Afrique : Au revoir France, bonjour Russie

Afrique : Au revoir France, bonjour Russie

Pascal Le Pautremat (*) – Esprit Surcouf – publié le 21 février 2025
Rédacteur en chef d’Espritsurcouf

https://espritsurcouf.fr/billet-de-pascal-le-pautremat-afrique-au-revoir-france-bonjour-russie-n251-210225/


De nombreux militaires et diplomates français blâment, à juste raison, la politique d’Emmanuel Macron qui, seul le plus souvent ou avec quelques conseillers, a conduit au recul de la France et à un ternissement de son image en Afrique. Christophe Gomart, ancien chef du 13ème RDP (régiment de dragons parachutistes) puis du COS (Commandement des opérations spéciales) devenu Député européen, pour les Républicains, s’est même plié d’un article lapidaire, fustigeant l’actuel locataire de l’Elysée dans Valeurs actuelles (« Afrique adieu », publié le 13 février 2025).

Realpolitik oblige, si la France recule en Afrique, la Russie avance ses pions, renouant avec sa politique africaine dont l’empreinte depuis l’ère soviétique, demeure finalement assez forte.

Le Kremlin démultiplie ses implantations et points d’ancrage sur un continent africain qui conserve intacte son image addictive de véritable réserve de terres rares ou minerais d’importance stratégique à haute valeur ajoutée.

Au Soudan, c’est un nouveau pôle multimodal russe qui se profile, sur le littoral de la Mer rouge, sans doute pour contrebalancer la perte de fiabilité des ports de Tartous et Lattaquié en Syrie, suite au changement de régime – avec des djihadistes jouant les repentis – auquel les Russes ne goûtent guère a priori ; différence notable, soit dit au passage, avec les Européens et l’Etat français qui témoignent d’une certaine crédulité à l’égard du nouvel « Etat » syrien. La Russie va donc disposer d’un point d’ancrage en terre soudanaise, susceptible d’accueillir plusieurs navires de guerre y compris des bâtiments à propulsion nucléaire. Lorsque l’on sait que les Français, les Américains et les Chinois (sans oublier les Turcs) ont leur socle djiboutien, la Mer rouge risque de devenir brûlante dans les années à venir.

Confortant son retour en Afrique, en s’appuyant notamment sur la Libye, le Kremlin déploie les éléments d’un Africa Corps, véritable tête de pont interarmes, qui est venu largement se substituer à la société militaire privée Wagner, créée par Evgueni Prigojine (mort en août 2023).

Quelques milliers militaires et paramilitaires sont ainsi répartis entre les pays de l’Afrique pansahélienne ; pays qui, depuis 5 ans, ont tous vu s’afficher des régimes militaires dits de transition, tranchant ostensiblement avec la posture encline à la coopération avec la France des régimes antérieurs : Mali, Guinée, Burkina Fasso, Niger, Tchad…auquel il faut ajouter le Soudan, pays anglophone où l’on a enregistré 18 épisodes de déstabilisation par des militaires, depuis 1950… Et même si la Guinée équatoriale a résisté à la dernière tentative de coup d’Etat connu, en 2018, les Russes y auraient déployé plus de 800 hommes, pour consolider le régime de l’ancien militaire Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979…

Les mutations cycliques des régimes africains ont fini par desservir la posture de la France, en tant que nation cadre. Comme quoi, l’Afrique reste ancrée dans cette prégnante habitude, depuis notamment les années 1950, en dehors de l’espace maghrébin, des coups de force militaires. Ainsi, depuis le milieu des années 1950 jusqu’en 2001, on a pu dénombrer quelque 327 opérations de déstabilisation qui se sont traduites par 139 tentatives avortées, 108 coups d’Etat qui ont tourné court et 80 putschs militaires considérés comme réussis et inscrits dans la durée.

Les Russes témoignent également d’une présence de plus en plus influente en République centrafricaine, forts d’une stratégie du soft power assez efficace, via la création de divers centres culturels, appelées les Maisons russes, que l’on observe d’ailleurs dans les pays précédemment cités, outre la Somalie. Le lobbying culturel, avec la promotion de la culture et de la langue russe, se combine avec une diffusion de la nouvelle approche des relations internationales, au profit des pays dits émergents (cf BRICS), au gré d’une multipolarité en butte avec l’Occident.

À cela s’ajoutent les jeux commerciaux, avec notamment les ventes d’armes. La Russie est ainsi devenue le premier exportateur d’armes en Afrique, au gré d’une montée en puissance constatée tout au long des années 2010. Elle assure ainsi 24% des importations d’armes sur le continent africain entre 2919 et 2023, selon l’Institut international de recherche sur la paix (Sipri). En 2023, la Russie a vendu des équipements militaires pour près de 4,6 milliards d’euros, via sa célèbre entreprise nationale Rosoboronexport.

N’oublions pas non plus les exportations de céréales qui, en 2024, ont profité à plus de 25 pays africains, à hauteur de 14,8 millions de tonne de blés, soit une hausse de 14,4% des ventes par rapport à 2023. À eux seuls, le Burkina Faso, l’Érythrée, le Mali, la République centrafricaine et la Somalie auraient reçu près de 200.000 tonnes de céréales entre novembre 2023 et le premier trimestre 2024.

Conjointement, c’est une myriade d’entreprises qui œuvrent pour obtenir divers contrats dans le secteur minier et celui des hydrocarbures. Parmi les plus connues, citons le groupe pétrolier Lukoil, pour les concessions acquises au Ghana, Cameroun, en République du Congo mais aussi au Nigeria, la multinationale Rusal, poids lourds de la production d’aluminium, pour la bauxite ou encore le producteur de diamants bruts Alroa, pour des extractions en Angola et au Zimbabwe.

La situation d’influence croissante de la Russie dans le sud Sahara, et au Mali en particulier, ne doit pas pour autant faire oublier le rapprochement algéro-russe qui s’est traduit par le renouvellement en juin 2023, d’un partenariat stratégique initialement établi en 2001…

Toujours est-il que la multipolarité de l’Afrique se conforte…avec une floraison de rapports de force sans qu’en France, et encore moins à l’échelle européenne, une géostratégie corrective et adaptée ne soit adoptée. Des voix s’élèvent dans toutes les directions, chacun y va de son credo, entre belles intentions et gesticulations de salon. Mais, dans les faits, plus rien, ou presque. Oui, vraiment, le président de la République fut, une fois de plus, bien inspiré lorsqu’il supprima, en 2022, le corps des diplomates.

Et lorsque l’on se remémore la formule de Bruno Lemaire qui promettait de mettre la Russie à genoux, « Nous allons provoquer l’effondrement de l’économie russe » (cf Février 2022) aujourd’hui, c’est plutôt, désormais, la France qui se trouve exsangue…Mais visiblement, la honte ou le sentiment de culpabilité n’étouffe personne sous les ors de la République.

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Pour son 251ème numéro, Espritsurcouf a fait le choix de porter un regard appuyé les femmes  qui s’investissent le secteur de la Défense. Ainsi, Michèle Alliot-Marie, qui occupa notamment la fonction de ministre de la Défense, a bien voulu répondre à nos questions et revenir sur l’augmentation de la composante féminine des armées à laquelle elle fut favorable et en permit les premières concrétisations fortes : « Les femmes et la Défense » (rubrique HUMEURS).

Pour autant, la place comme le rôle des femmes dans le monde de la guerre ne sont pas récents. Les femmes ont ainsi témoigner d’influence notoires, sinon décisives dans diverses périodes marquantes de notre Histoire. Certaines ont même été immortalisées, figures éternelles de la grâce en action. André Dulou parcourt ainsi ces périodes marquantes durant lesquelles des femmes illustres ont imprégné de leur charisme la vie publique, et continuent de le faire : « Des femmes militaires, des femmes de militaires » (rubrique DEFENSE).

Dans un tout autre domaine, Eric Stemmelen revient sur l’attentat qui frappa, en janvier 2015, la rédaction de Charlie Hebdo et n’hésite pas, fort de son expertise et son expérience, à poser la question sur les possibles failles des services de sécurité et de protection : « Pouvait-on éviter l’attaque terroriste sur Charlie Hebdo ? » (rubrique SECURITE).

Afin de prolonger la question russe sur le continent africain, Laure Fanjeau vous propose une série de documentaires pertinents, autant que précieux qui permettent d’avoir une vue d’ensemble de ce sujet sensible au cœur des enjeux géopolitiques (VIDEOS de GEOPOLITIQUE).

André Dulou, d’autre part, nous propose un nouveau SEMAPHORE en insistant sur une certaine jeunesse désœuvrée et que l’on peut considérer en perdition : « L’ensauvagement des jeunes ».

Enfin, en matière de lecture, pour clore une série d’ouvrages en lien avec l’histoire de la Russie, nous portons votre attention, cette fois, sur les relations qui existaient entre la France et la terre des tsars, entre la fin du XIXème siècle et la fin de la Première Guerre mondiale, à une période où il s’agissait aussi de pouvoir combiner les stratégies des alliés (Grande-Bretagne, France et Russie) face à la Triplice (Allemagne, Autriche-Hongrie, Italie). Jean-Paul Bled, professeur émérite de l’université Paris-Sorbonne  éminent spécialiste de l’Europe centrale, en assure la direction : Une amitié complexe. Les relations franco-russes 1898-1918Ed. L’Harmattan, 2024, 338 pages. (rubrique LIVRES).

(*) Pascal Le Pautremat est Docteur en Histoire Contemporaine, diplômé en Défense et Relations internationales. Il est maître de conférences à l’UCO et rattaché à la filière Science Politique. Il a enseigné à l’Ecole Spéciale militaire de Saint-Cyr et au collège interarmées de Défense. Auditeur de l’IHEDN (Institut des Hautes Études de Défense nationale), ancien membre du comité de rédaction de la revue Défense, il est le rédacteur en chef d’ESPRITSURCOUF.
Son dernier ouvrage « Géopolitique de l’eau : L’or Bleu » est présenté dans le numéro 152 d’ESPRITSURCOUF.

 

Tchad : pourquoi le soutien de Mahamat Déby aux milices soudanaises constitue un risque grave pour son régime, pour le Tchad, et pour la stabilité régionale

Tchad : pourquoi le soutien de Mahamat Déby aux milices soudanaises constitue un risque grave pour son régime, pour le Tchad, et pour la stabilité régionale

par Bernard Lugan – publié le 20 février 2025

https://bernardlugan.blogspot.com/


A mon communiqué du 19 février 2025 ayant pour titre « Tchad : Mahamat Deby a-t-il misé sur le « mauvais cheval » ? il manquait, une fois n’est pas coutume, la dimension ethno-politique sans laquelle les évènements ne peuvent être compris[1].

Dans la guerre civile du Soudan, qui, depuis avril 2023, oppose les Forces armées soudanaises (FAS) du général Abdel Fattah al-Burhan, aux Forces de soutien rapide (FSR), de Mohamed Hamdan Dagalo alias Hemeti,  le président tchadien Mahamat a pris le parti des FSR. Or, les FSR sont issues des Janjawid, milice tristement célèbre pour ses atrocités commises lors de la deuxième guerre du Darfour débutée en 2003 contre les Fur, les Massalit et les Zaghawa (voir à ce sujet mon livre Histoire du Sahel des origines à nos jours).

Or, ces trois ethnies transfrontalières sont ulcérées de voir que le président tchadien a décidé de soutenir ceux qui ont quasi-ethnocidé les leurs.  Résultat, les FAS arment actuellement des rebelles tchadiens dont l’objectif est la prise du pouvoir à Ndjamena, afin de priver les FSR de leur base arrière. Or, comme je l’ai écrit dans mon précédent communiqué, à la différence de son père, Mahamat Déby qui n’a ni ses capacités militaires, ni son envergure politique, se retrouve avec une armée profondément divisée et un pouvoir fragilisé face à des rebelles aguerris, équipés et soutenus par l’armée soudanaise. Un Mahamat Déby qui, de plus, ne pourra pas être sauvé par une intervention de la France puisqu’il a fait fermer ses bases militaires…Voilà pourquoi une grande fébrilité agite actuellement la classe politique tchadienne.

Le plus grave est que le choix de Mahamat Déby menace de faire voler en éclats l’alchimie ethnique et politique tchadienne avec le risque d’un retour à la terrible guerre civile qui a ravagé le pays avant la prise de pouvoir par Idriss Déby Itno. En plus de cela, Mahamat Déby s’est coupé d’une partie du socle militaire zaghawa qui faisait la force de son père.

Or, toute la vie politico-ethnique tchadienne dépend des rapports internes de longue durée, des alliances, des ruptures et des réconciliations plus ou moins éphémères des ethnies nordistes autour desquelles s’est écrite l’histoire du pays depuis l’indépendance. C’est autour d’elles que se sont faites toutes les guerres du Tchad depuis 1963. C’est de leurs relations que dépend le futur du pays, la majorité de la population n’étant que la spectatrice-victime de leurs déchirements et de leurs ambitions. Or, l’alignement du Tchad sur les FSR fait éclater au grand jour leurs divisions.

Il faut en effet bien avoir à l’esprit que les Zaghawa, les Toubou du Tibesti (les Teda), les Toubou de l’Ennedi-Oum Chalouba (les Daza-Gorane) et les Arabes du Ouadaï sont divisés en une multitude de clans et de sous-groupes régulièrement prêts à s’affronter. Ainsi, les Zaghawa du clan Bideyat, celui d’Idriss Déby Itno, n’ont cessé de se diviser. Pour mémoire, les frères Timan et Tom Erdibi, les propres neveux d’Idriss Déby Itno, furent en guerre contre lui.
Mahamat Idriss Déby, l’un des fils d’Idriss Déby Itno est de mère gorane. Gorane est le nom arabe désignant les Toubou de l’Ennedi et d’Oum Chalouba dont la langue est le daza. Lui-même a épousé une Gorane. D’où la méfiance de certains Zaghawa qui considèrent qu’il n’est qu’en partie des leurs. Même si, par le passé, des alliances plus qu’étroites ont pu régulièrement associer Zaghawa et certains clans Gorane, les actuels évènements du Soudan font renaître les ferments de division, certains Zaghawa considérant ainsi que le soutien aux FSR pourrait être compris comme une rupture avec eux.

Autre point, n’oublions pas qu’Hinda, l’épouse d’Idriss Déby Itno, est une Arabe du Ouadaï et que, dans la guerre civile soudanaise, les Arabes penchent du côté des FSR.
Il est donc évident que le choix de Mahamat Déby de soutenir les FSR fait en réalité éclater la triple alliance ethno-clanique constituée par Idriss Déby , une alliance qui était le socle même de son pouvoir.

Dans ce contexte, les rebelles tchadiens qui combattent aujourd’hui aux côtés des FAS sont utilisés par ces dernières pour tenter de renverser le pouvoir à Ndjamena afin de priver les FSR de leur base arrière tchadienne. La manœuvre initiée par les FAS qui est claire est mise en pratique depuis plusieurs mois : porter la guerre au Darfour, fief des FSR, après avoir brisé le siège d’El-Facher, afin de couper les routes d’approvisionnement de ces dernières depuis le Tchad. Une manœuvre en forme de mouvement tournant qui se précise encore davantage à la lumière des récents succès militaires des FAS.

Voilà pourquoi, en plus d’avoir peut-être misé sur le « mauvais cheval », Mahamat Déby pourrait avoir soulevé le couvercle de la cocotte-minute ethno-politique tchadienne…
 

[1] Pour l’évolution de la situation militaire au Soudan on se reportera à l’article de Leslie Varenne intitulé « Guerre au Soudan, le Tchad pris à son propre piège » publié dans Iveris et dans Mondafrique.

Ukraine, les doctrines militaires bouleversées par la guerre des drones

Ukraine, les doctrines militaires bouleversées par la guerre des drones


Après trois ans de guerre, les combats d’artillerie et les tentatives de percées ont laissé place à un affrontement par drones. L’usage massif des drones aériens bouleverse désormais les doctrines militaires classiques et rend difficile une guerre de mouvement.

Un soldat ukrainien portant un drone près de la ville d'Avdiïvka, dans la région de Donetsk, à proximité de la zone de combat, le 17 février 2023.
Un soldat ukrainien portant un drone près de la ville d’Avdiïvka, dans la région de Donetsk, à proximité de la zone de combat, le 17 février 2023. AP – LIBKOS

L’Ukraine produit 10.000 drones aériens par jour, et elle en consomme presque autant… Le volume est vertigineux. Sur la ligne de front, les drones pullulent, avec pour conséquence de rendre transparent le champ de bataille et illusoire la concentration d’hommes et de matériels. Les Russes qui, ces derniers mois, ont repris l’initiative, ont dû s’adapter, analyse Jean-Christophe Noël, chercheur associé à l’Ifri, Institut français des relations internationales : « Ce qu’ils vont privilégier, ce sont des assauts avec un nombre très réduit de soldats. Avec peut-être trois à quatre soldats, de préférence motorisés pour aller un petit peu plus vite et essayer d’échapper justement à tous ces drones. Ils vont ainsi s’infiltrer, prendre position et essayer de tenir en attendant des renforts. Et donc ils vont ainsi réussir à modifier, par des petits sauts, les lignes de front et progressivement à grignoter, grignoter, grignoter. » 

Les drones «First Personal Viewer»

Au début du conflit, l’armée russe a été surprise par l’afflux massif des drones, elle a depuis comblé son retard, mais deux approches différentes ont initialement vu le jour. « Les Russes ont développé des drones qui valaient beaucoup plus cher, poursuit Jean-Christophe Noël, les drones russes étaient des drones sophistiqués qui valent 30.000 dollars, alors que les Ukrainiens maintenant utilisent des FPV — les First personal viewer – ce sont des drones qui coûtent moins de 1000 dollars, mais qui sont très consommables. S’ils en perdent un, c’est pas très grave, il y en a toujours un qui fera le travail.

On s’aperçoit que progressivement les Russes arrivent un petit peu aussi à décentraliser ces productions pour essayer de copier ce qui se fait de mieux chez les Ukrainiens. Et les Ukrainiens à l’inverse ont remarqué toutes les attaques de drones russes avec les Shahed iraniens. Eux aussi commencent à développer des drones qui leur permettent d’attaquer à l’intérieur de la Russie. Chacun essaie donc de réagir, mais encore une fois avec deux modèles différents, un modèle chez les Russes qui au départ est très centralisé, voir trop centralisé, et chez les Ukrainiens, quelque chose qui est très décentralisé, voire trop décentralisé. »

Un effet miroir

Dans un système où l’innovation est reine, l’écueil principal c’est la production des drones. Comment passer à l’échelle dans la fabrication de drones aériens toujours plus complexes ?

« Les jeunes Ukrainiens arrivent à trouver des solutions pour compenser certaines faiblesses. Et c’est pour ça qu’on a vu une multitude de drones apparaître, qui remplissent des fonctions très diverses. Évidemment, c’est pour voir, évidemment c’est pour détruire ; mais parfois c’est pour aussi servir de relais. C’est aussi pour essayer de détecter différents capteurs ou même des tentatives pour essayer d’abattre d’autres drones, etc. Donc, on est vraiment dans un processus très décentralisé, où on a du mal à passer à l’échelle. C’est-à-dire que finalement des initiatives locales ont du mal à être généralisées. Chez les Russes, c’est l’inverse, la porosité avec l’armée est plus compliquée, et donc souvent ils réagissent au bout d’un ou deux mois à certaines innovations. Ça oblige les Ukrainiens à penser en permanence cette innovation. Et on voit des deux côtés, un effet miroir, quand il y a une solution qui marche bien, le camp adverse va tout de suite l’adopter. » 

Produire en masse, le sujet est devenu brûlant dans les états-majors européens, les militaires plaident pour l’émergence de champions, des entreprises de défense capables de produire des drones ultra-novateurs, en quantité industrielle.

La marine chinoise a annoncé un exercice de tir réel entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande

La marine chinoise a annoncé un exercice de tir réel entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande

https://www.opex360.com/2025/02/21/la-marine-chinoise-a-annonce-un-exercice-de-tir-reel-entre-laustralie-et-la-nouvelle-zelande/


Comme l’a souligné Richard Marles, le ministre australien de la Défense, sans être inédite, la présence d’une flottille de la marine chinoise en mer de Tasman, c’est-à-dire entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande, n’en est pas moins inhabituelle. Et elle l’est pour au moins deux raisons.

La première porte sur la puissance de feu de cette flottille. En effet, celle-ci se compose du navire de ravitaillement « Weishanhu », de la frégate de type 054A « Hengyang » et, surtout, du croiseur de type 055 « Zunyi », lequel est équipé de 112 tubes de lancement vertical pouvant tirer des missiles surface-air HHQ-9 et HHQ-16, des missiles antinavires YJ-18A ainsi que des missiles de croisière CJ-10. En outre, ce navire met en œuvre plusieurs capteurs puissants, dont un radar AESA multifonctions type 346B et deux sonars.

Évidemment, déployer une telle formation entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande n’a rien d’anodin. « Ce sont les navires les plus importants et les plus sophistiqués que nous ayons vus aussi loin dans le sud », a d’ailleurs commenté Judith Collins, la ministre néo-zélandaise de la Défense, ce 21 février. Et d’estimer qu’il s’agit pour Pékin d’envoyer « un message aux gouvernements néo-zélandais et australien » pour leur faire savoir que la Chine « est capable de maintenir une présence [militaire] dans la région ».

« C’est un signal d’alarme, n’est-ce pas ? Depuis des années, la classe politique dit aux Néo-Zélandais qu’ils peuvent se reposer sur leurs lauriers, ne rien faire en matière de défense et espérer que notre éloignement d’une grande partie du monde nous protégera », a ajouté Mme Collins.

Signal d’alarme ? La ministre néo-zélandaise ne croit pas si bien dire. En effet, et c’est l’autre caractère inhabituel de cette présence navale chinoise sous de telles latitudes, les autorités australiennes ont fait savoir qu’elles avaient été prévenues au dernier moment que ces trois navires allaient effectuer un exercice de tirs réels.

« Par mesure de précaution, nous avons informé les compagnies aériennes ayant des vols dans la région » et « nous travaillons également ensemble pour coordonner les conseils aux opérateurs et pilotes », a ainsi indiqué l’agence gouvernementale Airservices Australia.

Le problème, selon Canberra, est que la tenue de cet exercice a été annoncée au dernier moment.

« Pour être clair, nous n’avons pas été prévenus par la Chine. Nous en avons pris connaissance dans la journée. La Chine a émis une notification indiquant qu’elle avait l’intention de procéder à des tirs réels. J’entends par là une diffusion captée par des compagnies aériennes ou littéralement par des avions commerciaux qui survolaient la Tasmanie », a expliqué M. Marles, à l’antenne d’ABC Radio.

« Les navires [chinois] n’ont pas enfreint le droit international. Mais lorsque la marine australienne procède à des tirs réels, nous essayons généralement de donner un préavis de 12 à 24 heures afin que les compagnies aériennes puissent s’organiser. Cet avis n’a pas été fourni ici et je peux donc comprendre pourquoi cela a probablement été très déconcertant pour les compagnies aériennes », a poursuivi le ministre.

Et d’insister : « La Chine a respecté le droit international. Nous aurions préféré qu’elle nous prévienne plus tôt, ce qui aurait évité les perturbations qui se sont produites aujourd’hui. Et nous lui avons fait des remarques à ce sujet ».

De son côté, la ministre australienne des Affaires étrangères, Penny Wong, a dit être « préoccupée » par ces exercices de la marine chinoise en mer de Tasman, notamment en raison de leur « manque de transparence ». D’ailleurs, elle a indiqué qu’elle en ferait part à son homologue chinois, à l’occasion d’une réunion du G20 organisée à Johannesbourg.

Cela étant, Pékin a soutenu que les manœuvres de sa flottille sont « sûres » et « légitimes ». L’exercice est « mené du début à la fin de manière sûre, normalisée et professionnelle, il est conforme au droit international et aux pratiques internationales », a fait valoir Guo Jiakun, un porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères.

Quelles forces militaires pour assurer la sécurité de l’Ukraine ?

par Jean-Claude Allard* – IRIS – publié le 21 février 2025

https://www.iris-france.org/quelles-forces-militaires-pour-assurer-la-securite-de-lukraine/

*Chercheur associé à l’IRIS


Depuis sa prise de fonction, Donald Trump a dissipé tout espoir pour l’Ukraine de continuer à recevoir une aide significative des États-Unis. Compte tenu du potentiel de combat restant de son armée et de la pression américaine pour obtenir la fin des hostilités, le président Zelenski comprend bien qu’il devra aller à la table des négociations. Il demande d’être entouré par les pays européens qui le soutiennent et d’avoir de solides garanties de sécurité fournies par ses alliés occidentaux. Il précise en demandant une force de 200 000 soldats.

Définition de la mission et du format de cette force

Il peut y avoir deux missions :

  1. Une force de surveillance de la ligne de front et du cessez-le-feu. Une mission qui s’apparente à celle de la FINUL déployée depuis 1978 sur la frontière entre le Liban et Israël avec pour mission, entre autres, de « contrôler la cessation des hostilités» et un effectif de 13 000 militaires. La mission de contrôle s’est réduite à compter les roquettes, les avions et les chars passer et à rendre compte à New York. Sous un format plus resserré, composée de civils non armés, la Mission spéciale de surveillance en Ukraine, déployée par l’OSCE, n’a pas donné de résultats probants comme on le sait depuis 2022.
  2. Une mission de sécurisation, c’est-à-dire de défense de l’Ukraine, qui doit d’abord dissuader la Russie d’attaquer et, s’il y a attaque, la repousser victorieusement. Elle doit savoir être méchante. Dans ces conditions et en tirant les enseignements, des trois ans de guerre conduite par les Russes, 200 000 soldats inclus dans une organisation pugnace avec blindés, artillerie, drones, avions, munitions, capacités de cyberdéfense et cyberattaque, chaine logistique, en qualité et en quantité – soit le volume et les équipements de la totalité de l’armée française actuelle – paraissent être un minimum.

Les volontaires, un pas en avant

Qui peut fournir cette masse apte à combattre, dans la durée, c’est-à-dire avec des relèves, ou une affectation des soldats avec leurs familles en Ukraine ?  Les contraintes politiques sont connues : pas d’unité américaine, pas de structure de commandement OTAN.  Qui reste-t-il ?

Les pays européens qui ont soutenu l’Ukraine et promis pendant trois ans de tout faire pour la protéger (voir les nombreux accords de sécurité signés) sont désignés d’office. À défaut, pourrait-on imaginer l’implication d’acteurs tiers ?

Pour ce qui est des pays européens, la Pologne et l’Allemagne qui se réarment sont des acteurs militaires crédibles, mais la volonté de franchir le pas manque. La France doit, avant de prendre sa décision, considérer son statut particulier de puissance nucléaire et avoir réfléchi au lien entre intérêts vitaux et arme nucléaire. Il peut y avoir quelques autres bonnes volontés dont certaines n’ont pas été invitées à cette réunion de Paris.

La face cachée du soutien à l’Ukraine

Sur le principe même d’une force européenne en Ukraine, rappelons quelques événements de l’année 2021 pour réfléchir à cette question. La Russie conduit un exercice militaire de grande ampleur ZAPAD 2021. De leur côté, les Occidentaux conduisent divers exercices en Ukraine même, tous clairement centrés sur la défense de l’Ukraine contre l’envahisseur potentiel russe. Le plus important, l’exercice Sea Breeze en juin, coorganisé par l’OTAN, les États-Unis et l’Ukraine a rassemblé 32 pays de six continents, 5 000 soldats, 32 navires, 40 avions et 18 équipes d’opérations spéciales, tous unis par l’ardent engagement de défendre l’Ukraine contre la Russie : « NATO supports Ukraine‘s sovereignty and territorial integrity within its internationally recognized borders, extending to its territorial waters ».

Nous devons faire trois constats : quelques jours avant le 22 février 2022, tous les pays et l’OTAN qui avaient une présence militaire en Ukraine l’ont rapatriée ; aucun des participants à Sea Breeze n’a mis à profit l’expertise acquise pendant l’exercice pour envoyer des troupes aux côtés de l’armée ukrainienne ; sur les 42 pays, six pays (et non des moindres) n’appliquent pas les sanctions prises par les États-Unis ou l’UE contre la Russie.

Quels tiers acteurs ?

S’il y a impasse européenne, quelques acteurs, animés de l’ambition d’acquérir un statut international et acceptés par Moscou et Washington peuvent se présenter pour armer cette force de pur formalisme : la Turquie, qui a déjà joué un rôle par ses tentatives de règlement pacifique du conflit, ou l’Arabie saoudite qui va accueillir les pourparlers. Enfin la Chine, actuellement en attente, mais qui peut ainsi tenter de mettre un pied en Europe et de verrouiller son « amitié sans limites » avec la Russie. Bien entendu cette solution sera refusée par les États-Unis, mais la Chine ne peut pas rester sans proposition. Par ailleurs, on peut se demander si les pays habituellement volontaires pour les opérations ONU seront au rendez-vous. Rien n’est sûr compte tenu du contexte : c’est plutôt la Russie qui attire l’affection dans le Sud global.

Vers un double périmètre de garanties de sécurité

Le premier périmètre inclut l’Union européenne, qui, à reculons, pourrait arriver à rassembler une poignée de soldats, à titre de témoignage de son engagement et parce qu’elle ne peut faire mieux en format (solution 1 aménagée).

Le second, plus solide, repose sur la satisfaction donnée aux deux empires qui se sont affrontés sur ce champ de bataille : à la Russie, le Donbass et la Crimée et l’ouverture d’une conférence de sécurité en Europe pour traiter ses demandes de sécurité. Aux États-Unis un arrangement avec l’Ukraine pour la reconstruction et l’exploitation des ressources du pays en contrepartie de l’assurance d’une garantie de sécurité américaine. Cette garantie de sécurité reposera, dans l’esprit de président Trump, non sur les armes, mais sur la reprise du dialogue stratégique États-Unis – Russie aux fins de concilier leurs intérêts propres sur le long, voire très long terme et de mettre fin à un siècle de conflictualité alors que surgit à l’horizon le spectre d’une hégémonie chinoise.

De Malte à Riyad, une leçon de stratégie

À l’Europe qui grogne l’écart, rappelons la rencontre à Malte entre George H. W. Bush et Mikhaïl Gorbatchev, les 2 et 3 décembre 1989. Elle a acté sans elle la fin de la guerre froide et le début des négociations sur le désarmement et la sécurité en Europe. La rencontre Donald Trump et Vladimir Poutine à Riyad ne peut être moins ambitieuse. Restent à leurs successeurs à prolonger cette dynamique. L’Union européenne, qui n’a pas réellement compris les mécanismes qui ont entrainé cette guerre en Ukraine, a certes l’insatisfaction de ne pas en être, mais en recueillera cependant les bénéfices comme après la rencontre de Malte.

Elle doit dès à présent réfléchir à comment les préserver et les faire fructifier.

La chance de l’Europe pour déjouer la vassalisation de l’Ukraine

La chance de l’Europe pour déjouer la vassalisation de l’Ukraine

Poutine et Trump voudraient vassaliser l’Ukraine sans les Européens.
Mais l’Union détient encore l’une des cartes les plus fortes de la table des négociations.
Si elle tarde trop à la jouer, elle pourrait perdre la partie.Lee Buchheit, l’une des sommités mondiales sur la question des dettes souveraines, formule une proposition simple et claire pour éviter de laisser les Empires se partager la mise.
James Gillray, « The Plumb-pudding in danger; — or — State Epicures taking un Petit Souper », 1805. Domaine public

En 1805, le caricaturiste anglais James Gillray publiait une illustration célèbre intitulée The Plumb-pudding in danger ; — or — State Epicures taking un Petit Souper. Le dessin représente le Premier ministre britannique, William Pitt, et l’Empereur des Français, Napoléon Bonaparte, assis à une table en train de se partager un énorme pudding aux prunes en forme de globe. Le Premier ministre Pitt tient fermement l’hémisphère occidental en place à l’aide d’un trident et se découpe proprement le Nouveau Monde. L’Empereur semble de son côté satisfait de se trancher une part qui comprend toute l’Europe à l’est des îles britanniques.

C’est une caricature devant laquelle aucun Ukrainien, ni d’ailleurs aucun Européen, ne peut rester indifférent en février 2025.

La semaine dernière, le président américain Donald Trump a annoncé qu’il s’était entretenu près d’une heure et demie au téléphone avec le président russe Vladimir Poutine. Ils ont notamment discuté de la fin de la guerre en Ukraine. À Bruxelles, le même jour, le nouveau secrétaire à la Défense de Donald Trump a publiquement qualifié d’« irréalistes » les principales conditions que l’Ukraine est susceptible de demander dans le cadre d’un règlement négocié du conflit. Il s’agit notamment de la restitution des territoires ukrainiens  occupés par les forces russes et de solides garanties de sécurité, y compris  l’adhésion à l’OTAN, ou du moins la participation active des États-Unis, afin de s’assurer que la Russie ne tente pas de répéter l’expérience une fois que son armée aura eu le temps de se regrouper et de se réarmer. Il est inconcevable que ces évaluations des conditions de paix ukrainiennes « irréalistes » n’aient pas été partagées avec Vladimir Poutine lors d’une conversation téléphonique de 90 minutes.

Il est apparu par la suite que Poutine et Trump prévoyaient de se rencontrer en Arabie Saoudite en l’absence de l’Ukraine et des représentants des alliés européens de Kiev afin de régler les conditions  de l’accord de paix. Après celle entre Marco Rubio et Sergueï Lavrov du 18 février à Ryiad, il y a de fortes probabilités qu’une telle rencontre permettrait aux deux participants de se mettre d’accord. Les chances de parvenir à un « deal » sont généralement meilleures lorsque l’on concède à son adversaire ses principales demandes avant même le début des négociations.

Tout cela rappelle de manière inquiétante la géopolitique du XIXe siècle. De grandes puissances, ou de « grands hommes », s’assoient autour d’une table, au-dessus d’une carte, et se répartissent le stylo à la main les territoires et les sphères d’influence sans tenir compte — ou très peu — de l’avis de ceux qui y habitent.

Pour l’Ukraine, le pire des scénarios, ou du moins l’un des plus mauvais, pourrait se dérouler de la manière suivante :

  • Poutine et Trump conviennent d’un accord prévoyant que la Russie conserve ou étende ses gains territoriaux en Ukraine et laisse le reste d’une Ukraine indépendante sans garantie de sécurité américaine solide. 
  • Les autorités ukrainiennes devraient alors : soit accepter ces conditions sans sourciller ; soit risquer de passer aux yeux de Donald Trump pour des ingrats. Or dans le deuxième cas, la sanction pour avoir rejeté un accord négocié par Donald Trump lui-même risquerait tout simplement de se traduire par la fin du soutien financier américain. 

Cela poserait deux problèmes aux alliés européens de l’Ukraine :

  • Tout d’abord, sont-ils prêts sans la participation des États-Unis à fournir à l’Ukraine des garanties de sécurité qui, si elles étaient déclenchées, risqueraient de faire de faire d’eux des co-belligérants dans une guerre avec le deuxième plus grand arsenal nucléaire du monde ?
  • Deuxièmement, sont-ils  prêts à fournir à l’Ukraine, là encore sans l’appui de Washington, les fonds nécessaires pour continuer à résister à l’invasion russe  plutôt que de capituler devant un règlement défavorable du conflit ?

Bien sûr, les événements pourraient ne pas se dérouler de cette façon.

Poutine pourrait se présenter à la table des négociations en Arabie saoudite avec des exigences supplémentaires — telles que le  retrait de toutes les troupes de l’OTAN d’Europe de l’Est — que même Trump  aurait du mal à accepter. Autre possibilité : le contrecoup politique aux États-Unis de l’abandon d’un allié américain « aussi longtemps qu’il le faudra » pourrait devenir trop  inconfortable, même sous cette administration. 

Cela étant dit, les événements pourraient tout aussi bien se dérouler de cette façon.

Face à ces changements spectaculaires de la politique américaine, les alliés de l’Ukraine ne peuvent pas rester comme des lapins paralysés par la lumière des phares. Une mesure pourrait être prise rapidement pour atténuer la menace américaine d’un retrait du soutien financier si l’Ukraine ne se soumettait pas à des conditions de règlement inacceptables : utiliser les actifs russes gelés depuis 2022 pour soutenir une ligne de crédit au bénéfice de Kiev. Une proposition allant dans ce sens, baptisée « prêt en réparation », a été lancée l’année dernière 1.

Le mécanisme juridique qui la sous-tend est d’une grande simplicité. Les pays détenant des actifs russes gelés prêteraient jusqu’à 300 milliards de dollars à l’Ukraine, garantis par l’engagement de Kiev à réclamer des dommages et intérêts à la Russie pour les dommages causés par l’invasion. Cette demande, en droit, est indubitable. Cela placerait ces  pays dans une position où ils ont une créance sur la Russie (la demande en  réparation héritée de l’Ukraine) correspondant exactement à leur dette envers la Russie  (les avoirs gelés), l’équilibre de ce mécanisme reposant sur la compensation des créances réciproques.

Pour les alliés de l’Ukraine, cette option présenterait les avantages suivants : 

  • Le maintien du financement de l’Ukraine serait assuré même en cas de retrait du soutien américain.
  • Ce financement ne proviendrait pas des contribuables des pays alliés mais, indirectement, des contribuables russes.
  • Dotée d’une source de financement sûre, non soumise aux caprices des politiciens américains, l’Ukraine retrouverait un poids considérable dans le processus de paix. Les inquiétudes qui semblent avoir provoqué une paralysie de la part des pays européens détenant les avoirs gelés — de vagues préoccupations concernant le droit international et les dommages potentiels à la réputation de l’Union en tant que garant de la sécurité des avoirs d’États étrangers — semblent dérisoires par rapport au risque qu’un pays européen soit contraint de céder à la fois son territoire et son indépendance politique à un voisin détenteur de l’arme nucléaire.
  • Les alliés de l’Ukraine détiendraient un privilège sur les actifs gelés de la Russie et une garantie sur la demande de réparation de l’Ukraine contre la Russie. En d’autres termes : la mise en place d’un tel mécanisme garantirait que personne à la table des négociations ne puisse céder sur les actifs ou la demande de réparation sans le consentement de ces pays.
  • Enfin, cela démontrerait que l’Europe a encore en main des cartes très fortes — et qu’elle est prête à les jouer.

Sources
  1. Hugo Dixon, Lee Buchheit et Daleep Singh, Ukrainian Reparation Loan : How it Would Work, 20 février 2024. SSRN : https://ssrn.com/abstract=4733340

 

JD Vance accuse l’UE de bâillonner les opinions qui dérangent les élites

JD Vance accuse l’UE de bâillonner les opinions qui dérangent les élites

Mandatory Credit: Photo by dts News Agency Germany/Shutterstock (15150588as)
Munich Security Conference 2025: James David « JD » Vance, Vice President of the United States, delivers a speech
Munich Security Conference 2025, Hotel Bayerischer Hof, Germany – 14 Feb 2025/shutterstock

par Samuele Furfari – Revue Conflits – publié le 18 février 2025

https://www.revueconflits.com/jd-vance-accuse-lue-de-baillonner-les-opinions-qui-derangent-les-elites/


JD. Vance, le vice-président des États-Unis, lors de la conférence de Munich sur la sécurité, a vivement critiqué l’élite européenne, visiblement mal préparée à entendre ses propres contradictions. Cette dernière est habituée depuis des années à ne rencontrer aucune opposition. Vance a osé exprimer publiquement ce que les exclus des médias et de l’élite affirment également depuis longtemps, mais pour lesquels ils sont marginalisés et tournés en dérision. Ce n’est pas étonnant qu’il y ait eu très peu d’applaudissements.

Dernier livre paru de Samuel Furfari : Dernier livre « Énergie, mensonges d’état. La destruction organisée de la compétitivité de l’UE » | L’artilleur

Vance à Munich, un discours qui dérange

On a pu presque entendre en fond sonore la célèbre chanson de Guy Béart, « Le premier qui dit la vérité, il doit être exécuté », tant la réaction outrée des dirigeants européens illustre à merveille ce refrain. Vance, en fidèle shérif adjoint du « nouveau shérif en ville » comme il a nommé Trump, est venu faire la leçon aux Européens. Force est de constater que les habitués du cercle Bruxelles-Strasbourg n’ont pas apprécié que la tornade Vance, avec un discours calme et, argumenté, sans aucune note tant il maîtrise son sujet, ait évoqué sans détour les attentats liés à une immigration mal maîtrisée, les restrictions à la liberté d’expression au nom de la lutte contre la « désinformation », l’énergie chère, et même les velléités d’annulation d’élections qui ne conviendraient pas à certains. Toutes ces choses, les médias non subventionnés les dénoncent, mais elles restent inaudibles pour la prétendue élite.

L’ironie de la situation n’échappe à personne. L’irritation des dirigeants européens, telle celle d’Olaf Scholz et de Boris Pistorius (le ministre allemand de la Défense ayant utilisé deux fois le mot « inacceptable »), confirme le diagnostic de Vance. À son appel à laisser libre cours à la parole, ils ont répondu qu’il n’avait pas le droit de dire cela. Pendant que l’UE se drape dans sa vertu prétendument morale et ses valeurs supposément inébranlables, mais dont une grande part de la population européenne ne supporte plus, la tornade Vance a eu l’audace de pointer du doigt les failles béantes dans leur discours.

Le réveil brutal : les critiques de Vance à l’égard de l’UE

L’establishment européen, pris de court par la tornade Trump-Vance, se retrouve dans la position inconfortable de devoir justifier l’injustifiable. Habitués à prêcher la bonne parole à des auditoires et médias acquis, ils se sont retrouvés déstabilisés et humiliés par un discours qui brise leurs codes et remet en question leur narratif bien huilé. Ils ne pouvaient que le rejeter.

Peut-être est-il temps pour l’Europe de descendre de son piédestal moral et d’écouter réellement les critiques, aussi dérangeantes soient-elles. Car comme le suggère la chanson de Béart, tenter d’exécuter le messager ne fera pas disparaître le message pour autant.

La liberté d’expression en question : exemples de censure en UE

Malgré les déclarations de Jean-Noël Barrot, ministre français des Affaires étrangères, qui a réagi au discours de Munich en affirmant que « la liberté d’expression est garantie en UE », la réalité montre une tout autre image. Autrefois considérée comme un pilier de la liberté d’expression, l’UE emprunte désormais une voie qui soulève des questions quant à sa gestion de l’information et de la liberté d’expression.

Prenons l’exemple de la RTBF, la chaîne de télévision publique belge qui s’est permis de diffuser le discours d’investiture de Donald Trump en « léger » différé le 20 janvier 2025. Sous prétexte de « prendre le temps de l’analyse », la chaîne s’est arrogé le droit de filtrer les propos du président américain, instaurant de facto une forme de censure préventive. Cette décision, justifiée par un soi-disant « cordon sanitaire médiatique », n’est rien d’autre qu’une atteinte à la liberté d’information des citoyens belges.

En France, la situation n’est guère plus reluisante. La fermeture de C8 et la mise sous tutelle de CNews par l’Arcom illustrent une volonté manifeste de museler les voix dissidentes. Ces chaînes offraient une alternative au discours dominant. Leur disparition ou leur contrôle étroit par l’autorité de régulation représente un appauvrissement du débat public et une atteinte à la pluralité des opinions.

Mon cas personnel est également révélateur de cette dérive. En tant que professeur à l’Université Libre de Bruxelles et expert en énergie, j’ai été marginalisé dans ma propre université et privé de parole dans les médias belges pour avoir osé remettre en question l’utilité des éoliennes pour lutte contre le changement climatique. Cette mise au ban académique et médiatique démontre l’intolérance croissante envers les opinions qui ne s’alignent pas sur le consensus décrété par le pouvoir profond comme l’appelle Donald Trump.

Il est grand temps de reconnaître que l’UE, malgré ses prétentions, est en train de bafouer l’un de ses principes fondamentaux : la liberté d’expression, et parfois même la liberté académique. La chanson de Guy Béart, « Le premier qui dit la vérité », n’a jamais été aussi pertinente. Aujourd’hui, dans l’UE, celui qui ose dire une vérité qui dérange risque effectivement d’être « exécuté » médiatiquement et professionnellement.

Cette tendance à la censure et à l’uniformisation de la pensée est non seulement dangereuse pour nos démocraties, mais elle nourrit également le ressentiment et la méfiance envers les institutions européennes. Il est crucial de revenir aux fondamentaux de la liberté d’expression, même si cela implique d’entendre des opinions qui dérangent ou qui remettent en question le statu quo. C’est à ce prix seulement que l’UE aura le droit de prétendre être un véritable espace de liberté et de démocratie.

Financements opaques et contrôle de l’opinion : le scandale révélé

Il est impossible de comprendre le discours de Munich et l’opposition féroce qu’il a suscité si l’on ignore le contrôle de l’opinion publique par des financements de la part des gouvernements qui ont façonné la politique occidentale. Le scandale actuel à Bruxelles expose des pratiques troublantes de la Commission européenne concernant le financement d’ONG et de médias pour promouvoir son Pacte vert. Des documents révèlent qu’elle aurait financé des ONG environnementales pour faire pression sur les eurodéputés et les États membres en faveur de ce pacte, une pratique qualifiée d’« inappropriée » par Piotr Serafin, le nouveau commissaire au Budget.

J’ai expliqué ce processus d’endogamie dans un article récent. Il se manifeste à travers des programmes officiels qui financent des ONG écologistes dans une chaîne sans fin de projets. À leur terme, ces projets nécessitent de nouvelles études, mais toujours avec les mêmes bénéficiaires.

Des ONG financées par les Etats pour lutter contre la science

MCC-Europe vient de publier un rapport marquant qui dévoile l’utilisation abusive des fonds publics par la Commission européenne, ayant consacré des milliards d’euros à un réseau opaque d’ONG et de groupes de réflexion pour promouvoir son programme politique tout en étouffant les voix dissidentes. Ce vaste système de propagande UE-ONG porte atteinte à la démocratie et constitue une trahison majeure envers les citoyens européens. J’ai expliqué un processus d’endogamie dans un article récent sur le site Science-Climat-Énergie. Il se manifeste à travers des programmes officiels qui financent des ONG écologistes dans une chaîne sans fin de projets. À leur terme, ces projets nécessitent de nouvelles études, toujours réalisées par les mêmes bénéficiaires, créant une collusion qui conduit à une monoculture de la pensée.

Parmi les ONG écologistes impliquées figurent le Bureau européen de l’environnement et des bénéficiaires du programme Life. Ces contrats visaient explicitement à influencer certains députés pour soutenir les initiatives de Frans Timmermans, l’ancien premier vice-président de la Commission européenne responsable de la doctrine verte. Certaines ONG subventionnées, comme Friends of the Earth Europe (1,5 million d’euros) et Climate Action Network, ont des lignes d’actions politiques marquées, notamment contre le nucléaire.

Grâce à l’action du nouveau Department of Governmental Efficiency (DOGE) créé par le binôme Trump-Musk, il a été découvert que des médias prestigieux comme Politico et Reuters ont été financés par Washington. Ils auraient perçu des subventions totalisant 8,2 millions de dollars entre 2016 et 2025 au titre des actions humanitaires de l’USAid. Cet organisme officiel, qui finance 47 % de l’aide humanitaire dans le monde, est évidemment essentiel pour soulager les souffrances dans de nombreux pays, mais il est déplorable de constater qu’une partie des fonds a été détournée pour manipuler l’opinion publique. En Ukraine, 80 % des médias auraient collaboré avec l’agence, favorisant une dépendance accrue à Washington. Tous les fonctionnaires européens peuvent recevoir gratuitement sur leur bureau une copie de l’hebdomadaire Politico, qui ne manque pas de les formater à la pensée unique promue par la Commission européenne et l’administration Biden.

Des manipulations de l’opinion publique au sein même de l’UE

Cette affaire remet en question l’intégrité démocratique de l’UE, dénoncée par des eurodéputés comme une manipulation de l’opinion publique et une atteinte à la confiance dans les institutions. Elle souligne un besoin urgent de transparence dans les relations entre la Commission, les ONG et la paléopresse comme l’appelle le philosophe Drieu Godefridi. Ce que fait l’UE avec le contrôle des médias est — a dit Vance — « le moyen le plus sûr de détruire la démocratie ». À l’instar de ce qu’a fait la tornade Trump, l’UE a besoin d’un « EU Department of Governmental Efficiency (EU DOGE) » pour mettre fin à la dilapidation de nos taxes à des fins partisanes.

Malgré les défis actuels, des acteurs persistent à défendre l’éthique et la transparence, en particulier au sein des médias non conventionnels. C’est grâce à leur vigilance et à leur indépendance que l’espoir demeure de voir un retour à des pratiques plus intègres et responsables, essentielles pour rétablir la confiance des citoyens envers les institutions européennes et les médias en général.

Greta Thunberg et l’endoctrinement climatique : un rappel de Vance

JD. Vance a voulu faire rire en disant que : « Si la démocratie américaine peut survivre à dix ans de sermons de Greta Thunberg, vous pouvez survivre à quelques mois d’Elon Musk. » Mais personne n’a ri et les médias subventionnés se sont empressé de se moquer de J. D. Vance sans se rendre compte que c’est précisément pour cela qu’il l’a dit.

La militante pour le climat avait rapidement acquis une notoriété mondiale disproportionnée au regard de son jeune âge et de son manque d’expertise. L’accueil que lui a réservé Ursula von der Leyen a été choquant : elle a été reçue à la table de la Commission européenne avec les honneurs habituellement réservés aux chefs d’État. Les Universités de Mons et d’Helsinki sont allées jusqu’à lui décerner un doctorat honoris causa. Le mouvement « Youth for Climate », initié par Thunberg en 2018, soulève des questions quant à son origine et sa propagation rapide. Cette expansion fulgurante suggère un soutien coordonné de la part des institutions européennes et des médias grand public.

Des commissaires européens comme Maroš Šefčovič, étrangement en poste depuis 2009, ont activement participé à des initiatives impliquant des jeunes et le climat, financées par des programmes aux liens étroits. Ces actions révèlent une volonté manifeste de l’establishment européen d’influencer la jeunesse sur les questions climatiques.

L’attention médiatique disproportionnée accordée à Greta Thunberg, notamment sa désignation comme personnalité de l’année 2019 par le Time Magazine, révèle l’ampleur de la manipulation orchestrée par l’État profond aux États-Unis comme dans l’UE. L’endoctrinement a conduit à une jeunesse européenne largement influencée par cette idéologie climatique. Bien que le site officiel de Youth for Climate semble moins actif depuis 2022, l’impact de ce mouvement sur la sensibilisation des jeunes Européens aux enjeux climatiques reste significatif et continue d’influencer les politiques européennes.

Ce n’est donc pas par hasard que le vice-président des États-Unis a rappelé aux élites européennes leur admiration béate, pourtant totalement injustifiée, de cette égérie. Il a souligné que ce type de contrôle des médias et de manipulation de l’opinion publique représente « le moyen le plus sûr de détruire la démocratie ». Il est crucial de remettre en question ces narratifs imposés et de promouvoir un débat ouvert et équilibré sur les questions climatiques et énergétiques.

Notons en passant qu’en mentionnant Elon Musk dans sa comparaison, Vance semble suggérer que l’influence de Musk, bien que significative, pourrait être transitoire. Cette remarque peut être interprétée comme une tentative de relativiser l’importance accordée à certaines figures médiatiques dans le débat public.

L’entêtement de la Commission européenne : vers une destruction économique ?

En fin de compte, le discours de Vance aura eu le mérite de mettre en lumière le fossé grandissant entre les élites européennes et les réalités du terrain. Alors que ces dernières persistent dans leur déni, refusant d’admettre leurs erreurs et leurs contradictions, Vance a joué le rôle du grain de sable dans la machine bien rodée du politiquement correct européen.

La Commission européenne a fait savoir qu’elle travaille sur un paquet législatif appelé « omnibus » dans lequel elle prévoit une réduction de 90 % des émissions de CO₂ d’ici 2040. C’est de l’entêtement, c’est se moquer d’une large partie de l’opinion publique qui ne veut plus entendre parler de ces réductions inutiles et coûteuses. Rappelons que dans le monde, les émissions de CO₂ ont augmenté de 65 % depuis l’adoption de la Convention-Cadre des Nations Unies sur les changements climatiques et que l’Europe ne représente que 7 % de ces émissions. Si l’on veut détruire l’économie européenne plus rapidement, c’est exactement ce qu’il faut faire. Trump ou pas Trump, Vance ou pas Vance, on ne peut pas continuer à mentir sur des questions aussi cruciales pour notre avenir. Nous ne pouvons pas permettre à l’UE de poursuivre la destruction organisée de notre économie, comme je le démontre dans mon livre « Énergie, mensonges d’État ».

Un appel au courage et à l’écoute

Vance, l’ancien Marine, le catholique pratiquant, aura fait son devoir en suivant le très vieux précepte biblique « tu ne manqueras pas de reprendre ton prochain pour ne pas te charger d’un péché » (Lévitique 19,17). Lui a fait son devoir ; nos dirigeants vont-ils avoir le courage de l’écouter ?

JD Vance s’alarme du recul de la liberté d’expression

JD Vance s’alarme du recul de la liberté d’expression

Photo by dts News Agency Germany/Shutterstock (15150588as) Munich Security Conference 2025: James David « JD » Vance, Vice President of the United States, delivers a speech Munich Security Conference 2025, Hotel Bayerischer Hof, Germany – 14 Feb 2025/

 

par Henrik Werenskiold – Revue Conflits- publié le 16 février 2025


Le vice-président des États-Unis a poussé la question à l’extrême, mais il a raison : la liberté d’expression en Europe est sérieusement menacée, avec des conséquences potentiellement catastrophiques.

Une fois de plus, un représentant de l’administration Trump et du mouvement MAGA a mis en ébullition les milieux politiques traditionnels et les grands médias libéraux en Europe. Cette fois, c’était le vice-président JD Vance, au cœur de l’attention lors de son discours très commenté à la conférence sur la sécurité de Munich.

En plus des problèmes posés par l’immigration de masse pour le Vieux Continent, Vance a désigné ce qu’il considère comme la plus grande menace pour les démocraties européennes : ni l’invasion de l’Ukraine par la Russie, ni la montée en puissance de la Chine totalitaire, ni aucun autre acteur extérieur, mais des facteurs politiques internes qui érodent progressivement la liberté d’expression. Que JD Vance y croie sincèrement ou qu’il use d’un procédé rhétorique pour souligner l’inquiétante évolution politique et juridique de la liberté d’expression en Europe, peu importe au fond.

Liberté d’expression

Il n’en reste pas moins que tous les exemples cités par le vice-président des États-Unis au sujet de ce resserrement progressif de la liberté d’expression en Europe devraient alarmer tout défenseur de la démocratie. Qu’il s’agisse de la censure de ceux qui ont suggéré que la Covid-19 pourrait provenir d’une fuite de laboratoire à Wuhan, de citoyens britanniques privés de liberté d’expression au sujet de l’immigration sur les réseaux sociaux, de l’interdiction de prier à proximité des cliniques d’avortement, de l’étouffement de la controverse entourant des gangs de violeurs sud-asiatiques ou de l’interdiction de brûler le Coran – la conclusion reste la même.

Ces situations ne correspondent pas au concept de liberté d’expression hérité des Lumières, qui est le socle même des systèmes démocratiques occidentaux. Les principes inscrits dans la Constitution américaine de 1787 et dans la « Déclaration des droits de l’homme et du citoyen » de la Révolution française de 1789 ne peuvent pas s’appliquer pleinement sans la libre circulation des opinions.

Libre circulation des opinions

Tout comme l’huile dans les rouages des systèmes démocratiques, la libre circulation des opinions permet d’optimiser le processus politique en assurant des décisions efficaces et légitimes aux yeux des citoyens. Sans ce mécanisme, les démocraties perdent l’avantage qu’elles ont sur les régimes autocratiques, car elles finissent par adopter des choix politiques moins pertinents, susceptibles de devenir fatals.

Pour que le processus démocratique marche comme prévu dans nos sociétés contemporaines, la collectivité doit tolérer davantage les opinions impopulaires et controversées, même sur les questions les plus sensibles. C’est d’autant plus crucial dans des États de plus en plus divers, où des politiques fondées sur des intérêts de groupes peuvent heurter l’intérêt général.

Ce principe semble avoir été oublié dans la plupart des pays d’Europe de l’Ouest, invoquant pourtant la tolérance et la diversité. Sans nier la sincérité de ces intentions, on remarque un effort coordonné, de haut en bas, de la part des défenseurs du multiculturalisme et des idées progressistes – dans la politique, les médias et la société civile – pour limiter les opinions impopulaires dans l’espace public, misant sur le fait que les divergences disparaîtront d’elles-mêmes. Or c’est une voie sans issue sur le plan idéologique, qui produit l’inverse de ce qu’elle vise et fragilise nos systèmes démocratiques de l’intérieur.

À mesure que la mosaïque d’identités de niche en Europe de l’Ouest s’étend, l’espace réservé aux propos jugés acceptables se réduit d’autant. Et plus cet espace se restreint, plus l’huile essentielle au bon fonctionnement de nos démocraties s’assèche. C’est une évolution très préoccupante qui pourrait entraîner des conséquences potentiellement désastreuses à long terme pour nos sociétés.

Qu’est-il donc advenu du principe : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je défendrai jusqu’à la mort votre droit de le dire » ?

UE. Aurons-nous les neurones et les tripes pour défendre nos intérêts spécifiques ?

UE. Aurons-nous les neurones et les tripes pour défendre nos intérêts spécifiques ?

Le drapeau européen est composé de 12 étoiles jaunes sur fond bleu – Crédits : vojtechvlk / iStock

Par Pierre Verluise – Diploweb – publieé le 15 février 2025

https://www.diploweb.com/UE-Aurons-nous-les-neurones-et-les-tripes-pour-defendre-nos-interets-specifiques.html


Pierre Verluise, docteur en Géopolitique, Fondateur du Diploweb.com. Chercheur associé à la FRS. Auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine de livres. Producteur de trois Masterclass sur Udemy : « Les fondamentaux de la puissance » ; « Pourquoi les données numériques sont-elles géopolitiques ? » par Kévin Limonier ; « C’était quoi l’URSS ? » par Jean-Robert Raviot.

Vers une entente entre Donald Trump et Vladimir Poutine pour mettre fin à la guerre en Ukraine ? Après un échange téléphonique mercredi 12 février 2025 entre les deux dirigeants et une rencontre annoncée en Arabie saoudite, l’Union européenne court le risque d’être évincée de la table des négociations sur la fin de la guerre en Ukraine. Pierre Verluise, docteur en géopolitique et directeur de Diploweb.com, analyse les conséquences de cette situation inédite dans laquelle se retrouve aujourd’hui l’Union européenne. Propos recueillis par Ewen Menuge pour Ouest-France, publié le 14 février 2025 sous le titre : Guerre en Ukraine : après l’appel entre Trump et Poutine, l’UE est « face à ses responsabilités. » Et le Secrétaire américain à la Défense, Pete Hegset a sidéré les pays de l’UE en annonçant un changement majeur dans la politique étrangère et de défense des Etats-Unis en endossant la position du Kremlin sur plusieurs points clefs tout en ouvrant la voie à de nouvelles sanctions pour déstabiliser l’économie russe.

Ouest-France : Est-ce la première fois que l’Union européenne est mise de côté dans les relations entre l’Occident et la Russie ?

Pierre Verluise (P. V. : À ma connaissance, c’est la première fois que les États-Unis donnent l’impression aussi explicitement de passer au-dessus de l’Union européenne pour s’adresser à la Russie. Mais Moscou a souvent enjambé ou instrumentalisé l’UE pour s’adresser d’abord aux États-Unis. L’objectif de la Russie est de passer des accords avec des États-Unis car, d’une part, Vladimir Poutine méprise l’Union européenne et, d’autre part, discuter avec Washington est l’occasion pour la Russie de se mettre dans la position d’une grande puissance. Ici, les États-Unis, en s’adressant directement à la Russie, flattent le Kremlin.

Le Kremlin doit actuellement passer un excellent moment, parce qu’on voit bien que les Européens sont comme un lapin dans les phares d’une voiture.

Ouest-France : L’Union européenne a-t-elle les capacités de se passer des États-Unis ?

P. V. : Pour l’instant, militairement, l’Europe ne le peut pas. Il faut déjà prendre acte de cette réalité. D’autant plus que nous parlons de l’Union européenne au singulier, mais que celle-ci est plurielle : il y a surtout 27 États membres, dont 23 sont aussi membres de l’Otan. Ces pays ne sont pas tous sur la même ligne, donc il leur faudra se mettre d’accord. Or, au sein de chacun de ces pays, les opinions divergent sur la question et cette actualité s’entrechoque avec d’autres problématiques politiques internes. Après la relance de la guerre en Ukraine le 24 février 2022, l’UE s’est mise d’accord sur ce qui se passait et a mis en œuvre des politiques en quelques jours. Donc oui, il y a eu une montée en charge de la capacité de l’Union européenne, mais elle s’est faite avec l’appui des États-Unis et du Royaume-Uni.

Il est certain que le Kremlin doit actuellement passer un excellent moment, parce qu’on voit bien que les Européens sont comme un lapin dans les phares d’une voiture : tétanisés, sidérés.

UE. Aurons-nous les neurones et les tripes pour défendre nos intérêts spécifiques ?
Pierre Verluise
Docteur en géopolitique, fondateur du Diploweb.com
Verluise

Ouest-France : L’UE ne se préparait-elle pas à ce scénario depuis le début de la guerre ?

P. V. : Plusieurs experts s’y attendaient et l’actualité semble donner raison à ceux qui disent depuis longtemps que l’UE doit se prendre en charge. Les Européens sont maintenant face à leurs responsabilités. Les États-Unis vont très probablement vouloir leur tordre le bras pour les obliger à augmenter davantage leurs dépenses de défense… en achetant américain.

La question est de savoir si le choix le plus pertinent pour les Européens est d’acheter massivement américain ? Depuis la relance de la guerre russe en Ukraine, les Européens ont-ils été suffisamment malins pour se doter d’une véritable industrie européenne de l’armement, qui serait pour l’essentiel autonome des États-Unis ? La réponse est non.

Ouest-France : Quels sont les leviers à actionner par l’UE pour sortir de cette situation ?

P. V. : Déjà avoir véritablement une politique de puissance. Il sera intéressant d’observer dans les prochains mois comment les pays de l’Union européenne vont réagir dans leur choix d’achat d’armement. Mais la puissance de l’Union européenne, ce n’est pas seulement ses capacités militaires, c’est aussi sa dynamique démographique – qui est en voie d’affaiblissement depuis quatre décennies. C’est encore sa compétitivité, qui devient insuffisante.

Il faut espérer que ce discours des États-Unis génère une prise de conscience de la part des pays de l’Union européenne. Soit maintenant l’UE se laisse prendre de panique et se fait manipuler par la Russie et les États-Unis, soit l’UE tire le constat que c’est la fin d’une époque et qu’il faut se réinventer. Et formuler une analyse du monde qui ne soit ni naïve à l’égard de la Russie de Poutine, ni naïve à l’égard des États-Unis de Trump. [1]

Aurons-nous les neurones et les tripes pour défendre nos intérêts spécifiques ?
Réorienter l’UE, c’est comme faire virer un paquebot, ça prend beaucoup de temps. Il faut définir rapidement des trajectoires pour arriver à des résultats dans les 6 mois, et prétendre véritablement à une autonomie stratégique d’ici deux ans.


Plus. Sur Le Grand Continent, deux importants discours du nouvel exécutif des Etats-Unis, traduits en français

Le Secrétaire américain à la Défense, Pete Hegset a sidéré 12 février 2025 les pays de l’UE en annonçant un changement majeur dans la politique étrangère et de défense des Etats-Unis, en endossant la position du Kremlin sur plusieurs points clefs tout en ouvrant la voie à de nouvelles sanctions pour déstabiliser l’économie russe.

Changement de régime : le discours intégral de J.D. Vance à Munich
À Munich, le 14 février 2025, le vice-président des États-Unis n’a pas vraiment parlé de sécurité — et n’a évoqué l’Ukraine, Poutine ou la Russie qu’en passant
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Persuadé que « la principale menace [pour l’Europe vienne] de l’intérieur », ciblant les élites politiques et souhaitant faire sauter les cordons sanitaires érigés contre l’extrême droite en Allemagne, J. D. Vance a articulé pour la première fois la vision maximaliste de la Maison-Blanche de Donald Trump pour le continent : un changement de régime.


Publié dans Ouest-France le 14 février 2025 sous le titre : Guerre en Ukraine : après l’appel entre Trump et Poutine, l’UE est « face à ses responsabilités. »

Vaincre sans violence. Influence et guerre de l’information

Vaincre sans violence. Influence et guerre de l’information

par Bruno Modica – Revue Conflits – publié le 15 févier 2025

https://www.revueconflits.com/vaincre-sans-violence-influence-et-guerre-de-linformation/


Guerre de l’information, propagande, influence dans le milieu social, la guerre pour le contrôle des esprits est menée tous azimuts. Raphaël Chauvancy propose un manuel clair et pédagogique pour comprendre ces nouvelles formes de guerre.

Raphaël Chauvancy, Vaincre sans violence. Manuel d’influence et de guerre de l’information. VA Éditions, 2025.

Quelle que soit l’issue de la guerre en Ukraine, que l’on considère qu’elle ait commencée en 2014, avec l’annexion de la Crimée, ou en 2022, avec l’opération militaire spéciale, ce conflit vient à point nommé pour servir de fil conducteur à cette présentation de manuel. Car il s’agit bien d’un manuel d’influence et de guerre de l’information que propose Raphaël Chauvancy en présentant de façon méthodique les ressorts de ce qu’il appelle la guerre par le milieu social.

Contrairement aux conflits précédents, la guerre en Ukraine donne toute l’apparence de la transparence. Les nouveaux outils numériques, certaines plates-formes, révèlent des informations qui auraient été, il n’y a pas si longtemps, couvertes par le secret militaire le plus rigoureux. C’est loin d’être le cas aujourd’hui, et différents sites d’information publient des données qui font le bonheur des analystes amateurs ou professionnels.

Malheureusement, les chaînes d’information en continu sont dans la plupart des cas bien incapables de fournir autre chose que des commentaires de commentaires, assortis de banalités qui enfoncent parfois les portes ouvertes. Rares sont les niveaux d’expertise qui apportent au grand public des informations sur les enjeux de ce conflit.

Il est vrai que le caractère imprévisible, surprenant, c’est le moins que l’on puisse en dire, de l’administration républicaine aux États-Unis depuis janvier 2025, donne parfois le tournis.

Pourtant, même ce caractère imprévisible, participe incontestablement du propos de l’auteur. L’information que l’on peut donner, parfois contradictoire, à propos de la politique étrangère des États-Unis, participe bel et bien d’une forme de guerre de l’information, d’autant plus insidieuse qu’elle semble portée par des propos bruts de décoffrage.

La guerre par le milieu social

La guerre par le milieu social regroupe l’influence et la guerre de l’information. Dans ce domaine, si l’on se contente du XXe siècle, le mouvement communiste international a pu prendre un coup d’avance. Et même si l’exemple n’est pas forcément cité dans cet ouvrage, la politique de Lénine, lorsqu’il publie les thèses d’avril, relève bel et bien d’une forme de guerre d’influence que l’on appelait de façon primaire l’agit-prop. En allant chercher les ressorts profonds du soldat russe, resté au fond de lui-même un paysan affamé de terre, le slogan de Lénine a pu jouer un rôle décisif dans l’effondrement de l’armée impériale.

D’autres exemples de propagande communiste, pendant la guerre civile chinoise ou la guerre d’Indochine, sont directement issus de cette démarche qui consiste à articuler l’implantation au cœur des populations, comme moyen d’action, privant l’ennemi de ses capacités à agir.

On appréciera donc la présentation didactique de cet ouvrage, avec les différentes phases qui permettent de construire un cycle d’influence. Cela commence par la connaissance précise du milieu dans lequel on intervient, ce que l’on appelle « l’analyse pays », la plus classique. Lorsque l’on aborde un groupe, sur lequel on souhaite agir, la méthode permettant d’analyser les données biologiques de la cible, ses aspirations et ses peurs, et enfin ses croyances (BAC), permet de définir ensuite une posture et différentes formes d’intervention.

La deuxième phase consiste à impulser, c’est-à-dire à mettre en place les outils d’action, que ce soit les agents, et, de façon maligne, l’auteur cite avec juste raison un propagandiste du Kremlin, Xavier Moreau, au même niveau que l’influenceuse Rokhaya Diallo, qui au nom d’un antiracisme sélectif, se fait l’apôtre d’un French bashing systématique, surtout lorsqu’il s’agit des principes de la laïcité.

De la même façon, pour ce qui concerne les difficultés de la France en Afrique, qui ont conduit à la remise en cause de sa présence dans de nombreux pays, la question du don sans contrepartie peut apparaître comme une erreur. Les territoires sur lesquels la France, tout au long de son histoire le plus investie, notamment l’Algérie, sont ceux qui ne manifestent pas une reconnaissance excessive à l’égard de leur généreux donateur. Bien au contraire cette générosité sans contrepartie entretient un sentiment d’injustice dont peuvent jouer les autorités politiques, lorsqu’elles cherchent à obtenir un consensus de leur population contre l’adversaire fantasmé.

La troisième phase consiste à construire un narratif, et à cet égard, la guerre en Ukraine est un exemple remarquable. De part et d’autre une histoire a véritablement été « inventée », avec un fond historique bien réel, ce qui la rend d’autant plus crédible. Le mythe de la Russie kiévienne s’oppose à celui d’une nation ukrainienne qui trouve ses racines dans la saga des cosaques, ce qui donne un récit efficace, et qui renforce un sentiment d’appartenance. L’auteur donne des exemples pratiques d’influence, en s’appuyant évidemment sur les pratiques des groupes d’influence américains après la chute de l’Union soviétique. L’académie ukrainienne du leadership, (ULA) a pu suivre toutes les phases de la mise en place de l’action, du ciblage à l’impulsion, jusqu’à la construction narrative.

Les guerres 2 et 3.0

Le lecteur s’attachera également à la troisième partie sur les guerres d’information, qui ont connu évidemment une évolution majeure avec ce que l’on a longtemps appelé les nouvelles technologies d’information et de la communication, qui devraient connaître quand ce n’est pas déjà le cas une accélération avec les usages de l’intelligence artificielle dans l’action informationnelle.

Dans cette guerre informationnelle, l’auteur prend le soin de proposer des encadrés très précis, avec l’exemple très fouillé sur les manœuvres médiatiques russes en Afrique. Il s’appuie pour cela sur une étude de l’institut de recherche stratégique de l’école militaire. Au passage les plus anciens, qui ont connu la période soviétique, ont pu retrouver le bon vieux procédé qui datait de l’ère Brejnev, celui de la désinformation, une pratique qui avait été très largement documentée en son temps.

On retrouve dans le détail également les techniques de fabrication des fake news avec une analogie culinaire sur la préparation du canard, ce qui rappelle la zone et technique de la généralisation abusive que l’on peut appeler « pâté de canard », mais également celle de l’essentialisation, appelées « le malgré de canard », les amateurs apprécieront.

Les mesures actives s’inscrivent dans la continuité de la guerre révolutionnaire de la subversion, avec l’intoxication par la formation, ce qui peut rejoindre l’infobésité, avec des méthodes très subtiles qui ont été utilisées au moment de la décolonisation, mais également avec la bleuite pendant la guerre d’Algérie. Face à ces actions subversives, les différents moyens de contre-attaque sont également abordés, même si la raison critique est beaucoup plus difficile à opposer à la dictature de l’émotion.

Encore une fois il s’agit bel et bien d’un manuel que l’on pourra lire avec profit, à la fois pour comprendre les mécanismes de la guerre d’influence, mais également pour répondre à des situations très précises en analysant les outils utilisés par l’ennemi.


Bruno Modica

Bruno Modica est professeur agrégé d’Histoire. Il est chargé du cours d’histoire des relations internationales Prépa École militaire interarmes (EMIA). Entre 2001 et 2006, il a été chargé du cours de relations internationales à la section préparatoire de l’ENA. Depuis 2019, il est officier d’instruction préparation des concours – 11e BP. Il a été président des Clionautes de 2013 à 2019