Ukraine, les doctrines militaires bouleversées par la guerre des drones

Ukraine, les doctrines militaires bouleversées par la guerre des drones


Après trois ans de guerre, les combats d’artillerie et les tentatives de percées ont laissé place à un affrontement par drones. L’usage massif des drones aériens bouleverse désormais les doctrines militaires classiques et rend difficile une guerre de mouvement.

Un soldat ukrainien portant un drone près de la ville d'Avdiïvka, dans la région de Donetsk, à proximité de la zone de combat, le 17 février 2023.
Un soldat ukrainien portant un drone près de la ville d’Avdiïvka, dans la région de Donetsk, à proximité de la zone de combat, le 17 février 2023. AP – LIBKOS

L’Ukraine produit 10.000 drones aériens par jour, et elle en consomme presque autant… Le volume est vertigineux. Sur la ligne de front, les drones pullulent, avec pour conséquence de rendre transparent le champ de bataille et illusoire la concentration d’hommes et de matériels. Les Russes qui, ces derniers mois, ont repris l’initiative, ont dû s’adapter, analyse Jean-Christophe Noël, chercheur associé à l’Ifri, Institut français des relations internationales : « Ce qu’ils vont privilégier, ce sont des assauts avec un nombre très réduit de soldats. Avec peut-être trois à quatre soldats, de préférence motorisés pour aller un petit peu plus vite et essayer d’échapper justement à tous ces drones. Ils vont ainsi s’infiltrer, prendre position et essayer de tenir en attendant des renforts. Et donc ils vont ainsi réussir à modifier, par des petits sauts, les lignes de front et progressivement à grignoter, grignoter, grignoter. » 

Les drones «First Personal Viewer»

Au début du conflit, l’armée russe a été surprise par l’afflux massif des drones, elle a depuis comblé son retard, mais deux approches différentes ont initialement vu le jour. « Les Russes ont développé des drones qui valaient beaucoup plus cher, poursuit Jean-Christophe Noël, les drones russes étaient des drones sophistiqués qui valent 30.000 dollars, alors que les Ukrainiens maintenant utilisent des FPV — les First personal viewer – ce sont des drones qui coûtent moins de 1000 dollars, mais qui sont très consommables. S’ils en perdent un, c’est pas très grave, il y en a toujours un qui fera le travail.

On s’aperçoit que progressivement les Russes arrivent un petit peu aussi à décentraliser ces productions pour essayer de copier ce qui se fait de mieux chez les Ukrainiens. Et les Ukrainiens à l’inverse ont remarqué toutes les attaques de drones russes avec les Shahed iraniens. Eux aussi commencent à développer des drones qui leur permettent d’attaquer à l’intérieur de la Russie. Chacun essaie donc de réagir, mais encore une fois avec deux modèles différents, un modèle chez les Russes qui au départ est très centralisé, voir trop centralisé, et chez les Ukrainiens, quelque chose qui est très décentralisé, voire trop décentralisé. »

Un effet miroir

Dans un système où l’innovation est reine, l’écueil principal c’est la production des drones. Comment passer à l’échelle dans la fabrication de drones aériens toujours plus complexes ?

« Les jeunes Ukrainiens arrivent à trouver des solutions pour compenser certaines faiblesses. Et c’est pour ça qu’on a vu une multitude de drones apparaître, qui remplissent des fonctions très diverses. Évidemment, c’est pour voir, évidemment c’est pour détruire ; mais parfois c’est pour aussi servir de relais. C’est aussi pour essayer de détecter différents capteurs ou même des tentatives pour essayer d’abattre d’autres drones, etc. Donc, on est vraiment dans un processus très décentralisé, où on a du mal à passer à l’échelle. C’est-à-dire que finalement des initiatives locales ont du mal à être généralisées. Chez les Russes, c’est l’inverse, la porosité avec l’armée est plus compliquée, et donc souvent ils réagissent au bout d’un ou deux mois à certaines innovations. Ça oblige les Ukrainiens à penser en permanence cette innovation. Et on voit des deux côtés, un effet miroir, quand il y a une solution qui marche bien, le camp adverse va tout de suite l’adopter. » 

Produire en masse, le sujet est devenu brûlant dans les états-majors européens, les militaires plaident pour l’émergence de champions, des entreprises de défense capables de produire des drones ultra-novateurs, en quantité industrielle.

La marine chinoise a annoncé un exercice de tir réel entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande

La marine chinoise a annoncé un exercice de tir réel entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande

https://www.opex360.com/2025/02/21/la-marine-chinoise-a-annonce-un-exercice-de-tir-reel-entre-laustralie-et-la-nouvelle-zelande/


Comme l’a souligné Richard Marles, le ministre australien de la Défense, sans être inédite, la présence d’une flottille de la marine chinoise en mer de Tasman, c’est-à-dire entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, n’en est pas moins inhabituelle. Et elle l’est pour au moins deux raisons.

La première porte sur la puissance de feu de cette flottille. En effet, celle-ci se compose du navire de ravitaillement « Weishanhu », de la frégate de type 054A « Hengyang » et, surtout, du croiseur de type 055 « Zunyi », lequel est équipé de 112 tubes de lancement vertical pouvant tirer des missiles surface-air HHQ-9 et HHQ-16, des missiles antinavires YJ-18A ainsi que des missiles de croisière CJ-10. En outre, ce navire met en œuvre plusieurs capteurs puissants, dont un radar AESA multifonctions type 346B et deux sonars.

Évidemment, déployer une telle formation entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande n’a rien d’anodin. « Ce sont les navires les plus importants et les plus sophistiqués que nous ayons vus aussi loin dans le sud », a d’ailleurs commenté Judith Collins, la ministre néo-zélandaise de la Défense, ce 21 février. Et d’estimer qu’il s’agit pour Pékin d’envoyer « un message aux gouvernements néo-zélandais et australien » pour leur faire savoir que la Chine « est capable de maintenir une présence [militaire] dans la région ».

« C’est un signal d’alarme, n’est-ce pas ? Depuis des années, la classe politique dit aux Néo-Zélandais qu’ils peuvent se reposer sur leurs lauriers, ne rien faire en matière de défense et espérer que notre éloignement d’une grande partie du monde nous protégera », a ajouté Mme Collins.

Signal d’alarme ? La ministre néo-zélandaise ne croit pas si bien dire. En effet, et c’est l’autre caractère inhabituel de cette présence navale chinoise sous de telles latitudes, les autorités australiennes ont fait savoir qu’elles avaient été prévenues au dernier moment que ces trois navires allaient effectuer un exercice de tirs réels.

« Par mesure de précaution, nous avons informé les compagnies aériennes ayant des vols dans la région » et « nous travaillons également ensemble pour coordonner les conseils aux opérateurs et pilotes », a ainsi indiqué l’agence gouvernementale Airservices Australia.

Le problème, selon Canberra, est que la tenue de cet exercice a été annoncée au dernier moment.

« Pour être clair, nous n’avons pas été prévenus par la Chine. Nous en avons pris connaissance dans la journée. La Chine a émis une notification indiquant qu’elle avait l’intention de procéder à des tirs réels. J’entends par là une diffusion captée par des compagnies aériennes ou littéralement par des avions commerciaux qui survolaient la Tasmanie », a expliqué M. Marles, à l’antenne d’ABC Radio.

« Les navires [chinois] n’ont pas enfreint le droit international. Mais lorsque la marine australienne procède à des tirs réels, nous essayons généralement de donner un préavis de 12 à 24 heures afin que les compagnies aériennes puissent s’organiser. Cet avis n’a pas été fourni ici et je peux donc comprendre pourquoi cela a probablement été très déconcertant pour les compagnies aériennes », a poursuivi le ministre.

Et d’insister : « La Chine a respecté le droit international. Nous aurions préféré qu’elle nous prévienne plus tôt, ce qui aurait évité les perturbations qui se sont produites aujourd’hui. Et nous lui avons fait des remarques à ce sujet ».

De son côté, la ministre australienne des Affaires étrangères, Penny Wong, a dit être « préoccupée » par ces exercices de la marine chinoise en mer de Tasman, notamment en raison de leur « manque de transparence ». D’ailleurs, elle a indiqué qu’elle en ferait part à son homologue chinois, à l’occasion d’une réunion du G20 organisée à Johannesbourg.

Cela étant, Pékin a soutenu que les manœuvres de sa flottille sont « sûres » et « légitimes ». L’exercice est « mené du début à la fin de manière sûre, normalisée et professionnelle, il est conforme au droit international et aux pratiques internationales », a fait valoir Guo Jiakun, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.

Quelles forces militaires pour assurer la sécurité de l’Ukraine ?

par Jean-Claude Allard* – IRIS – publié le 21 février 2025

https://www.iris-france.org/quelles-forces-militaires-pour-assurer-la-securite-de-lukraine/

*Chercheur associé à l’IRIS


Depuis sa prise de fonction, Donald Trump a dissipé tout espoir pour l’Ukraine de continuer à recevoir une aide significative des États-Unis. Compte tenu du potentiel de combat restant de son armée et de la pression américaine pour obtenir la fin des hostilités, le président Zelenski comprend bien qu’il devra aller à la table des négociations. Il demande d’être entouré par les pays européens qui le soutiennent et d’avoir de solides garanties de sécurité fournies par ses alliés occidentaux. Il précise en demandant une force de 200 000 soldats.

Définition de la mission et du format de cette force

Il peut y avoir deux missions :

  1. Une force de surveillance de la ligne de front et du cessez-le-feu. Une mission qui s’apparente à celle de la FINUL déployée depuis 1978 sur la frontière entre le Liban et Israël avec pour mission, entre autres, de « contrôler la cessation des hostilités» et un effectif de 13 000 militaires. La mission de contrôle s’est réduite à compter les roquettes, les avions et les chars passer et à rendre compte à New York. Sous un format plus resserré, composée de civils non armés, la Mission spéciale de surveillance en Ukraine, déployée par l’OSCE, n’a pas donné de résultats probants comme on le sait depuis 2022.
  2. Une mission de sécurisation, c’est-à-dire de défense de l’Ukraine, qui doit d’abord dissuader la Russie d’attaquer et, s’il y a attaque, la repousser victorieusement. Elle doit savoir être méchante. Dans ces conditions et en tirant les enseignements, des trois ans de guerre conduite par les Russes, 200 000 soldats inclus dans une organisation pugnace avec blindés, artillerie, drones, avions, munitions, capacités de cyberdéfense et cyberattaque, chaine logistique, en qualité et en quantité – soit le volume et les équipements de la totalité de l’armée française actuelle – paraissent être un minimum.

Les volontaires, un pas en avant

Qui peut fournir cette masse apte à combattre, dans la durée, c’est-à-dire avec des relèves, ou une affectation des soldats avec leurs familles en Ukraine ?  Les contraintes politiques sont connues : pas d’unité américaine, pas de structure de commandement OTAN.  Qui reste-t-il ?

Les pays européens qui ont soutenu l’Ukraine et promis pendant trois ans de tout faire pour la protéger (voir les nombreux accords de sécurité signés) sont désignés d’office. À défaut, pourrait-on imaginer l’implication d’acteurs tiers ?

Pour ce qui est des pays européens, la Pologne et l’Allemagne qui se réarment sont des acteurs militaires crédibles, mais la volonté de franchir le pas manque. La France doit, avant de prendre sa décision, considérer son statut particulier de puissance nucléaire et avoir réfléchi au lien entre intérêts vitaux et arme nucléaire. Il peut y avoir quelques autres bonnes volontés dont certaines n’ont pas été invitées à cette réunion de Paris.

La face cachée du soutien à l’Ukraine

Sur le principe même d’une force européenne en Ukraine, rappelons quelques événements de l’année 2021 pour réfléchir à cette question. La Russie conduit un exercice militaire de grande ampleur ZAPAD 2021. De leur côté, les Occidentaux conduisent divers exercices en Ukraine même, tous clairement centrés sur la défense de l’Ukraine contre l’envahisseur potentiel russe. Le plus important, l’exercice Sea Breeze en juin, coorganisé par l’OTAN, les États-Unis et l’Ukraine a rassemblé 32 pays de six continents, 5 000 soldats, 32 navires, 40 avions et 18 équipes d’opérations spéciales, tous unis par l’ardent engagement de défendre l’Ukraine contre la Russie : « NATO supports Ukraine‘s sovereignty and territorial integrity within its internationally recognized borders, extending to its territorial waters ».

Nous devons faire trois constats : quelques jours avant le 22 février 2022, tous les pays et l’OTAN qui avaient une présence militaire en Ukraine l’ont rapatriée ; aucun des participants à Sea Breeze n’a mis à profit l’expertise acquise pendant l’exercice pour envoyer des troupes aux côtés de l’armée ukrainienne ; sur les 42 pays, six pays (et non des moindres) n’appliquent pas les sanctions prises par les États-Unis ou l’UE contre la Russie.

Quels tiers acteurs ?

S’il y a impasse européenne, quelques acteurs, animés de l’ambition d’acquérir un statut international et acceptés par Moscou et Washington peuvent se présenter pour armer cette force de pur formalisme : la Turquie, qui a déjà joué un rôle par ses tentatives de règlement pacifique du conflit, ou l’Arabie saoudite qui va accueillir les pourparlers. Enfin la Chine, actuellement en attente, mais qui peut ainsi tenter de mettre un pied en Europe et de verrouiller son « amitié sans limites » avec la Russie. Bien entendu cette solution sera refusée par les États-Unis, mais la Chine ne peut pas rester sans proposition. Par ailleurs, on peut se demander si les pays habituellement volontaires pour les opérations ONU seront au rendez-vous. Rien n’est sûr compte tenu du contexte : c’est plutôt la Russie qui attire l’affection dans le Sud global.

Vers un double périmètre de garanties de sécurité

Le premier périmètre inclut l’Union européenne, qui, à reculons, pourrait arriver à rassembler une poignée de soldats, à titre de témoignage de son engagement et parce qu’elle ne peut faire mieux en format (solution 1 aménagée).

Le second, plus solide, repose sur la satisfaction donnée aux deux empires qui se sont affrontés sur ce champ de bataille : à la Russie, le Donbass et la Crimée et l’ouverture d’une conférence de sécurité en Europe pour traiter ses demandes de sécurité. Aux États-Unis un arrangement avec l’Ukraine pour la reconstruction et l’exploitation des ressources du pays en contrepartie de l’assurance d’une garantie de sécurité américaine. Cette garantie de sécurité reposera, dans l’esprit de président Trump, non sur les armes, mais sur la reprise du dialogue stratégique États-Unis – Russie aux fins de concilier leurs intérêts propres sur le long, voire très long terme et de mettre fin à un siècle de conflictualité alors que surgit à l’horizon le spectre d’une hégémonie chinoise.

De Malte à Riyad, une leçon de stratégie

À l’Europe qui grogne l’écart, rappelons la rencontre à Malte entre George H. W. Bush et Mikhaïl Gorbatchev, les 2 et 3 décembre 1989. Elle a acté sans elle la fin de la guerre froide et le début des négociations sur le désarmement et la sécurité en Europe. La rencontre Donald Trump et Vladimir Poutine à Riyad ne peut être moins ambitieuse. Restent à leurs successeurs à prolonger cette dynamique. L’Union européenne, qui n’a pas réellement compris les mécanismes qui ont entrainé cette guerre en Ukraine, a certes l’insatisfaction de ne pas en être, mais en recueillera cependant les bénéfices comme après la rencontre de Malte.

Elle doit dès à présent réfléchir à comment les préserver et les faire fructifier.

Qui pourrait être mobilisé si une guerre éclatait sur le territoire français ?

Qui pourrait être mobilisé si une guerre éclatait sur le territoire français ?

Emmanuel Macron a rappelé jeudi le danger que représenterait, pour le reste de l’Europe, une victoire russe en Ukraine. Que se passerait-il si la guerre venait à s’étendre ? On fait le point.

Le président de la République a longuement échangé avec des internautes sur les réseaux sociaux, ce jeudi 20 février 2025.

Il a notamment évoqué «la menace que représente la Russie pour l’Europe et pour la France », indiquant qu’elle allait « nous imposer des choix très forts pour nous-mêmes, pour notre défense et notre sécurité ». Il a également donné des détails sur les arguments qu’il comptait présenter à Donald Trump, le mettant en garde contre toute « faiblesse » face à Vladimir Poutine.

« Si tu laisses l’Ukraine prise » par la Russie, elle sera « inarrêtable pour les Européens », puisqu’elle « récupérerait » l’armée ukrainienne « qui est une des plus grandes d’Europe, avec tous nos équipements, y compris les équipements américains ». Dans ce scénario du pire, en cas d’invasion de la Russie sur le territoire hexagonal, que se passerait-il alors ? Qui serait mobilisé ? On vous explique.

La mobilisation générale quasi impossible

Avec la fin du service militaire, la France possède ce qu’on appelle une armée de métier. On compte environ 200 000 militaires d’active dans l’armée française. Ce sont eux qui seraient envoyés en priorité sur le front. Environ 40 000 volontaires âgés de 17 à 35 ans constituent également ce que l’on appelle la réserve de sécurité nationale.

Dans ses vœux aux armées, en janvier, Emmanuel Macron avait à ce sujet évoqué un projet, encore flou, pour « mobiliser » davantage de jeunes volontaires « en renfort des armées » en cas de besoin. « Aujourd’hui, nous nous contentons d’un recensement, d’une journée défense et citoyenneté », « c’est trop peu », avait-il dit, demandant au gouvernement et à l’état-major des propositions d’ici au mois de mai pour « mieux détecter », « former » et « être capable de mobiliser » des volontaires « le jour venu ».

La France vise ainsi 210 000 militaires d’active et 80 000 réservistes à l’horizon 2030.

La mobilisation générale serait utilisée en dernier recours mais elle n’a quasiment aucune chance d’aboutir en raison de capacités logistiques insuffisantes. La dernière date de 1939, dans le cadre de la Seconde Guerre mondiale. 4,5 millions de Français avaient alors été appelés sous les drapeaux

Transformation de l’armée de Terre. Que signifie la réorganisation « vers une armée de Terre de combat » ?

Transformation de l’armée de Terre. Que signifie la réorganisation « vers une armée de Terre de combat » ?

En juillet 2023, le général d’armée Pierre Schill, chef d’état-major de l’armée de Terre (CEMAT), a lancé une transformation des forces terrestres françaises intitulée « Vers une armée de Terre de combat ».

Soldat de l'armée de Terre
Soldat de l’armée de Terre – Yann DUPUY/armée de Terre/Défense

Prenant acte de l’avènement d’une « nouvelle ère stratégique » d’une part, et de l’opportunité de consolidation offerte par la Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 de l’autre, le CEMAT entend faire évoluer le modèle « Au contact » de 2015 selon trois axes : « la modernisation des équipements, la refonte de l’organisation et l’adaptation du fonctionnement »

À travers cette « plus importante réforme de l’armée de Terre depuis la fin de la conscription  », l’intention du CEMAT est de libérer l’armée de Terre de la norme et des modalités, en plaçant la performance et l’efficacité au cœur de son fonctionnement par un modèle qui favorise la prise d’initiative et la responsabilisation des niveaux subordonnés. Comment cette réorganisation s’incarne-t-elle concrètement après un an de mise en œuvre ?


Téléchargez l’analyse complète

Edito Transformation de l’armée de Terre

Cette page ne contient qu’un résumé de notre travail. Si vous souhaitez avoir accès à toutes les informations de notre recherche sur le sujet, vous pouvez télécharger la version complète au format PDF.

Transformation de l’armée de Terre. Que signifie la réorganisation « vers une armée de Terre de combat » ?

Danger de mort pour la minorité alaouite en Syrie

Danger de mort pour la minorité alaouite en Syrie

par Alexandre Goodarzy – Revue Conflits – publié le 21 février 2025

https://www.revueconflits.com/danger-de-mort-pour-la-minorite-alaouite-en-syrie/


La chute de Bachar al-Assad ouvre une période d’incertitude pour la Syrie. De nombreux témoignages font état d’attaques et d’enlèvements contre les alaouites, soutiens de l’ancien régime.

Assad s’est enfui, le tyran est tombé. Al-Joulani est maintenant à la tête d’une Syrie libre. La foule est en liesse, les slogans pro-Assad font désormais les louanges des nouveaux maîtres de Damas. Les vainqueurs ? Des types en treillis avec des patchs de l’État islamique, coiffés d’un bandeau sombre sur lequel on peut lire la shahada (profession de foi des musulmans). Les discours se veulent rassurants, les minorités seront bien sûr respectées. Il arrive que certains journaux accusent de propagandistes pro-Assad ceux qui évoquent le contraire, la plupart du temps, le sujet est tout simplement ignoré. Pas une ligne sur les massacres en cours dans certaines régions et villes de la nouvelle Syrie.

Et comment pourrait-il en être autrement ? Depuis 2011, tous les efforts de guerre sont menés pour faire tomber le tyran. Le mot d’ordre était « Tout sauf Assad ! » Les expériences irakienne, libyenne et avant cela iranienne ne nous auront décidément pas appris grand-chose.

Oppositions communautaires

Pourtant, les faits sont là, malgré les apparences. Dès les premières heures de la Révolution syrienne en 2011, les religieux sunnites braillaient depuis les mégaphones de leur mosquée lors de la prière du vendredi : « Les alaouites au tombeau et les chrétiens à Beirut ! » La semaine suivante ils demandaient d’élargir les tombeaux « pour y jeter aussi les chrétiens ! » Ces décrets religieux n’étaient pas sans fondements, ils venaient rappeler ce que trop de sunnites avaient oublié, mais que les wahhabites, les salafistes et les frères musulmans gardent toujours à l’esprit : la Fatwa d’Ibn Taymiyya (XIIIe siècle). Car si le chrétien avait le choix entre l’exil, le paiement de la jeziya (l’impôt sur les non musulmans) ou la conversion à l’islam, l’hérétique alaouite, lui n’avait que deux options, la conversion ou la mort : « Ils sont de plus grands mécréants que les Juifs et les chrétiens. […]et leur mal envers la Communauté de Mohammad est plus grand que le mal des mécréants qui sont en guerre avec les musulmans ».  Ainsi excommuniés, les alaouites sont désignés comme la cible numéro un du monde musulman. Deux siècles avant Taymiyya, al-Ghazali, sorte de Thomas d’Aquin de l’islam, rajoutait que « c’est un devoir de les tuer ». Au XIXe siècle, une autre fatwa stipulait que les musulmans peuvent prendre les alaouites comme esclaves. Un proverbe sunnite syrien révèle d’ailleurs que : « un alaouite, c’est mieux d’en tuer un que de prier toute la journée ».

Alaouites : une minorité méprisée

C’est la raison pour laquelle, depuis les premières dominations sunnites qui leur imposèrent la charia, en effet, les alaouites durent s’isoler dans les régions rurales jusqu’à la fin de l’Empire ottoman en 1924 pour échapper aux razzias et djihads continuels, au racket des propriétaires sunnites, ou tout simplement à l’ostracisme social et religieux.

Mais leur mal ne s’arrête pas là pour autant. Dans les années 1930 et 1940, on estime qu’un enfant alaouite sur quatre est de père sunnite parce que leur mère était prise comme domestique chez des notables sunnites qui employaient des fillettes alaouites, souvent dès l’âge de huit ans, avant de s’en servir comme maîtresses. Jusqu’à la toute fin des années 1960, les alaouites étaient utilisés comme esclaves par des sunnites.

La prise de pouvoir par Hafez al-Assad en 1970 va certes engendrer une certaine revanche sociale, mais est-ce que les deux millions d’alaouites en ont profité ? Il suffit de se promener dans le gouvernorat de Lattaquie, dans ses innombrables villages côtiers ou montagneux pour comprendre combien ce fantasme est grotesque. Les alaouites sont des gens pauvres, vivant dans de modestes habitats faits de parpaings souvent sans isolation. Ils vivent majoritairement d’agriculture et de pêche. Non seulement ils sont une grande majorité à ne pas avoir joui des privilèges du précédent pouvoir, mais, en plus, il serait complètement absurde de minorer le nombre de sunnites qui ont participé au maintien de ce même pouvoir.

Arrestations et attaques

Aujourd’hui les alaouites payent le prix fort du retour en force des sunnites. Prétendument pour pacifier le pays, des groupes armés et cagoulés procèdent actuellement au désarmement des civils dans tout le pays, mais, curieusement, les sunnites ne sont jamais concernés. Des hameaux peuplés d’alaouites sont désormais fantômes, car les visites sont régulièrement accompagnées d’exécutions où le religieux du groupe désigne qui doit mourir. Hayat Tahrir al Sham arrive chaque fois trop tard en exprimant aux familles défuntes leur regret de ne pas avoir pu intervenir à temps. On se réfugie alors dans les villes les plus proches, comme à Homs ou à Hama, mais, là encore, on tabasse, on humilie les alaouites. Comme « ce sont des chiens » on leur ordonne de se mettre à quatre pattes et d’aboyer. Toujours à Homs, une femme alaouite a été retrouvée les doigts coupés, le corps sans vie, pour avoir protesté contre le port du niqab dans l’université de la ville où elle enseignait depuis plusieurs années. À Damas, à l’hôpital 601, les médecins alaouites ont été renvoyés chez eux pour être remplacés par des sunnites. Au ministère des Finances, les chrétiens sont sommés d’enseigner tout ce qu’ils savent à leurs futurs remplaçants venus d’Idlib. Pourquoi ? « Parce que nous ne voulons plus de chrétiens ici » leur a-t-on répondu sèchement. Ce nouveau gouvernement est en train de remettre toutes les fonctions de l’État aux mains des sunnites et d’en chasser toutes les autres composantes de la société syrienne.

Il convient de rappeler que la haine d’une certaine frange sunnite sur les alaouites n’est pas liée à cinquante-quatre années de dictature. Elle est millénaire. Les Assad avaient apporté un demi-siècle de répit à leur communauté. Ils avaient inversé le rapport de force et permis à leur communauté de ne plus craindre pour leur vie. Mais cette époque est désormais révolue, ils vont à nouveau pouvoir être massacrés sans que cela n’émeuve personne. Les Syriens alaouites peuvent reprendre leur vie de martyr là où ils l’avaient laissée…

Brève histoire des Renseignements généraux (RG)

20/02/2025

https://aassdn.org/amicale/breve-histoire-des-renseignements-generaux-rg/


Les Renseignements généraux (RG) ont joué un rôle clé dans la collecte et l’analyse d’informations sur la vie institutionnelle, économique et sociale en France. Depuis leur origine sous Napoléon Ier jusqu’à leur intégration dans le renseignement territorial moderne, leur mission a évolué au gré des menaces et des enjeux de sécurité nationale. Retour sur l’histoire d’un service central à la fois discret et stratégique.

Avec pour lignes directrices la recherche de renseignement sur la vie institutionnelle, économique et sociale et les phénomènes susceptibles de porter atteinte à l’ordre public et à la sûreté générale, les Renseignements généraux ont vu leur périmètre d’action et leur organisation fluctuer au fil des temps.

La chute de la monarchie française en 1792 ouvre une période agitée, durant laquelle l’activité de police fait l’objet de nombreuses réorganisations. En février 1800, Bonaparte créé la Préfecture de police de Paris et sa division « Sûreté générale et police secrète », prémices du premier service organisé pour prendre en compte les activités de renseignement en France.  
En 1811, des « commissaires spéciaux [1] » sont attachés à la surveillance de l’opinion, des opérations de commerce, des mouvements des ports, des communications avec l’étranger, des associations politiques et religieuses.

Sous le Second Empire, Napoléon III édicte un décret qui place 30 commissaires spéciaux de police [2] sous la tutelle des préfets et du ministère de l’Intérieur. Outre la répression des infractions de droit commun, ils sont chargés du suivi de l’état de l’opinion publique. En 1861, de nouvelles directives viennent élargir leurs prérogatives, notamment en ce qui concerne la police des ressortissants étrangers et celle des ports et des frontières. Ces commissaires spéciaux constituent la première implantation territoriale durable de l’activité de renseignement.

La structuration progressive des RG

Confrontée aux mouvements anarchistes et aux attentats qu’elle ne parvient pas à endiguer seule, la police française commence à s’engager pleinement dans la coopération internationale, après l’assassinat de l’impératrice d’Autriche en 1898.

En 1907, une vaste réforme de l’organisation policière est engagée par Georges Clémenceau, alors Président du conseil et ministre de l’Intérieur. Ce dernier instaure des brigades régionales mobiles, plus connues sous le nom de « Brigades du Tigre », qui sont principalement chargées de lutter contre le crime organisé.  

En parallèle, il crée une autre brigade en charge de la police judiciaire et des renseignements généraux, placée au sein de la Sûreté générale. Le dispositif est complété, en 1911, par le nouveau service des renseignements généraux de police administrative qui a pour mission de prévenir les troubles à l’ordre public. 
Par ailleurs, le gouvernement encourage le développement à Paris d’un service de renseignement possédant des attributions similaires. Les Renseignements généraux de la préfecture de police (RGPP), ainsi que le service des renseignements généraux et des jeux, sont ainsi créés en 1913.

En avril 1937 sous le Front Populaire, le président du Conseil Léon Blum et le ministre de l’Intérieur Max Dormoy expérimentent une nouvelle Commission interministérielle du renseignement, réunie chaque semaine autour du président du Conseil, pour faciliter l’échange d’informations au plus haut niveau.

L’après-guerre impose de nouvelles missions

Dès novembre 1944, le Général de Gaulle restructure les services de renseignement et de contre-espionnage. Il crée la direction de la surveillance du territoire (DST) et confirme dans leurs missions les Renseignements généraux, placés au sein de la sûreté nationale. Le suivi de la vie politique, économique et sociale, ainsi que la surveillance des hippodromes et des établissements de jeux, leur sont confiés. 

L’appellation historique de « direction centrale des renseignements généraux » (DCRG) apparait en octobre 1968. Peu après, la DCRG intègre la nouvelle direction générale de la police nationale (DGPN) qui succède à la Sûreté nationale.

Au cours des années 70, les RG sont chargés de missions de recherche de renseignement concernant les phénomènes terroristes. Ils contribuent à l’identification des réseaux terroristes et notamment islamistes, en lien étroit avec la direction de la surveillance du territoire (DST) et les renseignements généraux de la préfecture de police (RGPP) à Paris.

Dans les années 90, les RG doivent également faire face aux phénomènes de violence urbaine, aux dérives sectaires ou au hooliganisme, qui ont une incidence sur la sécurité et l’ordre public. Ils s’intéressent aussi aux nouvelles formes de contestation sociale. Ils surveillent les groupements à risque ou les individus susceptibles de se livrer à des actions violentes, prônant des idéologies extrémistes, séparatistes (basques, corses), ou portant atteinte aux principes démocratiques. 
Le suivi de l’activité et du fonctionnement interne des partis politiques lui est retiré.

En dépit des activités et des cultures complémentaires des RG et de la DST, le contexte sécuritaire du début des années 2000 fait apparaître un besoin d’intensification de la coopération entre les services de renseignement du ministère de l’Intérieur. Une refonte des services de renseignement policier est décidée au plus haut niveau en 2007. La DCRG est alors supprimée par le décret n°2008-609 du 27 juin 2008.

Ses attributions sont en partie transférées à la direction centrale du renseignement intérieur (DCRI), qui deviendra l’actuelle DGSI en 2014. À l’inverse, ses missions relatives à la vie institutionnelle, économique et sociale, et aux phénomènes de violence urbaine susceptibles d’intéresser l’ordre public sont confiées à la sous-direction de l’information générale (SDIG) de la DGPN. Ce service forme l’ossature de l’actuel service central du renseignement territorial (SCRT), créé en 2014. Simultanément, l’activité de contrôle des établissements de jeux et de courses est définitivement transférée à la police judiciaire (DCPJ).

[1] Créés par décret impérial du 25 mars 1811
[2] Créés par décret du 22 février 1855

Source : DGSI

KNDS France a officiellement dévoilé le Centurio X-30, un nouveau robot armé d’un canon de 30 mm

KNDS France a officiellement dévoilé le Centurio X-30, un nouveau robot armé d’un canon de 30 mm


Lors de l’édition 2018 du salon de l’armement aéroterrestre EuroSatory, KNDS France [Nexter, à l’époque] avait dévoilé l’Optio X20, son premier robot armé. En réalité, il s’agissait d’une mule robotisée THeMIS [fournie par l’estonien Milrem Robotics, ndlr] équipée de la tourelle téléopérée ARX-20 de 20 mm. Ce projet n’eut pas de suite. Ou, du moins, il ne suscita pas l’intérêt de l’armée de Terre.

Puis, cinq ans plus tard, KNDS France s’est associé à SERA Ingénierie, une filiale du groupe SOGECLAIR, afin de former le « champion français de la robotique militaire » et, partant, de développer un robot terrestre à partir de la plateforme « PHOBOS » afin de répondre aux besoins de l’armée de Terre.

« Grâce à une architecture robotique pointue, ce robot remplira des missions dangereuses comme du contreminage en assurant la sécurité de ses opérateurs » tout en « conjuguant au mieux mobilité, ergonomie et faible empreinte logistique », avaient expliqué KNDS France et Sera Ingénierie, lors de l’annonce de leur partenariat.

Partenariat qui a permis de mettre au point le véhicule robotisé Centurio. L’an passé, lors d’essais réalisés au camp de Canjuers, ce dernier avait « démontré sa grande mobilité » sur les terrains difficiles ainsi que ses capacités de « franchissement et de tractage rapide sur de longues distances ». Puis, lors d’EuroSatory 2024, KNDS France a présenté un Centurio doté d’un canon de 20 mm.

Depuis, la gamme s’est enrichie. Le 7 février, la Direction générale de l’armement [DGA] a illustré l’annonce de la notification du contrat-cadre DROIDE à KNDS France et Safran Electronics Defense avec une photographie montrant un Centurio armé.

Dix jours plus tard, KNDS France en a dit plus au sujet de ses projets en la matière. En effet, à l’occasion du salon de l’armement IDEX 25, organisé à Abou Dhabi, l’industriel a officiellement présenté le Centurio X-30, c’est-à-dire un Centurio doté d’une tourelle ARX-30 de 30 mm. « Officiellement » car l’industriel avait déjà communiqué – succinctement – à son sujet via le réseau social X, en octobre dernier.

« Nous sommes fiers de voir notre plateforme Phobos intégrée au Centurio X-30, la dernière innovation en robotique terrestre de KNDS France, dévoilée à IDEX 2025 », a commenté Sogeclair, via le réseau social LinkedIn. « Cette collaboration initiée il y a deux ans aboutit aujourd’hui à une alliance unique entre un système d’arme de pointe et la mobilité exceptionnelle de notre plateforme. Une avancée majeure pour l’innovation en robotique terrestre », a ajouté François Traxel, le directeur commercial du groupe.

De son côté, KNDS France a expliqué que le Centurio X-30 a été conçu pour apporter un « appui-feu lourd aux unités débarquées tout en pouvant être téléopéré ».

Et d’ajouter : « Grâce à ses capacités de mobilité autonomes, Centurio X-30 assiste l’opérateur en s’adaptant aux conditions du terrain. Il permet ainsi de réduire la charge cognitive en phase de faible intensité et d’apporter un soutien précieux à la prise de décision lors des engagements de haute intensité ».

Pouvant atteindre la vitesse de 60 km/h et évoluer sans avoir besoin de signaux de géolocalisation par satellite, le Centurio X-30 est mis en œuvre par un seul opérateur, chargé notamment de l’armement. Ce robot est doté de liaisons suffisamment « robustes » pour ne pas être perturbées par le brouillage électronique.

Photo : KNDS France

La chance de l’Europe pour déjouer la vassalisation de l’Ukraine

La chance de l’Europe pour déjouer la vassalisation de l’Ukraine

Poutine et Trump voudraient vassaliser l’Ukraine sans les Européens.
Mais l’Union détient encore l’une des cartes les plus fortes de la table des négociations.
Si elle tarde trop à la jouer, elle pourrait perdre la partie.Lee Buchheit, l’une des sommités mondiales sur la question des dettes souveraines, formule une proposition simple et claire pour éviter de laisser les Empires se partager la mise.
James Gillray, « The Plumb-pudding in danger; — or — State Epicures taking un Petit Souper », 1805. Domaine public

En 1805, le caricaturiste anglais James Gillray publiait une illustration célèbre intitulée The Plumb-pudding in danger ; — or — State Epicures taking un Petit Souper. Le dessin représente le Premier ministre britannique, William Pitt, et l’Empereur des Français, Napoléon Bonaparte, assis à une table en train de se partager un énorme pudding aux prunes en forme de globe. Le Premier ministre Pitt tient fermement l’hémisphère occidental en place à l’aide d’un trident et se découpe proprement le Nouveau Monde. L’Empereur semble de son côté satisfait de se trancher une part qui comprend toute l’Europe à l’est des îles britanniques.

C’est une caricature devant laquelle aucun Ukrainien, ni d’ailleurs aucun Européen, ne peut rester indifférent en février 2025.

La semaine dernière, le président américain Donald Trump a annoncé qu’il s’était entretenu près d’une heure et demie au téléphone avec le président russe Vladimir Poutine. Ils ont notamment discuté de la fin de la guerre en Ukraine. À Bruxelles, le même jour, le nouveau secrétaire à la Défense de Donald Trump a publiquement qualifié d’« irréalistes » les principales conditions que l’Ukraine est susceptible de demander dans le cadre d’un règlement négocié du conflit. Il s’agit notamment de la restitution des territoires ukrainiens  occupés par les forces russes et de solides garanties de sécurité, y compris  l’adhésion à l’OTAN, ou du moins la participation active des États-Unis, afin de s’assurer que la Russie ne tente pas de répéter l’expérience une fois que son armée aura eu le temps de se regrouper et de se réarmer. Il est inconcevable que ces évaluations des conditions de paix ukrainiennes « irréalistes » n’aient pas été partagées avec Vladimir Poutine lors d’une conversation téléphonique de 90 minutes.

Il est apparu par la suite que Poutine et Trump prévoyaient de se rencontrer en Arabie Saoudite en l’absence de l’Ukraine et des représentants des alliés européens de Kiev afin de régler les conditions  de l’accord de paix. Après celle entre Marco Rubio et Sergueï Lavrov du 18 février à Ryiad, il y a de fortes probabilités qu’une telle rencontre permettrait aux deux participants de se mettre d’accord. Les chances de parvenir à un « deal » sont généralement meilleures lorsque l’on concède à son adversaire ses principales demandes avant même le début des négociations.

Tout cela rappelle de manière inquiétante la géopolitique du XIXe siècle. De grandes puissances, ou de « grands hommes », s’assoient autour d’une table, au-dessus d’une carte, et se répartissent le stylo à la main les territoires et les sphères d’influence sans tenir compte — ou très peu — de l’avis de ceux qui y habitent.

Pour l’Ukraine, le pire des scénarios, ou du moins l’un des plus mauvais, pourrait se dérouler de la manière suivante :

  • Poutine et Trump conviennent d’un accord prévoyant que la Russie conserve ou étende ses gains territoriaux en Ukraine et laisse le reste d’une Ukraine indépendante sans garantie de sécurité américaine solide. 
  • Les autorités ukrainiennes devraient alors : soit accepter ces conditions sans sourciller ; soit risquer de passer aux yeux de Donald Trump pour des ingrats. Or dans le deuxième cas, la sanction pour avoir rejeté un accord négocié par Donald Trump lui-même risquerait tout simplement de se traduire par la fin du soutien financier américain. 

Cela poserait deux problèmes aux alliés européens de l’Ukraine :

  • Tout d’abord, sont-ils prêts sans la participation des États-Unis à fournir à l’Ukraine des garanties de sécurité qui, si elles étaient déclenchées, risqueraient de faire de faire d’eux des co-belligérants dans une guerre avec le deuxième plus grand arsenal nucléaire du monde ?
  • Deuxièmement, sont-ils  prêts à fournir à l’Ukraine, là encore sans l’appui de Washington, les fonds nécessaires pour continuer à résister à l’invasion russe  plutôt que de capituler devant un règlement défavorable du conflit ?

Bien sûr, les événements pourraient ne pas se dérouler de cette façon.

Poutine pourrait se présenter à la table des négociations en Arabie saoudite avec des exigences supplémentaires — telles que le  retrait de toutes les troupes de l’OTAN d’Europe de l’Est — que même Trump  aurait du mal à accepter. Autre possibilité : le contrecoup politique aux États-Unis de l’abandon d’un allié américain « aussi longtemps qu’il le faudra » pourrait devenir trop  inconfortable, même sous cette administration. 

Cela étant dit, les événements pourraient tout aussi bien se dérouler de cette façon.

Face à ces changements spectaculaires de la politique américaine, les alliés de l’Ukraine ne peuvent pas rester comme des lapins paralysés par la lumière des phares. Une mesure pourrait être prise rapidement pour atténuer la menace américaine d’un retrait du soutien financier si l’Ukraine ne se soumettait pas à des conditions de règlement inacceptables : utiliser les actifs russes gelés depuis 2022 pour soutenir une ligne de crédit au bénéfice de Kiev. Une proposition allant dans ce sens, baptisée « prêt en réparation », a été lancée l’année dernière 1.

Le mécanisme juridique qui la sous-tend est d’une grande simplicité. Les pays détenant des actifs russes gelés prêteraient jusqu’à 300 milliards de dollars à l’Ukraine, garantis par l’engagement de Kiev à réclamer des dommages et intérêts à la Russie pour les dommages causés par l’invasion. Cette demande, en droit, est indubitable. Cela placerait ces  pays dans une position où ils ont une créance sur la Russie (la demande en  réparation héritée de l’Ukraine) correspondant exactement à leur dette envers la Russie  (les avoirs gelés), l’équilibre de ce mécanisme reposant sur la compensation des créances réciproques.

Pour les alliés de l’Ukraine, cette option présenterait les avantages suivants : 

  • Le maintien du financement de l’Ukraine serait assuré même en cas de retrait du soutien américain.
  • Ce financement ne proviendrait pas des contribuables des pays alliés mais, indirectement, des contribuables russes.
  • Dotée d’une source de financement sûre, non soumise aux caprices des politiciens américains, l’Ukraine retrouverait un poids considérable dans le processus de paix. Les inquiétudes qui semblent avoir provoqué une paralysie de la part des pays européens détenant les avoirs gelés — de vagues préoccupations concernant le droit international et les dommages potentiels à la réputation de l’Union en tant que garant de la sécurité des avoirs d’États étrangers — semblent dérisoires par rapport au risque qu’un pays européen soit contraint de céder à la fois son territoire et son indépendance politique à un voisin détenteur de l’arme nucléaire.
  • Les alliés de l’Ukraine détiendraient un privilège sur les actifs gelés de la Russie et une garantie sur la demande de réparation de l’Ukraine contre la Russie. En d’autres termes : la mise en place d’un tel mécanisme garantirait que personne à la table des négociations ne puisse céder sur les actifs ou la demande de réparation sans le consentement de ces pays.
  • Enfin, cela démontrerait que l’Europe a encore en main des cartes très fortes — et qu’elle est prête à les jouer.

Sources
  1. Hugo Dixon, Lee Buchheit et Daleep Singh, Ukrainian Reparation Loan : How it Would Work, 20 février 2024. SSRN : https://ssrn.com/abstract=4733340

 

Le pacte des flous – Quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine ? par Michel Goya

Le pacte des flous – Quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine ?


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Le pacte des flous – Quelles garanties de sécurité pour l’Ukraine ?


En bon homme d’affaires qu’il croit être, y compris quand elles sont étrangères, Donald Trump considère le produit Ukraine comme peu rentable au sein d’un marché, l’Europe, peu porteur. On appelle cela un « poids mort » dans la vieille matrice du Boston Consulting Group, et le conseil est de s’en débarrasser au plus vite pour pouvoir mieux se concentrer sur des marchés plus profitables, comme le Moyen-Orient (qui serait classé comme « dilemme » par le BCG) et surtout l’Asie (« vedette »). Les Américains réduisent donc leurs parts au sein de l’OTAN, tout en conservant une position de contrôle et en obligeant les associés européens à payer plus, notamment pour acheter américain (le BCG parlerait dans ce cas de « vache à lait »), et vendent l’Ukraine à la Russie.

Chacun essaie donc de monnayer le maximum au sein de ce grand marchandage imposé. Du côté ukrainien, où l’on s’efforce de montrer que le poids mort est bien vivant, un des objectifs principaux est d’échanger l’acceptation d’un arrêt des combats, plus ou moins sur les positions actuelles, contre des garanties de sécurité. L’expression « garanties de sécurité » est une manière diplomatique de dire « dissuasion », et « dissuasion » est synonyme de « faire peur ». L’objectif final de l’Ukraine est donc d’avoir un dispositif militaire national et/ou intégré dans une forme d’alliance suffisamment fort pour persuader la Russie qu’une nouvelle offensive de sa part aboutirait à un désastre pour elle.

La première garantie de sécurité d’un État est sa propre armée. L’armée ukrainienne est déjà la plus importante d’Europe, et on l’a vue suffisamment forte pour tenir tête à celle de la Russie, à défaut de pouvoir libérer les territoires occupés. Le problème est qu’au contraire de la Russie, qui n’a que modérément mobilisé la nation, l’Ukraine ne peut maintenir après-guerre son énorme effort et sera obligée de réduire ses capacités militaires. Autrement dit, le rapport de forces militaires relativement équilibré actuellement basculera forcément à nouveau en faveur de la Russie, avec tous les risques que cela comporte pour l’Ukraine ou d’ailleurs les autres nations du voisinage.

Il faut donc trouver quelque chose qui puisse compenser ce futur rapport de forces défavorable. Cela pourrait être l’arme nucléaire, comme Volodymyr Zelensky l’a déjà évoqué. Ce n’est pas impossible techniquement, mais les risques politiques seraient énormes. Il y a peu de chances que la communauté internationale accepte un tel projet, et encore moins, bien sûr, la Russie qui saisirait immédiatement cette occasion pour reprendre la guerre. Il faut trouver autre chose.

L’« autre chose » privilégié par Kiev est l’adhésion à l’OTAN afin de bénéficier de l’article 5 de la charte de l’Alliance atlantique, engageant ses membres à la solidarité en cas d’agression d’un des leurs, et dans l’immédiat d’une structure militaire spécifique de commandement, d’exercices et de plans communs, de procédures d’interopérabilité, etc. Ce n’est pas forcément si protecteur que cela quand on regarde de près, mais c’est déjà beaucoup mieux que les déclarations d’intentions fumeuses du mémorandum de Budapest de 1994. L’Ukraine, suffisamment bonne élève pour s’être engagée massivement en Irak aux côtés des Américains de 2003 à 2008, souhaite intégrer l’OTAN depuis vingt ans. La question a été évoquée au sommet de l’Alliance atlantique à Bucarest en 2008 pour décider de la mettre en veilleuse, ce qui a eu le don à la fois de décevoir Kiev et d’effrayer les paranoïaques de Moscou qui ont décidé d’être plus offensifs, en Géorgie d’abord et en Ukraine ensuite. L’Ukraine a déposé une demande formelle d’adhésion à l’alliance le 30 septembre 2022, et le sujet a été abordé à l’été 2023, avec un nouveau renvoi aux calendes grecques de la part de Joe Biden. Dans l’immédiat, Trump, qui n’a probablement jamais entendu parler des calendes grecques, veut un accord de paix et sait que l’idée d’une adhésion à l’OTAN l’exclurait totalement. À défaut, l’Ukraine pourrait se tourner vers l’Union européenne, qui est également en droit une alliance militaire puisque l’article 42 du traité de l’Union impose à ses membres une assistance plus contraignante que l’article 5 de l’Alliance atlantique. Dans les faits, personne n’est dupe sur la valeur d’un tel engagement, mais la perspective d’une entrée dans l’UE est à peine moins incertaine que celle d’une adhésion à l’OTAN.

À défaut d’alliance, l’administration Trump a proposé un lot de consolation à Volodymyr Zelensky sous la forme du déploiement d’une force en Ukraine, sans troupes américaines et sans bannière de l’OTAN, et surtout sans mission claire, comme s’il s’agissait d’une fin en soi. Dans les faits, soit cette force est destinée simplement à observer les choses en excluant toute idée de combat – comme une force des Nations Unies sous casques bleus – soit elle est destinée à combattre en cas d’attaque russe.

Le premier cas n’apporterait évidemment pas plus de garantie de sécurité pour les Ukrainiens que l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) après les accords de Minsk. Son seul intérêt est qu’une force impuissante, oxymore, serait acceptable pour la Russie et qu’elle permettrait à l’Ukraine de sauver un peu la face à défaut de toute autre solution. Cela permettrait également aux nations qui veulent montrer qu’elles font quelque chose « pour la paix » mais sans prendre de risques, de montrer le drapeau et éventuellement, en cas de missions des Nations Unies, de gagner de l’argent. Peu importe au passage le volume de cette force, de 0 à 200 000, puisqu’elle ne servirait à rien, sauf peut-être à mettre dans l’embarras la Chine si par extraordinaire elle décidait d’y participer.

Le second cas est évidemment beaucoup plus utile pour les Ukrainiens mais aussi, forcément, plus problématique pour tous les autres. Concrètement, il s’agirait, a priori pour les seules nations européennes, de déployer des unités de combat le long de la ligne de cessez-le-feu afin de combattre aux côtés des forces ukrainiennes en cas de nouvelle invasion.

S’il y a des moyens disponibles et une volonté, les principaux pays européens pourraient déployer chacun une brigade de 3 à 5 000 hommes renforcés de bataillons de plus petites nations. Au total, si tout le monde était d’accord, on pourrait avoir au grand maximum 40 à 50 000 soldats européens (c’était le volume des forces européennes déployées en Afghanistan) au sein d’unités de combat solides et bien équipées. Dans les faits, tout le monde ne sera pas d’accord à prendre des risques, et si on parvenait à déployer un corps d’armée de 20 000 combattants européens et canadiens, et peut-être même australiens par solidarité historique avec le Royaume-Uni, ce serait déjà extraordinaire. C’est assez peu quand on compare avec le volume des armées russe et ukrainienne qui s’affrontent actuellement, mais suffisant quand même pour résister en attendant des renforts, notamment aériens. Ces brigades serviraient en fait surtout de forces « détonateurs », à l’instar par exemple des bataillons multinationaux déployés dans les pays baltes. S’attaquer à elles entraînerait automatiquement les pays européens fournisseurs dans la guerre, ce qui poserait un énorme dilemme à la Russie. Bien entendu, l’Ukraine serait ravie d’une telle perspective, alors que la Russie ne voudra jamais en entendre parler, continuerait le combat si on en parlait quand même, et activerait tous ses relais d’influence pour la combattre « au nom de la paix ». Ce n’est pas la peine d’envahir l’Ukraine pour l’empêcher de rejoindre une alliance militaire, si des brigades de cette même alliance – même sans bannière – viennent en Ukraine pour la défendre. Si la Russie s’y oppose, les États-Unis s’y opposeront aussi.

Résumons : si une force étrangère doit être déployée un jour en Ukraine, elle ne sera en rien dissuasive face à la Russie et ne servira donc à pas grand-chose, sinon à offrir un « lâche soulagement » à certains et peut-être prodiguer un peu d’aide humanitaire.

Que faire alors ? Outre la continuation de l’aide à l’Ukraine et à son armée sous forme de coopération, les États qui restent encore pour aider vraiment les Ukrainiens n’ont pas d’autres solutions que de proposer une alliance de fait et à distance. Concrètement, il s’agirait d’utiliser les forces aéroterrestres présentes en Pologne et en Roumanie comme force d’action préventive en cas de crise semblable à celle de l’hiver 2021-2022. Dissuader, ce n’est pas simplement déployer des moyens, mais aussi persuader que l’on va les utiliser. Il faudra donc expliquer à tous qu’en cas de nouvelles tensions avec la Russie, comme à l’hiver 2021-2022, et sur la demande du gouvernement ukrainien, cette force serait engagée avec certitude et en quelques jours pour protéger le ciel ukrainien, renforcer les forces terrestres ukrainiennes et placer la Russie devant le fait accompli et le dilemme de l’escalade. Cela demandera quand même quelques moyens supplémentaires, si possible autonomes des Américains peu fiables, une approbation manifeste des opinions publiques, et un peu de courage politique. Pour paraphraser une réplique de La grande vadrouille, c’est surtout là qu’est l’os, hélas.