Le Grand Sud mondial : une réalité pragmatique et mouvante


Billet du lundi du 26 février rédigé par Pierre de Lauzun, membre du Conseil d’Adminisatration et membre fondateur de Geopragma.


Y a-t-il émergence d’un ‘Grand Sud’ s’opposant au monde occidental ? Certains faits paraissent aller dans ce sens comme l’élargissement des BRICS. Mais aussi les prises de positions sur la guerre en Ukraine, en particulier le refus de la quasi-totalité des pays non-occidentaux de mettre en place des sanctions contre la Russie, malgré les fortes pressions occidentales, ce qui a comme on sait vidé ces sanctions d’une bonne part de leur efficacité. 

Pourtant le terme de Grand Sud reste trompeur, car ce qui caractérise l’époque dans les zones concernées est le pragmatisme et l’opportunisme, pas les grandes alliances stratégiques ou idéologiques.

Les organisations : BRICS et OCS

Regardons d’abord les organisations significatives à visée mondiale et non occidentales, au moins les plus notables.

Les BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) incluent désormais l’Arabie Saoudite, l’Egypte, les Emirats, l’Ethiopie et l’Iran ; l’Argentine a failli entrer mais s’est récusée depuis sa dernière présidentielle. L’ouverture s’est donc faite surtout au Moyen Orient. Les BRICS datent de 2009 et ont tenu 15 sommets annuels. À ce jour il semble que 23 autres pays de taille variable aient demandé à les rejoindre. Ce sont des économies à forte croissance ; leur PIB cumulés dépassent clairement ceux du G7. Mais la Chine est dans une position dissymétrique, pesant économiquement plus que tous les autres ensemble.

Les BRICS ont lancé en 2015 leur « Nouvelle banque de développement », dont le siège est à Shanghai. Elle peut accorder jusqu’à 350 milliards de prêts, en principe non assortis de conditions contraignantes. On voit la volonté claire d’alternative aux deux institutions de Bretton Woods, FMI et Banque mondiale, dont les pays concernés font partie mais qui sont nettement sous contrôle occidental. Ils en demandent d’ailleurs la réforme. 

Les BRICS constituent un assemblage assez hétérogène, réuni surtout par la volonté de créer ou trouver des alternatives au monde ‘occidental’, notamment dans le champ économique et financier, mais sans nécessairement le récuser. La présence simultanée de pays rivaux comme l’Arabie Saoudite et l’Iran (malgré le rapprochement récent sous égide chinoise), et plus encore de l’Inde à côté de la Chine, montre les limites de la signification politique de ce groupement, au-delà du domaine économique et financier. La dimension opportuniste est importante, comme le montre à nouveau l’exemple de l’Inde, qui mène par ailleurs des relations suivies avec les États-Unis, y compris stratégiques.

Une autre organisation plus restreinte est l’Organisation de coopération de Shanghai (2001), groupant aussi Chine, Russie, Inde et Iran, mais aussi divers pays d’Asie centrale et le Pakistan. Plus ramassée géographiquement, son orientation sécuritaire est plus affirmée : lutte contre le terrorisme et les séparatismes, paix en Asie centrale, etc. En outre c’est un cadre pour l’expression de la relation étroite entre Chine et Russie. Par contraste avec les positions occidentales (démocratie et droits de l’homme, libre-échange) on y met l’accent sur les souverainetés nationales, l’indépendance, la non-ingérence dans les affaires intérieures, l’égalité entre les États membres etc. Mais il n’y a pas d’organisation structurée. 

Au total, il y a d’évidence, et malgré ses limites, un pôle alternatif Russie-Chine, fortement renforcé depuis la guerre d’Ukraine et le pivotement spectaculaire des relations économiques de la Russie ; et il joue un rôle appréciable dans la structuration d’alternatives au monde occidental. Mais le point essentiel pour la plupart des autres pays paraît être la recherche d’alternatives à des relations économiques dissymétriques et à des institutions internationales perçues comme trop occidentales, d’esprit et de direction – bien plus que la constitution d’une forme ou d’une autre d’alliance globale, de fait actuellement inexistante. 

Rappel stratégique

Les éléments récents sur le plan stratégique confirment cette analyse. La guerre d’Ukraine a bien sûr considérablement durci les relations de la Russie et des Occidentaux, notamment du fait des sanctions ; mais sans effet d’entraînement sur d’autres pays. Les pays supposés du Sud global restent tout à fait à l’extérieur et y voient une affaire locale qui les concerne peu, sauf par les effets induits négatifs (notamment la hausse des prix). Economiquement ils coopèrent allègrement avec la Russie – et évidemment aussi avec les Occidentaux. De plus, le gel et la menace de confiscation des actifs (ceux de la banque de Russie comme ceux des oligarques) ont eu un effet dévastateur : pour les dirigeants du monde entier, l’argent n’est plus en sécurité en Occident. 

A l’autre extrémité du continent, le durcissement de la tension entre la Chine et un certain nombre de ses voisins se poursuit, notamment sur le plan maritime, ce qui les rapproche des Etats-Unis ; mais là aussi, il n’y a pas de répercussion ailleurs, ou au-delà de cette question. 

Enfin une certaine reprise du contrôle américain n’est manifeste qu’en Europe : ailleurs, leur influence potentielle (au-delà des zones vassalisées) reste liée à des circonstances locales, comme le prouve l’attitude de l’Inde. 

En Afrique, la poussée russe est frappante, notamment récemment dans le Sahel ; elle s’ajoute à la pénétration chinoise pour élargir la gamme des alternatives disponibles pour les pouvoirs locaux, élargissement qui s’étend d’ailleurs sporadiquement aux États-Unis ou à d’autres. Mais on ne voit pas en quoi cela nourrirait un front d’ensemble anti-occidental un tant soit peu manifeste. Par ailleurs, la friction venimeuse entre la plaque européenne et la plaque africaine, du fait des migrations, ne paraît pas non plus structurante au niveau global. 

Mutatis mutandis, il en est de même pour l’Amérique latine.

En un mot, il ne faut pas confondre le durcissement de l’île du monde dans son cœur russo-chinois, et ses tensions aux deux extrémités, avec plusieurs phénomènes dans le reste du monde, qui se confirment mais restent de nature très différente : 

– la recherche assez générale d’opportunités plus diversifiées (économiques ou militaires) ; 

la volonté des pays dit du Sud d’accroître leur poids (ou plutôt celui des plus puissants d’entre eux) dans les institutions et les mécanismes internationaux ; 

– et enfin la lassitude générale devant les prêches idéologiques occidentaux, ressentis en outre largement comme hypocrites, voire contestables (l’idéologie LGBT ne passe pas en Afrique par exemple). 

En cela, on ne retrouve pas des schémas connus du passé, comme la guerre froide et sa bipolarité franche, dont le Tiers-Monde d’alors cherchait à s’échapper. Encore moins les problématiques européennes de l’époque des Puissances, avec leurs jeux d’alliances complexes et mouvants. Quant à l’élection possible de D. Trump, elle ne remettrait pas en cause ces constatations, sauf éventuellement en Europe, mais cela ne passionnera pas nécessairement le supposé Sud global.

 Tout cela ne rend pas la situation nouvelle étrange ou déroutante, sauf pour des idéologues attardés. Sa fluidité résulte du fait que, comme je l’ai noté dans mon Guide de survie dans un monde instable, hétérogène et non régulé, la course au développement et à l’affirmation de ceux des pays émergents qui peuvent réussir renvoie sans doute les grandes restructurations ou manœuvres stratégiques à un horizon plus lointain (20-30 ans ?). D’ici là, pragmatisme et opportunisme dominent. C’est ce que  j’ai appelé l’œil du cyclone. Mais cela comporte cependant, dans l’intervalle, et comme je l’indiquais alors, la possibilité – désormais confirmée en Ukraine – de guerres classiques ici ou là, et plus généralement, de disruptions locales. 

Dans une tel contexte, il apparaît particulièrement peu indiqué de s’enfermer dans une vision monolithique (les démocraties contre le reste), il serait souhaitable, au contraire d’adopter le pragmatisme dominant, tout en restant lucide sur les menaces de déflagration locale toujours possibles. Ce qui rend d’autant plus urgente la restauration d’une capacité de défense autrement plus musclée, dont, dans le cas de la France à l’immense domaine maritime  (situé dans ce fameux ‘Sud’ en plein mouvement), une capacité navale. 

Espionnage, défections et trahisons au cours de l’Antiquité grecque

Espionnage, défections et trahisons au cours de l’Antiquité grecque

par Giuseppe Gagliano – CF2R – publié le 17 février 2024

Président du Centro Studi Strategici Carlo De Cristoforis (Côme, Italie). Membre du comité des conseillers scientifiques internationaux du CF2R.

https://cf2r.org/historique/espionnage-defections-et-trahisons-au-cours-de-lantiquite-grecque/


Dans l’arène de l’espionnage contemporain, les techniques d’acquisition du renseignement se diversifient en plusieurs catégories principales.

En premier lieu, il y a la collecte active d’informations par l’emploi d’agents spécialisés et d’équipements technologiques avancés. Elle est complétée par les observations effectuées par les personnel militaires et diplomatiques, qui fournissent chacun des évaluations dans leur domaine de spécialité.

Une deuxième méthode repose sur la divulgation intentionnelle de données par des nations, qui, en choisissant de partager certaines informations, ouvertement ou à travers des voies moins transparentes, visent à influencer la perception publique ou la diplomatie internationale. Cela peut se faire par des déclarations officielles, la presse, ou d’autres moyens de diffusion de masse. En effet, la gestion de l’image publique et le soutien populaire sont essentiels pour l’avancement des objectifs nationaux, nécessitant ainsi l’utilisation des médias et de la rhétorique persuasive, comme l’illustre l’exemple de Mein Kampf d’Hitler, dont l’impact s’étendit bien au-delà de la période de sa publication.

– Les interactions commerciales et industrielles constituent un autre canal par lequel les informations peuvent être collectées ou échangées, tout comme les relations personnelles et culturelles entre individus de différents États.

Les opérations clandestines suscitent également un intérêt particulier, non seulement pour la fascination qu’elles exercent sur les passionnés d’espionnage, mais aussi pour leur rôle critique dans des moments clés de l’histoire, comme les périodes de conflit, où les actions des opérateurs secrets peuvent avoir un impact décisif.

Déjà dans l’Antiquité, les techniques d’espionnage étaient bien développées, avec des explorateurs et des sentinelles employés pour surveiller les mouvements et les stratégies ennemis. Cependant, cette pratique était soumise à des limitations et des défis, comme la précision des rapports et la capacité à interpréter correctement les informations collectées. La capture de prisonniers et leur interrogatoire offraient des méthodes alternatives pour obtenir des données précieuses, tandis que les contacts directs entre ennemis, dans des contextes informels ou lors de négociations, pouvaient apporter des renseignements de manière involontaire.

L’utilisation d’espions, tant dans en interne qu’à l’encontre d’adversaires externes, est un thème récurrent dans les récits historiques, avec des exemples allant des ruses d’Ulysse lors du siège de Troie aux opérations de contre-espionnage plus sophistiquées des cités-États grecques. Ces activités n’étaient pas seulement cruciales pour la collecte d’informations mais reflétaient également les tensions et les divisions internes qui pouvaient être exploitées par des puissances extérieures ou par des factions rivales au sein du même État.

Le rôle des traîtres et des exilés est particulièrement significatif, car ces figures, ayant accès direct à des informations secrètes et souvent sensibles, pouvaient fournir aux ennemis des renseignement qui autrement auraient été difficiles à acquérir. L’évaluation de la fiabilité de telles informations, cependant, présentait des défis complexes, étant donné que les informations pouvaient être manipulées ou déformées selon les circonstances ou les intérêts en jeu.

En conséquence, la prévention de la fuite d’informations sensibles et la gestion du renseignement exigeaient une stratégie attentive et mesurée, qui tienne compte des vulnérabilités internes et des menaces potentielles externes. Dans ce contexte, les décisions concernant le partage de plans militaires ou stratégiques ont toujours été prises avec beaucoup de précaution. L’histoire de l’attaque athénien de la Sicile (414 avant J-C) illustre l’importance de garder secrètes les opérations militaires : en cette occasion, les Syracusains optèrent pour un commandement restreint capable d’agir avec discrétion. Ce choix reflète une profonde conscience du risque que des informations cruciales puissent tomber entre les mains ennemies.

La problématique de l’évaluation de la fiabilité des informations obtenues par l’intermédiaire d’espions, de déserteurs ou de traîtres a été une constante dans les stratégies d’intelligence. Les États étaient confrontés au dilemme de déterminer la véracité des informations reçues, cherchant à vérifier si celles-ci étaient le fruit de tromperies ou de manipulations. L’histoire offre de nombreux exemples où la capacité de discerner la qualité du renseignement a eu un impact décisif sur le sort des batailles et des conflits. La bataille de Marathon (490 avant J-C) et le siège de Syracuse (213 avant J-C) sont – deux exemples où les décisions basées sur le renseignement ont eu des résultats significatifs, positifs comme négatifs.

Dans ce jeu complexe d’espionnage, de contre-espionnage et de désinformation, les figures des traîtres et des exilés occupent un rôle de premier plan. Leur connaissance interne des affaires d’un État ou d’une cité pouvait s’avérer extrêmement précieuse pour les ennemis, mais en même temps, les informations fournies par eux devaient être évaluées avec une extrême prudence. La loyauté de ces individus était souvent ambiguë, et leurs motivations pouvaient varier largement, de la vengeance personnelle à la recherche d’avantages politiques ou économiques.

Pour atténuer les risques associés à la fuite d’informations, les cités grecques et d’autres États de l’Antiquité adoptaient des mesures de sécurité, comme la limitation de l’accès aux informations et la conduite d’opérations en secret. Ces précautions étaient essentielles pour protéger les plans stratégiques et maintenir un avantage sur l’ennemi. Cependant, malgré ces mesures, la possibilité que des informations sensibles soient divulguées restait une menace constante, reflétant la nature intrinsèquement vulnérable des sociétés humaines à l’espionnage sous toutes ses formes. L’évolution des techniques de renseignement et de contre-espionnage, ainsi que la complexité des relations internationales, soulignent leur importance dans la conduite des affaires étatiques, avec des implications qui s’étendent bien au-delà du champ de bataille, influençant la politique, l’économie et la société dans leur ensemble.

Suite à la révolte de 445 avant J.-C., les mesures prises pour contrer la menace de rébellions comprenaient l’obligation pour les citoyens de Chalcidique de prêter serment, les obligeant à dénoncer toute conspiration révolutionnaire. C’est un exemple de la manière dont les sociétés antiques cherchaient à se protéger des insurrections internes par la vigilance collective et la responsabilité partagée.

Par ailleurs, la sécurité des sites stratégiques, tels que les arsenaux et les chantiers navals, était une priorité absolue. Pendant l’ère hellénistique, Rhodes adopta des mesures particulières pour protéger ses chantiers navals, illustrant le risque que représentaient espions et saboteurs. Il est également probable que la base navale athénienne sur le promontoire du Pirée était étroitement surveillée, avec des accès strictement contrôlés. La vigilance de Démosthène, gardien de la démocratie athénienne, est mise en évidence par l’épisode où il captura un homme qui avait promis à Philippe de Macédoine d’incendier les chantiers navals, ce qui aurait pu compromettre la capacité navale d’Athènes.

La censure des communications était un autre outil utilisé pour prévenir la diffusion d’informations. Énée le Tacticien recommandait qu’aucune lettre émise ou destinée aux exilés ne soit envoyée sans être examinée par des censeurs, démontrant une tentative de contrôler les informations pouvant alimenter le mécontentement ou la révolte. Les villes fermaient leurs portes la nuit afin de garantir leur sécurité, et même pendant la journée, des contrôles étaient effectués. L’exemple de la censure perse le long des grandes routes de l’empire – si précise qu’elle poussa Histiée[1] à recourir à l’expédient de tatouer un message sur la tête d’un esclave – illustre les extrêmes auxquels on pouvait aller pour s’assurer que les communications critiques restent secrètes.

La présence de gardes sur les routes et l’utilisation de passeports ou de permis de voyage indiquent aussi que les mouvements de personnes pouvaient être étroitement surveillés, dans le but de limiter la diffusion d’informations entre différentes régions ou cités-états.

Bien que certains espions, déserteurs, ou exilés aient pu être mus par des motivations patriotiques ou idéologiques, les communautés de l’Antiquité ne reconnaissaient pas ces actes comme dignes de louange, mais bien comme des trahisons.

Comme l’a souligné H. Wilensky[2], une trop grande importance accordée à la protection du secret peut nuire à la capacité d’élaborer des stratégies et d’interpréter correctement les informations. Paradoxalement, les sources d’information les plus fiables pour les organisations en compétition sont souvent celles non secrètes, qu’il est possible de recouper et qui renforce l’idée que les actions « ouvertes » de l’adversaire peuvent offrir les indices les plus précieux et fiables.

La leçon tirée de l’Antiquité par des experts modernes comme Wilensky, est que la qualité des informations et la capacité à les interpréter correctement sont plus importantes que la simple accumulation de données secrètes. La transparence des actions et la visibilité des politiques publiques peuvent servir non seulement à renforcer la confiance au sein d’une communauté ou entre alliés mais aussi à fournir une base plus solide pour l’évaluation des intentions et des capacités ennemies.

Ainsi, dès l’Antiquité, l’analyse du renseignement et la protection du secret étaient déjà des exercices complexes et multifacettes. L’efficacité des mesures prises afin d’y faire face ces stratégies était inévitablement limitée par la nature humaine et la complexité des relations sociales et politiques. La confiance et la loyauté pouvaient être compromises, et des traîtres ou des déserteurs pouvaient agir contre leurs propres États ou communautés, ce qui nécessitait une vigilance et une précaution continues.

L’histoire de l’espionnage et du contre-espionnage dans l’Antiquité grecque, ainsi que dans les époques suivantes, montre que la lutte pour l’information est une constante dans les relations humaines, influençant le cours des événements autant que les forces armées ou la diplomatie. Les stratégies adoptées pour protéger les secrets et acquérir des informations sur les ennemis reflètent un équilibre délicat entre le besoin de sécurité et la promotion d’une société ouverte et informée.

Ainsi, l’histoire offre des leçons précieuses pour le présent. Bien que la technologie et le contexte géopolitique aient changé, les principes fondamentaux de la gestion du renseignement, la valeur des informations ouvertes et la compréhension des motivations humaines restent pertinents.


[1] https://fr.wikipedia.org/wiki/Histiée

[2] https://en.wikipedia.org/wiki/Harold_Wilensky

Réarmons-nous vraiment !

Réarmons-nous vraiment !

L’ÉDITO DE NICOLAS BAVEREZ. Le basculement vers l’économie de guerre, effectif en Russie, reste virtuel en France. Il est urgent de réinvestir dans notre défense.

Par Nicolas Baverez – Le Point –

https://www.lepoint.fr/editos-du-point/la-france-n-a-toujours-pas-bascule-vers-l-economie-de-guerre-24-02-2024-2553326_32.php


Alors qu’Emmanuel Macron se veut le champion de l’autonomie stratégique de l’Europe, la France se situe au dernier rang pour l’aide militaire à l’Ukraine. Ici, avec Volodymyr Zelensky, à l'Élysée, le 16 février 2024, où les deux chefs d’État ont signé un accord bilatéral de sécurité.
Alors qu’Emmanuel Macron se veut le champion de l’autonomie stratégique de l’Europe, la France se situe au dernier rang pour l’aide militaire à l’Ukraine. Ici, avec Volodymyr Zelensky, à l’Élysée, le 16 février 2024, où les deux chefs d’État ont signé un accord bilatéral de sécurité. © POOL/X80003/Thibault Camus/Pool via Reuters

La conférence de Munich sur la sécurité s’est tenue le week-end dernier dans un contexte inédit. Le monde n’a jamais connu autant de conflits armés entre États depuis 1945 et une nouvelle course aux armements est engagée avec des dépenses militaires mondiales qui ont bondi de 9 % en 2023 pour atteindre 2 200 milliards de dollars. La guerre est de retour en Europe comme au Moyen-Orient, sur fond de confrontation entre les empires autoritaires, qui dirigent désormais les trois quarts de l’humanité, et les démocraties.

La menace existentielle que la Russie fait peser sur l’Europe ne cesse de se renforcer après la chute d’Avdiivka qui souligne le déséquilibre entre Kiev et Moscou en termes d’hommes et de munitions, mais aussi avec la pression sur les pays Baltes – illustrée par l’avis de recherche lancé contre Kaja Kallas –, le déploiement d’armes atomiques dans l’espace ou l’assassinat d’État d’Alexeï Navalny, qui illustre la violence sans limites de la dictature de Vladimir Poutine. Simultanément, Donald Trump est venu au soutien de la Russie en remettant en cause l’article 5 du traité de l’Otan à la veille de son 75e anniversaire et en donnant un blanc-seing à Moscou pour agresser l’Europe, ruinant la garantie de sécurité des États-Unis.

Sidérés et tétanisés par l’invasion de l’Ukraine, les Européens ont réagi et rompu avec les illusions entretenues autour de la paix perpétuelle et de la neutralisation des tyrannies du XXIe siècle par le commerce pour engager un tardif réarmement. En 2024, 18 des 31 alliés des États-Unis au sein de l’Otan rempliront l’objectif d’un effort de défense à 2 % du PIB et leurs dépenses cumulées atteindront 380 milliards de dollars. Le Royaume-Uni a porté son budget militaire à 50 milliards de livres, dont 7,5 milliards pour reconstituer les stocks de matériels et de munitions. L’Allemagne respectera le seuil de 2 % du PIB en 2024 avec un budget de 72 milliards d’euros grâce à l’abondement du fonds spécial de 100 milliards d’euros. L’Union européenne fait désormais du réarmement une priorité et entend produire plus d’un million d’obus à partir de 2025.

Le paradoxe français

Le paradoxe veut que la France, qui a conservé une armée opérationnelle, s’est enfermée dans le déni du durcissement du contexte stratégique. Elle se refuse à engager un véritable réarmement et à adapter son armée au combat de haute intensité en Europe. Et ce au risque de rééditer la tragique erreur des années 1930, qui vit notre pays sous-estimer la menace des totalitarismes, s’en remettre à la fausse protection de la ligne Maginot et se couper de ses alliés européens – Pologne en tête – auxquels elle avait donné une fausse garantie de sécurité.

L’écart se creuse dangereusement entre les mots et les faits. Alors que les responsables politiques français se vantent de posséder l’armée la plus complète et la plus performante d’Europe, notre effort de défense restera limité à 1,9 % du PIB en 2024, en dessous de la norme de l’Otan. Alors qu’Emmanuel Macron se veut le champion de l’autonomie stratégique de l’Europe, la France se situe au dernier rang pour l’aide militaire à l’Ukraine avec un effort limité à 570 millions d’euros, contre 17,7 milliards pour l’Allemagne et 9,1 pour le Royaume-Uni – avant l’accord bilatéral du 16 février portant sur 3 milliards d’euros de soutien supplémentaire.

Erreur stratégique majeure

Surtout, la loi de programmation militaire (LPM), qui prévoit de mobiliser 413 milliards d’euros d’ici à 2030, repose sur une erreur stratégique majeure. La modernisation de la dissuasion nucléaire à hauteur de 7 milliards d’euros par an, à travers le lancement d’une troisième génération de sous-marins et la rénovation des missiles M51.3 et ASMP, est salutaire. Mais elle s’accompagne du maintien d’un modèle d’armée conventionnelle de corps expéditionnaire qui fait l’impasse sur la défense de l’Europe – et ce au moment où notre pays est expulsé d’Afrique !

En guise de réarmement, le cœur des forces est profondément affaibli. La cible des véhicules blindés Griffon, Jaguar et Serval est réduite de 30 % ; le nombre des chars Leclerc rénovés est abaissé de 200 à 160 (alors que la Russie en a perdu 2 900 en Ukraine) ; les Rafale de l’armée de l’air sont ramenés de 185 à 137 et les A 400 M de 50 à 35 ; la flotte des frégates est limitée à 15, ce qui est notoirement insuffisant. Les armées françaises ne disposeront pas de drones et de la capacité de les opérer en essaim avant 2030, alors que ces engins se sont montrés décisifs dans tous les conflits récents.

En matière de défense, la France parle quand l’Allemagne agit

Le basculement vers l’économie de guerre, effectif en Russie, reste virtuel en France, comme le montre la pénurie de munitions. La capacité de production d’obus de 155 millimètres (mm) reste limitée à 2 500 par mois faute de commandes de l’État, quand les armées ukrainienne et russe en tirent 5 000 et 15 000 par jour. À l’inverse, en Allemagne, Rheinmetall a quadruplé en deux ans sa production de 60 000 à 240 000 obus de 120 mm pour les chars Leopard 2 et porté à 500 000 celle des obus de 35 mm. Désormais, en matière de défense, la France parle quand l’Allemagne agit.

Au total, la LPM souligne les incohérences de la stratégie française. Le choix de tout miser sur le nucléaire en renonçant à adapter l’armée au combat de haute intensité fragilise la mise en œuvre de la dissuasion, qui, faute d’articulation avec les forces conventionnelles, se transforme en nouvelle ligne Maginot. La couverture d’un spectre immense, des grands fonds marins à l’espace en passant par l’Indo-Pacifique, fait l’impasse sur la sécurité de l’Europe, décrédibilisant le principe de son autonomie stratégique auprès de nos partenaires.

Se doter enfin d’une loi de réarmement

La France doit donc engager le débat qui a été éludé lors de la LPM pour la transformer en loi de réarmement, associant modernisation de la dissuasion et conversion de l’armée conventionnelle à la guerre de haute intensité. Cela implique de retrouver de la masse et de la profondeur, de réinvestir dans les blindés, l’artillerie, l’aviation et les bâtiments de combat, d’engager des programmes d’urgence pour combler le retard accumulé dans les drones et pour reconstituer les stocks de rechange et de munitions.

Pour cela, il faut faire des choix. Sur le plan national, en coupant dans les transferts sociaux pour réarmer. Sur le plan européen, en réorientant vers la défense les fonds du plan de relance de 750 milliards d’euros qui n’ont été consommés qu’à hauteur de 25 % et en plaçant l’industrie de défense en dehors du champ des normes ESG, du devoir de vigilance ou de la taxonomie qui, sous l’influence d’ONG allemandes financées par le Kremlin, entend interdire leur financement en les assimilant à la pornographie. Face à la menace existentielle des empires autoritaires, cessons d’appliquer de manière inconsidérée le terme de réarmement à la démographie, à l’économie, à la santé ou à l’éducation. Réservons-le à la défense, mais faisons-le !

Sommes-nous prêts pour la guerre ? Un livre de Jean-Dominique Merchet

Sommes-nous prêts pour la guerre ? Un livre de Jean-Dominique Merchet

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 23 février 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Jean-Dominique Merchet vient de publier Sommes-nous prêts pour la guerre ? chez Robert Laffont. C’est un livre important qui traite de choses essentielles pour le présent et l’avenir de notre nation.

On ne le dira jamais assez, ce sont les nations qui font les guerres et non pas les armées. Il faut donc interroger les citoyens français dans leur ensemble sur leur capacité à faire la guerre s’il le faut et pas seulement les forces armées. Le titre du livre n’est d’ailleurs pas L’armée française est-elle prête pour la guerre ? mais Sommes-nous prêts pour la guerre ? Il nous interroge donc tous à travers neuf chapitres qui sont autant de sous-questions à cette interrogation primordiale. Les chapitres sont introduits à chaque fois par une d’une citation de Michel Audiard, qui témoigne une fois de plus que l’on peut être à la fois sérieux et drôle.

Faut-il se préparer à une guerre comme en Ukraine ? Cette première question est la clé de toute la première partie consacrée à l’outil de défense français, comme si ce conflit en constituait un crash test. En clair, cela revient à demander s’il faut se préparer à un conflit conventionnel de haute-intensité et de grande ampleur, autrement dit très violent et avec des centaines d’hommes tués ou blessés chaque jour. La réponse est évidemment oui, par principe. La logique voudrait que l’on se prépare prioritairement aux évènements à forte espérance mathématique (probabilité d’occurrence x ampleur des conséquences). Autrement-dit, il faut à la fois se préparer aux évènements courants et à l’extraordinaire terrible.

Il y a ainsi les évènements très probables et même en cours auxquels il faut forcément faire face, les plus graves en priorité bien sûr mais aussi les plus anodins tout simplement parce qu’ils sont là, qu’on les voit et qu’il faut bien les traiter, plus ou moins bien. Il y a aussi les menaces à faible probabilité mais forte gravité, auxquelles il faut se préparer. La guerre nucléaire en est une et on s’y prépare correctement, c’est l’objet du chapitre 2, mais la guerre conventionnelle « à l’ukrainienne » est une autre et là c’est une autre affaire. Jean-Dominique Merchet rappelle ainsi que probabilité faible n’égale pas probabilité nulle et que sur la longue durée les évènements improbables finissent toujours par arriver, parfois même dès le premier lancé de dés. L’esprit humain est cependant ainsi fait qu’il néglige ces faibles probabilités et se condamne donc à être surpris. Si quelqu’un avait dit à des soldats de ma génération qu’ils combattraient non pas en Allemagne mais en Arabie-Saoudite face à l’Irak, puis dans une Yougoslavie éclatée ou en Afghanistan, sans parler de passages en Somalie, Cambodge et autre, on l’aurait traité de fou et pourtant…

Dans les faits, la capacité de forces armées françaises à mener cette « grande guerre » se résume à son contrat de déploiement. L’auteur souligne combien celui-ci est faible, même à l’horizon 2030 de la nouvelle loi de programmation militaire (LPM). Jusqu’à peu dans les différents documents stratégiques on indiquait un contrat chiffré : 60 000 hommes déployables dans un conflit majeur dans le « projet 2015 » des années 1990, puis 30 000 en 2008 et enfin 15 000 en 2013. Par pudeur sans doute, on n’a pas indiqué de chiffres dans la nouvelle LPM mais des unités à déployer – pour les forces terrestres, un état-major de corps d’armée, un état-major de divisions, deux brigades interarmes, une brigade aérocombat, et un groupe de forces spéciales – qui sont en fait les mêmes que lors des plans précédents. On peut donc imaginer que l’on n’envisage pas jusqu’à 2030 de pouvoir déployer beaucoup plus qu’avant, non que les hommes manquent mais qu’on est simplement bien en peine de les équiper complètement en nombre et de les soutenir plus sur une longue durée. Le chat est donc maigre. Il est peut-être compétent, agile, équipé des armes les plus sophistiqué, mais il est maigre, voire très maigre. On serait balayé par l’armée ukrainienne si on devait l’affronter dans un wargame, alors que le budget de défense de cette armée ukrainienne représentait 10 % de celui de la France il y a trois ans. L’Ukraine consacre maintenant à peu 22 % de son PIB à son effort de guerre mais cela représente un peu plus de 40 milliards d’euros, soit l’équivalent de notre budget de défense.

Le problème fondamental est que la France ne se donne pas les moyens de ses ambitions, comme le font par exemple les États-Unis. Quand on veut à la fois être une puissance « dotée » (nucléaire), défendre ses territoires et ses intérêts hors d’Europe, assurer ses accords de défense, être leader en Europe ou simplement « peser sur les affaires du monde » parce que membre permanent du Conseil de sécurité des Nations-Unies, on doit au moins faire un effort de défense de 3% du PIB. A moins de réduire nos ambitions, il n’y a pas d’autre solution. Avant les attentats terroristes de 2015 on se dirigeait allègrement vers le 1% du PIB, c’est-à-dire la quasi destruction de notre outil militaire. Depuis, on remonte lentement la pente mais on est encore loin du compte. Notons au passage que les Etats-Unis sont à 3,5 % et que cela ne gêne pas, au contraire, l’activité économique.

En attendant, il faut forcément faire des choix, ce que Jean-Dominique Merchet résume d’un slogan efficace : Tahiti ou Varsovie. Et c’est là qu’interviennent les réflexes corporatistes. Les marins et les aviateurs français ne parlent pas beaucoup de cette guerre en Ukraine où les bâtiments de surface se font couler et où la défense aérienne depuis le sol contraint beaucoup l’emploi des avions de combat. Leurs regards se tourne plutôt et légitimement vers le grand large, « Tahiti » donc, en utilisant notamment le concept fourre-tout de l’Indopacifique. La guerre en Ukraine est une guerre de « terriens ». On aurait donc pu imaginer que l’armée de Terre y puise des arguments pour défendre ses conceptions. Cela n’a pas été le cas et cela reste pour moi un mystère. Jean-Dominique Merchet explique aussi cette réticence par la Russophilie supposée du corps des officiers français, la réticence à agir dans un cadre OTAN et le fait que finalement les spécialités qui pourraient jouer le plus la « carte Ukraine », comme l’artillerie, sol-air et sol-sol, ou encore le génie, sont mal représentées au sein des instances de direction. Admettons. Le fait est que la nostalgie de l’alliance (brève) avec la Russie l’emporte sur celle, pourtant plus longue et plus traditionnelle, avec la Pologne.

Pas de corps d’armée français en Europe centrale ou orientale, comme il y avait un corps d’armée en République fédérale allemande durant la guerre froide, mais peut-être des armes nucléaires. C’est la question qui fait le buzz. Le deuxième chapitre du livre est en effet consacré au nucléaire, pour constater d’abord combien la création de cette force désormais complète avec une solide capacité de seconde frappe (on peut toujours frapper n’importe quel pays même après une attaque nucléaire) a été une prouesse technique avec, c’est moi qui le rappelle, des retombées industrielles qui ont rendu l’affaire économiquement rentable pour la France. La nouveauté est qu’après une période de repli du nucléaire, dans les arsenaux comme dans les esprits, celui-ci revient en force avec la guerre en Ukraine. Cette guerre est en effet une grande publicité pour l’armement nucléaire : la Russie est « dotée » et on n’ose pas aller trop loin contre elle, l’Ukraine n’est plus dotée et elle est envahie. Le message est clair. Le buzz, c’est la proposition de l’auteur de partager le nucléaire français, autrement dit de proposer un système « double clés » (en fait, il n’y a pas vraiment de clés) à nos alliés européens, à la manière des Américains. On proposerait des missiles air-sol moyenne portée aux Européens qui pourraient les utiliser avec, bien sûr, notre autorisation. J’avoue mon scepticisme. Outre les problèmes matériels que cela poserait (il faudrait construire de nouvelles têtes nucléaires sans doute de moindre puissance et il faudrait que les Alliés achètent des Rafale) et outre le fait que cela contredit le principe gaullien de la souveraineté nucléaire, je crains surtout qu’il n’y ait aucune demande européenne dans ce sens. Quitte à accepter un protectorat nucléaire les pays européens préfèrent celui des États-Unis à celui de la France. On en reparlera peut-être si par extraordinaire, les États-Unis désertaient définitivement l’Europe. Troisième point : l’asséchement de la pensée militaire en matière nucléaire, où on est passée de la phase fluide des réflexions libres des années 1960 à une phase dogmatique où il est même interdit dans nos forces armées d’utiliser le terme « dissuasion » sans qu’il soit adossé à « nucléaire ». On a un peu oublié que justement les réflexions des années 1960 avaient abouti à l’idée que la dissuasion était globale et qu’elle impliquait une composante conventionnelle puissante, et notamment terrestre, afin de retarder autant que possible la nécessité d’employer l’arme nucléaire en premier (il n’y a évidemment aucun problème à le faire en second, en riposte). Or, on l’a vu, notre composante conventionnelle est faible. Alors certes nos intérêts ne sont pas forcément menacés, mais nos intérêts stratégiques le sont, notamment en Europe et pour reprendre l’expression du général de Gaulle, l’épée de la France est bien courte.

Le troisième chapitre est consacré à la production industrielle. C’est celui où j’ai le plus appris. C’est une description rapide mais précise de notre complexe militaro-industriel, au sens de structure de conception et de fabrication de nos équipements militaire depuis la décision politique jusqu’à la chaine de production en passant par les choix des décideurs militaires et industriels. Peut-être devrait-on d’ailleurs parler plutôt de complexe militaro-artisanal quand on voir la manière dont sont construits ces équipements rares et couteux. Il y a en fait deux problèmes à résoudre : sortir du conservatisme technologique – et l’exemple du ratage français en matière de drones est édifiant – et produire en masse. Cela mériterait un ouvrage en soi tant l’affaire est à la fois complexe et importante.

Après avoir décrit l’outil de défense français, avec ses forces et surtout ses limites, Jean-Dominique Merchet décrit dans les chapitres le contexte et les conditions de son emploi. Il y a d’abord ce constat évident depuis trente ans mais pourtant pas encore complètement intégré que la France est désormais une île stratégique, préservée au moins dans l’immédiat et pour l’Hexagone de toute tentative de conquête territoriale. Cela signifie en premier lieu que les conflits « subis » se déroulent d’abord dans les espaces dits « communs » et vides, qui les seules voies de passage (cyber, espace, communications, ciel, mer, etc.) pour attaquer le territoire national. La première priorité décrite dans le chapitre 4 est donc de mettre en place une « défense opérationnelle du territoire » adapté au siècle. C’est déjà évidemment en partie le cas, mais que de trous encore.

Si l’on est une île et qu’on ne risque pas d’invasion, les guerres « choisies » sont donc au loin (chapitres 5 et 7). On connait le scepticisme de l’auteur sur les opérations extérieures françaises. Difficile de lui donner tort (cf Le temps de guépard). Outre l’oubli, assez fréquent, de toutes les opérations extérieures menées par la France avant 1990, on peut peut-être lui reprocher de sous-estimer le poids de la décision politique par rapport aux orientations militaires dans cette faible efficience. On peut s’interroger aussi sur le poids réel de l’histoire – le désastre de 1940 et la guerre d’Algérie en particulier – dans les décisions du moment. Les organes de décision collective sont finalement comme les individus qui ne gardent en mémoire vive que deux expériences passées : la plus intense et la plus récente. Alors oui, les désastres du passé peuvent influer mais il s’agit bien souvent de faire comme la dernière fois si ça a marché ou de faire l’inverse si cela n’a pas été le cas. J’étais stupéfait lorsqu’on m’a demandé un jour si l’engagement au Rwanda en 1990-1992 n’était pas une revanche sur la guerre d’Algérie, alors qu’on reproduisait simplement ce que l’on venait de faire au Tchad.

On revient dont à cette idée que ce sont les nations qui font les guerres, pas les armées. Les chapitres 6 et 8 s’interrogent sur la résilience de la nation française et sur la nécessité de renouer avec le service militaire. Dans les deux cas, je suis totalement en accord avec la description et les conclusions de l’auteur. Sans trop spoiler, oui je suis persuadé de la résilience du peuple français, et je pense aussi qu’il faut plus l’impliquer dans notre défense et imiter le modèle américain.

La guerre se fait aussi – presque toujours – entre deux camps et normalement l’outil militaire doit être adapté aux ennemis potentiels. Le dernier chapitre est ainsi un panorama de nos adversaires et alliés actuels et possibles. Aucune surprise et aucun désaccord sur le nom des suspects. Il faut surtout bien distinguer, ce n’est pas forcément si évident pour ceux qui n’ont pas connu la guerre froide, ce qui se passe sous et au-dessus du seuil de la guerre ouverte. La norme est désormais le conflit (pas la guerre) dit « hybride » contre d’autres puissances, et l’exception est le franchissement de ce seuil. Pour autant nous devons préparer ce franchissement, ce qui également un des meilleurs moyens de l’emporter dans ce qui se passe au-dessous. Si on avait pris en compte la nécessité de pouvoir remonter en puissance très vite en cas de surprise stratégique (réserves, stocks, planification, adaptation de l’industrie, etc.), la France serait à la fois en meilleure posture actuellement dans notre confrontation avec la Russie et notre capacité à dissuader tout adversaire à franchir le seuil serait renforcé. Cela nous aurait couté moins cher que de tout faire dans l’urgence. Ce n’est pas faute de l’avoir dit.

En conclusion, l’auteur répond donc à sa propre question initiale, ce n’est pas si fréquent. On se doute de la réponse, et je suis entièrement en accord avec elle. Bref, lisez Sommes-nous prêts pour la guerre ? et discutez-en. Encore une fois, il s’agit de sujets qui doivent par principe intéresser tous les citoyens.

Jean-Dominique Merchet, Sommes-nous prêts pour la guerre ? Robert Laffont, 2024, 18 euros.

LE GUETTEUR 2024-3

LE GUETTEUR 2024-3


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LE GUETTEUR

LE GUETTEUR : https://www.defense.gouv.fr/dems/actualites

Bulletin de veille « défense – sécurité ». Édité à partir d’une sélection de sources ouvertes en ligne, gratuites ou payantes, en français et en anglais, ce bulletin bimensuel a pour objet de signaler des articles éclairants sur l’actualité de défense et de sécurité dans le monde. Les références proposées ne sont pas exhaustives et ne sauraient en aucun cas exprimer la position officielle du ministère des Armées. Les contenus issus de sites payants sont accessibles, ainsi que les autres productions de veille stratégique de notre équipe, depuis le réseau internet de l’Enseignement militaire supérieur et du Centre de documentation de l’École militaire. Pour toutes demandes d’abonnement et/ou d’informations, merci de nous contacter via cdem.accueil.fct[@]def.gouv.fr

Le Rafale porté au standard F4.1 a désormais « acquis sa pleine capacité opérationnelle »

Le Rafale porté au standard F4.1 a désormais « acquis sa pleine capacité opérationnelle »

https://www.opex360.com/2024/02/24/le-rafale-porte-au-standard-f4-1-a-desormais-acquis-sa-pleine-capacite-operationnelle/


 

Puis, à l’issue d’une campagne d’essais menés notamment dans les domaines de la guerre électronique et de l’armement ayant mobilisé les centres d’expertise DGA Essais en vol, DGA Maîtrise de l’Information, DGA Techniques aéronautiques et DGA Essais de missiles, la Direction générale de l’armement [DGA] annonça qu’elle venait de prononcer la qualification de cette nouvelle version du Rafale. Mais celle-ci ne fut adopté par l’armée de l’Air & de l’Espace [AAE] qu’en août.

« Document signé du sous-chef ‘plans – programmes’ de l’AAE, l’adoption est un cadre réglementaire permettant aux forces de faire voler un nouveau standard avion, qualifié au préalable par la DGA, alors que certains équipements doivent encore être expérimentés. Cette décision offre l’opportunité, pour le personnel navigant, de débuter l’entraînement sur les nouvelles fonctionnalités qu’apporte le nouveau standard tout en optimisant l’emploi des ressources », avait alors expliqué le ministère des Armées.

Plus précisément, cette décision constituait un premier jalon vers la mise en service opérationnelle [MSO] du Rafale F4.1. Cependant, il faudra encore patienter pour que celle-ci soit effective.

Pour autant, le 23 février, l’AAE a indiqué que le Rafale F4.1 venait « d’être engagé pour la première fois au profit de la permanence opérationnelle sur la base aérienne 118 de Mont-de-Marsan ».

Et d’ajouter : « Depuis plusieurs mois, ce Rafale nouvelle génération est déjà utilisé par les forces pour les missions d’entraînement. Il a désormais acquis sa pleine capacité opérationnelle [PCO], lui permettant de mener des missions opérationnelles, telles que celle de la Police de ciel ».

Pour rappel, entre autres, le Rafale F4 dispose de « capacités accrues d’échanges » de donnée et d’une meilleure protection contre les menaces « cyber ». Elle prévoit l’intégration du viseur de casque SCORPION [fourni par Thales], d’une conduite de tir améliorée afin d’exploiter au mieux le potentiel du missile air-air Meteor [lequel pourra être « géré » par une autre avion que le tireur], d’un Système de Protection et d’Évitement des Conduites de Tir du RAfale [SPECTRA] amélioré et d’un radar à antenne active [AESA] RBE-2 encore plus performant.

Mais ces nouvelles fonctionnalités seront intégrées au Rafale d’une manière incrementale.

« Sur le plan qualitatif, le standard des livraisons sur la Loi de programmation militaire 2024-2030 sera le Rafale F4 décomposé en trois sous-standards [F4.1, F4.2 et F4.3] », avait expliqué le général Stéphane Mille, lors d’une audition parlementaire. Et de préciser que les « avancées incrémentales seront notamment les suivantes : le viseur de casque, une première brique de connectivité, l’amélioration de la survivabilité, l’intégration d’armements rénovés et l’amélioration de la disponibilité ».

Aussi, la mise en service opérationnelle ne sera prononcée que quand « tous les apports capacitaires et équipements dernier cri associés au standard seront pleinement intégrés », a expliqué l’AAE.

Photo : Prise d’alerte du Rafale F4.1, le 16/02/24, à Mont-de-Marsan – armée de l’Air & de l’Espace

Thierry de Montbrial : « En Ukraine, on ne peut pas exclure un dérapage engageant la dissuasion nucléaire »

Thierry de Montbrial : « En Ukraine, on ne peut pas exclure un dérapage engageant la dissuasion nucléaire »

Thierry de Montbrial, président de l’Ifri – Credits: BAHI/Ifri

IFRI – publié le 23 février 2024

Pour Thierry de Montbrial, président fondateur de l’Institut français des relations internationales, la guerre d’Ukraine pourrait déboucher sur un conflit gelé pendant des années ou des décennies – ou pire une montée aux extrêmes.

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LE FIGARO. – Deux ans après le début de la guerre, l’armée ukrainienne fait face à une situation difficile sur le front. Pour Kiev, les conditions de la victoire ont-elles changé ?

Thierry DE MONTBRIAL. – Il faut d’abord définir les termes. Si l’on appelle victoire de l’Ukraine le rejet des forces russes, y compris hors de Crimée, et l’adhésion du pays à l’Otan, alors la victoire me paraît actuellement peu probable. Si l’on appelle victoire de la Russie la mainmise totale et durable sur l’Ukraine, pareille victoire ne l’est pas davantage. L’issue de cette guerre, dans les mois ou années à venir, serait alors une situation intermédiaire. Cependant, on ne peut pas exclure un dérapage et une montée aux extrêmes, engageant la dissuasion nucléaire.

Pour le moment, on constate que, malgré l’empilement des sanctions, la Russie est dans une position renforcée sur le plan économique et militaire, par rapport à ce que beaucoup pensaient il y a un an. La Russie dispose potentiellement d’importantes ressources humaines alors que l’Ukraine est en grande difficulté sur ce plan. La disponibilité de forces de combat est un point crucial dans une guerre de haute intensité. Les Ukrainiens manquent aussi de munitions, malgré l’aide des Occidentaux.
 

La stratégie russe n’a-t-elle pas aussi évolué ?

Certainement. Rappelons-nous le grand diplomate Alexandre Gortchakov, qui fut pendant près de trente ans le ministre des Affaires étrangères en Russie après la guerre de Crimée. Il eut ce mot, que Bismarck reprenait souvent : « La Russie n’est jamais aussi faible ni aussi forte qu’on ne le croit. » On gagne à méditer ce propos en analysant l’histoire de la guerre froide.

En regardant l’histoire de la Russie, on constate que les guerres ont souvent mal commencé. Le Kremlin ne s’attendait certainement pas à la résistance extraordinaire des Ukrainiens ni au soutien occidental, tel qu’il s’est manifesté. Les Russes ont donc adapté leur stratégie, mais s’adapter est le propre des guerres, qui sont toujours pleines de surprises.
 

Il a beaucoup été dit que cette guerre oppose deux modèles, les démocraties libérales contre un club d’États autoritaires. Est-ce toujours le cas ?

Ces dernières années, on a assisté à une reproduction élargie – de manière plus ou moins explicite – de la guerre froide. En ce sens les États-Unis, qui se présentaient autrefois comme les leaders du monde libre, entendent se présenter aujourd’hui comme ceux du monde des démocraties. En face, on a pu observer, au fil du temps, le rapprochement de la Russie, de l’Iran et de la Chine, par exemple. Sans oublier bien sûr la Corée du Nord.
 

” Sur le plan militaire, certains évoquent le passage à une économie de guerre.
Mais une économie de guerre, c’est une économie dirigée, contrôlée”
Thierry de Montbrial

Mais la guerre d’Ukraine – je préfère ce terme à celui de guerre « en » Ukraine puisque, de facto, c’est une guerre qui ne se cantonne pas au territoire ukrainien – a souligné une forme de renaissance de plus en plus visible de pays plus ou moins dictatoriaux ou autocratiques. De nombreux pays, notamment du Sud, refusent le prosélytisme idéologique des Occidentaux. Ils ont tendance à penser que cette guerre est un résidu du conflit Est-Ouest.

Deux ans après l’agression de la Russie, l’Union européenne reste d’une grande cohérence face à la guerre. Est-ce en raison de son impuissance ?
 

L’issue de ce conflit reposera surtout sur les États-Unis. L’Ukraine impressionne par sa résistance, mais ses capacités économiques et principalement humaines sont limitées. Répétons qu’il s’agit d’une vraie guerre où l’on engage la vie des combattants. Et jusqu’à nouvel ordre les combattants face aux Russes sont les Ukrainiens. Sur le plan économique, la marge de manœuvre de l’Union européenne me paraît également limitée. Dans ces conditions, la clé se trouve nécessairement entre les mains des Américains.

Or, on constate que les États-Unis commencent à hésiter. L’Ukraine est un pays lointain pour les Américains, malgré sa diaspora. La population dans son ensemble s’y intéresse peu, malgré les lobbies qui la soutiennent. Trump émet des propositions volontairement provocatrices à cet égard, mais, même si Biden ou un autre venait à être élu, l’expérience montre que le sentiment de lassitude des guerres éloignées finit par l’emporter tôt ou tard.

Abandonner les Ukrainiens ferait voler l’UE en éclats, de la manière la plus apparente. Mais alors jusqu’où faut-il soutenir l’Ukraine ? Sur le plan militaire, certains évoquent le passage à une économie de guerre. Mais une économie de guerre, c’est une économie dirigée, contrôlée, où l’on sort du cadre d’une Constitution démocratique, où l’on réquisitionne des entreprises pour abandonner leurs activités normales au profit d’armements ou d’autres matériels nécessaires à la conduite de la guerre. À ce stade, je doute que les Français ou les Allemands, les Espagnols ou les Italiens entre autres acceptent d’entrer en économie de guerre.
 

En 2023, les chefs d’État et de gouvernement ont ouvert en grand la perspective d’une nouvelle vague d’élargissement de l’UE, avec la Moldavie notamment. Peut-on annoncer une révolution profonde à l’intérieur de l’UE ?

Assurément, oui. La question qui se pose est celle des instruments de soutien à l’Ukraine, au-delà de l’aide économique ou des armements, ou des sanctions contre la Russie. Arrivent alors les promesses d’élargissement de l’Union européenne. Sur le plan politique, nous nous sommes irréversiblement engagés dans cette direction.

Mais il y a de réelles différences entre les pays candidats à l’adhésion à l’UE. La Moldavie est petite. Rien de commun avec l’Ukraine, qui est un très grand pays à l’échelle européenne. Il suffit d’observer l’émoi que suscite sa puissance agricole. La Pologne elle-même s’en inquiète.
 

“L’UE est menacée à court terme si elle ne soutient pas l’Ukraine, et à long terme par des engagements insuffisamment réfléchis. Ce qui se meurt, c’est la conception d’une Europe fédérale”
Thierry de Montbrial

Par ailleurs, l’Ukraine reste encore marquée par certaines pratiques soviétiques, notamment sur le plan de la corruption. L’élargissement à l’Ukraine soulèvera d’immenses difficultés. Il me semble que l’UE est menacée à court terme si elle ne soutient pas l’Ukraine, et à long terme par des engagements insuffisamment réfléchis. Il y a assurément un besoin de faire exister l’Europe géopolitiquement. Ce qui se meurt, c’est la conception d’une Europe fédérale. En fait, la construction européenne est à repenser de fond en comble.
 

Quelle est l’issue la plus plausible ?

Dans l’interview accordée à Tucker Carlson, Poutine a cherché à se montrer enclin à négocier, certes sans expliciter son but. L’enjeu d’une négociation ne pourrait être que l’élaboration d’une nouvelle architecture de sécurité en Europe. L’architecture de sécurité élaborée au cours de la guerre froide – notamment avec la remarquable innovation diplomatique que fut l’arms control ou « maîtrise des armements » – est à reconstruire entièrement. Il faudra beaucoup de temps. À terme, plusieurs issues sont concevables. Je n’exclus pas totalement le fait que l’Ukraine retrouve ses frontières de 1991. Mais cela supposerait des conditions inacceptables actuellement, à commencer par la neutralité du pays. Il est aussi possible d’imaginer, hélas, un conflit gelé pendant des années ou des décennies, ou pire, je le répète, une montée aux extrêmes que certains commentateurs semblent appeler de leurs vœux, d’un côté comme de l’autre.
 

> Lire l’interview par Ronan Planchon sur le site du Figaro

Première sortie avec Harpie pour les Crabe de l’armée de Terre

Première sortie avec Harpie pour les Crabe de l’armée de Terre

par – Forces opérations Blog – publié le

Pour la première fois, l’armée de Terre a déployé son nouveau véhicule HT270 Crabe dans le cadre de l’opération Harpie, effort de lutte contre l’orpaillage illégal conduit depuis plus de 15 ans dans la jungle guyanaise. 

Du 30 janvier au 8 février, le 3e régiment étranger d’infanterie (3e REI) a conduit l’opération « Crabe » dans la région de Saint-Élie, à quelques heures au sud-ouest de Kourou. « Cette manoeuvre a vu pour la première fois le déploiement des véhicules chenillés HT270 dans le cadre de la lutte contre l’orpaillage illégal », annonçait hier le porte-parole de l’état-major des armées, le colonel Pierre Gaudillière. 

« L’usage de ces véhicules a permis aux militaires d’obtenir un bilan conséquent lors de cette opération. Plusieurs matériels destinés à l’extraction d’or, campements, antennes de télécommunication, armements, groupes électrogènes et quads ont été découverts, saisis et puis détruits », complète l’EMA. 

Également utilisé lors de l’opération Titan de protection du Centre spatial guyanais (CSG), le Crabe garantit notamment « une importante capacité de franchissement », relève le 3e REI. Ce nouveau chenillé aura permis « de bloquer le passage sur les différentes pistes empruntées par les garimpeiros tout en assurant un soutien logistique mobile et rapide aux légionnaires progressant à pied, là où les autres ne vont pas », complète le régiment.

Adapté par Technamm pour remplacer le Bv 206, le Crabe conserve son architecture tout en y intégrant un affût pour mitrailleuse MAG 58, de nouvelles barres, grilles de protection et éléments de communication ainsi que le nouveau fond unique brun terre de France. Des 50 exemplaires acquis, une vingtaine sont destinés aux forces armées en Guyane. Le reste du parc relève des régiments de la 27e brigade d’infanterie de montagne. 

Crédits image : 3e REI

Leçon inaugurale du cycle confrontations et recompositions stratégiques. Général d’armée T. Burkhard

Leçon inaugurale du cycle confrontations et recompositions stratégiques. Général d’armée T. Burkhard

Par Gabrielle GROS, Louis GAUTIER, Thierry BURKHARD – Diploweb – publié le 23 février 2024      

https://www.diploweb.com/Video-Lecon-inaugurale-du-cycle-confrontations-et-recompositions-strategiques-General-d-armee-T.html


Le 7 juillet 2021, le général d’armée Thierry Burkhard est nommé en Conseil des ministres chef d’état-major des armées à compter du 22 juillet 2021. Il est commandeur de la Légion d’honneur, commandeur de l’Ordre national du Mérite, titulaire de la Croix de guerre des théâtres d’opérations extérieures et de la Croix de la Valeur militaire. Louis Gautier, directeur de la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, professeur associé à l’Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne.
Synthèse de la conférence par Gabrielle Gros pour Diploweb.com.

Conférence organisée par la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, le 22 janvier 2024 à l’amphithéâtre Richelieu en Sorbonne (Paris). La Chaire a pour objectif de mieux ancrer les études stratégiques dans le paysage universitaire français, de donner la parole à tous et d’établir des relations avec de grandes universités étrangères afin de pérenniser les activités d’enseignement, d’assurer le passage de relais à de nouvelles générations et de contribuer au rayonnement de la pensée stratégique française. Pour ce faire elle organise son 11e cycle de conférences du 22 janvier au 25 mars 2024. Le propos introductif de cette leçon inaugurale a été tenu par le Professeur Louis Gautier, Procureur général près la Cour des comptes et président de la Chaire ainsi qu’Elie Tenenbaum, docteur en Histoire et directeur du centre des études de sécurité de l’IFRI. Puis le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises a pris la parole pour une vaste présentation des bouleversements stratégiques à l’oeuvre. La synthèse est rédigée par Gabrielle Gros pour Diploweb.com

Cette vidéo peut être diffusée en amphi pour nourrir un cours et un débat. Voir sur youtube

Synthèse pour Diploweb.com de la conférence du général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, par Gabrielle Gros

Richelieu, qui avait le souci de la maîtrise de l’information, s’est en particulier distingué par sa capacité à inscrire son action dans le temps long. Dans son sillage, le général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises, rappelle que pour continuer à peser, il est impératif d’anticiper afin se saisir des sujets, d’agir et de se positionner. Trois éléments sont ici explorés : l’environnement stratégique, les bouleversements stratégiques à l’œuvre et la réponse des armées à ces états de fait.

En premier lieu l’environnement stratégique se comprend aujourd’hui par quatre marqueurs appuyant son importance. Il faut d’abord voir la dynamique de la force dans le contexte du retour du rapport de force comme mode de règlement des conflits. Le moyen d’imposition de la volonté d’un État est de plus en plus le recours à la force ; le Haut Karabagh qui fut une question réglée en 24 heures en est un exemple. L’escalade des moyens et la recherche de la létalité via l’artillerie et les frappes en profondeur, témoignent de cette dynamique. De même l’emploi du nucléaire est une question rapidement revenue au centre de la dialectique dans le cadre de l’extension des domaines d’emploi des forces. L’emploi de la force est probablement aussi lié à une atténuation de l’ordre international qui peine à réguler les conflits, preuve en est le poids déclinant des résolutions de l’ONU. Par ailleurs, la puissance de l’information est d’une valeur stratégique exceptionnelle. Dans la lutte informationnelle, il n’existe pas de victoire décisive, la palette d’effets est extrêmement large et en conséquence l’ensemble des perspectives doivent être prises en compte. L’intelligence artificielle générative est une piqure de rappel acerbe de cette réalité. En outre, il convient de porter une attention particulière à la manœuvre de désoccidentalisation à laquelle nous assistons dans la volonté, notamment à l’initiative du Sud global, de créer un ordre alternatif. Nous faisons face à des compétiteurs extrêmement offensifs qui cherchent à accéder à de nouvelles ressources et à contester les acquis. Enfin le changement climatique, instrumentalisé contre nous par certains grands compétiteurs est un catalyseur du chaos. Il est une préoccupation majeure pour un certain nombre de nos partenaires et est un paramètre de plus en plus structurant en particulier en garnison avec la question des moteurs thermiques qui resterons à l’usage exclusif des armées alors que l’électrique va devenir la norme pour le reste des véhicules civils.

 
Général d’armée Thierry Burkhard, chef d’état-major des armées françaises
Conférence organisée par la Chaire Grands enjeux stratégiques contemporains, le 22 janvier 2024 à l’amphithéâtre Richelieu en Sorbonne (Paris)
Chaire grands enjeux stratégiques contemporains, Université Paris I Panthéon Sorbonne, 2024

Ainsi nous nous trouvons dans un monde qui est en recomposition par la rupture. Le point de bascule est identifié comme le 24 février 2022 mais cette réalité était déjà inscrite bien avant. De ce fait, l’évolution en tendance ne suffit plus aujourd’hui et il nous faut penser de manière beaucoup plus stratégique c’est-à-dire dans le temps long et en ayant la capacité d’inclure d’avantage d’acteurs. Pour mieux échanger et faire évoluer les affrontements, une nouvelle grille de lecture stratégique composée du triptyque compétition, contestation, affrontement, paraît aujourd’hui plus pertinent que le continuum paix, crise, guerre mis en place après la Seconde Guerre mondiale. La compétition désigne en réalité l’état dans lequel nous vivons puisqu’elle s’applique à tous les domaines de l’activité humaine. Elle a pour objectif d’infléchir la résolution de compétiteurs et de resserrer les liens. En cela il s’agit d’une forme de guerre avant la guerre qu’il s’agit donc de gagner. La contestation désigne le moment où un Etat décide de transgresser les règles admises afin d’obtenir en avantage. Cela a été le cas en Crimée. Pour empêcher l’affrontement, l’objectif est de forcer l’adversaire à se déplacer, ce qui nécessite de la réactivité. Quant à l’affrontement, qui ne doit être que le dernier recours dans une situation de crise, il requiert une grande attention de la part des armées qui doivent détecter les signaux faibles, anticiper la bascule et in fine être capable de monter en puissance voire de livrer la guerre en cas de nécessité.

En second lieu, un bouleversement stratégique est à l’œuvre et il faut en voir aussi bien les réalités que les conséquences. Nous voyons d’abord le retour de la guerre imposée. Dans une armée, agir dans une situation de guerre imposée change radicalement la manière de voir les choses. Si les opérations menées par la France ont pu être complexes, il existait une capacité relative de l’État et des autorités militaires françaises à réguler le tempo de l’engagement sans que cela se traduise par une défaite sur le terrain. Cependant, en rupture avec les opérations de maintien de la paix, l’engagement en Afghanistan a marqué le retour d’adversaires dont l’objectif est de nous tuer. Cela nous mène à un second point qui est le changement de paradigme opérationnel. Il est accompagné d’un changement d’échelle en ce qui concerne les opérations qui étaient auparavant de l’ordre du bataillon, de quelques bâtiments ou appareils. Aujourd’hui des centaines de milliers d’hommes sont impliqués en Ukraine. Une opération concernant des corps d’armée se dirige d’une toute autre façon et cela a été cruellement rappelé aux Ukrainiens qui ont eu du mal à maîtriser la mobilisation à grande échelle au cours de l’offensive. Pour faire face, l’entraînement interarmées est essentiel ainsi que la préparation dans le domaine capacitaire puisque le changement d’échelle se traduit de manière visible dans la consommation de munitions ainsi que les pertes humaines. Par ailleurs, sur le théâtre, ce changement de paradigme se traduit également par la fin du confort opérationnel. Nous devons désormais être préparé à la contestation simultanée de tous les milieux alors que par exemple au Sahel, seul l’espace terrestre nous était contesté. Vouloir acquérir et conserver la supériorité sur un milieu devient désormais probablement illusoire et contre le principe d’économie des forces.

Tout ceci demande d’adapter profondément notre système unitaire. Cela demande également une adaptation au niveau civil. Non seulement par les industriels mais encore par une implication sociale et une implication des mentalités. Nous voyons bien aujourd’hui que si l’armée ukrainienne est capable de résister à l’armée russe c’est aussi parce qu’ils sentent que la nation est derrière eux.

En dernier lieu, la réponse des armées face à ces enjeux multiples se regroupe sous divers axes. Premièrement l’héritage et l’ambition, deuxièmement l’exercice de la souveraineté, troisièmement la gestion de la singularité française, en particulier sur le plan nucléaire car la dissuasion est au cœur de notre stratégie de défense et quatrièmement le soutien de la logique de défense collective de l’Europe en étant capable de peser. En somme, l’ambition pour les armées est de gagner la guerre avant la guerre tout en étant apte à s’engager dans un affrontement de haute intensité par souci de cohérence et de crédibilité. En effet dans une guerre imposée, il faut avoir une construction cohérente en fond qui permet le maintien en condition opérationnelle, la possession de munition et l’entraînement par les hommes. Pour cela il faut agir avec les autres. Tout ceci ne fonctionnera que grâce à la détermination et l’abnégation ici saluée, d’hommes et de femmes engagés au service de la France.

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Décès du Général(2S) Vittorio TRESTI

Décès du Général(2S) Vittorio TRESTI


Le Général (2s) Vittorio TRESTI est décédé le jeudi 15 février à 06h00 à son domicile des suites d’une longue maladie.
Né le 22 janvier 1939 à San Urbano en Italie, après sa scolarité, il s’engage au titre de la légion étrangère à Lyon le 21 octobre 1958 et rejoint Sidi-Bel-Abbès le 9 novembre pour les formalités d’incorporation avant de suivre son instruction initiale à Saïda.
Affecté au 1er Régiment étranger, il est promu caporal le 1er avril 1960.
Nommé sergent  le 1er janvier 1962, il est admis au peloton préparatoire de l’école militaire interarmes en 1965. Il obtient son brevet parachutiste au 2e REP la même année. Promu sergent-chef le 1er avril 1966, il satisfait au concours d’entrée de l’EMIA où il suit sa scolarité pour en sortir sous-lieutenant à titre étranger le 1er octobre 1967.
A sa sortie de l’école, le sous-lieutenant Tresti est affecté au Groupement d’instruction de la légion étrangère en Corse (GILE) en qualité de chef de peloton d’élèves gradés.
Le 9 septembre 1969, il est affecté au 3eme Régiment étranger d’infanterie basé à Madagascar en qualité de chef de peloton porté.
Naturalisé, il est promu au grade de lieutenant à titre français le 1er octobre 1969.
Le 1er juillet 1970, il est détaché en qualité de chef de cabinet et d’aide de camp des généraux de Seguins-Pazzis puis Bigeard qui commandent successivement les Forces Françaises du sud de l’océan Indien (FASZOÏ).
De retour en métropole, il est promu capitaine le 1er juillet 1974 et se voit confier le poste d’officier renseignement au 2e Régiment étranger/GOLE en Corse. Le 4 novembre de la même année, il prend le commandement de la 6e compagnie du Groupement opérationnel de la Légion étrangère avec laquelle il est projeté en intervention à Djibouti dans le cadre de l’affaire de Loyada de février à juin 1976. Puis il est désigné avec son unité pour une mission de courte durée à Mayotte de juillet 1976 à février 1977.
Le 17 août 1977, le capitaine Tresti est affecté au Centre de sélection N°1 à Vincennes où il assure successivement les fonctions d’officier orienteur et commandant d’une brigade d’instruction.
Le 1er septembre 1980, il intègre la 94e promotion de l’Ecole supérieure de guerre. Le 1er octobre 1980, il est promu chef de bataillon. Après avoir obtenu son brevet d’études militaires supérieures, il est affecté le 7 juin 1982 au 3eme Régiment étranger d’infanterie en Guyane où il exerce la fonction  de chef du bureau opération instruction.
De retour en métropole, il est affecté le 3 septembre 1984 à l’Etat-major  de la 6e Division légère blindée. Chef de la section opération du bureau emploi de la division, il met au service de tous sa solide expérience militaire et sa grande culture. Il est promu au grade de lieutenant-colonel le 1er octobre 1984.
Le 1er août 1987, il prend le commandement du 3e Régiment étranger d’infanterie à Kourou où il met au point le dispositif rapproché du Centre spatial guyanais dont le régiment assure une part prépondérante.
Promu colonel le 1er juillet 1989, il rejoint l’État-major de la  3e Région militaire comme chef du bureau plans-emploi. Le 1er août 1991, le colonel Tresti est affecté à la Direction de l’enseignement militaire supérieur de l’armée de Terre où pendant deux années, en qualité de professeur, il fait preuve d’une pédagogie remarquée, s’affirmant ainsi comme un instructeur de grande qualité.
Le 2 août 1993, il rejoint l’État-major de la Circonscription militaire de défense de Marseille-Méditerranée comme sous-chef emploi. Sa grande expérience en fait un collaborateur de premier plan.
Promu général de brigade dans la 2e section du cadre des officiers généraux le 23 janvier 1996, il quitte le service actif à cette date.
Il était Officier de l’ordre de la Légion d’honneur et de l’ordre national du Mérite et titulaire de la médaille commémorative des opérations de sécurité et de  maintien de l’ordre en Afrique du Nord, de la médaille Outre-mer, de la croix du combattant volontaire avec agrafe Afrique du Nord et de la médaille des service militaires volontaires. Il était, de plus, chevalier de l’ordre national malgache.