Impact de la vision française de ses alliances sur son industrie de défense

Impact de la vision française de ses alliances sur son industrie de défense


Source : PORTAIL IE

Impact de la vision française de ses alliances sur son industrie de défense

« La France ne le sait pas, mais nous sommes en guerre avec l’Amérique. Oui, une guerre permanente, une guerre vitale, une guerre économique, une guerre sans mort… apparemment. Oui, ils sont très durs les Américains, ils sont voraces, ils veulent un pouvoir sans partage sur le monde… C’est une guerre inconnue, une guerre permanente, sans mort apparemment et pourtant une guerre à mort ! » François Mitterrand, Le dernier Mitterrand de George-Marc Benamou.

La France a choisi de se doter d’un modèle d’armée complet, capable d’assurer en autonomie la protection de ses intérêts vitaux dans tous les champs de la conflictualité. Pour atteindre cet objectif, elle peut compter, entre autres, sur une industrie de défense pouvant produire la quasi-totalité des équipements nécessaires à ses engagements opérationnels. Cette industrie de défense est également un véritable moteur économique pour le pays. En plus de représenter250 000 emplois non délocalisables, elle a également fourni1% du PIB en 2021 et contribue largement,avec l’aéronautique,à maintenir une balance commerciale positive.

L’industrie de défense française est donc un véritable vecteur de puissance économique, mais peut-être plus encore un symbole de puissance sur la scène internationale. Or,sur ce plan, de nombreux éléments ont considérablement changé ces vingt dernières années. La multiplication des champs de la conflictualité, les accélérations technologiques, le retour des affrontements de haute intensité, la diversification des menaces et l’enchaînement de crises majeures sont redessiné et complexifié le paysage géopolitique et géoéconomique mondial.Les alliances traditionnelles, héritages des accords conclus après la Seconde Guerre Mondiale, ne semblent plus être aussi fiables que durant la Guerre froide. Enfin, la compétition de plus en plus virulente entre les États-Unis et la Chine,ainsi que la montée en puissance de nouveaux acteurs, ont bousculé l’ordre international.

Dans ce grand échiquier de Machiavel, la France continue d’affirmer sa volonté de puissance mondiale, au sein de la dynamique européenne, en tant que membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN), du Conseil permanent de sécurité de l’Organisation des Nations Unies (ONU) et en tant qu’état doté de l’arme atomique.Or,cela ne va pas sans déranger certains de ses partenaires les plus proches. De plus,dans un contexte global relatif «d’appauvrissement» des pays de l’Union européenne à l’échelle mondiale, elle est obligée de nouer des partenariats avec les grandes puissances mais également de mener des coopérations avec ses voisins européens. Dans ce cadre,et parce qu’elle est au cœur des enjeux de la puissance française, l’industrie de défense est donc un véritable atout pour la France mais également pour ses compétiteurs.

La France, de puissance modèle à modèle de puissance

La France, de puissance modèle à modèle de puissance

par Revue Conflits – publié le 22 janvier 2024

https://www.revueconflits.com/la-france-de-puissance-modele-a-modele-de-puissance/


La France peut-elle conserver son rang de puissance sans puissance financière ? Le coût de la puissance est-il supportable ou bien doit-elle changer son modèle ? Analyse des enjeux de la puissance française.

Par Matthieu Creux, Président de Forward Global

Nous connaissons les deux principaux attributs de la puissance française : le hard power, incarné par l’arme nucléaire et la force de son armée professionnelle, et le soft power, lié à son réseau diplomatique et à sa richesse culturelle. Pourtant, bien des commentateurs déclinistes nous renvoient à nos échecs, expliquant que la France de Diên Biên Phu n’est plus celle du Grand Siècle, et qu’au regard de l’état de nos finances publiques, nous sommes sur le chemin annoncé dès 1987 par Paul Kennedy, dans son ouvrage The Rise and Fall of Great Power, qui expliquait que sans le golden power, la décadence est inéluctable lorsque le coût de la puissance n’est plus supportable. En synthèse et par oxymore, le Président Giscard d’Estaing parlait alors de la France comme d’une « grande puissance moyenne ».

Nouvelle puissance

À défaut de pouvoir rester une puissance dominante, façon américaine ou chinoise, le général de Gaulle avait compris que la seule ambition lucide pour la France était de soutenir une politique de grandeur raisonnée, dont le succès, et même la popularité internationale, devait tenir à un sens élevé de l’indépendance. Celle-ci devait donner force et authenticité aux coopérations et aux alliances, et elle inspirait le courage dans les difficultés et dans les crises. Mais aujourd’hui, avec la fragmentation et la conflictualité croissantes du système international, avec la montée en puissance d’acteurs régionaux et l’exacerbation de l’adversité stratégique sino-américaine, avec les difficultés socioéconomiques qui s’accumulent chez nous et en Europe, il peut sembler absurde de poursuivre le discours français sur la mission d’universalité et sur notre rôle de puissance d’équilibre.

Néanmoins, l’évolution du monde et des sociétés humaines rend de plus en plus utile ce positionnement français, et un regard panoramique sur les grandes tendances globales montre que la ligne politique et diplomatique défendue traditionnellement par la France est la plus adaptée aux aspirations profondes des peuples et de la classe moyenne mondiale qui englobera bientôt cinq milliards de citoyens.

Questions économiques

Sur le terrain économique, l’erreur classique de la remise en cause de la puissance française consiste à s’arc-bouter sur la baisse de la France dans le classement mondial du PIB nominal. Toutefois, cela ne constitue en rien un indicateur de déclin, d’autant que la croissance des chiffres d’autres pays est fortement tirée par la démographie, et que cela n’est corrélé ni avec l’importance du rôle international réel ni avec la prospérité, qui suppose un niveau élevé de bien-être, de bonne gouvernance et de sécurité. L’analyse des classements internationaux dans diverses catégories (compétitivité, R&D, tourisme, investissements étrangers, infrastructures ou connectivité, par exemple) montre au contraire que la France reste dans le haut du panier pour un très grand nombre d’indicateurs formant un tableau holistique de la prospérité et de la puissance, ce qu’on ne peut dire que d’une vingtaine de pays sur les deux cents que compte notre planète – et ce malgré nos grèves, nos longues vacances, nos 35 heures, notre très généreuse solidarité sociale et notre addiction aux attitudes négatives et défaitistes.

Imité plutôt que craint

Sur le terrain militaire, si l’on considère la puissance dans son acception large et sur le très long terme, on s’aperçoit que le soft power l’emporte sur le hard power, et qu’on est en définitive plus influent en étant désiré et imité qu’en étant craint et haï. Or, la France est une championne du soft power dans tous les classements spécialisés, et a même raflé leur première place aux États-Unis lors de la présidence de Donald Trump. Cette dimension planétaire et surtout durable de la puissance française est extraordinairement importante. En cela, la France avait été visionnaire en se faisant, avec succès, le défenseur de la diversité culturelle à l’OMC et dans les négociations commerciales de l’UE.

Ailleurs, notre école de mathématiques, aux premiers rangs mondiaux, est devenue un joker à l’ère de la robotique financière, des algorithmes, et de l’intelligence artificielle. Notre force éditoriale et nos créateurs de jeux vidéo, tout comme notre système d’aide à la production télévisuelle et cinématographique, nous avantagent dans l’expansion infinie des activités de contenus. En tant que superpuissance culturelle et créative, la France profite à plein du poids croissant des industries culturelles dans le monde, l’un des secteurs économiques en développement le plus rapide, que l’UNESCO chiffre à 4,3 trillions de dollars de revenus annuels, et plus de 30 millions d’emplois très qualifiés, la plupart étant occupés par des jeunes de 15 à 29 ans.

Quant à la francophonie économique, elle s’inscrit dans un ensemble en croissance constante, soit 321 millions de locuteurs dans le monde en 2022, et elle représente 14 % des ressources mondiales minières et énergétiques et plus de 20% des échanges commerciaux mondiaux.

La question des valeurs

Sur le plan fondamental de la gouvernance humaine, alors que l’aspiration à la dignité s’est répandue dans le monde, des Indignados à Occupy Wall Street, de la place Tahir aux gilets jaunes, les droits humains et les valeurs universelles portées par la Déclaration universelle des droits de l’Homme sont contestés vigoureusement par certaines puissances, qui livrent une véritable guerre informationnelle et cognitive à l’Occident en visant particulièrement la France.

La Chine fait la promotion d’un agenda illibéral alternatif, avec cette idée paradoxale d’un universalisme aux caractéristiques chinoises, donc tout sauf universel. La Russie lui emboîte le pas, en dénonçant une idéologie européano-américaine qui ne serait que l’instrument d’une géopolitique fondamentalement impérialiste et coloniale, nourrissant d’ailleurs le sentiment anti-français en Afrique, un sentiment de moins en moins artificiel malgré sa naissance à grand renfort d’astroturfing néo-soviétique. Or, révoltes et militants partout sur la planète, de Hong-Kong au Venezuela, du sud au nord du globe, attestent que si les valeurs sont universelles, ce n’est pas parce que cette universalité relèverait d’un agenda caché des Occidentaux emportés par la France, fille des Lumières et grande civilisatrice, mais parce que c’est bien la nature humaine elle-même qui aspire universellement à la liberté, à la justice et au bonheur. Et si les revendications à mener une vie digne s’étendent désormais à l’environnement et au climat, ce n’est pas parce que la France, « gardienne » de l’Accord de Paris, ou les Occidentaux, voudraient, comme le distillent des propagandes, brider la croissance des pays en développement en défendant opiniâtrement un agenda ambitieux de soutenabilité, mais parce que c’est l’intérêt universel et commun de l’humanité que de vivre dans un environnement et sur une planète préservés.

L’ultime réserve à considérer la France comme puissance vient de la considération que nous manquerions de moyens, par exemple pour déployer de vraies capacités en Indo-Pacifique, ou de poids, par exemple pour soutenir nos propositions de programmes européens d’armement. Il est vrai que nous ne sommes plus une grande puissance au sens classique. Mais là encore le général de Gaulle avait répondu aux interrogations par sa sagacité volontariste, dans son discours du 22 mai 1949 à Vincennes : « On peut être grand même sans beaucoup de moyens, mais il faut savoir être au niveau de lhistoire, ou sans cela on disparaît ». En fait, il n’y a pas vraiment de grands et de petits pays, il y a ceux qui jouent un rôle et les autres. Et la France est un pays moyen par divers critères, qui peut jouer de très grands rôles. La France serait alors un acteur véritablement global qui mise davantage sur la puissance d’entraînement que sur la force dominatrice, coercitive ou destructrice, mais armé de sa dissuasion nucléaire et jouissant à la fois de l’autorité conférée par son siège de membre permanent du Conseil de Sécurité des Nations-Unies et des leviers d’influence de son vaste réseau diplomatique, de son domaine maritime et des outre-mer, de sa place prééminente dans les organisations internationales, comme de son rôle-clé au sein des institutions de l’Union européenne, le tout formant une architecture d’influence et de puissance, y compris normative, absolument unique.

C’est à travers ce cadre que l’on peut aussi mesurer l’apport continuel d’éléments d’équilibre par la France au système international. C’est ainsi qu’en 2015, sous les yeux des commentateurs qui n’ont pas bien compris le changement de paradigme historique que cela représente, la France a officialisé, lors de la négociation de l’Accord de Paris, le rôle de la société civile dans la Convention-Cadre des Nations-Unies sur le Changement climatique qui régit le processus des négociations des COP. C’est la naissance d’un multilatéralisme hybride, caractérisé par la coopération institutionnalisée entre les acteurs étatiques et non-étatiques (ONG, territoires et métropoles, grande philanthropie, fondations, universités et think-tanks…), à qui l’on confère désormais un rôle global et pour ainsi dire co-normatif. Fruit de la vision et de la diplomatie françaises, c’est l’instauration d’un équilibre entre la puissance souveraine et régalienne, et la puissance civile, qui accède ainsi à un niveau inédit de participation et d’influence dans les grandes négociations internationales.

Un acteur qui compte

Autre illustration de cette vocation de puissance d’équilibre à fort impact normatif, les politiques impulsées par la France dans l’Union européenne depuis 2017, avec succès : concept de souveraineté européenne et économique, aussi nommée « autonomie stratégique », extension du domaine des solidarités européennes, taxation des GAFAM et des multinationales (dans un cadre élargi à l’OCDE), meilleure protection des données personnelles et régulation renforcée de la sphère digitale, inclusion de l’énergie nucléaire dans la taxonomie et maintenant dans le Net-Zero Industry Act, création de l’Alliance nucléaire avec quinze autres États membres, inclusion de critères climatiques dans la négociation d’accords commerciaux, mécanisme d’ajustement carbone aux frontières, et, tout récemment, le « AI Act » européen, première mondiale à la portée immense, menée par le Commissaire Thierry Breton, pour donner des règles aux développements vertigineux de l’intelligence artificielle.

Appuyée sur une doctrine favorisant les coopérations et promouvant, des décennies avant que ce terme ne devienne à la mode avec les BRICS, le « multi-alignement », qui a toujours voulu dire indépendance et coopération entre égaux dans la vision tricolore, la France est restée une puissance-modèle qui ne s’enivre pas de conquérir et de dominer, mais s’attache à exceller, inspirer, entraîner.

C’est aussi une France modèle de puissance, car elle offre par ses actions, par ses alliances, de la plus profonde, l’Union européenne, aux plus récentes, sur les pôles, les océans ou les forêts tropicales, une large panoplie d’ingénierie méthodologique et institutionnelle adaptée à la complexité, à l’interconnexion, à l’interdépendance et aux mutations du monde.

En fait, la France continue tout simplement à faire la politique du bien commun, et non pas la guerre ou seulement des affaires, ce que font, par contraste, les grandes puissances actuelles et les puissances régionales émergentes, en restant fidèle aux intentions du général de Gaulle qui disait en avril 1969 que « c’est parce que nous ne sommes plus une grande puissance qu’il nous faut une grande politique »

« Esprit de défense, réarmement civique, patriotisme ? Les trois mon capitaine ! » par l’ASAF

« Esprit de défense, réarmement civique, patriotisme ? Les trois mon capitaine ! » (Janvier 2024)

L’esprit de défense et de sécurité ne sont pas spontanés. Il n’est pas non plus réservé aux militaires. Il repose sur la formation d’un esprit civique et citoyen qui doit être abordée dès l’école par une éducation à la citoyenneté. […] En France parler de patriotisme est honteux. Un déficit qu’il convient d’urgence de combler au vu des menaces actuelles.

"Esprit de défense, réarmement civique, patriotisme ? Les trois mon capitaine !"  (Janvier 2024)

Le chef de l’Etat Emmanuel Macron dans sa conférence de presse du 16 janvier a réitéré sa volonté d’impulser un « réarmement civique » de la jeunesse, à « rétablir l’autorité » avec une série de mesures, comme l’uniforme à l’école ou le service national universel.

« Chaque génération de Français doit apprendre ce que la République veut dire : son histoire, ses droits, ses devoirs, sa langue, son imaginaire, et cela dès l’enfance ».

Il est plus que temps. L’esprit de défense et de sécurité ne sont pas spontanés. Il n’est pas non plus réservé aux militaires. Il repose sur la formation d’un esprit civique et citoyen qui doit être abordée dès l’école par une éducation à la citoyenneté. Qui aboutira nécessairement à un patriotisme revigoré.

En France parler de patriotisme est honteux. Un déficit qu’il convient d’urgence de combler au vu des menaces actuelles. Menaces géopolitiques, bien sûr. Menaces intérieures, aussi, avec notamment les attentats terroristes. Menaces économiques et climatiques, aussi. A quoi s’ajoute un délitement de l’engagement politique, une hausse de l’incivisme vertigineuse, des taux d’abstention aux élections face à la montée en puissance du communautarisme, du moralisme ou du relativisme historique. A l’effondrement des totalitarismes au XXème siècle, semble s’être substitué le désenchantement démocratique, l’apathie politique et « la décoloration progressive des drapeaux, des saisons et des amours », comme le résumait déjà il y a treize ans Hervé Gaymard dans « Nation et Engagement ».

Pour cela, un véritable réarmement psychologique, moral, institutionnel mais aussi, cela va de soi, militaire s’impose aujourd’hui. Il y a urgence à ce que tous les Français, élus, citoyens, quel que soit leur âge, leurs origines, leur milieu social, leur religion, leurs opinions, comprennent l’importance de la Défense, cette valeur fondamentale pour assurer notre sécurité, notre liberté, nos droits et notre niveau de vie.

Développer une culture de défense et de sécurité ; forger une culture de défense commune, travailler ensemble au renforcement de la cohésion nationale, cultiver un sentiment d’appartenance ou au moins d’implication dans notre nation, se souvenir des sacrifices de nos ancêtres.

Reconnaitre que nos droits que nous chérissons aujourd’hui ont été acquis par leur bravoure. Être fiers aussi de ce pays, sans nier ses erreurs ou ses pages plus sombres, qui a su porter haut dans le monde les Droits de l’Homme et les valeurs d’émancipation.

L’esprit de défense passe aussi par un engagement à soutenir nos forces armées, services de sécurité et institutions en temps de crise, être conscient des défis, en leur fournissant les ressources nécessaires, s’engager dans une éducation civique solide qui enseigne aux jeunes l’importance de leur pays et de ses valeurs sans lesquelles ils ne pourraient certainement pas profiter de la vie comme ils l’entendent.

C’est dans cet esprit et ce but que l’ASAF tire toute sa légitimité. Soutenir ses armées ne se résume pas à saluer leur courage dans les conflits ou rendre hommage à nos soldats qui tombent au combat mais par la pédagogie, la transmission, aider à la compréhension des enjeux de défense et de sécurité, et à favoriser le déploiement d’une réflexion stratégique. Ce à quoi œuvre résolument notre association.

C’est pourquoi nous saluons les promesses fortes du Président de la République mais, au-delà de notre vigilance quant à ses actes, nous relevons le défi de la contre-offensive en proclamant haut et fort la mobilisation nationale autour des thèmes de « Esprit de défense » et d’« Engagement ». Avec détermination, loyauté envers nos promesses et responsabilités et volonté de donner le meilleur de soi- même, d’apporter sa contribution et de faire une réelle différence.

Associations civiles et militaires, issues des milieux de la défense comme de la société civile, unissons nos forces pour défendre, par-delà nos différences normales, ce qui nous avons en commun, l’amour de la France et de sa belle devise, liberté, égalité, fraternité.

Soyons fiers de réunir, soutenir, engager, défendre, transmettre.

Liberté. Egalité. Fraternité

Défense. Civisme. Patriotisme.

Très bonne année 2024

La rédaction de l’ASAF – publié le 18 janvier 2024

https://www.asafrance.fr/item/esprit-de-defense-rearmement-civique.html

Comprendre la révolution woke, par Pierre Valentin

Comprendre la révolution woke, par Pierre Valentin.

par Paul Godefrood – Revue Conflits – publié le 18 janvier 2024

https://www.revueconflits.com/comprendre-la-revolution-woke-par-pierre-valentin/


Pierre Valentin dissèque le mouvement woke qui se diffuse dans les universités, les entreprises et les médias. Un mouvement qui possède des racines intellectuelles ancrées dans les idéologies de la révolution.

Pierre Valentin, Comprendre la révolution woke, Gallimard, Le Débat, 2023, 17€.

On pensait avoir tout lu sur l’idéologie woke qui agite les universités occidentales, parasite le monde des arts et de la culture et menace le fonctionnement de notre démocratie. Entre autres, les essais minutieux de Lindsay et Pluckrose, Manning et Campbell, Lukianoff et Haidt aux États-Unis, de Mathieu Bock-Côté au Québec, de Pierre-André Taguieff en France.

On se trompait. Après une première note remarquée sur le sujet pour la Fondapol, Pierre Valentin parvient, en s’adossant à ces intellectuels qu’ils citent abondamment, à préciser le degré de dissection de la logique révolutionnaire intrinsèque au wokisme.

Car le titre de l’essai, dit tout, ou du moins beaucoup, de ce qu’est le wokisme.

Ernesto Guevara disait que la révolution était comme une bicyclette, qu’elle tombait si elle n’avançait pas. Le wokisme, comme la révolution, est une roue en perpétuel mouvement, qui exige de ses affidés qu’ils l’épousent sans réserve ; qui découvre à mesure qu’elle avance de nouvelles catégories à désaliéner et à utiliser dans sa lutte contre les structures de pouvoir et les systèmes d’oppression ; qui écrase aussi bien la réaction que l’ennemi de l’intérieur, que ce soit les mécontents de leur marginalisation, les inquiets de la radicalité et même les suspects qui n’en font pas assez pour l’égalité ; qui refuse d’arrêter sa folle course en avant nihiliste et destructrice pour s’adonner à l’objectif qu’elle prétend pourtant poursuivre, ériger une nouvelle société sur les décombres de l’ancienne. Stay woke plutôt que be woke.

La bicyclette de la révolution

Et cela requiert aussi bien une grande rigueur qu’une grande plasticité. Une grande rigueur parce qu’il faut avaliser sans ciller et embrasser avec ardeur ce que d’aucuns verraient comme une lubie ou un délire adolescent, mais que l’avant-garde dévoile comme une révélation. Une grande plasticité, car tout doit être subordonné à l’objectif politique de renversement des systèmes d’oppression – non pas leur neutralisation, mais bien leur renversement – et notamment la cohérence du corpus philosophique et intellectuel qu’on attribue à l’idéologie woke.

On trouve à ce sujet certaines des pages les plus réussies de l’ouvrage de Pierre Valentin, qui permettent à quiconque ne serait pas totalement familier de la philosophie du soupçon, du poststructuralisme ou encore de la théorie critique, de bien comprendre que ce corpus n’est en réalité qu’un gloubi-boulga de références dont on privilégie telle ou telle autre selon l’objet du débat ou la nature de la critique adressée au wokisme.

Si ces pages sont les plus réussies, d’autres, les plus intéressantes, qui mettent au premier plan des éléments généralement considérés comme secondaires, sont paradoxalement les plus frustrantes. Pierre Valentin a la formidable intuition que le profil psycho-social des révolutionnaires joue autant, si ce n’est plus encore, que la réalité socio-économique que la révolution prétend renverser.

À l’heure où les situations sociales n’ont jamais été aussi égalisées en Occident, mais où cet Occident ne s’est jamais senti aussi désenchanté ; où la vie sociale se réduit à une existence numérique, sorte de panoptique qui confronte chacun à la multitude et renforce le contrôle social et l’égotisme ; où la pandémie a agi comme un catalyseur des paniques, la révolution woke ne pouvait pas ne pas advenir.

Mais cela ne dit pas pourquoi elle s’est tant répandue, et avec une telle vitesse. Il est dommage que Pierre Valentin n’ait pas analysé les dynamiques propres aux catégories socio-professionnelles auxquelles appartiennent traditionnellement ces militants, ou plutôt leurs parents, et dans lesquelles il aurait sans doute pu trouver certains ressorts de son expansion : la propension à l’entre-soi et à l’endogamie, le mimétisme qui court invariablement derrière le snobisme, l’étalage des vertus comme paiement de la dette morale que leur confort matériel aurait contractée ; etc. Autant d’éléments qui participent à expliquer pourquoi les universités, les entreprises et les institutions communient avec une telle ardeur dans le catéchisme diversitaire et qui auraient renforcé sa démonstration.

Quoi qu’il en soit, Pierre Valentin publie un essai très réussi, dans lequel il démontre de formidables qualités intellectuelles et littéraires.


Paul Godefrood
Paul Godefrood est diplômé de l’Essec. Il est conseiller politique au Sénat.

« Il y a en France une sclérose de la pensée militaire et stratégique »

« Il y a en France une sclérose de la pensée militaire et stratégique »

ENTRETIEN. Notre pays s’illusionne sur sa puissance et s’aveugle sur la nouvelle réalité géopolitique, écrit dans un livre Jean-Dominique Merchet, spécialiste des questions de défense.

Propos recueillis par Luc de Barochez – Le Point –

https://www.lepoint.fr/monde/il-y-a-en-france-une-sclerose-de-la-pensee-militaire-et-strategique-15-01-2024-2549761_24.php#11


Emmanuel Macron lors du défilé militaire du 14 juillet 2023.
Emmanuel Macron lors du défilé militaire du 14 juillet 2023. © Linsale Kelly / Linsale Kelly/BePress/ABACA

 

Jean-Dominique Merchet, journaliste au quotidien L’Opinion et expert des questions militaires et stratégiques, publie un ouvrage réquisitoire (Sommes-nous prêts pour la guerre ? Robert Laffont, 216 pages, 18 euros) sur l’état d’impréparation de l’armée française face aux nouvelles menaces. « Si, par malheur, lFrance se retrouvait demain impliquée dans une guerre majeure, non, nous ne serions pas prêts. C’est l’évidence même », écrit-il.

« L’économie de guerre » décrétée par Emmanuel Macron en 2022 n’a pas eu de traduction concrète. La taille de l’armée a fondu depuis trente ans comme la neige sous le réchauffement climatique. Notre modèle d’armée, tourné vers les interventions en Afrique ou au Proche-Orient, n’est plus adapté à une guerre de haute intensité sur le sol européen. Les leçons de la guerre d’Ukraine n’ont toujours pas été tirées alors même que les États-Unis menacent de se désengager du théâtre européen. Où sont les réformes qui seraient indispensables pour s’adapter ?

Le Point : Votre livre tire la sonnette d’alarme sur l’impréparation militaire de la France. Comment en est-on arrivé là alors que le budget de la défense aura quasiment doublé pendant les deux mandats de Macron ?

Jean-Dominique Merchet© DR

Jean-Dominique Merchet : Emmanuel Macron a consacré des moyens considérables à la défense, mais il n’a pas accompagné cette progression budgétaire d’une rupture stratégique, contrairement à ce que Charles de Gaulle a fait dans les années 1960 – dissuasion nucléaire et indépendance par rapport aux États-Unis – ou Jacques Chirac en 1996 – fin de la conscription et passage à l’armée professionnelle. Il n’y a engagé aucune réforme importante. Les militaires et les industriels sont contents car il y a plus de moyens, mais cela manque d’analyse stratégique.

Pourquoi la France n’a-t-elle pas modifié cette analyse alors même que la guerre d’Ukraine a montré depuis deux ans que la principale menace était à l’est ?

Cela renvoie à ce que j’appelle l’illusion de la puissance française : la France membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, dotée de l’arme nucléaire… On considère toujours qu’on doit être une puissance mondiale, présente militairement sur l’ensemble du globe, y compris dans les zones les plus éloignées, comme le Pacifique. La guerre d’Ukraine et la menace d’un désengagement américain auraient dû nous fournir l’occasion de réorienter la défense française vers l’Europe. Nous aurions même dû être les initiateurs de ce mouvement ! Mais Emmanuel Macron, tout comme la plupart des militaires et des diplomates français, n’aime pas l’Otan. Nous n’avons donc pas pris cette décision, ce qui est confortable car il aurait fallu aussi faire des choix douloureux dans l’appareil militaire, par exemple renforcer l’armée de terre au détriment d’un nouveau porte-avions, fermer des bases en Afrique ou ailleurs… On se maintient avec une petite armée « bonsaï », qui sait à peu près tout faire mais pas longtemps, et pas beaucoup.

Vous écrivez que l’armée française ne serait probablement pas capable de tenir un front de plus de 80 km de long, alors que l’armée ukrainienne est déployée sur un front de 1 000 km…

C’est effrayant, oui. Elle ne serait pas non plus capable, par exemple, de faire ce que l’armée israélienne fait à Gaza aujourd’hui. Nous n’en avons pas les moyens, en termes d’effectifs.

De toutes les lacunes de notre armée que vous décrivez – capacités de déploiement, artillerie, génie, service médical même –, quelle est la plus grave ?

Paradoxalement, c’est la lacune intellectuelle. L’historien Marc Bloch écrivait que les grandes défaites sont d’abord intellectuelles. Il y a en France une sclérose de la pensée militaire et stratégique, y compris autour de la dissuasion nucléaire. Il y a une forme de désarmement intellectuel. Nous n’avons plus de débat comme dans les années 1950 et 1960. Par ailleurs, quand on regarde dans le détail, notre armée de terre est trop légère. Elle est souple, mobile, réactive, mais, en cas de guerre, on a besoin de masse, de blindage, de puissance.

La malédiction n’est pas typiquement française.

Vous rappelez que l’armée française n’a pas gagné de guerre depuis 1918. Faut-il y voir une malédiction ?

La plupart des pays européens, à l’exception de la Grande-Bretagne, ont subi au cours de leur histoire récente des défaites significatives. La perte des empires coloniaux, les invasions étrangères que pratiquement tous ont subies… C’est de ces défaites qu’est née la perspective européenne. La malédiction n’est donc pas typiquement française. Néanmoins, il serait bon de reconnaître nos défaites et, surtout, d’en tirer les leçons. Il y a eu 1940, 1954, 1962 et, plus récemment, l’Afghanistan et surtout le Sahel… Cela rejoint mon constat sur le désarmement intellectuel.

Un rétablissement du service militaire pourrait-il aider ?

Ceux qui plaident pour cela portent un regard faux sur ce qu’était vraiment le service militaire. Jacques Chirac a réussi à transformer l’armée française pour en faire une véritable armée professionnelle. C’est une avancée. En revanche, cette réforme a eu un prix : la perte de la fluidité entre la société civile et la société militaire. Il faut la rétablir. Elle ne peut être imposée que par le pouvoir politique car les militaires n’en veulent pas. Cela pourrait prendre la forme d’une vaste armée de réserve. Aucune opération militaire ne devrait avoir lieu sans l’implication de réservistes.

Beaucoup de chefs militaires français ont tendance, selon vous, à être prorusses. Cela explique-t-il la faiblesse de notre aide militaire à l’Ukraine lorsqu’on la compare avec ce que font le Royaume-Uni et l’Allemagne ?

Non, car l’influence de ces militaires est assez limitée. Ils étaient proserbes au moment des guerres de Yougoslavie, cela n’a pas empêché la France de faire la guerre deux fois, en Bosnie puis au Kosovo. Certes, ils ne font rien pour que cela s’améliore, mais, si nous sommes peu engagés, c’est surtout parce que nos capacités de production industrielle sont très faibles.

A-t-on encore les moyens d’entretenir notre force de frappe nucléaire, dont vous estimez le coût à plus de 7 milliards d’euros par an ?

Elle est coûteuse, mais pourrait-elle être meilleur marché ? On ne le sait pas car, de manière regrettable, les données ne sont pas publiques. Je pense que, malgré son prix, on a intérêt à la conserver. Néanmoins, je plaide pour une révision doctrinale car, telle qu’elle est conçue, elle tend à nous isoler en Europe. À mon avis, nous devrions réintégrer le Comité des plans nucléaires de l’Otan. Nous devrions même proposer à nos partenaires européens une forme de partage de l’arme nucléaire, sur le modèle de ce que font les Américains.

L’enjeu essentiel est la sécurité de l’Europe.

Est-ce à dire que le maintien d’une force nucléaire indépendante contredit l’objectif d’autonomie stratégique européenne ?

Oui, car nos intérêts fondamentaux ne sont pas en ligne avec ceux de nos alliés. Pour tous nos alliés européens, la garantie ultime est l’alliance avec les États-Unis ; pour nous, elle est notre force de dissuasion indépendante. Voilà pourquoi cela bloque en permanence. Il faudrait faire évoluer le système en mettant beaucoup plus qu’on ne le fait notre force nucléaire dans le pot commun, qui n’est pas européen mais atlantique. Je sais qu’il s’agit d’un tabou mais, au moins, il faut ouvrir le débat.

On pourrait vous objecter que nous sommes loin des principaux théâtres de conflit, que nous avons la bombe atomique et que nous n’avons donc pas vraiment besoin de nous préparer à un affrontement militaire classique…

C’est vrai, mais l’enjeu essentiel est la sécurité de l’Europe, d’autant que plane la menace du retrait américain. Aujourd’hui, nous avons tendance à voir la France comme une puissance mondiale. Pour ma part, je pense que Varsovie est plus important que Tahiti. Cela implique de faire des choix. Par exemple, je ne suis pas sûr qu’on ait besoin d’une industrie du char en France, car les Allemands en ont une bien plus performante que la nôtre. En revanche, nos avions de combat sont excellents, nos sous-marins et notre canon Caesar aussi, c’est cela qu’il faut renforcer. Non pas pour préparer la guerre d’Ukraine ou celle de Gaza, mais pour faire face à la présence, à 2 000 km de nos frontières, d’un pays fondamentalement hostile à ce que nous sommes : la Russie. Une Russie devenue agressive et hostile. C’est un changement politique majeur, de même importance que la chute du mur de Berlin il y a 35 ans.

Face aux traumatismes psychologiques

Face aux traumatismes psychologiques

 

par Emmanuelle Halioua (*) – Esprit Surcouf – publié le 12 janvier 2024
https://espritsurcouf.fr/defense_face-aux-traumatismes-psychologiques_par_emmanuelle-halioua/


Les évènements du 7 octobre 2023 témoignent aussi de la nécessité de pouvoir gérer au mieux les chocs post traumatiques. Emmanuelle Halioua, experte en la matière, explique en quoi la méthode établie par l’armée israélienne s’avère efficace et combien nos ministères auraient intérêt à l’intégrer à leur programme. En attendant, dans les faits, elle n’a pas échappé aux membres des forces de sécurité et de la Défense.

Représenter et former au protocole de 1ers secours psychologiques d’urgence israélien

Dès l’urgence : Déchoquer – rester opérationnel – enclencher la résilience – réduire les risques PTSD

Spécialisée en consultations civiles et militaires sur les troubles psychologiques liés aux traumatismes, je suis la représentante officielle du protocole national israélien de 1ers secours psychologiques d’urgence le 6C©. Je dirige le seul organisme habilité à former à cette méthode en Europe et au sein des pays francophones.

Le modèle des SIXCs/6C© est une intervention précoce unique, disruptive, à 180 degrés des paradigmes européens. Simple et efficace. Faussement simple en pratique diront souvent les médecins et psychologues français. Un protocole qui permet de basculer de l’impuissance à l’efficacité en 90 secondes. Il s’agit des 1ers secours psychologiques d’urgence, ceux de l’État d’Israël.

Je me suis donc engagée à transférer cette méthode israélienne à tous les pays francophones par le biais de sessions de formations et de conférences. Des formations dont les fonds alimentent le centre de recherche sur la résilience fonctionnelle en Israël, l’ICFR. Centre de recherche de l’auteur de la méthode Moshé Farchi également Maître de conférences à l’Université de Tel Hai.
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Le protocole de l’Etat d’Israël

Israël est le pays du trauma par excellence. Les Israéliens sont des polytraumatisés qui ont métabolisé leur PTSD (Post-traumatic stress disorder) en facteurs de croissance : nouvelles technologies, innovations à profusions, 8ème puissance du monde en 75 années seulement. Israël témoigne d’une capacité à rebondir quasi instantanée. Vue d’Europe, il constitue une sorte de mutant agressif mais rudement efficace et particulièrement respecté pour ses expertises en sécurité technologiques et ses expertises psychologiques, notamment par ceux qui ont des cadres de références communs, les militaires et les forces de l’ordre. Depuis ces trois dernières années, j’ai toujours trouvé auprès d’eux respect pour l’expertise israélienne et solidarité en toute discrétion.

D’un désert infécond dont aucun pays autour ne voulait, a surgi une industrie florissante et une agriculture abondante, déclenchant de nouveau les convoitises voisines. Depuis sa création en 1948, le niveau d’adversité auquel font face les Israéliens est quotidien, alternant entre tirs de roquettes, attentats à la bombe, au couteau ou à la voiture bélier.

Qui dit menace de mort dit très souvent traumatismes physiques et psychologiques. Le fameux PTSD ou TSPT en français : le trouble de stress post-traumatique.

Qu’est-ce que le SIXCs/6C©

Petite fille de légionnaire j’ai donc débuté ce transfert d’expertise (quinze années de retour d’expériences) par mon autre pays de cœur, la France. Le protocole 6C© n’est pas une thérapie pour soigner le PTSD.

Le protocole 6C© est une méthode permettant en état de choc de basculer de l’impuissance à l’efficacité en 90 secondes.

Cette méthode est née au sein de l’armée pour le soldat en zone de combat qui « freeze » (sidération) plaçant alors son unité et la mission en danger de mort ou d’échec.

Comment permettre de refonctionner immédiatement à un primo intervenants devenu dysfonctionnel parce que sidéré, incapable de bouger physiquement et de penser de façon efficace ?

C’est le défi qu’a relevé le Pr Moshe Farchi, il y a 15 ans, en tant que créateur du protocole, lui-même officier en santé mentale au sein de Tsahal (IDF).

Ce protocole est essentiellement destiné aux primo-intervenants tels que les soldats, les pompiers, les forces de l’ordre, les secouristes, fort des 15 années d’expériences au sein de l’armée et de son impact sur la société israélienne dans son ensemble. La méthode est devenue, en 2017, le protocole national de l’Etat d’Israël soit celui de toute la société civile, du ministère de l’intérieur à celui de l’éducation nationale en passant par la Santé.

La société civile aussi

Le protocole concernent aussi une mère de famille face à son enfant qui s’étouffe, en raison d’une « fausse route », des accidentés de la  voie publique, une victime de viol, un enseignant menacé d’une « Paty » qui perd ses moyens, une catastrophe naturelle, sanitaire, un attentat ou des collègue incapables de réagir efficacement face à leur collègue pris à partie.

Dans la société civile, les exemples sont innombrables et concerne toute situation de stress aigu/dépassé dans laquelle nous perdons nos moyens au point de mettre en danger notre survie. Toute situation où au lieu d’augmenter nos capacités, le stress nous rend dysfonctionnel, inefficace, bon pour le banc de touche devenant celui que l’équipe stigmatisera comme le maillon faible à éviter désormais en mission.

Israël, pays soumis à l’adversité, a donc assez logiquement déployé une méthode permettant de rester efficace face à un évènement soudain, violent et imprévisible.

Solution inexistante en urgence au sein des pays dits « en paix » comme les pays européens et notamment la France par lequel j’ai débuté les sessions de formation au protocole 6C©, il y a 3 ans. La France où j’ai présenté la méthode à mon arrivée en priorité à des représentants du ministère de l’intérieur et de la santé.

Le protocole, en 2019, a été confronté à plusieurs types de réactions :

Si les policiers étaient eux très demandeurs, car en grande détresse, il a semblé très compliqué pour leur direction de valider la proposition particulièrement amicale qui leur a été présentée alors.

De leur côté, les cellules psychologiques civiles en place l’ont violement rejeté au prétexte, je cite, « qu’ils n’ont pas attendu les Israéliens pour être efficaces en urgence et que la France avait montré lors du Bataclan son excellente prise en charge des victimes sur le plan psychologique ».

De son côté, la position du SSA est probablement prise entre les deux feux que sont les courants historiquement freudiens et la neuropsychologie du stress. Deux approches antagonistes donc.

20 années de retard face au Canada ou à Israël

Les neurosciences sont assez éloignées des pratiques en place depuis plus de 30 ans en matière de santé mentale en urgence en France. Il y a, en France et globalement en Europe, 20 ans de retard et il faudra sans doute des esprits ouverts et combatifs, et l’arrivée d’une nouvelle garde pour avancer efficacement sur ce terrain en matière d’urgence.

Quinze années de littératures scientifiques sur la neuropsychologie du stress en situation de stress aigu ont mis en évidence que la prise en charge pratiquée durant des années est non seulement inefficace mais aggravante du trauma ; ce qui explique que l’OMS en 2012 ait fortement déconseillé le débriefing psychologique.

Quant aux pompiers, aux policiers, aux gendarmes et aux soldats, ils le savent depuis longtemps. Ce qui explique leur forte réticence à reconnaitre une autorité de compétence et à consulter les cellules psychologiques à leur disposition en interne.

Les paradigmes des interventions en santé mentale en urgence sont redéfinis. Malgré certaines résistances, le terrain finira par avoir raison, comme le plus souvent.

Enfin, de son côté, l’ARS ayant validé une méthode dénommée le PSSM il y a 20 ans (premiers secours en santé mentale/ Australie) et n’ayant pas auditionné le 6C©, ne peut réaliser combien la temporalité de chacune de ses deux méthodes est différente.

Le PSSM souffre, selon moi, d’une dénomination inappropriée puisque dans les faits c’est un second secours, le 6C© se positionnant juste avant en terme de temporalité permettant en cas de développement de troubles persistants au PSSM de prendre le relai afin d’orienter au mieux la personne en souffrance.

En somme, il s’agit plus d’une complémentarité que d’une concurrence.

Enfin, difficile de ne pas citer une dose non négligeable d’antisémitisme et d’électoralisme au regard des réflexions entendues ou lues. Rien de très nouveau dans ce registre. Ce qui explique l’hémorragie des citoyens de confession juive, se réduisant aujourd’hui à 400 000 personnes sur le territoire national français.

Malgré ces fins de non-recevoir institutionnelles, de nombreux médecins, psychologues, unités d’élite et policiers sont venus se former depuis 3 ans. Par centaine.

Très éprouvés par les violences disproportionnées sur le terrain, par l’absence de solutions efficaces, par un drame sanitaire national, celui des suicides au sein des forces de l’ordre (policiers, gendarmes, pompiers), par un sentiment d’impuissance face à l’adversité croissante pour laquelle leur formation de base n’a pas encore prévu de volet mental efficace ou convaincant à leurs yeux. Il est presque amusant d’observer combien l’unique évocation du mot « psychologie » devant un FDO déshabille aussitôt son interlocuteur d’autorité de compétences et le mot « techniques de… » tend fortement à le remplacer dans cet univers.

Succès d’un bouclier cognitif pour tous afin de faire face à l’adversité ?

Pourtant, les métiers exposés au danger nécessitent de s’équiper aussi d’un bouclier cognitif, à l’instar de celui que les primo-intervenants enfilent contre l’impact des balles.

Depuis 2 ans, ce sont donc de grandes institutions françaises publiques et privées qui se forment comme le TER, le TGV, les sapeurs-pompiers, la ville de Nice, des cliniques, des multinationales comme Manpower, Oracle, Q Park, compagnie aérienne, service de sécurité privée, des universités comme celle de Médecine Paris Cité , celle de Saclay, celle d’Assas, la Faculté de médecine de Brest ainsi que des reporters de guerre, des policiers municipaux etc…

Il faut reconnaitre au protocole israélien une triple vertu, conséquence directe de son efficacité :

Retour opérationnel en quelques minutes, enclenchement des mécanismes de résilience et réduction des risques de développer un PTSD. Lorsqu’en situation d’urgence, de choc, vous permettez à quelqu’un de basculer de l’impuissance à l’efficacité en quelques minutes. Redevenir actif enclenche aussitôt les mécanismes de résilience : il retrouve sur le site même de l’évènement traumatogène, un sentiment de contrôle, d’auto-efficacité et donc d’estime de lui-même et ce, en dépit de la peur et de l’effroyable sentiment d’impuissance qui l’a saisi et paralysé.

De fait, la moitié des personnes prises en charge avec la méthode 6C© versus une prise en charge classique basée sur un langage émotionnel ou empathique, n’ont pas développé de PTSD. Trouble qui peut se transmettre jusqu’à 3 génération(épigénétique).

Comment s’applique le protocole national israelien des 6C© ?

Le modèle intègre les concepts et les fondements neurobiologiques du stress et de la résilience en 6 stratégies d’intervention. Toutes débutent par la lettre C et permettent de basculer d’un mode passif à un mode actif et efficace.

  1. Commitment (= engagement)

C’est la stratégie pour lutter contre la solitude.

  1. Communication

C’est l’outil pour lutter contre la perception altérée de la réalité

  1. Cognition

Elle vise à contrer le débordement émotionnel (pleurs, irritabilité, colère, hyperventilation.) Le mécanisme physiopathologique en cause ici se résume essentiellement par l’hyperactivation des amygdales cérébrales (centre responsable des émotions, de la survie…) au détriment du cortex préfrontal (zone en charge de la planification, du raisonnement, des décisions…). Le but de l’approche cognitive est donc de sortir de cette surstimulation amygdalienne en ciblant le fonctionnement préfrontal. On ne demande surtout pas au patient d’exprimer le ressenti de son expérience ni ses émotions car cela entretiendrait la suractivation de l’amygdale.

  1. Continuity (Rétablir une continuité)

Elle permet de pallier au sentiment de confusion spatio temporelle et aux pensées répétitives. En situation de stress, le cerveau est inondé d’informations, ce qui peut entraver le séquençage chronologique des événements qui se sont déroulés ( flashback et phénomène de « comme si j’y étais encore »)

  1. Challenge et 6. Control

Pour lutter contre la passivité et la dépendance.

Pour ces deux derniers items, on accompagne le patient à retrouver un « état de capacité ». Les sujets dépendants ou passifs attendent une aide extérieure qu’il ne faut pas leur apporter au risque d’entretenir la problématique et d’être aggravant pour la victime.

Ce protocole est à la portée de tous. Dès l’âge de 7 ans, comme certaines vidéos des évènements israéliens ont pu montrer son application le 7octobre, mais aussi lors de la libération des otages où l’opération 6C© a été déployée de façon aigue pour leur retour de Gaza.

Les pogroms du 7 octobre 2023

L’actualité a donné une nouvelle ampleur à l’adversité israélienne puisque le 7 octobre ce pays qui n’est guère plus grand que la Bretagne a connu les pogroms les plus dévastateurs depuis la Shoah.

Comment ne pas penser à cette phrase de la Marseillaise :

« Ils viennent jusque dans vos bras
Égorger vos fils et vos compagnes ! Aux armes, citoyens ! « 

Et curieusement, lorsqu’en réponse à ces atrocités les Israéliens prennent précisément les armes comme chaque Français qui chante la Marseillaise le clame…lorsque les Israéliens les prennent pour se défendre, eux sont cloués au pilori.

Photo publiée sur le compte Instagram du Tsahal

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Pourtant, un samedi matin à l’heure où se réveille les fermes du sud d’Israel, des hordes en moto et 4×4 de sauvages enturbannés de vert ont semé sur des kilomètres de route des cadavres. Hamas et civils gazaouis sans distinctions se sont livrés à des meurtres, des viols et des immondices humaines. Ils ont massacré des jeunes gens venus célébrer une paix possible entre israéliens et palestiniens limitrophes lors d’un concert.

Hommes et femmes ont été violées, certaines tant de fois que leur bassin a été fracturé, des ciseaux ont été plantés dans leur sexe quand d’autres ont été torturées et empalées. Des yeux ont été sortis de leur orbites, d’autres civils ont été ligotés et massacrés à coups de crosse de kalach, les enfants le crâne éclaté. PENDANT les massacres, le Hamas était accompagné de journalistes qui commentaient en direct et se félicitaient.
Derrière eux, on entend les massacres, qu’ils filment et que la plupart des médias français refusent de partager contrairement aux Israéliens qui souhaitent montrer les réalités puis saisir, eux aussi, la cour internationale pour crimes contre l’humanité.

Le Hamas envoie ensuite sur les portables des familles des Otages les vidéos des actes de tortures qu’ils commettent sur eux à Gaza.
Environ 80% des corps récupérés portent des signes de torture. Deux tas de 10 enfants chacun, brûlés ensemble les mains liées, ont ainsi été retrouvés, .

Des femmes ont été éventrées enceintes devant les enfants, les fœtus extraits des corps puis décapités ; des petites filles violées devant leur mère. Des otages dont un bébé et des enfants en bas âge sont toujours à Gaza après 3 mois (vivants ?). Plus de 850 morts civils et encore des centaines en cendres qu’on cherche à identifier via ADN. Des caissons par dizaine remplis de corps pour autopsies.

Saviez-vous que dans un gilet pare-balles, sur le corps d’un terroriste du Hamas tué le 7 octobre, nous avons trouvé la tête d’un bébé qu’il venait de décapiter et qu’il voulait ramener chez lui comme souvenir ?
Saviez-vous que de jeunes hommes ont été retrouvés morts, les organes génitaux coupés et enfoncés dans la bouche ? Saviez-vous qu’une jeune fille a été sauvagement violée, puis qu’une arme à feu a été enfoncée dans ses parties génitales et que la balle tirée est sortie de sa tête ? Que dans une crèche on a trouvé 40 bébés. Leur tête à côté de leur corps et éventrés ont été découverts,
Des corps en morceaux, découpés sur lesquels les terroristes et leurs complices ont uriné ?

La réalité doit être DITES pour ne pas AJOUTER au malheur des Israéliens et la Cour pénale faire son travail pour acter des crimes contre l’humanité perpétré par le Hamas.

Comment ne pas penser à cette Algérie française qui a connue des modes opératoires absolument identiques à ceux commis sur les familles israéliennes des kibboutz du sud d’Israël ? L’omerta sur la guerre d’Algérie résonne comme un violent écho à la chappe de plomb qui s’est abattu aussi sur les réalités des horreurs commises le 7 octobre.

Et essayons seulement d’entrevoir le choc monstrueux pour les quelques survivants de la Shoah.

Evidemment, un nombre sans précédent d’environ 9 000 soldats y compris les réservistes ont demandé un soutien psychologique depuis le 7 octobre.

Quant à ce 7 octobre, il n’en finit pas et dure pour nous depuis 95 jours puisque les otages n’ont toujours pas été récupérés faisant de nous des impuissants en masse.

L’impuissance, le sentiment emblématique dans la perception d’un trauma.

Le pays et les juifs partout dans le monde vivent depuis le 7 octobre une temporalité très perturbée, un ralentissement temporel, ce sentiment d’un jour qui n’en finit pas. Cette perception altérée de la réalité est commune à tous ceux avec qui j’ai échangé. Serons-nous tous traumatisés, impliqués directs et indirects ? Probablement pour bon nombre mais, néanmoins, j’ai la conviction qu’à l’échelle collective cette ignominie sera facteur de croissance pour Israel.

Un jour.

L’expertise israélienne en urgence et en santé mentale au service de tous

Être en capacité d’apporter les 1ers secours physiques et psychologiques c’est être un citoyen autonome et la résilience passe par l’autonomie d’action. Nul besoin d’être un professionnel de santé pour pratiquer un massage cardiaque, pour peu qu’on ait été formé au PSC1. L’analogie est la même avec le protocole 6C©.Il s’agit de réduire ou d’arrêter l’hémorragie émotionnel afin de permettre à l’individu de fonctionner normalement et efficacement. Au point de retourner à sa routine c’est-à-dire à l’activité qui était la sienne juste avant le choc traumatogène.

La passivité affaiblit et renforce le sentiment d’impuissance. C’est la préparation à l’adversité qui renforce l’individu, le citoyen. Au-delà du 6C, c’est une réflexion de fond sur la société que nous voulons. Celle de l’assistanat ou celle de l’autonomie ? Israel a déjà répondu et l’Europe, au regard du niveau de violences qui la frappe n’aura d’autre choix que de faire face et d’aguerrir. A défaut elle ne survivra aux puissantes intentions obscurantistes et destructrices.

Pour connaitre et aimer ces 2 pays profondément que sont la France et Israel, un peuple, un pays n’est pas résilient par hasard.

Au risque de déplaire, la communauté qui, de mon point de vue, s’intègre le moins bien aux Israéliens en Israël est la communauté française, en raison de son absence de pragmatisme et d’une délicatesse culturelle qui dans un pays en guerre ou un continent confronté à une haine de l’autre extrême est un handicap et non plus un atout.
5783 années que le peuple juif est l’objet de haine.  Néanmoins toujours en vie. Parfois amputé, parfois tremblant, parfois blessé mais toujours pérenne et refleurissant sur ses cendres…

Faire face à l’adversité, être un citoyen préparé et autonome. Être un peuple résilient.

La résilience des Israéliens peuple n’est pas due au hasard. Il y a la foi comme facteur de protection, la cohésion sociale très forte et il y a la posture face à l’adversité.

Les Israéliens en particulier se relèvent toujours. Ils sont toujours actifs. Toujours. Dès le 8 octobre, le demain des pogroms du Hamas, un tsunami d’actions solidaires est venu contrer le sentiment d’impuissance national des civils face aux massacres de jeunes et de familles entières dans les kibboutz du sud du pays. L’action efficace donne aux Israéliens un sentiment d’auto efficacité et d’estime fort renforcé par une éducation scolaire qui apprend à anticiper, à faire face à l’adversité dès l’arrivée de la menace, dès l’âge de 7 ans.

L’auteur du Protocole national israélien, référent gouvernemental pour les opérations d’urgence estime qu’il y a 2 apprentissages qu’il nous faut développer pour augmenter nos aptitudes à résilier rapidement : Enclencher la bonne posture dès la menace donc dès la situation de choc et s’entraîner à la cohérence cardiaque avant la menace ou 24h plus tard.

Pourquoi ? Parce que nous avons 2 grands vecteurs de résilience : psychologiques et physiologique (le nerf vague cf théorie polyvagale)
Au-delà de l ‘outil indispensable que représente cette méthode pour les primo-intervenants confrontés à la menace et au risque fort de PTSD et donc de crise suicidaire, chaque citoyen, au même titre qu’il est formé aux premiers gestes physiques doit se former aux premiers secours psychologiques afin d’être un citoyen AUTONOME. Pour rester efficace en situation de menace de mort, réduire le risque de développer des pathologies post traumatiques et enclencher les mécanismes de résilience fonctionnelle.

L’adversité, les traumas font partie de la vie. Voulons-nous nous affaiblir ou nous aguerrir ? Dans les deux cas il y aura un prix à payer. Notre rôle avec le protocole national israélien 6C ©️ est de nous aguerrir et de rester actifs et efficaces en situation de détresse émotionnel. De basculer de l’impuissance liée au choc à un retour à un fonctionnement normal et efficace afin de se relever, de poursuivre notre « routine » avec le moins de dommages psychologiques possibles.

Et pour ceux qui en ont les ressources de transformer un jour leur PTSD en ressources et compétences qu’ils n’auraient probablement jamais eu sans lui.

Bibliographie non exhaustive :

  • Farchi, Gorneman, Ben H., levy, Talg, Whitreson, Adi, Gerson, Bella Ben, Gidron, Yori (2018) The SIXCs Model for immediate Cognitive Psychological First Aid.International Journal of Emergency Mental Health and Human Resilience, 1-12.
  • Psychological First Aid Training ; A scoping Review of its Application, Outcomes and Implementation, from International Journal of Environmental Research and Public Health.
  • Etude chinoise sur 3 protocoles d’urgence 2021 : Wang, L.; Norman, I.; Xiao, T.; Li, Y.; Leamy,
  • Psychological First Aid Training: A Scoping Review of Its Application, Outcomes and Implementation. Int. J. Environ. Res. Public Health 2021, 18, 4594. https:// doi.org/10.3390/ijerph18094594
  • Farchi, Gidron (2010) The effects of psychological inoculation, versus ventilation on the mental resilience of israeli citizens under continuous war stress.Journal of Nervous &Mental Disease, (1985)
  • Developing specfic self efficacity and resilience as first responders among students of social work and stress and trauma studies (Mai 2014)
  • The sixc model for immediate cognitive psychological first aid : from helplessness to active efficient coping (2018)
  • Yahalom training in the military Epub 2019

(*) Emmanuelle Halioua est la représentante officielle du Protocole national israélien de premiers secours psychologiques d’urgence le 6C ©️/SIXC, tant en France qu’à l’International dans les secteurs civil et militaire.
Avec 25 années d’expérience clinique et terrain en situations réelles de danger, elle est spécialisée dans la prise en charge du PTSD/TSPT en thérapie et en interventions en 1ers secours en santé mentale. Formée en Israel par le Lt Colonel et Pr Farchi, auteur du protocole national israélien de 1ers secours psychologiques, responsable au sein du gouvernement des opérations d’urgence en santé mentale, Maitre de conférence et Président de l’ ICFR dédié à la recherche sur la résilience fonctionnelle.
E.Halioua est formée aux Psycho trauma aux côtés du Dr Gérard Lopez, à la faculté de Médecine de Paris René Descartes et à la faculté de Tel Hai en Israel. Formée à la Thérapie Systémique école de Palo Alto au sein de l’Institut Gregory Bateson (Mental research Institut). Formée aux TCC. Formée à l’Hypnose médicale. Depuis 3 ans elle enseigne en France la méthode israélienne nationale dites des SIXC/6C©. Présidente d’un organisme de formation, elle est également Instructeur du 6C© et dirige une équipe française de formateurs à la méthode.

Emmanuelle Halioua
Contact : e.halioua@protocolesixc.org

«Pour un service national obligatoire qui ne soit pas seulement militaire»

«Pour un service national obligatoire qui ne soit pas seulement militaire»


«Pour cela, une grande politique de réarmement moral, militaire et civique doit être entreprise.»

«Pour cela, une grande politique de réarmement moral, militaire et civique doit être entreprise.» Dragoș Asaftei / stock.adobe.com

FIGAROVOX/TRIBUNE – Face aux bouleversements géostratégiques en cours, le général de La Chesnais, ancien major général de l’armée de terre, plaide pour relancer un service national opérationnel obligatoire, différent de l’ancien service militaire, et refonder la défense opérationnelle du territoire.

Ancien numéro deux de l’armée de terre, le général (2S) Bertrand de la Chesnais a été directeur de la campagne présidentielle d’Éric Zemmour.


Après la chute du Mur de Berlin, les budgets de défense de la France sont tombés à 1,7% du PIB. Il a fallu attendre 2015 pour que la tendance s’inverse sous la pression des attentats terroristes. Et depuis le printemps 2022, nous vivons un véritable retournement stratégique. Mais cette prise de conscience est encore bien timide : le budget de la défense atteint péniblement 1,9% du PIB et la prochaine LPM 2024-2030 poursuit une trop lente remontée.

L’armée française dispose certes d’une «armée complète», mais constituée d’échantillons de capacités, sans masse ni réserve. Or, les conflits d’aujourd’hui nous démontrent que, pour tenir dans la durée, il nous faut du nombre et de la Réserve.

Il y a aujourd’hui urgence ! Alors que notre stratégie a été durant des années d’aller chercher nos ennemis au plus loin, à la racine (Afghanistan, Moyen Orient, Sahel), nous sommes aujourd’hui contraints de les combattre sur le continent européen comme sur notre sol, (Sentinelle, Ukraine). Demain, devrons-nous combattre y compris dans nos villes ? Face à un ennemi diffus qui se manifeste à travers des attaques terroristes et des émeutes, les forces de l’ordre seraient-elles suffisantes ?

Puisque nous sommes contraints d’abandonner l’ère de l’armée de projection, l’heure est venue de réfléchir à l’armée dont a besoin notre nation pour faire face aux dangers d’aujourd’hui. Ce changement de paradigme nécessiterait, à l’évidence, un nouveau livre blanc et un plan aussi ambitieux que celui qui a été mis en place après-guerre pour nous doter de l’armement nucléaire autonome.

Mais le temps long ne nous exonère pas de prendre des mesures immédiates, justement pour être au rendez-vous de l’histoire. Il est certes urgent de rééquiper nos armées pour mener une guerre de haute intensité à laquelle elles ne sont absolument pas prêtes, mais il est impératif de faire tomber deux tabous que n’ose affronter l’intelligentsia, tant militaire que politique :

– remettre en place un véritable service national opérationnel obligatoire pour l’ensemble d’une classe d’âge ;

– et renouveler de fond en comble la défense opérationnelle du territoire, pour préparer l’armée à combattre un ennemi sur notre territoire, aux côtés des forces de l’ordre.

Et pourtant, un service national opérationnel, obligatoire pour tous au sein d’une classe d’âge, aurait de multiples avantages qui dépassent largement toutes les difficultés soulevées.

L’ancien premier ministre Édouard Philippe a lancé un pavé dans la mare il y a peu en indiquant que l’idée d’un service militaire était une possibilité à étudier à condition qu’il ait un intérêt sur le plan militaire. D’autres soulèvent les questions de coûts pour répondre aux besoins d’infrastructure, d’encadrement et d’équipement que nécessiterait la remise en route d’un tel service. D’autres des questions de faisabilité pratique face à l’ampleur d’une classe d’âge : près de 800.000 jeunes, garçons et filles, à encadrer. Les derniers, enfin, craignent qu’on arme ceux-là mêmes que l’on pourrait avoir à combattre demain. Il est certain que si on commence par additionner les difficultés, il vaut mieux ne rien faire.

Et pourtant, un service national opérationnel, obligatoire pour tous au sein d’une classe d’âge, aurait de multiples avantages qui dépassent largement toutes les difficultés soulevées. Ici, tous les mots ont leur importance : service pour gratuité et sens ; national pour action collective répartie dans les services régaliens de l’État ; opérationnel pour efficacité immédiate et dans la durée, au minimum 6 mois ; obligatoire pour garçons et filles.

Le bon sens populaire appelle de ses vœux le « retour du service militaire », même s’il n’en voit pas forcément l’intérêt opérationnel. À l’inverse, l’institution militaire, et la plupart des décideurs politiques ou chercheurs et analystes, y sont généralement opposés pour les raisons évoquées plus haut. Pour éviter de penser autrement, ils rappellent avec force comme unique argument que la vocation d’un service militaire n’est pas de faire de la cohésion sociale. Il convient pourtant d’admettre que cela reste une vertu secondaire importante qui participe de la résilience de la nation ; les exemples d’Ukraine et d’Israël nous le montrent.

Il reste à imaginer comment utiliser cette force humaine que constituerait un contingent de près de 400.000 jeunes de 18 à 25 ans, dont la composante militaire ne serait qu’une branche. Ma suggestion est de commencer par une sélection précise et approfondie sur tous les plans, physique, scolaire, sécuritaire, social, afin de déterminer les aptitudes et restrictions, notamment au service des armes, pour définir l’affectation qui sera proposée au jeune.

La répartition de cette demi-classe d’âge doit correspondre à des besoins opérationnels au regard des menaces à venir ou potentielles et des missions régaliennes ou d’urgence de l’État. Il est donc proposé de répartir le contingent dans les armées (100.000) pour répondre à leurs besoins, notamment pour la défense opérationnelle du territoire ; dans les forces de sécurité, police, gendarmerie et douanes (100.000), pour renforcer leur présence au quotidien ; dans les corps non armés (100.000) tels que les Pompiers, les Eaux et Forêts, gardes côtes et gardes de Parcs naturels, pour reprendre pied sur l’ensemble du territoire ; dans les services de proximité, enfin, en mairie, dans les services dédiés aux personnes âgées et dans les services sociaux publics ou musées, afin de combler les déficits que nous connaissons et de tenir compte des inaptitudes, tout en permettant à chacun de se mettre au service d’une cause nationale.

À l’issue de son service, le contingent serait automatiquement affecté dans la Garde nationale pour une durée active de 5 ans, afin de servir comme réserviste rappelable 2 semaines par an quel que soit son emploi. Ainsi, outre la mission opérationnelle immédiate remplie par le service national obligatoire, celui-ci nourrira la réserve opérationnelle nécessaire à la mobilisation de la nation en cas d’attaque et fournira ainsi le réservoir indispensable pour tenir dans la durée en cas de conflit et d’assurer la continuité des services de l’État.

Ni la Gendarmerie, ni l’armée n’ont le volume suffisant pour assurer cette mission. Il faut donc créer à nouveau des unités dédiées, afin de laisser à l’armée d’active sa capacité d’action en cas de conflit de haute intensité.

La défense opérationnelle du territoire (DOT) vise à tenir notre pays, préventivement ou en réaction à un ennemi dévoilé, en disposant de forces militaires connaissant le terrain. En le sillonnant régulièrement, elles sont susceptibles d’agir de manière décentralisée en cas de morcellement de notre pays ou de dysfonctionnement de l’État.

Or, ni la Gendarmerie, ni l’armée n’ont le volume suffisant pour assurer cette mission. Il faut donc créer à nouveau des unités dédiées, afin de laisser à l’armée d’active sa capacité d’action en cas de conflit de haute intensité. C’est là que prend toute la valeur opérationnelle du service militaire, au sein d’un service national obligatoire.

Un régiment par département serait placé sous le commandement opérationnel des zones de défense dont la DOT est une des missions principales. Les unités élémentaires doivent disposer de casernements répartis sur le département avec une autonomie d’action leur permettant d’agir de façon autonome et isolée, tout en étant coordonnées par leur colonel au niveau du département. Ce quadrillage de l’ensemble du territoire sera la force préventive qui débusquera l’adversaire quel qu’il soit, trafics, réseaux, zones refuge, qui pourront être traités par les forces de l’ordre dont cela reste la mission ou des forces d’intervention d’active en cas d’agression caractérisée. Cela permettra, en cas de déclenchement d’un conflit sur notre sol, de maintenir la résilience de la nation et des services déconcentrés de l’État.

Revenir sur les idées reçues, préparer sans tabou la guerre de demain qui sera sur notre sol en faisant en sorte que l’ensemble des forces de résilience de la nation soient non pas armées par un petit nombre mais par la nation entière. Nous aurons ainsi les moyens de tenir dans la durée et en autonomie, tout en renforçant la cohésion de notre nation par la participation de tous.

Pour cela, une grande politique de réarmement moral, militaire et civique doit être entreprise. Nos anciens ont su le faire pour relever notre pays au lendemain de la Seconde guerre mondiale, nous pouvons le faire, c’est une question de choix politique. C’est surtout une urgence !

Les signes d’une possible future guerre entre la Russie et l’OTAN

Les signes d’une possible future guerre entre la Russie et l’OTAN

https://www.slate.fr/story/258801/signes-probable-future-guerre-russie-otan-menace-poutine-ukraine-armement-europe


Un conflit lancé par le Kremlin contre un État membre de l’Alliance transatlantique n’est pour l’heure que de la fiction. Mais une fois la guerre en Ukraine passée et la Russie réarmée, la menace sera extrêmement forte.

 

Le président russe Vladimir Poutine porte un toast avec des militaires, représentants des branches des forces armées russes participant à la guerre en Ukraine, lors d'une réunion à la résidence d'État de Novo-Ogaryovo, près de Moscou, le 1er janvier 2024. | Gavriil Grigorov / agence Sputnik / pool / AFP
Le président russe Vladimir Poutine porte un toast avec des militaires, représentants des branches des forces armées russes participant à la guerre en Ukraine, lors d’une réunion à la résidence d’État de Novo-Ogaryovo, près de Moscou, le 1er janvier 2024. | Gavriil Grigorov / agence Sputnik / pool / AFP

En Ukraine, le gouvernement de Kiev dénonce le non-respect par la Russie des dispositions consécutives à l’accord de paix du printemps 2025. Prétextant un blocus inacceptable de l’oblast de Kaliningrad par la Lituanie et la Pologne, la fédération de Russie lance une attaque surprise contre les pays baltes, le 1er novembre 2028. En quelques heures, les armées d’Estonie, de Lettonie et de Lituanie subissent de lourdes pertes. L’article 5 de la charte de l’OTAN est aussitôt invoqué –celui-ci prévoyant une assistance mutuelle en cas d’agression armée envers un des membres de l’Alliance transatlantique.

Le lendemain, la Pologne déclare la guerre à la Russie. Confrontés directement à une guerre de haute intensité, la France, l’Allemagne et le Royaume-Uni consultent la Maison-Blanche avant de s’engager dans le conflit. Le 4 novembre, Donald Trump s’exprime pour la première fois sur la situation: il vient de s’entretenir avec le président russe qui lui a promis la cessation des hostilités en échange d’une sortie des pays baltes de l’OTAN et de la protection des résidents russophones.

Bien sûr, ce scénario est une fiction. Mais pour combien de temps?

Le grand mensonge des guerres que l’on ne voit pas venir

Depuis la guerre de Troie, les historiens ont cette fâcheuse habitude d’exagérer le caractère «imprévisible» ou «inattendu» d’une guerre: invasion de la Pologne en septembre 1939, attaque de Pearl Harbor en décembre 1941, plus récemment «l’opération militaire spéciale» en Ukraine en février 2022, ou encore l’attaque terroriste du Hamas le 7 octobre 2023.

Pourtant, à chaque fois, les signes étaient là. Adolf Hitler avait déjà réarmé la Rhénanie en mars 1936 (en violation du traité de Locarno de 1925) avant de réaliser l’Anschluss (l’annexion de l’Autriche) en mars 1938. En juillet 1941, les avoirs des Japonais avaient été gelés aux États-Unis, l’archipel nippon avait rejoint les forces de l’Axe en septembre 1940 et était soumis à un embargo total sur le pétrole et l’acier, qui menaçait son économie de guerre.

Plus proche de nous, beaucoup d’Ukrainiens –par exemple, Oleksiy Arestovych, ancien conseiller du président ukrainien Volodymyr Zelensky– s’attendaient à une invasion russe. Enfin, l’attaque du Hamas du 7 octobre avait été anticipée par les services de renseignement égyptiens, saoudiens, américains et même israéliens, puisque le Shin Bet et le Mossad avaient identifié certains signes et que le Premier ministre Benyamin Netanyahou était au courant.

Comme le dit le statisticien et théoricien Nassim Nicholas Taleb, les «cygnes noirs» sont avant tout le fait d’un biais cognitif, c’est-à-dire l’incapacité des populations et de leurs dirigeants à appréhender des faits qui ne correspondent pas à une structure narrative établie.

L’invasion de l’Ukraine est la première étape d’un projet de reconstitution des frontières de l’Empire russe.

Ainsi, loin de la réalité complexe, «fractale», du terrain, la guerre en Ukraine peut, elle aussi, être interprétée comme une séquence de discours narratifs, marqueurs du biais cognitif du moment:
1. Avant le 24 février 2022: la guerre n’aura pas lieu.
2. Du 24 février au 1er mars 2022: la Russie va décapiter le régime ukrainien.
3. De mars à novembre 2022: le danger de la Russie a été surestimé.
4. De novembre 2022 à septembre 2023: l’Ukraine va repousser l’ennemi.
5. Depuis septembre 2023: la guerre est bloquée.

En demandant des négociations censées mettre fin au conflit, les «partisans de la paix», pétris de bonnes intentions ou non, ne font qu’exacerber le spectre d’une guerre encore plus dramatique. L’invasion de l’Ukraine est certainement la première étape d’un projet de reconstitution des frontières et de la zone d’influence de l’Empire russe (1721-1917) et de la restauration de sa grandeur passée. Pour cela, l’OTAN doit disparaître, l’Union européenne doit se diviser et l’appareil militaire russe doit être modernisé et démultiplié.

Tant que le conflit ukrainien dure, la Russie ne peut pas se permettre un second front en Europe (moyens, effet de surprise, etc.). La guerre finie, le Kremlin, fort des leçons tirées du conflit ukrainien, travaillera à reconstituer ses stocks et ses équipements, de façon à préparer le prochain assaut sur les anciennes républiques soviétiques, probablement avec une attaque sur les pays baltes, membres de l’OTAN. On entrerait dans une nouvelle dimension.

Entre trois et dix ans avant la prochaine guerre avec la Russie

L’économie de l’OTAN est à peu près vingt fois plus importante que celle de la Russie, celle de l’Europe dix fois. Et pourtant, à titre de comparaison, la Grande-Bretagne, la France, l’Allemagne et l’Italie ne peuvent aligner qu’un maximum de 1.000 chars de combat, contre 6.000 à 7.000 chars russes. Depuis février 2022, l’armée russe aurait perdu plus de 2.600 tanks, donc 2,5 fois le total de l’arsenal équivalent des quatre plus grosses économies d’Europe!

Et les usines russes fonctionnent à pleine capacité: Russes produisent en ce moment soixante chars d’assaut par mois, ce qui signifie qu’ils sont capables de fabriquer en un trimestre la totalité des tanks français! Rarement dans l’histoire a-t-on vu un tel décalage entre la puissance économique et la production d’armement.

Et, après le choc de février 2022, au lieu de se résorber, ce décalage s’accentue… Ainsi, les rapports alarmistes se multiplient, d’abord aux États-Unis et au Royaume-Uni. Mais c’est la publication en novembre 2023 d’un rapport du Conseil allemand sur la politique étrangère (DGAP), un groupe de réflexion basé à Berlin, qui a fait couler beaucoup d’encre. L’institut berlinois imagine cinq scénarios de réponse de l’OTAN face au danger du réarmement russe, avec une menace maximale estimée entre cinq et dix ans.

Les analystes du DGAP préconisent une force de l’OTAN de 300.000 hommes à haut niveau de préparation (contre 10.000 soldats répartis dans huit groupements tactiques en Europe de l’Est). Or, ce chiffre avait déjà été annoncé par Jens Soltenberg, secrétaire général de l’OTAN, il y a plus d’un an en juin 2022, mais rien n’a avancé.

La Pologne et les pays baltes semblent vivre dans une période distincte de celle des pays d’Europe occidentale.

Pour Jacek Siewiera, chef du Bureau de sécurité nationale polonais, un délai de cinq à dix ans avant la prochaine attaque russe est trop «optimiste». Il estime le risque entre trois et cinq ans. Le réarmement russe est beaucoup trop rapide, la procrastination des pays d’Europe occidentale réelle et la position américaine trop imprévisible. Alors, que faire? Pour le moment, en Europe, seule la Pologne, l’Estonie et la Lituanie semblent prendre la mesure de la menace.

Avec un budget de 4% de son produit intérieur brut (PIB) qu’elle s’était engagée à dépenser en 2023 en matière de défense, la Pologne est le seul pays européen qui a clairement joint la parole à l’acte. Initié par le gouvernement ultra-conservateur et nationaliste de Mateusz Morawiecki, l’effort polonais de réarmement (armée passant de 115.000 à 300.000 hommes, achats de 96 hélicoptères Apache, 116 tanks Abrams, de lance-missiles Himars…) est poursuivi, voire même accéléré, par le nouveau gouvernement de centre-gauche de Donald Tusk.

Par contraste, l’Allemagne, qui parlait en février 2022 d’un investissement additionnel de 100 milliards d’euros, a en réalité investi 1,5 milliard pour le moment. Le Royaume-Uni a seulement augmenté son budget défense de 5 milliards de livres (environ 5,8 milliards d’euros) et continue à diminuer la taille des effectifs dans tous les corps de son armée.

Quant à la France, la nouvelle loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030 prévoit un budget de 413,3 milliards d’euros, soit 40% de plus que les 295 milliards d’euros de la précédente LPM –mais ces montants résisteront-ils aux coupes de Bercy? Tout se passe comme si la Pologne et les pays baltes vivaient dans un temps historique distinct de celui des pays d’Europe occidentale.

L’imbroglio du Pacifique

À une situation déjà complexe viennent s’ajouter d’autres variables. La première, c’est Taïwan. Dans son discours du Nouvel An, le président chinois Xi Jinping a renouvelé son vœu de réunification de l’île avec la Chine continentale. Selon les analystes américains, la Chine atteindra un degré de modernisation et de projection militaire «optimal» vers 2026-2028. Tandis que les États-Unis seraient prêts à une guerre aéronavale de grande ampleur dans le Pacifique à partir de 2028-2029 (programme Next Generation Air Dominance de développement d’un nouveau chasseur, nouveau bombardier stratégique B-21 Raider, etc.).

Ensuite, il y a la nouvelle dégradation des relations sur la péninsule coréenne, avec, en parallèle, l’aide de la Corée du Nord à la Russie. Et enfin, il y a l’énigme Donald Trump. On sait que l’ancien président des États-Unis, s’il est «réélu», accélérera encore davantage les dépenses militaires, tout en restant hostile à la guerre.

Au Proche-Orient, on connaît déjà sa politique: il offrira un soutien encore plus inconditionnel à Israël. En Asie, Donald Trump cherchera à contenir les ambitions de la Chine. Et il cessera l’aide à l’Ukraine, tout en cherchant une solution négociée à la guerre, offrant la voie libre à Vladimir Poutine pour relancer ses ambitions. Or, même si Donald Trump n’est pas élu, les États-Unis ne pourront pas conduire trois guerres simultanément. Or, entre Israël, Taïwan et l’Ukraine, le choix des Républicains est déjà fait.

Ainsi, la Chine a tout intérêt à soutenir la Russie sur le théâtre européen, de façon à mobiliser les États-Unis sur plusieurs fronts. La Russie pourrait être tentée d’encourager l’ouverture d’un nouveau conflit sur la péninsule coréenne pour les mêmes raisons, ce qui n’arrangerait pas la Chine, peu amène à l’idée d’une guerre à sa frontière. Et si Vladimir Poutine et Benyamin Netanyahou, pour des raisons «opposées», souhaitent à tout prix la victoire de Donald Trump, ce n’est pas nécessairement l’avis de la Chine, soucieuse d’un possible désengagement sur le front européen qui n’arrangerait pas ses affaires.

Contre-la-montre

Il y a trois décennies, la fin de la Guerre froide a correspondu en Europe à une explosion de l’endettement et des dépenses sociales, en grande partie liées au vieillissement des populations et à l’absence de croissance économique. Pour nombre de gouvernements de l’UE, les budgets de la défense sont devenus une variable comptable. Résultat: plus de trente ans de désarmement sans précédent dans l’histoire.

Si le choc de l’«opération militaire spéciale» de la Russie a suscité un légitime émoi et a permis l’envoi de dizaines de milliards de dollars/euros en aide financière et militaire à l’Ukraine, ceci s’est fait avant tout au détriment des stocks existants. On a donc beaucoup parlé et, à l’exception notable de la Pologne et de l’Estonie, les actes n’ont pas suivi les paroles. Les dirigeants européens n’ont pas encore compris la gravité de ce qui se passe en Russie: transformation du pays en économie de guerre, généralisation du discours ultranationaliste, endoctrinement à l’école, contrôle total des médias et de la société

Face au plus gros danger menaçant l’UE depuis la Seconde Guerre mondiale, la reconstruction de l’appareil militaire européen est la première priorité du continent. Comme le dit le rapport du DGAP, la course contre-la-montre a déjà commencé.

La cyberdéfense militaire française à l’épreuve des Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024

La cyberdéfense militaire française à l’épreuve des Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024

Par Sébastien Baptiste – Diploweb – publié le 7 janvier 2024 

https://www.diploweb.com/La-cyberdefense-militaire-francaise-a-l-epreuve-des-Jeux-Olympiques-et-Paralympiques-de-2024.html


L’auteur s’exprime ici à titre personnel. Sébastien Baptiste sert en qualité d’officier dans l’armée de Terre (France). Diplômé de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr, il a été affecté au Centre d’Analyse en Lutte Informatique Défensive (CALID) au sein du Commandement de la Cyberdéfense (COMCYBER). Pendant trois ans, il a pris part à des exercices de cyberdéfense internationaux et à des opérations de lutte informatique défensive (LID). Il y a occupé le poste d’analyste en investigations numériques, d’adjoint et de chef de groupe d’intervention cyber (GIC).

Le cyberespace est le théâtre d’une guerre permanente. C’est aussi le support principal des échanges sociaux et économiques, faisant de chaque cyberattaque un facteur de déstabilisation du quotidien. Les Etats et les groupes organisés qui y ont recours font preuve de toujours plus d’audace, frappant avec une apparente impunité. La défense semble désavantagée du fait de son coût d’installation et de mise en œuvre mais surtout, elle n’a pas l’initiative. Un adversaire n’a besoin que d’une faille et choisit quand il l’exploite. Le défenseur doit surveiller l’entièreté de son périmètre, et ce constamment. Les systèmes militaires ne sont pas épargnés, et font quotidiennement objets d’actions malveillantes. A l’approche des Jeux Olympiques et Paralympique de 2024 (JOP 2024), cet article vise à identifier les enjeux de la cyberdéfense militaire dans la préparation aux menaces de demain.

LORS de ses vœux aux armées du 20 Janvier 2023 à Mont-de-Marsan, le président Emmanuel Macron a annoncé un effort majeur dans le domaine militaire en dessinant les orientations de la future Loi de programmation militaire (LPM) 2024-2030. Les armées disposeront de 413 milliards d’euros entre 2024 et 2030, soit 128 milliards de plus que la LPM 2019-2025. Après la « réparation », effet majeur de la LPM actuelle, le président veut une « transformation » autour de quatre pivots, pour adapter les moyens des forces armées aux dangers de demain.

Dans le premier de ces pivots, il évoque la cyberdéfense. Plus précisément, le président annonce vouloir « doubler [la] capacité de traitement des attaques cyber majeures » [1]. Cette ambition aux accents militaires fait écho au volet cyber de France 2030, qui prévoit « d’allouer plus d’un milliard d’euros afin de faire de la France une nation de rang mondial dans la cybersécurité » [2]. La concordance de ces mesures civiles et militaires témoigne de la prise de conscience généralisée, bien que tardive, d’une menace grandissante envers les intérêts français dans le cyberespace.

Cet article présente la cyberdéfense militaire dans la perspective des JOP 2024, et détermine comment celle-ci pourra faire face aux attaques futures. Après une étude générale des attaques et de la défense dans le cyberespace, l’article identifie et traite deux enjeux : la coordination des unités de cybersécurité et l’augmentation en nombre de personnel qualifié.

I. L’évolution du cyberespace, de l’attaque à la défense

Le cyberespace est le support de la société sous toutes ses facettes, en particulier sociale et économique. Les données et les ressources qu’il héberge sont donc naturellement les cibles d’acteurs malveillants. Cette tendance étant vouée à s’accroitre, investir dans la cybersécurité relève de la nécessité.

Des attaques toujours plus nombreuses contre les entités gouvernementales

Les attaques informatiques sont toujours plus nombreuses, insidieuses et dévastatrices. Elles ont occasionné deux milliards d’euros de dégâts pour l’économie française en 2022, selon une étude d’Asterès [3]. Baromètre gouvernemental créé par l’Agence Nationale de la Sécurité des Systèmes d’Information (ANSSI), la plateforme cybermalveillance.gouv.fr note des hausses de 54% sur les attaques par hameçonnage (méthode pour obtenir du destinataire d’un courriel des informations confidentielles) et de presque 100% sur le piratage de compte entre 2021 et 2022. Elle note néanmoins une baisse de 16% du nombre d’attaques par rançongiciel.

Les systèmes d’information gouvernementaux et militaires sont des cibles de choix. En effet, ils collectent les données de leurs utilisateurs (citoyens, patients, militaires), lesquelles ont une grande valeur marchande. Une fois piratées, elles sont régulièrement en vente sur le Darkweb après l’habituelle tentative d’extorsion. Au-delà de l’appât du gain, les attaques contre des entités gouvernementales ou militaires visent aussi à obtenir du renseignement et du sabotage.

L’attribution d’une attaque est compliquée, son coût est relativement faible et les effets obtenus potentiellement critiques. Logiquement, les acteurs étatiques et les groupes organisés qui y ont recours ont augmenté leurs activités dans cette branche. L’invasion de l’Ukraine par la Russie marque une intensification historique dans la contestation d’un monopole occidental sur la marche du monde. Le cyberespace en est un champ de conflictualité : un rapport de Mandiant note une augmentation de 250% des cyberattaques russes contre l’Ukraine en 2022 par rapport à 2020, et de 300% contre les pays de l’OTAN sur la même période [4].

Bien sûr, ces statistiques sont biaisées car seules les cyberattaques découvertes sont comptabilisées. Leur proportion vis-à-vis de la totalité des cyberattaques est difficilement quantifiable, et ce d’autant plus que la tendance des adversaires est de favoriser la discrétion. Le rapport des menaces 2022 de l’ANSSI décrit un adversaire « toujours plus performant » cherchant désormais davantage « des accès discrets et pérennes » [5].

La cybersécurité, effet stratégique majeur

Conscients de l’enjeu, les acteurs civils et militaires ont renforcé les trois piliers de la cybersécurité : cyberrésilience, cyberprotection et cyberdéfense.

Premières lignes de défense, la cyberprotection et la cyberrésilience sont des priorités nationales. La cyberprotection augmente le niveau de sécurité par la sensibilisation des utilisateurs, la gestion du chiffre, la réglementation et les homologations. Elle repose aussi sur une veille technologique pour connaitre les failles découvertes et les corriger sur son périmètre. La cyberrésilience permet à un système attaqué sinon de continuer son service pendant une attaque, du moins de rapidement se remettre des dégâts occasionnés. Dans une logique de défense en profondeur, la cyberdéfense décèle et met fin à une attaque en cours. Les unités de renseignement jouent un rôle crucial dans le cyberespace. En amont d’une attaque, ils traitent le renseignement d’intérêt cyber (RIC) sur les adversaires de la France et sur leurs modes opératoires d’attaque (MOA). Pendant et après l’attaque, ils collectent le renseignement d’origine cyber (ROC), c’est-à-dire les éléments techniques de l’attaque. Selon le président Macron lors de son discours à Mont-de-Marsan, la loi de programmation militaire pour 2025-2030 augmentera le budget des unités de renseignement de 60% à 100% [6].

Il faut noter que toutes ces spécialités cyber souffrent d’un manque en ressources humaines. En 2021, le cabinet Wavestone estimait que 15 000 postes étaient à pourvoir dans ce domaine en France, et 3,5 millions dans le monde. Le recrutement est le principal défi de la LPM 2024-2030 ; nous y reviendrons.

La multiplication des incidents cyber

Notre environnement physique est marqué par une numérisation croissante. Appelé « Tout connecté » dans le monde civil et Numérisation de l’Espace de Bataille (NEB) par l’Armée de Terre, ce phénomène augmente la surface d’attaque des systèmes d’information. Il faut aussi considérer l’augmentation du nombre d’attaques, ainsi que l’intensification des efforts consacrés à la cybersécurité et au renseignement. Dans l’intervalle 2024-2030, il est probable que les défenseurs trouveront plus fréquemment les adversaires ayant compromis des systèmes d’informations militaires qu’auparavant.

Facteur aggravant, la France accueille un évènement d’envergure mondiale qui attire les cyberattaques : les Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 (JOP 2024). L’évènement mondial est une cible récurrente pour porter atteinte à l’économie, à la stabilité et au prestige du pays hôte. Malgré le caractère civil de cet évènement, plusieurs éléments laissent penser que la cyberdéfense militaire est susceptible de porter assistance à des défenseurs civils si ceux-ci viennent à être débordés. Cette hypothèse s’appuie sur les déclarations du chef d’état-major des armées (CEMA) [7] , sur la LPM 2024-2030 qui prévoit « un appui militaire à l’ANSSI en cas de crise cyber majeure » [8] mais aussi sur la « règle des 4i », c’est à dire les conditions pour mobiliser des moyens militaires lorsque les moyens civils sont « indisponibles », « insuffisants », « inadaptés » voire « inexistants ».

Quel meilleur moment pour porter atteinte aux instances gouvernementales ou militaires que celui où ses défenseurs sont déjà débordés ?

Un scénario catastrophe dans le cyberespace pendant les JOP est tout à fait envisageable. Les organisateurs de la session de 2016 à Rio ont dénombré plus de 50 millions d’attaques, selon un article du Point du 12 juillet 2023 [9]. Ceux de Tokyo en 2021 en ont signalés plus de 350 millions, et Bruno Marie-Rose, directeur de la technologie de Paris 2024, s’attend à un nombre 8 à 10 fois supérieur : au moins 3 milliards de cyberattaques. D’après le retour d’expérience des deux dernières sessions, il faut s’attendre à des tentatives de piratages de sites gouvernementaux, des attaques par dénis de service et des attaques par rançongiciel. Il faut aussi anticiper des attaques plus évoluées, voire étatiques : quel meilleur moment pour porter atteinte aux instances gouvernementales ou militaires que celui où ses défenseurs sont déjà débordés ?

Comme le rappelait le général Bonnemaison devant la commission de la défense nationale et des forces armées le 7 décembre 2022, « la fulgurance des attaques ne doit pas masquer leurs délais incompressibles de conception et de planification. Il faut des mois, voire des années pour construire une cyberattaque » [10]. L’échéance des JOP 2024 approche, et ceux qui projettent des attaques cyber contre la France à cette occasion sont donc déjà en train de de tester leurs outils et de sonder les défenses.

II. La coordination cyber : en deçà de l’enjeu stratégique, un défi tactique

La cyberdéfense militaire française est caractérisée par la diversité des acteurs sur lesquels elle repose. Bien que disposant d’une chaine de commandement et d’organisme de coordination au niveau opérationnel, la condition de son efficacité est une coordination au plus proche de la victime.

Préparer un incident grâce à la cybersécurité et aux partenariats

D’après Sébastien Vincent, adjoint au COMCYBER en 2023, une stratégie de dissuasion cyber vise à décourager en imposant « un coût suffisant à l’adversaire pour le faire renoncer à son entreprise malveillante par le déni et/ou la crainte de la punition. » [11]. L’expérience montre que cet objectif est partiellement atteint, car l’adversaire est contraint de s’adapter aux efforts des défenseurs. Cette défense se forme sur plusieurs niveaux, et dans tous les temps d’une cyberattaque. Cet article se restreindra au niveau tactique qui met davantage en œuvre les actions de déni que de punitions.

Sur le temps long, en amont d’un incident, le Centre de Coordination des Crises Cyber (C4) permet « une analyse partagée […] de la menace, des modes d’action et des acteurs menaçants » [12]. En d’autres termes, grâce à une coopération nationale des acteurs du cyberespace, les attaques connues de l’un doivent devenir rapidement inefficaces contre tous.

L’attaquant doit donc dissimuler ses actions et de se réinventer régulièrement sous peine d’être détecté, identifié et contré au niveau national. Les cybercombattants assurent une veille permanente des réseaux du ministère des Armées, qui contiennent plus de 300 000 machines réparties dans le monde entier [13]. La défense s’appuie sur un maillage de Security Operation Centers (SOCs), c’est-à-dire de plateformes qui assurent la supervision et l’administration de la sécurité du système d’information. Lorsqu’un SOC confirme la compromission d’un système militaire, il y répond avec une réaction de premier niveau pour gêner les actions de l’adversaire. Dans la revue Transmetteurs [14], l’article dédié à la 807e compagnie de transmissions, le SOC de l’Armée de Terre, précise que cette unité déploie « plus de 600 contre-mesures par an », pour faire face à « une attaque [majeure] tous les dix jours en moyenne » sur les systèmes français du théâtre sahélo-saharien.

Au plus proche des systèmes, la cyberprotection participe à la dissuasion en augmentant la difficulté d’une attaque. Le budget du COMCYBER lors de la LPM 2019-2024 s’est porté à 60% sur le chiffre, pour réparer une dette historique qu’un rapport du Sénat évalue à un milliard d’euros [15]. Infiltrer un système dont les utilisateurs sont avertis, dont les risques sont connus et surtout maitrisés impose de créer une attaque « sur mesure ». Ce type d’attaque est complexe, long à produire et difficilement réutilisable sur une autre cible.

Si l’attaque nécessite une expertise supplémentaire à celle du SOC pour être contrée, le COMCYBER peut ordonner le déploiement rapide de matériel et de personnel formé à la réponse à incident. Ce dispositif prend le nom de Groupe d’Intervention Cyber (GIC), et peut être projeté aussi bien en métropole qu’à l’étranger. Il est armé principalement par le Centre d’Analyse en Lutte Informatique Défensive (CALID), le centre d’alerte et de réaction aux attaques informatiques des Armées, qui dispose des moyens matériels, des compétences techniques et de l’expérience opérationnelle nécessaires à la réponse aux incidents majeurs.

Figure 1 : Actions des défenseurs face à une cyberattaque

La réponse à incident : reprendre l’ascendant par tous les moyens

Les unités de la cyberdéfense et du renseignement disposent de capacités complémentaires indispensables à la réponse à incident. Elles échangent de façon hebdomadaire au niveau opérationnel et mensuelle au niveau stratégique dans le cadre du Centre de Coordination des Crises Cyber (C4) [16]. Lors d’une réponse à incident, ce cadre trouve ses limites car les capacités doivent être mises en œuvre localement et dans un délai bien plus restreint pour gêner efficacement l’adversaire.

Le chef de GIC coordonne ces capacités au plus proche du système attaqué. Officier subalterne ou personnel civil, il encadre un groupe de spécialistes et s’adapte aux situations de crises cyber avec un raisonnement tactique. Maillon entre les analystes au niveau technique, les décideurs au niveau opérationnel et les responsables du système attaqué, le chef de GIC décline les ordres à son groupe, synthétise la situation, coordonne les appuis et assure la liaison avec les responsables du système.

Le GIC doit tout d’abord découvrir l’environnement dans lequel il va combattre. Il arrive que l’administration locale ne puisse pas fournir une vue précise de son système. Des auditeurs du Centre d’audit en Sécurité des Systèmes d’Information (CASSI) peuvent appuyer le GIC, de par leur capacité à lister les vulnérabilités et à cartographier le système attaqué.

Après avoir cartographié le terrain, il faut être en mesure de détecter les actions malveillantes sur le système. On peut s’appuyer sur le SOC de l’unité attaquée. Dans sa recherche de l’adversaire sur le système, le GIC peut être appuyé par des analystes en investigations numériques et en rétro-ingénierie du CALID.

En 2019, la France s’est officiellement dotée d’une doctrine de lutte informatique offensive (LIO). Le GIC pourrait donc être appuyé par des actions de lutte informatique offensive, dirigées contre l’architecture de l’adversaire dans le but de de « recueillir ou d’extraire des informations », voire de « neutraliser les capacités adverses » pour contraindre l’adversaire à arrêter ses attaques [17].

Tout au long de l’attaque, le GIC collecte des éléments techniques et les transmet à l’appui de Cyber Threat Intelligence (CTI). Cet appui collecte et traite les informations sur les menaces ou les acteurs de la menace, qu’il diffuse par le C4 et échange dans le cadre de partenariats. « C’est l’une des leçons de l’Ukraine : lorsque l’on est attaqué, l’échange de données techniques est essentiel. » déclarait le général Bonnemaison en avril 2023 [18]. En retour, le GIC peut recevoir ce que le C4 ou les partenaires savent des éléments techniques. Ces informations permettent de faire avancer l’investigation du GIC.

Enfin, le GIC peut modifier le champ de bataille par l’action des administrateurs. Pour gêner l’adversaire, il peut éteindre des machines, bloquer des flux, changer des configurations. Les possibilités sont nombreuses et l’adversaire peine à distinguer une action défensive expérimentée d’un innocent problème technique.

Le rôle du chef de GIC prend toute son importance dans la gestion d’un incident majeur, où tous ces appuis sont mobilisés. Non content de maitriser l’investigation numérique et les actions de lutte informatique défensive (LID), il doit être familier avec les techniques et les besoins des appuis pour les intégrer dans sa manœuvre. Grâce à une coordination des différents effets, la défense reprend l’ascendant sur l’attaque. Cette compétence demande une formation et un entrainement régulier au profit des chefs de GIC.

Figure 2 : chaines hiérarchiques des appuis lors d’une réponse à incident sur un système militaire

Exploiter l’incident en dévalorisant les atouts de l’adversaire

Une fois l’incident terminé, les efforts en matière de cyberrésilience permettent de remettre rapidement en service tout système endommagé, réduisant ainsi les conséquences de l’attaque. Idéalement, ce dernier n’a jamais été interrompu, grâce à des sauvegardes et des redondances mises en place en amont de l’incident.

Le GIC transmet le renseignement d’origine cyber (ROC) généré pendant les investigations à son appui CTI, qui le traite et le diffuse sous forme de RIC. Cette diffusion participe à la dissuasion, car elle rend inefficace les outils et les méthodes de l’adversaire sur les systèmes des partenaires. Le RIC peut contenir des empreintes cryptographiques, mais aussi les adresses IP et les noms de domaines malveillants, voire des outils que le GIC a extrait du système attaqué. Les partenaires peuvent ainsi s’assurer qu’ils ne sont pas victimes de la même attaque et s’en prémunir dans le futur.

L’idéal reste de s’en prendre aux techniques, tactiques et procédures (TTP), pour monter aussi haut que possible dans l’échelle de la cyber-douleur [19]. Par exemple, protéger la messagerie d’une entreprise contre la technique du hameçonnage force des adversaires spécialisés dans cette technique à choisir entre en développer une autre pour infiltrer, ou chercher une autre cible moins bien protégée.

Figure 3 : Echelle de la cyber-douleur
Légende : Atouts de l’adversaire à gauche, douleur engendrée par les contre-mesures à droite.

« Les cyberattaques ont pour caractéristique une facilité à traverser les frontières et à brouiller les limites entre niveaux d’analyse sociétal, gouvernemental et international » notait Joe Burton en 2018 [20]. Il est donc nécessaire d’échanger des informations efficacement entre entités privées, gouvernementales et militaires non seulement au niveau national, mais aussi international. Dans le prolongement d’une Europe de la Défense, une cyberdéfense européenne serait un bouclier plus efficace que les cyberdéfenses nationales plus ou moins bien coordonnées, entravées par leur diversité.

L’attribution est la marque de la puissance dans le cyberespace.

Le but ultime de la cyberdéfense est de fournir suffisamment d’éléments techniques pour que les unités de renseignement puissent imputer l’attaque, c’est-à-dire d’en identifier l’origine et les commanditaires avec suffisamment de certitude pour que les autorités politiques l’attribuent publiquement. « Cette capacité d’attribution est la marque de la puissance dans le cyberespace », selon Thomas Gomart [21]. L’attribution d’une cyberattaque est toujours délicate et reste un geste politique fort que la France n’a effectué que trois fois : pour dénoncer la Russie en 2019 [22], indirectement la Chine en 2021 [23] puis à nouveau la Russie en 2022 [24].

III. Le personnel, principale richesse et principal défi

Au même titre que les entreprises privées, les unités de la cyberdéfense militaire anticipent des besoins accrus en personnel malgré un marché sous tension. Disposant d’avantages qui lui sont propres, ces unités doivent attirer et fidéliser pour honorer des objectifs de recrutements conséquents.

Contrainte de la particularité militaire sur le niveau tactique

Aussi sophistiquée que puisse être la cyberdéfense militaire, sa puissance repose sur le nombre et la valeur de son personnel. Le recrutement, la formation et l’entrainement des analystes sont donc au cœur de la stratégie de cyberdéfense française.

Le recrutement de l’échelon technique est en partie direct, grâce, par exemple, au brevet technique supérieur (BTS) cyber de Saint-Cyr l’Ecole ou aux officiers sous contrat (OSC). La cyberdéfense est aussi accessible par le biais des mutations. Enfin, le recrutement civil permet de répondre rapidement à un besoin particulier pour une durée de service jusqu’à deux fois supérieure à celle d’un militaire. Cet échelon bénéficie d’un budget de formation et d’entrainement conséquent, pour acquérir et conserver un haut niveau d’expertise.

Selon le secrétariat général pour l’administration, le ministère des Armées emploie 25% de civils [25]. La proportion de civils dans la cyberdéfense est plus importante du fait de sa technicité, mais elle reste inférieure à celle du personnel militaire. Bien que servant sous un commandement interarmées, chaque militaire de la cyberdéfense reste attaché à son armée d’origine. En particulier, la politique de mutation oblige tout cybercombattant à changer régulièrement de lieu d’affectation. A cette dynamique de flux historique s’ajoute la pression des conditions avantageuses proposées par les acteurs privés de la cyberdéfense, qui charment chaque année quelques analystes de la cyberdéfense militaire.

Affectations, mutations et départs anticipés font du personnel militaire une population sans cesse changeante, qu’il faut continuellement accueillir, former, entrainer puis laisser partir. Une politique rigoureuse de gestion des compétences au niveau opérationnel est nécessaire pour que les centres de cyberdéfense puissent conserver le haut degré de technicité et la disponibilité que réclament leurs missions. La tâche est rude : au CALID, en 2021, 20% du personnel était pris par les formations [26]. Considérant le triplement du budget de formation avec la nouvelle LPM [27], et en ajoutant l’entrainement, les missions de routine et les permissions, où trouver le temps de répondre à deux fois plus de crises cyber majeures, comme l’annonçait le président Macron [28] ? C’est pourtant la mission principale du CALID sur le périmètre des armées.

L’augmentation des effectifs est donc inévitable pour espérer faire face aux menaces à venir. Le COMCYBER a pour objectif de recruter 1 800 cybercombattants supplémentaires entre 2023 et 2025 [29].

Les niveaux tactiques et opérationnels de la cyberdéfense

L’échelon tactique est armé par des officiers subalternes ou par des civils expérimentés. Le recrutement de cet échelon dépend principalement de la candidature sur les fiches de poste publiées par le ministère des Armées. Ces recrues spontanées, par nature variables d’année en année, n’ont pas toutes l’appétence ou les compétences pour être chefs tactiques. Réserver quelques places en sortie des grandes écoles de commandement, à l’image de l’armée de l’air et de l’espace, assurerait l’arrivée stable de jeunes cadres promis à des carrières longues dans la cyberdéfense militaire. C’est une perspective incontournable dans une spécialité qui espère compter 5200 cybercombattants sur ses rangs en 2025 [30]. De cet échelon sont issus les chefs de GIC, dont le rôle central dans la réponse à incident a été démontré plus haut.

Une formation uniformisée permettrait aux cadres de la cyberdéfense d’acquérir une culture de la cyberdéfense. A l’occasion de la passation de commandement du GCA le 18 juillet 2023, le général Bonnemaison a annoncé la création d’une académie de cyberdéfense visant à « coordonner les formations pour faire monter en gamme [ses] cadres » [31].

L’entrainement de l’échelon tactique est assuré grâce aux efforts du C2PO (Centre Cyber de Préparation Opérationnelle). Néanmoins, les occasions d’entrainer les différentes unités de la cyberdéfense à travailler conjointement sur un même incident sont rares. L’exercice DEFNET fournit la plus importante, donnant aux cybercombattants un terrain de jeu et des missions à l’échelle d’une armée dans le cadre de l’exercice ORION.

L’échelon opérationnel de la cyberdéfense assure la conduite des actions de lutte informatique défensive. Cet échelon est armé par des officiers supérieurs ou des civils. L’arme cyber étant relativement jeune, le personnel militaire de cet échelon n’est pas toujours issu de la cyberdéfense. Le master en gestion des crises cyber de Saint-Cyr offre une initiation dans la cyberdéfense pour ceux dont la première partie de carrière a eu lieu dans une arme plus conventionnelle, mais cette formation ne remplace pas l’expérience. De la future académie de cyberdéfense sortira la première génération de cadres aptes à inscrire leur action dans un dispositif cyber complexe. Elle armera à terme les échelons opérationnels puis stratégiques.

Organisé par l’Agence Européenne de Défense (AED), l’exercice annuel MilCERT Interoperability Conference (MIC) permet depuis aux équipes de réponse à incident militaires européennes davantage d’interopérabilité aux niveaux tactiques et opérationnels. Toutefois, au même titre que l’exercice américain Cyberflag, il met en avant une disparité importante en termes d’outils, de méthodes et de procédures qui entravent une défense commune coordonnée.

Attirer et fidéliser un personnel qualifié

La politique de recrutement et de mutation du personnel militaire est une inquiétude constante pour les unités de cyberdéfense. Il est impossible de recruter uniquement des civils déjà qualifiés et expérimentés, faute de pouvoir s’aligner sur les salaires privés mais aussi à cause des contraintes opérationnelles de la cyberdéfense militaire. Gardes, astreintes et opérations extérieures impliquent que plus de la moitié des effectifs doivent être militaires et donc imposées par les ressources humaines des trois armées. Celles-ci souffrent d’ailleurs de la même carence dans les spécialités informatiques.

Cette carence peut être partiellement compensée par une maturité organisationnelle, qui capitalise l’expérience en l’intégrant dans le fonctionnement même de l’unité. Le statut d’officier commissionné, plus souple que celui de carrière ou d’OSC dans son emploi, est une solution complémentaire pour honorer les places militaires par un recrutement civil [32] mais aussi pour conserver quelques années supplémentaires le savoir-faire des sous-officiers désireux de reconversion.

Prenant la mesure d’un marché en forte tension, les Armées se tournent également vers les sorties d’écoles. En témoignent la création d’une classe de BTS cyber à Saint-Cyr l’Ecole, le doublement de ses effectifs à la rentrée 2023 [33], l’inauguration du pôle d’excellence cyber (PEC) en Bretagne ou encore le partenariat avec l’Ecole Polytechnique annoncé dans la LPM 2024-2030. Le COMCYBER multiplie les actions de communication (comme la participation étudiante à DEFNET [34] et le concours Passe Ton Hack [35]) pour atteindre un objectif de recrutement titanesque.

Il ne suffit pas de recruter, encore faut-il fidéliser. Les armées disposent de leviers efficaces pour valoriser les cybercombattants. A titre d’exemple, la prime de lien au service (PLS) est accordée depuis 2020 aux OSC qui s’engagent dans le domaine cyber [36]. Le COMCYBER mise aussi sur des parcours diversifiés, qui intègrent des passerelles entre ses unités, l’ANSSI et la DGSE [37]. Il s’agit de proposer une alternative aux conditions avantageuses des entreprises civiles : les cybercombattants sont deux à trois fois moins bien rémunérés que leurs homologues du secteur privé [38]. Néanmoins, ils y trouvent le service comme moteur de leurs actions, une perspective plus attirante que la rentabilité d’une entreprise. Pour ceux qui s’engagent, sacrifier une partie de son salaire potentiel vaut bien le sentiment quotidiennement renouvelé de servir la Nation.

Conclusion

La cyberdéfense militaire fait face à un large éventail de menaces, qui se dépassent régulièrement en efficacité et en audace. L’effort budgétaire consenti par le gouvernement français témoigne de l’intensité des incidents à venir. Deux enjeux se distinguent à court terme pour que la cyberdéfense militaire française conserve son rang mondial : disposer d’un personnel qualifié en nombre suffisant et développer la coordination des unités de cyberdéfense. A moyen terme, il faudra aussi renforcer la cyberdéfense à l’échelle européenne car les frontières françaises sont poreuses dans le champ immatériel.

Multipliant les efforts dans ces deux axes, la cyberdéfense militaire monte en puissance. Les Jeux Olympiques et Paralympiques de 2024 pourraient bien lui réserver une épreuve dédiée. L’avenir dira si elle y participera en appui de son homologue civil débordé, ou si elle sera prise à partie sur son propre périmètre par des attaques d’opportunité. Une certitude cependant : les cybercombattants font un métier d’avenir.

Copyright Janvier 2024- Baptiste/Diploweb.com


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Les Cadettes de la Cyber pour encourager les jeunes femmes à s’orienter vers la filière cybersécurité/cyberdéfense

Les Cadettes de la Cyber est un programme du Pôle d’Excellence Cyber (PEC), lancé en 2021.

Il a pour objectif d’encourager les jeunes femmes à s’orienter vers la filière cybersécurité/cyberdéfense, en les accompagnant via un parrainage de haut niveau, en leur donnant accès à des formations complémentaires, et à un accompagnement à l’insertion dans la vie professionnelle.

Voir le site des Cadettes de la Cyber


[1] Emmanuel Macron, « Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la politique de défense de la France, » 20 Janvier 2023. [En ligne]. https://www.vie-publique.fr/discours/287928-emmanuel-macron-20012023-politique-de-defense.

[2] Ministère de l’Economie, des Finances et de la Souveraineté Industrielle et Numérique, « France 2030 | Le Gouvernement lance une nouvelle vague de l’appel à projets pour soutenir le développement de briques technologiques critiques en cybersécurité, » 16 Juin 2023. [En ligne]. https://www.economie.gouv.fr/files/files/2023/communique_AAP_cybersecurite.pdf.

[3] Asteres, « Les cyberattaques réussies en France : un coût de 2 MDS en 2022, » [En ligne]. https://asteres.fr/site/wp-content/uploads/2023/06/ASTERES-CRIP-Cout-des-cyberattaques-reussies-16062023.pdf.

[4] G. Mandiant, « Fog of War – How the Ukraine Conflict Transformed the Cyber Threat Landscape, » Février 2023. [En ligne]. https://services.google.com/fh/files/blogs/google_fog_of_war_research_report.pdf.

[5] ANSSI, « Un niveau élevé de cybermenaces en 2022, » 2023. [En ligne]. https://www.ssi.gouv.fr/actualite/un-niveau-eleve-de-cybermenaces-en-2022/.

[6] Emmanuel Macron, « Déclaration de M. Emmanuel Macron, président de la République, sur la politique de défense de la France, » 20 Janvier 2023. [En ligne]. https://www.vie-publique.fr/discours/287928-emmanuel-macron-20012023-politique-de-defense.

[7] France Télévisions, « Paris 2024 : « Les armées contribueront » à la sécurité des Jeux olympiques et paralympiques, annonce le chef d’état-major des armées, » 6 Avril 2023. [En ligne]. https://www.francetvinfo.fr/les-jeux-olympiques/paris-2024/paris-2024-les-armees-contribueront-a-la-securite-des-jeux-olympiques-et-paralympiques-annonce-le-chef-d-etat-major-des-armees_5755763.html.

[8] Sénat, « Pour une coordination de la cyberdéfense plus offensive dans la LPM 2024-2030, » 24 Mai 2023. [En ligne]. https://www.senat.fr/rap/r22-638/r22-638-syn.pdf.

[9] Gabriel ATTAL, « JO de Paris 2024 : les organisateurs redoutent des milliards de cyberattaques, » 12 Juillet 2023. [En ligne]. https://www.lepoint.fr/societe/jo-de-paris-2024-les-organisateurs-redoutent-des-milliards-de-cyberattaques-12-07-2023-2528212_23.php.

[10] Assemblée Nationale, « Compte rendu – Commission de la défense nationale, » 13 Avril 2023. [En ligne]. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/16/comptes-rendus/cion_def/l16cion_def2223064_compte-rendu#.

[11] Sébastien VINCENT, « « Qui s’y frotte, s’y pique. » Une stratégie intégrale pour réduire la subversion cyber, » 28 Septembre 2022. [En ligne]. https://www.cairn.info/revue-defense-nationale-2022-HS3-page-41.html.

[12] Sénat, « Délégation parlementaire au renseignement – rapport d’activité 2019-2020, » 11 Juin 2020. [En ligne]. https://senat.fr/rap/r19-506/r19-50638.html.

[13] Ministère des Armées, « Le commandement de la cyberdéfense (COMCYBER), » [En ligne]. https://www.defense.gouv.fr/ema/commandement-cyberdefense-comcyber. [Accès le 7 Août 2023].

[14] Armée de Terre, « La 807e Compagnie de Transmissions : le bras armé de la cyberdéfense de l’Armée de Terre, » Transmetteurs N°28, p. 25, Janvier à Mars 2021.

[15] Sénat, « Pour une coordination de la cyberdéfense plus offensive dans la LPM 2024-2030, » 24 Mai 2023. [En ligne]. https://www.senat.fr/rap/r22-638/r22-638-syn.pdf.

[16] Sénat, « Délégation parlementaire au renseignement – rapport d’activité 2019-2020, » 11 Juin 2020. [En ligne]. https://senat.fr/rap/r19-506/r19-50638.html.

[17] Ministère des Armées, « Doctrine militaire de lutte informatique offensive (LIO), » 18 Janvier 2019. [En ligne]. https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/ministere-armees/Lutte%20informatique%20offensive%20%28LIO%29.PDF.

Les ambitions de puissance régionale

Les ambitions de puissance régionale

Par Patrice Gourdin – Diploweb – publié le 5 janvier 2024 

https://www.diploweb.com/30-Les-ambitions-de-puissance-regionale.html


Docteur en histoire, professeur agrégé de l’Université, Patrice Gourdin enseigne à l’École de l’Air. Il intervient également à l’Institut d’Études Politiques d’Aix-en-Provence. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique, l’association à laquelle le Diploweb.com est adossé.

Quelle est la part des ambitions de puissance lorsque des acteurs régionaux extérieur interviennent dans la crise ou le conflit ? Quels outils pour l’étude ? Quels informations rechercher ? Quelle méthode pour mettre en oeuvre une analyse géopolitique de qualité ? Réponses avec un extrait gratuit du « Manuel de géopolitique » de Patrice Gourdin, disponible au format papier sur Amazon.

Nous avons abordé plus haut la volonté de puissance et les constructions impériales qui en découlent sous l’angle des représentations géopolitiques, et nous avons vu que ces tentatives ou ces réalisations eurent des conséquence sur les autres États. Mais, nous l’avons constaté, l’expansion sous cette forme n’est plus monnaie courante. Aujourd’hui, le plus fréquemment, un ou plusieurs États peuvent intervenir dans un conflit pour affirmer ou amplifier leur puissance, voire leur prépondérance dans la région où ils se situent. L’hégémonie régionale repose sur l’édification, la conservation et l’accroissement de trois prépondérances complémentaires : économique, politique et militaire. Parfois, il convient d’ajouter la dimension culturelle.

La Russie offre à l’observateur un exemple de choix : superpuissance déchue, empire délabré, elle tente, faute de mieux, de s’affirmer comme puissance en Eurasie. Sa politique extérieure vise, depuis la dislocation de l’URSS, en 1991, à reconstituer cette dernière sous la forme d’une zone d’influence exclusive : l’“étranger proche“. N’oublions jamais que Vladimir Poutine déclara : « l’effondrement de l’Union soviétique fut l’une des catastrophes géopolitiques majeures du XXe siècle. Pour la nation russe, ce fut un véritable drame [1] ». Moscou utilise tous les outils disponibles pour parvenir à ses fins. Elle a mis sur pied – avec un succès limité – une Communauté des États indépendants (CEI), pour tenter de limiter la marge de manœuvre des anciennes “Républiques socialistes soviétiques“. Avec l’Organisation de coopération de Shanghai, elle semble mieux réussir. Il est vrai que la Chine offre là un contrepoids susceptible de rassurer les États d’Asie centrale. Le Kremlin use des besoins énergétiques de certaines de ses anciennes possessions : depuis 2006, la Biélorussie et l’Ukraine ont expérimenté à leurs dépens l’antiphrase contenue dans la dénomination “oléoduc et gazoduc de l’Amitié“. La majuscule ne fait rien à l’affaire : l’interruption volontaire des fournitures a rappelé aux intéressés leur extrême dépendance. Au point que, dans sa marche à la présidence, le Premier ministre ukrainien, Ioulia Timochenko, passait pour avoir noué une alliance tactique avec Moscou. Ce dernier aurait neutralisé les intermédiaires mafieux responsables de la surfacturation du gaz livré à Kiev en échange d’un blocage de la candidature de l’Ukraine à l’OTAN [2]. À quelques semaines des élections présidentielles, elle avait trouvé un accord avec Vladimir Poutine [3]. Mais cela ne suffit pas – en admettant que ce fût le but de la Russie – pour assurer la victoire : Mme Timochenko fut battue par M. Ianoukovitch le 7 février 2010. La Russie joue de l’enclavement de certains États issus de l’ex-URSS – comme l’Arménie, l’Azerbaïdjan, le Kazakhstan, le Turkménistan, l’Ouzbékistan ou le Kirghizistan – pour les amener au rapprochement désiré. Elle s’érige en protectrice des minorités russes, comme dans le cas des États baltes ou du Kazakhstan. Elle peut également recourir à l’argent : les revenus considérables tirés de la vente de ses matières premières (au premier rang desquelles, les hydrocarbures) serviraient à financer des chaînes de télévision émettant vers les États baltes et à corrompre une partie de leurs dirigeants [4]. De manière plus systématique,
« elle joue les bailleurs de fonds à l’égard des États les plus vulnérables de sa périphérie, en quête de crédits bon marché et de projets d’investissements. En retour, elle veut des concessions militaires et politiques [5] ».

Patrice Gourdin, « Manuel de géopolitique », éd. Diploweb, via Amazon.
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Face aux cas les plus rétifs, comme la Géorgie, elle n’hésite pas à recourir à la pression militaire – directe ou indirecte –, et même à la guerre, comme en août 2008. Ainsi entretient-elle le séparatisme de l’Ossétie du Sud et de l’Abkhazie et maintient-elle la présence de ses forces armées dans cette région [6]. De plus, ce conflit lui fournit l’occasion de réanimer une structure jusque-là fantôme : l’Organisation du traité de sécurité collective (acronyme russe : ODKB), pompeusement présentée comme l’“alliance militaire“ de la CEI, mais pratiquement inexistante depuis l’annonce de sa création, en 2002 (date à laquelle elle prenait le relais du traité de sécurité collective de la CEI, ou traité de Tachkent, de mai 1992). Depuis quelques années déjà, la Russie essayait de la renforcer. Le 4 février 2009, elle décida de « former une “force d’action rapide“ sous le commandement unifié de Moscou [7] » et le président Medvedev affirma qu’elle ferait jeu égal avec l’OTAN [8]. La Russie fournirait 50% des 16 000 hommes qui devraient la composer. Il s’agirait en partie de parachutistes, donc d’éléments d’élite de son armée [9], indice révélateur de l’importance que le Kremlin lui accorde et de l’efficacité opérationnelle qu’il en attend. Encore faudrait-il que les autres États membres fassent preuve du même volontarisme et acceptent l’hégémonie russe, ce qui, en dépit des largesses financières de Moscou [10], n’est pas encore assuré [11]. Un opposant écrivait même :
« La tentative du Premier ministre Vladimir Poutine de restaurer l’influence de la Russie sur les anciennes républiques soviétiques a lamentablement échoué. La position de la Russie dans la région est plus faible qu’il y a huit ans, lorsque Poutine succéda à Boris Eltsine. C’est le résultat direct de ses échecs politiques durant ses deux mandats présidentiels – l’incapacité à moderniser l’économie, le démantèlement systématique de la démocratie dans le pays, l’accroissement considérable de la corruption et du contrôle sans partage exercé sur les industries-clés dans le cadre de son système de capitalisme étatique. Si l’on ajoute à cela l’enchaînement d’innombrables désastres provoqués par une politique extérieure inepte, il est aisé de comprendre pourquoi les voisins de la Russie ont tourné le dos à Moscou et recherchent le soutien et la coopération des institutions militaires, économiques et politiques occidentales [12] ».

Jugement fort sévère, mais il illustre les vicissitudes de l’instauration de la puissance régionale en général et russe en particulier. Tâche ingrate, qui rappelle Sisyphe et son rocher.

L’Iran, qui caressa le projet de devenir une puissance mondiale, n’a jamais caché sa volonté de peser de manière déterminante sur le Proche-Orient. Il s’appuie sur son territoire, sa population, sa culture et, surtout, ses ressources considérables en hydrocarbures. Elles lui permettent de peser sur les pays acheteurs, par le biais des contrats d’exploitation ou de fourniture. Elles mettent à sa disposition des moyens financiers énormes avec lesquels il peut développer des programmes d’armement et financer des activités déstabilisatrices, comme celles de groupes terroristes tel le Hamas en Palestine, le Hezbollah au Liban ou peut-être les Jeunes Croyants (branche armée des Al-Houthi, membres de la minorité zaïdite) au Yémen [13]. Il s’appuie également sur la majorité chiite – dont il s’est érigé le protecteur – pour exercer une très forte influence sur l’Irak [14]. Tout en se gardant bien d’y participer, il bénéficia de l’élimination par les États-Unis de deux lourdes menaces : les taliban afghans, en 2001, et le régime de Saddam Hussein en Irak, en 2003. Un renversement total se produisit alors dans ce pays puisque « via leurs réseaux, les Iraniens gèrent littéralement le pays chiite » déclarait un haut responsable des Nations unies [15]. Les États-Unis durent même recourir à l’Iran pour calmer les affrontements inter-shiites au printemps 2008 [16]. Par surcroît, la destruction de la capacité militaire irakienne élimina Bagdad de la compétition pour la domination régionale. Mais Téhéran se trouve également menacé par l’assaut des islamistes radicaux sunnites en Afghanistan et au Pakistan. Depuis le printemps 2009, il renforce sa coopération avec les gouvernements de ces deux pays (Déclaration de Téhéran, 23 mai 2009) [17]. Toutefois, les États-Unis disposent désormais, outre leurs forces navales croisant dans la région, de quatre bases militaires importantes en Irak, d’une base aérienne au Qatar et de troupes déployées en Afghanistan : l’encerclement peut sembler flagrant. Le programme nucléaire militaire iranien trouve d’ailleurs là une part de sa justification, du moins aux yeux de Téhéran. De même, la diplomatie iranienne met tout en œuvre pour briser l’étau. Les relations privilégiées avec la Chine prennent ainsi tout leur sens : le pétrole et le gaz contre le partenariat stratégique. Ce dernier pourrait aller jusqu’à l’implantation d’une base chinoise dans un port ou sur une île iraniens [18]. Avec l’arrivée du président Ahmadinejad au pouvoir, en 2005, Téhéran noua des alliances en Amérique latine et en Afrique, ce qui pourrait traduire des aspirations mondiales [19]. Mais ces dernières constituent-elles un objectif, ou bien un moyen pour atteindre à la puissance régionale ?

Cependant, les Iraniens ne sont ni des Arabes ni des sunnites. Aussi, la Syrie et, surtout, l’Arabie saoudite leur disputent-elles l’influence au Proche-Orient [20], tout en s’entre-déchirant dans une sorte de « guerre froide [21] ». Aussi leurs positions comme leurs alliés diffèrent-ils.En Palestine, Damas soutient le Hamas, tandis que Riyad est derrière Mahmoud Abas ; en Irak, le roi Abdallah favorise l’opposition sunnite et la coopération de certaines tribus sunnites avec l’armée américaine contre Al Qaeda, tandis que le président Bachir Al-Assad jouerait la carte des groupes terroristes ; Damas tente de conserver le contrôle du Liban par de troubles et fluctuantes alliances, tandis que les Saoudiens, étroitement liés à l’ancien Premier ministre Rafic Hariri, appuient de toutes leurs forces la coalition anti-syrienne menée par son fils [22]. La rivalité se retrouve sur le plan diplomatique : l’Arabie saoudite accepte la perspective de faire la paix avec Israël tandis que la Syrie campe dans le “camp du refus“ ; Riyad demeure lié aux États arabes modérés et aux États-Unis tandis que Damas agit depuis longtemps de conserve avec la République islamique d’Iran et accueille avec intérêt les tentatives russes de réinsertion dans le jeu régional.

Les Turcs n’ont pas oublié l’Empire ottoman [23]. Par conséquent, ils entendent jouer un rôle dans les Balkans, au Proche-Orient, dans le Caucase et en Asie centrale. Ils usent du contrôle exercé sur le cours amont du Tigre et de l’Euphrate pour peser sur la Syrie et l’Irak. Ils ne peuvent pas régler la question kurde sans concertation et /ou tension avec leurs voisins syrien et irakien. Ils revendiquent toujours la région de Mossoul (dont le riche gisement pétrolier était connu avant 1914), “indûment“ rattachée à l’Irak par les vainqueurs après la Première Guerre mondiale. Voisins de l’URSS et rivaux traditionnels de la Russie dans le Caucase et les Balkans, ils entrèrent dans l’Alliance atlantique dès 1952. Ils entretiennent par conséquent d’étroites relations stratégiques avec les États-Unis. Sous l’influence de ces derniers et parce qu’ils ont tout intérêt à ne pas avoir de voisins arabes trop puissants, ils ont également un partenariat stratégique avec Israël. Mais, dans le même temps, ils améliorent leurs relations avec les pays arabes ou l’Iran et critiquent vertement Tel Aviv, comme lors de l’offensive contre Gaza fin 2008 [24]. L’effondrement de l’URSS a offert l’occasion de promouvoir des liens culturels, économiques et politiques plus étroits avec les autres États turcophones. La Fondation pour l’amitié, la fraternité et la coopération entre les États et communautés turcophones, une organisation non gouvernementale, sert, depuis 1993, de fer de lance à cette action. En 2006, le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan proposa de mettre en place une union internationale turque, pour une coopération plus étroite entre les États turcophones. Mais déjà une lutte d’influence auprès des États turcs d’Asie centrale s’esquisse avec l’Azerbaïdjan [25], sans oublier les ambitions propres à l’Ouzbékistan.

Dans le cadre de leur compétition pour la prépondérance en Asie, la Chine et l’Inde se disputent le Golfe du Bengale. La Birmanie occupe une place centrale dans leur bras de fer. Pékin considère qu’elle fait partie de sa zone d’influence tandis que Delhi tente de s’y implanter. Les deux pays convoitent ses ressources en pétrole et en gaz naturel, indispensables à leur développement économique. L’implantation de la Chine au Proche-Orient et en Asie du Sud-Est menace la position centrale de l’Inde sur la route maritime vitale reliant le Golfe Persique à l’Asie. Surtout, la construction de ports et de bases en Birmanie, au Bangladesh et au Pakistan, fait courir à l’Inde le risque de perdre le contrôle de l’Océan Indien. La guerre civile qui ravagea le Sri Lanka depuis plus de deux décennies était peu à peu devenue le théâtre d’un affrontement indirect entre les deux géants : allié traditionnel de New Delhi, Colombo se tourna de plus en plus vers Pékin (et le Pakistan) pour ses fournitures d’armes et ses échanges. Si l’on ajoute la construction d’un grand port à Hambantota, les Chinois n’ont jamais frôlé le territoire du sud de l’Inde d’aussi près. En outre, alors que celle-ci poussait le gouvernement sri lankais à une solution négociée avec les rebelles tamouls, Pékin et Islamabad ne virent aucun inconvénient à la poursuite des opérations militaires cinghalaises. Il est vrai que l’émoi des Tamouls du sud de l’Inde et les troubles qu’ils auraient pu susciter dans l’Union indienne n’avaient rien pour les contrarier. De plus, peu importait aux Chinois qui l’emporterait : ils approvisionnaient également en armes les Tigres tamouls [26].

En Asie du Sud, le Pakistan et l’Inde rivalisent depuis leur indépendance, en 1947. Face-à-face depuis cette date au Cachemire, ennemis lors de la guerre d’indépendance du Bangladesh en 1971, engagés dans une course aux armements nucléaires et balistiques depuis les années 1970, ils se livrent une rude concurrence. L’un de leurs terrains actuels d’affrontement se situe en Afghanistan, comme semblent le dévoiler les attentats perpétrés à Kaboul, le 7 juillet 2008 et le 8 octobre 2009 contre l’ambassade indienne, puis le 26 février 2010 contre des hôtels hébergeant des coopérants indiens. New Delhi s’implique activement dans la reconstruction du pays depuis 2002 (sa contribution s’inscrit à la cinquième place, derrière celles des États-Unis, de la Grande-Bretagne, de la France et de l’Allemagne), ce qui inquièterait le Pakistan, dont l’une des priorités stratégiques réside dans la sécurisation de sa frontière occidentale, précisément face à l’Inde. Facteurs aggravants, aux yeux d’Islamabad, d’une part, le président afghan, M. Karzai, a fait une partie de ses études en Inde, d’autre part, la coopération militaire et nucléaire civile s’approfondit entre les États-Unis et l’Inde. Islamabad se considère donc comme l’objet d’un encerclement indien, allant jusqu’à souligner que la base aérienne construite à Ayni, au nord-ouest du Tadjikistan, permet aux avions de combat indiens d’atteindre le Pakistan. L’agitation des Baloutches ferait également partie des menées déstabilisatrices ourdies par l’Inde, avec la complicité du gouvernement Karzai et des États-Unis. L’accès aux matières premières d’Asie centrale ne manquerait pas, non plus, d’alimenter le duel [27].

Au cœur de l’Asie centrale, héritier des grands khanats qui firent jadis la gloire et la puissance de la région, se trouve l’Ouzbékistan, riche en gaz naturel, en uranium et en or, l’un des principaux producteurs mondiaux de coton, situé à la croisée des tubes qui évacuent les hydrocarbures de cette région enclavée. Fort de ses 27 000 000 d’habitants et de la présence de minorités ouzbèkes chez tous ses voisins (Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan, Afghanistan, Turkménistan), son régime dictatorial s’appuie sur un appareil d’État solide, un sentiment d’unité nationale assez fort et la laïcité, toutes choses qui le renforcent face aux menaces de domination étrangère et aux menées islamistes [28]. Lors de l’accession à l’indépendance, en 1991, le président Islam Karimov promut Tamerlan héros national afin de forger une nouvelle identité, débarrassée de l’héritage russe et soviétique. Mais, si l’on se rappelle que le chef mongol bâtit, au XIVe siècle, un empire intégrant Bagdad, Delhi, Damas, Ankara et Ispahan [29], il est permis de se demander s’il ne s’agit pas, également, d’étayer des ambitions régionales. Toutefois, l’enclavement, la vulnérabilité hydraulique, les revendications de la minorité tadjike et la modestie de l’armée contrarient grandement ces aspirations.

L’histoire de la Libye depuis 1969, date du coup d’État qui porta au pouvoir le colonel Muammar Kadhafi se lit, en partie au moins, comme celle d’une ambition de puissance contrariée. Riche de ses ressources énergétiques, le pays, vaste comme trois fois la France, accuse une faiblesse démographique que son chef tenta à de nombreuses reprises de compenser par l’unification, sous son autorité, du monde arabe : avec l’Égypte et la Syrie (1972-1977), avec la Tunisie (1974), par une entrée en force en Égypte – qui échoua – (1977), de nouveau avec la Syrie (1980-1987), puis avec le Maroc (1984-1986), puis de nouveau avec la Tunisie (1987-1989). Cette “unionite“ aiguë, qui déborda même vers l’Afrique subsaharienne – Tchad, en 1981, Soudan, en 1990 –, déboucha, dans le meilleur des cas, sur un mariage éphémère et non consommé avec Tripoli. Dans le même temps, tout en vendant son pétrole aux compagnies américaines, il affirmait son anti-impérialisme. De ce fait, il défendit une ligne intransigeante envers l’État d’Israël, milita en faveur de prix élevés pour le pétrole, apporta son soutien à de nombreux mouvements extrémistes à travers le monde et entretint d’excellentes relations avec les États communistes. Durant les années 1980, après avoir échoué dans son projet d’unification des États sahariens à la fin des années 1970, la Libye entreprit de s’emparer du Tchad. En vain. Parallèlement, le colonel Kadhafi soutint le terrorisme international, notamment contre les États-Unis, ce qui l’isola et lui valut de subir en représailles les bombardements américains des 14 et 15 avril 1986 sur Tripoli. Au printemps 1987, ses forces armées subirent une grave défaite dans le nord du Tchad. L’isolement du régime grandit à compter de ce moment, accentué encore sous l’effet de soupçons de prolifération chimique et peut-être nucléaire. La fin de la Guerre froide le priva de tout recours et la Seconde Guerre du Golfe (1991) puis le renversement de Saddam Hussein (2003) lui montrèrent le danger d’une politique provocatrice. Pour sa participation avérée à des attentats contre des avions de ligne civils (un Boeing 747 de la PanAm, au-dessus de Lockerbie, en Écosse, le 21 décembre 1988, et un DC 10 d’UTA au-dessus du désert du Ténéré, au Niger, le 19 septembre 1989), l’ONU vota un embargo en 1992. En 1998, il amorça une tentative d’union par la diplomatie en créant la Communauté des États Sahélo-Sahariens (CEN-SAD), association économique et culturelle régionale regroupant alors, autour d’une Libye en position hégémonique, le Burkina-Faso, le Mali, le Niger, le Soudan et le Tchad. Aujourd’hui, elle compte 28 pays [30], mais apparaît comme « une succursale libyenne pour canaliser les flux financiers, les capitaux et les aides au développement de la jamahiriya [république populaire] libyenne [31] ».

À sa modeste échelle, le Tchad du président Idriss Déby, joua – seulement pour son propre compte, ou également pour celui de ses alliés libyen et français ? – la puissance régionale lorsqu’il soutint l’expédition militaire lancée depuis N’Djamena par François Bozizé le 15 mars 2003. Ainsi son “protégé“ devint-il président de la République centrafricaine et bénéficie-t-il aujourd’hui de l’assistance militaire du Tchad pour résister à ses opposants soutenus par le Soudan qui, pour sa part, aide les rebelles tchadiens [32]. L’implication de Khartoum dans la déstabilisation d’Idriss Deby amena celui-ci à s’ingérer dans la rébellion du Darfour [33]. Jean-Philippe Rémy parle de « guerre de proximité par procuration [34] ».

Depuis 1991, la guerre civile ravage la Somalie. Entre décembre 1992 et mars 1995, la communauté internationale tenta d’y mettre fin ; en vain. Depuis, les seigneurs de la guerre se disputent le pays. L’Éthiopie tente de mettre à profit cette situation pour, sous couvert de lutte contre le terrorisme, affirmer – avec la bénédiction des États-Unis – sa suprématie régionale. Telle semble avoir été sa principale motivation pour intervenir directement, entre 2006 et 2008, sur le territoire de son éternelle rivale. Sans succès.

En fait, sur le continent africain, seule l’Afrique du Sud semble à même d’accéder au rôle de puissance régionale [35]. Elle dispose d’une base économique saine, d’une stabilité politique peu fréquente sur le continent et d’une capacité militaire importante. Mais rien n’est joué car elle connaît des problèmes “classiques“ dans les pays émergents : profondes inégalités sociales, manque de main-d’œuvre qualifiée, marché intérieur solvable trop étroit, sida, immigration massive (légale ou clandestine). Il n’en demeure pas moins que Pretoria exerce déjà une hégémonie régionale et l’étendrait bien à l’ensemble de l’Afrique subsaharienne. Elle domine largement l’économie de l’ensemble de ses voisins directs. Il est vrai que, si la Namibie et le Mozambique s’ouvrent sur les masses océaniques, les autres se trouvent enclavés. Le Lesotho, au cœur du pays, dépend totalement de l’Afrique du Sud, le Botswana, le Zimbabwe et le Swaziland peuvent se tourner vers un autre voisin. Leur cas rappelle celui du Népal ou du Bhoutan, coincés entre la Chine et l’Inde. L’Union douanière d’Afrique australe (Afrique du Sud, Namibie, Botswana, Lesotho, Swaziland) forme un véritable marché captif et Pretoria s’affirme dans la Communauté de développement de l’Afrique australe [36], dont certains membres dépendent largement d’elle pour leurs exportations (Zimbabwe, par exemple), ou pour leurs importations alimentaires (Zambie ou Zimbabwe, par exemple). Il en résulte des frustrations, et même des frictions. La Namibie apparaît comme le moteur de cette résistance. Dans le dessein affiché de contrer cette hégémonie sud-africaine naquit le Marché commun de l’Afrique orientale et australe qui imposait l’obligation de s’approvisionner parmi les États membres (dont l’Afrique du Sud ne faisait pas partie). Mais Pretoria dispose de nombreux moyens pour s’imposer : elle est le premier investisseur et le premier exportateur dans les pays du continent. Dans le cadre de l’Union africaine, elle se veut le moteur d’un partenariat pour le développement du continent. Elle pratique une diplomatie active depuis la fin des années 1990 mais à l’efficacité limitée (échec de sa médiation dans la crise ivoirienne en 2005-2006, par exemple). Avec une armée de taille modeste mais aguerrie et bien équipée, elle arrive en tête des pays africains pour la participation aux opérations de maintien de la paix de l’ONU (Darfour, République démocratique du Congo, notamment). Sa prépondérance ne fait pas l’unanimité : le Nigeria, appuyé sur son poids démographique et ses revenus lui dispute la première place ; l’Angola, fort de son argent et de son armée, entend jouer sa propre partition ; le maître de la Libye se voit également en chef de file de l’Afrique. Enfin, ses complaisances diversement appréciées obèrent son autorité morale, comme dans le cas du soutien prolongé apporté au dictateur du Zimbabwe, Robert Mugabe.

Depuis la fin de l’époque coloniale, le Brésil exerce son influence sur l’Amérique latine. Bien classé parmi les pays émergents, il s’appuie sur une économie dynamique et saine, dispose de l’armée la plus puissante de la région et tente de peser politiquement. Pour ce faire, il a proposé, en mars 2008, la création d’un Conseil de sécurité pour l’Amérique du Sud. Ce dernier permettrait de régler les différends régionaux sans recourir à des médiations extérieures. Le Brésil semble devoir s’imposer, avec l’aval de Washington, comme le chef de file logique de cet ensemble [37]. Il possède déjà une expérience en la matière, puisqu’il pilote l’opération de maintien de la paix de l’ONU en Haïti, à laquelle il apporte 1 200 hommes. La forte dépendance économique de ses voisins à son égard lui permit d’aborder avec optimisme la création, en mai 2008, de l’UNASUR, regroupement des deux alliances économiques régionales : le Mercosur et le Pacte Andin [38]. Il esquisse également une politique de domination énergétique grâce à ses ressources propres ainsi qu’aux investissements dans la production d’hydroélectricité et l’exploitation des hydrocarbures chez ses voisins. Cependant, outre des faiblesses inhérentes aux pays émergents comme le retard social, Brasilia butte sur l’obstacle culturel – il est le seul État lusophone du continent – et la capacité limitée de ses forces armées [39]. Ses voisins, au nationalisme ombrageux et caressant parfois la même ambition que lui, souhaitent, naturellement, limiter son emprise le plus possible. Et cela favorise l’axe “de gauche“ que cherche à construire le Venezuela. Déjà, l’Équateur, le Paraguay et la Bolivie ont donné du fil à retordre et mis en évidence la contradiction inhérente à toute puissance régionale :
« Sur la scène mondiale, le Brésil prétend, sans le dire, parler au nom de l’Amérique du Sud, dont il prône l’intégration régionale. Mais, dans son pré carré, il défend fermement ses intérêts nationaux lorsqu’ils sont menacés [40] ».

Alors que l’Argentine, empêtrée dans ses problèmes internes se retrouve, temporairement du moins, hors course, le Venezuela d’Hugo Chávez se pose clairement en rival du Brésil [41]. Mais sa cohésion politique et ses bases économiques sont plus fragiles. Il couvre une partie de ses besoins alimentaires en important des denrées du… Brésil. Son armée est plus faible, sa diplomatie moins habile. Son influence ne dépasse guère quelques pays parmi les plus démunis du continent, comme la Bolivie, Cuba, ou le Nicaragua. D’ailleurs seraient-ils aussi sensibles à la révolution bolivarienne si la manne pétrolière ne leur était généreusement dispensée par Caracas ? Il a fondé l’Alternative bolivarienne pour les Amériques, afin d’unir les pays d’Amérique latine. Il s’évertue, depuis 1999, à fonder une alliance militaire régionale ; en vain. En revanche, il a su se créer de solides inimitiés, notamment avec la Colombie, qui l’accuse – non sans raisons, semble-t-il [42] – de soutenir la narco-guérilla des Forces armées révolutionnaires de Colombie-FARC. Il verrait dans celles-ci « comme un rempart en cas d’intervention américaine ou de guerre civile [43] ». Hugo Chávez pratique ce que nous pourrions appeler une politique extérieure “de la nuisance“ vis-à-vis des États-Unis, qu’il accuse d’avoir soutenu, sinon organisé, le coup d’État qui le renversa brièvement, en 2002. Il fréquente donc nombre d’adversaires de Washington : la Russie, devenue son principal fournisseur d’armes, ou l’Iran, notamment. Mais le sens de tout cela est ambigu : s’agit-il d’un anti-impérialisme sincère, ou bien d’une stratégie de survie politique ? Le président vénézuelien cherche-t-il vraiment à “libérer“ l’Amérique latine de l’emprise américaine, ou détourne-t-il vers l’ennemi extérieur le mécontentement provoqué par ce qui ressemble fort à l’échec de sa politique [44] ? Au vu de ces éléments, le Brésil paraît mieux placé que le Venezuela pour exercer une influence régionale.

Les exemples ci-dessus montrent que les ambitions régionales existent et ne peuvent être ignorées. Notons le nombre peu élevé de cas avérés d’expansionnisme brutal dans l’actualité récente. La revendication directe, triviale et illégale, tend à disparaître, au profit des voies détournées de la persuasion et/ou de la stratégie indirecte. Toutefois, la relative banalité de ce comportement peut fournir, à l’encontre d’un pays, un chef d’accusation commode car a priori crédible. Un examen attentif à la fois des argumentaires et de la réalité s’impose.

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PROBLÉMATIQUE LIÉE AUX AMBITIONS DE PUISSANCE RÉGIONALE

Quelle est la part des ambitions de puissance lorsque des acteurs régionaux extérieur interviennent dans la crise ou le conflit ?

CHAMPS DE RECHERCHE

Outils pour étudier les ambitions de puissance régionale motivant une intervention extérieure sur le territoire où se déroule la crise ou le conflit :

. les ouvrages consacrés à la géographie, à l’économie, à l’histoire, aux relations internationales, au droit et à la science politique.

Les informations recueillies servent à repérer quelle logique de puissance régionale peut entraîner dans les événements des acteurs extérieurs au territoire. Le plus souvent un ou plusieurs des éléments suivants :

. l(a)es puissance(s) régionale(s),

. l’(es) objectif(s) visé(s),

. les rivaux et adversaires éventuels.

La liste n’est pas exhaustive, mais elle recense les facteurs qui apparaissent le plus fréquemment.

Une information est pertinente lorsqu’elle contribue à éclairer la crise ou le conflit que l’on étudie.

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