Pipelines entre sécurité énergétique et stratégies géopolitiques

Pipelines entre sécurité énergétique et stratégies géopolitiques

Eloïse Herbreteau (*) – Esprit Surcouf – publié le 7 mars 2025
Etudiante en en 3ème année de licence de sciences politiques

https://espritsurcouf.fr/geoplitique_pipelines-entre-securite-energetique-et-strategies-geopolitiques_par_eloise-herbreteau_n252-070325/

 


Le projet East African Crude Oil Pipeline qui se situe entre l’Ouganda et la Tanzanie orchestré par Total energie fait débat. En effet, EACOP sera le plus long oléoduc chauffé du monde, grand de près de 1 443 km. Cependant, ce projet suscite de nombreuses préoccupations, que ce soit de la société civile et des ONG environnementales. L’acheminement des matières premières par pipelines est un sujet central en géopolitique car il est quasi généralisé  à l’échelle mondiale. Cependant, son aspect transnational et écologique questionne. Nous pouvons nous demander, comment les réseaux de pipelines influencent-ils la sécurité énergétique des États et leurs stratégies géopolitiques ?

Les pipelines comme levier géopolitique

Il existe environ 2 millions de kilomètres de pipelines traversant le monde. Le contrôle de ces infrastructures permet à certains pays de détenir une part significative du pouvoir sur les flux énergétiques mondiaux, ce qui est particulièrement vrai pour les nations productrices de pétrole et de gaz, comme la Russie, les pays du Moyen-Orient ou ceux d’Asie centrale.

 La construction de nouveaux pipelines modifie les relations économiques et politiques entre les pays, car ces infrastructures créent des interdépendances. Ainsi, le contrôle des pipelines offre à un pays la possibilité de sécuriser ses approvisionnements énergétiques tout en réduisant sa vulnérabilité aux coupures potentielles. En effet, la dépendance des pays aux matières premières peut être utilisée comme un levier de pouvoir, établissant ainsi un axe de domination.

Dans le droit international, la construction des pipelines dépend généralement de l’accord des États concernés, qui négocient souvent les conditions de leur installation. Cela se reflète dans des accords comme celui du 12 août 2018, sur le statut de la mer caspienne signé par les chefs d’État de la Russie, de l’Iran, du Kazakhstan, de l’Azerbaïdjan et du Turkménistan, qui a permis la création du gazoduc transcaspien de 878 km.

 Un réseau de pipelines international nécessite une coopération minimale entre les États, matérialisée par l’« Intergovernmental Agreement » (IGA), accord intergouvernemental qui stipule les conditions de transit énergétique et l’engagement des États à garantir les terrains nécessaires pour son passage. Cet IGA est souvent accompagné de contrats entre la compagnie opératrice et chaque État hôte.

Cependant, il convient de noter que, bien que les pipelines sous-marins soient régis par des lois internationales solides, les pipelines terrestres ne bénéficient pas du même cadre juridique en droit international. Néanmoins, les perspectives de développement de ces infrastructures sont vastes et en constante évolution, comme en témoigne l’exemple des accords liés au Nord Stream 2.

Les enjeux géopolitiques : Europe, Moyen-Orient et Asie

Nous pouvons prendre le cas de l’Europe qui utilise les pipelines comme levier géopolitique. En effet, il y a divers pipelines qui acheminent les matières premières vers l’Europe que ce soit Nord stream 1 et 2, trans adriatic pipeline (indiquez sa longueur)…

Nous allons nous pencher sur le cas Nord Stream 1 et 2. En quelques chiffres, Nord Stream atteint 1 222 km de longueur, 55 milliards m3/a en capacité de transport entre Oust-Louga en Russie jusqu’à Greifswald en Allemagne. De ce fait, depuis le début de la guerre en Ukraine, les enjeux géopolitiques des pipelines reviennent sur le devant de la scène car en septembre 2022, Nord Stream 1 et 2 ont été sabotés occasionnant d’importantes fuites.

Les auteurs de ce sabotage ont fait l’objet de nombreuses spéculations. De nombreuses agences de presse soupçonnent un commando ukrainien. De plus, , depuis le début de la guerre en Ukraine, afin de réduire les exportations énergétiques  russes, , les pays européens se sont entendus pour suspendre leur flux via le Nord stream 2, illustrée par la citation de l’ancien ministre de l’économie français Bruno Le Maire « Nord Stream 2 pourra ouvrir le jour où le pouvoir russe respectera ses engagements internationaux et l’intégrité du territoire de l’Ukraine ».

Nord stream 2 fait polémique car il accroît la dépendance aux ressources russes et donc retire à l’Europe de la souveraineté en matières premières. Ce qui peut être dangereux lorsqu’il s’agit de conflits. Nord stream est un gazoduc maritime, il ne traverse ni les pays baltes, ni l’Ukraine. Il prive donc ces territoires de revenus de transport (estimés à 1,5 milliard d’euros par an).

Dans le contexte du Moyen-Orient, la situation est différente. On y observe  une distinction entre les grandes puissances pétrolières et les pays moins favorisés. Les pipelines sont au centre des enjeux géopolitiques et des débats. Prenons l’exemple du « Dolphin Pipeline », lancé en 1998 pour fournir du gaz qatari aux Émirats arabes unis. Ce projet a toutefois été source de tensions, notamment avec l’Arabie Saoudite qui a contesté en 2006 le passage du pipeline dans ses eaux territoriales. Le projet Dolphin a été officiellement lancé en 2004, avec la Mubadala Development Company (détentrice de 51 % des parts, appartenant à Abu Dhabi), le géant français Total et l’Américain Occidental Petroleum détenant chacun 24,5 % des parts. Le Qatar, quant à lui, fournit le gaz, et le pipeline est capable de transporter jusqu’à deux milliards de pieds cubes standard de gaz naturel par jour.

Le Dolphin Pipeline a traversé plusieurs crises, comme la « crise du Golfe » de 2017 à 2021, sans affecter son fonctionnement. Ce projet a émergé grâce à des considérations économiques et énergétiques significatives, avec une politique tarifaire au cœur des discussions. En 2022, le Qatar a dépassé les États-Unis en termes de production de gaz naturel. De plus, en participant au projet Dolphin, il a pu bénéficier d’un tarif avantageux, ne payant que 1,28 $ par million de BTU, alors que la moyenne mondiale était de 5 $.

En Asie, la Chine exerce une véritable domination sur les matières premières. En l’espace de quatre ans, sa capacité de stockage a augmenté, passant de 1,7 milliard à 2 milliards de tonnes. En 2023, la Chine a importé 16 % de matières premières en plus par rapport à l’année précédente. Plusieurs pipelines traversent l’Asie pour acheminer ces ressources, comme le China-Myanmar Oil and Gas Pipeline et le gazoduc d’Asie centrale. Ce dernier relie le Turkménistan à la région autonome du Xinjiang, à l’ouest de la Chine. Inauguré en 2009, ce gazoduc atteint 1 833 kilomètres de longueur et est conçu pour transporter 40 milliards de mètres cubes de gaz naturel par an vers la Chine

Le gaz en provenance du Turkménistan permet de répondre aux besoins énergétiques croissants de la Chine, dont la demande a augmenté de 2 % en 2023. Les pipelines jouent ainsi un rôle crucial dans la géopolitique asiatique, avec la Chine dominant le marché énergétique de la région. Par conséquent, elle est perçue par les Européens et les Américains comme un concurrent majeur menaçant leur souveraineté énergétique.

Les enjeux énergétiques deviennent de plus en plus centraux dans les relations internationales, soulevant la question de l’influence des pipelines sur la sécurité énergétique globale et leurs impacts sur les relations internationales.

Les pipelines et la transition énergétique

Même si nous savons que les pipelines sont soumis à des lois plus ou moins respectées, ils (pipelines est du masculin) sont également exposés aux crises géopolitiques tel que les Nord Stream 1 et 2.

Deutsch: Karte der Explosionen, die an den Nord-Stream-Pipelines am 26. September 2022 verursacht wurden.
05 october 2022
Source : Commons.wikimedia.org

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Les pipelines sont vus comme un axe de transaction très sécurisé et sûr pour assurer une bonne transaction de matière première entre les pays. Nous pouvons parler de “la théorie des pipelines”. Cette théorie repose sur le fait que les pipelines sont le transport d’hydrocarbures le plus sûr du monde. En effet, ils sont moins sujets aux accidents, aux problèmes météorologiques. Ils sont par ailleurs plus efficaces et rentables que des tankers et supertankers, car ils peuvent transporter une plus grande quantité en continu.

Les pipelines réduisent ainsi la dépendance à une route commerciale spécifique, évitent les zones sensibles qui jalonnent les routes maritimes tel le détroit de Malacca où plusieurs interruptions du trafic maritime ont été recensées en raison des actes de piraterie et de tensions locales.  Un pipeline qui passe par des zones plus stables peut assurer un approvisionnement plus sûr. Cela a conduit à des projets de pipelines transitant par des pays comme le Kazakhstan ou le Turkménistan pour assurer un flux énergétique continu vers la Chine ou l’Europe.Nous pouvons prendre aussi l’exemple du pipeline Myanmar-China offre à la Chine une route alternative pour accéder au pétrole et au gaz naturel en provenance du Moyen-Orient et de la région du Golfe, réduisant ainsi le risque de perturbations dues à des tensions maritimes mais aussi le Trans-Anatolian Natural Gas Pipeline (TANAP) qui permet d’acheminer du gaz naturel de l’Azerbaïdjan à travers la Turquie vers l’Europe, diversifiant les sources de gaz pour les pays européens.

Plus sûrs, les pipelines permettent une meilleure planification à long terme et garantissent ainsi une meilleure stabilité des prix. Ce qui nous renvoie aussi à la réduction des prix de transport environ 5 à 7$ dollar moins cher sur le baril de pétrole. Par rapport à un bâtiment de surface, ils permettent d’éviter les rejets de dioxyde de carbone, propice à la formation de gaz à effet de serre.moins de gaz à effet de serre : Selon une étude de l’Agence internationale de l’énergie (AIE), les émissions moyennes du cycle de vie des oléoducs sont d’environ 18,5 grammes d’équivalent CO2 par mégajoule (gCO2e/MJ), tandis que la moyenne des gazoducs est d’environ 15,3 gCO2e/MJ. Ces valeurs varient en fonction du type et de la qualité du carburant, de la distance et du terrain du pipeline, ainsi que de l’efficacité et du taux de fuite du système.

Selon une étude du Département d’État américain, les alternatives au projet d’oléoduc Keystone XL, qui transportent le pétrole du Canada vers les États-Unis, sont le train, le camion ou une combinaison des deux. L’étude a révélé que ces alternatives entraîneraient 28 % à 42 % d’émissions de gaz à effet de serre en plus que le pipeline.

Nous ne pouvons pas parler de matières premières et d’énergie sans parler de transitions écologiques. En effet, dans l’essai d géographe suédois Andreas Malm Comment saboter un pipeline? (2020), l’auteur nous explique que le sabotage peut être une forme d’activisme écologique. Même si les pipelines ont beaucoup d’avantages, leurs constructions sont source de débat écologique. Cela englobe un large éventail de facteurs environnementaux qui peuvent être influencés par les pipelines, notamment l’utilisation des terres, la qualité de l’eau, la pollution de l’air et la perturbation de l’habitat de la faune.

Les écologistes soulignent les risques de marées noires et de fuites de pétrole, qui peuvent entraîner une contamination des plans d’eau et des sols, nuire aux écosystèmes et mettre la faune sauvage en danger. De plus, la construction de pipelines implique souvent la déforestation et la destruction d’habitats, ce qui aggrave encore l’impact sur la biodiversité. En effet, les pipelines sont remis en cause par la transition écologique vers les énergies renouvelables. Certains chercheurs estiment que les pipelines réduisent l’ascension des énergies renouvelables car les pipelines sont encouragés par davantage d’investissements.

On retiendra, in fin, que les pipelines sont des instruments géopolitiques clés, garantissant une sécurité énergétique et influençant les relations internationales. Ils permettent de sécuriser les approvisionnements en énergie tout en créant des interdépendances stratégiques. Cependant, leur impact environnemental, notamment en termes de pollution et de déforestation, ainsi que leur rôle dans la transition énergétique, suscitent des préoccupations croissantes. Les enjeux géopolitiques et écologiques liés aux pipelines illustrent la complexité des défis énergétiques mondiaux et la nécessité de trouver rapidement le point équilibre entre sécurité énergétique et durabilité environnementale.

Eloïse Herbreteau (*) est étudiante à l’Université catholique de l’Ouest (campus de Nantes) en 3ème année de licence de sciences politiques, le parcours géopolitique et stratégie internationale. Elle se spécialise en relations internationales. Héloïse Herbeteau est actuellement en stage de fin de licence au sein de la revue Espritsurcouf.

Liban – Europe : la route des migrants. Entretien exclusif avec un passeur

Liban – Europe : la route des migrants. Entretien exclusif avec un passeur

In this photo released by the Lebanese Army official website, a Lebanese army vessel rescues migrants in the Mediterranean Sea, near the shores of Tripoli, north Lebanon, Friday, Oct. 6, 2023. Lebanon’s state-run National News Agency says the army has rescued more than 100 migrants after their boat faced technical problems in the Mediterranean Sea. The agency says the boat called for help after it ran into difficulties Friday afternoon in Lebanese territorial waters.

 

par Pierre-Yves Baillet – Revue Confits – publié le 7 mars 2025


Typologie des migrants, coûts des passages, rôle des officiers et des forces de sécurité, un passeur libanais brise le silence et dévoile le fonctionnement de l’immigration clandestine. Un entretien exclusif.

La croissance des départs a alimenté un réseau de trafic humain illégal en plein essor, où même des membres de l’armée libanaise, des agences de renseignement et des forces de sécurité seraient impliqués. Des réseaux rivaux se disputent farouchement la domination de ce commerce qui devient de plus en plus lucratif. Dans ces réseaux clandestins, les tensions ethnico-religieuses s’effacent ainsi que la solidarité intra-communautaire. L’humain n’a plus de valeur, seul l’argent compte. Dans une interview exclusive pour Conflits, un passeur révèle les mécanismes cachés de ces réseaux, jetant un éclairage sur les alliances, les rivalités et le coût humain dévastateur d’un système mû par le désespoir et la corruption.

La guerre a-t-elle augmenté le nombre de personnes voulant fuir le pays ?

Oui, les chiffres ont triplé, et un nouveau type d’immigrant est apparu : les chiites. Après la guerre et leur déplacement forcé hors de leurs maisons et villages, ils ont également commencé à vouloir partir. Pendant des années, les migrants que nous avions étaient principalement des Syriens, des sunnites de Tripoli et des Palestiniens. Mais maintenant, ce sont aussi les familles chiites de Beyrouth et du sud qui souhaitent quitter le pays. Ils ont été encouragés après avoir commencé à interagir avec nous. Comme vous le savez, la division politique empêchait les chiites de venir dans le nord. Mais une fois qu’ils sont arrivés, ils ont compris que tout cela était politique et que nous ne les détestions pas. Cela les a encouragés à faire confiance aux passeurs du nord, sunnites, pour les emmener en bateau.

Parmi ces personnes, quelles sont les principales nationalités et/ou communautés ?

Il s’agit principalement de Palestiniens, de Syriens et de Libanais. Les plus nombreux sont les Syriens, suivis des Libanais, avec quelques Palestiniens et très peu de Soudanais. Les Palestiniens veulent partir, mais ils n’ont pas l’argent pour cela. Cependant, vous trouverez toujours trois à quatre Palestiniens dans chaque bateau. Les Syriens ont les fonds nécessaires grâce à leurs familles en Europe qui leur envoient de l’argent pour financer leur voyage, malgré les risques élevés. Je ne mentirai pas : le voyage est très risqué, car lorsqu’on voyage, il y a une forte probabilité d’être intercepté ou de ne pas atteindre l’Europe. Les Libanais viennent principalement du nord, mais nous voyons désormais des chiites qui souhaitent partir. En fait, le dernier bateau secouru par l’armée libanaise au large contenait des chiites. Ce n’était pas mon bateau, mais celui d’une connaissance.

Quel est le coût de la traversée ?

Le minimum est de 4 000 dollars et le maximum de 7 000 dollars, en fonction du prix du bateau, des garanties, du nombre de passagers et des pots-de-vin versés.

Que voulez-vous dire par « garantie » ?

Tout le monde ne paie pas à l’avance. Beaucoup, notamment ceux du nord, ne paient qu’une fois arrivés à destination et laissent l’argent en garantie auprès d’un tiers de confiance des deux parties. Ces personnes paient généralement plus, car nous prenons un risque : si elles n’atteignent pas leur destination finale, aucun paiement ne sera effectué. Quant aux Palestiniens et aux Syriens, nous exigeons généralement un paiement à l’avance. Les prix varient : pour les individus, cela peut atteindre 7 000 dollars ; pour les familles, les personnes âgées paient environ 5 000 et les enfants autour de 3 000 dollars. Il n’y a pas de prix fixe, car les tarifs dépendent de nombreux facteurs.

Certaines personnes ne paient même pas, car ce sont elles qui conduisent le bateau ou assistent le capitaine. Parfois, si le capitaine dépose simplement les passagers sur le rivage de l’UE et retourne avec le bateau, les prix sont réduits. Si nous achetons un bateau en excellent état et qu’il ne revient pas, les prix augmentent. Les pots-de-vin versés à la marine libanaise et à la sécurité générale influencent également les prix. Parfois, s’il y a peu de passagers ou si le bateau est en mauvais état, les prix augmentent. Et inversement, si le bateau est bondé et en état correct, les prix baissent. Nous savons généralement à l’avance combien cela coûtera. Contrairement à d’autres passeurs, je ne change pas les prix après les avoir fixés.

Quelle est la nature de vos interactions avec la police ou le personnel militaire que vous soudoyez ?

En général, nous n’avons pas de relations avec la police (les forces de sécurité intérieure) parce qu’elles n’opèrent pas le long des côtes ou des ports libanais. Ce sont principalement la Sûreté générale et l’armée libanaise/renseignements militaires qui sont impliqués. Rarement le département des renseignements (des FSI) enquête sur des cas de contrebande, mais c’est le plus difficile à traiter.

Je parle de mon expérience personnelle et non de celle des autres. J’ai toujours eu une relation avec l’armée libanaise et la Sûreté générale, car ma famille et moi avons travaillé pendant des années dans le port de Tripoli. En 2019, après la crise économique, les gens ont commencé à me demander un moyen de quitter le pays. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à envisager de les faire passer clandestinement, non seulement via les navires quittant le port, mais aussi par des bateaux au départ des côtes du nord. J’avais déjà de bonnes relations avec tout le monde, alors j’ai commencé à demander autour de moi et à chercher qui pouvait m’aider. Certains officiers/soldats ont accepté de coopérer avec moi. Ce qui m’a le plus aidé, c’est la crise économique, car les soldats et officiers avaient vraiment besoin d’argent. Comme vous le savez, ce sont des fonctionnaires, et leurs salaires ont été dévalués. Un officier qui gagnait autrefois 4 000 dollars par mois ne touche plus que l’équivalent de 500.

Pour être honnête, ils n’acceptent pas tous. Certains disent qu’ils veulent aider, mais changent d’avis. D’autres prétendent être prêts à coopérer, mais complotent en réalité pour vous piéger en flagrant délit. Cela m’est déjà arrivé : ils ont intercepté un bateau qui m’appartenait après m’avoir assuré qu’ils voulaient aider, et j’ai perdu plus de 75 000 dollars. Certains refusent même d’en parler. Tous les officiers et soldats ne sont pas pareils, mais j’ai réussi à construire mon propre réseau. Les relations avec les soldats/officiers sont toujours précaires. Si quelque chose tourne mal, aussi insignifiant soit-il, ils n’hésiteront pas à vous dénoncer. Je comprends les règles du jeu. Tout ce que je leur demande, c’est de me prévenir quand ils sont de service et d’éteindre les radars. Je m’occupe du reste.

Concernant la Sûreté générale, elle contrôle les ports ainsi que l’entrée et la sortie de chaque personne. Si j’ai quelqu’un recherché par les autorités (mais pas pour des crimes graves), ils ferment les yeux lorsqu’il quitte le pays. La plupart du temps, nous coordonnons avec les forces de sécurité, surtout si la personne est recherchée pour des accusations de terrorisme. Je tiens à rester dans les règles, car sinon, je risque d’être arrêté et accusé de terrorisme moi-même.

Comment établissez-vous ces relations ?

Je suis né et j’ai grandi dans le port de Tripoli. Ma famille et moi avons travaillé toute notre vie dans ce port, donc les relations existaient déjà. Après la crise, je les ai renforcées. Depuis, j’entretiens de bonnes relations avec toutes les forces de sécurité. Mais en fin de compte, ces relations reposent sur un intérêt mutuel : je fais passer des gens clandestinement et je suis payé, tandis qu’eux reçoivent de l’argent pour faciliter mon activité. Si demain je cesse de payer les services de renseignement libanais et la Sûreté générale, je serai le premier à être arrêté. Ils ouvriront des dizaines de dossiers contre moi, et je passerai sept ans en prison, alors qu’ils s’en sortiront sans problème. Le juge ne m’écoutera pas si je déclare qu’ils étaient impliqués dans la contrebande. La règle la plus importante dans la contrebande, que ce soit par voie terrestre ou maritime, est de toujours soudoyer les forces de sécurité, de toujours coordonner avec elles et de ne jamais agir dans leur dos. De nombreux passeurs ont pensé qu’ils pouvaient s’en passer. Le jour où ils ont cessé de payer, ils ont été arrêtés.

Combien cela coûte-t-il généralement de « sécuriser » la coopération des autorités ?

Il n’y a pas de tarifs fixes, mais croyez-moi, beaucoup d’argent est en jeu. Les gens pensent que les passeurs gagnent énormément d’argent, mais en réalité, ce n’est pas vrai, car les dépenses sont également très élevées. Entre l’achat du bateau, l’équipement GPS et satellite, et les pots-de-vin, on finit par gagner environ 30 à 50 000 dollars par bateau. Cependant, cela prend beaucoup de temps pour préparer un bateau et trouver des clients.

Aucun passeur ne peut gérer plus de trois ou quatre bateaux par an. Parfois, nous devons fusionner nos clients avec ceux d’un autre passeur. Les dépenses sont nombreuses, et la plus grande part revient à la fois au bateau et aux forces de sécurité. Au sein de ces forces, il faut principalement payer trois groupes :

  1. Les soldats de l’armée/garde-côtes et leurs officiers.
  2. Les officiers et soldats des renseignements libanais.
  3. Les officiers et soldats de la Sûreté générale.

Dans chaque cas, les paiements sont directs (lors de l’accord) et indirects (cadeaux, déjeuners, dîners). Parfois, après avoir payé, un soldat ou un officier est transféré ailleurs, et tout l’argent dépensé est perdu.

Certains officiers deviennent gourmands et exigent jusqu’à 50 000 dollars pour permettre au bateau de partir, prétextant qu’ils doivent payer d’autres officiers et soldats. Je sais que ce n’est pas toujours vrai, mais si je ne paie pas, le bateau ne quittera pas les eaux nationales. Je suis donc souvent contraint d’accepter leurs demandes.

Combien, environ ?

Il n’y a pas de prix exact, mais la fourchette se situe généralement entre 30 000 et 50 000 dollars, et parfois jusqu’à 60 000, selon les circonstances. C’est un vaste réseau impliquant de nombreux officiers et soldats, et j’aime m’y investir activement. Tout ce qui m’importe, c’est que mon bateau quitte les eaux nationales. Mais il est certain que la deuxième dépense la plus importante dans la contrebande concerne les forces de sécurité. Il faut nourrir beaucoup de monde. Si vous négligez quelqu’un et qu’il se fâche, vous perdez tout. Un jour, j’ai dû annuler un bateau parce qu’ils demandaient 1 000 dollars par personne. Cela faisait un total de 107 000 dollars. Si j’avais accepté, j’aurais perdu de l’argent. J’ai donc transféré les passagers à un autre passeur et touché 15 000 en tant qu’intermédiaire.

Faites-vous face à des refus de certains agents ? Si oui, comment gérez-vous ces situations ?

Oui, certains refusent d’être corrompus, mais la plupart acceptent, car ils sont dans le besoin. Pour ceux qui refusent, nous attendons qu’ils soient en congé ou absents, puis nous travaillons avec d’autres. En général, tout le monde finit par coopérer.

Nous avons un proverbe arabe : « Cherche, et tu trouveras un chemin. » Avec de l’argent, cela fonctionne comme par magie. Certains refusent parce qu’ils craignent que cela nuise à leurs promotions. Dans ce cas, ils nous facilitent le travail, mais demandent que les bateaux partent lorsqu’ils ne sont pas en poste. Ainsi, en cas de problème, ils restent irréprochables.

Notre activité est importante, et elle ne s’arrête pas à un refus d’un officier ou d’un soldat. Nous trouvons toujours un moyen de faire partir les bateaux du Liban. L’essentiel est de toujours garder les officiers satisfaits. Même si un soldat refuse de coopérer, il ne peut pas nous dénoncer, car il devra en référer à ses supérieurs, qui nous protègent.

Ces relations avec les autorités se retournent-elles parfois contre vous ?

Oui, très souvent. Si quelque chose se passe mal à n’importe quelle étape, c’est moi qui en paie le prix. Comme je l’ai dit, j’ai perdu un bateau valant 75 000 dollars. Parfois, je suis interrogé sur des événements dont je ne suis pas responsable ou sur des bateaux qui sont partis sans que je sois impliqué. Ils pensent que je joue un double jeu. Deux fois, mon domicile a été perquisitionné par des officiers que je connaissais, simplement pour me montrer leur pouvoir.

Je suis toujours sous leur radar, ce qui affecte parfois ma famille et moi. Mais c’est ainsi dans ce métier : il y a du bon et du mauvais dans chaque affaire.


Pierre-Yves Baillet, Journaliste indépendant spécialisé sur la géopolitique du Moyen-Orient.

La défense française en 2025

La défense française en 2025

par Alain RODIER – CF2R – Tribune libre N°175 / mars 2025

https://cf2r.org/tribune/la-defense-francaise-en-2025/


 

 

Un ancien haut diplomate qui a été ambassadeur de France, en Israël puis aux États-Unis, écrit sur X : « L’Europe assiégée[1] ». Le ton catastrophique adopté provoque la question suivante : par qui ?[2]

Dans son intervention télévisée du 5 mars, le président Emmanuel Macron s’est fait plus précis : «La menace russe est là, et touche les pays d’Europe. La Russie a fait du conflit ukrainien un conflit mondialen violant les frontières, manipulant l’information, les opinions (…)  Qui peut croire que la Russie d’aujourd’hui s’arrêtera à l’Ukraine ? Elle est devenue une menace pour la France et pour l’Europe. »

Certes la situation mondiale est chaotique et les évolutions à venir sont imprévisibles – les analystes n’ayant jamais rien prévu de correct -, mais à priori personne ne veut aujourd’hui envahir l’Europe.

Qu’en est-il de la menace russe ?

Il est vrai que Moscou lorgne sur les pays baltes qui commandent l’accès à l’enclave de Kaliningrad considérée comme vitale par le Kremlin, un peu comme le port de Sébastopol en mer Noire. Enfin, toujours traumatisée par l’Histoire de la Seconde Guerre mondiale et 45 années de servitude, la Pologne continue à fantasmer le danger que la Russie ferait peser sur elle. Il y a également le problème de la Transnistrie qui souhaite son détachement de la Moldavie pour rejoindre la Russie.

Bien logiquement les dirigeants de ces pays en appellent à la solidarité de l’OTAN (les États baltes et la Pologne en sont membres et peuvent bénéficier de l’article 5) et de l’Europe car ils savent que la Russie – malgré les grandes déficiences de son armée constatées lors de l’« opération militaire spéciale » menée en Ukraine – peut les agresser et qu’il leur sera impossible d’y répondre seuls – d’autant que les pays baltes ont des armées lilliputiennes.

Si Moscou décide de passer à l’action, cela risque plus de ressembler à la conquête de la Crimée par les « petits hommes verts » en 2014 qu’à une offensive généralisée de grande ampleur. En effet, la Russie peut compter sur les populations russophones et russophiles nombreuses dans ces États (sauf pour la Pologne) pour lui apporter leur soutien du type « cinquième colonne. »

Mais une fois énoncées ces problématiques, il n’en reste pas moins que l’armée russe n’a ni la puissance ni la volonté d’envahir l’Allemagne, la France, ni d’autres pays européens.). La Russie n’est pas l’URSS d’autrefois et, en dehors de sa puissance nucléaire, elle n’a pas les moyens humains et matériels pour constituer une menace classique pour la vieille Europe – ni d’ailleurs la volonté. Qu’est qu’elle ferait de ces pays et de leyr citoyens pour le moins « ingérables » ?.

Au demeurant, durant la Guerre froide, la puissance militaire de l’URSS et du Pacte de Varsovie avaient été volontairement surévaluées par les Américains pour des questions de présence en Europe de l’Ouest. Bien sûr, elles n’étaient pas négligeables mais la « fable » des chars russes atteignant les côtes atlantiques de l’Europe en trois jours a été de mise jusqu’à ce que les faiblesses de l’Armée rouge n’aient été dévoilées lors de la guerre en Afghanistan (1979-1989) : matériels rustiques mais dépassés, valeur combative de la troupe sujette à caution, encadrement insuffisant, corruption endémique, etc.

Toujours est-il que la situation globale est très instable et la menace peut venir de là où ne l’attend pas. Il faut donc consacrer plus de moyens à la défense mais en déterminant une priorité dans les menaces.

La menace intérieure

La menace est d’abord intérieure, provenant des nombreux activistes de toutes tendances – et plus particulièrement ceux qui se revendiquent du salafisme/djihadisme – qui n’attendent que l’occasion de passer à l’action.

Les forces de sécurité intérieures doivent être beaucoup plus nombreuses et bien formées et disposer d’un renseignement adapté. Leurs unités (gendarmerie mobile, CRS, groupes d’intervention spécialisés) doivent être bien réparties sur le territoire pour pouvoir intervenir le plus rapidement possible afin d’empêcher qu’une situation violente ne dégénère en insurrection.

Des mesures ont déjà été prises avec la « recréation » la montée en puissance des anciens RG (Direction nationale du renseignement territorial/DNRT), l’implantation des d’antennes du GIGN en région, etc. Il convient encore de renforcer les effectifs de la gendarmerie et de la police et de développer une réserve opérationnelle plus active.

La menace sur l’Europe

Il n’y a pas de corps blindé-mécanisé russe prêt à fondre sur les pays de l’Union européenne, ni de forces de quadrillage pouvant être déployées pour le contrôle des terrains conquis comme du temps du Pacte de Varsovie. S’il y a une menace conventionnelle, elle est surtout aérienne. La défense de l’espace aérien ne commence pas aux frontières de l’hexagone. Elle devrait être intégrée au niveau européen, ce qui est déjà grandement le cas.

En revanche, il existe des affrontements d’influence – en particulier grâce à la guerre cybernétique – où les amis d’hier peuvent être les adversaires du jour. S’il y a eu une prise de conscience des autorités l’insuffisance de moyens humains et techniques est toujours d’actualité.

La menace sur l’Europe est donc totalement hybride et peut alimenter les mouvements activistes intérieurs. D’où l’importance de renforcer la défense des points sensibles comme les centrales nucléaires contre des actions de type terroriste pouvant être menée par tout idéologue radicalisé.

Par ailleurs, la guerre est aussi économique et a besoin de renseignements. Il convient de développer donc les services d’acquisition du renseignement offensif et le contre-espionnage défensif, bien que beaucoup d’efforts dans ces domaines aient été consentis ces dernières années. 

Les menaces hors d’Europe

Hors d’Europe, la principale menace concerne les voies de circulation maritime par lesquelles passent nos approvisionnements et nos possessions ultramarines.

Là, ce sont les frégates multi-missions qui manquent ainsi que des moyens aériens projetés à l’extérieur (un nouveau porte-avions pourrait être utile.). Pour élargir le rayon d’action de la Marine, les drones aériens navalisés doivent être considérablement développés.

La Russie constitue un redoutable adversaire hors d’Europe – comme cela a été constaté sur le continent africain – et dans les territoires d’outre-mer, parfois via des pays tiers comme l’Azerbaïdjan. Mais les dangers à venir pourront venir d’autres acteurs comme la Chine en mal d’expansion. Il ne faut pas oublier non plus les États-Unis qui sont de redoutables prédateurs économique.

La dissuasion nucléaire

La dissuasion nucléaire reste l’ultime garde-fou qui assure l’indépendance de la France et garantit sa place de membre permanent au Conseil de Sécurité. Bien sûr, le flou doit être maintenu concernant les conditions d’emploi afin qu’un adversaire éventuel ne puisse penser les contourner.

Il convient aussi de conserver les deux composantes : l’une aéroportée, pouvant servir aussi pour une éventuelle frappe de « dernier avertissement » et l’autre sous-marine pour déclencher « ‘l’apocalypse. ». L’arme aéroportée (actuellement le missile de croisière air-sol moyenne portée amélioré ASMP-A) n’est en aucun cas une arme « tactique » destinée à emporter une décision sur un champ de bataille. Elle fait partie de la doctrine stratégique de la France[3].

En Europe, les Britanniques ne sont pas libres de mettre en œuvre les armes nucléaires stratégiques embarquées sur leurs SNLE sans l’autorisation de Washington. Par ailleurs, ils n’ont plus d’armes aéroportées. Les bombes nucléaires B-61 armant certaines forces de l’OTAN (Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Italie, Turquie[4]) ne sont destinées qu’à un emploi stratégique et le décideur final reste Washington. La question qui s’est toujours posée est : les États-Unis sont-ils prêts à sacrifier des villes américaines pour tenter de sauver l’Europe ? Le général de Gaulle était persuadé du contraire d’où sa décision de développer une force de frappe totalement indépendante.

Dans le domaine nucléaire, la menace est constituée par tous les pays qui la détiennent ou qui pourraient l’avoir. Il est donc essentiel de moderniser en permanence la force de dissuasion pour qu’elle reste « crédible. »  

Tout cela coûte cher. Les responsables politiques doivent donc faire des choix. Plus on dépense pour la défense (intérieure et extérieure), moins on en fait pour l’action sociale, ce qui risque de poser des problèmes sociétaux générateurs de désordres intérieurs, pouvant être exploités ou initiés par des adversaires étatiques étrangers. C’est le serpent de mer qui se mord la queue…


[1] https://x.com/GerardAraud

[2] Plus globalement, les discours des politiques et des groupes de pression divers et variés, amplifiés à souhait par les médias en mal d’audience, sont catastrophiques pour le moral des populations, en particulier pour la jeunesse. Ils promettent un réchauffement climatique qui va causer une sorte de fin de monde (grillé ou/et noyé), des épidémies dévastatrices de type Covid, des guerres meurtrières (aujourd’hui russe, demain chinoise), des mouvements de populations apocalyptiques, un chômage endémique et le rétablissement du service militaire obligatoire… Après, on se désole que la jeunesse n’ait pas le moral !

[3] Par contre, l’emploi d’armes nucléaires « tactiques » fait partie des doctrines américaine, russe et chinoise.

[4] Qui ne possède pas d’avions capables de les emporter.

Défense européenne : effort de guerre, budgets… le plan européen à 800 milliards d’euros de l’Europe suffira-t-il face à la menace russe ?

Défense européenne : effort de guerre, budgets… le plan européen à 800 milliards d’euros de l’Europe suffira-t-il face à la menace russe ?

L’essentiel

En s’alignant sur Moscou pour régler la guerre en Ukraine, Donald Trump bouleverse les alliances. L’Europe est forcée de se réarmer mais son plan à 800 milliards d’euros suffira-t-il ? La France, qui envisage de continuer à muscler son budget de la Défense, doit réfléchir à l’évolution de son armée et se préparer aux choix douloureux qu’impose une économie de guerre.

Après la spectaculaire volte-face de Donald Trump qui se range désormais aux arguments de Moscou contre Kiev dans la guerre en Ukraine et, ce faisant, bouleverse les alliances entre les États-Unis et ses alliées forgées depuis la Seconde Guerre mondiale, l’Europe est au pied du mur.

L’Union européenne et le Royaume-Uni doivent s’organiser urgemment pour poursuivre l’aide militaire à l’Ukraine et compenser – si c’est possible – celle des États-Unis mise sur pause par Donald Trump, et, surtout, bâtir cette Europe de la Défense pour laquelle Emmanuel Macron plaide depuis 2017, mais qui joue l’arlésienne depuis des décennies. Cette fois, les Européens n’ont plus le choix et vont devoir concrétiser en acte « l’économie de guerre » qu’ils appelaient de leurs vœux au moment de l’invasion de l’Ukraine par la Russie.

Un plan européen « ReArm » à 800 milliards d’euros

Cela passe en premier lieu par une capacité à se réarmer et à financer ce réarmement. La présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen a ainsi dévoilé mardi un plan pour « réarmer l’Europe » qui doit lui permettre de mobiliser près de 800 milliards d’euros pour sa défensedont 150 milliards de prêts à disposition des 27 – et fournir une aide immédiate à l’Ukraine.

« Le moment est venu pour l’Europe. Et nous sommes prêts à nous renforcer », a dit Ursula Von der Leyen, ancienne ministre de la Défense allemande. Mais au-delà des prêts, le premier « pilier » de ce plan baptisé « ReArm » repose essentiellement sur les dépenses nationales dans chaque État membre, que la Commission européenne veut faciliter. Ainsi, la présidente de la Commission a confirmé sa volonté d’encourager les États à dépenser plus pour leur défense, sans être contraints par les règles budgétaires qui les obligent à limiter leur déficit public à 3 % de leur Produit intérieur brut (PIB).

Cette dérogation aux règles de Maastricht résonne agréablement aux oreilles de la France, qui doit maintenir sa dissuasion nucléaire – la seule de l’UE – et a rehaussé fortement son budget de la Défense ces dernières années.

La France doit-elle aller à 3 ou 3,5 % du PIB ?

Dans le dernier projet de loi de finances des Armées 2025, l’augmentation de l’effort de la Nation pour la Défense a acté une hausse de +3,3 milliards d’euros, portant la mission Défense à 50,5 milliards d’euros hors pensions. Le budget des armées augmente ainsi de 56 % sur la période entre 2017 et 2025. Les crédits votés dans la loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 se montent à 413 milliards d’euros.

Faut-il aller plus loin ? Presque tous les pays de l’OTAN ont augmenté leurs dépenses militaires en 2024, une majorité atteignant l’objectif fixé en 2014 d’accorder 2 % de leur PIB à la Défense, objectif qui n’était atteint que par 11 des 30 États de l’organisation en 2023. La France est à 2,06 % du PIB.

« Depuis trois ans, les Russes dépensent 10 % de leur PIB dans la défense. On doit donc préparer la suite, en fixant un objectif autour de 3, 3,5 % du PIB », a déclaré Emmanuel Macron au Figaro le 2 mars, rajoutant qu’il voulait remettre sur le métier la LPM. « On devra réviser à la hausse. La question, c’est : est-ce qu’on aura besoin de plus de financements nationaux ? Comment on mobilise mieux les financements européens ? »

 

Les dépenses militaires des pays de l’OTAN en fonction de leur proximité avec la Russie.
Les dépenses militaires des pays de l’OTAN en fonction de leur proximité avec la Russie. DDM

 

« Les Américains représentent 30 % de l’OTAN. Cela va nous prendre dix ans pour nous désensibiliser, en investissant massivement au niveau national et européen », analysait encore Emmanuel Macron.

Reste une question capitale : aller à 3 ou 3,5 % du PIB de dépenses militaires – soit 70 milliards d’euros par an – changerait-il réellement la donne ? Les équipements militaires possèdent des technologies toujours plus avancées et forcément très coûteuses ; la hausse du coût des équipements est donc plus rapide que les budgets, ce qui conduit à jouer sur les quantités.

L’autre écueil est que « l’industrie de défense française demeure dans une logique d’arsenal, très dépendante de l’État, et manque de souplesse », expliquait au Figaro Élie Tenenbaum, directeur du Centre des Études de Sécurité de l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI). Un investissement sûr et dans la durée est donc indispensable. Ce qui n’empêche pas la France d’avoir été le 2e pays exportateur d’armes majeures dans le monde derrière les États-Unis entre 2019 et 2023 et de voir certains de ses champions tricolores afficher de très bons résultats comme Dassault, concepteur du Rafale, qui a annoncé un chiffre d’affaires de 6,2 milliards d’euros en 2024 contre 4,8 milliards d’euros en 2023.

Des choix douloureux pour financer l’effort

Mais la question clé en cas de désengagement des États-Unis et même s’il y a plus d’argent consacré à la Défense est de savoir s’il faut changer le modèle d’organisation des Armées françaises : passer d’un modèle d’armée complète, multitâche, mais de taille réduite et limitée – certains parlent d’un corps expéditionnaire ou d’une armée « bonsaï » – à une armée plus spécialisée sur certaines menaces seulement alors que la guerre en Ukraine a mis en évidence le retour de la guerre à haute intensité et la guerre hybride avec une forte dimension cyber

Enfin, la hausse des budgets militaires imposera de faire des choix douloureux, des arbitrages politiquement sensibles et explosifs entre dépenses de défense et dépenses sociales pour être réellement en économie de guerre…

Un débat qui concerne tous les pays européens, le Danemark envisage de reculer l’âge de départ à la retraite de 67 à 70 ans pour, entre autres, financer la défense du pays. Une telle option serait volcanique en France, d’où d’autres idées pour trouver de l’argent comme mobiliser une partie de l’épargne des Français ou lancer un grand emprunt national.

Guerre Ukraine-Russie, jour 1105 : l’aide américaine suspendue, Vance maintient la pression

Guerre Ukraine-Russie, jour 1105 : l’aide américaine suspendue, Vance maintient la pression

Un député sud-coréen a indiqué mardi 4 mars 2025 avoir rencontré deux soldats nord-coréens détenus en Ukraine. Donald Trump a décidé d’ordonner lundi une « pause » dans l’aide militaire des États-Unis à l’Ukraine, selon un responsable de la Maison-Blanche.

Funérailles d’un militaire ukrainien à Kiev, lundi 3 mars 2025. SERGEY DOLZHENKO / EPA

Un député sud-coréen rencontre des soldats nord-coréens

Un député sud-coréen a déclaré mardi 4 mars avoir échangé avec deux soldats nord-coréens détenus en Ukraine après avoir combattu pour la Russie, et que l’un d’eux lui avait dit son souhait de vouloir vivre « une vie normale » en Corée du Sud.

En janvier, les renseignements sud-coréens ont affirmé que l’armée ukrainienne avait capturé deux soldats nord-coréens envoyés par Pyongyang en Russie pour combattre l’Ukraine.

Le député Yu Yong-weon a affirmé au cours d’une conférence de presse avoir pu échanger avec ces deux soldats détenus dans une prison d’Ukraine – dont la localisation exacte n’a pas été dévoilée – après avoir obtenu le feu vert des autorités de Kiev.

Trump suspend l’aide militaire à l’Ukraine

Donald Trump a mis sa menace à exécution et ordonné lundi une « pause » dans l’aide militaire des États-Unis à l’Ukraine en guerre contre la Russie, selon un responsable de la Maison-Blanche. « Nous faisons une pause et réexaminons notre aide pour nous assurer qu’elle contribue à la recherche d’une solution » au conflit entre l’Ukraine et la Russie, a déclaré ce responsable sous couvert d’anonymat.

« Le président a clairement indiqué qu’il se concentrait sur la paix. Nous avons besoin que nos partenaires s’engagent eux aussi à atteindre cet objectif », a-t-il ajouté. Il s’agit essentiellement de l’aide militaire déjà approuvée sous l’ancienne administration de Joe Biden et très largement soldée mais dont il reste encore des équipements et armes à livrer.

JD Vance convaincu que Zelensky finira par discuter de la paix

Le vice-président des États-Unis, J. D. Vance, s’est dit convaincu que le dirigeant ukrainien Volodymyr Zelensky finirait par accepter de discuter de la paix avec la Russie, après le fiasco de sa rencontre vendredi avec Donald Trump.

Dans un entretien à la chaîne Fox News, il a estimé que le président ukrainien avait « montré un refus clair de s’engager dans le processus de paix » souhaité par le président américain. « Je pense que Zelensky n’y était pas encore, et je pense, franchement, qu’il n’y est toujours pas, mais je pense qu’il finira par y arriver. Il le faut », a affirmé le vice-président dans cet entretien enregistré avant l’annonce d’une pause dans l’aide militaire américaine à l’Ukraine.

Les députés français divisés sur la défense européenne

Unis dans leurs mots de soutiens à Kiev, les députés ont de nouveau étalé leurs divergences stratégiques à l’Assemblée sur la défense française et européenne, son financement, ou l’intégration de l’Ukraine dans l’UE et l’Otan.

« Accélérons le processus d’adhésion de l’Ukraine à l’Union européenne. C’est la solution pour pouvoir faire front lors des échanges à venir », a martelé l’ancien premier ministre Gabriel Attal, chef du groupe Ensemble pour la République.

Marine Le Pen pour le RN a appelé à « soutenir » Kiev avec « réalisme ». « Nous ne pouvons pas promettre à l’Ukraine une adhésion à l’Otan » et une adhésion à l’Union européenne « va incontestablement à l’encontre de nos intérêts », a-t-elle avancé.

Retour en Russie de 33 habitants de la région de Koursk

Moscou a annoncé le retour en territoire sous contrôle de la Russie de 33 personnes venant de la partie de la région de Koursk occupée par l’armée ukrainienne et qui avaient été évacuées en Ukraine.

Le 24 février, Moscou avait indiqué avoir trouvé un accord avec Kiev pour rapatrier des habitants de la région qui se trouvaient en Ukraine. « Il s’agit principalement de personnes âgées, mais il y a aussi quatre enfants. Nombre d’entre eux souffrent de blessures et de maladies graves », a indiqué sur Telegram la médiatrice russe pour les droits humains, Tatiana Moskalkova.

D’après elle, la Russie « a négocié avec la partie ukrainienne » avec « le soutien du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) et la médiation de la Biélorussie », allié de Moscou par lequel ont transité les évacués.

L’Allemagne prépare un avion/navette capable de dépasser les 6174 km/h et d’évoluer dans l’espace à des fins militaires

L’Allemagne prépare un avion/navette capable de dépasser les 6174 km/h et d’évoluer dans l’espace à des fins militaires

L'Allemagne prépare un avion/navette capable de dépasser les 6174 km/h et d'évoluer dans l'espace à des fins militaires
L’Allemagne prépare un avion/navette capable de dépasser les 6174 km/h et d’évoluer dans l’espace à des fins militaires

 

Vitesse hypersonique et ambitions spatiales ! l’Allemagne défie la Chine et les Etats-Unis avec une nouvelle navette.

Le gouvernement allemand a récemment officialisé son engagement dans le développement d’un engin spatial hypersonique réutilisable, marquant un tournant significatif dans la course à la suprématie technologique et militaire face à la Chine et les États-Unis. Ce projet, piloté par POLARIS Raumflugzeuge GmbH, promet de révolutionner le transport spatial et la reconnaissance militaire avec une mise en service prévue pour 2028.

L’Allemagne prépare une nouvelle navette spatial hypersonique avec des ambitions spatiales

Le nouvel appareil, conçu pour décoller horizontalement et atteindre des vitesses hypersoniques (donc supérieures à Mach 5 soit 6174 km/h) , sera doté de deux étages et aura la capacité de réutilisation, un critère devenu essentiel dans l’industrie spatiale moderne. La collaboration avec POLARIS Raumflugzeuge GmbH, entreprise innovante dans le domaine aérospatial, vise à développer un prototype fonctionnel d’ici six ans.

Objectifs multiples du projet de Polaris Raumflugzeuge GmbH

L’engin spatial envisagé servira de plateforme pour des tests hypersoniques approfondis. Au-delà de ses fonctions de recherche, l’appareil aura également la capacité de lancer de petits satellites. Cette polyvalence est rendue possible grâce à sa conception réutilisable, offrant une solution plus économique et plus fréquente que les lanceurs traditionnels.

Une contribution importante pour le secteur de la défense allemande

Le rôle potentiel de cet engin dans la reconnaissance spatiale pourrait transformer la capacité de l’Allemagne à surveiller ses adversaires. En fournissant des données de renseignement en temps réel, tout en étant presque insensible aux armes antisatellite, cet appareil représente un atout stratégique majeur pour les forces armées allemandes.

Le nouvel appareil, conçu pour décoller horizontalement et atteindre des vitesses hypersoniques (donc supérieures à Mach 5 soit 6174 km/h).
Le nouvel appareil, conçu pour décoller horizontalement et atteindre des vitesses hypersoniques (donc supérieures à Mach 5 soit 6174 km/h).

Développement progressif et innovations techniques

Le développement se fera en plusieurs étapes, avec des prototypes de plus en plus grands. Le modèle le plus avancé, mesurant environ 5 mètres de long et pesant 240 kg, précédera un prototype de 8 mètres de long et pesant entre 1,5 et 2 tonnes, dont le premier vol est prévu pour la fin de l’année 2025.

Capacité de transport et perspectives d’avenir

Le prototype final devrait être capable de transporter environ 1 000 kg de charge utile en orbite. En outre, POLARIS explore la possibilité d’étendre les fonctions de l’engin pour inclure des missions de reconnaissance spatiale, ce qui représenterait un avantage considérable pour les opérations de défense et de renseignement de l’Allemagne.

L’avenir des prototypes et tests en vol

POLARIS opère actuellement huit prototypes qui servent de démonstrateurs technologiques pour une gamme de clients existants. Le prototype développé spécifiquement pour le ministère de la Défense allemand sera le neuvième de la série, et son développement continue à un rythme soutenu, avec des tests de vol prévus pour évaluer et optimiser les systèmes de contrôle de vol de l’appareil.

Cette initiative allemande ne se contente pas de répondre à un besoin de défense; elle incarne aussi un pas en avant dans l’ambition de l’Allemagne de devenir un acteur majeur dans la nouvelle ère de l’exploration spatiale. Avec une approche résolument tournée vers l’innovation et la réutilisabilité, ce projet pourrait bien redéfinir les normes du voyage spatial et de la surveillance globale dans les prochaines décennies.

Source : Communiqué de presse de Polaris Raumflugzeuge GmbH

Nouvelle-Calédonie : Réflexions sur un accord à venir (ou pas)

Nouvelle-Calédonie : Réflexions sur un accord à venir (ou pas)

AP Photo/Charlotte Antoine-Perron)/MEU103/24268478680297//2409241524

par Eric Descheemaeker – Revue Conflits publié le 3 mars 2025

https://www.revueconflits.com/nouvelle-caledonie-reflexions-sur-un-accord-a-venir-ou-pas/


Paris et Nouméa seraient sur le point de trouver un accord, que les deux parties attendent. Mais un accord pour faire quoi et pour quel but ? Réflexions sur la Nouvelle-Calédonie.

Alors que tout Paris et Nouméa bruissent des discussions qui pourraient parvenir – quoique cela semble en réalité peu probable – à un « accord » que tout le monde dit espérer comme la terre la pluie après une longue sécheresse, essayons comme à l’habitude de prendre un peu de recul sur l’actualité immédiate. C’est le but de ces Chroniques calédoniennes : réfléchir à haute voix, agiter des idées, suggérer, proposer. Libre à chacun, ensuite, d’en faire ce qu’il veut.

Deux remarques, d’abord, sur la nature même de ce processus. Pourquoi vouloir un « accord » – et un accord sur quoi, pour faire quoi ? On ne se pose qu’à peine la question, tant tout le monde semble partir du principe que celui de Nouméa ayant expiré (« cette solution définit pour vingt années l’organisation politique de la Nouvelle-Calédonie et les modalités de son émancipation », dit le point 5 du préambule), il faut bien le remplacer par quelque chose d’autre. Côté indépendantiste, ou séparatiste, de nouvelles « modalités d’émancipation » ; côté pro-français, une nouvelle « organisation politique ». Pourtant, il y au moins deux différences fondamentales entre 1998 et 2025, dont les implications sont considérables.

1998, 2025 : deux différences fondamentales

La première, c’est qu’il n’y a plus deux blocs face à face.

S’il y a une chose qu’on n’a pas reprochée à l’accord de Nouméa, comme avant à ceux de Matignon-Oudinot, c’est de ne pas être représentatifs de la population de l’archipel. Bien sûr, chaque camp a dû négocier avec ses propres troupes autant qu’avec son adversaire, mais il y avait bien, face à l’État, d’un côté une délégation indépendantiste (en 1998, le FLNKS en tant que tel), de l’autre, une délégation non-indépendantiste (en 1998 le RCPR). Aujourd’hui, à l’inverse, il n’y a plus un seul parti, ou une seule figure, rassemblant chacun des camps – à supposer même qu’on pût encore ranger tout le monde d’un côté ou de l’autre (quid des « non maintenant, oui plus tard » de l’Éveil océanien ?). Ce sont désormais pas moins de six délégations qui sont censées représenter – sans qu’on ne nous ait d’ailleurs expliqué pourquoi ni comment – les Calédoniens (dont on ne sait pas non plus qui ils sont, la définition même des parties intéressées étant, de manière un peu circulaire, un enjeu des négociations) ! Pas grand monde ne semble avoir remarqué, à haute voix tout du moins, que cela change radicalement la nature de l’exercice, puisque l’éventuel accord à venir ne serait pas bilatéral, mais multilatéral ; ni avoir posé deux questions pourtant fondamentales. Qui devrait le signer : toutes les six, ou bien une majorité (mais de qui ou de quoi) ? Et qui serait demain, dans un paysage politique calédonien en constante fluctuation, responsable de la parole ainsi donnée et de sa mise en application ?

La seconde, c’est la durée de cet accord (en tout cas telle que lui-même l’envisagerait). Matignon et Oudinot – dont on peut d’ailleurs considérer qu’ils forment un processus unique, le second ayant été conclu pour ne pas aller au référendum prévu par le premier – se donnaient une date d’échéance. C’est dans la logique d’un accord politique, qui est avant tout un accord de cessez-le-feu en échange de concessions réciproques. Mais celui à venir ? Pour ceux qui veulent faire sécession, sa limitation de durée va de soi : il s’agit de conduire, à nouveau, « Kanaky » vers sa « pleine émancipation », en 2053, par exemple.

Du côté loyaliste, c’est beaucoup moins clair. Ils veulent d’évidence un statut pérenne, ce qui semble la moindre des choses dans la mesure où nous sortirions des « dispositions transitoires » de Nouméa (et sa traduction juridique en droit français). Mais ils semblent réserver un droit à l’autodétermination de l’île, c’est-à-dire la possibilité unilatérale pour celle-ci de recommencer un processus référendaire qui pourrait, nécessairement, mener à la fin de ses propres dispositions. Et puis, il est peu probable qu’ils aient le désir de fixer « pour toujours » les grandes questions institutionnelles, surtout en ayant si peu préparé leur affaire. Sans compter, bien sûr, qu’en droit constitutionnel français tout ou presque est temporaire par nature : contrairement au Royaume-Uni et aux pays suivant son modèle, les Français changent structurellement de régime toutes les quelques décennies. Dans la mesure où, statistiquement, la Constitution de la 5e République n’en a plus pour très longtemps à vivre, il pourrait être intéressant de se demander ce qui arriverait alors aux dispositions concernant la Nouvelle-Calédonie…

Préparer l’avenir

Mais si, explicitement ou de manière tacite, l’accord conclu est lui aussi « pour vingt années » (ou « pour aussi longtemps qu’il pourra tenir politiquement »), alors il est évident qu’il ne réglera rien. Il ne ferait, comme Matignon et comme Nouméa, que remettre les problèmes à plus tard en échange d’un retour au calme immédiat. Que cela fasse le miel des séparatistes est une évidence. On comprend beaucoup moins bien comment cela pourrait satisfaire ceux qui pensent que non veut dire non, pas non maintenant, plus tard on verra.

Dans ces conditions, on peut se demander si la meilleure solution, d’un point de vue loyaliste, ne serait pas qu’il n’y ait pas d’accord : cela obligerait alors l’État à formuler lui-même un projet (incluant un suffrage universel ou quasi-universel pour les habitants de l’île, puisque la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme l’exige). En tous les cas, il serait inconcevable de signer un accord censé être autre chose que définitif sans se demander maintenant ce qu’il se passera lorsqu’il faudra, de nouveau, en sortir : c’est de ne pas s’être posé la question dès 1998 que l’accord de Nouméa agonise aujourd’hui, entraînant le Caillou dans son sillage. Il est vrai qu’on a eu 25 ans depuis pour anticiper le jour d’après et que cela non plus n’a pas été fait. Il fut un temps où gouverner c’était prévoir ; manifestement ces temps ne sont plus.

Nouméa ou Kanaky ?

Poursuivons le raisonnement. Ce que veulent les séparatistes, c’est d’évidence unkana « Nouméa-II » avec de nouvelles concessions françaises tout de suite et de nouveaux référendums pour plus tard, exigés par la Constitution puisqu’on ne peut pas se débarrasser d’un territoire sans l’accord de ses habitants. Référendums qu’ils espèrent bien gagner, ils nous l’ont montré depuis un an de la manière la plus transparente possible, en faisant fuir ceux qui pourraient s’opposer à eux. Dont acte. Mais alors que convient-il, en face, de vouloir ? Avant tout, nous semble-t-il, un statut effectivement pérenne au sein de la France, c’est-à-dire définitif dans son principe, même si on ne sait jamais ce que l’histoire nous réservera. Cependant, on l’a dit, d’une part, on voit mal un statut satisfaisant être conçu en quelques mois – toute la question des institutions, de leurs compétences, de l’éventuelle citoyenneté, etc. devra être revisitée – ; d’autre part, un accord transitoire serait pire encore que pas d’accord du tout, puisqu’il forcerait le Caillou à revivre ce qu’il a déjà vécu, tout en encourageant les plus radicaux des indépendantistes dans leur politique de « la valise ou le cercueil ».

Espérer que les problèmes s’évaporeront entre temps relève d’une pensée magique qui ne devrait plus avoir cours depuis longtemps.

Dans ces conditions, un accord général, en plus de n’être dans les faits pas réaliste, n’apparaît plus comme aussi désirable qu’on n’a tendance à le penser (du moins à haute voix). Un statut imposé d’en haut, mais qu’on aurait pris le temps de concevoir de manière intelligente, si possible en réfléchissant à la manière dont la Calédonie s’articulerait avec le reste de l’outre-mer français, et qui serait, lui, a priori aussi intangible que n’importe quelle autre norme constitutionnelle (ou constitutionnalisée), serait probablement bien meilleur. Les indépendantistes n’en voudront certes pas, mais qu’est-ce que cela change ? Ils ne veulent de toute façon de rien, sauf d’une indépendance aux frais du contribuable français. Quant à l’éternel chantage aux violences, on a vu à quoi y céder nous menait.

Trouver malgré tout un accord

Cela ne veut pas dire qu’il faille renoncer à toute perspective d’accord, aujourd’hui en 2025. À moins d’être va-t’en-guerre, on ne peut que préférer la concorde à une division actée entre deux camps. Mais comme un accord global n’est ni possible ni sans doute même souhaitable, restreignons-le aux seules questions urgentes : le retour à la paix civile et l’élargissement du corps électoral pour les provinciales à venir. Tout le reste peut attendre. Reste la question de savoir comment obtenir un accord avec les indépendantistes (et d’ailleurs, on l’a dit, quels indépendantistes ?) sans rien leur donner de ce qu’ils disent vouloir. Question difficile à laquelle il serait bien prétentieux de prétendre avoir la réponse, mais c’est à cela qu’on devrait réfléchir, à Nouméa comme à Paris.

Deux pistes : un véritable travail d’explication du fait que, sans ce que la France apporte, les Kanaks seront les premiers à souffrir, bien plus qu’hier, bien plus qu’en 2024, et dans une mesure qu’ils n’ont visiblement pas l’air de comprendre. Travail qui devrait venir en large mesure de tous ces Kanaks qui l’ont, eux, déjà compris, et savent que l’histoire a noué leur destin à celui de la France. Et puis de véritables réformes économiques et fiscales qui permettraient à tous ceux qui le souhaitent de s’intégrer à la société commune dans des conditions plus justes qu’aujourd’hui (à ne pas confondre, bien sûr, avec le chèque social, aussi contre-productif que méprisant).

Un petit accord rapidement, modeste dans ses ambitions, mais qui pourrait réellement changer la vie des habitants de l’île, plutôt qu’un accord global, dont on voit mal comment il ne ferait pas que décaler les problèmes pour que ceux-ci nous reviennent encore plus violemment au visage dans une génération, et qui de toute façon, ne semble avoir aucune chance d’aboutir : voilà en tout cas une suggestion. Libre, comme toujours, à chacun d’en faire ce qu’il veut.

*Eric Descheemaeker est professeur à l’Université de Melbourne

La dissuasion nucléaire française peut-elle devenir européenne ?

La dissuasion nucléaire française peut-elle devenir européenne ?

Alors que les États-Unis pourraient réduire leur engagement en Europe, la dissuasion nucléaire française apparaît comme une solution.

Par Clément Machecourt – Le Point –

https://www.lepoint.fr/politique/la-dissuasion-nucleaire-francaise-peut-elle-devenir-europeenne-01-03-2025-2583611_20.php


Le 24 février, un article du Telegraph jette le trouble. Le quotidien britannique annonce que le bouclier nucléaire français pourrait s’étendre à toute l’Europe, avec le stationnement d’avions Rafale, porteurs de l’arme nucléaire, en Allemagne. Aucune déclaration officielle ne vient confirmer les propos d’une source anonyme française. L’information tombe alors qu’Emmanuel Macron est en visite à Washington pour faire entendre raison à Donald Trump sur le règlement du conflit ukrainien.

Plus récemment, le futur chancelier allemand, Friedrich Merz, s’est dit prêt à se placer sous la dissuasion nucléaire française. Un signe supplémentaire montrant que les chancelleries européennes considèrent le scénario d’un désengagement militaire des États-Unis du Vieux Continent.

« Les pays européens se sont rendu compte que les États-Unis ne risqueraient jamais un conflit nucléaire avec la Russie pour un pays européen », analyse Étienne Marcuz, spécialiste des systèmes balistiques et ancien membre du ministère des Armées. Une situation qui pousse à repenser le rôle de l’arsenal français en Europe.

Dès 2020, dans un discours prononcé à l’École de guerre, Emmanuel Macron avait bien souligné que « les intérêts vitaux de la France ont désormais une dimension européenne ». « Dans cet esprit, je souhaite que se développe un dialogue stratégique avec nos partenaires européens qui y sont prêts, sur le rôle de la dissuasion nucléaire française dans notre sécurité collective. »Un message en partie brouillé en octobre 2022 quand le président avait affirmé que les intérêts vitaux de la France ne seraient pas menacés en cas d’attaque balistique nucléaire en Ukraine ou dans la région.

« C’est français et ça restera français »

Désormais, « il faudrait avoir des déclarations bilatérales fortes, au moins avec les Allemands, éventuellement les Polonais, peut-être les Suédois, comme celle faite avec les Britanniques à l’époque de Jacques Chirac », suggère Héloïse Fayet, chercheuse en prolifération nucléaire et balistique à l’Ifri. En 1995, Paris et Londres avaient déclaré ne pas imaginer « de situation dans laquelle les intérêts vitaux de l’un de nos deux pays, la France et le Royaume-Uni, pourraient être menacés sans que les intérêts vitaux de l’autre le soient aussi ».

Sur le plan opérationnel, l’intégration européenne pourrait passer par des exercices conjoints. Jusqu’ici, seul un avion ravitailleur italien a participé en 2022 aux exercices français « Poker » de simulation de frappe nucléaire. « On pourrait très bien faire un équivalent de Poker à l’échelle européenne, avec des tactiques dégradées », propose Étienne Marcuz, c’est-à-dire sans partager toutes les procédures sensibles. La dissuasion pourrait-elle être un jour partagée ? « C’est français et ça restera français », a réaffirmé sur France Info le ministre des Armées, Sébastien Lecornu. Le message est clair : le président de la République restera le seul à pouvoir déclencher le feu nucléaire.

Mais la France aurait-elle les épaules assez solides pour assumer seule la défense de ses intérêts vitaux sur l’ensemble du continent européen ? Face aux 300 armes nucléaires françaises, représentant la « stricte suffisance » d’un arsenal au caractère avant tout défensif, Les États-Unis alignent 3 700 têtes nucléaires, la Russie près de 6 000 ogives. Le Royaume-Uni, bien que n’étant plus membre de l’Union européenne, dispose de 225 têtes, mais sa dissuasion repose principalement sur la technologie américaine.

Un manque de capacités conventionnelles

« Ce n’est pas tant une question de nombre que de flexibilité de l’arsenal », souligne Étienne Marcuz, qui plaide pour une approche combinant capacités nucléaires et conventionnelles. « Il faut réussir à dissuader les attaques qui ne relèvent pas de nos intérêts vitaux. Dans ce cas-là, c’est aux forces conventionnelles de le faire », renchérit Héloïse Fayet. Le projet européen Elsa (European Long-Range Strike Approach) initié par la France pour développer conjointement un ou des missiles capables de frappes longue portée et de précision, en est un exemple. Une capacité permettant de rester « sous le seuil » et qui manque cruellement dans les armées européennes, pourtant conscientes de son importance dans le conflit en Ukraine.

Mais cette européanisation de la dissuasion française ne viserait pas, pour le moment, à remplacer la dissuasion élargie américaine, estime Héloïse Fayet : « C’est donner des garanties supplémentaires au cas où la dissuasion américaine soit moins crédible. » D’autant que le retrait des armes nucléaires américaines d’Europe, une centaine de bombes à gravité B61 réparties en Belgique, aux Pays-Bas, en Italie, en Allemagne et en Turquie, semble peu probable à court terme. Ces dernières jouant aussi un rôle dans la lutte contre la prolifération nucléaire au sein même de l’Europe.

Et hormis la Turquie, tous les autres pays qui accueillent des B61 achètent le F-35A américain pour remplacer leurs anciens avions. Un marché représentant plusieurs milliards de dollars de contrat pour la base industrielle et technologique de défense américaine.

L’échange entre Trump et Zelensky : texte intégral

L’échange entre Trump et Zelensky : texte intégral

Dans une scène d’une violence verbale sans précédent, le président des États-Unis Donald Trump et son vice-président J.D. Vance ont repris les éléments de langage de Vladimir Poutine pour chercher à humilier en direct à la télévision leur allié, le président ukrainien Volodymyr Zelensky, dans le Bureau ovale de la Maison-Blanche.

Nous publions la transcription intégrale de cet échange — un tournant historique.

Auteur : Le Grand Continent – publié le 1er mars 2025
https://legrandcontinent.eu/fr/2025/02/28/lechange-entre-trump-et-zelensky-transcription-integrale/

Dans le Bureau ovale, le 28 février 2025. © Shutterstock

Alors que le président ukrainien rappelait que l’invasion russe remontait à l’annexion de la Crimée en 2014 et que l’Ukraine a déjà signé un cessez-le-feu que la Russie n’a pas respecté, le vice-président américain J.D. Vance l’a violemment interrompu, lui reprochant de plaider sa cause devant les médias américains, exigeant qu’il remercie Trump pour son soutien et insistant sur le fait que l’Ukraine manquait de soldats.

La forme est choquante.

L’objet du débat n’a pourtant rien de trivial.

Il est crucial pour l’Ukraine et pour l’Europe : un cessez-le-feu — que Donald Trump veut obtenir au plus vite — doit-il être précédé de garanties de sécurité ?

Du côté ukrainien et européen, on craint que tout accord qui ne serait qu’un gel des lignes de front — une sorte de Minsk — ne serve qu’à permettre à la Russie de se réarmer et regrouper dans un moment où son économie montre des signes de faiblesse.

Cette séquence, assez visiblement orchestrée, intervient alors que, dans les dix derniers jours, Donald Trump a traité Zelensky de dictateur et que les États-Unis ont voté aux Nations Unies avec la Russie et la Corée du Nord contre une résolution demandant la fin des hostilités ainsi qu’une résolution pacifique du conflit et réaffirmant l’engagement de l’organisation pour l’intégrité territoriale du pays.

Elle a fait réagir la plupart des chancelleries européennes en soutien à l’Ukraine dans la soirée.

Un haut fonctionnaire européen a déclaré au Grand Continent dans la soirée qu’il s’agissait « d’une embuscade pour les caméras ».

En diplomatie, chaque mot compte — ils comptent même double lorsqu’ils sont prononcés face caméra. Pour que chacun puisse avoir connaissance de ceux qui viennent d’être prononcés à Washington, de leur brutalité mais aussi de leur portée, nous publions une transcription non altérée, non éditée des échanges.

Donald Trump 

(répondant à un journaliste) Je ne suis pas aligné avec Poutine. Je ne suis aligné avec personne. Je suis aligné avec les États-Unis d’Amérique. Et pour le bien du monde. Je suis aligné avec le monde. Et je veux en finir avec cette histoire. Vous voyez la haine qu’il a pour Poutine. C’est très difficile pour moi de conclure un accord avec un tel niveau de haine. Il a une haine immense. Et je comprends cela. Mais je peux vous dire que l’autre camp ne l’aime pas non plus.

Donc, ce n’est pas une question d’alignement. Je suis aligné avec le monde. Je veux régler ce problème. Je suis aligné avec l’Europe. Je veux voir si nous pouvons trouver une solution. Vous voulez que je sois dur ? Je peux être plus dur que n’importe quel être humain que vous ayez jamais vu. Je serais si dur. Mais vous n’obtiendrez jamais d’accord comme ça. Voilà comment ça fonctionne.

J.D. Vance

Je vais répondre à cela. Écoutez, pendant quatre ans aux États-Unis, nous avons eu un président qui se montrait dur avec Vladimir Poutine lors des conférences de presse. Et ensuite, Poutine a envahi l’Ukraine et a détruit une grande partie du pays. Le chemin vers la paix et la prospérité passe peut-être par la diplomatie. Nous avons essayé la voie de Joe Biden, celle de bomber le torse et de faire comme si les paroles du président des États-Unis comptaient plus que ses actions.

Ce qui fait des États-Unis un grand pays, c’est leur engagement dans la diplomatie. C’est ce que fait le président Trump.

Volodymyr Zelensky

D’accord. Il a occupé des territoires, nos territoires. De grandes parties de l’Ukraine. L’est et la Crimée. Il les a occupés en 2014. Pendant de nombreuses années, et je ne parle pas seulement de Biden. À cette époque, c’était Obama, puis le président Obama, puis le président Trump, puis le président Biden, et maintenant le président Trump. Que Dieu bénisse : maintenant, le président Trump va l’arrêter. Mais depuis 2014, personne ne l’a arrêté. Il a simplement occupé et pris. Il a tué des gens.

Donald Trump

2015.

Volodymyr Zelensky

2014.

J.D. Vance

2014 et 2015.

Donald Trump

2014. Je n’étais pas là.

Volodymyr Zelensky

Mais de 2014 à 2022 (…) personne ne l’a arrêté. Vous savez que nous avons eu des discussions avec lui, beaucoup de discussions. Mes discussions bilatérales. Et nous avons signé avec lui. Moi, en tant que nouveau président, en 2019, j’ai signé avec lui un accord, j’ai signé avec lui, Macron et Merkel. Nous avons signé un cessez-le-feu. Un cessez-le-feu. Tous m’ont dit qu’il ne bougerait jamais. Nous avons signé avec lui un contrat sur le gaz. Mais après, il a rompu le cessez-le-feu. Il a tué notre peuple et il n’a pas échangé les prisonniers. Nous avons signé un échange de prisonniers, mais il ne l’a pas respecté. De quelle diplomatie, J.D., parlez-vous ? Que voulez-vous dire ?

J.D. Vance

Je parle de la diplomatie qui mettra fin à la destruction de votre pays.

Monsieur le Président, avec tout le respect, je pense que c’est irrespectueux de venir dans le Bureau Ovale et d’essayer de débattre de cela devant les médias américains. En ce moment, vous envoyez de force des conscrits sur le front parce que vous manquez d’hommes. Vous devriez remercier le président d’essayer de mettre fin à ce conflit.

Volodymyr Zelensky

Êtes-vous déjà allé en Ukraine ? Vous parlez de nos problèmes.

J.D. Vance

J’y suis allé…

Volodymyr Zelensky

Venez une fois.

J.D. Vance

J’ai regardé et vu les reportages, et je sais que vous emmenez des gens en tournée de propagande, Monsieur le Président. N’êtes-vous pas d’accord pour dire que vous avez des difficultés à recruter des soldats ?

Volodymyr Zelensky

Nous avons des problèmes. Je vais répondre.

J.D. Vance

Et pensez-vous qu’il soit respectueux de venir dans le Bureau Ovale des États-Unis d’Amérique et d’attaquer l’administration qui essaie de prévenir la destruction de votre pays ?

Volodymyr Zelensky

Beaucoup de questions. Commençons par le début.

J.D. Vance

D’accord.

Volodymyr Zelensky

Tout d’abord, en temps de guerre, tout le monde a des problèmes, même vous. Mais vous avez un bel océan et ne ressentez pas cela pour l’instant, mais vous le sentirez à l’avenir.

Donald Trump

Vous n’en savez rien.

Volodymyr Zelensky

Que Dieu vous bénisse, vous n’aurez pas de guerre.

Donald Trump

Ne nous dites pas ce que nous allons ressentir. Nous essayons de résoudre un problème. Ne nous dites pas ce que nous allons ressentir.

Volodymyr Zelensky

Je ne vous dis pas…

Donald Trump

Parce que vous n’êtes pas en position de nous dicter cela. Rappelez-vous ceci : vous n’êtes pas en position de nous dicter ce que nous allons ressentir. Nous allons nous sentir très bien.

Volodymyr Zelensky

Vous en ressentirez l’influence. Je vous le dis.

Donald Trump

Nous allons nous sentir très bien et très forts.

Volodymyr Zelensky

Vous en ressentirez l’influence.

Donald Trump

Vous n’êtes pas en bonne position en ce moment.

Vous vous êtes placé dans une très mauvaise position. Et il a raison à ce sujet. Vous n’êtes pas en bonne position. Vous n’avez pas les cartes en main pour le moment. Avec nous, vous commencez à en avoir.

Volodymyr Zelensky

Je ne joue pas aux cartes. Je suis très sérieux, Monsieur le Président. Je suis un président en temps de guerre…

Donald Trump

Vous jouez aux cartes. Vous jouez aux cartes. Vous jouez avec la vie de millions de personnes. Vous jouez avec la Troisième Guerre mondiale. Vous jouez avec la Troisième Guerre mondiale. Et ce que vous faites est très irrespectueux envers ce pays, ce pays qui vous a soutenu bien plus que ce que beaucoup de gens ont dit qu’il aurait dû faire.

J.D. Vance

Avez-vous dit « merci » une seule fois pendant toute cette réunion ? Non. Pendant toute cette réunion, avez-vous dit « merci » ? Vous êtes allé en Pennsylvanie et avez fait campagne pour l’opposition en octobre. Offrez quelques mots d’appréciation aux États-Unis et au président qui essaie de sauver votre pays.

Volodymyr Zelensky

S’il vous plaît. Vous pensez que si vous parlez très fort de la guerre, vous…

Donald Trump

Il ne parle pas fort. Il ne parle pas fort. Votre pays est en grande difficulté. Attendez une minute.

Volodymyr Zelensky

Puis-je répondre ?

Donald Trump

Non. Non. Vous avez beaucoup parlé. Votre pays est en grande difficulté.

Volodymyr Zelensky

Je sais. Je sais.

Donald Trump

Vous n’êtes pas en train de gagner. Vous ne gagnez pas cette guerre. Vous avez une sacrée chance de vous en sortir grâce à nous.

Volodymyr Zelensky 

Monsieur le Président, nous restons dans notre pays, nous restons forts. Depuis le début de la guerre, nous avons été seuls, et nous sommes reconnaissants. J’ai dit merci dans ce cabinet, et seulement dans ce cabinet.

Donald Trump

Vous n’avez pas été seuls. Nous vous avons donné, par l’intermédiaire de ce président stupide, 350 milliards de dollars. Nous vous avons fourni du matériel militaire. Et vos hommes sont courageux. Mais ils ont dû utiliser notre matériel militaire. Si vous n’aviez pas eu notre équipement militaire…

Volodymyr Zelensky

Vous m’avez invité…

Donald Trump

Si vous n’aviez pas eu notre équipement militaire, cette guerre aurait été terminée en deux semaines.

Volodymyr Zelensky

En trois jours. Je l’ai entendu de la bouche de Poutine : en trois jours.

Donald Trump

Peut-être moins.

Volodymyr Zelensky

C’est quelque chose, en deux semaines. Bien sûr. Oui.

Donald Trump

Ça va être très difficile de faire affaire dans ces conditions, je vous le dis.

J.D. Vance

Dites juste merci.

Volodymyr Zelensky

Je l’ai dit de nombreuses fois, merci au peuple américain.

J.D. Vance

Acceptez qu’il y ait des désaccords. Allons débattre de ces désaccords au lieu d’essayer de les exposer aux médias américains alors que vous avez tort. Nous savons que vous avez tort.

Donald Trump

Mais vous voyez, je pense qu’il est important pour le peuple américain de voir ce qui se passe. Je pense que c’est très important. C’est pourquoi j’ai laissé cette discussion durer si longtemps. Vous devez être reconnaissant.

Volodymyr Zelensky

Je suis reconnaissant.

Donald Trump

Vous n’avez pas les cartes en main. Vous êtes acculé là-bas, votre peuple meurt. Vous manquez de soldats.

Volodymyr Zelensky

Non, s’il vous plaît, Monsieur le Président.

Donald Trump

Écoutez. Vous manquez de soldats. Ce serait une sacrée bonne chose. Ensuite, vous nous dites : « Je ne veux pas de cessez-le-feu. Je ne veux pas de cessez-le-feu. Je veux continuer et obtenir ceci. » Écoutez, si vous pouviez obtenir un cessez-le-feu maintenant, je vous dirais de le prendre. Ainsi, les balles cesseraient de voler et vos hommes cesseraient de mourir.

Volodymyr Zelensky

Bien sûr que nous voulons arrêter la guerre.

Donald Trump

Mais vous dites que vous ne voulez pas de cessez-le-feu.

Volodymyr Zelensky

Mais je vous ai dit, avec des garanties.

Donald Trump

Je veux un cessez-le-feu, parce que vous obtiendrez un cessez-le-feu plus rapidement qu’un accord de paix.

Volodymyr Zelensky

Demandez à notre peuple ce qu’il pense du cessez-le-feu—

Donald Trump

Ce n’était pas avec moi. Ce n’était pas avec moi. C’était avec un type nommé Biden, qui n’était pas une personne intelligente. C’était avec Obama.

Volodymyr Zelensky

C’était votre président.

Donald Trump

Excusez-moi. C’était avec Obama, qui vous a donné des draps, et moi, je vous ai donné des Javelins.

Volodymyr Zelensky

Oui.

Donald Trump

Je vous ai donné des Javelins pour détruire tous ces chars. Obama vous a donné des draps. En fait, l’expression est : Obama a donné des draps, et Trump a donné des Javelins. Vous devez être plus reconnaissant parce que, laissez-moi vous dire, vous n’avez pas les cartes en main. Avec nous, vous avez des cartes. Mais sans nous, vous n’avez aucune carte.

Ce sera un accord difficile à conclure, car les attitudes doivent changer.

Une journaliste

Et si la Russie viole le cessez-le-feu ? Et si la Russie rompt les négociations de paix ? Que ferez-vous dans ce cas ? Je comprends que la conversation est tendue.

Donald Trump

Que dites-vous ?

J.D. Vance

Elle demande : et si la Russie viole le cessez-le-feu ?

Donald Trump

Et si quoi que ce soit ? Et si une bombe tombait sur votre tête maintenant ? OK ? Et s’ils le violaient ? Je ne sais pas, ils l’ont fait avec Biden, parce qu’ils ne le respectaient pas. Ils ne respectaient pas Obama. Ils me respectent.

Laissez-moi vous dire, Poutine en a bavé avec moi. Il a traversé une fausse chasse aux sorcières où ils l’ont utilisé, ainsi que la Russie, la Russie, la Russie, la Russie. Vous avez déjà entendu parler de cette affaire ? C’était un mensonge. C’était une arnaque impliquant Hunter Biden et Joe Biden. Hillary Clinton, le sournois Adam Schiff. C’était une arnaque des démocrates. Et il a dû traverser cela. Et il l’a fait. Nous n’avons pas fini en guerre. Et il a dû le supporter. Il était accusé de toutes ces choses. Il n’avait rien à voir avec ça. C’était sorti de la chambre à coucher de Hunter Biden. Ça venait de la chambre à coucher de Hunter Biden. C’était dégoûtant. Et puis ils ont dit : « Oh, l’ordinateur portable de l’enfer a été fabriqué par la Russie ». Les 51 agents. Tout cela n’était qu’une escroquerie. Et il a dû supporter tout cela.

On l’accusait de toutes ces choses. Tout ce que je peux dire, c’est ceci : il a peut-être rompu des accords avec Obama et Bush, et peut-être avec Biden. Il l’a fait. Peut-être. Peut-être qu’il ne l’a pas fait. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Mais il ne les a pas rompus avec moi. Il veut conclure un accord. Je ne sais pas s’il peut conclure un accord.

Le problème, c’est que je vous ai donné du pouvoir pour être un dur à cuire, et je ne pense pas que vous auriez été un dur à cuire sans les États-Unis. Et votre peuple est très courageux.

Volodymyr Zelensky

Merci.

Donald Trump

Mais soit vous concluez un accord, soit nous nous retirons. Et si nous nous retirons, vous devrez vous battre. Je ne pense pas que ce sera joli, mais vous devrez vous battre.

Mais vous n’avez pas les cartes en main. Une fois que nous signerons cet accord, vous serez dans une bien meilleure position. Mais vous ne montrez aucun signe de gratitude. Et ce n’est pas une bonne chose. Honnêtement, ce n’est pas une bonne chose.

Très bien. Je pense que nous en avons assez vu. Qu’en pensez-vous, hein ? Ça va faire de la très bonne télévision. Je peux vous le dire. Très bien. Nous verrons ce que nous pouvons faire pour arranger cela. Merci.

Permanence de la menace de l’État islamique

Permanence de la menace de l’État islamique

par Alain Rodier – CF2R – Note d’actualité N°675 / février 2025

https://cf2r.org/actualite/permanence-de-la-menace-de-letat-islamique/


Le groupe État islamique (EI) continue d’être actif non seulement sur le terrain, mais aussi grâce à ses publications sur les réseaux sociaux en particulier via le centre médiatique Al-Hayat créé en 2014 en même temps que le « califat ». Ce dernier cible les publics étrangers et produit ses publications en anglais, allemand, russe, ourdou, indonésien, turc, bengali, chinois, bosniaque, kurde, ouïghour et français.

Des musulmans radicalisés souhaitant exprimer leurs frustrations et leur révolte par la violence sont encouragés par de ses discours actuels ou passés (plus rarement par ceux d’Al-Qaida qu’ils considèrent comme « ringard ») à se livrer à des attentats avec les moyens disponibles, généralement en lançant leur véhicule sur la foule ou, plus couramment, en utilisant des armes blanches. Ces moyens avaient déjà été « conseillés » par les sites islamistes-jihadistes au milieu des années 2010 par lemagazine Inspire d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA) et dans les propos du porte-parole de l’époque de l’EI, le Syrien Abou Mohammed al-Adnani : « Si vous pouvez tuer un incroyant américain ou européen – en particulier les méchants et sales Français – ou un Australien ou un Canadien, ou tout (…) citoyen des pays qui sont entrés dans une coalition contre l’État islamique, alors comptez sur Allah et tuez-le de n’importe quelle manière. (…). Frappez sa tête avec une pierre, égorgez-le avec un couteau, écrasez-le avec votre voiture, jetez-le d’un lieu en hauteur, étranglez-le ou empoisonnez-le ». Les attentatsles plus meurtriers ont été ceux des camions lancés dans la foule le 16 juillet 2016 à Nice (86 morts, 458 blessés), le 19 décembre 2016 à Berlin (13 morts, 50 blessés) et le 31 mai 2017 à Kaboul (environ 90 morts et 400 blessés). La liste des attentats à l’arme blanche s’allonge elle aussi avec le temps. Parfois certains fidèles parviennent à se procurer des armes à feu et cela tourne au carnage.

Par contre, il est symptomatique de constater que les activistes qui passent à l’acte aujourd’hui ne recherchent plus systématiquement à mourir en « martyrs » comme c’était le cas pour leurs aînés qui étaient généralement équipés de vestes explosives (attentats du 13 novembre 2015 à Paris) où s’exposaient volontairement aux tirs de riposte des forces de l’ordre (attentats des 7 et 9 janvier 2015 à Paris).

Les risques début 2025

En 2024, le porte-parole officiel du mouvement, Abou Hudhayfah al-Ansari, a adressé le message suivant aux forces de la coalition anti-Daech : « vous vous réunissez pour trouver des solutions (…) ; il n’y en n’a pas (…). L’expansion continue au niveau global (…) la guerre américaine a commencé contre un petit groupe en Irak et aujourd’hui l’EI est en Afrique ». Dans un autre message, il prévient que des attaques seront menées à l’échelle globale. Les « loups solitaires » sont encouragés à viser spécifiquement des chrétiens et des juifs, surtout en Europe, aux États-Unis, à Jérusalem et en Palestine. Il a appelé à de nouvelles attaques contre les troupes américaines en Irak et a exhorté les cellules clandestines au Mozambique et aux Philippines à poursuivre leurs activités.

Le mois du Ramadan (qui débute cette année le 1er mars) est généralement favorable au déclenchement d’actions terroristes Cela est dû au fait que selon la tradition musulmane, le Ramadan est une période pendant laquelle Dieu donne la victoire aux croyants. Les jihadistes se réfèrent principalement à la bataille de Badr (624) qui at vu les disciples de Mahomet triompher d’une caravane de la tribu Quraysh. Ce mois sacré est aussi considéré comme une période durant laquelle toutes les actions des musulmans pieux sont davantage récompensées par Dieu.

Enfin, l’EI via le média anglophone non officiel Hallummu a appelé ses partisans à commettre des attentats dans les stades, soulignant que ce sont des « cibles faciles à atteindre » pour des « résultats énormes ».

En dehors de son sanctuaire moyen-oriental, l’EI a développé des « provinces » extérieures formées d’anciens activistes d’Al-Qaida et de nouvelles recrues attirés par ses succès et par sa propagande effrénée. Les plus importantes se trouvent dans le Sinaï (elle semble aujourd’hui en perte de vitesse), au Yémen, en Indonésie, sur le continent africain – qui en compte au moins cinq (État islamique dans le Grand Sahara, État islamique en Afrique de l’Ouest, État islamique en Afrique centrale, EI Somalie, EI Libye) et au Khorasan (EI-K) basé en Afghanistan et au Pakistan.

L’État islamique représente ainsi toujours une menace importante pour l’Iran, la Russie et la Turquie, comme le montrent les attaques de 2024 : double attentat du 3 janvier à Kerman, en Iran (94 morts, 284 blessés) ; attentats contre la salle de spectacles Crocus le 22 mars à Moscou (145 morts, 551 blessés). Il ne s’agit alors pas là de terrorisme endogène mais de petits commandos dépêchés de l’extérieur ou de cellules clandestines intérieures qui se sont rangées sous la bannière de l’EI. Dans le cas de Moscou, les activistes ont été capturés, mais à Kerman, ils se sont fait exploser avec leur ceinture piégée.

Les opérations de l’EI-K

De nombreuses actions terroristes ayant eu lieu en Europe ont été attribuées à l’EI-K mais dans le cas de l’attentat de Moscou de 2024, les principales revendications ont été estampillées « État islamique » et pas « État islamique au Khorasan » (EI-K), qui pourtant est la wilaya (province) à laquelle appartiendraient les activistes qui ont effectué l’attaque. Cela laisse à penser qu’il reste un « commandement central », sans doute toujours basé en Syrie et/ou en Irak, mais que les « provinces » ont une grande autonomie de décision. Quand l’opération est suffisamment spectaculaire, elle serait alors revendiquée au plus haut niveau. Par contre, le nouveau calife se fait très discret pour ne pas subir le sort de ses prédécesseurs, alors que les responsables des provinces extérieures sont en grande partie identifiés.

L’EI-K semble être la branche chargée de l’action internationale, un peu à l’image d’Al-Qaida dans la péninsule arabique (AQPA). Cela vient peut-être du fait que beaucoup de ses membres sont des Caucasiens pouvant passent inaperçus en Occident.

Son émir de l’EI-K serait toujours Sanaula Ghafari – alias Shahab al-Muhajir – bien qu’il ait été donné pour mort à plusieurs reprises. Il désigne les talibans au pouvoir à Kaboul comme des « alliés des deux camps », et appelle les « noyés dans le complotisme » à avancer de théories défaitistes » car cela participe à l’effondrement moral des populations et facilite la tâche des recruteurs. La choura de cette wilaya se déplacerait en permanence entre l’Afghanistan, le Pakistan, l’Ouzbékistan et le Tadjikistan…

L’État islamique en Syrie

En Syrie et en Irak, malgré les craintes d’une résurgence locale, l’EI n’a pas lancé d’attaques à grande échelle ces dernières années, se contentant de mener des embuscades et des coups de main dans des régions reculées. Il n’a pas conquis de territoire majeur mais parvient à survivre car aucune résistance sérieuse ne lui est opposée.

Dans sa publication Al-Naba et dans une vidéo de 15 minutes, le groupe a récemment déclaré la guerre au nouveau gouvernement de Damas, qualifiant ses dirigeants de « pions » de « puissances étrangères ». Si sa capacité de combattre à grande échelle apparaît émoussée, sa résilience idéologique et sa capacité de guerre asymétrique demeurent préoccupantes. La persistance des menaces terroristes sur zone dépend donc non seulement de la force de l’EI, mais aussi de la stabilité de la Syrie.

Par contre, la capacité de l’EI à se régénérer en Syrie et en Irak dépend souvent des évasions de prisons ou de centres de rétention comme cela a été le cas lors de l’opération Abattre les murs menée par l’EI en 2013 en Irak.

Donc, une des questions les plus pressantes dans la Syrie post-Assad est le sort de milliers de combattants de l’EI et de leurs familles détenues dans les camps contrôlés par les Forces démocratiques syriennes (FDS), en particulier ceux d’al-Hol et d’al-Roj, dans le nord-est du pays. Construits pour abriter 5 000 réfugiés irakiens dans les années 1990, ils abritent aujourd’hui environ 70 000 personnes, dont 35 000 Syriens et un nombre similaire d’Irakiens, ainsi que 10 000 ressortissants de 30 à 40 autres pays.

Les FDS qui ont joué un rôle central dans les combats contre l’EI aux côtés de la coalition dirigée par les États-Unis, se trouvent dans une position précaire. Elles craignent un retrait américain, ce qui pourrait les rendre vulnérables à des attaque de l’EI et plus encore, à une action militaire turque d’envergure.

L’EI poursuit donc ses combats en Syrie, en Irak, sur le continent africain et en Afghanistan. Ailleurs, il inspire des convertis à sa cause à passer à l’action et continue de recruter de nouveaux combattants grâce à sa propagande. Curieusement, il ne s’est pas impliqué directement dans le soutien à la cause palestinienne – s’en servant uniquement pour victimiser, dans sa propagande, les musulmans du monde entier et se présenter comme leur seul défenseur.

Il ne faut pas se faire d’illusions : les actions terroristes d’origine salafiste-jihadiste vont perdurer dans le monde car l’idéologie mortifère prônée par l’EI ne parvient pas à trouver de contradiction convaincante et parce qu’il attire un nombre croissant d’adeptes sensibles à ses discours qu’ils considèrent comme « révolutionnaires ».