L’armée française de demain : spécialisation ou conscription ?

L’armée française de demain : spécialisation ou conscription ?

par Martin Anne – Revue Conflits – publié le 1er février 2025

https://www.revueconflits.com/larmee-francaise-de-demain-specialisation-ou-conscription/


Alors que les conflits récents rappellent l’importance des stratégies classiques de terrain, l’armée française entame une mutation profonde pour répondre aux défis de la guerre moderne. Entre la numérisation des systèmes, la montée en puissance des spécialistes et la nécessité de s’intégrer dans des alliances multinationales, les forces terrestres réinventent leur organisation tout en restant attachées à des tactiques éprouvées. Ce paradoxe reflète une constante : si les technologies évoluent, la nature de la guerre, elle, demeure.

L’armée française a hésité longtemps entre un modèle reposant sur la conscription, et un autre bâti sur la professionnalisation. Lorsque de Gaulle publia Vers l’armée de métier (1934), l’état-major et les politiques ont encore en tête la défaite de 1870, quand l’armée était professionnelle, et la victoire de 1918, où la demande d’immenses réserves d’hommes avait imposé la conscription. De l’apparition de la bombe nucléaire naquit la création d’une de force d’action rapide professionnelle au sein de l’armée de conscription jusqu’à la fin de la guerre froide. C’est avec Jacques Chirac et l’abolition du service militaire que la professionnalisation est devenue le modèle de l’armée française. Devant les besoins techniques de la guerre moderne, la multiplication des réservistes ne pourra pas changer ce modèle.

Martin Anne

Une armée de terre en transformation

La modification profonde de l’organisation de l’armée de terre, qui bascule du modèle « au contact » à « l’armée de terre de combat », vise à répondre aux transformations induites par la multiplication des outils numériques. Cette réforme repose sur trois grands axes : une logique d’employabilité des unités, une décentralisation du commandement et une présence accrue de spécialistes au sein des forces terrestres. L’objectif est de répondre aux défis posés par la numérisation, qui exige des profils plus techniques.

La numérisation a refondu les systèmes informatiques et de communication des unités de combat. Désormais, chaque unité est équipée de serveurs informatiques intégrés à leur système de communication radio. Ces systèmes permettent d’obtenir des informations telles que la position GPS, la quantité de munitions tirées et de transmettre des ordres numériques. Le concept de combat collaboratif, développé par Thales, renforcera encore ces capacités en automatisant la transmission de données tactiques grâce à l’intelligence artificielle. Les opérateurs chargés de gérer ces systèmes devront posséder des compétences avancées en informatique pour paramétrer et exploiter ces technologies complexes.

Le renseignement tactique a également gagné en importance. Autrefois concentrés dans deux régiments spécialisés, les moyens de renseignement en images (drones) et en électronique (interception d’émissions électromagnétiques) étaient déployés sur les théâtres d’opérations pour appuyer les groupements tactiques. Désormais, les régiments d’infanterie intégreront des capacités de guerre électronique, tandis que l’utilisation de drones sera généralisée à l’ensemble des armes. Les régiments spécialisés subsistent néanmoins, pour répondre aux besoins en renseignement opératif et stratégique. Cette évolution, réalisée à effectif constant, entraîne une substitution progressive des combattants d’infanterie traditionnels par des spécialistes du renseignement. La mise en œuvre de ces équipements complexes nécessitera également des soldats mieux formés techniquement.

Cependant, l’augmentation des outils de renseignement et de communication entraîne une multiplication des réseaux, et donc des failles potentielles en matière de sécurité. Si le chiffrement des communications est une pratique ancienne, illustrée par des exemples tels que la machine Enigma ou les Windtalkers navajos, les réseaux numériques modernes exigent des solutions de protection toujours plus avancées. La cyberguerre est devenue un enjeu clé, impliquant des actions visant à couper les réseaux de communication ennemis et à accéder à leurs données sensibles. Pour y faire face, l’armée de terre a créé un bataillon cyber, regroupant des unités spécialisées. Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les effectifs globaux restent constants, ce qui accroît mécaniquement la proportion de spécialistes dans les rangs.

Ainsi, le nombre de spécialistes augmentera fortement dans l’armée de terre pour relever ces défis technologiques. Intuitivement, on pourrait en conclure que les clés de la victoire résident désormais dans des opérations ciblées, comme la prise de contrôle des réseaux informatiques ennemis, plutôt que dans la conquête traditionnelle de territoires. Pourtant, les conflits récents en Ukraine et au Proche-Orient démontrent que la conquête physique reste un élément central des affrontements.

Des fondamentaux qui demeurent

Dans le conflit ukrainien, le contrôle du terrain demeure un objectif politique central. Vladimir Poutine, en 2014, déclarait que « la Crimée et Sébastopol sont rentrés au port », affirmant ainsi ses visées territoriales. Reflétant l’assertion de Clausewitz selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », la conquête du terrain constitue l’objectif militaire principal de ce conflit. Celle-ci s’appuie sur le déploiement de troupes au sol, suivant des tactiques classiques.

Par exemple, l’offensive ukrainienne vers Koursk a été menée par des brigades mécanisées dont l’organisation reste comparable à celle de la Deuxième Guerre mondiale. Les chars de bataille y jouent toujours un rôle central, en perçant le front ennemi pour permettre à l’infanterie de progresser. Les appuis en génie et artillerie conservent leur fonction traditionnelle : préparer le terrain en vue de sa prise. Ainsi, un général ukrainien pourrait aujourd’hui, à l’instar du maréchal de Lattre de Tassigny, déclarer au sujet de l’une de ses brigades mécanisées : « C’était mon élément de décision. » La rupture du front, obtenue par une concentration de moyens blindés dans une zone favorable, reste une méthode privilégiée pour remporter la victoire.

Dans cette organisation conventionnelle, les technologies dites « de rupture » sont intégrées au sein des brigades, mais leur utilisation demeure confiée à des unités spécialisées. Ces technologies participent au nouveau combat interarmes sans pour autant remplacer les équipements traditionnels. Par exemple, le drone ne remplace pas le char, comme le char avait autrefois remplacé le cheval. La guerre moderne ne peut donc être menée exclusivement derrière un écran : elle reste un affrontement terrestre, où la quantité d’hommes engagés demeure un facteur clé pour obtenir l’avantage. Une armée négligeant ce rapport de force risquerait rapidement d’être surpassée. En Europe, les armées prises individuellement ne disposent pas des effectifs suffisants pour répondre à ces exigences, à l’exception notable de l’armée américaine, qui combine haute technologie et armée de masse.

La réserve : une alternative à l’armée permanente

Les guerres au Proche-Orient et en Ukraine, bien que différentes — asymétrique pour l’une, symétrique pour l’autre —, ont toutes deux nécessité la mobilisation de réservistes. Tsahal, l’Ukraine et la Russie peuvent compter sur des centaines de milliers de réservistes ayant récemment effectué leur service militaire. Ces derniers possèdent les qualifications nécessaires pour utiliser du matériel moderne, permettant d’augmenter rapidement et efficacement les effectifs des armées régulières.

En comparaison, les forces opérationnelles terrestres françaises comptent 77 000 soldats, et l’armée de terre 120 000, avec 25 000 réservistes. Ces chiffres soulignent les limites du modèle d’une armée réduite. Pour y remédier, la nouvelle loi de programmation militaire (LPM) prévoit une augmentation significative de la réserve opérationnelle, visant le recrutement d’un réserviste pour deux soldats d’active. L’objectif est d’atteindre 100 000 réservistes d’ici 2030.

Cependant, ce modèle présente des faiblesses. Les réservistes français, formés comme généralistes, ne reçoivent pas de formation spécialisée. Par exemple, un réserviste d’un régiment de cavalerie peut remplacer un collègue d’un régiment de transmissions, mais aucun des deux n’atteint le niveau de compétence de son homologue d’active. Contrairement à Tsahal, où les réservistes peuvent être mobilisés pour opérer des chars Merkava, les réservistes français ne sont pas qualifiés pour utiliser les Leclerc. Ce déficit de spécialisation, combiné à la complexité croissante des équipements, allongerait le délai de mobilisation des unités de réserve en cas de conflit.

La doctrine actuelle exclut l’emploi des réservistes dans des missions de combat face à une armée moderne. Leur rôle se limiterait à des missions sur le territoire national, tandis que l’active serait déployée en opération. Ainsi, en cas de guerre, l’armée conventionnelle française ne pourrait compter que sur ses effectifs permanents.

Face à ces défis, la France mise sur son intégration dans des alliances multinationales, seule solution pour compenser le manque d’effectifs. Dans son modèle actuel et futur, l’armée française doit accepter sa dépendance envers ses alliés pour garantir une capacité d’intervention suffisante en cas de conflit.

Une armée numérisée aux tactiques traditionnelles

L’armée française reste attachée à son modèle « d’armée complète », qui vise à maintenir un éventail complet de capacités militaires. Ce modèle est adapté aux effectifs qui lui sont alloués, mais il permettrait également de transmettre, conserver et développer ses savoir-faire si une augmentation rapide des effectifs devenait nécessaire. En revanche, un manque d’adaptation risquerait de conduire à ce que l’on appelle le syndrome de la « guerre de retard », où une armée nombreuse et expérimentée, mais utilisant des technologies et des méthodes dépassées, se verrait surpassée par une force plus jeune et agile, équipée des dernières avancées technologiques.

Bien que les nouvelles technologies aient modifié certains aspects de la micro-tactique et contribué à dissiper le « brouillard de la guerre » en offrant une meilleure visibilité des situations, elles n’ont pas transformé la nature même du conflit. Le champ de bataille en 2024 reste marqué par la présence de chenilles de chars, de tranchées et de troupes massées aux frontières. Ainsi, malgré l’introduction massive de composants électroniques dans les équipements militaires, les éléments fondamentaux de la guerre demeurent inchangés.

Une commande mais pas que !

Une commande mais pas que !

par Blablachars- publié le 29 janvier 2025

https://blablachars.blogspot.com/2025/01/une-commande-mais-pas-que.html#more


On a appris avant-hier la notification fin 2024 par la Direction Générale de l’Armement à KNDS France d’une commande portant sur la rénovation de 100 chars Leclerc, après les 50 exemplaires commandés en 2021 et 2022. Cette nouvelle commande porte à 200 le nombre de chars rénovés, cible dont l’atteinte est prévue au cours de la prochaine Loi de Programmation Militaire (LPM) 2030-2035. La LPM actuelle prévoyant la « scorpionisation » de 160 chars à l’horizon 2030. Cette commande qui s’inscrit dans le cadre du programme Scorpion a le mérite d’assurer la visibilité du plan de charge du site de Roanne au sein duquel est réalisée la rénovation du Leclerc, interroge également sur les intentions de la DGA pour l’avenir du char. 

Les commentaires accompagnant l’annonce de cette notification ne peuvent que tempérer l’enthousiasme des partisans les plus optimistes du char français, soucieux de son avenir. En effet, il est clairement expliqué que « les travaux de rénovation […] permettront au char Leclerc de rester en service jusqu’à l’arrivée du futur système de combat terrestre Main Ground Combat System ou MGCS ». Ce commentaire plutôt laconique est la confirmation des propos du Général Schill à Eurosatory qui avait fermé la porte à toute autre rénovation du Leclerc, condamné à attendre l’arrivée de son successeur et surtout à vieillir loin des préoccupations de la DGA et de l’armée de terre. La commande de la DGA apparait comme le dernier clou du cercueil du char français, entérinant la modernisation jusqu’à 2035 et ne laissant donc aucune place à une éventuelle solution de rechange. On ne peut qu’admirer la délicatesse de la manoeuvre de cette administration qui n’a jamais considéré le segment de décision comme une priorité, comme en témoigne la revalorisation du char et celle du dépanneur réalisées toutes deux a minima et faisant fi de tous les observations des conflits en cours. 

 

 

Alors que chaque jour apporte son lot de propos et de déclarations sur les tensions actuelles et les risques de survenue d’un conflit de haute intensité, la France continue à développer un segment médian que tout le monde s’accorde à reconnaitre aussi réussi qu’inadapté aux engagements actuels et futurs. Notre participation à un conflit de haute intensité nous placerait inévitablement dans une situation délicate au regard des moyens engagés, que beaucoup savent inadaptés à des opérations très éloignées de la contre-insurrection ou de l’intervention lointaine. Le conflit au Moyen Orient montre que même l’affrontement d’un proxy terroriste comme le Hamas ou le Hezbollah nécessite également des moyens lourds dont nous sommes aujourd’hui largement dépourvus, et ce dans plusieurs domaines comme le bréchage ou encore les feux dans la profondeur. Dans la partie qui se « joue » entre la DGA, l’armée de terre, l’industriel et bien sur les financiers, il est difficile de trouver l’origine de ce désintérêt pour le segment lourd, même si pendant longtemps les argentiers ont tenu le mauvais rôle. Du côté industriel, les innovations sont au rendez-vous comme en témoigne la présentation du Leclerc Evo et de l’Ascalon au dernier salon Eurosatory. Du côté de la DGA, le service minimum semble de mise pour le char et son dépanneur, ce dernier recevant le système  Scorpion, l’incontournable brouilleur Barage, le tourelleau T1 de Hornet (différent de celui du char de combat) mais aucun système d’accrochage sous le feu.  Ce manque d’ambition se retrouve sur le char, dont la rénovation se résume à quelques améliorations ponctuelles, la plus significative étant là aussi le système Scorpion. Il faudra attendre 2028 pour voir les viseurs PASEO, sauf glissement / étalement de la commande ! A noter que le tourelleau T2B de FN Herstal est positionné à la place exacte de feu l’Armement de TOit (ATO) qui équipait les engins de présérie et qui fut refusé pour la version EMAT et adopté par les Émirats Arabes Unis. Il convient d’ajouter que bon nombre des équipements ajoutés dans la rénovation, le sont sous forme de kits de prédispositions permettant d’accueillir le cas échéant le composant prévu. L’armée de terre ne pipe pas mot, engagée (de gré ou de force) dans la pérennisation du parc Leclerc (concept un peu flou qui laisse la porte ouverte à de nombreuses itérations) remettant fortement en question sa survie opérationnelle pour les années à venir. 

 

 

Hasard du calendrier, la décision de la DGA est rendue publique quelques jours seulement après l’évocation par le colonel Dirks de l’après Leopard 2 et des études en cours sur le sujet. On ne pouvait imaginer circonstances plus favorables pour souligner les différences existant des deux côtés du Rhin à propos de cet engin. Quel que soit l’avenir du futur Leopard 3, il a déjà le mérite de provoquer une véritable réflexion sur l’avenir du char de combat et sur le recensement des solutions technologiques disponibles pour son évolution. Le Leclerc Evo, même s’il est perfectible a également le mérite d’apporter des solutions et de tenter de susciter un débat sur l’avenir du char. Débat dont la France se prive depuis de (trop) longues années et dont nous payerons forcément les conséquences dans les années à venir. La première d’entre elles est le risque de plus en plus importante de nous voire imposer le calendrier du programme MGCS, mais aussi les caractéristiques du futur MGCS, par un partenaire disposant dès maintenant d’une solution de transition et d’une clientèle conséquente. 

L’intérêt allemand pour le char et son avenir n’a finalement rien de surprenant dans ce pays où les meilleurs choisissent de servir au sein de la composante blindée mécanisée, préférant sentir la graisse et la poudre plutôt que le sable chaud ! Il est des choix qui ne s’expliquent pas !

Sur quoi le chantage algérien repose-t-il ? Editorial de Bernard Lugan

Sur quoi le chantage algérien repose-t-il ?

Editorial de Bernard Lugan – février 2025

Le jusqu’auboutisme algérien se manifeste par des errements diplomatiques apparentés à une fuite en avant. 
En plus de l’état de quasi-guerre que l’Algérie entretient avec le Maroc, de ses provocations à l’égard de la France, de sa rupture avec le Mali et des sanctions commerciales qu’elle vient de décider contre la Colombie et le Panama qui ont reconnu la marocanité du Sahara occidental, voilà que les gérontes au pouvoir à Alger viennent de provoquer une grave crise avec la Turquie (voir page 17 de ce numéro).
L’amateurisme-fanatisme d’Alger est le reflet d’un régime aux abois qui se raidit et se crispe au lieu de tenter d’acheter sa survie par une profonde remise en cause. La situation de l’Algérie est en effet dramatique à deux grands titres :
– L’État meurt de l’intérieur, écrasé par ses propres contradictions et ruiné par les prévarications de sa nomenklatura.
– Cette agonie de l’État provoque l’isolement de l’Algérie, sa perte de crédibilité et sa marginalisation sur la scène internationale. Ce qui conduit à une crispation débouchant aujourd’hui sur une impasse répressive qui va finir par faire exploser le pays.
Le pire est que les dirigeants algériens semblent se comporter comme des suicidaires cherchant névrotiquement à se rapprocher du pire. 
A y regarder de près le pouvoir en place à Alger parait en effet avoir clairement décidé de s’auto-détruire et de précipiter le pays dans l’abîme. Comme si, seule la politique du pire pouvait lui fournir une ultime bouffée d’oxygène avant de trépasser. Après avoir dilapidé ses ressources humaines et financières, l’Algérie est aujourd’hui exsangue.
Or, au lieu de profiter de la situation pour enfin mettre à plat le contentieux qui oppose la France et l’Algérie, les dirigeants français vont une fois de plus composer. 
Et pourquoi ? 
Ce n’est pas une pression économique que peut exercer l’Algérie puisque le gaz et le pétrole ne représentent respectivement que 8% et 9% de la consommation française. Quant au commerce de la France avec l’Algérie, il ne compte pas puisqu’il n’est en moyenne que de 12 milliards d’euros pour un commerce extérieur français global moyen de 770 milliards d’euros. 
– Ce n’est pas davantage le poids d’une cinquième colonne immigrée dont les éventuels agissements illégaux pourraient être facilement réglés par de fermes mesures de simple police…
Alors ? Là est en effet toute la question…

Un préalable, restaurer la Nation (CMF – Dossier 31)

Un préalable, restaurer la Nation (CMF – Dossier 31)


Le général (2S) Olivier de Becdelièvre attire notre attention sur la fragilité de notre société. Elle souffre de maux qu’il convient d’affronter pour restaurer une Nation qui doit être en mesure d’affronter les périls qui nous guettent.

 * * * 

Si l’on en croit les sondages, les armées jouissent, parmi les institutions de notre pays, d’un haut degré de popularité. Les actions de communication conduites à l’occasion d’événements nationaux ou locaux semblent le confirmer. Les militaires français sont, dans l’ensemble, bien perçus et les armées sont l’objet d’un large soutien de la population.

Au-delà de ce consensus encourageant, l’évolution des perspectives stratégiques depuis une quinzaine d’années, révélée par l’intervention russe en Ukraine et par les rebondissements du conflit au Moyen-Orient, pose la question de notre capacité à faire face à des situations susceptibles de remettre en cause les fondements de notre société. Qu’en serait-il si la France était impliquée dans un conflit de haute intensité en Europe ou devait affronter une déstabilisation majeure de sa situation intérieure ? Faire face à de tels défis nécessite une volonté commune et une adhésion profonde du corps social.

Il s’agit donc de déterminer si notre société marquée par une montée de l’individualisme, la remise en cause de ses fondements et une mixité sociale croissante demeure capable de « former Nation » et de trouver en elle-même les ressorts d’une défense crédible parce que fondée sur une volonté commune. L’efficacité des armements dont nous nous dotons doit s’accompagner d’un regain de l’esprit de défense, étroitement lié à la cohésion et au moral de la Nation. Il convient alors de s’interroger sur la nature des moyens à employer pour le conforter.

Individualisme et remises en cause

L’individualisme comme forme extrême de la liberté individuelle, écartant d’emblée les contraintes extérieures, et en premier lieu les préceptes moraux, semble caractériser l’évolution de nos sociétés occidentales, et parmi elles de la société française, qui, pour reprendre l’expression de Jérôme Fourquet[1], s’est « archipélisée ».

Entendons par là que l’organisation sociale de jadis, articulée autour de grands pôles, parfois antagonistes, tels que la défense de l’État laïc et républicain, le soutien à l’Église catholique et aux valeurs chrétiennes, l’affrontement entre le capitalisme et le prolétariat orchestré par le Parti communiste et ses soutiens, s’est aujourd’hui comme disloquée. Est en cause l’influence de facteurs divers, parfois liés, mais pas nécessairement, tels que l’effacement progressif des références chrétiennes, l’émancipation des mœurs, la remise en cause de l’État, la perte de crédit des partis politiques traditionnels, mais également la transition d’une économie de production vers une économie de services.

L’on constate en effet l’émergence de générations beaucoup plus individualistes que leurs aînées, et généralement réticentes à s’engager, que ce soit pour une cause collective, au service d’une Église, d’un parti ou d’un corps de l’État, ou pour fonder une famille. À la « crise des vocations », en particulier religieuses, répondent le déclin généralisé de l’institution matrimoniale et le recul de la natalité, tendances lourdes constatées en Europe occidentale depuis le milieu du XXe siècle. Simultanément, pour s’en tenir au domaine de la défense, le Service national, perçu comme inégalitaire et attentatoire à la liberté individuelle des garçons, est de plus en plus mal accepté de la jeunesse[2]. L’annonce de la suspension de la conscription par le Président Chirac, en février 1996, rendue possible par le contexte international, est ainsi accueillie avec soulagement par une société soucieuse de toucher les « dividendes de la paix », une paix supposée durable, sinon perpétuelle.

Un autre signe de la démobilisation de notre société est le désintérêt de la population pour la chose publique, en tout cas pour sa forme institutionnelle. Ainsi le taux de participation aux élections s’effrite-t-il régulièrement, abstraction faite de sursauts inattendus, dont celui des législatives de 2024, encore que de manière différenciée selon les types de scrutin[3]. Cette évolution préoccupante pose naturellement la question de la représentativité des élus, voire de leur légitimité vis-à-vis de l’opinion publique, et ce d’autant plus qu’elle s’accompagne d’une défiance croissante vis-à-vis d’institutions dans lesquelles nombre de nos concitoyens ne se retrouvent plus. Les épisodes électoraux de l’été 2024 et la difficulté à former un gouvernement acceptable par des factions revendiquant une victoire électorale aussitôt contestée par leurs adversaires n’ont rien amélioré, ni surtout résolu les questions qui préoccupent et, souvent, divisent nos concitoyens. L’organisation sans faille et le déroulement sans faute des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris, soutenus par un engagement massif de bénévoles, ont certes témoigné d’un vif intérêt national, mais n’ont, semble-t-il, constitué qu’une trêve.

Une société « écartelée » ?

La désaffection constatée pour la politique au sens large, celui du « soin de la cité » semble révélatrice d’une fragmentation de la société, dont on peut s’interroger sur sa volonté de construire un avenir commun.

Cette fragmentation est, pour une part, ethnique en raison de la présence sur le sol national d’une population d’origine immigrée de plus en plus nombreuse et dont l’assimilation demeure problématique, à supposer qu’elle soit souhaitée par les intéressés eux-mêmes. Son importance numérique est difficile à évaluer en l’absence de statistiques ethniques. Sans tenir compte de l’immigration illégale, la population récente d’origine immigrée sur le sol national est de l’ordre de 7,3 millions de personnes sur une population de 68,1 millions d’habitants (10,7 %), dont 2,5 millions ont acquis la nationalité française, tandis que 1,7 million de personnes de nationalité française sont nées à l’étranger. Selon que l’on inclut ou pas les personnes nées de nationalité française à l’étranger, la population considérée comme « immigrée », pour près de la moitié d’origine africaine[4], compte pour 10,7 % à 13,1 % de la population nationale.

À l’inverse des enfants de la population d’origine polonaise, italienne ou ibérique installée au long du XXe siècle, une partie des immigrés récents, le plus souvent de culture musulmane, cherche peu à s’intégrer à la population autochtone, ayant au contraire tendance à se rassembler en communautés. Souvent regroupée dans de grands ensembles immobiliers, vivant en vase clos en périphérie des villes, cette population tend à développer une vie sociale propre, conforme à leur culture d’origine. Sans généraliser force est de constater que, sous la coupe violente d’une petite minorité organisée en bandes, certaines cités sont devenues de modernes ghettos souvent synonymes de zones de non-droit et d‘insécurité, vivant de trafics illicites, dont celui des stupéfiants n’est pas le moindre. Repliée sur elle-même, en marge des lois de la République, cette population devient ainsi un vivier à la disposition d’agitateurs de tous ordres, propre à alimenter le terrorisme. Les symboles de la puissance publique que sont policiers, pompiers, enseignants ou simplement édifices publics y sont sporadiquement pris à partie au cours d’épisodes de violences urbaines devenus répétitifs.

À cette fracture vient s’ajouter une fracture économique et sociale, en raison notamment de la forte régression des activités de production au profit de celles de services. À une activité structurée par l’existence de groupes animés peu ou prou par un esprit d’entreprise a succédé une économie de distribution où coexistent structures logistiques centralisées et agents d’exécution de tâches élémentaires ne nécessitant pas ou peu de qualification. Ainsi viennent à s’opposer en quelque sorte les « gagnants » et les « perdants » des transformations économiques des dernières décennies. Une élite culturelle qui, globalement, profite, ou a profité, de l’essor économique des dernières décennies, de l’ouverture des frontières, et de la mondialisation, constitue une « France d’en-haut », disposant de revenus confortables et plutôt optimiste, qui s’éloigne de plus en plus de ceux de nos concitoyens qui, au contraire, ont subi le choc de la désindustrialisation. Souvent déclassés, sans perspective d’évolution professionnelle ou sociale, ou se jugeant défavorisés à des titres divers, notamment par leur isolement dans la France des « territoires », loin des centres de décision, ils forment « la France d’en-bas », celle des « gilets jaunes » après avoir été celle des « bonnets rouges », ou celle des agriculteurs s’estimant trahis par le pouvoir. Cette partie de la population se considère peu ou prou comme exclue d’un système dont elle vient à dénier la légitimité.

L’évolution de cette société aux facettes multiples, souvent divisée contre elle-même, pose la question de sa capacité à « faire Nation », à se donner ou à retrouver les valeurs capables de mobiliser ses efforts, de surmonter l’individualisme ambiant comme les fractures constatées, en d’autres termes de reforger un esprit de défense.

Restaurer la Nation

Un esprit de défense ne saurait en effet exister et se développer sans un minimum de consensus autour de ce que nous voulons défendre, de manière concrète. Au-delà de l’invocation des « valeurs de la République », il s’agit pour nous de revenir à la question fondamentale de la Nation. « Qu’est-ce qu’une Nation ? » interrogeait déjà Ernest Renan en 1882[5], dans une conférence en Sorbonne demeurée célèbre et toujours considérée comme une référence pour nos diplomates. Si nous partageons en effet une « Patrie », héritage tant matériel qu’immatériel reçu de nos pères, si nous vivons en société au sein d’un même « État », organisation politique et sociale, la « Nation » peut se définir comme une communauté d’héritiers organisée en société et partageant de ce fait un certain nombre de valeurs, un projet commun, a minima une volonté de vivre ensemble, et autant que possible une vision partagée de l’avenir, le sien propre et celui des générations à venir. C’est ce que Renan lui-même exprime par « la volonté de continuer à faire valoir ensemble l’héritage qu’on a reçu indivis ». C’est à cette volonté de vivre et surtout de construire ensemble que l’on peut mesurer le « moral » d’une Nation, et c’est d’elle que procède, en grande partie, l’esprit de défense.

Il s’agit donc de traduire cette volonté de « continuer à faire valoir l’héritage » dans la réalité d’aujourd’hui, en s’attaquant aux facteurs de délitement de notre société, tant dans le domaine de la politique générale que dans celui de l’éducation individuelle et collective. Aussi nous faut-il réduire autant que faire se peut les facteurs de faiblesse de notre société parmi lesquels nous avons identifié la menace d’un flot migratoire mal maîtrisé et l’affaiblissement de la cohésion nationale due à la détérioration du lien social.

La maîtrise de l’immigration, légale ou non, est une question récurrente et les gouvernements successifs se sont efforcés depuis un demi-siècle de trouver un équilibre entre accueil des populations allochtones, intégration et « vivre ensemble », ce dont témoignent les « politiques de la ville » successives. On notera sur ce point une inflexion de la position de nos voisins européens, non plus seulement de la Hongrie, mais également du Danemark, de la Pologne et de l’Allemagne. Alors que l’Union européenne a, depuis 2015, plutôt facilité l’arrivée de populations extérieures, entre autres pour lutter contre les effets d’une démographie en berne,  la Commission européenne tient désormais un discours plus restrictif visant à durcir les conditions d’immigration au sein de l’UE.

Sans doute est-ce nécessaire, mais le problème immédiat semble davantage d’intégrer les populations d’origine étrangère déjà présentes sur notre sol et plus particulièrement nos concitoyens de fraîche date. Il s’agit de les faire participer davantage à la vie de la Nation, par un engagement personnel et collectif dans la vie de la cité. La jeunesse est concernée au premier chef et l’Éducation nationale contribue de manière méritoire à cette tâche. Elle doit être relayée par les différentes formes d’engagement que sont les clubs sportifs, les mouvements inspirés du scoutisme ou autres, en veillant naturellement à ce que ces structures ne contribuent à isoler les jeunes en renforçant les particularismes et en créant par-là de nouveaux ghettos. Il est surtout indispensable que les familles s’engagent en ce sens, tant l’environnement social et familial demeure prégnant.

S’attacher à limiter les conséquences de la fracture sociale est également une priorité, à défaut de pouvoir s’attaquer à ses causes qui sont à chercher dans l’évolution de nos sociétés tournées vers les activités de services au détriment de celles de production qui nécessitaient naguère des structures parfois lourdes, ou ressenties comme telles, mais souvent protectrices et encourageant souvent en leur sein le sens de l’effort collectif. Le « paternalisme » souvent critiqué des grandes entreprises, dont Michelin est resté un témoin emblématique, est souvent tombé en désuétude, sans avoir trouvé de successeur dans nos modernes sociétés de services qui s’y sont substituées.

Celles-ci ont en effet développé des métiers de la logistique, et souvent ceux de sa partie terminale, la distribution, générant des emplois souvent peu ou pas qualifiés, souvent instables et sans grandes perspectives de progression. Pour compenser l’effet déstabilisant de cette précarité, il parait nécessaire de développer les structures permettant aux individus un minimum d’épanouissement et de perspectives, et recréant un lien social générateur de motivation. Cet épanouissement peut être recherché dans une activité sportive, culturelle ou artistique, mais aussi par l’engagement personnel au service de la communauté, association locale ou corps de l’État. Le candidat à l’engagement dans les armées qui se présente au CIRFA est, bien souvent, un jeune en quête de repères et de motivations.

Les tentatives visant à remotiver la société et particulièrement la jeunesse, souvent accompagnées de leur sensibilisation aux questions de défense n’ont pas manqué, depuis la création du service civique en 2007 jusqu’à, plus récemment, l’institution du Service national universel. En dépit des critiques et des lenteurs de sa mise en œuvre, voire de sa remise en cause en raison de son coût, il s’est bien agi, dans l’intention du gouvernement, de « permettre la mise en œuvre du service national universel afin de renforcer l’engagement de nos concitoyens les plus jeunes dans la vie de la cité »[6].              La renonciation, par le Président de la République en mars 2023, à rendre obligatoire le SNU, puis sa disparition des priorités au cours de l’automne 2024 n’enlèvent rien à la pertinence d’un projet salué en son temps (octobre 2018) par Gabriel Attal,                     alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la jeunesse et chargé à ce titre de sa mise en place, comme « la plus grande réforme de société du quinquennat ».

C’est en effet par une restauration du lien social et par une volonté de « vivre et construire ensemble » que passe l’esprit de défense, si nous entendons par là la manifestation collective des citoyens que nous sommes de construire la cohésion de la Nation face à des risques et menaces de plus en plus diversifiés, sachant que nous ne pourrons défendre collectivement que ce que nous partageons… et aimons.

Au-delà du travail de formation, d’éducation, de cohésion sociale auquel la communauté nationale doit s’astreindre, il est à notre sens nécessaire de s’attaquer également aux défis que sont l’évolution de la démographie et la mise en question de la cellule de base de la société qu’est la famille. Forger un avenir commun nécessite d’abord d’exister par-delà les générations et il parait hasardeux sur ce point de s’en remettre pour y parvenir à des populations allochtones porteuses d’autres valeurs que les nôtres. Sans renouvellement des générations, une Nation n’a pas d’avenir et, à la base de la construction sociale, il revient aux cellules familiales de jouer leur rôle fondamental de foyers d’éducation et de transmission des valeurs fondatrices de la vie en société.

Développer ces perspectives dépasse évidemment le cadre de cet article, mais il n’en demeure pas moins que l’avenir de la Nation dépend, au-delà de mesures ponctuelles indispensables, de choix de société allant pour une part à l’encontre de tendances bien ancrées dans l’air du temps. En aurons-nous, en tant que communauté, le courage ?

Conclusion

Alors que la perspective d’un engagement de nos forces armées dans un conflit de haute intensité n’est plus un simple cas d’école, et que le pays pourrait être déstabilisé par une montée de la violence sur fond de conflit social ou ethnique, il convient de s’attaquer aux fragilités de notre société que sont l’individualisme généralisé et les diverses fractures qui affectent le corps social. Ces maux sont connus, identifiés, et le plus souvent déjà combattus par les gouvernements successifs, avec des succès divers. La question qui se pose est celle du courage dont la communauté nationale doit ou devra faire preuve pour reconstruire, sinon « refonder » la Nation, autrement dit la question de « la volonté de continuer à faire valoir ensemble l’héritage qu’on a reçu indivis », condition nécessaire à notre défense comme à notre survie.


NOTES :

  1. Jérôme Fourquet, L’archipel français, Naissance d’une Nation multiple et divisée, Seuil, 2019.
  2. Manifestations contre la Loi Debré (1973) et la réforme des sursis, comités de soldats (milieu des années 70), opposition à l’extension du camp du Larzac (1975).
  3. Le taux d’abstention au premier tour des élections présidentielles est ainsi passé de 15,2 % à 26,31 % entre 1965 et 2022, celui des législatives de 22,8 % en 1958 à 52,49 % en 2022. Peut-être faut-il y voir une certaine défiance vis-à-vis du type de scrutin adopté pour les législatives, l’abstention au scrutin du 16 mars 1986, à la proportionnelle, ayant marqué un « point bas » relatif avec 21,5 %, mais les taux d’abstention mesurés pour l’ensemble des scrutins suivent la même tendance, y compris pour les élections municipales dont on pourrait supposer qu’elles touchent davantage les citoyens du fait des enjeux en cause : de 25,2 % en 1959, l’abstention reste relativement stable jusqu’en 1989 (27,2 %), puis augmente régulièrement jusqu’en 2014 (36,45 %) et fait un « saut » en 2020 avec 55,25 %.
  4. Données INSEE 2023.
  5. Conférence en Sorbonne du 11 mars 1882, publiée la même année chez Calmann-Lévy.
  6. Projet de loi constitutionnelle pour un renouveau de la vie démocratique présenté en conseil des ministres le 28 août 2019.

CERCLE MARÉCHAL FOCH

CERCLE MARÉCHAL FOCH

Le Cercle Maréchal Foch est une association d’officiers généraux en 2e section de l’armée de Terre, fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. Le CMF est partenaire du site THEATRUM BELLI depuis 2017. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).

Une étude met en garde contre le possible « déclassement » de l’aviation de combat française

Une étude met en garde contre le possible « déclassement » de l’aviation de combat française


Lors d’une audition parlementaire, en juillet 2017, alors chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace [CEMAAE], le général André Lanata s’était inquiété du déclassement potentiel de l’aviation de chasse française, en raison de fragilités engendrées par les « politiques menées lors des dix dernières années ».

Lors de son intervention, il avait ainsi souligné la « prolifération » des moyens de déni et d’interdiction d’accès [A2/AD], basés sur des systèmes de défense sol-air toujours plus performants… Ce qui était une façon d’aborder, en creux, le déficit capacitaire de l’AAE en matière de guerre électronique et de suppression des défenses aériennes adverses [SEAD] depuis le retrait du service du missile antiradar AS-37 MARTEL.

En outre, au-delà du format de l’aviation de chasse, le général Lanata avait affirmé que le chasseur-bombardier F-35, dit de cinquième génération en raison de sa « furtivité », constituait « l’une des illustrations » du risque de déclassement qu’il redoutait alors.

Le F-35 « change la donne sur le plan des capacités opérationnelles en raison, principalement, de sa discrétion […] et de ses capacités de connectivité : il connecte massivement des informations avec les autres appareils du système de combat aérien », avait-il expliqué, avant de relever que cet avion allait devenir le « standard de référence » en Europe pour « être capable de participer aux scénarios d’engagement les plus exigeants ».

Depuis, le projet de Système de combat aérien du futur [SCAF] a été lancé dans le cadre d’une coopération avec l’Allemagne et l’Espagne, le standard F4 du Rafale a été qualifié et les contrats afférents au développement du Rafale F5 et d’un drone de combat [UCAV] associé ont été notifiés. Mais il faudra du temps pour que ces programmes se concrétisent… Et cela alors que le F-35 a poursuivi sa « conquête » de l’Europe, après avoir été choisi par les forces aériennes tchèques, allemandes, roumaines ou encore belges, pour ne citer qu’elles.

À l’heure où l’hypothèse d’un engagement de haute intensité est régulièrement évoquée, une étude de l’Institut français des relations internationales [IFRI], réalisée par deux pilotes de chasse [dont l’un n’est plus en activité], pose un constat sévère sur les capacités de l’AAE en matière de supériorité aérienne.

« Le modèle de force français est construit autour de la dissuasion et de la défense aérienne du territoire métropolitain. Il atteint ses limites pour peser efficacement en coalition dans un conflit de haute intensité, en particulier en raison d’impasses sur la furtivité et la SEAD, et du volume insuffisants des flottes, des équipements de mission et des munitions », résume-t-elle.

Mais l’un de ses passages est susceptible de donner matière à débat. Ainsi, d’après des entretiens réalisés auprès « d’officiers supérieurs » de l’AAE « ayant participé sur Rafale aux exercices pluriannuels Atlantic Trident contre des F-22 et des F-35 », les deux auteurs avancent que « l’asymétrie technologique est désormais franche ».

Et de préciser : « Les pilotes français affrontant régulièrement des chasseurs de 5e génération en exercice interalliés constatent que ‘la mission de combat contre des chasseurs furtifs sur Rafale est impossible à gagner en l’état actuel des capteurs ».

Si « la furtivité radar n’est certes pas suffisante pour obtenir la supériorité aérienne », elle est cependant un « atout indéniable, en particulier dans les scénarios les plus durs, à moins d’accepter des missions de pénétration en basse altitude, avec un niveau de risque élevé », soulignent les auteurs de cette étude. En outre, poursuivent-ils, « elle pourrait aussi devenir un ticket d’entrée des missions en première ligne, et donc un marqueur d’influence des options stratégiques d’une coalition ».

Dans ces conditions, préviennent-ils, l’aviation de chasse française « pourrait être cantonnée au rôle de ‘supplétif’ » dans une « coalition aérienne à deux vitesses, dans laquelle les chasseurs de 4e génération auront toute leur place ». Le général Lanata n’avait pas dit autre chose il y a presque huit ans.

Cela étant, cette affaire de « capteurs » interpelle. Si un avion comme le F-35 peut être « invisible » pour certains moyens de détection [ce n’est a priori pas le cas pour les radars passifs et cela dépend des bandes de fréquences utilisées], sa signature infrarouge – avec son moteur F-135 – peut le trahir. La voie IR de l’Optronique Secteur Frontal [OSF] du Rafale serait en mesure de le détecter en face à face, sous réserve, toutefois, des conditions météorologiques.

Au passage, le Rafale sera prochainement doté d’un OSF améliorée, la Direction générale de l’armement ayant récemment mené des essais sur une nouvelle optique sur la voie infrarouge de l’OSF, celle-ci étant censée améliorer la « qualité image de la fonction Identification de nuit ».

Cette évolution sera accompagnée par l’intégration de la Liaison 16 block 2, de la radio numérique logicielle CONTACT ainsi que par celle des systèmes TRAGEDAC [qui donnera au Rafale une capacité de localisation passive de cibles grâce à une mise en réseau des avions d’une même patrouille, ndlr] et CAPOEIRA [pour connectivité améliorée pour les évolutions du Rafale]. Qui plus est, le développement d’un missile antiradar est également en cours, dans le cadre du programme à effet majeur « Armement Air-Surface Futur », lequel « répond au besoin de disposer d’une capacité de neutralisation des menaces surface-air de courte et moyenne portée, prérequis indispensable à la capacité d’entrée en premier du Rafale ».

Au-delà des aspects capacitaires, l’étude publiée par l’IFRI souligne également le format réduit de l’aviation de chasse française, qui est « à son plus bas volume historique depuis 1916, et le manque de munitions dites « complexes ».

« Les consommations de missiles air-air observées lors d’exercices de grande ampleur ou de simulations représentent, rapporté aux stocks effectifs en 2024, en sanctuarisant la Posture permanente de sécurité Air et la Composant nucléaire aéroportée, trois jours de combat de haute intensité, voire une journée pour le cas particulier du Meteor. Cette problématique risque de s’aggraver avec le temps au vu des contraintes de vieillissement sur la durée de vie des missiles », affirme en effet cette étude.


Rapport de l’IFRI : https://www.ifri.org/sites/default/files/2025-01/ifri_gorremans_avenir_superiorite_aerienne_2025_0.pdf

Géopolitique : En Nouvelle-Calédonie, réfléchir et travailler sur le long terme

par Eric Descheemaeker -AASSDN – publié en janvier 2025

https://aassdn.org/amicale/en-nouvelle-caledonie-reflechir-et-travailler-sur-le-long-terme/


Commentaire AASSDN : Les évènements qui se déroulent en Nouvelle-Calédonie et plus généralement la situation fragile de nos DROM-COM (1) révèlent que les 2,5 millions de compatriotes ultra-marins qui habitent sur les 120 000 km2 de terre et les 10 millions de km2 de ZEE qui leur sont rattachés –  sur les 11 millions que possède au total notre pays – ne sont pas véritablement intégrés dans une stratégie générale, c’est-à-dire une politique nationale à vocation mondiale.
C’est donc une France de 670 000 km2, dont le territoire occupe des positions hautement stratégiques, en Europe certes, mais aussi en Amérique, en Afrique et en Asie/Pacifique, c’est-à-dire sur la totalité du globe et disposant de ressources naturelles à la fois immenses mais souvent sous-exploitées, qui doit nous conduire à définir une stratégie nationale ambitieuse d’investissement, de développement et d’influence et de partenariats.
La France est un pays souverain dont le seul horizon ne se limite pas à la seule UE ni aux pays du Sahel. Elle dispose d’un potentiel à la hauteur de sa vocation. Il appartient aux responsables politiques d’en prendre conscience et d’organiser la remontée en puissance de notre pays sur ces réalités géographiques.

(1) DROM COM :
Sont dénommés « départements et régions d’outre-mer » (DROM), les territoires des collectivités relevant de l’article 73 de la Constitution, à savoir la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, La Réunion et Mayotte.
Sont dénommés « collectivités d’outre-mer » (COM), les autres territoires des collectivités relevant de l’article 72-3 de la Constitution, à savoir la Polynésie française, les îles Wallis-et-Futuna, Saint-Pierre-et-Miquelon, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, la Nouvelle-Calédonie, ainsi que les Terres australes et antarctiques françaises et l’île de la Passion-Clipperton.

Source : https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c2316

Les gouvernements se succèdent en métropole et en Nouvelle-Calédonie. Déjà huit ministres des outre-mer depuis 2017, ce qui empêche de mener une politique sur le temps long. Or c’est bien de vision à long terme que la Nouvelle-Calédonie a besoin.

Depuis notre dernière tribune, il n’y a pourtant pas un mois de cela, les deux gouvernements qui président aux destinées de la Nouvelle-Calédonie sont tombés : celui de Paris, le 4 décembre, puis celui de Nouméa, le 24. En quelques semaines, nous aurons donc changé de Premier ministre, de ministre de l’Outre-mer – le huitième depuis 2017 – et de président du gouvernement de la collectivité de Nouvelle-Calédonie. Vu la situation politique en métropole, il n’est pas impossible que le gouvernement de M. Bayrou soit lui aussi tombé lorsque sera publié le prochain texte dans cette série ; quant à l’exécutif calédonien, sa durée de vie moyenne est inférieure à 18 mois (17 en 25 ans).

Les indépendantistes travaillent plus que les loyalistes

Pourquoi rappeler ces choses ? Parce que bien trop peu de gens, notamment parmi les partisans de la France, semblent en mesurer l’importance et surtout en tirer les conséquences. Il y a deux erreurs majeures, d’ailleurs liées, qu’ont faites les loyalistes depuis 40 ans : se reposer sur l’État, et se montrer incapables de réfléchir et travailler sur le long terme, le regard fixé non sur la dernière actualité à Nouméa ou Paris, mais sur leur ambition véritable : une Calédonie qui soit française – et qui prospère sous le drapeau français – dans 50, 100, 200 ans. Cela est d’autant plus tragique que les indépendantistes ont, eux, effectué ce travail. Ils ont créé des réseaux, avec la France métropolitaine, avec ses autres outre-mer, avec l’étranger (proche et lointain). Ils ont produit des thèses et des travaux universitaires ; ils ont fait de l’entrisme dans les organisations internationales ; ils ont mobilisé les énergies, les intelligences et les financements. Se focaliser, pour les dénoncer, sur des réalités comme le Groupe d’initiative de Bakou, masque ce qui importe réellement : car s’il est vrai que, parfois, l’activisme peut devenir illégitime, voire illégal, pour l’essentiel, le mouvement indépendantiste en Nouvelle-Calédonie a simplement fait son travail – le travail de ses idées, conjointement avec la mouvance « décolonialiste » mondiale.

Les loyalistes n’ont fait aucun travail sur les idées

Le drame, c’est que personne en face ne lui ait répondu, ou presque. C’est ce qui nous a stupéfait et, d’ailleurs, encouragé à nous engager lorsque, au moment des campagnes référendaires ayant débuté en 2018, nous nous sommes rendu compte que, en dehors de l’archipel, personne ou presque ne travaillait à la défense de la Nouvelle-Calédonie française : ni d’un point de vue universitaire, ni dans le débat public. Face à ceux qui militaient pour l’indépendance, tout juste trouvait-on quelques voix qui auraient défendu une forme d’association, c’est-à-dire… l’indépendance sous une autre forme. On ne peut pas espérer remédier à une situation sans d’abord y apporter de diagnostic : or, ce diagnostic, même si cela est douloureux à entendre, est que l’échec intellectuel des loyalistes est sans appel.

Sans doute y a-t-il des causes diverses à cela. Mais la principale nous apparaît clairement qu’ils se sont appuyés sur l’État et ont trop longtemps cru que c’était son rôle à lui de préparer l’avenir de la « Calédonie française ». Et, certes, on aurait pu croire que ce l’était. Dans un pays autre que la France, la haute administration, travaillant avec les meilleurs universitaires, et après avoir largement consulté les parties prenantes et tenté d’apprendre des expériences étrangères, aurait préparé en amont un projet de statut pérenne de la Nouvelle-Calédonie dans la France. Ce projet aurait été proposé et, dans les faits, imposé dès le 13 décembre 2021, lendemain du troisième référendum d’autodétermination ; et peut-être n’y aurait-il plus, aujourd’hui, ou qu’à peine, de « dossier calédonien ». Mais l’État, il importe que ceux qui ne l’ont pas encore compris s’en persuadent, ne voit pas sa mission comme de préserver la souveraineté de la France sur toutes ses provinces, y compris la Nouvelle-Calédonie, ni d’aider celle-ci à prospérer à l’ombre du drapeau tricolore. Ses intérêts sont autres.

L’État n’a pas de vision

La vérité oblige à dire que la logique du processus politique entamé il y a 40 ans l’y encourage d’ailleurs, puisqu’il a consisté à déléguer la décision politique – et donc inévitablement tout ce qui se trouve derrière – aux parties calédoniennes, indépendantiste et non-indépendantiste. Pour notre part, nous avons toujours douté de la sagesse de pareille logique, dans la mesure où ces parties ne sont d’accord sur rien et ne peuvent donc s’« accorder » qu’au prix de formulations ambiguës permettant à chacun d’y lire ce qu’il souhaite (jusqu’au jour où il faut sortir de ces ambiguïtés et où, alors, elles explosent), et nous pensons d’ailleurs que son fondement juridique a aujourd’hui disparu. Mais le fait demeure qu’elle s’est imposée ; or, les loyalistes n’ont pas compris son implication inévitable, qui de l’extérieur, apparaît pourtant évidente : dans leur défense de la Calédonie française, ils sont seuls.

Ce projet de statut pérenne, c’est eux qui auraient dû le préparer et le proposer. Les réflexions sur les inévitables réformes de l’économie de l’île, son aménagement, son intégration régionale, la manière de faire cohabiter sur une même terre des groupes ethnoculturels profondément différents (autrement que par la revanche du colonisé, devenu figure de l’Opprimé, que proposent les indépendantistes), c’est eux qui auraient dû la mener ou du moins la susciter. Or, comme ils n’ont absolument pas la masse humaine critique pour cela, il leur aurait fallu créer des réseaux, monter des initiatives, aller parler à tous ceux qui, en France ou à l’étranger, étaient en mesure de les aider. Quand on pense à l’impact qu’ont pu avoir certains universitaires ou journalistes qui, depuis des décennies, pilonnent le terrain pour le compte de la cause indépendantiste, on ne peut que rêver à ce qui aurait été possible si, en face, les loyalistes avaient fait de même (avec, certes, davantage de bonne foi et de rigueur intellectuelle, ce qui peut être handicapant à court terme, mais se révèle toujours payant à plus long terme). On ne peut pas dire, bien sûr, que rien n’ait été fait. Mais peu, si peu…

Se lamenter, certes, ne sert à rien. S’il convient de faire un examen de conscience lucide, c’est avant tout pour agir. Les partisans de la Calédonie française ont des décennies de retard à rattraper et semblent – et encore, pas tous – n’avoir commencé à le comprendre qu’au sortir des référendums de 2018-2021. Tout, ou presque, de ce travail de réflexion, d’influence, d’action, reste à construire.

Les loyalistes ont des décennies de retard

Il ne s’agit évidemment pas, en quelques lignes, d’expliquer ou encore moins de dicter ce qu’il convient de faire : en tant que juriste universitaire, que non-calédonien, notre perspective est elle aussi très partielle. Mais il convient urgemment de lancer cette réflexion et surtout d’agir, à tous les niveaux.

Trois axes principaux se dessinent à cet égard.

D’une part, un travail en direction de la France métropolitaine. Il est difficile, hélas, de surestimer l’ignorance dans laquelle la Nouvelle-Calédonie y est tenue, y compris chez les gens qui – du gouvernement et de la haute administration aux juridictions suprêmes que sont le Conseil d’État et la Cour de cassation – déterminent en large mesure son avenir (chez les universitaires, les parlementaires, les acteurs économiques et sociaux aussi). Or, pour ne prendre qu’un exemple qui nous soit proche, si des thèses universitaires devaient être écrites sur la Nouvelle-Calédonie dans une perspective non-indépendantiste, elles le seraient plus vraisemblablement à Paris qu’à Nouméa : mais comment le seraient-elles, si ni les étudiants ni leurs potentiels directeurs de thèse ne connaissent ou ne s’intéressent à ces problématiques ?

Deuxième axe : les autres outre-mer français. Nous sommes stupéfaits de l’absence de coordination, ou simplement d’échanges, entre eux. Certes, ils sont éloignés les uns des autres ; certes aussi ils peuvent être très différents. Mais les problématiques communes sont évidemment nombreuses : tous ceux qui, de Point-à-Pitre à Papeete, et de Fort-de-France à « Port-de-France »[1], sont attachés à la France devraient donc s’unir, sans oublier d’expliquer aux ultramarins qui se croient protégés des visées du Groupe de Bakou qu’eux aussi sont menacés à plus long terme, et que donc ils sont concernés maintenant. Les outre-mer français ont partie liée, et nous sommes convaincus que leur avenir s’écrit de manière commune (ce qui n’empêche en rien, bien au contraire, le respect de la diversité de chacun, ce qui est plus facile à expliquer et mettre en œuvre ensemble).

Enfin, l’environnement régional. Vu d’Australie, la France est souvent perçue comme la dernière des puissances coloniales, et les images de 2024 n’auront rien fait pour démentir cette impression. Bien sûr, il y a derrière cette présentation beaucoup de propagande (souvent inconsciente, d’ailleurs), mais il y a aussi une réalité : celle de la « Franconésie ». Il importe donc de travailler à la fois sur cette réalité, en comprenant que la Nouvelle-Calédonie pourrait être à la fois davantage française et davantage océanienne, pourvu qu’elle comprenne enfin comment articuler ces deux dimensions ; mais aussi sur sa perception, en présentant une alternative au « narratif » décolonialiste (qui est d’ailleurs aujourd’hui très daté et ne comprend pas que le monde de 2025 n’est plus celui de la conférence de Bandung en 1955).

Alors, certes, les gouvernements comptent aussi : il ne s’agit pas de dire qu’il convient de n’accorder aucune importance aux soubresauts de la vie politique, locale ou nationale. En revanche, il importe de se convaincre que celle-ci n’est pas l’essentiel. Des gouvernements calédoniens, des Premiers ministres, des ministres de l’Outre-mer, il y en a eu et il y en aura encore beaucoup. L’essentiel ne se joue pas là ; c’est à beaucoup plus long terme qu’il nous faut réfléchir et travailler, si nous voulons espérer que la Nouvelle-Calédonie reste française et puisse prospérer en tant que telle.


Eric Descheemaeker
Revue Conflits
03/01/2025

Source photo : Google Maps

[1] Port-de-France est l’ancien nom de Nouméa.

Le plus long tunnel immergé du monde est presque terminé : un projet de 7 milliards de dollars sans tunnelier

Le plus long tunnel immergé du monde est presque terminé : un projet de 7 milliards de dollars sans tunnelier

Le tunnel Fehmarnbelt va réduire vos trajets entre Copenhague et Hambourg à seulement 7 minutes ! Découvrez comment cette innovation pourrait transformer vos voyages et booster l’économie régionale d’ici 2029. Ne manquez pas cette révolution sous-marine !


Le tunnel Fehmarnbelt : une aventure sous-marine époustouflante
Le plus long tunnel immergé du monde est presque terminé : un projet de 7 milliards de dollars sans tunnelier | Armees.com

Le tunnel Fehmarnbelt, en plein chantier entre l’Allemagne et le Danemark, promet de chambouler les trajets et le commerce en Europe. Ce futur plus long tunnel immergé au monde est une belle avancée pour connecter l’Europe tout en misant sur l’innovation et le respect de la planète. Avec un budget qui avoisine les 7 milliards de dollars, ce projet impressionne par son ampleur et sa capacité à redessiner les échanges entre pays.

Un défi technique hors du commun

Ce qui frappe avec le tunnel Fehmarnbelt, c’est sa méthode de construction inédite. Oubliez les traditionnels tunnels creusés à la machine : ici, on utilise des segments préfabriqués. Pas moins de 89 segments énormes seront assemblés, chacun pesant 73 500 tonnes et mesurant 217 mètres de long. Ces morceaux sont fabriqués sur terre avant d’être plongés sous l’eau avec une précision chirurgicale. Ils sont équipés de cloisons étanches pour éviter toute infiltration, assurant ainsi la sécurité du passage.

Cette technique innovante accélère non seulement la construction mais réduit aussi au minimum l’impact sur l’environnement (une vraie prouesse !). Des mesures strictes sont prises pour protéger le fragile écosystème de la mer Baltique.

Début de la construction d'un tunnel sous la mer Baltique pour relier l'Allemagne au Danemark

Quand écologie rime avec technologie

L’environnement est vraiment pris au sérieux dans le projet Fehmarnbelt. Les équipes mettent tout en œuvre pour réduire le bruit pendant les travaux afin de ménager la vie marine locale. Les sections du tunnel sont positionnées avec soin pour éviter toute perturbation superflue. En plus, des solutions durables comme un éclairage et une ventilation économes en énergie font partie intégrante du design final.

Ce souci constant pour l’environnement montre non seulement une responsabilité écologique mais aussi un désir d’intégrer des solutions vertes dans nos infrastructures modernes.

Des chiffres qui donnent le vertige

Le tunnel Fehmarnbelt s’étendra sur 18 kilomètres sous la mer Baltique, détrônant ainsi le tunnel Øresund comme plus long tunnel immergé mondialement parlant. Il proposera une autoroute à quatre voies et une voie ferrée à deux voies, offrant un passage fluide entre les deux pays.

Les travaux devraient se terminer d’ici 2029, avec un premier segment déjà descendu début 2024. Une fois opérationnel, il raccourcira drastiquement les trajets entre Copenhague et Hambourg.

Voyagez autrement : fini les longues attentes

Grâce au tunnel Fehmarnbelt, traverser la mer Baltique sera un jeu d’enfant : au lieu des 45 minutes actuelles en ferry, il ne faudra que 7 minutes en train ou 10 minutes en voiture ! Cette réduction spectaculaire incitera sûrement à préférer le train aux vols courts, donc un choix bien plus écologique.

En prime, ce projet facilitera grandement le transport de marchandises entre l’Allemagne et le Danemark, simplifiant ainsi les échanges commerciaux et boostant l’économie régionale.

L’union fait la force : un exemple à suivre

Au-delà des aspects techniques et économiques, ce tunnel est aussi un symbole fort de coopération transfrontalière entre l’Allemagne et le Danemark. Il reflète parfaitement les valeurs européennes d’innovation, de durabilité et de progrès communs.

En fin de compte, ce n’est pas juste une prouesse technique ; c’est surtout une étape vers un avenir où connectivité européenne rime avec infrastructures modernes et respectueuses de notre planète. Alors qu’on s’approche doucement mais sûrement de son achèvement prévu en 2029, cela nous pousse tous à réfléchir à combien il est important d’unir nos forces pour construire ensemble un avenir durable !

Le général Bonneau envisage « sérieusement » la « possibilité d’un conflit armé » en France

Le général Bonneau envisage « sérieusement » la « possibilité d’un conflit armé » en France

par Pierre-Marie Giraud – L’Essor – publié le 28 janvier 2025

https://lessor.org/societe/le-general-bonneau-envisage-serieusement-la-possibilite-dun-conflit-arme-en-france/


Dans une lettre adressée à ses grands responsables territoriaux, le général d’armée Hubert Bonneau les alerte sur la possibilité d’un « conflit armé » et d’une « agression du sanctuaire national », lié à la crise ukrainienne. L’Essor a lu pour vous cette lettre qui vient d’être révélée par Le Monde.

Ce courrier de trois pages du directeur général de la Gendarmerie nationale Hubert Bonneau, daté du 19 janvier 2025 et cité par un article du journal Le Monde de ce mardi 28 janvier, s’adresse aux « commandeurs » de l’Arme. C’est à dire aux grands chefs territoriaux (commandants de région et de groupement) et aux directeurs d’administration centrale. Évoquant un environnement stratégique qui se « durcit », le patron des 130.000 gendarmes d’active et de réserve assure que la France connait en effet un « point de bascule ».

« Préserver la cohésion nationale »

Il convient donc, insiste le général Bonneau, de « préserver le centre de gravité du pays: la cohésion nationale». Cette lettre est marquée du ton de la « militarité», une vertu prônée par la haute hiérarchie de la Gendarmerie, souvent formée à Saint-Cyr. Il évoque « l’hypothèse d’un engagement majeur», soulignant que « les évolutions politiques aux Etats-Unis avec leurs possibles conséquences sur l’Otan, vont sans doute pousser l’Europe à s’engager plus avant pour sa propre défense ».

Un courrier qu’aurait pu signer le chef d’état-major des armées. D’autant plus que le général Bonneau insiste sur le « lien » de la Gendarmerie avec les Armées et « sur l’enjeu structurant de la Défense opérationnelle du territoire ». En ajoutant: « En tant que force militaire, nous avons le devoir de nous y préparer pour tenir notre place ».

Le constat semble aussi partagé par certains parlementaires. Dans d’autres mesures, les sénateurs Philippe Bas (LR) et Victorin Lurel (socialistes) ont dressé, pour la Délégation sénatoriale aux outre-mer, le constat d’une « insécurité alarmante et multiforme dans la quasi-totalité des départements et régions d’outre-mer ». Et parmi la quarantaine de propositions ainsi formulées pour y remédier, ils appellent au durcissement de l’emploi des forces armées, dont les gendarmes, notamment contre l’orpaillage illégal en Guyane, en y activant le dispositif de Défense opérationnelle du territoire (DOT).

Le sans-faute de la libération du couple enlevé

La divulgation de ce courrier a provoqué un certain émoi dans les bureaux de la direction générale de l’Arme, adossée au fort d’Issy-les-Moulineaux dominant la capitale. Chacun se félicitait encore du sans-faute réalisé la semaine dernière par les gendarmes avec la résolution en douceur de l’enlèvement crapuleux d’un couple pour obtenir une rançon. La Gendarmerie avait alors montré sa réactivité et sa capacité de mobilisation comme elle en avait fait preuve après le cyclone Chido à Mayotte. Mais les gendarmes cultivent aussi la discrétion. L’un d’eux, un officier supérieur lâche: « Pour vivre heureux, vivons cachés ».

Durcir les unités pour faire face à toutes les adversités

Pour autant, un autre cadre fait remarquer que le contenu de la lettre du général Bonneau reprends des termes développés le 14 novembre 2024. Ce jour-là, le directeur de la Gendarmerie, devant ces mêmes « commandeurs », à l’Ecole militaire à Paris, avait développé sa feuille de route: militarité, impact des tensions internationales en France, aggravation des criminalités et des violences. Il avait alors aussi employé les mots « point de bascule ».

Le patron des gendarmes avait aussi plaidé pour que la Gendarmerie « avec ses moyens rustiques mais permanents » soit « la force armée de la défense territoriale ». Il faut, avait-il alors, continuer à durcir les unités pour faire face à toutes les adversités. Il avait ainsi demandé de préserver les périodes d’entraînement, pour les gendarmes mobiles comme départementaux, de renforcer la formation des gendarmes mobiles avec une instruction au combat et de maintenir des « liens forts » avec les Armées.

« La défense nationale, histoire et théorie », par le professeur Philippe Vial

« La défense nationale, histoire et théorie », par le professeur Philippe Vial

La notion de défense nationale, fondamentale pour notre institution, a une histoire riche et mouvementée. L’historien Philippe Vial l’a retracée lors d’une conférence devant les auditeurs de la 4e session nationale de l’IHEDN. Première partie (1870-1940).
 
La bataille de Valmy, le 20 septembre 1792, par Horace Vernet.

La bataille de Valmy, le 20 septembre 1792, par Horace Vernet.

 

La « défense nationale » est une notion qui semble parler d’elle-même… Et donc aller de soi ! C’est pourtant une fausse évidence. Si chaque pays possède aujourd’hui son ministère de la Défense, il est loin d’être toujours celui de la « Défense nationale ». On parle ainsi du Ministry of Defence (MOD) au Royaume-Uni et du Department of Defense (DOD) aux États-Unis. Depuis la création de ces ministères à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, le qualificatif de « nationale » n’a jamais été ajouté au nom de « défense », à l’opposé du cas français. Et ce, alors même que le ministère est aujourd’hui celui des Armées, une appellation ressuscitée en mai 2017, mais qui avait été seulement en usage à l’époque du général de Gaulle pour l’essentiel. Il y a ainsi bien une spécificité française, qui est aussi une complexité.

Pour entrer dans notre réflexion sur leur genèse, je vous propose de repartir de ce que déclarait, le 18 octobre 2019, le Premier ministre d’alors devant vos prédécesseurs, dans ce même amphithéâtre Foch. Cette singularité de la notion de la défense nationale, Édouard Philippe l’a en effet évoquée à sa manière, en ouvrant son propos par une citation de l’ouvrage phare de Maurice Genevoix, Ceux de 1914. Une citation qu’il a ensuite longuement commentée, passant de la Grande Guerre aux armées de la Première République, de Verdun à Valmy. C’est en creux une définition de la défense nationale qu’il donne, conçue comme le geste fondateur et fondamental du citoyen qui défend sa patrie.

Édouard Philippe débute donc en reprenant à son compte l’évocation que Genevoix fait des poilus victorieux :

« Ils avaient tous des visages terreux, aux joues creuses envahies de barbe […] ; des reprises grossières marquaient leurs vêtements aux genoux et aux coudes ; de leurs manches râpées sortaient leurs mains durcies et sales […]. Pourtant, c’étaient eux qui venaient de se battre avec une énergie plus qu’humaine […] ; c’étaient eux les vainqueurs ! »

À LA BATAILLE DE VALMY (1792), « LA MÈRE DE TOUTES LES ARMÉES DE LA RÉPUBLIQUE »

Et le Premier ministre d’enchaîner :

« Jamais auparavant dans notre histoire, l’armée française […] ne s’est autant confondue avec la nation. Cette armée de 14, c’est celle du berger, du boucher, du cordonnier, de l’employé, du marin, de l’étudiant et du père de famille. Et cette armée n’avait au fond, rien à envier à celle de Valmy. « À ces grandes légions fraternelles – pour reprendre les mots de Jules Michelet – qui sortirent de terre […] ; ces héros de la patience, soldats du Rhin, de Sambre-et-Meuse, qui ne connurent que le devoir ». Une armée de Valmy qui va demeurer durant de longues années, « la mère de toutes les armées de la République ». »

Valmy marque ainsi la bascule symbolique de l’armée professionnelle à l’armée citoyenne. Présent ce 20 septembre 1792, aux côtés du duc de Saxe-Weimar, l’écrivain allemand Johann Wolfgang von Goethe a sur le champ le sentiment de la nouveauté radicale de la Révolution française. Une vingtaine d’années plus tard, évoquant ce souvenir dans sa Campagne de France, il n’hésitera pas à déclarer : « D’aujourd’hui et de ce lieu date une ère nouvelle dans l’histoire du monde. »

« Dès son origine », poursuivait Édouard Philippe, « notre République s’est conçue comme une « nation en armes » où, toujours pour citer Michelet, « tous jurèrent de défendre tous ». Une République qui dès sa naissance, a dû se battre pour son idéal de liberté et d’égalité. Et la figure mythique du citoyen qui défend sa patrie se trouve au fondement de notre histoire ». Les débuts de la République constituent donc un moment décisif dans la cristallisation de la notion de défense nationale, au sens littéral du terme.

LA BATAILLE DE BOUVINES (1214), PRÉMISSE DE LA DÉFENSE NATIONALE

C’est l’aboutissement d’un processus que l’on peut faire remonter au fameux « dimanche de Bouvines », le 27 juillet 1214, dont Georges Duby a fait le récit dans un ouvrage classique publié au début des années 1970. Ce jour-là, les forces royales de Philippe II Auguste soutenues par Frédéric II de Hohenstaufen affrontent victorieusement une coalition constituée de princes et seigneurs français, menée par Jean sans Terre, duc d’Aquitaine, de Normandie et roi d’Angleterre, et soutenue par Otton IV, souverain du Saint-Empire romain germanique. Le succès français est dû en particulier à la coopération de la chevalerie et des milices communales, ce qui permettra aux historiens du XIXsiècle de voir dans cette bataille l’émergence de la nation et du sentiment national.

Avant Valmy, le système de la milice instauré en 1688 par Louvois, principal ministre de Louis XIV, constitue une première forme de service militaire jusqu’à la fin de l’Ancien régime, en complément du système de l’Inscription maritime pour les gens de mer, institué à partir de 1668 par Colbert, le prédécesseur de Louvois. Cette double organisation permet de compléter le recrutement habituel des forces royales et leur donne une dimension nationale nouvelle. Elle annonce le tournant de la Révolution qui, au-delà de l’épisode symbolique de Valmy, se manifeste à travers la levée en masse de l’an II (septembre 1793 – septembre 1794), puis la loi Jourdan de 1798. Instituant la « conscription universelle et obligatoire » de tous les Français âgés de 20 à 25 ans, elle pose les bases d’une organisation qui va perdurer deux siècles. Elle instaure ainsi, au sens propre, une défense nationale dont elle résume le principe par la célèbre formule : « Tout Français est soldat et se doit à la défense de sa patrie ».

La guerre de 1870 marque une seconde étape importante dans la cristallisation de la notion de défense nationale. Le 2 septembre, à l’issue d’une série de défaites où l’héroïsme des troupes n’a pu compenser la trop fréquente médiocrité du haut commandement, Napoléon III capitule à Sedan et est fait prisonnier. L’annonce de ce désastre, le 4 septembre, entraîne la chute du régime impérial et la proclamation de la IIIRépublique. Un gouvernement de salut est constitué, officiellement dit de « la défense nationale », car il s’agit au sens propre de défendre la nation, comme les combats très durs des mois suivants vont le prouver.

1870 : LA NOTION DE « DÉFENSE NATIONALE » APPARAÎT DANS LE VOCABULAIRE OFFICIEL

Pour la première fois, la notion de « défense nationale » fait son apparition officielle dans le vocabulaire politico-administratif. Pour autant, il n’y a pas encore de ministre de la Défense, seulement les habituels ministres militaires, ministre de la Guerre d’un côté, de la Marine et des Colonies de l’autre. Le ministre de l’Intérieur, Léon Gambetta, va cependant jouer un rôle spécifique, qui en fera à bien des égards un ministre de la Défense de facto.

Proclamation de la République par Gambetta depuis le balcon de l’Hôtel de Ville de Paris, le 4 septembre 1870.

Le bilan de ce « gouvernement de la défense nationale » est paradoxal : un volontarisme et un héroïsme indéniables, mais un échec patent sur le plan militaire. En dépit des sacrifices consentis, la France doit se résigner à traiter et à accepter les conditions humiliantes du traité de Francfort (perte de l’Alsace et d’une partie de la Lorraine, indemnité de 5 milliards de francs or). La nouvelle République va néanmoins rester structurellement marquée par cette volonté originelle de sursaut politique et militaire, donnant naissance à une véritable mystique de la « défense nationale ».

En témoigne, dans les années qui suivent, l’érection de nombreux monuments dédiés, un peu partout en France, en premier lieu à Paris. Installé dans le XIVarrondissement, le Lion de Belfort symbolise la résistance victorieuse de la ville assiégée (3 novembre 1870 – 18 février 1871), sous le commandement du colonel Denfert-Rochereau qui a donné son nom à la place. Inaugurée en 1880, cette statue de Bartholdi est une copie au tiers de l’œuvre monumentale érigée dans la ville franc-comtoise. Elle s’en distingue également par l’inscription figurant sur son socle : « À la Défense nationale ».

Bartholdi est également à l’origine du Monument des aéronautes, inauguré en 1906. Installé porte des Ternes, à Paris, ce groupe statuaire est un hommage aux héros des liaisons aériennes qui permirent à la capitale, assiégée par l’armée prussienne, de communiquer avec le reste de la France. Il sera malheureusement fondu en 1941 sur décision du régime de Vichy.

À L’ORIGINE DU QUARTIER D’AFFAIRES DE LA DÉFENSE

On peut en revanche toujours admirer à Puteaux, à l’ouest de la capitale, le groupe statuaire « La défense de Paris », même si celui-ci est aujourd’hui quelque peu perdu sur l’esplanade de la Défense. Œuvre de Louis-Ernest Barrias, il fut inauguré en 1883 sur ce qui était à l’époque le « carrefour de Courbevoie ». C’est là en effet que passèrent les troupes en route pour Buzenval, lors de ce qui fut la dernière et infructueuse tentative de briser le siège de Paris (19 janvier 1871). De ce fait, le carrefour fut renommé « rond-point de la Défense » : c’est l’origine du nom de l’actuel quartier d’affaires.

Enfin, juste derrière  l’École militaire, place de Fontenoy, se trouve le méconnu « Monument de la Défense nationale », du sculpteur Jules Hallais, érigé par souscription nationale en 1889. Ce modeste obélisque de granit, dont la colonne tronquée peut figurer un glaive brisé, est d’une simplicité qui contraste singulièrement avec sa raison d’être. Comme l’indique l’inscription figurant sur l’une de ses faces, il honore en effet « la mémoire des officiers, sous-officiers et soldats français des armées de terre et de mer tombés au champ d’honneur pour la défense de la patrie », soit environ 140 000 morts en associant ceux tués au combat et par maladie. Le contraste est d’autant plus saisissant si l’on songe que ce monument fut érigé au même moment que la Tour Eiffel de l’autre côté de l’École militaire et du Champ de Mars. Ces monuments parisiens ne doivent pas faire oublier que bien d’autres furent érigés en province dédiés à la défense nationale, en particulier dans les villes de garnison. On pense ainsi à ceux qui existent toujours à Saint-Maixent ou Soissons.

Comme pour signer l’échec de ce gouvernement dont elle était la raison d’être, la notion de défense nationale est absente des lois constitutionnelles de la IIIRépublique, promulguées en février 1875. De même, on ne voit pas davantage apparaître de ministre en charge de ce domaine dans les gouvernements qui se succèdent. Les questions militaires demeurent partagées entre un ministère de nature d’abord fonctionnelle, celui de la Guerre, qui s’occupe de la guerre sur terre, et un ministère inscrit dans une logique de milieu, le ministère de la Marine et des Colonies, en charge des mondes maritime et ultramarin dans la diversité de leurs déclinaisons. Ni les troupes de marine, ni la flotte de guerre ne sont donc la seule raison d’être de ce ministère, en charge également des autres marines (pêche, commerce…). Néanmoins, à la fin du XIXsiècle, la nécessité de prendre en compte la dimension interarmées se fait jour. D’autant que la situation institutionnelle s’est encore compliquée depuis 1884, date à partir de laquelle les Colonies forment un ministère distinct, au détriment de l’efficacité attendue.

« L’ESPRIT PARTICULARISTE DES SERVICES », GRAND ENNEMI DE LA DÉFENSE

Écoutons ce qu’en dit Édouard Lockroy, ministre de la Marine à deux reprises (1895-1896 et 1898-1899), dans La Défense navale, ouvrage publié l’année suivant son dernier séjour rue Royale :

« Un des grands ennemis de la défense, c’est encore l’esprit particulariste des services, l’ignorance où ils vivent les uns des autres, l’hostilité sourde qui les anime les uns contre les autres. Avant l’intérêt général passe souvent l’intérêt du département, de la direction, parfois du bureau. Les Colonies ont pour la Marine une antipathie qu’elles ne cachent pas. La Marine ignore complètement la Guerre et la Guerre ne sait pas, ou ne veut pas savoir ce que c’est que la Marine. Volontiers, elle la considère comme une simple entreprise de transport. Chacun se renferme avec obstination dans sa spécialité. Nul ne tente d’entrer en relation avec le voisin. Les rivalités s’accusent de partout, âpres et violentes, alors que tout le monde devrait collaborer à la même œuvre. »

Édouard Lockroy, ministre de la Marine à la fin du XIXe siècle.

Un constat qui contribue à expliquer pourquoi, durant les années 1890, émerge, cette fois de manière durable, la notion de défense nationale, en premier lieu dans sa dimension interarmées. Saint-cyrien et officier du corps d’état-major, ancien collaborateur de Gambetta au moment de la Défense nationale, puis chef de cabinet du général Boulanger ministre de la Guerre, le général de division Henri Jung est le premier, en 1890, à envisager un état-major unifié dans son ouvrage Stratégie, tactique et politique :

« Scientifiquement, il n’y a pas deux territoires, comme il n’y a pas deux défenses. Le territoire national est partout où flotte le drapeau tricolore. Par conséquent, au point de vue scientifique, il ne devrait y avoir qu’un état-major général ».

Et de détailler sa composition : « Il comprendrait quatre sections : la première, pour les opérations des armées de terre ; la deuxième, pour la défense du territoire, le gouvernement des places, etc. ; la troisième, pour les opérations des flottes ; la quatrième, pour les colonies et les protectorats. »

EN 1890, « LA NÉCESSITÉ D’UN MINISTRE CIVIL DE LA DÉFENSE NATIONALE »

On le voit, les propositions du général restent très sommaires. Elles ne sont pas détaillées davantage dans La République et l’Armée, paru deux ans plus tard. Mais ce nouvel ouvrage porte le problème au niveau politique, proposant pour la première fois l’institution d’un ministre militaire unique :

« J’ai toujours cru avec Gambetta », écrit Jung « et je crois encore à la possibilité et à la nécessité d’un ministre civil de la Défense nationale, ayant sous sa haute direction deux spécialistes, l’un à la Guerre, l’autre à la Marine, avec un seul état-major de terre et de mer […]. »

Polytechnicien et artilleur, le capitaine Gaston Moch pose le képi en 1894, l’année où il publie La Défense nationale et la défense des côtes. Il inscrit sa réflexion dans une dynamique différente, d’abord militaire et spécialisée avant d’être politique et générale. La défense nationale n’est pas une, constate le capitaine, puisque constituée de l’armée et de la flotte. Or, les deux « diffèrent l’une de l’autre par leur nature et leur mode d’action, mais pas plus que la cavalerie, par exemple, ne diffère du corps des aérostiers ». Ce déni de la spécificité du milieu maritime permet à l’auteur de justifier l’instauration d’« un ministère unique, le ministère de la Défense nationale », dont les structures juxtaposeraient celles des départements de la Guerre et de la Marine.

C’est la première fois que sont posés les principes de ce que pourrait être l’organisation du nouveau ministère puisque Jung n’était pas entré dans ce détail. À l’inverse, Moch se contente de reprendre sa vision de ce que serait l’état-major général unifié. Est ainsi proposé, là encore pour la première fois, un schéma d’organisation global, dont l’auteur souligne qu’il serait source d’une meilleure efficacité, en particulier budgétaire.

Au tournant du siècle, trois crises font franchir un cap important au débat. En premier lieu, celle de Fachoda [incident diplomatique au Soudan entre la France et le Royaume-Uni, NDLR] qui, en 1898, révèle de manière humiliante les conséquences de l’absence d’une politique globale de défense. Elle conduit, deuxièmement, à trancher le vieux débat sur les troupes de Marine, qui traînait depuis la création du ministère des Colonies : la loi du 7 juillet 1900 entérine leur rattachement au département de la Guerre. Enfin, le dénouement de l’affaire Dreyfus clarifie les termes des rapports entre la toge et les armes dans la France républicaine. Les autorités politiques vont avoir à cœur de traduire dans les faits leur prééminence réaffirmée.

1906 : LE CONSEIL SUPÉRIEUR DE LA DÉFENSE NATIONALE, ORGANISME HYBRIDE

Il n’est donc pas étonnant de voir le thème d’une institutionnalisation de la défense nationale prendre une nouvelle importance dans le débat public, conduisant à l’institution de la première grande instance politico-militaire, le Conseil supérieur de la défense nationale (CSDN), en avril 1906. Cette nouvelle instance est à l’origine de l’actuel Conseil de défense et de sécurité nationale. Après une interruption de 35 ans, la notion de « défense nationale » fait son retour dans le vocabulaire politico-administratif. Et, cette fois, va s’y installer durablement. La création de la nouvelle instance est le fait du ministre de la Guerre, Eugène Étienne, qui fut lui aussi proche de Gambetta, mais doit également beaucoup à Adolphe Messimy. Ancien officier dreyfusard devenu député radical-socialiste, il a en particulier alerté sur la création en 1902, par le gouvernement britannique, du Committee of Imperial Defence, dont le CSDN va s’inspirer.

Le décret de création de la nouvelle instance est publié le 4 avril, au moment où se dénoue la première crise marocaine [incident diplomatique entre la France et l’Allemagne, NDLR]. Comment ne pas y voir un lien de cause à effet ? Après Fachoda, cette nouvelle grande crise internationale a de nouveau souligné les carences de l’organisation gouvernementale en matière de direction stratégique.

Présidé par le chef de l’État quand il le souhaite, par le président du Conseil le reste du temps, le nouveau Conseil réunit pour la première fois l’ensemble des ministres intéressés par les questions de défense (Guerre, Marine, Colonies), y compris ceux sans compétences militaires (Affaires étrangères, Finances). Les chefs d’état-major généraux de la Guerre et de la Marine, ainsi que le général président du Comité consultatif de défense des Colonies leur sont associés, mais avec voix consultative seulement. Cette précaution est doublée d’une autre, puisque le Conseil n’est pas une instance décisionnelle. Il s’apparente donc aux Conseils supérieurs d’armée, créés à la fin du XIXe siècle, mais s’en distingue par sa dimension interarmées et interministérielle, combinée à la double prédominance que le nombre et le statut confèrent aux politiques. Il s’agit d’un organisme hybride, d’un genre nouveau où les Affaires étrangères et les départements ministériels militaires ont un rôle spécifique.

Conseil Supérieur de la Défense Nationale

Pourtant, la nouvelle instance peine à trouver sa place et se réunit peu. Les réformes apportées à la veille de 1914 par Messimy, devenu ministre de la Guerre, améliorent la situation, mais sans effet décisif. L’absence d’un secrétariat permanent est indéniablement un facteur de faiblesse. De fait, à partir du début du conflit, le CSDN cesse d’être réuni et ne le sera plus jusqu’au retour de la paix… Et, malgré l’avancée indéniable qu’a représentée son institution, il n’y a pas eu de création corollaire d’un ministère et/ou d’un état-major de la défense nationale, bien que ces perspectives soient débattues à la veille du conflit.

PREMIÈRE GUERRE MONDIALE : PAS DE COMMANDEMENT INTERARMÉES UNIFIÉ

Il n’y aura ainsi pas de commandement interarmées unifié pendant toute la guerre, pourtant première guerre « totale » : elle est à nouveau marquée par une bicéphalie entre l’Armée (de terre) et la Marine. Il y aura seulement, sur le plan politique une exception de facto, avec le gouvernement Georges Clemenceau formé à la mi-novembre 1917. Reprenant le choix inédit que Paul Painlevé, son prédécesseur, avait brièvement mis en œuvre à partir de la mi-septembre, le Tigre choisit de prendre le portefeuille de la Guerre quand il est nommé président du Conseil (des ministres). Il est ainsi un quasi-ministre de la Défense et son chef de cabinet militaire à l’hôtel de Brienne, le général de division Henri Mordacq, assure le quotidien ministériel, occupant dans les faits des fonctions de vice-ministre.

À l’issue des hostilités, le besoin de tirer les leçons de ce conflit d’une ampleur inédite conduit à la réactivation rapide du CSDN, à qui est confiée la tâche de préparer une grande loi-cadre sur l’organisation de la nation en temps de guerre. Dans ce contexte, le CSDN est doté d’un secrétariat général permanent, dont le premier titulaire est le général de division Bernard Serrigny, un proche du maréchal Pétain. Ce SG-CSDN deviendra à la fin des années 1920 le SGDN puis, après bien des évolutions, prendra le nom de SGDSN en 2008.

Un nouveau cap est franchi au milieu de l’entre-deux-guerres avec l’institution en février 1932, pour la première fois, d’un « ministre de la Défense nationale », dans le dernier gouvernement Tardieu. Inspecteur général des finances devenu parlementaire, inscrit chez les républicains de gauche, François Piétri est le premier à porter ce titre. Après une quarantaine d’années de débats, la rupture est historique. D’autant qu’elle s’accompagne de la suppression des postes de ministre propres à chaque armée, une première depuis leur instauration pérenne, en 1589 pour la Guerre et en 1669 pour la Marine… Cette rupture a été rendue possible par la réduction graduelle des attributions de la Rue Royale, entérinée en 1927. De ce fait, elle est devenue officiellement, début 1931, le siège du « ministère de la marine militaire ». Rien ne s’opposait plus à son regroupement avec le ministère de la Guerre puisqu’ils relevaient désormais de la même logique fonctionnelle.

À l’œuvre depuis la fin du XIXsiècle, l’exigence de rationalisation administrative, gage d’une meilleure efficacité, l’emporte donc. D’autant que l’institution d’un ministère de l’Air, en 1928, qui annonce la création de l’armée correspondante en 1934, a encore un peu plus compliqué l’organisation du domaine ministériel militaire. Face à cette dynamique centrifuge, son unification s’imposait.

POUR LA 1ère FOIS EN 1932, UN MINISTÈRE COIFFE LES TROIS ARMÉES… PENDANT 3 MOIS ET DEMI

Elle s’inscrit dans le cadre d’une modernisation des structures étatiques et du renforcement du pouvoir exécutif dont André Tardieu, homme de droite, mais ancien proche collaborateur de Clemenceau à la fin de la guerre, a fait son cheval de bataille. Pour autant, cette réforme historique fait long feu. L’instabilité ministérielle emporte le cabinet Tardieu dès le mois de juin 1932, ne laissant pas le temps à la réforme de s’installer, en particulier d’être déclinée dans le cadre de nouvelles structures ministérielles. Une exigence d’autant plus forte que l’on ne balaie pas facilement plus sieurs siècles d’histoire politico-administratives. À l’issue du premier semestre 1932, c’est le retour au statu quo ante.

Néanmoins, la brèche est faite et le besoin – a minima – d’une coordination des ministères militaires est désormais reconnu. Début 1934, une nouvelle combinaison institutionnelle apparaît, qui voit cette mission de coordination officiellement confiée au plus ancien et au plus important des trois ministres d’armée. Jean Fabry, puis Joseph Paul-Boncour, sont ainsi, entre la fin janvier et la fin février 1934, « ministre de la Défense nationale et de la Guerre ». La formule est reprise par le gouvernement de Front populaire, début juin 1936, au profit d’Édouard Daladier.

Dans le même temps, un « Comité permanent de la Défense nationale » (CPDN) est créé, sur les bases du Haut comité militaire (HCM) institué par le gouvernement Tardieu en 1932. Présidé par le ministre de la Défense et composé, pour chaque armée, du vice-président militaire de son conseil supérieur et de son chef d’état-major général, le HCM avait été conçu pour en faire un comité exécutif du nouveau ministère de la Défense. Il venait ainsi pallier les insuffisances du CSDN, dont la composition s’était alourdie jusqu’à l’inefficacité.

Avec la réforme de juin 1936, les ministres dont la participation serait éventuellement utile sont désormais admis au sein du HCM devenu CPDN, tout comme le ministre et le chef d’état-major général des Colonies à partir de mai 1938. Cet élargissement se double d’un renforcement des capacités d’action du comité, qui peut dorénavant s’appuyer sur le SGDN. Au fil des années, cette instance acquiert une véritable capacité décisionnelle, que cristallise la grande loi du 11 juillet 1938 sur « l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre », préparée depuis les lendemains de la guerre.

1936 : CRÉATION DU COLLÈGE DES HAUTES ÉTUDES DE DÉFENSE NATIONALE, FUTUR IHEDN

On le voit, les années 1930 sont marquées par une institutionnalisation inédite de la notion de « défense nationale », qui s’accélère nettement dans la seconde moitié de la décennie, au fil de la montée des périls. L’humiliation de la crise rhénane début 1936 [NDLR : le 7 mars, sur ordre du Führer Adolf Hitler, des troupes allemandes investissent la zone démilitarisée de Rhénanie], le choc qu’elle représente, constituent un facteur clé. Quelques semaines plus tard, le gouvernement de Front populaire joue un rôle majeur dans cette prise en compte inédite de la notion de défense nationale. En témoigne la création durant l’été 1936 du Collège des hautes études de défense nationale (CHEDN), dont l’IHEDN est l’héritier direct.

Confiée au vice-amiral Raoul Castex, le grand penseur stratégique français de l’entre-deux-guerres, la création de cet établissement d’un type entièrement nouveau trouve sa plus ancienne origine connue – en l’état de nos connaissances – dans la note du chef de bataillon Charles de Gaulle du 20 avril 1931. Rédigée à l’initiative de son auteur, elle est adressée depuis Beyrouth, où il est alors affecté, au maréchal Pétain, dont il a été « la plume » au milieu de la décennie précédente, et qui l’a ensuite transmise au SGDN, le général de division Louis Colson.

De Gaulle y propose la « création d’un enseignement relatif à la conduite de la guerre », et y prône « un ordre nouveau d’enseignement », permettant « de synthétiser les données constantes du problème de la guerre pour provoquer et orienter sur le sujet les réflexions de chacun » :

« On jettera de cette façon les fondements d’une doctrine de défense nationale parmi ceux qui, par leurs fonctions ou par leurs destinations hors de l’armée, ou dans l’armée, sont susceptibles de la répandre ou d’avoir à l’appliquer. »

Tout autant que sa finalité, c’est le public visé qui fait de la proposition de De Gaulle une offre inédite puisqu’il est envisagé d’accueillir dans cette formation des fonctionnaires civils.

Le projet de CHEDN reprend cette double exigence. Dans la perspective d’une nouvelle guerre totale, il s’agit de doter les futurs cadres dirigeants du pays d’une formation commune destinée à leur donner les moyens d’agir ensemble de manière efficace. Preuve de l’urgence, le CHEDN ouvre ses portes dès l’automne 1936. De manière révélatrice, le deuxième conférencier à y être invité est le colonel de Gaulle, affecté depuis cinq ans au SGDN, qui vient présenter « le projet de loi d’organisation de la nation pour le temps de guerre ».

AMIRAL RAOUL CASTEX : « L’ENSEMBLE SEUL M’INTÉRESSE »

Un an plus tard, ouvrant la 2session du CHEDN, le 3 novembre 1937, l’amiral Castex résumera l’ambition ultime de l’établissement qu’il a fondé en des termes saisissants, qui n’ont rien perdu de leur pertinence : faillite de la défense nationale.

« Personnellement, j’ai cessé en entrant ici de me considérer exclusivement comme marin. J’ai dépouillé ma carapace ancienne. J’ai perdu mon sexe, si j’ose dire. La marine ne me paraît ni plus, ni moins importante que les autres branches. L’ensemble seul m’intéresse. ».

« L’ensemble seul m’intéresse », voilà qui pourrait être une devise pour la session nationale de l’IHEDN !

Édouard Daladier a tenu un rôle majeur dans les réformes qui ont accompagné les débuts gouvernementaux du Front populaire et donné une nouvelle place à la notion de défense nationale. Devenu président du Conseil à la mi-janvier 1938, il choisit de conserver le portefeuille qui était le sien. Pour la première fois depuis Clemenceau, le chef du gouvernement est ainsi également le ministre de la Guerre, mais aussi désormais de la Défense nationale… Dans le même temps, Daladier fait du général de division Maurice Gamelin, chef d’état-major général de l’Armée [de terre], le premier « chef d’état-major de la Défense nationale », en miroir du ministre dont il dépend.

Le 11 juillet 1938, est enfin votée la loi « sur l’organisation générale de la nation pour le temps de guerre ». Son adoption marque une avancée considérable. Pour la première fois, l’organisation de la défense nationale est pensée globalement en amont du déclenchement d’une guerre. Preuve de cette réussite, des pans entiers de cette loi figurent encore aujourd’hui dans le Code de la défense.

C’est un nouveau cap historique qui est franchi. Mais la cohérence apparente de la nouvelle organisation ne doit pas abuser. La notion de « défense nationale » a beau désormais avoir droit de cité institutionnel, elle ne correspond pas encore à des réalités véritablement efficaces en termes organisationnels. Les réformes intervenues sont en particulier trop récentes pour avoir eu le temps de s’installer et de produire véritablement leurs effets. La nouvelle guerre va être le révélateur impitoyable de cette réalité, que le désastre de 1940 va sanctionner. Il marque la faillite de la défense nationale.

Fin de la première partie, rendez-vous prochainement pour la deuxième et dernière.

Philippe Vial est maître de conférences en histoire contemporaine de l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, spécialiste du domaine politico-militaire. Détaché au ministère des Armées, il est en poste à la Direction de l’enseignement militaire supérieur, où il occupe les fonctions de conseiller académique du directeur, conseiller académique et professeur d’histoire du Centre des hautes études militaires et responsable du cours d’histoire de l’École de guerre.


POUR ALLER PLUS LOIN

Philippe Vial, « La défense nationale avant 1914, une utopie institutionnelle ? », Revue d’histoire maritime, n° 20, 2015/1, « La Marine et la Première Guerre mondiale, une histoire à redécouvrir », p. 269-293.

Une version raccourcie de cette étude a été publiée sous le même titre dans la Revue Défense Nationale, n° 778, 2015/3, « Balard 2015 : la Défense ensemble », p. 72-79. 

Guillaume Denglos et Philippe Vial, « Le SGDSN, plus d’un siècle d’histoire » : synthèse initialement réalisée à l’occasion du colloque « Le SGDSN, 110 ans au service de la défense et la sécurité de la France », 22 décembre 2016, Maison de la Chimie ; Paris.

Philippe Vial, « 1932-1961. Unifier la défense », Inflexions, n° 21, 2012/3, « La réforme perpétuelle », p. 11-22.

Philippe Vial, « Comment l’Hexagone a pris forme », Armées d’aujourd’hui, n° 397, 2015, « Balard vous ouvre ses portes », p. 46-48.

Philippe Vial, « Le regroupement des armées, ce vieux cheval de bataille », entretien avec Nathalie Guibert, Le Monde, 13 octobre 2015.

Pour approfondir

Philippe Vial et Guillaume Denglos, Histoire de l’IHEDN. Penser la Défense, Paris, Tallandier, 2021, 208 p.

Guillaume Denglos et Philippe Vial, Une Histoire du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (XIXe-XXIe siècles), Paris, Nouveau Monde éditions, 2023, 450 p.

 

Le Kosovo : un territoire aux crises non résolues

Le Kosovo : un territoire aux crises non résolues

par Natalia Tatarchuk – Revue Conflits – publié le 29 janvier 2025

https://www.revueconflits.com/le-kosovo-un-territoire-aux-crises-non-resolues/


Petit territoire disputé par l’Albanie et la Serbie, le Kosovo a été l’objet d’une guerre intense dans les années 1990. Le problème n’est pas résolu pour autant. Enjeu d’une mythologie politique, le Kosovo sert aussi d’exemple pour les drames de la guerre d’Ukraine.

Toute l’histoire du Kosovo, faite de grandes batailles, de luttes souterraines, de provocations, représente le résultat d’un processus complexe, marqué par la formation des États nationaux serbe et albanais et la formation de leurs nationalismes respectifs.

L’émergence de la question du Kosovo et son évolution dans la première moitié du XXe siècle.

Au fil du temps, le sens de la question du Kosovo a changé. Elle a émergé au lendemain de la guerre russo-turque de 1877-1878. Jusqu’en 1913 (fin de la Deuxième Guerre balkanique), les Serbes ont poursuivi le but de rattacher à leur pays le Kosovo, ancien centre de la Serbie aux XIVe-XVe siècles. L’Empire ottoman n’était plus en mesure de conserver le Kosovo. Mais les intentions expansionnistes serbes se sont tout de suite heurtées au nationalisme albanais, sur un terrain majoritairement peuplé d’Albanais. Cette collision est la clef de toute l’évolution de la question. La première phase de cette opposition prit fin en 1913, où le Kosovo est en effet rattaché à la Serbie, avec le soutien de la Russie, seule des grandes puissances à avoir pris le parti des Serbes sur ce point. L’Albanie venait à peine d’accéder à l’indépendance, le 28 novembre 1912.

Kosovo

Entre la Serbie et l’Albanie

De ce moment et jusqu’en 1941, pour la Serbie et ensuite pour la première Yougoslavie (1918–1941), la question du Kosovo résida dans la nécessité de s’approprier cette région et pour ce faire, de régler la question de l’intégration des Kosovars (à savoir les Albanais du Kosmet) dans l’État slave et de modifier la structure de la population au profit des Slaves, surtout des Serbes. Proclamé le 1er décembre 1918, le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes réunit, outre le Kosovo au sein de la Serbie, la Métochie comme partie intégrante du Monténégro. Dès lors, la question du Kosovo est en réalité devenue celle du Kosmet (Kosovo-Métochie). Parallèlement, à partir de 1913, le principal objectif du mouvement nationaliste albanais devint le rattachement du Kosovo à l’Albanie. On vit alors apparaître sur le terrain le mouvement des kačaks, partisans du rattachement à Tirana, mouvement étouffé par Belgrade vers le milieu des années 1920.

D’autre part, des pétitions contre la violation des droits des Kosovars furent adressées à la Société des Nations. C’est aussi pendant cette seconde phase de l’évolution de la question du Kosovo que commença son instrumentalisation par des acteurs extérieurs, notamment l’Italie, désireuse d’accroître son empire.

En 1941-1944, durant la Seconde Guerre mondiale et jusqu’à la libération du Kosmet, les dirigeants de deux Partis communistes yougoslave et albanais, se souciaient avant tout d’obtenir l’engagement des Kosovars dans la lutte contre les occupants italiens et allemands. Mais le mouvement nationaliste albanais envisageait déjà l’intégration du Kosmet dans l’Albanie ethnique, en vue de la formation ultérieure de la Grande Albanie.

La question du Kosovo dans la Yougoslavie socialiste.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au milieu des années 1950, pour la deuxième Yougoslavie (1945-1992), la question du Kosovo signifia la réintégration du Kosmet dans l’État yougoslave, y compris l’engagement des Kosovars dans les structures d’État et du Parti communiste yougoslave. Cette période fut aussi marquée par des tentatives d’instrumentalisation de la question du Kosovo par le Kremlin, suite à la rupture entre Staline et Tito. À partir de la fin des années 1960, pour les pouvoirs serbe et yougoslave, la question du Kosovo devint un problème de séparatisme intérieur, caractérisé par la lutte des Kosovars pour l’élargissement des droits du Kosmet au sein de la Yougoslavie. Dans les années 1980, ce mouvement se changea en lutte pour l’indépendance des Kosovars de la République de Serbie au sein de la Yougoslavie et la question du Kosovo prit alors la forme sous laquelle elle allait être connue de toute la communauté internationale.

Pendant toute l’histoire de la Yougoslavie socialiste, la question du Kosovo revêtit aussi une dimension serbe, avec les revendications propres des Kosovci (Serbes du Kosmet), ce que les autorités yougoslaves et serbes essayaient de dissimuler en partant de la thèse que la question nationale était résolue. Mais c’est cette dissimulation qui allait contribuer beaucoup à l’essor du nationalisme serbe et à l’émergence du phénomène Slobodan Milošević à la fin des années 1980.

Dans les années 1960-1980, la question du Kosovo prit, jour après jour, la forme d’une crise.

Le plenum de Brioni (1966) marqua un changement notable dans la politique fédérale vis-à-vis du Kosmet, ouvrant un certain processus de libéralisation. C’est ainsi que la réforme constitutionnelle (1967-1971), puis la nouvelle Constitution yougoslave transformèrent la Province autonome de Kosovo et Métochie en un élément constitutif de la République fédérative socialiste de Yougoslavie, lui accordant les compétences d’un État au sein de la fédération yougoslave, avec le droit de promulguer ses lois. Cependant, ces compétences très larges se trouvaient en contradiction avec le statut du Kosmet au sein de la Yougoslavie, car il restait une province autonome serbe et non une république de plein droit. Cette contradiction aggrave les tensions au lieu de les résoudre, dans une région économiquement sous-développée, mais en plein essor démographique. Cet essor provoqua à son tour l’augmentation de la jeunesse étudiante ou instruite, mais sans-travail. Les années 1980 se caractérisent par des turbulences accrues, également nourries par les revendications des Kosovci de plus en plus teintées de nationalisme. C’est alors que Slobodan Milošević, leader de la Ligue des communistes de Serbie depuis 1986, puis, à partir de 1991, président de la Serbie, fit du Kosovo son tremplin politique.

L’aggravation permanente de la crise du Kosovo dans les années 1990.

En 1989 est promulguée une révision de la Constitution de la Serbie visant à la diminution des compétences du Kosmet. En réponse se forme la Ligue démocratique du Kosovo (LDK), le plus grand parti des Kosovars, avec à sa tête Ibrahim Rugova, favorable à une solution non-violente. Dans les années suivantes, les Kosovars firent tout pour constituer un État indépendant au Kosmet, tandis que les autorités serbes tâchaient de les soumettre et de rattacher complètement la province à la Serbie. Le démembrement de la Fédération yougoslave, par la sécession de la Slovénie et de la Croatie en 1991, ne marque donc pas  l’éclatement de la crise au Kosovo, mais il contribue à sa radicalisation. Se forme alors l’UÇK[1], aile militaire du mouvement pour l’indépendance des Kosovars, tandis que le régime de S. Milošević s’affaiblit, tout en tentant de profiter de la question du Kosovo pour rester au pouvoir.

L’achèvement de la guerre de Bosnie, en décembre 1995, voit la communauté internationale se préoccuper de la violation des droits des Kosovars. La situation sur le terrain se caractérise par une aggravation permanente – explosions et assassinats, ce qui montre à tout le monde que les autorités serbes ne maîtrisent plus la région. Quand elles tentent de résoudre la crise par le recours à la force militaire, l’internationalisation s’accroît, encourageant les Kosovars à revendiquer l’indépendance, tandis que les Serbes locaux sont assimilés aux agresseurs. Cette étape se partage en deux phases : le conflit entre l’UÇK et les forces serbes (mars 1998 – mars 1999), puis l’entrée en action de l’OTAN et l’internationalisation militaire du conflit (24 mars – 10 juin 1999).

L’instrumentalisation comme la force motrice.

Le nationalisme albanais et le nationalisme serbe ont été les forces motrices de la question du Kosovo, de l’éclatement et de la radicalisation du conflit. Cependant, d’autres paramètres ont joué. Il y a eu une instrumentalisation intérieure de la question, du fait des dirigeants yougoslaves et serbes, mais aussi des dirigeants albanais du Kosmet, et une instrumentalisation extérieure, de la part de l’État albanais et des puissances occidentales. Du « mythe kosovien », faisant de la région le cœur de l’identité serbe, jusqu’à la tragédie à Račak (massacre de 45 Albanais en janvier 1999), chaque situation a fait l’objet d’une exploitation politique, rendant impossible une évaluation non-engagée de la question du Kosovo.

L’Albanie, qui, dès 1945, cherchait l’appui de Staline pour obtenir le rattachement du Kosmet a soutenu les manifestations des Kosovars dans les années 1980 et a été le premier État reconnaissant la République autoproclamée du Kosovo en octobre 1992. La proximité géographique de l’Albanie, la frontière commune albano-yougoslave, a naturellement encouragé les espoirs des Kosovars et des partisans de la « Grande Albanie », tout en permettant d’approvisionner les indépendantistes de l’UÇK. 

Les Occidentaux devant la crise du Kosovo.

Les Occidentaux, en particulier les Européens, n’ont vraiment commencé à s’engager dans le règlement de la crise du Kosovo qu’à la fin de 1997, quand il était probablement déjà trop tard pour une diplomatie préventive. Ils ont  multiplié les pressions sur S. Milošević, d’abord au moyen de sanctions, sans chercher à conjurer le renforcement de l’UÇK. C’est dans ce contexte que la diplomatie américaine en vint peu à peu à prendre des initiatives et à agir à partir de mai 1998, en entamant des pourparlers avec les indépendantistes, en proposant aux deux parties des projets sur l’autonomie future du Kosmet et enfin en initiant l’adoption des résolutions 1199 et 1203 par le CS de l’ONU et la signature de trois accords sur le Kosmet, acceptés par S. Milošević en octobre 1998. L’internationalisation de la crise du Kosovo en septembre – octobre 1998 mit en relief le facteur militaire : c’est en prenant en considération la puissance militaire croissante des États-Unis dans les Balkans, d’un côté, et au sein de l’OTAN, de l’autre, que les pays européens acceptèrent l’intervention militaire au Kosmet.

Le 24 mars 1999, l’OTAN commença à bombarder le territoire de la Serbie. Cette opération a été jugée de manière très tranchée. Si les spécialistes occidentaux la jugent légitimée par les résolutions onusiennes 1199 et 1203, les Serbes, mais aussi les Russes, la considèrent comme illégale, car elle ne fut pas fondée sur une résolution spécifique du CS de l’ONU. Après une longue éclipse, la Russie revient alors aux côtés de la Serbie, comme en 1913. Avant même l’installation de Vladimir Poutine, la Russie considère l’OTAN comme une menace. Les bombardements de l’OTAN durèrent 78 jours et furent suspendus le 10 juin 1999, avec l’adoption par le CS de l’ONU de la résolution 1244 qui devint la base pour le déploiement au Kosmet de la Kosovo Force (KFOR), force armée multinationale sous l’égide de l’OTAN. La KFOR se déploya le 12 juin 1999 et continue son travail jusqu’à nos jours. Mais elle n’a pas réussi à conjurer de nouveaux affrontements interethniques au Kosmet dont le plus grave qui est appelé parfois « la nuit de Cristal » a eu lieu en mars 2004. D’après les données Human Rights Watch, en deux jours, les 17 -18 mars, 19 Serbes furent tués, au moins 550 maisons serbes et 27 églises et monastères orthodoxes incendiées, 4 100 Serbes forcés à quitter leurs foyers. C’est pourquoi cette organisation humanitaire a constaté qu’au Kosmet, l’OTAN et l’ONU sont « incapables de protéger les minorités ». À son tour, en 2006, l’UNESCO a inscrit les monuments médiévaux du Kosovo et de la Métochie – les églises et monastères orthodoxes sur la Liste du patrimoine mondial en péril.

Placé jusqu’à aujourd’hui sous les auspices de la KFOR, le Kosmet est reconnu depuis 2008 comme un État indépendant – la République du Kosovo (Republika e Kosovës) par plus de 100 pays, y compris les grandes puissances occidentales (États-Unis, Grande-Bretagne, Allemagne, France, Italie), mais il est considéré comme une partie intégrante de la République de Serbie (Republika Srbija) par d’autres 35 pays, parmi lesquels la Russie, la Chine, l’Espagne et, évidemment, la Serbie. Étant toujours un des sujets les plus litigieux de l’agenda international actuel, la question du Kosovo continue de rendre compliquée la situation régionale dans les Balkans. Elle sert d’exemple aux Russes pour dénoncer la « mauvaise foi » de l’Occident et justifier la création de « Républiques populaires » de Donetsk et Luhansk, prises sur le territoire internationalement reconnu de l’Ukraine.

[1] Ushtria Çlirimtare e Kosovës (Armée de libération du Kosovo)


Natalia Tatarchuk

Docteur HDR en histoire. Sorbonne-Université, SIRICE