Espace : C’est quoi ce satellite espion que l’armée française va bientôt lancer pour surveiller la Terre ?

Espace : C’est quoi ce satellite espion que l’armée française va bientôt lancer pour surveiller la Terre ?

Troisième satellite du programme de reconnaissance et identification Musis, CSO-3 doit être lancé le 26 février par Ariane 6 depuis Kourou pour renforcer ce programme de surveillance militaire de la Terre

 


L’essentiel

  • CSO-3 est le troisième satellite du programme Musis, constellation dédiée à l’observation de la Terre à des fins de défense et sécurité pour les forces armées françaises.

  • Il aurait dû rejoindre en 2022 les deux autres satellites, en orbite depuis 2018 et 2020, mais les déboires techniques d’Ariane 6 ont retardé son lancement de trois ans.

  • Il sera placé à une orbite de 800 km, comme CSO-1, pour des missions de reconnaissance de très haute résolution, tandis que CSO-2, à une orbite de 480 km, effectue des missions d’identification, avec des images encore plus précises.

Il va enfin pouvoir rejoindre CSO 1 et 2. Le satellite CSO (pour Composante spatiale optique) 3 sera lancé le 26 février par Ariane 6 depuis Kourou, en Guyane, a annoncé il y a quelques jours Arianespace.

CSO-3 est le troisième satellite du programme Musis (Multinational Space-based Imaging System), piloté par la Direction générale de l’armement (DGA) et le Cnes (Centre national d’études spatiales), au profit du Commandement de l’espace de l’Armée de l’air et de l’espace. Il s’agit d’une constellation dédiée à l’observation de la Terre à des fins de défense et sécurité.

« Compléter la constellation »

D’une masse de 3,5 tonnes chacun, ces satellites ont été réalisés par Airbus Defence and Space et Thales Alenia Space pour les instruments optiques, pour un coût de 920 millions d’euros (1,75 milliard d’euros pour l’ensemble du programme).

Arrivée du satellite CSO-3 au au port spatial européen de Kourou, en Guyane, le 15 janvier dernier.
Arrivée du satellite CSO-3 au au port spatial européen de Kourou, en Guyane, le 15 janvier dernier. - Arianeespace

« Le satellite CSO-3 aurait dû être lancé en 2022, du coup nous attendons avec impatience de pouvoir le lancer pour compléter la constellation, qui est prévue avec trois satellites, sachant que les deux premiers sont déjà en orbite depuis 2018 et 2020 » explique à 20 Minutes l’ingénieur en chef de l’armement Yann, directeur de programme Musis/CSO à la DGA. Les déboires d’Ariane 6 ont en effet retardé de trois ans le lancement de ce troisième satellite.

« Appareils photos géants »

Mais, à quoi servent exactement ces satellites dits « espion » ? « Ce sont des appareils photos géants, permettant de prendre des images de n’importe quel point du globe, à n’importe quel moment, de jour comme de nuit grâce à l’infrarouge », poursuit l’ingénieur en chef de l’armement Yann.

« Les deux satellites déjà en orbite exercent des missions complémentaires de reconnaissance et identification », complète le lieutenant-colonel René, chef du bureau capacitaire satellites d’observation au Commandement de l’espace, en charge du programme Musis/CSO. CSO-1 est ainsi positionné à une altitude de 800 km pour effectuer des missions de reconnaissance (Très haute résolution, THR), ce qui permet des revisites, c’est-à-dire un passage plus rapide, plus fréquent, en tous points de la Terre. CSO-2 est, lui, positionné à une altitude de 480 km, et effectue des missions d’identification avec une extrême haute résolution (EHR) permettant d’avoir des images encore plus précises. CSO-3 sera positionné comme CSO-1, à 800 km, pour renforcer le taux de revisite.

800 clichés par jour

« Les satellites qui sont plus hauts peuvent voir plus de choses en un passage, mais ils sont moins précis en matière de résolution, ajoute l’ingénieur en chef de l’armement Yann. Pour améliorer la résolution, il faut descendre au plus bas que l’on peut, sans frotter sur l’atmosphère, et améliorer la technologie, qui progresse à chaque génération. »

Capables de réaliser quelque 800 clichés par jour à une vitesse de 25.000 kilomètres/heure, les satellites CSO seraient ainsi sans équivalent en Europe. CSO-2, celui positionné sur l’orbite la plus basse, étant même « l’appareil photo le plus puissant jamais construit en Europe » déclarait à son lancement le PDG de Thales Alenia Space. La résolution (taille du plus petit élément observable) est de l’ordre d’une trentaine de centimètres pour les satellites THR, tandis qu’elle est « classifiée » pour le satellite EHR, mais serait d’une vingtaine de centimètres, avancent certains spécialistes.

Des satellites « opérés par des militaires, pour des opérations militaires »

Les satellites du programme Musis sont dédiés à des missions très spécifiques. « Le système CSO contribue avec d’autres moyens à apporter du renseignement, c’est-à-dire la fonction stratégique de connaissance et anticipation : avoir une meilleure connaissance des crises à travers le monde pour pouvoir agir plus rapidement, assure le lieutenant-colonel René. Dans le détail, cela permet d’apporter du renseignement, en appui aux opérations militaires, et être dans un bon tempo pour les mener sur le théâtre de guerre. Ensuite, cela fournit des données sur la géographie, pour élaborer les cartes nécessaires à l’évolution de nos forces terrestres, notamment quand elles sont déployées sur des théâtres inconnus. » Les satellites peuvent aussi être amenés à vérifier le respect de traités de désarmement ou de non-prolifération

A ceux qui s’interrogent sur les questions liées au respect de la vie privée des citoyens, le lieutenant-colonel René soutient que « ces satellites sont opérés par des militaires, pour des opérations militaires, et absolument rien d’autre ». Ce qui ne les empêche pas d’être amenés à surveiller des cibles civiles si cela s’avère nécessaire.

« L’Espace, un champ de bataille qui prend de plus en plus d’ampleur »

Ces satellites qui opèrent pour des missions de renseignement et de surveillance le font en complément de ce que les avions ou les drones peuvent apporter. « L’engin spatial évolue à des altitudes qui lui permettent d’être en relative protection, même si ce qui était vrai hier ne l’est plus forcément au regard de l’évolution des menaces » explique le lieutenant-colonel René.

« De nombreuses menaces contre les satellites se sont effectivement avérées, particulièrement récemment avec le conflit en Ukraine, ajoute l’ingénieur en chef de l’armement Yann. Les trois domaines de conflictualité, qui étaient auparavant terre, air, mer, sont dorénavant complétés par le cyber et l’Espace, l’Espace étant un champ de bataille qui prend de plus en plus d’ampleur. »

Lancement sous haute surveillance

Musis est le troisième programme militaire d’observation de la Terre. « Les deux premiers étaient Helios I et II, lancés en 1995-1999 puis en 2004-2009, rappelle l’ingénieur en chef de l’armement Yann. Musis est ainsi la troisième génération de satellites. » Une quatrième génération est en préparation pour remplacer les CSO à l’horizon 2030 [dans le cadre d’un programme appelé Iris], sachant que la durée de vie prévue pour les satellites CSO est de dix ans.

Le lancement de CSO-3 le 26 février est d’autant plus important qu’il sera effectué par un lanceur européen, Ariane 6, dont ce sera le premier vol commercial après son vol inaugural le 9 juillet dernier. En 2018 et 2020, les CSO 1 et 2 avaient été envoyés dans l’espace via… le lanceur russe Soyouz, ce qui peut interroger quant à d’éventuels risques d’espionnage, même si les lancements avaient été effectués depuis le pas de tir de Kourou, en Guyane. La coopération spatiale avec la Russie a depuis été suspendue en raison de la guerre en Ukraine.

Aujourd’hui, « nous sommes très contents de profiter d’Ariane 6 pour envoyer CSO-3 en orbite, et du retour de l’Europe dans la souveraineté de l’accès à l’Espace » se contentent de commenter les deux militaires interrogés. S’agissant d’un satellite militaire, ce lancement est considéré comme particulièrement sensible et se fera sous haute surveillance de l’Armée de l’air, qui devrait déployer sur place des avions de chasse Rafale pour sécuriser le pas de tir de Kourou.

Vers une arme nucléaire sud-coréenne ? Considérations politiques et stratégiques

Vers une arme nucléaire sud-coréenne ? Considérations politiques et stratégiques

Note

par Emmanuelle Maitre – Fondation pour la recherche stratégique – publié le 29 janvier 2025

Le 11 janvier 2023, le président sud-coréen Yoon Suk-yeol a provoqué de vives réactions en indiquant que la Corée du Sud pourrait envisager de se doter de l’arme nucléaire « si les menaces nord-coréennes [devenaient] plus sérieuses »

Cette réflexion est principalement alimentée par les progrès des capacités nord-coréennes et l’évolution de l’asymétrie perçue entre le Nord et le Sud. Sous l’administration Biden, les États-Unis n’ont pas ménagé leurs efforts pour rassurer leur allié sud-coréen et afficher la robustesse de l’alliance américano-sud-coréenne, et en particulier de la dissuasion élargie américaine dans la région. Cependant, l’élection de Donald Trump le 5 novembre 2024 soulève de nouvelles questions sur la fiabilité du soutien américain.

Si le débat sur l’opportunité pour la Corée du Sud de développer sa propre dissuasion nucléaire n’est pas nouveau, il est probablement appelé à connaître de nouveaux développements en 2025.

État du débat à Séoul

Certains observateurs estiment qu’on ne peut parler de débat nucléaire à Séoul, mais plutôt de « cacophonie »

En effet, on observe davantage des déclarations souvent politisées à fins électoralistes, et peu de réflexions construites sur les tenants et aboutissants des différentes options. En particulier, les avantages stratégiques mais également les coûts liés au développement d’un programme nucléaire ne sont pas mis en avant dans cette discussion

L’objectif des appels au développement de capacités nucléaires autonomes semble être avant tout de répondre à une demande de l’opinion publique, qui apparaît de manière constante favorable à ce projet. En effet, l’analyse de différentes études et sondages d’opinion montre depuis plusieurs années un soutien marqué au développement d’un programme nucléaire. Ainsi, depuis 2016, dans une enquête d’opinion conduite à fréquence régulière, entre 60 % et 70 % des sondés se positionnent en faveur de cette option

Ce soutien est particulièrement fort chez les électeurs du parti conservateur PPP. De manière notable, cette adhésion populaire ne reflète pas simplement un manque de confiance dans l’allié américain et la stratégie de dissuasion élargie américaine. Au contraire, les personnes se situant en faveur de l’option nucléaire sont plus susceptibles, selon les sondages, d’être confiantes dans la solidité de cette alliance. Au-delà d’une crainte d’un moindre engagement américain, ce positionnement reflète donc principalement un calcul stratégique des sondés, qui jugent en majorité que seule la possession d’armes nucléaires par Séoul pourrait rétablir un équilibre stratégique sur la péninsule et dissuader une agression nord-coréenne

Il est également à souligner que le soutien à la nucléarisation du pays s’effrite peu lorsque les sondés sont informés des coûts probables d’un programme nucléaire, par exemple en termes de sanctions et d’isolement international

Dans ce contexte, des discussions régulières sont observées non seulement sur la péninsule, mais aussi à l’extérieur, avec une interrogation de plus en plus sérieuse quant à la possibilité pour les dirigeants sud-coréens de résister à cette pression populaire en faveur d’un programme national. Cette préoccupation est d’autant plus forte que la Corée du Nord est perçue comme une menace dont l’acuité s’accroît, et que l’élection de D. Trump ajoute de l’incertitude sur la possible trajectoire de la politique américaine dans la région.

Rapports de force sur la péninsule

Le développement des capacités militaires, en particulier nucléaires, de la Corée du Nord est un facteur important de tension à Séoul et d’interrogations sur la meilleure stratégie à mettre en œuvre pour dissuader Pyongyang de s’en prendre aux intérêts du pays.

Parmi les développements préoccupants figurent les efforts produits par la Corée du Nord pour développer une capacité de seconde frappe crédible, capable de toucher non seulement Guam et Hawaii mais également l’Alaska et le territoire continental américain. À travers le développement de plusieurs programmes de missiles balistiques intercontinentaux à vocation nucléaire, Pyongyang a considérablement crédibilisé sa posture de dissuasion

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Par ailleurs, le développement en Corée du Nord d’un arsenal fourni d’armes de courte portée, missiles balistiques et quasi-balistiques, en particulier, accentue la vulnérabilité de certaines infrastructures critiques sud-coréennes et suscite de nouveaux scénarios d’escalade reposant sur l’emploi d’armes conventionnelles, chimiques ou nucléaires

Les responsables sud-coréens ont cherché à prendre en compte ces évolutions en adaptant leur stratégie de dissuasion et de défense. En 2013, le ministère a mentionné pour la première fois la notion de « kill chain », qui vise à conduire des frappes préventives sur les sites nucléaires et de missiles nord-coréens en amont d’une frappe

Cette stratégie a été rebaptisée « Strategic Target Strike » en 2019. En parallèle, en septembre 2016, l’administration de Park Geun-hye a détaillé une nouvelle stratégie intitulée « Korea Massive Punishment and Retaliation » (KMPR). Ce plan prévoit des représailles massives en cas d’attaque nord-coréenne, et notamment des frappes de précision contre les dirigeants du pays et des cibles militaires d’importance. Il est à l’origine du développement d’un arsenal balistique particulièrement développé côté sud-coréen, avec la gamme des Hyunmoo, qui inclut des systèmes quasi-balistiques, des missiles mer-sol ou encore des systèmes extrêmement lourds visant à frapper des cibles enfouies, comme le Hyunmoo-5, présenté à l’été 2024

Enfin, Séoul investit massivement dans des capacités de défense antimissile, avec l’acquisition de systèmes américains sur étagère mais également le développement de technologies nationales. La combinaison de ces trois dimensions (frappe préemptive, dissuasion par représailles et dissuasion par interdiction) forme la stratégie des « trois axes »

Malgré ces réflexions doctrinales et ses efforts capacitaires offensifs et défensifs, Séoul considère que ces éléments de dissuasion conventionnelle ne peuvent être suffisants face à un adversaire nucléarisé. Elle insiste donc fortement sur la nécessité de la dissuasion élargie américaine et réclame à Washington des assurances sur le fait que toute agression nucléaire nord-coréenne aurait pour réponse une riposte nucléaire

Comme évoqué précédemment, les garanties américaines ne parviennent cependant pas à rassurer une majorité de Coréens, qui préfèreraient disposer d’une force nucléaire indépendante. Le retour à la Maison Blanche de l’administration Trump pourrait renforcer ces questionnements.

La dissuasion élargie américaine et l’administration Trump II

Le débat nucléaire en Corée du Sud a été perçu avec inquiétude par l’administration Biden, qui a investi de nombreuses ressources diplomatiques pour convaincre le gouvernement sud-coréen de la solidité de ses engagements. Ces initiatives ont notamment débouché sur la déclaration de Washington, publiée le 26 avril 2023

Dans ce document, Joe Biden et Yoon Suk-yeol ont rappelé que « toute attaque nucléaire par la Corée du Nord contre la Corée du Sud sera contrée par une réponse rapide, puissante et décisive [swift, overwhelming and decisive response] ». Le texte pointe la création d’un nouveau forum de concertation sur les questions nucléaires, le Nuclear Consultative Group (NCG), qui a pour vocation de « renforcer la dissuasion élargie, discuter de planification nucléaire et stratégique, et gérer la menace au régime de non-prolifération posée par la Corée du Nord ». Est également prévue une meilleure intégration des forces conventionnelles sud-coréennes aux exercices nucléaires américains et la réalisation de simulations conjointes de gestion de crises nucléaires sur la péninsule. Washington indique que ses capacités stratégiques, bombardiers mais également sous-marins nucléaires lanceurs d’engins, seront plus fréquemment déployées en Corée du Sud, ce qui n’était pas le cas précédemment

Yoon Suk-yeol lui-même a décrit ces engagements comme « une extension sans précédent et un renforcement de la stratégie de dissuasion intégrée », et a noté que cette déclaration devrait « soulager les inquiétudes des Sud-Coréens liées aux armes nucléaires nord-coréennes »

Kim Gi-hyeon, le président du Parti conservateur au pouvoir, le PPP, a pour sa part jugé que l’accord était « très important » et constituait un « succès diplomatique notable »

Kim Tae-hyo, directeur adjoint au National Security Office, a déclaré que les « citoyens sud-coréens pourront de facto considérer être en situation de partage nucléaire avec les États-Unis »

Cette démarche venait répondre à des doutes et interrogations vis-à-vis de l’alliance américano-sud-coréenne nées lors de la première administration Trump. D’une part, le président républicain avait prononcé un certain nombre de commentaires et de remarques regrettant les coûts pour les États-Unis de la défense sud-coréenne

Tout comme avec l’Europe, Trump avait appelé les Sud-Coréens à contribuer davantage à leur propre défense

Cette logique transactionnelle a pu atténuer la confiance de Séoul vis-à-vis de son partenaire. De plus, les initiatives diplomatiques de Trump envers Kim Jong-un, matérialisées par la rencontre de Singapour le 12 juin 2018, ont également été perçues avec circonspection à Séoul. En particulier, cette rencontre avait eu pour conséquence l’annulation par Washington de certains exercices conjoints, une décision regrettée en Corée du Sud.

L’entrée en fonction de Donald Trump en janvier 2025 pourrait à nouveau compromettre la confiance du gouvernement sud-coréen dans la solidité des garanties américaines. A peine élu pour un second mandat, le président républicain a rapidement critiqué l’accord entre les deux pays sur le stationnement de troupes américaines en Corée renégocié en octobre 2024, jugeant que s’il avait été à la Maison Blanche, il aurait demandé bien plus à Séoul, à laquelle il a reproché de considérer les États-Unis comme un « distributeur de billets »

Le caractère imprévisible de D. Trump et l’absence de stratégie assumée et annoncée pendant la campagne empêche d’anticiper la politique qui sera menée vis-à-vis de Pyongyang. Néanmoins, il est possible que Trump cherche à reprendre ses efforts de négociations avec Kim Jong-un. De tels développements seraient observés avec beaucoup d’intérêt à Séoul, en particulier si les États-Unis acceptaient des concessions sur leur présence sur la péninsule, en termes de troupes ou d’armements. Enfin, les menaces du président républicain de réduire la présence américaine de manière unilatérale pour forcer ses alliés à davantage financer leur défense sont également une cause de préoccupation en Corée du Sud. 

Cependant, à l’inverse, si certains conseillers républicains devaient avoir des marges de manœuvre dans la définition de la politique coréenne, cela pourrait favoriser un certain renforcement de la dissuasion élargie, compatible avec certaines préférences exprimées à Séoul. En effet, plusieurs experts ayant servi dans la première administration Trump ont soutenu l’accroissement des capacités nucléaires en Asie, en particulier la remise en service de missiles de croisière nucléaires embarqués (SLCM-N) ou le déploiement d’un plus grand nombre de systèmes de défense antimissile dans la région

Ces propositions découlent notamment de la perception de la Chine comme menace justifiant le renforcement de la posture de dissuasion en Indopacifique. Enfin, certains ont noté que Trump pourrait adopter une attitude tolérante vis-à-vis de Séoul si le pays venait à se lancer dans un programme nucléaire, suivant ainsi l’analyse selon laquelle cela lui permettrait de se défendre plus efficacement à moindre coût pour Washington

Les obstacles au développement d’un programme national

La période qui s’ouvre se caractérise donc par une grande incertitude, et il est certain que les appels au développement d’un programme nucléaire national sud-coréen risquent de redoubler d’intensité. Ces pressions sont préoccupantes, en particulier pour la robustesse du régime de non-prolifération. Pour autant, une éventuelle nucléarisation de la Corée du Sud fait face à un certain nombre d’obstacles.

Premièrement, un retrait du TNP et le développement d’un programme nucléaire militaire porteraient un risque énorme de fracturation de l’alliance avec les États-Unis et donc un coût immédiat majeur en termes de sécurité. Certains experts sud-coréens sont certains que les États-Unis, notamment des membres du cercle rapproché de D. Trump, pourraient in fine faire preuve d’une certaine tolérance vis-à-vis de Séoul et ne soumettraient pas le pays à un régime de sanctions sévères. Il est néanmoins très probable que Washington s’opposerait à ce changement de statut, y compris en application automatique de ses lois nationales comme le Nuclear Non-Proliferation Act de 1978, qui interdit toute coopération avec des États proliférants, et le Nuclear Proliferation Prevention Act de 1994, qui requiert l’adoption de sanctions à l’égard des entités proliférantes. Outre le risque d’un retrait des troupes américaines stationnées en Corée du Sud, Séoul serait donc très probablement également confrontée à des conséquences économiques et technologiques

Même dans le cas le plus favorable où les États-Unis accepteraient plus ou moins tacitement la situation, de nombreux pays imposeraient des sanctions à la Corée du Sud, qui, du fait de sa forte intégration au sein de l’économie mondiale, subirait des retombées économiques majeures. En raison des coopérations approfondies avec plusieurs pays, dont les États-Unis, sur le secteur du nucléaire, une telle décision aurait également des effets technologiques puisque la filière serait lourdement impactée, en particulier en ce qui concerne l’approvisionnement en combustible nucléaire

Les élites coréennes sont vraisemblablement conscientes des conséquences majeures qu’entraînerait la nucléarisation du pays et des sacrifices engendrés. En effet, les responsables politiques, notamment au sein du Parti conservateur, ont pu se montrer moins revendicatifs sur ce sujet une fois aux responsabilités. Néanmoins, comme indiqué précédemment, le fait que la crainte des sanctions dissuade peu l’opinion publique dans son soutien au lancement d’un programme nucléaire national semble traduire deux éléments : tout d’abord, une confiance peut-être excessive dans le fait que les sanctions seraient légères et que Washington en particulier chercherait des moyens de s’extraire de sa propre législation de non-prolifération pour des motifs d’intérêt stratégique. Deuxièmement, ce positionnement pourrait refléter une réelle crainte de la Corée du Nord qui justifie aux yeux des personnes interrogées des sacrifices y compris au regard des autres priorités nationales

Conclusion

Dès le 11 novembre 2024, des élus du parti présidentiel PPP discutaient des options s’offrant à la Corée du Sud suite à l’élection de Donald Trump. La majorité des participants soutenaient l’idée d’à tout le moins développer les capacités nucléaires pour être un État du seuil, prêt à revendiquer son statut d’État nucléaire en cas de besoin. Certains élus proposaient l’adoption d’une loi forçant le pays à acquérir une arme nucléaire en cas de nouvelle « provocation » du Nord

Cette réunion traduit une atmosphère d’inquiétude à Séoul, qui fait face à une Corée du Nord qui ne ralentit pas ses efforts de modernisation, y compris dans le domaine nucléaire, et un allié américain redevenu imprévisible. 

Dans ces circonstances, il sera inévitable pour Séoul de faire émerger un débat construit sur ce sujet, prenant en compte l’ensemble des variables et conséquences liées à un changement de politique : les effets stratégiques bien sûr, et les conséquences dans les relations intercoréennes d’une prolifération sud-coréenne, mais aussi les conséquences dans les relations avec les autres États de la région. Les retombées sur les alliances et partenariats qu’entretient aujourd’hui Séoul devront être correctement anticipées, tout comme les effets économiques et technologiques. Enfin, le retrait du TNP par la Corée du Sud affecterait durablement la norme de non-prolifération, ce qui aurait des effets dommageables d’ordre global.

Défense : face à l’urgence, la réunion de crise en Europe

Défense : face à l’urgence, la réunion de crise en Europe

Face aux conflits du moment et à la pression américaine, l’Europe s’est réunie en urgence pour parler Défense.

par Jean-Baptiste Leroux – armees.com – Publié le
L'Europe a organisé une réunion de crise en urgence sur le sujet de la Défense. Pixabay
L’Europe a organisé une réunion de crise en urgence sur le sujet de la Défense. Pixabay | Armees.com

Face aux tensions croissantes liées à la guerre en Ukraine et aux pressions de Washington, l’Union européenne a organisé une réunion exceptionnelle sur la défense. Objectif : renforcer l’autonomie stratégique du continent.

Un sommet sous haute tension pour renforcer l’autonomie européenne

Les dirigeants de l’Union européenne se sont retrouvés lundi 3 février à Bruxelles pour une réunion cruciale consacrée à la Défense. Aux côtés des 27, le Premier ministre britannique Keir Starmer et le secrétaire général de l’Otan, Mark Rutte, prennent part aux discussions. Cette rencontre intervient dans un contexte de pression accrue de la part des États-Unis et de leur nouveau président, Donald Trump, qui exige une hausse significative des dépenses militaires européennes. L’inquiétude est grande face à l’avenir du soutien américain à l’Ukraine. Le conflit en cours avec la Russie place l’Europe devant ses responsabilités. Bruxelles plaide pour une augmentation des investissements militaires, mais les modalités de financement restent un point de friction entre les États membres.

Le message de l’Union européenne est clair : il est temps de prendre en main sa propre sécurité. Antonio Costa, président du Conseil européen, insiste sur la nécessité d’une Europe plus résiliente, efficace et stratégiquement autonome. Si l’Otan demeure un pilier fondamental de la sécurité du continent, la dépendance envers les États-Unis est de plus en plus remise en question. La proposition d’un grand emprunt européen pour financer ces ambitions fait débat. Tandis que plusieurs États, dont la France et l’Espagne, plaident en faveur d’un soutien de la Banque européenne d’investissement, l’Allemagne demeure réticente. Le pays, en pleine préparation électorale, craint les conséquences budgétaires d’un tel engagement.

Défense : un tournant dans les relations internationales

Cette réunion marque aussi une tentative de rapprochement avec le Royaume-Uni, cinq ans après le Brexit. Keir Starmer, désireux de retisser des liens avec Bruxelles, pourrait jouer un rôle clé dans la future coopération européenne en matière de sécurité. L’hypothèse d’un accord de défense commun est évoquée, bien que les tensions post-Brexit persistent.

Par ailleurs, les menaces de Donald Trump envers ses alliés européens, notamment ses exigences financières accrues et son intérêt pour le Groenland, inquiètent les dirigeants du Vieux Continent. Face à cette incertitude, un message uni et ferme pourrait être essentiel pour préserver les intérêts stratégiques de l’Europe.

Vers une criminalisation de la prise d’otages ?

Vers une criminalisation de la prise d’otages ?

Jean Daspry – CF2R – TRIBUNE LIBRE N°172 / janvier 2025

Pseudonyme d’un haut fonctionnaire français, docteur en sciences politiques

https://cf2r.org/tribune/vers-une-criminalisation-de-la-prise-dotages/


« L’expérience prouve qu’il est beaucoup plus facile de prendre des otages que de les relâcher » (André Frossard). C’est ce que doivent penser les preneurs d’otages et ceux qui en sont victimes. La prise d’otages est aussi vieille que le monde. Depuis la plus haute Antiquité, les otages sont consubstantiels aux relations entre puissants qui entendent disposer de garanties de la parole donnée. Jusqu’au XVIIIe siècle, les otages sont associés aux alliances et aux traités. Si l’avènement du droit international met entre parenthèses cette pratique, elle renaît de ses cendres à la faveur des guerres et, plus près de nous, avec l’irruption du terrorisme. Considérée comme un crime de guerre dès 1945, la prise d’otages – si elle persiste dans les relations entre États – est désormais le fait du terrorisme, qui y voit une sorte de duel[1]. Et, c’est bien de ce terrorisme qu’il soit l’apanage d’États ou de groupes dont il s’agit. L’actualité la plus récente fournit de multiples exemples d’une pratique pérenne et déroutante. Manifestement, les États semblent désemparés dans le traitement global et efficace du phénomène[2]. Existe-t-il des réponses envisageables ? Et si oui, lesquelles ?

LA PRISE D’OTAGES : UNE PRATIQUE PÉRENNE ET DÉROUTANTE

Confrontés à une pratique incontournable dans les relations internationales de ce siècle, les États semblent déconcertés dans la manière de la traiter.

Un élément incontournable du monde du XXIe siècle : la diplomatie des otages

Même s’ils n’épuisent pas le sujet, plusieurs exemples concrets actuels méritent d’être mentionnés pour prendre l’exacte mesure du phénomène de la prise d’otages au XXIe siècle.

L’écrivain franco-algérien Boualem Sansal, n’est-il pas pris en otage par les autorités algériennes en raison des positions adoptées par le président de la République, Emmanuel Macron sur la marocanité du Sahara occidental (déclaration du 30 juillet 2024 suivie d’une visite officielle au Maroc) ? Alger entend utiliser, celui qu’elle considère comme Algérien en moyen de pression (otage) pour amener Paris a quia. Une sorte de repentance de ses propos inadmissibles sur des sujets sensibles de l’autre côté de la Méditerranée. Ne soyons pas naïfs ! Ce ne sont pas les échanges de noms d’oiseaux qui mettront un terme à cette situation inadmissible. Situation qui laisse de marbre les droits de l’hommistes des dîners en ville et autres défenseurs des droits humains de salon. La question générale des réponses aux prises d’otages par des États clairement identifiés est posée dans toute son acuité. N’est-elle pas notre talon d’Achille ? Conduit-elle à une réflexion d’ensemble sur la problématique ? Gouverner, n’est-ce pas prévoir pour mieux anticiper et mieux se préparer au pire ? Nous n’en sommes pas encore là. Malheureusement pour les personnes prises en otage hier, aujourd’hui et, vraisemblablement, encore demain.

Les otages français en Iran ne constituent-ils pas une « monnaie d’échange » pour le régime des mollahs aux abois ?[3] Un odieux marchandage dont l’objectif principal est clair : faire vibrer la corde sensible humanitaire de l’opinion publique française et culpabiliser Paris pour son manque d’humanité dans la protection de ses ressortissants embastillés dans des conditions précaires[4]. Rappelons que, dans le passé, l’Iran n’hésite pas à faire prendre en otages des Français au Liban en faisant intervenir des groupes terroristes qui lui sont liés, comme le Hezbollah ! La liste est longue des méfaits imputables aux mollahs au pays du Cèdre. N’oublions pas la détention des membres de l’ambassade des États-Unis à Téhéran à partir du 4 novembre 1979 qui durera 444 jours ! Seule une réponse ferme et coordonnée de tous les États victimes de cet acte de piraterie des temps modernes permettrait de trancher le nœud gordien persan. Ne rêvons pas !

La guerre à Gaza, et ses ramifications au Liban, a pour point de départ chronologique la prise d’otages israéliens dont des franco-israéliens – principalement des civils innocents, y compris des femmes, des enfants, des bébés, des vieillards – par le Hamas, qualifié d’organisation terroriste, le 7 octobre 2023. Ces innocents sont soumis à des traitements dégradants et inhumains, au sens juridique du terme. Leur libération fait l’objet d’odieux marchandages qui, de facto si ce n’est de jure, conduisent à légitimer ex post cette pratique[5]. Elle aboutit, en contrepartie, à la libération de centaines de prisonniers palestiniens accusés, à tort ou à raison, de terrorisme. Ces derniers ne rêvent que d’en découdre avec Israël dès qu’ils seront libres et que l’occasion se présentera. La libération du soldat Gilat Shalit (citoyen franco-israélien capturé en 2006 et liberé en 2013) n’a été possible qu’au prix de la liberté accordée à un millier de Palestiniens. Parmi eux figurent certains des organisateurs du massacre du 7 octobre 2023. Ce point mérite d’être médité par Israël. Mais aussi par la France menacée par des terroristes ayant une idéologie proche de celle du Hamas, sans parler de ceux que l’on qualifie improprement « d’influenceurs » dans le cas de l’Algérie mais qui sont avant tout des propagateurs de haine. Méfions-nous du fameux « ça n’arrive qu’aux autres ! ». Ce vaste marchandage ne devrait-il pas constituer l’occasion d’une réflexion holistique sur le sujet entreprise dans la discrétion, seul gage de son efficacité à moyen et à long terme ? Seule une telle démarche permettrait de redonner cohérence à un tableau chaotique. Comme le souligne Edgar Morin : « La première et fondamentale résistance est celle de l’esprit. Elle nécessite de résister à tout mensonge asséné comme vérité (…). Elle exige de résister à la haine et au mépris. Elle prescrit le souci de comprendre la complexité des problèmes et des phénomènes plutôt que des visions partielles ou unilatérales. Elle requiert la recherche, la vérification des informations et l’acceptation des incertitudes »[6]. Le sociologue français ne fournit-il pas certaines pistes de réflexion et d’action à nos décideurs pris dans les urgences du temps médiatique ?

N’oublions pas les prises d’otages effectuées dans notre pays à l’occasion d’attentats terroristes sur notre sol depuis plusieurs décennies ![7] Le plus souvent, leurs auteurs se réclament également de l’idéologie frériste, phénomène bien documenté qui vaut à l’auteur d’un ouvrage scientifique sur le sujet de vivre sous la protection permanente de forces de sécurité[8]. Est-ce acceptable au pays de la liberté d’expression ? Qu’attendons-nous pour nous livrer à un exercice de retour d’expérience (« Retex ») des décennies passées sans le moindre tabou, comme le font les militaires après chaque opération ? Nous y apprendrions des choses intéressantes sur le passé pouvant orienter notre réflexion présente et notre posture future. Tel n’est-il pas l’objet d’une authentique approche prospective des relations internationales ? N’est-ce pas le contraire que nos dirigeants font, privilégiant en permanence les contraintes du temps court et médiatique aux exigences du temps long et stratégique ?

Face au phénomène d’une rare violence qui caractérise la prise d’otages, les États concernés pratiquent la politique du chien crevé au fil de l’eau ou diplomatie du dos rond.

Une pratique déroutante pour les États victimes : la diplomatie du dos rond

La liste des exemples présentée plus haut est loin d’être exhaustive si l’on souhaite dresser un panorama complet des actions terroristes accompagnées de leurs lots de prise d’otages occidentaux depuis la fin des années 1960. Hormis, certaines réflexions conduites par les services de renseignement, qui demeurent confidentielles par nature, la question n’a jamais fait l’objet – à notre connaissance – de rapports de l’exécutif, voire du Parlement. À titre d’exemple, le Sénat a publié, il y a quelques mois déjà, un rapport complet sur le phénomène du narcotrafic, clairvoyant à maints égards. Ne pourrait-il en être de même sur la question de la prise d’otages ?

Pourquoi ne pas s’atteler à l’étude et au traitement de la problématique du terrorisme et de ses prises d’otages qui intéresse la sécurité de nos concitoyens en France ou à l’étranger ? La France ne manque pas de bons esprits indépendants auxquels elle pourrait faire appel pour s’atteler au travail. Le temps presse. La Maison brûle et nous regardons ailleurs alors que notre pays n’est pas à l’abri de prises d’otages de grande ampleur de certains de ses concitoyens sur notre sol ou à l’étranger. Au pays de l’inflation des comités Théodule, des missions d’information sur tout et sur rien, des groupes spéciaux traitant de questions générales, des barnums à tout-va… il y aurait place pour un organisme en charge de faire la lumière sur les prises d’otages : état des lieux, propositions, y compris les plus iconoclastes.

Dans un monde fracturé, divisé, marqué au sceau de la conflictualité, la pratique des prises d’otages n’est pas en voie d’extinction. Chaque libération d’otages effectuée au prix de concessions importantes de la part des États concernés constitue un sérieux encouragement donné aux apprentis preneurs d’otages de poursuivre sur cette voie mortifère. Qui plus est, la faiblesse de la réaction des gouvernements touchés par ce phénomène ne peut que les conforter dans leur approche contraire à toutes les règles du droit humanitaire. Qu’importe. Ils connaissent nos faiblesses (notre inertie, notre droit, nos pudeurs de gazelle, nos idiots utiles…) et les utilisent à leur avantage. Comment les dissuader de poursuivre sur leur lancée ? En empruntant la voie ambitieuse de la rupture.

Une rupture avec les pratiques anciennes s’impose tant elles montrent leurs limites, leur inefficacité intrinsèque. La diplomatie du dos rond, du pas de vague, pour des raisons tenant à la sécurité bien comprise des otages, démontre sa vacuité. Nous ne pouvons que le déplorer. Dans le même temps, nous pourrions nous souvenir de ce que déclarait F.D. Roosevelt : « En politique, rien n’arrive par accident. Si cela arrive, vous pouvez être certains que cela a été planifié ». On ne saurait mieux dire dans le cas des prises d’otages par des États ou des groupes structurés. Ils apprécient à sa juste valeur le désarroi des familles d’otages et en tirent le meilleur profit[9]. Dans ce combat asymétrique, nous devrions essayer de rétablir un certain équilibre à notre avantage. Nous le pouvons à condition de le vouloir, pas seulement en paroles mais surtout dans nos actes.

La France, patrie des droits de l’homme, estime-t-elle tolérable cette pratique barbare ? Si tel n’est pas le cas, notre pays ne devrait-il pas prendre la tête d’une coalition de volontaires destinée à réfléchir et à tenter de trouver les réponses idoines à apporter à un phénomène récurrent (Algérie, Azerbaïdjan[10], Iran, Russie…). Un phénomène qui met dans l’embarras les familles d’otages qui font pression sur les gouvernements concernés pour obtenir la libération de leurs proches à n’importe quelle condition[11]. Il est grand temps de retrouver nos repères, de réveiller notre esprit critique. Penser, c’est parfois savoir dire non, se confronter à l’invraisemblable vérité ! Tel est le défi à relever à court, moyen et long terme. Le voulons-nous ? Le pouvons-nous ?

Alors qu’aucune inversion de tendance ne se dessine et que la situation tourne souvent au désastre en matière de prises d’otages, nous devons interroger notre cécité et repenser notre logiciel.

LA PRISE D’OTAGES : DES RÉPONSES CLAIRES ET DISSUASIVES

Comme souvent dans la pratique des relations internationales, il importe de ne pas mettre la charrue avant les bœufs. La définition précise du sujet doit précéder le périmètre de la réponse souhaitée et souhaitable dans une démarche en deux temps.

La définition du périmètre du sujet : la diplomatie du concret

Rien n’est possible sans savoir de quoi on parle. En un mot abandonner la langue de bois épaisse et les formules médiatiques creuses.

Sans se voiler la face sur la difficulté de l’exercice, la diplomatie française ne se grandirait-elle pas en prenant l’initiative sur cette problématique lancinante ? Surtout, alors qu’elle est à la peine dans plusieurs régions du monde où elle se pensait incontournable comme en Afrique[12]. Pareille démarche se situerait dans le droit fil de sa vocation de passeuse d’idées, de lanceuse d’alerte, en sa qualité d’étendard de la défense des droits humains. Mais aussi à son attachement indéfectible à un multilatéralisme efficace. À nos yeux, elle s’imposerait aux yeux du monde libre en prenant à bras le corps le traitement d’une pratique prégnante dans le concert des nations du XXIe siècle. Mais, ceci apparaît plus facile à dire qu’à faire au pays d’un certain conformisme ambiant.

Ignorer l’existence d’un problème ne constitue jamais le meilleur moyen de l’appréhender pour en être en mesure de mieux le traiter. Telle est la parabole attachée à la pratique de la diplomatie : le temps du diagnostic doit précéder celui du remède. Et si le premier est erroné, il y a de fortes chances que le second soit inadapté ou contre-productif. C’est pourquoi, il conviendrait de confier à un groupe de juristes spécialisés en droit international (au Quai d’Orsay et au ministère des Armées) et en matière de terrorisme (ministère de l’Intérieur en y ajoutant les experts, d’hier et d’aujourd’hui, de la DGSE et de la DGSI qui connaissent les arcanes de la problématique de la prise d’otages) le soin de faire le point sur l’approche juridique du concept de prise d’otages (textes déjà existants, déclarations éventuelles de l’ONU, de l’OTAN, de l’UE…) afin d’en dégager une définition acceptable par une majorité d’États. Une substantifique moëlle diplomatico-sécuritaire.

Même si les obstacles paraissent insurmontables, impossible n’est pas français. Apprenons à mettre des mots sur les maux. Juristes et diplomates sont qualifiés et outillés pour le faire. Nos décideurs devraient les réunir pour qu’ils préparent l’ébauche d’un texte de convention internationale définissant le crime de prise d’otages et les sanctions s’y attachant ainsi que les juridictions (existantes ou ad hoc) appelés à connaître de ces actes. En dépit de sa lourdeur, la judiciarisation internationale de la prise d’otages ne serait pas un exercice inutile. A minima, elle constituerait un message clair adressé aux apprentis sorciers et à leurs parrains. Cette phase préalable devrait être lancée à froid en dehors de toute publicité intempestive et de toute pression médiatique. De la discrétion avant toute chose. Telle est l’essence de la diplomatie à l’ancienne et de ses avantages incontestables.

La définition du périmètre de la réponse : la diplomatie de l’efficacité

Cette étape doit être la conséquence de la première. Elle doit être marquée au sceau de la globalité dans le temps et l’espace et éviter de sombrer dans la diplomatie du coup d’éclat.

Cette approche juridique du phénomène doit être replacée dans le contexte d’une démarche de boîte à outils pour le traitement global des prises d’otages. Les autres outils déjà utilisés sont les suivants : assassinats ciblés ou opérations « homo » conduites par les services de renseignement (comme la DGSE) des terroristes et preneurs d’otages ayant commis des crimes contre nos ressortissants ; dénonciation publique des fauteurs de trouble (« Naming and shaming ») : pressions de toute nature exercées sur les auteurs et complices… La première pratique est bien connue des Israéliens qui ne laissent aucun répit aux assassins. N’oublions pas la diplomatie de la carte postale[13]. C’est dans ce contexte que doit s’insérer la diplomatie juridique. La globalité et la cohérence de notre réponse est le gage de son succès.

Ensuite, pareille démarche devrait être précédée par un état des lieux objectif sur le phénomène des prises d’otages dans le monde : nombre, personnes visées, pays ou groupes à l’origine de ce phénomène… afin de ne pas parler dans le vide mais sur la base d’une documentation précise. À cette fin, il importe de disposer du retour d’expérience de la communauté du renseignement (actifs et retraités) qui a souvent été impliquée – discrètement le plus souvent – dans ce genre d’affaires sensibles. Leur contribution nous paraît incontournable pour définir les paramètres d’une approche concrète se situant au plus près de la réalité du phénomène au cours des dernières décennies. Rappelons que diplomatie et renseignement ne sont pas des métiers tout à fait étrangers, souvent complémentaires, parfois antagonistes. Et cela d’autant plus que « ce que nous sommes en train de vivre est plutôt de l’ordre d’une grande bascule et d’un grand bouleversement » (Emmanuel Macron). Tout ceci n’incite-t-il pas à la réflexion et à l’adaptation de notre diplomatie aux contraintes sécuritaires des temps mauvais ? Agir, c’est prendre appui sur le passé (l’Histoire) pour comprendre ce qui change aujourd’hui et demain. C’est aussi être à même de prévoir, d’anticiper, d’agir sur le long terme tout en ne négligeant pas le court terme.

Pour produire le maximum d’effets, l’équipe chargée de la rédaction d’un cadre juridique international devrait travailler sur deux questions clés que sont la vérification et la sanction. Les experts des questions politico-militaires savent d’expérience qu’un traité d’interdiction d’une activité déterminée ne peut produire tous ses effets qu’à deux conditions. Outre l’existence d’une définition précise et incontestable du phénomène, la première condition consiste à mettre en place un organisme indépendant et impartial chargé d’établir la réalité des faits allégués en dehors de toute pression extérieure. L’on connaît la célèbre formule de Ronald Reagan : « Trust but verify » (« faire confiance mais vérifier ») à propos des accords de désarmement nucléaire américano-soviétique durant la Guerre froide. La seconde condition a trait à la palette de sanctions envisagées contre les preneurs d’otages et surtout contre les États qui les encouragent ou/et les financent : traduction devant des juridictions internationales comme la Cour pénale internationale ; limitation des déplacements des plus hauts responsables des États concernés (cf. mesures frappant les dirigeants russes, israéliens et du Hamas au titre des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité) ; mise à l’écart des organisations internationales de la famille des Nations Unies ; gel des avoirs détenus dans les pays ayant adhéré à la convention… Cette liste est purement indicative. Elle pourrait s’enrichir d’autres mesures coercitives pénalisant durement les « États voyous » pour reprendre un langage suranné du temps du 43e président des États-Unis, Georges W. Bush que pourrait aisément reprendre le 47e président dès son investiture le 20 janvier 2025.

Enfin, et seulement après que les étapes précédentes aient été conduites à leur terme, convocation d’une conférence internationale à Paris préparée et non improvisée. On imagine le questionnement, l’inquiétude réelle dans ces États peu scrupuleux. Ainsi la France retrouverait sa vocation décrite par un diplomate-écrivain du nom de Jean Giraudoux à la veille de la Seconde Guerre mondiale dans une comédie aux accents très réalistes :

« Permets-moi de te dire que c’est sur ce point que tu as tort. Laisse-moi rire quand j’entends proclamer que la destinée de la France est d’être ici-bas l’organe de la retenue et de la pondération ! La destinée de la France est d’être l’embêteuse du monde. Elle a été créée, elle s’est créée pour déjouer dans le monde le complot des rôles établis, des systèmes éternels. Elle est la justice, mais dans la mesure où la justice consiste à empêcher d’avoir raison ceux qui ont raison trop longtemps. Elle est le bon sens, mais au jour où le bon sens est le dénonciateur, le redresseur de tort, le vengeur. Tant qu’il y aura une France digne de ce nom, la partie de l’univers ne sera pas jouée, les nations parvenues ne seront pas tranquilles, qu’elles aient conquis leur rang par le travail, la force ou le chantage. Il y a dans l’ordre, dans le calme, dans la richesse, un élément d’insulte à l’humanité et à la liberté que la France est là pour relever et punir. Dans l’application de la justice intégrale, elle vient immédiatement après Dieu, et chronologiquement avant lui. Son rôle n’est pas de choisir prudemment entre le mal et le bien, entre le possible et l’impossible. Alors elle est fichue. Son originalité n’est pas dans la balance, qui est la justice, mais dans les poids dont elle se sert pour arriver à l’équité, et qui peuvent être l’injustice… La mission de la France est remplie, si le soir en se couchant tout bourgeois consolidé, tout pasteur prospère, tout tyran accepté, se dit en ramenant son drap : tout n’irait pas trop mal, mais il y a cette sacrée France, car tu imagines la contrepartie de ce monologue dans le lit de l’exilé, du poète et de l’opprimé »[14].

Tout est dit et bien dit de la prétention à l’universalisme de la France éternelle. Dans le cas d’espèce, à la condition de remplir toutes les conditions énoncées plus haut, la conférence envisagée ne serait pas à ranger dans la catégorie de grand-messe de plus caractérisée par beaucoup d’incantations et peu de résultats tangibles. Elle ne déboucherait pas non plus sur un chef d’œuvre diplomatique, un monument d’hypocrisie. Elle se confronterait au réel dans ce qu’il a de plus trivial et, parfois, de dérangeant.

Cela enverrait un signal clair aux fauteurs de troubles et à leurs complices. On peut imaginer l’édiction de sanctions lourdes et dissuasives contre les preneurs d’otages, leurs donneurs d’ordre, leurs complices directs ou indirects mais aussi et surtout pour les chefs d’État des pays impliqués dans cette forme de guerre asymétrique. On pourrait envisager une mise au ban des Nations par la publication de listes noires des États coupables comme cela déjà est le cas pour le terrorisme. Cela leur donnerait matière à réflexion et aurait un effet dissuasif. L’on pense aussitôt à la duplicité du Qatar, qui abrite sur son sol plusieurs organisations terroristes qu’il finance manu larga, et joue les médiateurs entre le Hamas et Israël pour la libération des otages détenus à Gaza. Ceci ne l’empêche pas d’être courtisé par bon nombre de pays Occidentaux (dont la France) dont il sait corrompre habilement les élites, y compris celles ayant occupées les fonctions les plus prestigieuses dans la hiérarchie des États. Mais, voulons-nous et pouvons-nous utiliser cette carte dans notre jeu ? Qui veut la fin veut les moyens. Mais est-ce imaginable pour un président de la République attaché à la pratique du en même temps diplomatique et de l’indignation à géométrie variable ? Sans oublier l’essentiel, il n’apporte pas, le plus souvent, de solutions crédibles aux problèmes qu’il prétend résoudre. La « twitterisation » de la diplomatie érode la confiance dans notre Douce France.

La poursuite cette approche de la judiciarisation de la pratique de la prise d’otages conduirait à des choix délicats, mais salutaires en termes de sécurité intérieure et internationale. Où mettre le curseur ? Tel est le cas avant le lancement de toute négociation internationale importante. Cet exercice se révèle très salutaire tant il nous renvoie à nos incertitudes et à nos contradictions inhérentes à toute pratique diplomatique qu’elle soit bilatérale ou multilatérale. La problématique est souvent simple à énoncer, mais complexe à résoudre. La diplomatie, faut-il le rappeler, est l’art du possible, à défaut d’être celui du souhaitable. Son objectif affiché n’est-il pas de contribuer au renforcement de la sécurité collective, bien mal en point en ce début d’année 2025 ? Ce qui reste du système de sécurité collective mise en place en 1945 apparaît désormais en lambeau. Comme nous le rappelle Raymond Aron, cette démarche ambitieuse aurait pour principal objectif de « gagner la guerre limitée pour ne pas avoir à mener une guerre totale » dans un temps où nous sommes déjà entrés dans une nouvelle ère stratégique. Un temps nécessitant l’abandon des postures de surplomb, d’une communication faisant office d’action et le passage incontournable de l’ambition à l’action. Le signe du passage à une diplomatie efficace et crédible.

DE L’ESPRIT DE LA DIPLOMATIE À LA DIPLOMATIE DE L’ESPRIT

« Il y a deux classes de qualité qui entrent dans la composition de l’esprit et de l’honneur de la profession de diplomate : les qualités de l’âme et les qualités de l’esprit » (Talleyrand). Face au bouleversement du monde et à la révolution copernicienne qui l’accompagne, il faut chercher quelques clés de compréhension. Dans cette quête, nous avons plus que jamais besoin d’un retour de la diplomatie de l’esprit, loin du brouhaha médiatique et des postures politiciennes. Méfions-nous des bons sentiments qui affaiblissent la France ! On se rassure comme on peut en évitant les remises en cause douloureuses en louvoyant entre ligne claire et clair-obscur. C’est ce qui se passe aujourd’hui dans le domaine spécifique de la lutte contre le terrorisme et contre les prises d’otages alors que la géopolitique des otages rebat les cartes de la géopolitique mondiale. Avoir le courage de dire, la volonté de faire, telle devrait être la boussole stratégique de nos décideurs. Donner un cadre juridique international le plus large possible pour inquiéter parrains et auteurs des privateurs de liberté ! Tel devrait être l’objectif premier de la criminalisation de la prise d’otages.


[1] Gilles Ferragu, Otages, une histoire. De l’Antiquité à nos jours, Folio Histoire, 2020.

[2] Géraldine Woessner (propos recueillis par), Pierre Vermeren : « La France est considérée comme un État faible », Lepoint.fr, 18 janvier 2025.

[3] Jean-Pierre Perrin, « Iran : le régime tremble de toute part », Mediapart, 16 janvier 2025.

[4] Olivier Grondeau, « Si seulement l’innocence rendait immortel », Le Monde, 15 janvier 2025, p. 29.

[5] Samuel Forey/Piotr Smolar, « Israël Hamas : un accord fragile sous pression de Trump et Biden », Le Monde, 15 janvier 2025, pp. 2-3.

[6] Edgar Morin, « Face à la polycrise que traverse l’humanité, la première résistance est celle de l’esprit », Le Monde, 22 janvier 2024, p. 26.

[7] Louis Caprioli/Jean-François Clair/Michel Guérin, La DST sur le front de la guerre contre le terrorisme, Mareuil éditions, 2024.

[8] Florence Bergeaud-Blackler (Préface de Gilles Kepel), Le frérisme et ses réseaux, l’enquête, Odile Jacob, 2023.

[9] Samuel Forey/Raphaëlle Rérolle, « Israël-Gaza : l’attente des familles avant les premières libérations », Le Monde, 19-20 janvier 2025, p. 3.

[10] Faustine Vincent, « Huit anciens hauts dirigeants arméniens du Haut-Karabakh jugés en Azerbaïdjan », Le Monde, 19-20 janvier 2025, p. 6.

[11] Raphaëlle Rérolle, Les proches d’otages : « Nous avons perdu six mois », Le Monde, 17 janvier 2025, p. 3.

[12] Marc-Antoine Pérouse de Monclos, « En Afrique, l’Élysée se fait désormais dicter sa conduite », Le Monde, 17 janvier 2025, p. 27.

[13] Jean Daspry, « De la diplomatie des otages à la diplomatie de la carte postale ! », Tribune libre n°165, CF2R, 30 novembre 2024.

[14] Jean Giraudoux, L’impromptu de Paris, pièce en un acte, Grasset, 1937.

L’armée française de demain : spécialisation ou conscription ?

L’armée française de demain : spécialisation ou conscription ?

par Martin Anne – Revue Conflits – publié le 1er février 2025

https://www.revueconflits.com/larmee-francaise-de-demain-specialisation-ou-conscription/


Alors que les conflits récents rappellent l’importance des stratégies classiques de terrain, l’armée française entame une mutation profonde pour répondre aux défis de la guerre moderne. Entre la numérisation des systèmes, la montée en puissance des spécialistes et la nécessité de s’intégrer dans des alliances multinationales, les forces terrestres réinventent leur organisation tout en restant attachées à des tactiques éprouvées. Ce paradoxe reflète une constante : si les technologies évoluent, la nature de la guerre, elle, demeure.

L’armée française a hésité longtemps entre un modèle reposant sur la conscription, et un autre bâti sur la professionnalisation. Lorsque de Gaulle publia Vers l’armée de métier (1934), l’état-major et les politiques ont encore en tête la défaite de 1870, quand l’armée était professionnelle, et la victoire de 1918, où la demande d’immenses réserves d’hommes avait imposé la conscription. De l’apparition de la bombe nucléaire naquit la création d’une de force d’action rapide professionnelle au sein de l’armée de conscription jusqu’à la fin de la guerre froide. C’est avec Jacques Chirac et l’abolition du service militaire que la professionnalisation est devenue le modèle de l’armée française. Devant les besoins techniques de la guerre moderne, la multiplication des réservistes ne pourra pas changer ce modèle.

Martin Anne

Une armée de terre en transformation

La modification profonde de l’organisation de l’armée de terre, qui bascule du modèle « au contact » à « l’armée de terre de combat », vise à répondre aux transformations induites par la multiplication des outils numériques. Cette réforme repose sur trois grands axes : une logique d’employabilité des unités, une décentralisation du commandement et une présence accrue de spécialistes au sein des forces terrestres. L’objectif est de répondre aux défis posés par la numérisation, qui exige des profils plus techniques.

La numérisation a refondu les systèmes informatiques et de communication des unités de combat. Désormais, chaque unité est équipée de serveurs informatiques intégrés à leur système de communication radio. Ces systèmes permettent d’obtenir des informations telles que la position GPS, la quantité de munitions tirées et de transmettre des ordres numériques. Le concept de combat collaboratif, développé par Thales, renforcera encore ces capacités en automatisant la transmission de données tactiques grâce à l’intelligence artificielle. Les opérateurs chargés de gérer ces systèmes devront posséder des compétences avancées en informatique pour paramétrer et exploiter ces technologies complexes.

Le renseignement tactique a également gagné en importance. Autrefois concentrés dans deux régiments spécialisés, les moyens de renseignement en images (drones) et en électronique (interception d’émissions électromagnétiques) étaient déployés sur les théâtres d’opérations pour appuyer les groupements tactiques. Désormais, les régiments d’infanterie intégreront des capacités de guerre électronique, tandis que l’utilisation de drones sera généralisée à l’ensemble des armes. Les régiments spécialisés subsistent néanmoins, pour répondre aux besoins en renseignement opératif et stratégique. Cette évolution, réalisée à effectif constant, entraîne une substitution progressive des combattants d’infanterie traditionnels par des spécialistes du renseignement. La mise en œuvre de ces équipements complexes nécessitera également des soldats mieux formés techniquement.

Cependant, l’augmentation des outils de renseignement et de communication entraîne une multiplication des réseaux, et donc des failles potentielles en matière de sécurité. Si le chiffrement des communications est une pratique ancienne, illustrée par des exemples tels que la machine Enigma ou les Windtalkers navajos, les réseaux numériques modernes exigent des solutions de protection toujours plus avancées. La cyberguerre est devenue un enjeu clé, impliquant des actions visant à couper les réseaux de communication ennemis et à accéder à leurs données sensibles. Pour y faire face, l’armée de terre a créé un bataillon cyber, regroupant des unités spécialisées. Cette évolution s’inscrit dans un contexte où les effectifs globaux restent constants, ce qui accroît mécaniquement la proportion de spécialistes dans les rangs.

Ainsi, le nombre de spécialistes augmentera fortement dans l’armée de terre pour relever ces défis technologiques. Intuitivement, on pourrait en conclure que les clés de la victoire résident désormais dans des opérations ciblées, comme la prise de contrôle des réseaux informatiques ennemis, plutôt que dans la conquête traditionnelle de territoires. Pourtant, les conflits récents en Ukraine et au Proche-Orient démontrent que la conquête physique reste un élément central des affrontements.

Des fondamentaux qui demeurent

Dans le conflit ukrainien, le contrôle du terrain demeure un objectif politique central. Vladimir Poutine, en 2014, déclarait que « la Crimée et Sébastopol sont rentrés au port », affirmant ainsi ses visées territoriales. Reflétant l’assertion de Clausewitz selon laquelle « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », la conquête du terrain constitue l’objectif militaire principal de ce conflit. Celle-ci s’appuie sur le déploiement de troupes au sol, suivant des tactiques classiques.

Par exemple, l’offensive ukrainienne vers Koursk a été menée par des brigades mécanisées dont l’organisation reste comparable à celle de la Deuxième Guerre mondiale. Les chars de bataille y jouent toujours un rôle central, en perçant le front ennemi pour permettre à l’infanterie de progresser. Les appuis en génie et artillerie conservent leur fonction traditionnelle : préparer le terrain en vue de sa prise. Ainsi, un général ukrainien pourrait aujourd’hui, à l’instar du maréchal de Lattre de Tassigny, déclarer au sujet de l’une de ses brigades mécanisées : « C’était mon élément de décision. » La rupture du front, obtenue par une concentration de moyens blindés dans une zone favorable, reste une méthode privilégiée pour remporter la victoire.

Dans cette organisation conventionnelle, les technologies dites « de rupture » sont intégrées au sein des brigades, mais leur utilisation demeure confiée à des unités spécialisées. Ces technologies participent au nouveau combat interarmes sans pour autant remplacer les équipements traditionnels. Par exemple, le drone ne remplace pas le char, comme le char avait autrefois remplacé le cheval. La guerre moderne ne peut donc être menée exclusivement derrière un écran : elle reste un affrontement terrestre, où la quantité d’hommes engagés demeure un facteur clé pour obtenir l’avantage. Une armée négligeant ce rapport de force risquerait rapidement d’être surpassée. En Europe, les armées prises individuellement ne disposent pas des effectifs suffisants pour répondre à ces exigences, à l’exception notable de l’armée américaine, qui combine haute technologie et armée de masse.

La réserve : une alternative à l’armée permanente

Les guerres au Proche-Orient et en Ukraine, bien que différentes — asymétrique pour l’une, symétrique pour l’autre —, ont toutes deux nécessité la mobilisation de réservistes. Tsahal, l’Ukraine et la Russie peuvent compter sur des centaines de milliers de réservistes ayant récemment effectué leur service militaire. Ces derniers possèdent les qualifications nécessaires pour utiliser du matériel moderne, permettant d’augmenter rapidement et efficacement les effectifs des armées régulières.

En comparaison, les forces opérationnelles terrestres françaises comptent 77 000 soldats, et l’armée de terre 120 000, avec 25 000 réservistes. Ces chiffres soulignent les limites du modèle d’une armée réduite. Pour y remédier, la nouvelle loi de programmation militaire (LPM) prévoit une augmentation significative de la réserve opérationnelle, visant le recrutement d’un réserviste pour deux soldats d’active. L’objectif est d’atteindre 100 000 réservistes d’ici 2030.

Cependant, ce modèle présente des faiblesses. Les réservistes français, formés comme généralistes, ne reçoivent pas de formation spécialisée. Par exemple, un réserviste d’un régiment de cavalerie peut remplacer un collègue d’un régiment de transmissions, mais aucun des deux n’atteint le niveau de compétence de son homologue d’active. Contrairement à Tsahal, où les réservistes peuvent être mobilisés pour opérer des chars Merkava, les réservistes français ne sont pas qualifiés pour utiliser les Leclerc. Ce déficit de spécialisation, combiné à la complexité croissante des équipements, allongerait le délai de mobilisation des unités de réserve en cas de conflit.

La doctrine actuelle exclut l’emploi des réservistes dans des missions de combat face à une armée moderne. Leur rôle se limiterait à des missions sur le territoire national, tandis que l’active serait déployée en opération. Ainsi, en cas de guerre, l’armée conventionnelle française ne pourrait compter que sur ses effectifs permanents.

Face à ces défis, la France mise sur son intégration dans des alliances multinationales, seule solution pour compenser le manque d’effectifs. Dans son modèle actuel et futur, l’armée française doit accepter sa dépendance envers ses alliés pour garantir une capacité d’intervention suffisante en cas de conflit.

Une armée numérisée aux tactiques traditionnelles

L’armée française reste attachée à son modèle « d’armée complète », qui vise à maintenir un éventail complet de capacités militaires. Ce modèle est adapté aux effectifs qui lui sont alloués, mais il permettrait également de transmettre, conserver et développer ses savoir-faire si une augmentation rapide des effectifs devenait nécessaire. En revanche, un manque d’adaptation risquerait de conduire à ce que l’on appelle le syndrome de la « guerre de retard », où une armée nombreuse et expérimentée, mais utilisant des technologies et des méthodes dépassées, se verrait surpassée par une force plus jeune et agile, équipée des dernières avancées technologiques.

Bien que les nouvelles technologies aient modifié certains aspects de la micro-tactique et contribué à dissiper le « brouillard de la guerre » en offrant une meilleure visibilité des situations, elles n’ont pas transformé la nature même du conflit. Le champ de bataille en 2024 reste marqué par la présence de chenilles de chars, de tranchées et de troupes massées aux frontières. Ainsi, malgré l’introduction massive de composants électroniques dans les équipements militaires, les éléments fondamentaux de la guerre demeurent inchangés.

Sur quoi le chantage algérien repose-t-il ? Editorial de Bernard Lugan

Sur quoi le chantage algérien repose-t-il ?

Editorial de Bernard Lugan – février 2025

Le jusqu’auboutisme algérien se manifeste par des errements diplomatiques apparentés à une fuite en avant. 
En plus de l’état de quasi-guerre que l’Algérie entretient avec le Maroc, de ses provocations à l’égard de la France, de sa rupture avec le Mali et des sanctions commerciales qu’elle vient de décider contre la Colombie et le Panama qui ont reconnu la marocanité du Sahara occidental, voilà que les gérontes au pouvoir à Alger viennent de provoquer une grave crise avec la Turquie (voir page 17 de ce numéro).
L’amateurisme-fanatisme d’Alger est le reflet d’un régime aux abois qui se raidit et se crispe au lieu de tenter d’acheter sa survie par une profonde remise en cause. La situation de l’Algérie est en effet dramatique à deux grands titres :
– L’État meurt de l’intérieur, écrasé par ses propres contradictions et ruiné par les prévarications de sa nomenklatura.
– Cette agonie de l’État provoque l’isolement de l’Algérie, sa perte de crédibilité et sa marginalisation sur la scène internationale. Ce qui conduit à une crispation débouchant aujourd’hui sur une impasse répressive qui va finir par faire exploser le pays.
Le pire est que les dirigeants algériens semblent se comporter comme des suicidaires cherchant névrotiquement à se rapprocher du pire. 
A y regarder de près le pouvoir en place à Alger parait en effet avoir clairement décidé de s’auto-détruire et de précipiter le pays dans l’abîme. Comme si, seule la politique du pire pouvait lui fournir une ultime bouffée d’oxygène avant de trépasser. Après avoir dilapidé ses ressources humaines et financières, l’Algérie est aujourd’hui exsangue.
Or, au lieu de profiter de la situation pour enfin mettre à plat le contentieux qui oppose la France et l’Algérie, les dirigeants français vont une fois de plus composer. 
Et pourquoi ? 
Ce n’est pas une pression économique que peut exercer l’Algérie puisque le gaz et le pétrole ne représentent respectivement que 8% et 9% de la consommation française. Quant au commerce de la France avec l’Algérie, il ne compte pas puisqu’il n’est en moyenne que de 12 milliards d’euros pour un commerce extérieur français global moyen de 770 milliards d’euros. 
– Ce n’est pas davantage le poids d’une cinquième colonne immigrée dont les éventuels agissements illégaux pourraient être facilement réglés par de fermes mesures de simple police…
Alors ? Là est en effet toute la question…

Un préalable, restaurer la Nation (CMF – Dossier 31)

Un préalable, restaurer la Nation (CMF – Dossier 31)


Le général (2S) Olivier de Becdelièvre attire notre attention sur la fragilité de notre société. Elle souffre de maux qu’il convient d’affronter pour restaurer une Nation qui doit être en mesure d’affronter les périls qui nous guettent.

 * * * 

Si l’on en croit les sondages, les armées jouissent, parmi les institutions de notre pays, d’un haut degré de popularité. Les actions de communication conduites à l’occasion d’événements nationaux ou locaux semblent le confirmer. Les militaires français sont, dans l’ensemble, bien perçus et les armées sont l’objet d’un large soutien de la population.

Au-delà de ce consensus encourageant, l’évolution des perspectives stratégiques depuis une quinzaine d’années, révélée par l’intervention russe en Ukraine et par les rebondissements du conflit au Moyen-Orient, pose la question de notre capacité à faire face à des situations susceptibles de remettre en cause les fondements de notre société. Qu’en serait-il si la France était impliquée dans un conflit de haute intensité en Europe ou devait affronter une déstabilisation majeure de sa situation intérieure ? Faire face à de tels défis nécessite une volonté commune et une adhésion profonde du corps social.

Il s’agit donc de déterminer si notre société marquée par une montée de l’individualisme, la remise en cause de ses fondements et une mixité sociale croissante demeure capable de « former Nation » et de trouver en elle-même les ressorts d’une défense crédible parce que fondée sur une volonté commune. L’efficacité des armements dont nous nous dotons doit s’accompagner d’un regain de l’esprit de défense, étroitement lié à la cohésion et au moral de la Nation. Il convient alors de s’interroger sur la nature des moyens à employer pour le conforter.

Individualisme et remises en cause

L’individualisme comme forme extrême de la liberté individuelle, écartant d’emblée les contraintes extérieures, et en premier lieu les préceptes moraux, semble caractériser l’évolution de nos sociétés occidentales, et parmi elles de la société française, qui, pour reprendre l’expression de Jérôme Fourquet[1], s’est « archipélisée ».

Entendons par là que l’organisation sociale de jadis, articulée autour de grands pôles, parfois antagonistes, tels que la défense de l’État laïc et républicain, le soutien à l’Église catholique et aux valeurs chrétiennes, l’affrontement entre le capitalisme et le prolétariat orchestré par le Parti communiste et ses soutiens, s’est aujourd’hui comme disloquée. Est en cause l’influence de facteurs divers, parfois liés, mais pas nécessairement, tels que l’effacement progressif des références chrétiennes, l’émancipation des mœurs, la remise en cause de l’État, la perte de crédit des partis politiques traditionnels, mais également la transition d’une économie de production vers une économie de services.

L’on constate en effet l’émergence de générations beaucoup plus individualistes que leurs aînées, et généralement réticentes à s’engager, que ce soit pour une cause collective, au service d’une Église, d’un parti ou d’un corps de l’État, ou pour fonder une famille. À la « crise des vocations », en particulier religieuses, répondent le déclin généralisé de l’institution matrimoniale et le recul de la natalité, tendances lourdes constatées en Europe occidentale depuis le milieu du XXe siècle. Simultanément, pour s’en tenir au domaine de la défense, le Service national, perçu comme inégalitaire et attentatoire à la liberté individuelle des garçons, est de plus en plus mal accepté de la jeunesse[2]. L’annonce de la suspension de la conscription par le Président Chirac, en février 1996, rendue possible par le contexte international, est ainsi accueillie avec soulagement par une société soucieuse de toucher les « dividendes de la paix », une paix supposée durable, sinon perpétuelle.

Un autre signe de la démobilisation de notre société est le désintérêt de la population pour la chose publique, en tout cas pour sa forme institutionnelle. Ainsi le taux de participation aux élections s’effrite-t-il régulièrement, abstraction faite de sursauts inattendus, dont celui des législatives de 2024, encore que de manière différenciée selon les types de scrutin[3]. Cette évolution préoccupante pose naturellement la question de la représentativité des élus, voire de leur légitimité vis-à-vis de l’opinion publique, et ce d’autant plus qu’elle s’accompagne d’une défiance croissante vis-à-vis d’institutions dans lesquelles nombre de nos concitoyens ne se retrouvent plus. Les épisodes électoraux de l’été 2024 et la difficulté à former un gouvernement acceptable par des factions revendiquant une victoire électorale aussitôt contestée par leurs adversaires n’ont rien amélioré, ni surtout résolu les questions qui préoccupent et, souvent, divisent nos concitoyens. L’organisation sans faille et le déroulement sans faute des Jeux Olympiques et Paralympiques de Paris, soutenus par un engagement massif de bénévoles, ont certes témoigné d’un vif intérêt national, mais n’ont, semble-t-il, constitué qu’une trêve.

Une société « écartelée » ?

La désaffection constatée pour la politique au sens large, celui du « soin de la cité » semble révélatrice d’une fragmentation de la société, dont on peut s’interroger sur sa volonté de construire un avenir commun.

Cette fragmentation est, pour une part, ethnique en raison de la présence sur le sol national d’une population d’origine immigrée de plus en plus nombreuse et dont l’assimilation demeure problématique, à supposer qu’elle soit souhaitée par les intéressés eux-mêmes. Son importance numérique est difficile à évaluer en l’absence de statistiques ethniques. Sans tenir compte de l’immigration illégale, la population récente d’origine immigrée sur le sol national est de l’ordre de 7,3 millions de personnes sur une population de 68,1 millions d’habitants (10,7 %), dont 2,5 millions ont acquis la nationalité française, tandis que 1,7 million de personnes de nationalité française sont nées à l’étranger. Selon que l’on inclut ou pas les personnes nées de nationalité française à l’étranger, la population considérée comme « immigrée », pour près de la moitié d’origine africaine[4], compte pour 10,7 % à 13,1 % de la population nationale.

À l’inverse des enfants de la population d’origine polonaise, italienne ou ibérique installée au long du XXe siècle, une partie des immigrés récents, le plus souvent de culture musulmane, cherche peu à s’intégrer à la population autochtone, ayant au contraire tendance à se rassembler en communautés. Souvent regroupée dans de grands ensembles immobiliers, vivant en vase clos en périphérie des villes, cette population tend à développer une vie sociale propre, conforme à leur culture d’origine. Sans généraliser force est de constater que, sous la coupe violente d’une petite minorité organisée en bandes, certaines cités sont devenues de modernes ghettos souvent synonymes de zones de non-droit et d‘insécurité, vivant de trafics illicites, dont celui des stupéfiants n’est pas le moindre. Repliée sur elle-même, en marge des lois de la République, cette population devient ainsi un vivier à la disposition d’agitateurs de tous ordres, propre à alimenter le terrorisme. Les symboles de la puissance publique que sont policiers, pompiers, enseignants ou simplement édifices publics y sont sporadiquement pris à partie au cours d’épisodes de violences urbaines devenus répétitifs.

À cette fracture vient s’ajouter une fracture économique et sociale, en raison notamment de la forte régression des activités de production au profit de celles de services. À une activité structurée par l’existence de groupes animés peu ou prou par un esprit d’entreprise a succédé une économie de distribution où coexistent structures logistiques centralisées et agents d’exécution de tâches élémentaires ne nécessitant pas ou peu de qualification. Ainsi viennent à s’opposer en quelque sorte les « gagnants » et les « perdants » des transformations économiques des dernières décennies. Une élite culturelle qui, globalement, profite, ou a profité, de l’essor économique des dernières décennies, de l’ouverture des frontières, et de la mondialisation, constitue une « France d’en-haut », disposant de revenus confortables et plutôt optimiste, qui s’éloigne de plus en plus de ceux de nos concitoyens qui, au contraire, ont subi le choc de la désindustrialisation. Souvent déclassés, sans perspective d’évolution professionnelle ou sociale, ou se jugeant défavorisés à des titres divers, notamment par leur isolement dans la France des « territoires », loin des centres de décision, ils forment « la France d’en-bas », celle des « gilets jaunes » après avoir été celle des « bonnets rouges », ou celle des agriculteurs s’estimant trahis par le pouvoir. Cette partie de la population se considère peu ou prou comme exclue d’un système dont elle vient à dénier la légitimité.

L’évolution de cette société aux facettes multiples, souvent divisée contre elle-même, pose la question de sa capacité à « faire Nation », à se donner ou à retrouver les valeurs capables de mobiliser ses efforts, de surmonter l’individualisme ambiant comme les fractures constatées, en d’autres termes de reforger un esprit de défense.

Restaurer la Nation

Un esprit de défense ne saurait en effet exister et se développer sans un minimum de consensus autour de ce que nous voulons défendre, de manière concrète. Au-delà de l’invocation des « valeurs de la République », il s’agit pour nous de revenir à la question fondamentale de la Nation. « Qu’est-ce qu’une Nation ? » interrogeait déjà Ernest Renan en 1882[5], dans une conférence en Sorbonne demeurée célèbre et toujours considérée comme une référence pour nos diplomates. Si nous partageons en effet une « Patrie », héritage tant matériel qu’immatériel reçu de nos pères, si nous vivons en société au sein d’un même « État », organisation politique et sociale, la « Nation » peut se définir comme une communauté d’héritiers organisée en société et partageant de ce fait un certain nombre de valeurs, un projet commun, a minima une volonté de vivre ensemble, et autant que possible une vision partagée de l’avenir, le sien propre et celui des générations à venir. C’est ce que Renan lui-même exprime par « la volonté de continuer à faire valoir ensemble l’héritage qu’on a reçu indivis ». C’est à cette volonté de vivre et surtout de construire ensemble que l’on peut mesurer le « moral » d’une Nation, et c’est d’elle que procède, en grande partie, l’esprit de défense.

Il s’agit donc de traduire cette volonté de « continuer à faire valoir l’héritage » dans la réalité d’aujourd’hui, en s’attaquant aux facteurs de délitement de notre société, tant dans le domaine de la politique générale que dans celui de l’éducation individuelle et collective. Aussi nous faut-il réduire autant que faire se peut les facteurs de faiblesse de notre société parmi lesquels nous avons identifié la menace d’un flot migratoire mal maîtrisé et l’affaiblissement de la cohésion nationale due à la détérioration du lien social.

La maîtrise de l’immigration, légale ou non, est une question récurrente et les gouvernements successifs se sont efforcés depuis un demi-siècle de trouver un équilibre entre accueil des populations allochtones, intégration et « vivre ensemble », ce dont témoignent les « politiques de la ville » successives. On notera sur ce point une inflexion de la position de nos voisins européens, non plus seulement de la Hongrie, mais également du Danemark, de la Pologne et de l’Allemagne. Alors que l’Union européenne a, depuis 2015, plutôt facilité l’arrivée de populations extérieures, entre autres pour lutter contre les effets d’une démographie en berne,  la Commission européenne tient désormais un discours plus restrictif visant à durcir les conditions d’immigration au sein de l’UE.

Sans doute est-ce nécessaire, mais le problème immédiat semble davantage d’intégrer les populations d’origine étrangère déjà présentes sur notre sol et plus particulièrement nos concitoyens de fraîche date. Il s’agit de les faire participer davantage à la vie de la Nation, par un engagement personnel et collectif dans la vie de la cité. La jeunesse est concernée au premier chef et l’Éducation nationale contribue de manière méritoire à cette tâche. Elle doit être relayée par les différentes formes d’engagement que sont les clubs sportifs, les mouvements inspirés du scoutisme ou autres, en veillant naturellement à ce que ces structures ne contribuent à isoler les jeunes en renforçant les particularismes et en créant par-là de nouveaux ghettos. Il est surtout indispensable que les familles s’engagent en ce sens, tant l’environnement social et familial demeure prégnant.

S’attacher à limiter les conséquences de la fracture sociale est également une priorité, à défaut de pouvoir s’attaquer à ses causes qui sont à chercher dans l’évolution de nos sociétés tournées vers les activités de services au détriment de celles de production qui nécessitaient naguère des structures parfois lourdes, ou ressenties comme telles, mais souvent protectrices et encourageant souvent en leur sein le sens de l’effort collectif. Le « paternalisme » souvent critiqué des grandes entreprises, dont Michelin est resté un témoin emblématique, est souvent tombé en désuétude, sans avoir trouvé de successeur dans nos modernes sociétés de services qui s’y sont substituées.

Celles-ci ont en effet développé des métiers de la logistique, et souvent ceux de sa partie terminale, la distribution, générant des emplois souvent peu ou pas qualifiés, souvent instables et sans grandes perspectives de progression. Pour compenser l’effet déstabilisant de cette précarité, il parait nécessaire de développer les structures permettant aux individus un minimum d’épanouissement et de perspectives, et recréant un lien social générateur de motivation. Cet épanouissement peut être recherché dans une activité sportive, culturelle ou artistique, mais aussi par l’engagement personnel au service de la communauté, association locale ou corps de l’État. Le candidat à l’engagement dans les armées qui se présente au CIRFA est, bien souvent, un jeune en quête de repères et de motivations.

Les tentatives visant à remotiver la société et particulièrement la jeunesse, souvent accompagnées de leur sensibilisation aux questions de défense n’ont pas manqué, depuis la création du service civique en 2007 jusqu’à, plus récemment, l’institution du Service national universel. En dépit des critiques et des lenteurs de sa mise en œuvre, voire de sa remise en cause en raison de son coût, il s’est bien agi, dans l’intention du gouvernement, de « permettre la mise en œuvre du service national universel afin de renforcer l’engagement de nos concitoyens les plus jeunes dans la vie de la cité »[6].              La renonciation, par le Président de la République en mars 2023, à rendre obligatoire le SNU, puis sa disparition des priorités au cours de l’automne 2024 n’enlèvent rien à la pertinence d’un projet salué en son temps (octobre 2018) par Gabriel Attal,                     alors secrétaire d’État auprès du ministre de l’Éducation nationale et de la jeunesse et chargé à ce titre de sa mise en place, comme « la plus grande réforme de société du quinquennat ».

C’est en effet par une restauration du lien social et par une volonté de « vivre et construire ensemble » que passe l’esprit de défense, si nous entendons par là la manifestation collective des citoyens que nous sommes de construire la cohésion de la Nation face à des risques et menaces de plus en plus diversifiés, sachant que nous ne pourrons défendre collectivement que ce que nous partageons… et aimons.

Au-delà du travail de formation, d’éducation, de cohésion sociale auquel la communauté nationale doit s’astreindre, il est à notre sens nécessaire de s’attaquer également aux défis que sont l’évolution de la démographie et la mise en question de la cellule de base de la société qu’est la famille. Forger un avenir commun nécessite d’abord d’exister par-delà les générations et il parait hasardeux sur ce point de s’en remettre pour y parvenir à des populations allochtones porteuses d’autres valeurs que les nôtres. Sans renouvellement des générations, une Nation n’a pas d’avenir et, à la base de la construction sociale, il revient aux cellules familiales de jouer leur rôle fondamental de foyers d’éducation et de transmission des valeurs fondatrices de la vie en société.

Développer ces perspectives dépasse évidemment le cadre de cet article, mais il n’en demeure pas moins que l’avenir de la Nation dépend, au-delà de mesures ponctuelles indispensables, de choix de société allant pour une part à l’encontre de tendances bien ancrées dans l’air du temps. En aurons-nous, en tant que communauté, le courage ?

Conclusion

Alors que la perspective d’un engagement de nos forces armées dans un conflit de haute intensité n’est plus un simple cas d’école, et que le pays pourrait être déstabilisé par une montée de la violence sur fond de conflit social ou ethnique, il convient de s’attaquer aux fragilités de notre société que sont l’individualisme généralisé et les diverses fractures qui affectent le corps social. Ces maux sont connus, identifiés, et le plus souvent déjà combattus par les gouvernements successifs, avec des succès divers. La question qui se pose est celle du courage dont la communauté nationale doit ou devra faire preuve pour reconstruire, sinon « refonder » la Nation, autrement dit la question de « la volonté de continuer à faire valoir ensemble l’héritage qu’on a reçu indivis », condition nécessaire à notre défense comme à notre survie.


NOTES :

  1. Jérôme Fourquet, L’archipel français, Naissance d’une Nation multiple et divisée, Seuil, 2019.
  2. Manifestations contre la Loi Debré (1973) et la réforme des sursis, comités de soldats (milieu des années 70), opposition à l’extension du camp du Larzac (1975).
  3. Le taux d’abstention au premier tour des élections présidentielles est ainsi passé de 15,2 % à 26,31 % entre 1965 et 2022, celui des législatives de 22,8 % en 1958 à 52,49 % en 2022. Peut-être faut-il y voir une certaine défiance vis-à-vis du type de scrutin adopté pour les législatives, l’abstention au scrutin du 16 mars 1986, à la proportionnelle, ayant marqué un « point bas » relatif avec 21,5 %, mais les taux d’abstention mesurés pour l’ensemble des scrutins suivent la même tendance, y compris pour les élections municipales dont on pourrait supposer qu’elles touchent davantage les citoyens du fait des enjeux en cause : de 25,2 % en 1959, l’abstention reste relativement stable jusqu’en 1989 (27,2 %), puis augmente régulièrement jusqu’en 2014 (36,45 %) et fait un « saut » en 2020 avec 55,25 %.
  4. Données INSEE 2023.
  5. Conférence en Sorbonne du 11 mars 1882, publiée la même année chez Calmann-Lévy.
  6. Projet de loi constitutionnelle pour un renouveau de la vie démocratique présenté en conseil des ministres le 28 août 2019.

CERCLE MARÉCHAL FOCH

CERCLE MARÉCHAL FOCH

Le Cercle Maréchal Foch est une association d’officiers généraux en 2e section de l’armée de Terre, fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. Le CMF est partenaire du site THEATRUM BELLI depuis 2017. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).

Une étude met en garde contre le possible « déclassement » de l’aviation de combat française

Une étude met en garde contre le possible « déclassement » de l’aviation de combat française


Lors d’une audition parlementaire, en juillet 2017, alors chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace [CEMAAE], le général André Lanata s’était inquiété du déclassement potentiel de l’aviation de chasse française, en raison de fragilités engendrées par les « politiques menées lors des dix dernières années ».

Lors de son intervention, il avait ainsi souligné la « prolifération » des moyens de déni et d’interdiction d’accès [A2/AD], basés sur des systèmes de défense sol-air toujours plus performants… Ce qui était une façon d’aborder, en creux, le déficit capacitaire de l’AAE en matière de guerre électronique et de suppression des défenses aériennes adverses [SEAD] depuis le retrait du service du missile antiradar AS-37 MARTEL.

En outre, au-delà du format de l’aviation de chasse, le général Lanata avait affirmé que le chasseur-bombardier F-35, dit de cinquième génération en raison de sa « furtivité », constituait « l’une des illustrations » du risque de déclassement qu’il redoutait alors.

Le F-35 « change la donne sur le plan des capacités opérationnelles en raison, principalement, de sa discrétion […] et de ses capacités de connectivité : il connecte massivement des informations avec les autres appareils du système de combat aérien », avait-il expliqué, avant de relever que cet avion allait devenir le « standard de référence » en Europe pour « être capable de participer aux scénarios d’engagement les plus exigeants ».

Depuis, le projet de Système de combat aérien du futur [SCAF] a été lancé dans le cadre d’une coopération avec l’Allemagne et l’Espagne, le standard F4 du Rafale a été qualifié et les contrats afférents au développement du Rafale F5 et d’un drone de combat [UCAV] associé ont été notifiés. Mais il faudra du temps pour que ces programmes se concrétisent… Et cela alors que le F-35 a poursuivi sa « conquête » de l’Europe, après avoir été choisi par les forces aériennes tchèques, allemandes, roumaines ou encore belges, pour ne citer qu’elles.

À l’heure où l’hypothèse d’un engagement de haute intensité est régulièrement évoquée, une étude de l’Institut français des relations internationales [IFRI], réalisée par deux pilotes de chasse [dont l’un n’est plus en activité], pose un constat sévère sur les capacités de l’AAE en matière de supériorité aérienne.

« Le modèle de force français est construit autour de la dissuasion et de la défense aérienne du territoire métropolitain. Il atteint ses limites pour peser efficacement en coalition dans un conflit de haute intensité, en particulier en raison d’impasses sur la furtivité et la SEAD, et du volume insuffisants des flottes, des équipements de mission et des munitions », résume-t-elle.

Mais l’un de ses passages est susceptible de donner matière à débat. Ainsi, d’après des entretiens réalisés auprès « d’officiers supérieurs » de l’AAE « ayant participé sur Rafale aux exercices pluriannuels Atlantic Trident contre des F-22 et des F-35 », les deux auteurs avancent que « l’asymétrie technologique est désormais franche ».

Et de préciser : « Les pilotes français affrontant régulièrement des chasseurs de 5e génération en exercice interalliés constatent que ‘la mission de combat contre des chasseurs furtifs sur Rafale est impossible à gagner en l’état actuel des capteurs ».

Si « la furtivité radar n’est certes pas suffisante pour obtenir la supériorité aérienne », elle est cependant un « atout indéniable, en particulier dans les scénarios les plus durs, à moins d’accepter des missions de pénétration en basse altitude, avec un niveau de risque élevé », soulignent les auteurs de cette étude. En outre, poursuivent-ils, « elle pourrait aussi devenir un ticket d’entrée des missions en première ligne, et donc un marqueur d’influence des options stratégiques d’une coalition ».

Dans ces conditions, préviennent-ils, l’aviation de chasse française « pourrait être cantonnée au rôle de ‘supplétif’ » dans une « coalition aérienne à deux vitesses, dans laquelle les chasseurs de 4e génération auront toute leur place ». Le général Lanata n’avait pas dit autre chose il y a presque huit ans.

Cela étant, cette affaire de « capteurs » interpelle. Si un avion comme le F-35 peut être « invisible » pour certains moyens de détection [ce n’est a priori pas le cas pour les radars passifs et cela dépend des bandes de fréquences utilisées], sa signature infrarouge – avec son moteur F-135 – peut le trahir. La voie IR de l’Optronique Secteur Frontal [OSF] du Rafale serait en mesure de le détecter en face à face, sous réserve, toutefois, des conditions météorologiques.

Au passage, le Rafale sera prochainement doté d’un OSF améliorée, la Direction générale de l’armement ayant récemment mené des essais sur une nouvelle optique sur la voie infrarouge de l’OSF, celle-ci étant censée améliorer la « qualité image de la fonction Identification de nuit ».

Cette évolution sera accompagnée par l’intégration de la Liaison 16 block 2, de la radio numérique logicielle CONTACT ainsi que par celle des systèmes TRAGEDAC [qui donnera au Rafale une capacité de localisation passive de cibles grâce à une mise en réseau des avions d’une même patrouille, ndlr] et CAPOEIRA [pour connectivité améliorée pour les évolutions du Rafale]. Qui plus est, le développement d’un missile antiradar est également en cours, dans le cadre du programme à effet majeur « Armement Air-Surface Futur », lequel « répond au besoin de disposer d’une capacité de neutralisation des menaces surface-air de courte et moyenne portée, prérequis indispensable à la capacité d’entrée en premier du Rafale ».

Au-delà des aspects capacitaires, l’étude publiée par l’IFRI souligne également le format réduit de l’aviation de chasse française, qui est « à son plus bas volume historique depuis 1916, et le manque de munitions dites « complexes ».

« Les consommations de missiles air-air observées lors d’exercices de grande ampleur ou de simulations représentent, rapporté aux stocks effectifs en 2024, en sanctuarisant la Posture permanente de sécurité Air et la Composant nucléaire aéroportée, trois jours de combat de haute intensité, voire une journée pour le cas particulier du Meteor. Cette problématique risque de s’aggraver avec le temps au vu des contraintes de vieillissement sur la durée de vie des missiles », affirme en effet cette étude.


Rapport de l’IFRI : https://www.ifri.org/sites/default/files/2025-01/ifri_gorremans_avenir_superiorite_aerienne_2025_0.pdf

Géopolitique : En Nouvelle-Calédonie, réfléchir et travailler sur le long terme

par Eric Descheemaeker -AASSDN – publié en janvier 2025

https://aassdn.org/amicale/en-nouvelle-caledonie-reflechir-et-travailler-sur-le-long-terme/


Commentaire AASSDN : Les évènements qui se déroulent en Nouvelle-Calédonie et plus généralement la situation fragile de nos DROM-COM (1) révèlent que les 2,5 millions de compatriotes ultra-marins qui habitent sur les 120 000 km2 de terre et les 10 millions de km2 de ZEE qui leur sont rattachés –  sur les 11 millions que possède au total notre pays – ne sont pas véritablement intégrés dans une stratégie générale, c’est-à-dire une politique nationale à vocation mondiale.
C’est donc une France de 670 000 km2, dont le territoire occupe des positions hautement stratégiques, en Europe certes, mais aussi en Amérique, en Afrique et en Asie/Pacifique, c’est-à-dire sur la totalité du globe et disposant de ressources naturelles à la fois immenses mais souvent sous-exploitées, qui doit nous conduire à définir une stratégie nationale ambitieuse d’investissement, de développement et d’influence et de partenariats.
La France est un pays souverain dont le seul horizon ne se limite pas à la seule UE ni aux pays du Sahel. Elle dispose d’un potentiel à la hauteur de sa vocation. Il appartient aux responsables politiques d’en prendre conscience et d’organiser la remontée en puissance de notre pays sur ces réalités géographiques.

(1) DROM COM :
Sont dénommés « départements et régions d’outre-mer » (DROM), les territoires des collectivités relevant de l’article 73 de la Constitution, à savoir la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, La Réunion et Mayotte.
Sont dénommés « collectivités d’outre-mer » (COM), les autres territoires des collectivités relevant de l’article 72-3 de la Constitution, à savoir la Polynésie française, les îles Wallis-et-Futuna, Saint-Pierre-et-Miquelon, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, la Nouvelle-Calédonie, ainsi que les Terres australes et antarctiques françaises et l’île de la Passion-Clipperton.

Source : https://www.insee.fr/fr/metadonnees/definition/c2316

Les gouvernements se succèdent en métropole et en Nouvelle-Calédonie. Déjà huit ministres des outre-mer depuis 2017, ce qui empêche de mener une politique sur le temps long. Or c’est bien de vision à long terme que la Nouvelle-Calédonie a besoin.

Depuis notre dernière tribune, il n’y a pourtant pas un mois de cela, les deux gouvernements qui président aux destinées de la Nouvelle-Calédonie sont tombés : celui de Paris, le 4 décembre, puis celui de Nouméa, le 24. En quelques semaines, nous aurons donc changé de Premier ministre, de ministre de l’Outre-mer – le huitième depuis 2017 – et de président du gouvernement de la collectivité de Nouvelle-Calédonie. Vu la situation politique en métropole, il n’est pas impossible que le gouvernement de M. Bayrou soit lui aussi tombé lorsque sera publié le prochain texte dans cette série ; quant à l’exécutif calédonien, sa durée de vie moyenne est inférieure à 18 mois (17 en 25 ans).

Les indépendantistes travaillent plus que les loyalistes

Pourquoi rappeler ces choses ? Parce que bien trop peu de gens, notamment parmi les partisans de la France, semblent en mesurer l’importance et surtout en tirer les conséquences. Il y a deux erreurs majeures, d’ailleurs liées, qu’ont faites les loyalistes depuis 40 ans : se reposer sur l’État, et se montrer incapables de réfléchir et travailler sur le long terme, le regard fixé non sur la dernière actualité à Nouméa ou Paris, mais sur leur ambition véritable : une Calédonie qui soit française – et qui prospère sous le drapeau français – dans 50, 100, 200 ans. Cela est d’autant plus tragique que les indépendantistes ont, eux, effectué ce travail. Ils ont créé des réseaux, avec la France métropolitaine, avec ses autres outre-mer, avec l’étranger (proche et lointain). Ils ont produit des thèses et des travaux universitaires ; ils ont fait de l’entrisme dans les organisations internationales ; ils ont mobilisé les énergies, les intelligences et les financements. Se focaliser, pour les dénoncer, sur des réalités comme le Groupe d’initiative de Bakou, masque ce qui importe réellement : car s’il est vrai que, parfois, l’activisme peut devenir illégitime, voire illégal, pour l’essentiel, le mouvement indépendantiste en Nouvelle-Calédonie a simplement fait son travail – le travail de ses idées, conjointement avec la mouvance « décolonialiste » mondiale.

Les loyalistes n’ont fait aucun travail sur les idées

Le drame, c’est que personne en face ne lui ait répondu, ou presque. C’est ce qui nous a stupéfait et, d’ailleurs, encouragé à nous engager lorsque, au moment des campagnes référendaires ayant débuté en 2018, nous nous sommes rendu compte que, en dehors de l’archipel, personne ou presque ne travaillait à la défense de la Nouvelle-Calédonie française : ni d’un point de vue universitaire, ni dans le débat public. Face à ceux qui militaient pour l’indépendance, tout juste trouvait-on quelques voix qui auraient défendu une forme d’association, c’est-à-dire… l’indépendance sous une autre forme. On ne peut pas espérer remédier à une situation sans d’abord y apporter de diagnostic : or, ce diagnostic, même si cela est douloureux à entendre, est que l’échec intellectuel des loyalistes est sans appel.

Sans doute y a-t-il des causes diverses à cela. Mais la principale nous apparaît clairement qu’ils se sont appuyés sur l’État et ont trop longtemps cru que c’était son rôle à lui de préparer l’avenir de la « Calédonie française ». Et, certes, on aurait pu croire que ce l’était. Dans un pays autre que la France, la haute administration, travaillant avec les meilleurs universitaires, et après avoir largement consulté les parties prenantes et tenté d’apprendre des expériences étrangères, aurait préparé en amont un projet de statut pérenne de la Nouvelle-Calédonie dans la France. Ce projet aurait été proposé et, dans les faits, imposé dès le 13 décembre 2021, lendemain du troisième référendum d’autodétermination ; et peut-être n’y aurait-il plus, aujourd’hui, ou qu’à peine, de « dossier calédonien ». Mais l’État, il importe que ceux qui ne l’ont pas encore compris s’en persuadent, ne voit pas sa mission comme de préserver la souveraineté de la France sur toutes ses provinces, y compris la Nouvelle-Calédonie, ni d’aider celle-ci à prospérer à l’ombre du drapeau tricolore. Ses intérêts sont autres.

L’État n’a pas de vision

La vérité oblige à dire que la logique du processus politique entamé il y a 40 ans l’y encourage d’ailleurs, puisqu’il a consisté à déléguer la décision politique – et donc inévitablement tout ce qui se trouve derrière – aux parties calédoniennes, indépendantiste et non-indépendantiste. Pour notre part, nous avons toujours douté de la sagesse de pareille logique, dans la mesure où ces parties ne sont d’accord sur rien et ne peuvent donc s’« accorder » qu’au prix de formulations ambiguës permettant à chacun d’y lire ce qu’il souhaite (jusqu’au jour où il faut sortir de ces ambiguïtés et où, alors, elles explosent), et nous pensons d’ailleurs que son fondement juridique a aujourd’hui disparu. Mais le fait demeure qu’elle s’est imposée ; or, les loyalistes n’ont pas compris son implication inévitable, qui de l’extérieur, apparaît pourtant évidente : dans leur défense de la Calédonie française, ils sont seuls.

Ce projet de statut pérenne, c’est eux qui auraient dû le préparer et le proposer. Les réflexions sur les inévitables réformes de l’économie de l’île, son aménagement, son intégration régionale, la manière de faire cohabiter sur une même terre des groupes ethnoculturels profondément différents (autrement que par la revanche du colonisé, devenu figure de l’Opprimé, que proposent les indépendantistes), c’est eux qui auraient dû la mener ou du moins la susciter. Or, comme ils n’ont absolument pas la masse humaine critique pour cela, il leur aurait fallu créer des réseaux, monter des initiatives, aller parler à tous ceux qui, en France ou à l’étranger, étaient en mesure de les aider. Quand on pense à l’impact qu’ont pu avoir certains universitaires ou journalistes qui, depuis des décennies, pilonnent le terrain pour le compte de la cause indépendantiste, on ne peut que rêver à ce qui aurait été possible si, en face, les loyalistes avaient fait de même (avec, certes, davantage de bonne foi et de rigueur intellectuelle, ce qui peut être handicapant à court terme, mais se révèle toujours payant à plus long terme). On ne peut pas dire, bien sûr, que rien n’ait été fait. Mais peu, si peu…

Se lamenter, certes, ne sert à rien. S’il convient de faire un examen de conscience lucide, c’est avant tout pour agir. Les partisans de la Calédonie française ont des décennies de retard à rattraper et semblent – et encore, pas tous – n’avoir commencé à le comprendre qu’au sortir des référendums de 2018-2021. Tout, ou presque, de ce travail de réflexion, d’influence, d’action, reste à construire.

Les loyalistes ont des décennies de retard

Il ne s’agit évidemment pas, en quelques lignes, d’expliquer ou encore moins de dicter ce qu’il convient de faire : en tant que juriste universitaire, que non-calédonien, notre perspective est elle aussi très partielle. Mais il convient urgemment de lancer cette réflexion et surtout d’agir, à tous les niveaux.

Trois axes principaux se dessinent à cet égard.

D’une part, un travail en direction de la France métropolitaine. Il est difficile, hélas, de surestimer l’ignorance dans laquelle la Nouvelle-Calédonie y est tenue, y compris chez les gens qui – du gouvernement et de la haute administration aux juridictions suprêmes que sont le Conseil d’État et la Cour de cassation – déterminent en large mesure son avenir (chez les universitaires, les parlementaires, les acteurs économiques et sociaux aussi). Or, pour ne prendre qu’un exemple qui nous soit proche, si des thèses universitaires devaient être écrites sur la Nouvelle-Calédonie dans une perspective non-indépendantiste, elles le seraient plus vraisemblablement à Paris qu’à Nouméa : mais comment le seraient-elles, si ni les étudiants ni leurs potentiels directeurs de thèse ne connaissent ou ne s’intéressent à ces problématiques ?

Deuxième axe : les autres outre-mer français. Nous sommes stupéfaits de l’absence de coordination, ou simplement d’échanges, entre eux. Certes, ils sont éloignés les uns des autres ; certes aussi ils peuvent être très différents. Mais les problématiques communes sont évidemment nombreuses : tous ceux qui, de Point-à-Pitre à Papeete, et de Fort-de-France à « Port-de-France »[1], sont attachés à la France devraient donc s’unir, sans oublier d’expliquer aux ultramarins qui se croient protégés des visées du Groupe de Bakou qu’eux aussi sont menacés à plus long terme, et que donc ils sont concernés maintenant. Les outre-mer français ont partie liée, et nous sommes convaincus que leur avenir s’écrit de manière commune (ce qui n’empêche en rien, bien au contraire, le respect de la diversité de chacun, ce qui est plus facile à expliquer et mettre en œuvre ensemble).

Enfin, l’environnement régional. Vu d’Australie, la France est souvent perçue comme la dernière des puissances coloniales, et les images de 2024 n’auront rien fait pour démentir cette impression. Bien sûr, il y a derrière cette présentation beaucoup de propagande (souvent inconsciente, d’ailleurs), mais il y a aussi une réalité : celle de la « Franconésie ». Il importe donc de travailler à la fois sur cette réalité, en comprenant que la Nouvelle-Calédonie pourrait être à la fois davantage française et davantage océanienne, pourvu qu’elle comprenne enfin comment articuler ces deux dimensions ; mais aussi sur sa perception, en présentant une alternative au « narratif » décolonialiste (qui est d’ailleurs aujourd’hui très daté et ne comprend pas que le monde de 2025 n’est plus celui de la conférence de Bandung en 1955).

Alors, certes, les gouvernements comptent aussi : il ne s’agit pas de dire qu’il convient de n’accorder aucune importance aux soubresauts de la vie politique, locale ou nationale. En revanche, il importe de se convaincre que celle-ci n’est pas l’essentiel. Des gouvernements calédoniens, des Premiers ministres, des ministres de l’Outre-mer, il y en a eu et il y en aura encore beaucoup. L’essentiel ne se joue pas là ; c’est à beaucoup plus long terme qu’il nous faut réfléchir et travailler, si nous voulons espérer que la Nouvelle-Calédonie reste française et puisse prospérer en tant que telle.


Eric Descheemaeker
Revue Conflits
03/01/2025

Source photo : Google Maps

[1] Port-de-France est l’ancien nom de Nouméa.

Le général Bonneau envisage « sérieusement » la « possibilité d’un conflit armé » en France

Le général Bonneau envisage « sérieusement » la « possibilité d’un conflit armé » en France

par Pierre-Marie Giraud – L’Essor – publié le 28 janvier 2025

https://lessor.org/societe/le-general-bonneau-envisage-serieusement-la-possibilite-dun-conflit-arme-en-france/


Dans une lettre adressée à ses grands responsables territoriaux, le général d’armée Hubert Bonneau les alerte sur la possibilité d’un « conflit armé » et d’une « agression du sanctuaire national », lié à la crise ukrainienne. L’Essor a lu pour vous cette lettre qui vient d’être révélée par Le Monde.

Ce courrier de trois pages du directeur général de la Gendarmerie nationale Hubert Bonneau, daté du 19 janvier 2025 et cité par un article du journal Le Monde de ce mardi 28 janvier, s’adresse aux « commandeurs » de l’Arme. C’est à dire aux grands chefs territoriaux (commandants de région et de groupement) et aux directeurs d’administration centrale. Évoquant un environnement stratégique qui se « durcit », le patron des 130.000 gendarmes d’active et de réserve assure que la France connait en effet un « point de bascule ».

« Préserver la cohésion nationale »

Il convient donc, insiste le général Bonneau, de « préserver le centre de gravité du pays: la cohésion nationale». Cette lettre est marquée du ton de la « militarité», une vertu prônée par la haute hiérarchie de la Gendarmerie, souvent formée à Saint-Cyr. Il évoque « l’hypothèse d’un engagement majeur», soulignant que « les évolutions politiques aux Etats-Unis avec leurs possibles conséquences sur l’Otan, vont sans doute pousser l’Europe à s’engager plus avant pour sa propre défense ».

Un courrier qu’aurait pu signer le chef d’état-major des armées. D’autant plus que le général Bonneau insiste sur le « lien » de la Gendarmerie avec les Armées et « sur l’enjeu structurant de la Défense opérationnelle du territoire ». En ajoutant: « En tant que force militaire, nous avons le devoir de nous y préparer pour tenir notre place ».

Le constat semble aussi partagé par certains parlementaires. Dans d’autres mesures, les sénateurs Philippe Bas (LR) et Victorin Lurel (socialistes) ont dressé, pour la Délégation sénatoriale aux outre-mer, le constat d’une « insécurité alarmante et multiforme dans la quasi-totalité des départements et régions d’outre-mer ». Et parmi la quarantaine de propositions ainsi formulées pour y remédier, ils appellent au durcissement de l’emploi des forces armées, dont les gendarmes, notamment contre l’orpaillage illégal en Guyane, en y activant le dispositif de Défense opérationnelle du territoire (DOT).

Le sans-faute de la libération du couple enlevé

La divulgation de ce courrier a provoqué un certain émoi dans les bureaux de la direction générale de l’Arme, adossée au fort d’Issy-les-Moulineaux dominant la capitale. Chacun se félicitait encore du sans-faute réalisé la semaine dernière par les gendarmes avec la résolution en douceur de l’enlèvement crapuleux d’un couple pour obtenir une rançon. La Gendarmerie avait alors montré sa réactivité et sa capacité de mobilisation comme elle en avait fait preuve après le cyclone Chido à Mayotte. Mais les gendarmes cultivent aussi la discrétion. L’un d’eux, un officier supérieur lâche: « Pour vivre heureux, vivons cachés ».

Durcir les unités pour faire face à toutes les adversités

Pour autant, un autre cadre fait remarquer que le contenu de la lettre du général Bonneau reprends des termes développés le 14 novembre 2024. Ce jour-là, le directeur de la Gendarmerie, devant ces mêmes « commandeurs », à l’Ecole militaire à Paris, avait développé sa feuille de route: militarité, impact des tensions internationales en France, aggravation des criminalités et des violences. Il avait alors aussi employé les mots « point de bascule ».

Le patron des gendarmes avait aussi plaidé pour que la Gendarmerie « avec ses moyens rustiques mais permanents » soit « la force armée de la défense territoriale ». Il faut, avait-il alors, continuer à durcir les unités pour faire face à toutes les adversités. Il avait ainsi demandé de préserver les périodes d’entraînement, pour les gendarmes mobiles comme départementaux, de renforcer la formation des gendarmes mobiles avec une instruction au combat et de maintenir des « liens forts » avec les Armées.