka avec la prise et le dépassement du village de Saromaiorske. On rappellera que les forces ukrainiennes agissent toujours dans les deux cas dans la zone de couverture russe et non la zone principale, la mieux défendue, et que les Russes y résistent également toujours tout en organisant des contre-attaques. Les autres secteurs de la zone – Piatkatky, Houliaïpole et Vuhledar – sont calmes ou font l’objet de combats minuscules.

Derrière les annonces, et on notera au passage combien les déclarations de la vice-ministre de la Défense Hanna Maliar brouillent et desservent la cause ukrainienne en se plaçant au même niveau d’exagération grossière que celles des officiels russes, il reste à voir si les Ukrainiens vont continuer à progresser à ce rythme. Les gains territoriaux sont très en dessous de la norme de 50 km2/jour qui indiquerait que les choses se passent bien, mais les opérations militaires ne sont pas linéaires mais fractales, du moins l’espère-t-on, quand on est justement en dessous de la norme. Ce n’est donc pas les villages de Saromaiorske ou de Robotyne qui sont importants, mais les tendances et ce qu’il faut espérer est que l’avance continue. L’hypothèse actuelle la plus probable, par projection de tendances, est celle de mois de combat avant de peut-être voir un drapeau planté sur une ville-victoire, et celle-ci a actuellement plus de chance d’être Tokmak ou Bilmak plutôt que Mélitopol ou Berdiansk. Les combats de la semaine peuvent modifier cette hypothèse s’il y a des petits succès répétés.

Alors que la ville-victoire se fait attendre dans le front sud, le troisième axe offensif ukrainien est autour de Bakhmut avec un effort particulier au sud de la ville et dans l’immédiat sur le village Klichkivka, une zone boisée et peu minée plus accessible à la manœuvre qu’au sud mais où les combats sont difficiles et les pertes importantes des deux côtés. Pour l’instant, la résistance russe est forte et les avancées minuscules. La projection actuelle la plus favorable aux Ukrainiens est donc là encore et malgré la petitesse du champ de bataille celle de mois de combat avant le planté de drapeau sur Bakhmut.

Un tout petit Uranus au Nord

La contre-attaque de revers sur un front différent de celui où on est soi-même attaqué est un grand classique de l’art opérationnel. Le 15 juillet 1918, les Français résistent à l’offensive allemande sur la Marne, le 18 juillet ils contre-attaquent de flanc à Villers-Cotterêts. En novembre 1942, les Soviétiques sur le reculoir à Stalingrad contre-attaquent sur les flancs de la 6e armée allemande et enferment celle-ci dans la ville (opération Uranus). Un an plus tôt, les divisions sibériennes faisaient de même au nord et au sud de Moscou attaquée. C’est le même principe qui s’applique ici dans la zone de Louhansk avec une contre-offensive assez réussie vers Koupiansk, l’est de Svatove et le sud-est de Kreminna.

Tenter une contre-attaque de revers signifie d’abord que l’on ne s’estime pas en danger dans la zone dans laquelle on est attaqué, sinon les réserves sont plutôt engagées dans ce secteur. L’existence de cette contre-attaque est donc plutôt un indice de confiance côté russe. Maintenant pour que cela réussisse vraiment, il faut un rapport de forces et de feux vraiment à l’avantage du contre-attaquant. Cela a été le cas dans les exemples cités plus haut, mais en grande partie parce que les Allemands s’étaient engagés à fond dans leur attaque principale, la Marne et Reims dans un cas, Stalingrad dans l’autre, et affaiblissant leur flanc ou en le confiant à des armées alliées peu solides. Cela n’est pas le cas en Ukraine. Les forces ukrainiennes ne sont pas enfoncées et fixées dans le front Sud et il reste par ailleurs suffisamment de brigades pour tenir tous les autres secteurs. Au bout du compte, il n’y a pas eu de renforcements russes massifs dans le secteur nord, par manque de moyens avant tout, et les déclarations ukrainiennes (voir plus haut) ont été très exagérées, comme pour excuser par avance un recul. On n’a pas entendu parler non plus de mise en retrait en recomplètement et en entrainement pendant des semaines de divisions russes. Les attaques russes sont donc toujours menées avec les mêmes capacités que celles qui n’ont pas permis de réussir durant l’offensive d’hiver. On ne voit donc pas très bien pourquoi cela réussirait mieux maintenant, à moins d’innovations d’organisation ou de méthodes cachées. Pour autant, les Russes attaquent beaucoup, avancent un peu et compensent finalement, si on raisonne en km2, les petites avances ukrainiennes au Sud. Cela n’a cependant pas d’impact stratégique puisque les Ukrainiens n’ont pas fondamentalement bougé leurs réserves du Sud au Nord et qu’ils poursuivent leur opération dans les provinces de Zaporijjia et Donetsk, On peut même se demander si les nouvelles attaques ukrainiennes au Sud ne sont pas aussi une manière de montrer que les attaques russes au Nord ne sont pas importantes.  

Pour redonner des chiffres et en reprenant Oryx, ce qui frappe dans les pertes matérielles des deux opérations de manœuvre concurrentes, c’est leur ampleur. On comptabilise depuis 71 jours, 622 véhicules de combat majeurs (tanks, AFV, IFV, APC selon la terminologie Oryx) perdus soit une moyenne de 8 par jour. C’est en soi à peu près équivalent aux pertes quotidiennes moyennes avant l’offensive ukrainienne. Depuis deux semaines en revanche, le taux moyen est monté d’un coup à 11 par jour, sensiblement depuis la contre-attaque russe. Le taux moyen de pertes constatées des Ukrainiens en revanche a augmenté sensiblement dès le 8 mai, passant de 3,5 à 4,5 jours. Pire encore, il est passé à 6 par jour depuis deux semaines. Ces chiffres sont toujours difficiles à interpréter avec les difficultés de mesure, mais ils n’indiquent pas forcément, comme pour l’artillerie, une tendance favorable aux Ukrainiens. On est très loin des rapports de 1 à 4 du début de la guerre.

En résumé, on peut considérer les actions en cours sur le front comme un choc des impuissances ou, de manière plus élogieuse, un bras de fer indécis qui attend qu’un des protagonistes craque. C’est le moment du côté ukrainien de faire entrer sur le terrain les impact players, renforts, moyens nouveaux, opérations périphériques à Kherson, Belgorod, ou ailleurs pourvu que cela détourne l’attention et surtout les moyens russes. Il n’est pas exclu cependant que les Russes disposent aussi de quelques impact players. On y reviendra.

Théorie de la percée : l’échec de la conduite scientifique de la bataille (1916)

Théorie de la percée : l’échec de la conduite scientifique de la bataille (1916)

 

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 28 juillet 2023

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Les doctrines militaires, comme les paradigmes scientifiques, n’évoluent vraiment que lorsqu’elles sont très sérieusement prises en défaut. L’échec sanglant de l’offensive de Champagne fin septembre-début octobre 1915 constitue cette prise en défaut. En fait, c’est même une grande crise au sein de l’armée française où on perçoit les premiers signes de découragement, voire de grogne dans la troupe. En novembre 1915, le général Fayolle note dans son carnet : « Que se passe-t-il en haut lieu ? Il semble que personne ne sache ce qu’il faut faire […] Si on n’y apporte pas de moyens nouveaux, on ne réussira pas ». La crise impose de trouver de nouvelles solutions et on assiste effectivement à une grande activité durant l’hiver1915 dans le « monde des idées » qui aboutit à la victoire de l’« opposition » et de son école de pensée alors baptisée « la conduite scientifique de la bataille ».

Changement de paradigme

L’opposition ce sont d’abord les « méthodiques », comme Foch, alors commandant du groupe d’armées du Nord (GAN) et Pétain, commandant la 2e armée. Le rapport de ce dernier après l’offensive de Champagne, met en évidence l’« impossibilité, dans l’état actuel de l’armement, de la méthode de préparation et des forces qui nous sont opposées, d’emporter d’un même élan les positions successives de l’ennemi ». Le problème majeur qui se pose alors est que s’il est possible d’organiser précisément les feux d’artillerie et l’attaque des lignes de la première position ennemie, cela s’avère beaucoup plus problématique lorsqu’il s’agit de s’en prendre à la deuxième position plusieurs kilomètres en arrière. Pétain en conclut qu’il faut, au moins dans un premier temps, se contenter d’attaquer les premières positions mais sur toute la largeur du front afin d’ébranler celui-ci dans son ensemble. Ce sera la doctrine mise en œuvre – avec succès – à partir de l’été 1918, mais l’idée de grande percée est encore vivace. Une nouvelle majorité se crée autour de quelques Polytechniciens artilleurs, avec Foch comme tête d’affiche, pour concevoir cette bataille décisive comme une succession de préparations d’artillerie-assauts d’infanterie, allant toujours dans le même sens position après position ( Autant de positions, autant de batailles selon Fayolle) et non pas latéralement comme le préconise Pétain et ce jusqu’à ce que « l’ennemi, ses réserves épuisées, ne nous oppose plus de défenses organisées et continues » (Foch, 20 avril 1916).

C’est une réaction contre les « folles équipées » de l’infanterie au cours des batailles de 1915, désormais « la certitude mathématique l’emporte sur les facteurs psychologiques ». Une analyse de tous les détails photographiés du front doit permettre une planification précise de la destruction de tous les obstacles ennemis à partir de barèmes scientifiques. L’imposition de ce nouveau paradigme est la victoire de l’école du feu sur celle du choc mais aussi la revanche des généraux sur les Jeunes-Turcs du Grand quartier général (GQG). Ce sont les idées qui portent les hommes bien plus souvent que l’inverse, et changer d’idées impose souvent de changer les hommes. Les officiers du GQG, qui pour beaucoup avaient été les champions de l’« offensive à outrance » puis de l’ « attaque brusquée », sont envoyés commander au front. A la suite des décisions arrêtées en décembre 1915 à Chantilly entre les Alliés, cette nouvelle doctrine doit être mise en œuvre dans l’offensive franco-britannique sur la Somme prévue pour l’été 1916. Le groupe d’armées du Nord (GAN) de Foch est chargé de sa mise en pratique.

En attendant, toutes les idées nouvelles trouvent leur matérialisation dans le nouveau GQG qui passe l’hiver 1915-1916 à rédiger le nouveau corpus de documents doctrinaux sur l’organisation et les méthodes des différentes armes, infanterie et artillerie lourde en premier lieu ainsi que la coordination entre elles. Ce sera par la suite une habitude, tous les hivers on débat puis on rédige toute la doctrine, soit un rythme douze fois plus rapide qu’en temps de paix avant la guerre. Mais ce n’est pas tout de partir du bas, de faire du retour d’expérience, de débattre puis de voir émerger un nouveau paradigme au sommet, encore faut-il que les nouvelles idées redescendent et que l’explicite des documents se transforme en bas en nouvelles habitudes.

Tout le front est restructuré. On distingue désormais une ligne des armées, tenue désormais par le strict minimum de troupes, des réserves de groupes d’armées à environ 20-30 km du front et enfin des réserves générales encore plus loin. Il se met en place une sorte de « 3 x 8 » où les troupes enchainent secteur difficile, repos-instruction, secteur calme. L’année 1916 se partage ainsi, pour la 13eDivision d’infanterie, en 93 jours de bataille (Verdun et La Somme) contre plus de 200 en 1915, 88 jours de secteur calme et le reste en repos-instruction. Toute cette zone des réserves générales se couvre d’un réseau d’écoles, de camps et de centre de formation où on apprend le service des nouvelles armes et les nouvelles méthodes. On remet en place des inspecteurs de spécialités afin de contrôler les compétences de chaque unité mais aussi de rationaliser les évolutions alors que le combat séparé de chaque unité tend à faire diverger les pratiques. Une innovation majeure de la guerre est la création du centre d’instruction divisionnaire ou CID). Ce centre, base d’instruction mobile de chaque division permet d’accueillir les recrues en provenance des dépôts de garnison de l’intérieur, avant de les envoyer directement dans les unités combattantes. Elles y rencontrent des cadres vétérans, des blessés de retour de convalescence. Les cadres de leurs futures compagnies viennent les visiter. Les hommes ne sont pas envoyés directement sur une ligne de feu avec des compétences faibles ni aucun lien de cohésion avec les autres, mais acclimatés et instruits progressivement.

La transformation des armes

Cette approche permet une évolution plus rationnelle des unités. L’infanterie connaît sa deuxième mutation de la guerre après l’adaptation improvisée et chaotique à la guerre de tranchées. Elle devient vraiment cette fois une infanterie « industrielle ». Les structures sont allégées et assouplies. Les divisions d’infanterie ne sont plus attachées spécifiquement à un corps d’armée et commandent directement à trois régiments et non plus à deux brigades de deux régiments. Les bataillons eux-mêmes passent aussi à une structure ternaire mais la 4e compagnie, grande nouveauté, devient une compagnie d’appui équipée de mitrailleuses, de canons à tir direct de 37 mm et de mortiers. Encore plus innovant, les sections d’infanterie ne combattent plus en ligne mais en demi-sections feu et choc (les demi-sections deviendront identiques et autonomes en 1917, c’est l’invention du groupe de combat), et organisées autour de nouvelles armes comme les fusils-mitrailleurs et les lance-grenades. Les fantassins deviennent spécialisés et interdépendants. D’une manière générale, la puissance de feu portable de l’infanterie fait un bond considérable jusqu’à la fin de 1917. L’étape suivante sera l’intégration des chars légers d’accompagnement à partir de mai 1918.

L’artillerie a la part belle dans le nouveau paradigme. Pour Foch : « Ce n’est pas une attaque d’infanterie à préparer par l’artillerie, c’est une préparation d’artillerie à exploiter par l’infanterie » qui, ajoute-t-il plus tard, Foch ajoute que l’infanterie « doit apporter la plus grande attention à ne jamais entraver la liberté de tir de l’artillerie ». Dans une étude écrite en octobre 1915, son adjoint Carence écrit : « L’artillerie d’abord ; l’infanterie ensuite ! Que tout soit subordonné à l’artillerie dans la préparation et l’exécution des attaques ». Pour autant, le volume de cette arme augmente assez peu avec seulement 590 nouvelles pièces lourdes pour l’ensemble de 1916. Le grand défi pour l’artillerie est celui de l’emploi optimal de l’existant, c’est-à-dire l’artillerie de campagne et les pièces de forteresse récupérées, dans des conditions totalement différentes de celles imaginées avant-guerre. Pour y parvenir on commence par mettre en place de vrais états-majors d’artillerie capables de commander les groupements de feux de centaines de pièces. Le 27 juin 1916, est créé le Centre d’études d’artillerie (CEA) de Châlons chargé d’inspecter les régiments d’artillerie et de synthétiser leurs idées, définir la manœuvre, perfectionner l’instruction technique et faire profiter les commandants de grandes unités de toutes les innovations touchant l’emploi de l’artillerie. Un peu plus tard, on formera aussi des Centres d’organisation d’artillerie (COA), un par spécialité, qui constituent les matrices des nouvelles formations et où les anciens régiments viennent recevoir les nouveaux matériels et apprendre leur emploi. La troisième voie pour mieux maîtriser la complexité croissante des méthodes est la planification. Elle existe sous une forme embryonnaire dès 1915 mais elle connaît un fort développement en 1916 grâce à l’influence du CEA. Celui-ci codifie et vulgarise l’usage des « Plans d’emploi de l’artillerie » qui permettent de gérer les étapes de la séquence de tir. L’aérologie et la météorologie font d’énormes progrès. Le GAN dispose de sa propre section météo commandée par le lieutenant de vaisseau Rouch avec un vaste réseau de transmissions y compris sur des navires.

Le premier effort porte sur la maîtrise de la gestion des informations. Les Français mettent l’accent sur l’emploi de l’avion dans l’observation et la liaison entre les armes. Foch envoie le commandant Pujo à Verdun, la première grande bataille de 1916 et qui est très observée par le GAN qui prépare la seconde. Pujo reprend l’idée d’un « bureau tactique » charger de centraliser toutes les informations des escadrilles et des ballons d’observation (TSF, photos, écrits) afin d’actualiser en permanence un grand panorama photographique et cartographique de la zone de combat. A l’instar des drones aujourd’hui, l’aviation de l’époque est cependant surtout un système d’observation et de liaison en cours d’action, au service de l’artillerie afin de guider les tirs et d’en mesure les effets au-dessus des lignes ennemies, mais aussi de l’infanterie, qui dispose en 1916 de ses propres appareils. Pour l’offensive de la Somme, la 13e DI disposera par exemple d’une vingtaine d’appareils avec tout un panel de moyens de liaisons pour organiser les communications entre l’air, qui envoie des messages en morse ou message lesté, et le sol, qui répond avec des fusées de couleur, fanions ou projecteurs et indique ses positions avec des pots éclairants et ou des panneaux. Lorsque la division sera engagée sur la Somme, ses compagnies d’infanterie seront survolées par huit avions et appuyées par une quarantaine de mitrailleuses, huit canons d’infanterie ou mortiers et surtout 55 pièces d’artillerie…pour chaque kilomètre de front attaqué.

Le GAN reprend également deux grandes innovations de Verdun. La première est l’idée de supériorité aérienne sur un secteur du front. Dès le début de leur offensive sur Verdun, en février 1916, les Allemands concentrent 280 appareils de chasse sur la zone et chassent les quelques appareils français présents. L’artillerie française, qui dépend désormais de l’observation aérienne devient aveugle. Pour faire face à cette menace, les Français sont obligés de livrer la première bataille aérienne de l’Histoire. Le 28 février, le commandant De Rose reçoit carte blanche. Il constitue un groupement « ad hoc » de quinze escadrilles avec ce qui se fait de mieux dans l’aviation de chasse en personnel (Nungesser, Navarre, Guynemer, Brocard, etc.) et en appareils (Nieuport XI). Cette concentration de talents forme un nouveau laboratoire tactique qui met au point progressivement la plupart des techniques de la maîtrise du ciel. On expérimente également l’appui feu air-sol notamment lors de l’attaque sur le fort de Douaumont le 22 mai ou la destruction des ballons d’observation ennemies (fusées à mise à feu électrique Le Prieur d’une portée de 2000 m, balles incendiaires, canon aérien de 37 mm). A son imitation, le GAN groupe de chasse est constitué à Cachy sous le commandement de Brocard avec huit escadrilles Spad.

La seconde innovation est l’œuvre du capitaine Doumenc, l’« entrepreneur » du service automobile, subdivision qui appartient à l’artillerie comme tout ou presque ce qui porte un moteur à explosions. Grâce à lui et quelques autres, l’idée s’impose que le transport automobile peut apporter une souplesse nouvelle dans les transports de la logistique et surtout des hommes, leur évitant les fatigues de la marche tout en multipliant leur mobilité. Les achats à l’étranger et la production nationale permettent de disposer dès 1916 de la première flotte automobile militaire au monde avec près de 40 000 véhicules (200 fois plus qu’en 1914). Cette abondance de moyens autorise la constitution de groupements de 600 camions capables de transporter en 1916 six divisions d’infanterie d’un coup. L’efficacité de cet outil est démontrée lorsqu’il s’agit de soutenir le front de Verdun, saillant relié à Bar-le-Duc, 80 km plus au Sud, par une route départementale et une voie ferrée étroite. Le 20 février 1916, veille de l’attaque allemande, Doumenc y forme la première Commission Régulière Automobile (CRA), organisée sur le modèle des chemins de fer, et dont la mission est d’acheminer 15 à 20 000 hommes et 2 000 tonnes de ravitaillement logistique par jour par ce qui est baptisée rapidement la Voie sacrée. Le GAN copie l’idée et créé sa propre CRA sur l’axe Amiens-Proyart afin d’alimenter la bataille de la Somme, avec un trafic supérieur encore à celui de la Voie sacrée.

La déception de la Somme

En sept mois de préparation, aucun effort n’a été négligé pour faire de l’offensive sur la Somme la bataille décisive tant espérée. Loin des tâtonnements de 1915, la nouvelle doctrine a été aussi scientifique et méthodique dans la préparation qu’elle le sera dans la conduite. L’objectif de l’offensive d’été préparée avec tant de soins est de réaliser la percée sur un front de 40 km, pour atteindre ainsi le terrain libre en direction de Cambrai et de la grande voie de communication qui alimente tout le front allemand du Nord. Le terrain est très compartimenté avec, en surimposition des trois positions de défense, tout un réseau de villages érigés par les Allemands en autant de bastions reliés par des boyaux. La préparation d’artillerie, d’une puissance inégalée s’ouvre le 24 juin et ne s’arrête qu’une semaine plus tard, le 1er juillet après au moins 2,5 millions d’obus lancés (sensiblement sur 40 km tout ce que l’artillerie ukrainienne actuelle a lancé en 15 mois sur l’ensemble du front). L’offensive n’est ensuite n’est déclenchée qu’après avoir constaté l’efficacité des destructions par photographie. Comme prévu, l’aviation alliée bénéficie d’une supériorité aérienne totale, autorisant ainsi la coordination par le ciel alors que comme pour les Français au début de la bataille de Verdun, l’artillerie allemande, privée de ses yeux, manque de renseignements.

Dans cet environnement favorable, la VIe armée française de Fayolle s’élance sur seize kilomètres avec un corps d’armée au nord de la Somme en contact avec les Britanniques, et deux corps au sud du fleuve. Contrairement aux Britanniques, l’attaque initiale française est un succès, en partie du fait de l’efficacité des méthodes employées. Au Nord, le 20e corps d’armée français progresse vite mais doit s’arrêter pour garder le contact avec des Alliés qui, dans la seule journée du 1er juillet, paient leur inexpérience de 21 000 morts et disparus. Au Sud, le 1er corps colonial (un assaut que mon grand-père m’a raconté) et le 35e corps enlèvent d’un bond la première position allemande. En proportion des effectifs, les pertes totales françaises sont plus de six fois inférieures à celles des Britanniques, concrétisant le décalage entre la somme de compétences acquises par les Français et celle de l’armée britannique dont beaucoup de divisions sont de formation récente. Du 2 au 4 juillet, l’attaque, toujours conduite avec méthode, dépasse la deuxième position allemande et s’empare du plateau de Flaucourt. Le front est crevé sur huit kilomètres, mais on ne va pas plus loin car ce n’est pas le plan.

La réaction allemande est très rapide. Dès le 7 juillet, seize divisions sont concentrées dans le secteur attaqué puis vingt et une une semaine plus tard. La réunion de masses aériennes contrebalance peu à peu la supériorité initiale alliée. Dès lors, les combats vont piétiner et la bataille de la Somme comme celle de Verdun se transforme en bataille d’usure. La mésentente s’installe entre les Alliés et les poussées suivantes (14-20 juillet, 30 juillet, 12 septembre) manquent de coordination. Au sud de la Somme, Micheler, avec la Xe armée progresse encore de cinq kilomètres vers Chaulnes mais le 15 septembre Fayolle est obligé de s’arrêter sans résultat notable, au moment où les Britanniques s’engagent (et emploient les chars pour la première fois). Les pluies d’automne, qui rendent le terrain de moins en moins praticable, les réticences de plus en plus marquées des gouvernements, les consommations en munitions d’artillerie qui dépassent la production amènent une extinction progressive de la bataille. Après cinq mois d’effort, l’offensive alliée a à peine modifié le tracé du front. Péronne, à moins de dix kilomètres de la ligne de départ, n’est même pas atteinte. Les pertes françaises sont de 37 000 morts, 29 000 disparus ou prisonniers et 130 000 blessés. Celles des Britanniques et des Allemands sont doubles. En 77 jours d’engagement sur la Somme, la 13e DI n’a progressé que de trois kilomètres et a perdu 2 700 tués ou blessés pour cela.

La percée n’est pas réalisée et la Somme n’est pas la bataille décisive que l’on cherchait, même si elle a beaucoup plus ébranlé l’armée allemande que les Alliés ne le supposaient alors. C’est donc une déception et une nouvelle crise.

L’offensive de la Somme a d’abord échoué par excès de méthode. La centralisation, la dépendance permanente des possibilités de l’artillerie, la « froide rigueur » ont certainement empêché d’exploiter certaines opportunités, comme le 3 juillet avec le corps colonial ou le 14 septembre à Bouchavesnes devant le 7e corps. A chaque fois, ces percées, tant espérées l’année précédente, ne sont pas exploitées. Certains critiquent le manque d’agressivité de l’infanterie. D’un autre côté, pour le sous-lieutenant d’infanterie Jubert du 151e RI, « le fantassin n’a d’autre mérite qu’à se faire écraser ; il meurt sans gloire, sans un élan du cœur, au fond d’un trou, et loin de tout témoin. S’il monte à l’assaut, il n’a d’autre rôle que d’être le porte-fanion qui marque la zone de supériorité de l’artillerie ; toute sa gloire se réduit à reconnaître et à affirmer le mérite des canonniers ».

Les procédés de l’artillerie s’avèrent surtout trop lents. On persiste à chercher la destruction au lieu de se contenter d’une neutralisation, ce qui augmente considérablement le temps nécessaire à la préparation. Les pièces d’artillerie lourde sont toujours d’une cadence de tir très faible, ce qui exclut la surprise. De plus, le terrain battu par la préparation d’artillerie est si labouré qu’il gêne la progression des troupes et des pièces quand il ne fournit pas d’excellents abris aux défenseurs. L’artillerie avait le souci de travailler à la demande des fantassins mais ceux-ci ont eu tendance à demander des tirs de plus en plus massifs avant d’avancer, ce qui a accru la dévastation du terrain et les consommations de munitions. Compenser la faible cadence de tir nécessite d’augmenter le nombre de batteries, ce qui suppose de construire beaucoup d’abris pour le personnel ou les munitions et complique le travail de planification nécessaire pour monter une préparation de grande ampleur. Le temps d’arrêt entre deux attaques dépend uniquement de la capacité de réorganisation de l’artillerie. Or ce délai reste supérieur à celui nécessaire à l’ennemi pour se ressaisir.

Car la guerre se « fait à deux ». La guerre se prolongeant sur plusieurs années, phénomène inédit depuis la guerre de Sécession, les adversaires s’opposent selon une dialectique innovation-parade d’un niveau insoupçonné jusqu’alors. La capacité d’évolution de l’adversaire est désormais une donnée essentielle à prendre en compte dans le processus d’élaboration doctrinal qui prend un tour très dynamique. La puissance de feu de l’artillerie alliée terriblement efficace au début de juillet, est finalement mise en défaut. Les Allemands s’ingénient à ne plus offrir d’objectifs à l’artillerie lourde. Ils cessent de concentrer leurs moyens de défense sur des lignes faciles à déterminer et à battre. Constatant qu’ils peuvent faire confiance à des petits groupes isolés même écrasés sous le feu, ils installent les armes automatiques en échiquier dans les trous d’obus en avant de la zone et celles-ci deviennent insaisissables. En août, Fayolle déclare à Foch : « Enfin, ils ont construit une ligne de tranchés, je vais savoir sur quoi tirer ». Les Allemands vident les zones matraquées, amplifient le procédé de défense en profondeur, procédant à une « défense élastique » qui livre le terrain à l’assaillant, mais lui impose des consommations de munitions énormes et des attaques indéfiniment répétées. Malgré la puissance de l’attaque, ils réussissent ainsi à éviter la rupture de leur front.

L’échec de la « conduite scientifique de la bataille » entraîne donc sa réfutation en tant que paradigme et la mise à l’écart de Foch. Comme à la fin de 1915, l’échec de la doctrine en cours laisse apparaître les autres théories en présence. Pétain propose toujours la patience et le combat d’usure sur l’ensemble du front. Mais l’école du choc revient en force en soulignant la perte de dynamisme, issue selon elle de la sécurité relative qu’apporte un combat où toutes les difficultés sont résolues par une débauche d’artillerie. Elle fait remarquer que les pertes sont plus importantes dans les attaques qui suivent l’offensive initiale. Il est donc tentant de revenir à la « bataille-surprise ».

Extrait et résumé de Michel Goya, L’invention de la guerre moderne, Tallandier (édition 2014)

Interpellation de casseurs par des militaires à Lorient : l’analyse du général Bertrand Cavallier

Interpellation de casseurs par des militaires à Lorient : l’analyse du général Bertrand Cavallier


Des interpellations de casseurs à Lorient dans la nuit du 30 juin au 1er juillet par des militaires en civil agissant à titre personnel ont suscité de nombreuses et diverses réactions. D’un côté la population lorientaise qui a majoritairement applaudi cette initiative selon le Télégramme, et de l’autre, trois députés Bretons de la France insoumise qui ont effectué un signalement au parquet dans le cadre de l’article 40 du code de procédure pénale. (*) Les parlementaires émettent un doute sur l’intervention des militaires dans le cadre de l’article 73 du code de procédure pénale qui dispose que “dans les cas de crime flagrant ou de délit flagrant puni d’une peine d’emprisonnement, toute personne a qualité pour en appréhender l’auteur et le conduire devant l’officier de police judiciaire le plus proche”.

La Voix du Gendarme a sollicité l’analyse de l’un de ses conseillers, le général de division (2S) Bertrand Cavallier, expert en maintien de l’ordre, mais aussi ancien chef militaire ayant exercé de multiples commandements dans la Gendarmerie départementale et dans la gendarmerie mobile et ancien instructeur à l’École spéciale militaire de Saint-Cyr et instructeur commando.

La Voix du Gendarme : à votre sens, des militaires qui, à titre personnel, ont arrêté des émeutiers, auraient-ils agi sans aucune espèce de loi, ou de règlement, qui le permet, comme le prétend le ministre de l’Intérieur ?

Bertrand Cavallier : dans la nuit du 30 juin au 1er juillet, à Lorient, le centre de la ville, mais aussi certains quartiers ont été la proie de plusieurs  dizaines d’émeutiers qui se sont livrés aux casses de commerces, à des multiples dégradations notamment par l’effet d’incendies. Comme dans nombre d’autres communes, les forces de l’ordre ont été confrontées à des troubles d’une ampleur et d’une intensité inédite, rendant ainsi plus complexe leur capacité à rétablir l’ordre. 

Le général (2S) Bertrand Cavallier, spécialiste du maintien de l’ordre (Photo DR)

Dans ce contexte dégradé, qui a sidéré la population, quelques personnes ont procédé à l’interpellation des fauteurs de troubles, et les ont remis aux fonctionnaires de la police nationale.

Que ces jeunes gens soient des militaires ou non, la question centrale n’est pas là. Dès lors que ces personnes ont interpellé des auteurs de délits flagrants punis d’emprisonnement (incendies volontaires…), et qu’ils les ont mis à disposition, en l’occurence de fonctionnaires de police, ils ont possiblement agi dans le cadre de l’article 73 du code de procédure pénale (*), ce qui est principalement l’objet de l’enquête judiciaire ouverte.

LVDGpour bon nombre de nos compatriotes , il s’agit d’actes de civisme exemplaire, mais il semblerait que cela ne soit pas un avis partagé. Qu’en pensez-vous ? 

BC : selon les informations qui sont ouvertes, il semblerait que ce soit bien des individus appartenant à des unités militaires de la Marine nationale implantées localement, lesquelles en tant qu’entités sont étrangères à ce qui s’est passé. L’action de ces militaires, hors service – il faut le rappeler-, aurait relevé d’une initiative personnelle qui est celle de citoyens prêtant main forte aux forces de l’ordre. Ce serait là plutôt, de mon point de vue, un acte de bon citoyen. Il tranche évidemment avec la passivité générale que l’on constate aujourd’hui dans la population, mais qui est compréhensible eu égard aux risques physiques mais aussi juridiques pris – l’actualité le révèle souvent – pour ceux qui prennent de telles initiatives.

LVDG : en tant que chef militaire, que ce soit lors de votre passage comme instructeur à Saint-Cyr, où lors de vos commandements en gendarmerie mobile et en gendarmerie départementale, comment auriez-vous réagi ?

BC Je n’ai point besoin de rappeler tout d’abord qu’un chef soutient ses subordonnés. J’ajoute cependant que je suis attaché à la loi, mais également que j’ai acquis une certaine expérience s’agissant du courage d’une grande partie des politiques, mais aussi de la haute fonction publique.

Dans des circonstances analogues, je les aurais donc félicités pour leur audace, en cohérence avec l’essence même de leur engagement professionnel : servir leur patrie, protéger la nation. En cohérence, également, avec l’élan inhérent à la jeunesse, du moins ce qu’elle devrait être plus largement, dans cette société rabougrie et conservatrice.

Je les aurais aussi mis en garde. Car dans l’état actuel de notre société, et de ses faiseurs d’opinions, ils se seraient ainsi exposés physiquement, juridiquement, mais également socialement.

LVDGquels enseignements tirez-vous de cet évènement ?

BC : tout d’abord, je prends acte du soutien massif qu’apporte la population à ces marins d’élite, héritiers de Léon Gauthier dont on vient d’honorer la mémoire au niveau national, qui ont ainsi agi. J’ajoute que les retours des policiers et Gendarmes engagés à Lorient, cette nuit là,  n’ont pas été négatifs, loin s’en faut.

D’autre part, je fais confiance aux magistrats. Leur sagesse et leur indépendance seront précieuses pour apprécier les faits considérés avec justesse.

Mais au-delà, ces actions doivent nous inciter à nous poser les vraies questions. Des questions évidemment dérangeantes.

Ces émeutes constituent un nouvel épisode de la dégradation de la situation notre pays, de son affaiblissement, de la généralisation de la violence, de l’expansion continue de zones dites de non droit, y compris au coeur de territoires jusqu’ici préservés…Ces violences sont révélatrices d’une nouvelle oppression, qui contraint dans le quotidien les populations, qui réduit leurs libertés fondamentales. Qui peut nier cela aujourd’hui ? Qui peut nier l’émergence d’un phénomène hybride, qui combine le goût de l’argent facile, le désir de conquête, un suprémacisme contestant nos valeurs culturelles ?

Un pays où, depuis des décennies  – le mal est profond -, l’on recommande aux militaires de ne plus se circuler en tenue, du fait du risque élevé de se faire agresser, notamment dans certaines zones.

Cette lâcheté rationalisée – nous nous sommes soumis – donne un goût amer à ces cérémonies marquant le sacrifice de ceux s’étant battus pour une France souveraine, pour un peuple libre, le sacrifice de ceux ayant osé résister. Que n’entends-je point des dites élites, des dits intellectuels, sur ce qui serait incompréhensible, inimaginable, dans la majorité des nations que j’ai l’honneur de visiter fréquemment. Je pense au Maroc, à la Suisse, à l’Allemagne, à l’Italie…?

Les forces de l’ordre ont été massivement engagées, mais elles ont été, en maints endroits, objectivement dépassées. 

L’ordre républicain, le pacte social républicain, ont été sérieusement ébranlés. Dans certaines communes, des maires, désemparés, ont désormais évoqué leur objectif de mieux armer leur police municipale, de la doter de drones, de doubler les effectifs… Mesure compréhensible compte tenu de leur désarroi et de celui de leurs administrés, notamment de humbles commerçants, mais dénaturant cependant le principe d’une police municipale, et qui ne saurait régler le problème de fond.

L’ordre républicain, plus globalement, le pacte républicain, doivent être impérativement restaurés. Partout et en tout temps. Comme je l’ai maintes fois dit, cela va nécessiter des mesures éminemment politiques, énergiques, radicales et globales, telles qu’un Georges Clémenceau pourrait les prendre. Mesures qui ne sauraient d’ailleurs, même si ce n’est qu’un aspect du problème, exempter les forces de sécurité d’une vraie réflexion sur leur productivité et la réalité de leur proximité avec la population.

Une prochaine crise, qui serait pire, doit être impérativement écartée.  À défaut, avec l’effondrement du dit monopole de la violence légitime de l’État, le peuple pourrait être tenté de l’assumer. 

Cette éventualité nous renvoie à des questionnements essentiels sur la conception de notre société, qui ont marqué notre histoire, et qui ont notamment opposé Robespierre et Condorcet en 1793. Le premier affirmant que “quand la garantie sociale manque à un citoyen, il entre dans le droit naturel de se défendre lui-même”, le second rappelant que “ dans tout gouvernement libre, le mode de résistance à l’oppression doit être réglé par la constitution”

Philosophiquement, sans évoquer mon état d’ancien Gendarme, je serais davantage dans le principe rappelé par Condorcet. Mais qui tient à l’existence d’un gouvernement vraiment libre, c’est à dire dégagé des inhibitions, apte à réellement agir pour protéger les bons citoyens de l’arbitraire, dans le quotidien comme en situation de crise. Cette majorité immense de gens paisibles, d’anonymes qui travaillent, mais dont le silence cache une grande colère.

(*) Article 40 du CPP Toute autorité constituée, tout officier public ou fonctionnaire qui, dans l’exercice de ses fonctions, acquiert la connaissance d’un crime ou d’un délit est tenu d’en donner avis sans délai au procureur de la République et de transmettre à ce magistrat tous les renseignements, procès-verbaux et actes qui y sont relatifs.

Le nucléaire est la seule énergie susceptible de donner à la France une indépendance énergétique

Le nucléaire est la seule énergie susceptible de donner à la France une indépendance énergétique

OPINION. Depuis les trente glorieuses, la part industrielle du PIB de la France a été réduite de moitié passant d’un peu plus de 30% en 1960 à 16% en 2021*. Ce chiffre est bien inférieur à la moyenne mondiale (27,6%) mais aussi à celle de l’UE (proche de 23%). Si l’heure est à la réindustrialisation, celle-ci ne pourra intervenir seule, une industrie souveraine reposant en priorité sur une vraie sécurité énergétique. Par Philippe Charlez, Expert en questions énergétique, Institut Sapiens.

                                                                        (Crédits : DR)

Le projet de « loi pour l’industrie verte » présenté le mercredi 16 mai 2023 en Conseil des Ministres est le principal volet du plan de réindustrialisation souhaité par le Président de la République. Si le projet est louable, l’amalgame réindustrialisation/décarbonation est très critiquable. Même si 80% des jeunes associent industrie et pollution, leur vendre l’industrie comme levier de décarbonation tient au mieux de la naïveté au pire de l’imposture.

La dépendance minière des énergies vertes

Verdir l’industrie impose le remplacement des énergies fossiles, encore très présentes dans l’industrie lourde par des vecteurs électriques : hydrogène en sidérurgie, four à arc électrique en cimenterie et en verrerie. Face à des pays émergents, dont le verdissement de l’économie n’est qu’une lointaine priorité, ce bouleversement renchérira les coûts de production. De plus, d’inévitables normes se superposeront à un outil juridico-administratif déjà très contraignant et dégraderont un peu plus la rentabilité d’entreprises déjà plombées par un excès de charges. Dans ce contexte, la France éprouvera les pires difficultés à massivement ramener au pays des activités délocalisées faute de rentabilité. L’amalgame réindustrialisation/décarbonation est d’autant plus regrettable que l’Hexagone possède déjà l’un des mix énergétiques les plus vertueux du monde.

La décarbonation (au sens large – transports, habitat) reposant en grande partie sur le remplacement d’équipements thermiques par des équipements électriques (pompes à chaleur, éoliennes, panneaux solaires, batteries, voitures électriques, piles à combustible), l’exécutif mise surtout sur le déplacement des activités industrielles traditionnelles vers cette industrie verte dont une partie écrasante (>60%) est aujourd’hui produite dans le sud-est asiatique. La ramener en Europe n’est pas seulement un problème industriel. Il s’agit aussi d’un problème de dépendance minière.

Depuis les années 1950, le fonctionnement de notre société de croissance est intimement lié aux importations de pétrole et de gaz et donc fortement dépendante des pays producteurs. Si la nature a offert gratuitement le soleil et le vent à tous les terriens, il n’en n’est pas de même des métaux critiques indispensables pour construire les équipements verts. Ainsi, la complexité croissante des réseaux électriques liée à la multiplication des ENR a fortement tendu les marchés du cuivre dont plus de la moitié de la production mondiale provient du Chili, du Pérou, de la Chine et de RDC. L’explosion de la demande de batteries a aussi fortement boosté les marchés du Cobalt (64% provient de RDC), du lithium (53% est produit en Australie et 21% au Chili) et du graphite (60% provient de Chine). Quant aux terres rares et autres métaux précieux présents dans les éoliennes, dans les panneaux solaires et les électrolyseurs, 60% de leur production est concentrée en Chine. La croissance verte qui nous donne l’illusion d’une indépendance énergétique retrouvée ne fera que déplacer notre dépendance pétrolière vers une dépendance minière encore plus marquée. L’Europe en général, la France en particulier, sont-elles prêtes à faire face aux foudres écologistes et à rouvrir massivement des mines ? Rien de très concret en ce sens ne figure dans le plan de réindustrialisation pour des projets qui, sans doute, se heurteraient à une puissante contestation.

Recyclage du combustible nucléaire : vraie clé de l’indépendance énergétique

Bien que la France ne produise plus d’Uranium [les principaux producteurs sont le Kazakhstan (36%), le Canada (17%), l’Australie (11%) et le Niger (8%)], la génération électrique nucléaire possède un important avantage concurrentiel par rapport au gaz :  dans le prix du MWh nucléaire, l’uranium compte pour moins de 5% (le coût des installations compte pour 95%) alors que pour le MWh gazier le combustible compte pour 90%. Contrairement au gaz, le MWh nucléaire est donc peu sensible aux aléas économiques et géopolitiques des matières premières et confère à un pays une sécurité énergétique beaucoup plus robuste. D’autant que la France, à travers Orano, dispose d’un contrôle complet sur l’ensemble de la chaîne du combustible. Une expérience recherchée, vectrice d’influence à l’export.

Mais, une donnée physique supplémentaire tranche définitivement de débat : le recyclage du combustible usé. Contrairement à l’enrichissement initial consistant à concentrer la part d’Uranium fissible contenue dans le minerai naturel, le recyclage purifie le combustible usé contenant encore une part très significative de matières valorisables (les réacteurs actuels n’utilisent que 1% du potentiel du combustible). Selon la SFEN, les réserves de combustible nucléaire usé stockés en France auraient la capacité de produire de l’électricité propre pendant près d’un millénaire. Orano fabrique ainsi à partir de combustible usé du Mox (mélange d’oxydes d’Uranium et de Plutonium) qui est utilisé dans les centrales françaises et européennes. Toutefois, depuis la catastrophe de Fukushima et compte tenu des prix faibles de l’Uranium, les électriciens ont souvent préféré s’approvisionner dans les mines plutôt que de recycler du combustible usé. Toutefois, les cours croissants de l’Uranium (il a dépassé les 50 dollars/livre au cours des dernières semaines), la guerre russo-ukrainienne et les limites de stockage devraient faire évoluer les mentalités.

L’autre difficulté du recyclage concerne la technologie. Une partie significative du combustible usé contenant du Plutonium est davantage adaptée à la surgénération de quatrième génération (type Superphénix et Astrid) qu’à la technologie à eau pressurisée (seconde et troisième génération type EPR). Superphénix et Astrid ayant été définitivement abandonnés (sauf nouveau revirement !) par l’exécutif, il y a donc peu d’espoir que ce potentiel gigantesque puisse être valorisé à moyen terme.

Dommage que la politique l’ait une fois encore emporté sur la science et la raison. Le recyclage du combustible usagé dans une nouvelle génération de réacteurs aurait permis de fournir en abondance l’électricité décarbonée mais pilotable dont la France aura besoin au cours des décennies à venir (la consommation devrait doubler d’ici 2050) mais aussi de réduire significativement le problème crucial des déchets en ramenant la plupart des produits de fission à un niveau de radioactivité comparable à celui du minerai d’uranium naturel.

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* Source World Development Indicators | DataBank (worldbank.org)

Des nouvelles de la GOO Ukrainienne par Michel Goya

Des nouvelles de la GOO Ukrainienne

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 15 juillet 2023

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Rappel des épisodes précédents : au niveau stratégique l’Ukraine doit nécessairement être offensive si elle veut réaliser son objectif de libération totale de territoire. La Russie, de son côté, peut se contenter – et semble le faire – d’une posture purement défensive. Cette posture stratégique offensive ukrainienne oblige à agir fortement sur le front et/ou sur l’arrière ennemi. Les moyens ukrainiens pour agir directement sur l’arrière politique russe, un champ d’action très incertain, sont très limités. Le seul moyen pour agir directement et efficacement contre le front russe dans un délai raisonnable est d’organiser de grandes opérations offensives (GOO) qui permettront de le percer ou au moins de repousser très largement la ligne vers le sud. L’armée ukrainienne doit planter des drapeaux sur des villes importantes, pas sur des villages, et de coups en coups repousser par la force l’ennemi des territoires occupés et /ou provoquer par résonnance un ébranlement interne politique à Moscou qui obligera la Russie à négocier en position défavorable avant le désastre, façon Allemagne 1918. C’est du moins l’idée de manœuvre.

Deux problèmes opérationnels se posent cependant. Le premier est que l’armée ukrainienne n’a pas l’expérience des grandes opérations offensives, qui constituent certainement une des activités humaines les plus complexes à organiser. Celle en cours actuellement est la troisième seulement de son histoire depuis l’indépendance. La première, dans la province de Kharkiv en septembre 2022, a été très mobile et brillante, mais en profitant de circonstances tout à fait exceptionnelles. Le front russe de 2023 ne présente plus – sauf surprise à la russe – de telles opportunités. La seconde opération, plus conforme à la guerre de positions, s’est déroulée autour de la tête de pont de Kherson. Les choses y ont été beaucoup plus difficiles face à une zone de front russe très bien organisée et commandée, sans doute sur la fin par le général Mikhail Teplinsky, le commandant des troupes d’assaut par air et unanimement reconnu comme un des meilleurs officiers russes. On cite son nom, à retenir, car il fait aussi partie de ceux qui fustigent la manière dont cette guerre est conduite par le haut-commandement. La méthode utilisée à Kherson, martelage du front et interdiction en profondeur (en clair, coupure de la logistique via le Dniepr) s’est révélée payante, obligeant les Russes à se replier en bon ordre, mais humainement coûteuse.

On pouvait s’attendre, par pensée linéaire, à ce que les Ukrainiens fassent à nouveau « du Kherson » en attaquant partout sur la ligne tout en frappant en profondeur, mais c’était sans compter avec les ruptures conceptuelles. Le 23 octobre 1917, l’armée française a attaqué les Allemands à La Malmaison après leur avoir lancé 3 millions d’obus sur un front de 12 km (l’équivalent de plusieurs armes nucléaires tactiques et à peu près tout ce que les Ukrainiens ont utilisé en seize mois) et pourtant la grande offensive française suivante, le 18 juillet 1918 durant la seconde bataille de la Marne s’est effectuée pratiquement sans aucune préparation d’artillerie. Entre-temps, on a compris qu’on ne pouvait continuer de cette manière et on a trouvé autre chose. Cette fois, peut-être après une première phase de test, l’armée ukrainienne a renoncé au martelage, très coûteux en hommes pour des résultats limités tant que la défense était solide, ou plus exactement, elle a décidé de séquencer les choses : neutralisation d’abord du système de défense russe, assaut ensuite lorsque les conditions seront réunies, une sorte de Desert Storm – un mois de pilonnage en janvier-février 1991 du dispositif irakien en profondeur, suivi d’une estocade par une attaque terrestre de 100 heures – mais à l’échelle ukrainienne.

Après le manque d’expérience des GOO, le second problème ukrainien est que le soutien militaire occidental n’est plus forcément adapté à ce type de guerre. Dans les années 1970-1980, les forces de l’OTAN avaient développé tout un arsenal de moyens permettant de frapper fort les troupes du Pacte de Varsovie dans toute la profondeur de son dispositif de la ligne de contact jusqu’aux armées de deuxième échelon traversant la Pologne. On ne s’attendait pas à une guerre de positions de longue durée (mais on avait peut-être tort).

Depuis, on vit sur les restes des années 1980. La grande majorité des équipements encore en service dans l’OTAN a été conçue à cette époque ou dans sa foulée. Même le missile SCALP, le matériel star du moment, ou les canons Caesar ont été conçus au début des années 1990, à une époque où on se battait encore dans nos exercices contre une armée soviétique qui avait cessé d’exister. Le problème de ces équipements est qu’il y en a désormais beaucoup moins qu’à l’époque et avec encore moins de munitions. Pourquoi en effet maintenir ces équipements coûteux alors qu’il y avait l’aviation américaine qui était capable de faire tout le boulot sans grand risque ? Hormis pour l’Irak en 1991, qui a commis l’erreur d’envahir le Koweït alors même que les États-Unis et les Britanniques (pas les Français) pouvaient « roquer » leurs forces alors au top en Allemagne vers l’Arabie saoudite, les autres opérations de guerre contre les États dits voyous, se sont faites sous parapluie aérien américain. Oui, mais là en Ukraine il n’y a pas d’aviation américaine, il y a même assez peu d’aviation tout court et même avec 40 F-16, ce ne sera pas une campagne à l’américaine.

Tout doit donc se faire à l’ancienne et on se trouve fort dépourvu. Heureusement pour les Ukrainiens et contrairement aux pays européens, les États-Unis ont maintenu un effort militaire conséquent, à partir de 2001, et conservent encore des moyens importants dans tous les domaines, même si on est loin des capacités des années 1980. Donc en raclant un peu, on a pu à l’été 2022 rassembler une coalition de matériels d’artillerie pour la plupart prévus pour affronter les Soviétiques (en même temps ça tombe bien, puisque les Russes sont aussi équipés de matériels de l’époque) mais avec des stocks de munitions désormais faibles. Cette artillerie occidentale s’est ainsi adossée à une artillerie ukrainienne ex-soviétique avec peut-être de stocks initiaux sans doute importants (mais avec d’énormes quantités d’obus détruites juste avant-guerre par des sabotages russes) mais une capacité de renouvellement pratiquement réduite à une usine bulgare. Dans cette rareté générale, les Américains font encore figure de demi-riches, ce qui contribue à les maintenir dans cette position d’allié aussi indispensable que versatile. A qui d’autre faire appel en cas de problème important lorsqu’on n’a pas fait d’effort militaire soi-même ? Mais en même temps, comment faire totalement confiance dans une puissance qui peut changer radicalement de politique étrangère tous les quatre ans et doit simultanément défendre ses intérêts dans le monde entier.

Bref, le Desert Storm ukrainien est certainement une bonne idée, plus exactement – comme en 1916 – c’est celle que l’on commence à utiliser lorsqu’on commence à manquer d’hommes, mais il faut en avoir les moyens et c’est là que le bât blesse. Ce n’est pas forcément un problème de lanceurs, qu’ils soient au sol ou en l’air d’ailleurs, mais de nombre de projectiles. Les Occidentaux arrivent en fond de cuve en obus de 155 mm, et comme on est encore loin de l’« économie de guerre », il faut continuer à fournir à ce que l’on a, mais aussi penser à autre chose, d’où les roquettes bricolées comme les Trembita ukrainiennes de 400 km de portée, l’option des armes à sous-munitions – indispensables par leur efficacité et leur nombre, pour taper les batteries d’artillerie – et celle des missiles à longue portée Storm-Shadow/SCALP ou, peut-être des ATACMS pour taper les dépôts et axes logistiques. Une autre option serait de faire main basse sur les énormes dépôts de munitions russes en Transnistrie. La bonne nouvelle pour les Ukrainiens est que les Russes sont sensiblement dans la même situation, avec des stocks d’obus tellement raréfiés qu’ils doivent faire appel aux Nord-Coréens, Iraniens et Biélorusses pour les approvisionner, mais aussi une usure du parc considérable.

Plusieurs indices indiquent clairement que la bataille d’artillerie est « la » bataille du moment. Du 1er mai au 21 juin, le commandement ukrainien revendique avoir détruit 1 000 pièces d’artillerie russes. Ce qu’il faut retenir, ce n’est pas le chiffre – sans aucun doute très exagéré – mais le fait que pour la première fois de la guerre les Ukrainiens revendiquent avoir détruit plus de pièces d’artillerie que de véhicules de combat. Du 8 mai au 13 juillet, Oryx indique environ 200 pièces d’artillerie russe détruites ou endommagées à coup sûr, ce qui est déjà considérable et surtout représente en deux mois et demi un quart des pertes totales russes constatées depuis le début de la guerre. Ajoutons à cela les déclarations du général Popov, le commandant de la 58e armée russe limogé depuis peu et qui parle clairement des difficultés russes dans cette bataille. Les Russes souffrent donc incontestablement, et plus que les Ukrainiens dont l’artillerie a perdu selon Oryx une cinquantaine de pièces depuis le 8 mai, ce qui est quand même un record.  

Pour autant, est-ce suffisant pour gagner cette bataille, qui ne serait elle-même que le préambule indispensable à des attaques de martelage de grande ampleur, le fameux « casse-briques », qui se dérouleraient dans de bien meilleures conditions. Il faudra sans doute attendre la fin du mois d’août pour avoir une petite idée de la tournure de la GOO ukrainienne, et donc aussi de la tournure de la guerre. 

Afrique subsaharienne : la démocratie fragilisée

Afrique subsaharienne : la démocratie fragilisée

 

Thierry Vircoulon, article paru dans L’Eléphant hors série  – IFRI – publié le 13 juillet 2023

La démocratie sur le continent africain est une affaire récente et fluctuante, aujourd’hui en recul face au retour de l’autoristarisme dans plusieurs pays. La carte politique de l’Afrique subsaharienne met en évidence cinq types de régimes : la monarchie, il en existe deux; la démocratie, les élections y respectent les délais constitutionnels et donnent lieu à une alternance pacifique ; la démocrature, simulacre de démocratie ; la dictature, caractérisée par l’absence d’élections au suffrage universel ; et la junte, pays où les militaires sont au pouvoir.

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La tendance de fond actuelle est celle d’un regain de l’autoritarisme sous la forme de coups d’État constitutionnels et de remilitarisation du pouvoir. 23 des 49 pays d’Afrique subsaharienne sont de fait des démocratures, c’est-à-dire des régimes qui présentent une forme démocratique, mais exercent une pratique autoritaire du pouvoir. Les élections y sont organisées selon le calendrier constitutionnel, mais de telle manière qu’elles ne laissent aucune possibilité d’alternance. Ces régimes se caractérisent donc par la concentration du pouvoir dans quelques mains et la longévité soit des dirigeants, soit du parti au pouvoir, soit des deux. Trois chefs d’État sont au pouvoir depuis plus de trois décennies (Teodoro Obiang Nguema Mbasogo en Guinée équatoriale depuis 1979, Paul Biya au Cameroun depuis 1982 et Yoweri Museveni en Ouganda depuis 1986), et plus d’une dizaine d’autres sont installés depuis au moins dix ans. 

Démocratures, juntes et dictatures dominent

La diversité des démocratures s’exprime essentiellement dans le degré de répression politique et l’espace laissé à l’opposition qui peuvent varier en fonction des circonstances. En Tanzanie, par exemple, le parti au pouvoir depuis l’indépendance en 1962 a accepté le multipartisme en 1994 et a toujours remporté les élections depuis. Néanmoins, l’élection du président John Magufuli en 2015 a conduit à un virage autoritaire du régime qui a pris fin avec son décès en 2021. Son successeur, la présidente Samia Suluhu, a réouvert l’espace politique et prône la détente (libération du dirigeant du principal parti d’opposition, liberté d’expression des critiques, etc.), mais pour combien de temps? Certains de ces pays n’ont jamais vécu d’élections non frauduleuses. La République démocratique du Congo n’a connu qu’une seule élection régulière (2006), car organisée par les partenaires internationaux et l’ONU. Les élections suivantes (de 2011et 2018) ont été massivement entachées de fraude.

Les deux autres formes de régimes autoritaires sont les juntes (4) et les dictatures (2), qui se caractérisent par l’absence d’élections. Ces régimes, minoritaires, s’inscrivent tous dans un contexte conflictuel. Les juntes que l’on croyait appartenir à un sinistre passé politique ont fait leur retour depuis 2020. De Khartoum à Conakry, les militaires ont repris le pouvoir entre 2020 et 2022. Le Mali a inauguré le retour des militaires en 2020, et l’épidémie de putschs a atteint le Soudan, la Guinée et le Burkina Faso. La démocrature malienne et la jeune démocratie burkinabè – le long régime de Blaise Compaoré initié en 1987 a été chassé par la rue en 2014 – ont été les victimes collatérales de la guerre au Sahel. La tentation militaire persiste en Afrique comme l’attestent les récentes tentatives de putschs qui ont échoué (Gabon en 2019, Niger en 2021 et Guinée-Bissau en 2022). Les dictatures civiles sont marquées par une longue conflictualité qui interdit jusqu’à présent la pacification des relations politiques. Le nouvel État du Soudan du Sud a sombré dans la guerre civile deux ans après son indépendance, et l’Érythrée a connu un long conflit avec son voisin éthiopien. Par ailleurs, la frontière est parfois floue entre dictatures militaires et dictatures civiles (l’Érythrée est un régime de parti unique dans lequel l’armée joue un rôle déterminant).

18 pays sont des démocraties

Les régimes démocratiques constituent la seconde catégorie en nombre d’États (18). Si ce régime est enraciné dans quelques pays depuis le XXe siècle (Afrique du Sud, Sénégal), d’autres sont des démocraties du XXIe siècle. Ces démocraties récentes ont réussi leur transition politique et ont connu des alternances électorales pacifiques (Nigeria, Ghana, Sénégal, etc.). Dans certains cas, l’enracinement de l’éthos démocratique s’est traduit par la résistance à des velléités antidémocratiques du pouvoir. Au Sénégal, la mobilisation citoyenne a empêché la tentative de troisième mandat du président Wade en 2011-2012. D’inquiétantes tendances ont, cependant, fait basculer certains pays vers l’autoritarisme et fragilisent les démocraties actuelles.

Les révisions constitutionnelles pour prolonger les pouvoirs présidentiels en place se sont multipliées en Afrique. Lors de la vague de démocratisation des années 1990, de nombreux États avaient inscrit dans leur constitution une clause limitant à deux le nombre de mandats pour un même président et/ou imposant des limitations d’âge. Mais, depuis le début du XXIè siècle, on assiste à une banalisation de la révision ou de la suppression de cette clause par voie parlementaire ou référendaire : Togo (2002), Gabon (2003), Cameroun (2008), Djibouti (2011), Congo Brazzaville (2015), Rwanda (2017), Tchad (2018), Guinée (2020). En Ouganda, le président Museveni, qui a pris le pouvoir en 1986, a réussi à supprimer à la fois la limitation des mandats en 2006 et la limite d’âge pour la présidence en 2018. Au Sénégal, en 2012, au Burundi en 2015, en Zambie en 2018 et en Côte d’Ivoire en 2020, les présidents en exercice ont obtenu une interprétation juridique de la constitution leur permettant de se représenter et de faire un troisième mandat. Cependant, ces troisièmes mandats ne sont pas toujours acceptés : une forte opposition s’exprime déjà contre la nouvelle candidature en 2023 de Macky Sall, l’actuel président du Sénégal ; le président guinéen Alpha Condé a lui même été chassé par un putsch un an après sa troisième élection.

Après les fils Eyadema au Togo et Bongo au Gabon, le fils du défunt président tchadien Idriss Déby s’est installé au pouvoir en violant la Constitution en 2021. La transition tchadienne qui est en cours vise à légaliser cette succession. Le même scénario semble en préparation au Cameroun, au Congo-Brazzaville, en Guinée équatoriale, et en Ouganda.

Une corruption qui ronge et discrédite la démocratie

L’absence de puissants contre-pouvoirs, le clientélisme politique et le coût croissant des campagnes électorales sans règles de transparence sur leur financement encouragent la corruption dans les élites dirigeantes. En retour, cette prédation élitaire de plus en plus visible constitue un frein au développement du pays et à l’amélioration des conditions de vie de la population.

Le manque d’entretien des infrastructures et d’investissements dans les services publics est ainsi flagrant en Afrique du Sud alors que l’ANC – le parti de Nelson Mandela, au pouvoir depuis 1994 – est devenu synonyme de corruption. De ce fait, EAfrique du Sud est en plein désenchantement démocratique. L’ANC est en déclin, l’abstentionnisme a dépassé les 50 % lors des élections locales en 2021, une opposition radicale et populiste émerge et de nombreux citoyens affirment préférer une dictature efficace à une démocratie corrompue. Ce désenchantement démocratique touche aussi le Kenya et le Nigeria. La critique de la corruption des pouvoirs élus s’est généralisée en Afrique subsaharienne, et beaucoup dAfricains considèrent que la démocratie est un régime qui favorise la corruption élitaire.

Des démocrates sans partis et sans projets

Les partis politiques sont des acteurs centraux du jeu démocratique, car ils jouent un rôle d’intermédiaire entre l’État et les citoyens en agrégeant des revendications et en les transformant en programmes politiques. Mais, dans beaucoup de pays du continent, l’émiettement partisan est la règle, et la capacité des partis à exister en dehors des campagnes électorales est limitée. Ainsi, de nombreux partis africains n’ont pas de structures organisationnelles. Ils n’ont pas de référents idéologiques et n’existent qu a travers un leader charismatique. Leurs programmes se résument à des slogans publicitaires et leur base électorale est souvent communautaire.

Dans les années 1990, la « vague démocratique » en Afrique reflétait le contexte international. Il en est de même aujourd’hui, mais en sens inverse. Le retour de l’autoritarisme en Afrique est encouragé par l’affirmation des dictatures sur la scène internationale. À défaut de produire un modèle autochtone, des dirigeants africains sont séduits par un modèle – celui de la Chine – et se voient proposer des soutiens alternatifs à ceux des Européens et des Américains. Le fait que la Chine soit devenue le principal partenaire économique du continent, que la Turquie y ait construit sa première base militaire à l’étranger (en Somalie) et que la Russie de Poutine « redécouvre » l’Afrique reconfigurent le jeu des influences sur le continent. La régression démocratique en Afrique reflète aussi les dynamiques entre grandes puissances.

 

> Article paru dans la revue L’Eléphant hors série, juillet 2023

Dans le brouillard de la guerre

Dans le brouillard de la guerre

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Vincent Gourvil (*) -Esprit Surcouf – publié le 16 juillet 2023
Docteur en Sciences Politiques

https://espritsurcouf.fr/humeurs_dsns-le-brouillard-de-la-guerre_par_vincent-gourvil/


A Vilnius, mercredi dernier, les membres de l’Organisation du Traité de l’Atlantique Nord l’ont solennellement acté : l’Ukraine ne peut pas aujourd’hui entrer dans l’Otan. Le verdict, même s’il était connu d’avance, est un revers pour le président ukrainien Volodymyr Zelensky. Mais est-ce le seul ? Les nuages qui s’accumulent ne deviennent-ils pas menaçants ? C’est la question que se pose l’auteur, irrité de constater une sorte de pensée unique dans l’esprit des commentateurs.
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« La vérité d’un jour n’est pas toujours celle du lendemain ». Il est regrettable qu’une majorité de nos dirigeants, experts en relations internationales, commentateurs… perdent de vue l’esprit de cette maxime populaire. Ancrés dans leurs convictions, ils sont persuadés de la linéarité de l’Histoire alors que nous sommes entrés dans une nouvelle ère stratégique. Comme les Ukrainiens étaient parvenus à mettre en échec la machine militaire russe, leur victoire était à portée de main. La contre-offensive annoncée par Kiev depuis plusieurs mois, lancée il y a peu, devait conduire à la défaite de l’ours face à l’agilité du renard. Jusque dans un passé récent, cette thèse ne souffrait pas la moindre contestation. Aujourd’hui, la situation semble plus complexe qu’hier si l’on veut bien affronter le réel dans ce qu’il peut avoir de dérangeant. La zone grise semble pourtant prendre le dessus sur la ligne claire. Saurons-nous concilier le désirable avec le possible ?

Victoire ukrainienne : vérité d’évidence
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Depuis le début de « l’opération militaire spéciale » lancée le 24 février 2023, la promenade de santé s’est transformée en un véritable cauchemar pour l’armée russe. La conjonction de plusieurs facteurs explique cette « étrange défaite ». Citons les plus connus : volontarisme du président Zelensky, parfait communicant ; combat légitime pour lutter contre l’agresseur ; motivation du peuple retrouvant les accents d’un nationalisme de bon aloi ; moral élevé des troupes, disposition, grâce en particulier à l’aide occidentale à l’instar de l’OTAN dont l’Europe est toujours plus dépendante, de matériels modernes, de renseignements en temps réel ; maniement exemplaire de l’arme informationnelle ; faiblesse de l’adversaire dans toute une série de domaines (impréparation, absence de stratégie, matériels obsolètes, rôle de la milice Wagner jouant un jeu trouble comme l’a démontré sa chevauchée avortée du 24 juin 2023 …).

Mois après mois, celle que l’on pensait être l’une des premières armées au monde s’est prise à son propre piège, parfois ridiculisée par un adversaire de taille peu comparable. Selon les experts occidentaux, le colosse aux pieds d’argile devait/doit s’effondrer tôt ou tard sous le poids de ses propres défaillances plus que sous les coups de boutoir de l’Ukraine. Les Russes préfèrent la fiction d’un passé fantasmé à la réalité du présent, ajoutaient-ils. Certains prédisaient/prédisent une défaite rapide la Russie, accompagnée de l’éviction par le peuple de Vladimir Poutine. La messe était dite. Toutes les voix discordantes étaient écartées au nom d’un terrorisme intellectuel ambiant.

Or, le cours de l’Histoire peut s’inverser rapidement, de manière inattendue. Peut-être est-ce ce qui se passe depuis peu ? Comme le déclarait Louis XIV : « C’est toujours l’impatience de gagner qui fait perdre ».

Essoufflement ukrainien : hypothèse plausible

Depuis peu, les certitudes sur l’issue du conflit se transforment en interrogations. Elles peuvent ainsi se résumer. Et si la Russie parvenait, grâce à son pouvoir de nuisance, à mettre quelques grains de sable dans la machine parfaitement huilée ukrainienne. Même si nous ne disposons que de signaux faibles étayant cette thèse, elle progresse lentement. La contre-offensive, dont Kiev défend désormais la prudence, ne donne pas encore l’effet escompté, l’enfoncement décisif des défenses russes (gain territorial annoncé de 35km²). Les militaires du nouveau Tsar semblent tirer les leçons de leurs cuisants échecs, donnant du fil à retordre à leurs adversaires. Par ailleurs, ils n’hésitent pas à utiliser les vieilles ficelles ayant fait leurs preuves dans le passé : destruction du barrage de Kakhovka provoquant des inondations dans la région, menaces autour de la centrale nucléaire de Zaporijjia faisant craindre le pire, exploitation d’un certain sentiment de lassitude dans la population ukrainienne, importance de la capacité de résilience… Par ailleurs, la multiplication des médiations (chinoise, africaine, indonésienne, vaticane …) donnerait à penser que le temps de la négociation (pour la paix ou pour un cessez-le-feu) n’est pas si éloigné. Que s’est-il vraiment dit lors de la visite du secrétaire d’état américain, Antony Blinken à Pékin, qui souhaitait rétablir une certaine forme de dialogue avec la Chine sur divers sujets dont l’Ukraine ?

Tous ces éléments ne doivent-ils pas nous interroger sur notre cécité stratégique ? Le cours de la guerre (le Pentagone l’estime « longue et violente ») n’est-il pas en train de s’inverser ? Les évidences ne sont-elles plus que des probabilités ? Ce que nous vivons traduit un grand bouleversement des paramètres de la guerre russo-ukrainienne, à distinguer d’une géopolitique des sentiments. Dérèglement rime souvent avec aveuglement. Tout ceci invite à une réflexion sans tabou. C’est le moins que l’on puisse faire pour prévenir une énième surprise stratégique. La seule certitude, en dehors de l’incertitude, relève de l’hypothèse. Gouverner, c’est prévoir surtout le pire, y compris une guerre qui dure, voire l’éventuelle victoire de l’agresseur qui viole les grands principes du droit international !

Les temps changent

« Mieux vaut combattre le pire que rêver perpétuellement au meilleur » (André Comte-Sponville). Et, c’est bien la question essentielle posée aux Occidentaux dans cette période de fluidité succédant à un temps d’une certaine stabilité. Les choses peuvent prendre un tour imprévisible. Les transitions sont toujours des moments de doutes qu’il faut savoir affronter avec réalisme. Le voulons-nous ? Le pouvons-nous ? Pour plagier la célèbre formule du général de Gaulle en 1940, avoir perdu une bataille ne signifie pas nécessairement avoir perdu la guerre. N’est-ce pas ce à quoi nous assistons aujourd’hui et encore plus demain ? Cultiver à la fois clarté et ambiguïté, conjuguer court et long terme, n’est-il pas le propre de toute bonne diplomatie ? Jamais l’ordre international n’a paru aussi complexe, imprévisible. Il nous met face à la fin de certaines illusions passées. Le conflit en Ukraine agit comme un accélérateur de mutations d’un monde en mouvement. Dans cet épais brouillard de la guerre, l’important est de se contraindre à penser l’impensable pour mieux s’y préparer.

Les opinions exprimées ici n’engagent que leur auteur

 

Source de la photo : ©airsoftrang, – Page facebook des germans air-soft rangers

(*) Vincent Gourvil est le pseudonyme d’un haut fonctionnaire, par ailleurs Docteur en sciences politiques.

À quels types de guerre se prépare l’armée française?

À quels types de guerre se prépare l’armée française?

 
Espace Média L’Ifri dans les médias

Char de combat Leclerc – Credits: shutterstock

Elie TENENBAUM, invité dans « Géopolitique » sur RFI – le 9 juillet 2023

https://www.ifri.org/fr/espace-media/lifri-medias/types-de-guerre-se-prepare-larmee-francaise


À quels types de guerre se prépare l’armée française?

En 2022, les dépenses militaires dans le monde ont atteint un niveau record de 2 240 milliards de dollars, indiquait en avril 2023, un rapport du Sipri, l’Institut international de recherches sur la paix de Stokholm. Si les États-Unis ont toujours veillé à conserver leur suprématie militaire, la Chine, deuxième, a depuis 10 ans augmenté de 75 % les crédits consacrés à ses forces armées tandis que l’Inde occupe désormais la 3ème marche du podium.

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En Europe, l’agression russe de l’Ukraine, le 24 février 2022, a brutalement rappelé qu’aucun pays n’était à l’abri d’une invasion de son territoire. Un scénario que l’on pensait pourtant révolu depuis la fin de la guerre froide… Alors, de Varsovie à Berlin, de Bruxelles à Paris, les   Européens ont décidé de revoir à la hausse les budgets consacrés à la défense et à la sécurité…

En France, le gouvernement espère promulguer, d’ici au 14 juillet, fête nationale, la nouvelle loi de programmation militaire 2024-2030… 413 milliards d’euros sur 7 ans pour transformer les armées : c’est 40% de plus que le budget précédent….

Cet effort permettra-t-il de pallier les faiblesses de l’armée française que la guerre en Ukraine a mises en évidence ? Quelles leçons Emmanuel Macron, chef des armées, a-t-il tirées du conflit ? Le modèle stratégique français est-il adapté au contexte géopolitique préoccupant, entre un possible affrontement Chine/États-Unis sur la question de Taïwan, un conflit qui s’éternise en Ukraine et le terrorisme jihadiste qui gagne du terrain en Afrique ? Faut-il s’inquiéter du réarmement du monde ?

Avec :

  • Bruno Tertrais, directeur adjoint de la Fondation pour la recherche stratégique (FRS)
  • Elie Tenenbaum, directeur du Centre des études de sécurité de l’Ifri
  • Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions militaires au quotidien L’Opinion

Est-ce que les pays européens ont commis l’erreur de baisser un peu la garde ? De croire que la chute du mur de Berlin et la fin de la Guerre froide signifiaient qu’on était entrés dans une ère de paix sur le Vieux continent ?

« Si vous regardez les pays d’Europe de l’Est, ils ont effectivement eu une chute après la Guerre froide, à une époque où leurs économies étaient entièrement en train de se réorganiser. Néanmoins, depuis leur intégration dans l’OTAN à partir du début des années 2000 et surtout à partir de la « première » guerre en Ukraine en 2014, leurs dépenses de défense ont augmenté considérablement : environ + 30 % de dépenses militaires pour les pays de l’est de l’Europe entre 2014 et aujourd’hui. Ils ont désormais retrouvé un niveau de dépenses de défense à peu près équivalent à celui qui était le leur à l’époque du pacte de Varsovie, ce qui laisse entrevoir une logique de réarmement claire fondée sur la perception et la réalité d’une menace russe sur le flanc est de l’Europe. 

 

Ceci dit, les choses sont plus compliquées pour les pays d’Europe occidentale. On a une situation contrastée entre des pays qui ont été « sérieux » sur les affaires de défense, comme la France et le Royaume-Uni en dépit de la période des dividendes de la paix des années 1990, même s’il y avait tout de même une érosion puis une restructuration des formats d’armées orientés davantage vers des missions expéditionnaires de stabilisation ou de lutte contre le terrorisme. Il ne s’agit pas uniquement de regarder les dépenses de défense, il s’agit aussi de voir à quoi elles servent et pour quels types de guerre les armées se préparent.

 

Puis, d’autres pays ont laissé filé un peu plus facilement la dépense militaire et certains l’ont laissée s’effondrer complètement, tels que la Suède dans les années 1990 et 2000. Ces pays sont aujourd’hui dans une dynamique de rattrapage tardive« , analyse Elie Tenenbaum.

> Écouter l’intégralité de l’émission sur le site de RFI.

« L’esprit de défense : Une urgence pour la France ! » (Juillet 2023)

« L’esprit de défense : Une urgence pour la France ! » (Juillet 2023)

 

Aujourd’hui, il y a urgence ! Urgence à promouvoir l’esprit de défense au sein de notre nation française. Urgence à ce que dans notre pays, tous les français, jeunes et moins jeunes, comprennent l’importance de cette valeur fondamentale pour assurer notre sécurité, notre liberté et notre prospérité.

"L’esprit de défense : Une urgence pour la France !"  (Juillet 2023)

 

Lettre ASAF – publié le 13 juillet 2023

https://www.asafrance.fr/item/l-esprit-de-defense-une-urgence-pour-la-france.html


Aujourd’hui, il y a urgence ! Urgence à promouvoir l’esprit de défense au sein de notre nation française. Urgence à ce que dans notre pays, tous les français, jeunes et moins jeunes, comprennent l’importance de cette valeur fondamentale pour assurer notre sécurité, notre liberté et notre prospérité. Urgence à ce que ceux que nous avons élus redonnent aux mots «  France » et « Patrie » la place qui est la leur.

L’esprit de défense, c’est la reconnaissance de notre devoir collectif envers la protection de notre pays, la France, de nos citoyens et de nos intérêts. C’est un engagement envers la solidarité nationale, qui transcende les clivages et unit tous les Français, quels que soient leur origine, leur religion ou leur statut social.

La défense ne se limite pas seulement aux forces armées, mais englobe également la société civile.. C’est une responsabilité partagée par tous les citoyens, car chacun d’entre nous a un rôle à jouer dans la préservation de notre sécurité collective.

Promouvoir l’esprit de défense, c’est avant tout développer une conscience de notre histoire et de nos valeurs. C’est se souvenir des sacrifices de nos ancêtres qui se sont battus pour leur Patrie, sa liberté et son indépendance. C’est reconnaître que ces droits et privilèges que nous chérissons aujourd’hui ont été acquis grâce à leur bravoure et à leur détermination.

L’esprit de défense, c’est également cultiver un sentiment d’appartenance à notre nation, la France. C’est transcender nos différences et travailler ensemble pour le bien commun. C’est être prêt à soutenir nos forces armées, nos services de sécurité et nos institutions en temps de crise. C’est être conscient des défis auxquels nous sommes confrontés en tant que nation et agir en conséquence pour y faire face.

Mais promouvoir l’esprit de défense, c’est aussi investir dans notre sécurité collective. Cela signifie soutenir nos forces armées en leur fournissant les ressources nécessaires pour accomplir leur mission. Cela implique également de s’engager dans une éducation civique solide, qui enseigne aux jeunes générations l’importance de la défense et les valeurs de la France.

L’esprit de défense est au cœur de notre identité nationale. En le cultivant, nous nous assurons que notre pays reste fort, uni et prêt à faire face aux défis qui se présentent à nous. C’est un héritage précieux que nous devons préserver et transmettre aux générations futures.

Au moment où notre pays traverse une véritable crise d’identité, où notre société se fissure de plus en plus, où la seule valeur qui compte semble être celle de l’argent facilement acquis, l’ASAF et les associations patriotiques ne peuvent plus rester silencieuses.

Soyons fiers de notre histoire, de nos valeurs et de nos actions pour la promotion de l’esprit de défense de la France, notre Patrie.

La rédaction de l’ASAF