« L’humanité est à un malentendu de l’anéantissement » : Lettre ASAF du mois de mars 2023

« L’humanité est à un malentendu de l’anéantissement » : Lettre ASAF du mois de mars 2023

 

Souvenons-nous de Sarajevo ! Celui du 28 juin 1914 qui a vu l’assassinat d’un obscur archiduc, certes prince héritier de l’Empire d’Autriche Hongrie, mais pratiquement inconnu des chancelleries européennes. Et pourtant ! La conséquence en fut une guerre mondiale de 51 mois, 20 millions de morts, 21 millions de blessés et le démembrement de quatre empires : russe, austro-hongrois, allemand et ottoman.

« L’humanité est à un malentendu de l’anéantissement » : Lettre ASAF du mois de mars 2023

« L’humanité est à un malentendu de l’anéantissement »
Antonio Guterres, secrétaire général de l’ONU, le 1er août 2022

 

Souvenons-nous de Sarajevo ! Celui du 28 juin 1914 qui a vu l’assassinat d’un obscur archiduc, certes prince héritier de l’Empire d’Autriche Hongrie, mais pratiquement inconnu des chancelleries européennes. Et pourtant ! La conséquence en fut une guerre mondiale de 51 mois, 20 millions de morts, 21 millions de blessés et le démembrement de quatre empires : russe, austro-hongrois, allemand et ottoman.

Aujourd’hui la guerre en Ukraine, outre l’affrontement direct de deux armées nationales et de milices plus ou moins affiliées à celles-ci, génère de nombreuses « frictions » aux frontières entre la Russie et ses voisins immédiats (Pays baltes, Pologne, Roumanie, Moldavie), y compris dans les espaces aériens correspondants et jusqu’en Méditerranée où des navires occidentaux sont souvent victimes d’attitudes « inamicales » de la part d’unités de la marine russe. En outre, depuis peu, la flotte russe du Nord a repris, en mer de Barents, une forte activité qui inquiète fort les pays scandinaves et principalement la Finlande et la Norvège.

Le 10 mars 2022, un drone de combat de fabrication russe, mais utilisé aussi par l’armée ukrainienne, s’est écrasé dans un parc en Croatie, après avoir survolé la Roumanie et la Hongrie, heureusement sans faire de victime. Aucun des belligérants n’a avoué être à l’origine de cette « bavure » que l’on ne connaît toujours pas aujourd’hui.. C’est dire que le sujet est suffisamment sérieux pour que seul le silence soit utilisé comme moyen pour éviter d’autres embrasements.

Mais peut-on ériger comme règle que de tels incidents n’auront jamais de suite ? Si un missile russe, même « égaré », tombait sur une école, un hôpital ou un centre commercial d’un pays frontalier de la Russie, membre de l’OTAN, en faisant de nombreuses victimes, ou si, à l’inverse, un pilote français d’un avion Rafale basé en Lituanie, un peu fébrile, détruisait un avion russe s’amusant à des provocations en s’introduisant dans l’espace aérien européen et otanien , sommes-nous sûrs que le conflit ne changerait pas de dimension ?

Sur les frontières séparant la Russie et l’Ukraine de leurs voisins otaniens, c’est-à-dire sur une bande nord-sud étendue, mais de profondeur relativement étroite, sont concentrés tellement de moyens militaires et d’armements modernes que les risques d’un « malentendu » sont multipliés. Certes, les états-majors occidentaux veillent à réduire au maximum ces aléas, mais un accident est toujours possible.

Néanmoins, et même si le pire n’est pas toujours sûr, où pourrait nous conduire une telle « bavure » ? À une troisième guerre mondiale comme Sarajevo nous a conduits à la première ?  Certes, le contexte n’est pas le même et, en particulier, la dissuasion nucléaire n’existait pas en 1914. Cependant, l’arme nucléaire est-elle une garantie absolue d’éviter l’extension de la guerre ? Arme de non emploi, elle suppose que ceux qui en sont dotés adhèrent à l’essence même de la dissuasion qui repose sur un raisonnement cartésien, presque sur une logique mathématique : si tu me fais du mal et même si tu me détruis, je serai moi-aussi capable de te détruire. Est-on sûr que le logiciel intellectuel de monsieur Poutine fonctionne comme le nôtre et que le maître du Kremlin soit sensible à une casuistique nucléaire qui repose sur un mode de raisonnement extrêmement subtile ?

Dès l’été 1944, il était écrit que l’Allemagne serait vaincue et même écrasée. Cela a-t-il empêché Hitler de poursuivre la lutte au risque de l’anéantissement de sa population ? Non ! La première bombe atomique lancée sur Hiroshima n’a pas suffi à faire plier le militarisme japonais ; il en a fallu une seconde sur Nagasaki. L’opération militaire américaine El Dorado Canyon menée en 1986 contre Kadhafi a-t-elle amené celui-ci à résipiscence ? Non ! Il a fallu une nouvelle opération, multinationale celle-là, en 2011, pour éliminer ce fauteur de troubles.

« Le Rhin sort de son lit, jusqu’au bûcher ; le feu se répand au sein du Walhalla, le paradis des guerriers, qui finit par brûler de fond en comble. Un monde disparaît, un autre est à reconstruire… » Les dignitaires nazis, à commencer par leur chef suprême, adoraient Richard Wagner. Pourtant ; c’est bien ainsi que se termine le « Crépuscule des Dieux » préfigurant la propre fin de leur régime. Espérons que monsieur Poutine soit plus sensible à la musique de « Kalinka » ou des « Bateliers de la Volga » qu’à celle du maître de Bayreuth.                                                                                                      

Gilbert Robinet
Secrétaire général de l’ASAF

https://www.asafrance.fr/item/le-necessaire-retour-des-forces-morales-lettre-asaf-du-mois-de-mars-2023.html

Les relations entre la France et l’OTAN de 1949 à nos jours

Les relations entre la France et l’OTAN de 1949 à nos jours

CERCLE MARÉCHAL FOCH

par le Cercle Maréchal Foch – Theatrum Belli – publié le 14 mars 2023 

Il y a encore quelques mois, avant que l’attaque russe ait tout changé, le président de la République pointait du doigt une alliance atlantique proche d’une mort cérébrale. Ces propos, certes sévères, sont illustratifs d’une attitude française dans les relations de notre pays avec l’OTAN. Le colonel (ER) Claude Franc nous propose de revenir sur ces dernières qui depuis l’origine peuvent être qualifiées de complexes.

***

Depuis la mise sur pied de l’OTAN, en tant qu’organisation militaire intégrée permanente de l’Alliance atlantique, ses relations avec la France n’ont pas toujours été au beau fixe. Toutefois, la France a toujours été un allié indéfectible de l’Alliance et de ses alliés, lorsque les enjeux étaient graves, comme ce fut le cas à l’occasion de la crise de Cuba.

À sa création en 1950, le siège du commandement de l’OTAN (SHAPE) s’est installé à Rocquencourt, celui du Collège de l’OTAN à Paris (Porte Dauphine) et le commandement d’AFCENT (Centre Europe), le plus important sous-théâtre européen, à Fontainebleau où il était exercé par une haute personnalité militaire française (le premier titulaire en a été le maréchal Juin). C’est dire l’importance que l’Organisation concédait à la France, dont la langue était d’ailleurs la langue de travail, alors en parité avec l’anglais. Le chef d’état-major d’Eisenhower, et futur SACEUR lui-même, le général Gruenther, était autant francophile que francophone. Il s’exprimait parfaitement en français, en saisissait toutes les nuances, et veillait à ce que les cours de français, dispensés à SHAPE, fussent suivis par tout le monde anglophone, quel que soit son grade.

Enfin, la France été représentée au « Groupe permanent de l’OTAN », le standing group où les gouvernements successifs enverront toujours des personnalités militaires de premier plan, qu’il s’agisse, par exemple, des généraux Ely ou Beaufre. Les instances relatives à la planification des feux nucléaires demeureront fermées quant à elle aux représentants français.

Du retrait du commandement intégré à la chute du Mur de Berlin

La décision de retrait de 1966, formulée par le Général de Gaulle, avait été précédée, dès 1958, par celui de l’escadre de Méditerranée du commandement intégré naval et du redéploiement hors du territoire français des escadres aériennes américaines dotées de l’armement nucléaire.

Mais, ce n’était pas le seul souci d’indépendance qui avait alors guidé le Général de Gaulle dans sa décision de retrait en 1966. Certes, pour que la « défense de la France fût française », comme il l’avait annoncé en 1959 dans une allocution retentissante à l’École militaire, le Général avait donc, dans le cadre du commandement intégré, déjà fait preuve d’indépendance dès son retour au pouvoir en 1958. Puis, en 1964, lorsque les Forces Aériennes Stratégiques sont devenues opérationnelles, par la première prise d’alerte d’un escadron de Mirage IV, la France affichait haut et fort ce souci d’indépendance, et ce, sous une forme très concrète.

La décision de 1966, longuement mûrie, aggravée par de très mauvaises relations personnelles entre De Gaulle et Lyndon Baines Johnson1, reposait en fait, largement, sur le changement de portage de la stratégie américaine du début des années soixante, qui était passée des représailles massives (massive retaliations) à la riposte graduée (flexible response) dans laquelle le Général de Gaulle distinguait un risque réel d’un amoindrissement de la valeur effective du « parapluie nucléaire » américain au profit de l’Europe.

Par ailleurs, cette décision ne remettait cependant nullement en cause le principe de solidarité de la France vis-à-vis de ses alliés. L’annonce du retrait de la France du commandement intégré s’accompagnait immédiatement de la signature des accords Ailleret-Lemnitzer (respectivement CEMA et SACEUR), qui organisaient l’engagement des forces françaises en Centre Europe dans le cadre de l’OTAN, selon le principe du contrôle opérationnel exercé par AFCENT sur les forces que la France mettait à la disposition de l’OTAN. Cet accord allait être suivi, en 1969, de la mise sur pied à Strasbourg, de l’état-major de la 1re Armée, de manière à ce qu’AFCENT disposât d’un interlocuteur-subordonné français unique dédié à l’engagement des forces françaises en Centre Europe, et que ces forces fussent commandées par un PC également unique, intégrant les forces terrestres (1re armée) et aériennes (FATAC). Il en résulta la signature des accords Valentin-Ferber (le Commandant la 1re Armée et le CINCENT) qui faisaient des forces de la 1re Armée-FATAC, la seule réserve de l’Alliance en Centre Europe, la France ne participant pas à la « bataille de l’avant ». C’est sur ces bases d’une indépendance affirmée, dans le cadre d’une solidarité non moins réelle, que fonctionnèrent les relations entre la France et l’OTAN jusqu’à la chute du Mur de Berlin.

C’est ainsi que les relations entre la France et l’OTAN sont en réalité toujours demeurées très loin d’une rupture totale contrairement à la caricature qui en a été faite. Certes, l’indépendance de la politique de défense française était à la fois un principe et une réalité, mais nullement exclusive d’une réelle solidarité avec nos alliés atlantiques.

De la chute du Mur de Berlin à la guerre en Ukraine

Compte tenu de la forte implication française dans le commandement des forces de l’OTAN déployées dans les Balkans (en Bosnie avec l’IFOR et la SFOR et au Kosovo avec la KFOR), la France songea alors à réintégrer le commandement intégré de l’OTAN, de manière à officialiser ce qui correspondait de plus en plus à un état de fait. En 1995, bien que n’ayant toujours pas rejoint ce commandement intégré, la France allait exercer le commandement de la Division multinationale du Sud Est (DMNSE), implantée à Mostar, au sein de la SFOR, puis, au sein de la KFOR, celui de la Brigade Multinationale Nord à Mitrovica. Par deux fois, le commandement de la KFOR, à Pristina, échut à un officier général français, les généraux de corps d’armée Valentin et de Kermabon.

Mais le Président Chirac mit alors comme condition au retour de la France au sein du commandement intégré, l’attribution à la France du commandement d’AFSOUTH, qui devenait de la sorte, le pendant du commandement d’AFCENT exercé par la France avant 1966. L’OTAN et les États-Unis y mirent un avis défavorable, et l’affaire en demeura là. Fortement présente donc au sein des forces que l’Alliance a déployées dans les Balkans, la France s’est très impliquée par ailleurs dans sa participation aux forces de l’OTAN. Elle a participé d’emblée à la force déployée en Afghanistan. Si, en 2003, Paris a désapprouvé avec éclat l’intervention américaine en Irak, à laquelle elle a refusé de prendre part, il s’agissait d’un différend franco-américain, et aucunement une marque de défiance vis-à-vis de l’OTAN. Toujours sans être partie prenante au commandement intégré, l’armée française a constitué et mis sur pied des grands commandements terrestres et navals certifiés « HRF » (Force de réaction rapide répondant à des critères d’organisation et de fonctionnement fixés par SHAPE), ce qui l’amenait à prendre un tour d’alerte au sein de l’OTAN. Il était en effet apparu à Paris que l’OTAN constituait la seule structure de commandement fiable lors de la constitution de coalitions multinationales.

La question s’est donc à nouveau posée d’un retour de la France au sein des structures de commandement intégrées de l’OTAN. En 2007, Nicolas Sarkozy, président nouvellement élu, décide alors de franchir le pas. À cette occasion, le Commandement pour la Transformation (ACT), implanté à Norfolk en Virginie, a été attribué à la France, laquelle y affecte systématiquement depuis l’ancien chef d’état-major de l’armée de l’Air et de l’Espace.

Est-ce à dire que la France y a perdu une partie de son indépendance, qui s’exprime par son autonomie de décision ? Observer certaines situations permettra de répondre à cette question.

Le cas afghan est symptomatique. Dès que la France a rejoint le commandement intégré de l’OTAN, elle s’est vu attribuer une zone d’action spécifique, en Kâpîssâ où ses moyens, regroupés en une brigade, se trouvaient subordonnés à une division américaine. En 2012, peu avant les élections présidentielles, estimant que les pertes françaises étaient trop élevées, le Président Sarkozy a décidé de fortement restreindre l’activité opérationnelle des forces françaises dans cette province. Décision politique nationale, qui a certes créé une situation un peu tendue au sein du commandement local, mais dont les conséquences ne sont pas allées plus loin. De même, après l’alternance politique créée par les mêmes élections, le nouveau Président Hollande a décidé unilatéralement de rapatrier le contingent français. Il n’y a eu aucune entrave de la part de l’OTAN, à cette nouvelle décision politique nationale française. En outre, ce retrait s’est déroulé dans des délais exceptionnellement brefs. Il n’y a donc pas eu, à proprement parler, de limite à l’indépendance de la France en termes d’engagement de ses moyens au sein de l’Alliance.

Si l’OTAN constitue un remarquable outil d’interopérabilité, dont le formalisme est à certains égards, néanmoins un peu pesant, en revanche, son aspect normatif bride souvent la liberté d’action de ses membres. Les normes de certification HRF, les conditions de prise d’alerte de la NRF (NATO Response Force) imposent des volumes de PC et des savoir-faire qui peuvent bousculer la culture militaire des États membres, dont notamment la nôtre. In fine, compte tenu de l’évolution du contexte international marqué par le balancement de l’effort américain de la zone Atlantique à la zone Pacifique, annoncé par l’administration Obama et effectif par l’administration suivante, l’OTAN perd de son pouvoir d’attraction.

Ce désintérêt de l’OTAN est en plus marqué par les États-Unis eux-mêmes, le président Trump reprochant ouvertement à ses alliés européens de s’en remettre au « parapluie » américain et de ne pas consentir suffisamment d’efforts budgétaires à leur propre défense. Tant et si bien qu’un chef d’État européen, et non des moindres, a pu, en 2020, déclarer officiellement l’OTAN en « état de mort cérébrale », sans que son propos ne fasse scandale.

C’est l’agression russe contre l’Ukraine le 24 février 2022 qui a, de manière tout à fait paradoxale, « ressuscité » l’OTAN, non seulement par la mise en place d’un dispositif militaire de réassurance dans les États membres de la frontière Est (Pays Baltes, Pologne et Roumanie) auquel la France a pris une part significative, mais également par un regain d’intérêt en termes d’adhésion, de la part de la Finlande, qui se sent sous la menace directe de la Russie, et, plus surprenant de celle de la Suède, pays qui possède une très longue tradition de neutralité, puisque la dernière campagne à laquelle ses armées ont pris part, a été la campagne de France contre Napoléon en 1814, sous les ordres de Bernadotte. De lac russe, la mer Baltique va ainsi devenir une mer otanienne !


  1. Qui se concrétiseront par la très sévère admonestation portée par le Général De Gaulle lors de son discours de Phnom Penh, le 1er septembre 1966, qui était une condamnation sans appel de l’intervention américaine au Vietnam.

CERCLE MARÉCHAL FOCH

Le G2S change de nom pour prendre celui de Cercle Maréchal Foch, tout en demeurant une association d’anciens officiers généraux fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. En effet, plutôt qu’un acronyme pas toujours compréhensible par un large public, nous souhaitons inscrire nos réflexions sous le parrainage de ce glorieux chef militaire, artisan de la victoire de 1918 et penseur militaire à l’origine des armées modernes. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).

Nous, les Occidentaux et la guerre en Ukraine : des enseignements y compris pour la LPM ?

Nous, les Occidentaux et la guerre en Ukraine : des enseignements y compris pour la LPM ?


 

Le retour de la guerre sur le continent européen a rappelé douloureusement aux démocraties occidentales que l’agression militaire était redevenue une éventualité crédible dans les rapports interétatiques. Jusqu’à présent, la guerre contre le terrorisme islamiste, notamment dans sa dimension militaire, avait engagé les armées d’une manière salutaire préservant partiellement leurs capacités. L’ennemi n’a pas été totalement éradiqué mais il a permis aux forces armées d’acquérir aussi un réel aguerrissement. Conséquence des attentats de 2015, la nécessité de protéger la nation, y compris sur le territoire national, raison principale de l’existence d’une armée faut-il le rappeler, a limité sa désagrégation progressive voulue jusqu’à cette période par les adeptes politiques des dividendes de la paix. Les chefs d’état-major successifs ont réussi en parallèle à préserver tant bien que mal une armée « complète » mais aux capacités échantillonnaires.

Cette armée est désormais confrontée désormais à la guerre en Ukraine initiée par l’agression russe du 24 février 2022. La guerre de haute intensité n’est plus une hypothèse éloignée et chimérique mais une éventualité à préparer sans renier le capital humain, tactique et matériel acquis dans la guerre contre-insurrectionnelle.

Au début de cette seconde année de guerre, les enseignements sont déjà nombreux et sources de remises en question notamment pour la France. Félicitons-nous que l’ennemi « conventionnel » ne soit pas à nos frontières et nous permette de prendre à temps, théoriquement, les mesures nécessaires pour faire face à cette menace réelle. À condition de prendre en considération l’ensemble des enseignements et pas seulement ceux qui favorisent le complexe militaro-industriel français, la loi de programmation militaire (LPM) en gestation devrait être l’un des outils pour préparer les guerres futures… et ne pas les perdre.

La guerre en Ukraine a remis en cause les certitudes des démocraties européennes sur l’impossibilité de recourir à la force militaire (I). Les enseignements de ce conflit abordent cependant tous les domaines de la stratégie générale d’un État sinon d’une alliance (II). La LPM devra répondre pour sa part aux faiblesses militaires françaises afin de faire face aux menaces à venir et à cet impératif souverain d’assurer notre défense future (III).

I) Quelques enseignements géopolitiques de la guerre en Ukraine

Les enseignements de ce conflit sont certes loin d’être tous tirés mais au moins trois points géopolitiques importants apparaissent. Une vision politicienne à court terme a affaibli gravement la capacité des Etats européens à assurer une défense dissuasive contre l’agression oubliant la pertinence de la devise romaine « Si vis pacem, para bellum ». Les dépendances économiques sinon juridiques ont accentué ensuite nos vulnérabilités et entravé la prise de décision. Enfin, la notion d’alliance mérite d’être réappréciée à sa juste valeur, les États n’ayant pas d’amis, seulement des intérêts (Charles de Gaulle).

I.1  Le désarmement européen

Depuis la dissolution de l’URSS (26 décembre 1991), les dirigeants occidentaux ont à assumer une lourde responsabilité dans la construction de nos vulnérabilités. Leur aveuglement pourrait se résumer à ces fameux « dividendes de la paix » énoncés par Laurent Fabius alors Premier ministre (1990). Hormis aux États-Unis, seules les menaces récentes des Etats autoritaires ont imposé aux occidentaux l’augmentation de leurs capacités militaires. Ainsi depuis plusieurs années, les budgets de la défense s’accroissent pour atteindre ou dépasser les 2% du PIB, longtemps demandés sans succès par l’OTAN, sinon par les États-Unis (Donald Trump). Pour 2023, Le budget des États-Unis s’élève à 813 milliards de dollars (2024, 842 milliards), aides à l’Ukraine non comprises de 45 milliards, celui de l’Union européenne (à 27) à 250 milliards, de la Chine à 220 milliards, de la Russie à 68 milliards, du Royaume-Uni à 55 milliards, de l’Allemagne à 50 milliards et de la France à 44 milliards (hors pensions).

Cependant, cela conduira en Europe à une remise en cause de la réalité de la disponibilité des équipements militaires et à un changement d’organisation industrielle afin de pouvoir répondre rapidement aux besoins d’une guerre. Les équipements listés dans les documents spécialisés faisant de tel ou tel pays la Xe puissance militaire sont loin d’être tous opérationnels et l’on découvre dans ce conflit que sur « tant de chars de bataille » annoncés et destinés à l’Ukraine, seule une faible partie est capable d’être engagée immédiatement en opération. La communication politique sur l’envoi de blindés est confrontée à la réalité d’engins indisponibles pourtant identifiés comme étant disponibles dans le corps de bataille. La France découvre aujourd’hui qu’elle ne dispose plus de pièces détachées pour ses blindés comme le char Leclerc imposant une coûteuse revalorisation. Certes la « Brigade Combat Team » américaine en cours de montée en puissance découvre aussi que les équipements mis en dépôt en Europe pour gagner des délais de réactivité ne sont pas opérationnels.

Quant à la « masse humaine », les États européens peinent aujourd’hui à fournir quelques milliers d’hommes disponibles seulement après un délai important. Dans sa composante européenne, l’OTAN projette aujourd’hui dans le cadre du conflit en Ukraine 8 bataillons à l’Est soit quelque 7 000 hommes. Les États-Unis auront projeté quelque 30 000 hommes. Le second échelon en cas d’agression n’est pas évoqué en cas d’élargissement du conflit. 900 soldats allemands ont usé de leur droit constitutionnel pour ne pas servir face à l’Est dans le cadre de la force de réaction rapide de l’OTAN.

Dans un conflit de haute intensité, des effectifs d’active réduits, aux réserves insuffisantes, devront faire appel à la mobilisation sinon à la conscription, signe fort de la volonté d’un pays à se défendre. Un budget alloué à la défense nationale ne suffit pas pour exprimer une réelle capacité à défendre ses intérêts, ses frontières, sa population. Après l’avoir supprimé, l’Ukraine a rétabli le service militaire en 2014, la Lituanie en 2015, la Suède en 2018. En France, le Service National Universel qui suscite l’opposition d’une partie de la gauche, notamment écologiste dans le cadre de sa généralisation, de nos enseignants et des syndicats lycéens ou étudiants, permettrait-il de construire cette résilience que nous envions tant aux Ukrainiens ? La question de la mobilisation et de son organisation pourrait aussi se poser comme le positionnement de l’objection de conscience ou la présence de ressortissants non français sur le territoire national en temps de guerre, non directement concernés par la guerre.

Surtout, la société civile devra non seulement comprendre mais aussi accepter les morts et les blessés. Les réactions d’individualités civiles sur les plateaux de télévision lors de cette guerre en Ukraine montrent cette faiblesse émotionnelle, privilégiant les pertes civiles pour émouvoir et mobiliser oubliant que la guerre n’épargne personne malgré les textes comminatoires du droit international. Les états d’âme des soldats au front et soumis à l’enfer des combats font oublier que le pouvoir politique ou un état-major peuvent imposer aux unités sous la forme « d’ordre » de tenir une position malgré des pertes énormes comme à Soledar en janvier 2023 ou à Bakhmout.

En contrepartie, la société civile doit assurer des droits à réparation suffisants aux combattants tués ou blessés, à leurs familles sans oublier la reconnaissance collective qui leur est due. L’Ukraine sera sans aucun doute confrontée à cette situation de l’après-guerre et à son coût. Les mesures prises en France notamment suite aux deux guerres mondiales ont été significatives pour ne pas laisser des vétérans ou leurs familles en déshérence. (…)

François CHAUVANCY François Chauvancy

Saint-cyrien, breveté de l’École de guerre, docteur en sciences de l’information et de la communication (CELSA), titulaire d’un troisième cycle en relations internationales de la faculté de droit de Sceaux, le général (2S) François CHAUVANCY a servi dans l’armée de Terre au sein des unités blindées des troupes de marine. Il a quitté le service actif en 2014. Il est expert des questions de doctrine sur l’emploi des forces, sur les fonctions ayant trait à la formation des armées étrangères, à la contre-insurrection et aux opérations sur l’information. A ce titre, il a été responsable national de la France auprès de l’OTAN dans les groupes de travail sur la communication stratégique, les opérations sur l’information et les opérations psychologiques de 2005 à 2012. Il a servi au Kosovo, en Albanie, en ex-Yougoslavie, au Kosovo, aux Émirats arabes unis, au Liban et à plusieurs reprises en République de Côte d’Ivoire où, sous l’uniforme ivoirien, il a notamment formé pendant deux ans dans ce cadre une partie des officiers de l’Afrique de l’ouest francophone. Il est chargé de cours sur les questions de défense et sur la stratégie d’influence et de propagande dans plusieurs universités. Il est l’auteur depuis 1988 de nombreux articles sur l’influence, la politique de défense, la stratégie, le militaire et la société civile. Coauteur ou auteur de différents ouvrages de stratégie et géopolitique., son dernier ouvrage traduit en anglais et en arabe a été publié en septembre 2018 sous le titre : « Blocus du Qatar : l’offensive manquée. Guerre de l’information, jeux d’influence, affrontement économique ». Il a reçu le Prix 2010 de la fondation Maréchal Leclerc pour l’ensemble des articles réalisés à cette époque. Il est consultant régulier depuis 2016 sur les questions militaires au Moyen-Orient auprès de Radio Méditerranée Internationale. Depuis mars 2022, il est consultant en géopolitique sur LCI notamment sur la guerre en Ukraine. Animateur du blog « Défense et Sécurité » sur le site du Monde depuis août 2011, il a rejoint depuis mai 2019 l’équipe de Theatrum Belli

Le Donbass russe : entre Paix et Victoire

Le Donbass russe : entre Paix et Victoire

Le Donbass concentre les ressentiments entre l’Ukraine et la Russie. C’est dans cette région que la guerre dure depuis 2014 et qu’une partie des affrontements commencés en février 2022 trouve leurs origines. Reportage de Gaël-Georges Moullec dans un Donbass qui vit à l’heure de la guerre depuis bientôt dix ans.

Gaël-Georges Moullec – revue Conflits – publié le 13 mars 2023

https://www.revueconflits.com/le-donbass-russe-entre-paix-et-victoire/

Article original paru sur SDBR News (c) Alain Establier


Creuset historique de l’industrie russe et soviétique, le Donbass a été intégré à la République socialiste soviétique d’Ukraine en 1922. Au cours des décennies, le Donbass a aussi été un lieu de mélanges pour les diverses populations de l’URSS qui s’y sont retrouvées à la suite de l’industrialisation, de la reconstruction et de la modernisation du pays. Dans cette région, deux événements historiques sont prégnants dans les esprits des habitants :

la lutte et la victoire sur les occupants allemands,

et les événements de 2014-2015 qui ont conduit à l’indépendance des deux républiques de la région, puis leur intégration à la Fédération de Russie.

Témoignages de ces souvenirs, les monuments, les stèles et les plaques commémoratives que l’on retrouve dans chaque ville et village de la région.

En février 1943, l’Armée rouge lance un raid de cavalerie derrière les positions allemandes en vue de libérer la partie du Donbass encore occupée. Durant plusieurs jours, des combats font rage au cours desquels se distingue la 112edivision de cavalerie bachkire, conduite par le général Minigali Chaïmouratov, mort au combat et enterré sur le champ de bataille.

Février 2023 : un voyage mémoriel

Quatre-vingt ans plus tard, un groupe de volontaires civils de la République du Bachkortostan (Fédération de Russie), composé d’universitaires, d’archéologues du champ de bataille et de membres d’ONG, se lance en autobus dans une expédition de plusieurs centaines de kilomètres[1]. Le périple passe de champs de batailles en monuments aux morts au travers des villes, villages et lieux-dits du Donbass, des Républiques populaires de Donetsk et de Lougansk, sur les traces de la 112e division. Thorez, Krasny Loutch, Lougansk, Petrovskoe, Krasnodon, Saour-Moguila autant de lieux qui sont à la fois les témoins des combats de 1943, mais aussi de ceux qui débutent en 2014.

Au-delà de ce parcours mémoriel, ce sont les impressions ressenties au cours de cette expédition qui font l’objet de cet article.

Entrée dans le Donbass

« Ne touche pas ! » Affiche présente dans l’école mettant en garde les enfants

En premier lieu, l’entrée dans le Donbass depuis la Fédération de Russie suppose un passage par les gardes-frontières et la douane. Celui-ci ne pose pas de problèmes. Tout au long du parcours, les divers contrôles, policiers ou militaires, se déroulent dans le calme et l’ordre, que cela soit le long de la route ou lors d’arrêt à des points de contrôle (blok-post) gardés par une troupe équipée de VAB (BTR).

Initialement, la première conférence devait se dérouler à l’Académie d’administration de Donetsk, mais, à la veille de notre arrivée, l’édifice de l’Académie et le foyer des étudiants ont été touchés par des frappes ukrainiennes conduites avec des lance-roquettes multiples américains (M142 HIMARS – High Mobility Artillery Rocket System).

Repli donc sur Thorez, la ville de la région de Donetsk qui porte le nom de l’ancien Secrétaire général du PCF. L’entrée principale du Collège universitaire, filiale de l’Académie d’administration de Donetsk, est ornée d’une plaque noire en marbre avec le portrait et les dates de vie et de mort d’un étudiant tombé au front pour l’indépendance. Les élèves du Collège sont des enfants de la guerre, une grande partie de leur vie, depuis 2014, s’étant déroulée au rythme des combats entre indépendantistes et troupes ukrainiennes. Aujourd’hui encore, une grande partie d’entre eux ont des membres de leur famille engagés sur le front car la conscription est générale dans la République populaire du Donetsk. Enfin, les cours en présentiel n’ont repris que depuis janvier 2023, une fois éliminée définitivement les menaces de bombardements ukrainiens. La vie n’est toutefois pas revenue à la normale : le blocus ukrainien de la station principale fournissant l’eau courante se poursuit, contraignant les habitants de Thorez à jongler avec les seaux d’eau entre les passages des citernes d’approvisionnement.

Le témoignage d’une professeur mobilisée de 2014 à 2022

Surprise de taille, cette intervenante à la conférence tenue au sein du Collège. Docteur en sciences de gestion, membre de l’administration de la République, cette professeure a été officier du renseignement militaire de la République populaire du Donetsk de 2014 à la fin de la bataille de Marioupol en 2022. De son aveu même, elle n’aurait jamais cru se retrouver un jour avec un casque pour bonnet et un gilet pare-balle comme tailleur – son quotidien durant plus de huit ans. Son constat est le suivant : « la propagande antirusse conduite au cours des dernières décennies en Ukraine a été si prégnante que les responsables des nouveaux territoires russes auront impérativement à trouver les moyens de la contrer, en particulier auprès des nouvelles générations ».

L’exemple suivant est donné à l’appui de cette thèse : « A Marioupol, un enfant me demande d’où je viens ». Je réponds : « Du Donetsk ». Alors l’enfant dit : « Tu es une sale Russe ? (moskalka) ». Interloquée, elle ajoute : « Non, je suis de Donetsk ». « Alors tu es une enfoirée d’indépendantiste (separ) », affirme l’enfant.

La visite du monument de Saour-Moguila

Débris de missiles et obus

Autre moment fort de l’expédition, la visite du monument de Saour-Moguila, à la gloire des combattants de 1943 et de 2014-2015. Un escalier gigantesque s’élève vers la stèle : d’un côté, un bas-relief consacré aux héros de la Grande guerre patriotique, de l’autre, les visages des héros des combats d’indépendance et de l’intervention russe : Arsen Pavlov (Motorola, 1983-2016, tué dans un attentat), Mikhail Tolstikh (Givi, 1980-2017, tué dans un attentat), Olga Katchoura (Korsa, 1970-2022, tuée au front), Vladimir Joga (Vokha, 1993-2022, tué au front) et Nurgamedov Gadjimagomedov (1996-2022, tué au front).

De villes en villages du Donbass…

Ce parcours allant de villes en villages du Donbass nous permet, dans un premier temps, de nous rendre compte des destructions infligées aux habitations et aux infrastructures par les forces ukrainiennes de 2014 à 2022. Simple exemple, la petite ville de Petrovskoe (République populaire de Lougansk), où se mêlent tout à la fois les habitations détruites, le musée (rafistolé) à la mémoire des commandants de la 112e division de cavalerie et l’école №22 « Général Chaïmouratov » flambante neuve. Ce centre scolaire, détruit par les bombardements ukrainiens, a été reconstruit en mai 2021 à l’instigation du Bachkortostan. C’est le seul point de couleurs vives dans un paysage gris sombre.

Le Donbass : une grande friche industrielle

Tout aussi impressionnante que les destructions est la friche industrielle qui couvre l’ensemble du territoire et qui témoigne de son abandon par Kiev bien avant les tentatives d’indépendance. À en croire les habitants, le dédain pour la région débute vers 1995, alors que le Donbass passe sous la coupe d’oligarques qui l’exploitent sans jamais y faire d’investissements productifs. Au total, entre abandon industriel et bombardements, les villages traversés semblent avoir perdu les deux tiers de leur population.

Moment fort sous le préau du bloc scolaire : les célébrations mêlent tout à la fois le souvenir des héros et l’excitation des fêtes de fin d’année. Celles-ci débutent par l’hymne russe repris par les écoliers. Premier temps, l’évocation du souvenir des 28 enseignants de la ville tombés armes à la main lors de combats pour l’indépendance. Dans leur grande majorité des hommes de moins de trente ans dont les photos souriantes et décontractées contrastent avec leur destin. Puis viennent les artistes du Bachkortostan, chanteurs de rock et musiciens traditionnels, qui enflamment la salle. Il est vrai qu’un tel spectacle est rare pour les élèves – le couvre-feu est d’actualité dans les Républiques depuis 2014.

La deuxième conférence, tenue cette fois-ci dans la capitale de la République populaire de Lougansk, se déroule dans une atmosphère plus traditionnelle. Toutefois, les rencontres faites dans l’hôtel très discret où nous passons la nuit – un étage dans un immeuble d’habitation – nous confirment que les mesures de sécurité, en particulier électroniques, que nous avons suivi jusqu’alors n’ont pas été vaines.

La technique de l’intimidation

Char t-64 repeint en noir à la mémoire des tankistes tombés au combat

Selon des ouvriers du BTP logés dans cet hôtel et engagés dans des constructions dans la région, « des pays, alliés des Ukrainiens, leur fournissent des données électroniques sur les concentrations d’utilisateurs de téléphones portables achetés en dehors de la région. Une fois ces données acquises, des informateurs sont envoyés sur les lieux pour vérifier l’origine des personnes présentes. Dès que la confirmation est acquise, l’artillerie ukrainienne – canons ou lanceurs multiples – entre en œuvre ». Plusieurs dizaines de collègues de ces ouvriers du BTP auraient ainsi payé leur insouciance de leur vie.

De 1943 à aujourd’hui…

Deux derniers moments marquent la fin de la semaine. La visite du musée de Krasnodon qui retrace l’épopée de la « Jeune Garde », un groupe de 70 résistants soviétiques, âgés de 14 à 18 ans, massacrés en 1943 par les Allemands et leurs supplétifs locaux. Enfin, la visite du Musée régional de Lougansk, où sont exposés des débris des missiles et des obus tombés sur la ville, semble refermer la boucle de l’Histoire.

Au travers des diverses rencontres faites durant ce périple, la population des deux Républiques semble se répartir en deux groupes principaux, sans qu’il soit réellement possible de juger de leur poids respectif :

  • Une partie de la population souhaite parvenir le plus rapidement possible à une paix, les neuf années de guerre ont laissé des traces et l’avenir ne peut être conçu que comme un retour rapide à une certaine normalité.
  • L’autre partie de la population pense que seule une victoire, c’est-à-dire une capitulation sans condition de l’Ukraine, lui permettrait de vivre normalement et de garantir sa sécurité et son avenir.

Deux derniers éléments doivent enfin être pris en compte :

  • d’une part la très grande majorité de la population refuse de revenir sous le joug ukrainien,
  • d’autre part, il existe indéniablement une cinquième colonne pro-ukrainienne, infime mais présente, voire agissante, qui souhaite un retour des Républiques dans le giron de Kiev.

[1] Cet événement qui se déroule du 18 au 26 février 2023 a été organisé avec le concours de l’Université d’État des sciences et de la technologie d’Oufa, l’Université d’État « Vladimir Dahl » de Lougansk, le Musée d’histoire locale de Lougansk, le Musée régional de Louhansk, l’Académie d’administration publique et de la fonction publique auprès de la direction de la République de Bachkortostan, l’Académie d’administration publique sous la direction de la République populaire de Donetsk, l’Institut d’études stratégiques de l’Académie des sciences de la République du Bachkortostan, le Centre pour le partenariat interculturel et la branche régionale du Bachkortostan de la Société historique militaire russe. L’auteur a participé à cet événement à l’invitation de Dr. Valentina Latypova, directrice du Centre pour le partenariat interculturel et de Dr. Ramil Rakhimov, Directeur de la Chaire d’Histoire de la Russie de l’Université d’Etat des sciences et de la technologie d’Oufa.

*Gaël-Georges Moullec, Docteur en Histoire contemporaine, a récemment publié Vladimir Poutine : discours 2007-2022, 2022, SPM, 428p. et Ukraine, la fin des Illusions, SPM, 2022, 232p. https://www.editions-spm.fr/index.asp?navig=catalogue&obj=livre&no=73937

Crédits photos: Gaël-Georges Moullec

Un groupe « pro-Ukraine » pourrait être l’auteur du sabotage des gazoducs NordStream 1 et NordStream 2

Un groupe « pro-Ukraine » pourrait être l’auteur du sabotage des gazoducs NordStream 1 et NordStream 2

https://www.opex360.com/2023/03/08/un-groupe-pro-ukraine-pourrait-etre-lauteur-du-sabotage-des-gazoducs-nordstream-1-et-nordstream-2/


 

Et si des soupçons pèsent sur la Russie – alors qu’il n’était pas forcément dans l’intérêt de cette dernière de neutraliser les deux gazoducs – aucune preuve n’est venue les étayer. En outre, pour Moscou, ce sabotage ne pourrait avoir été commis que par un pays de l’Otan, notamment le Royaume-Uni et/ou les États-Unis.

En février, le journaliste américain Seymour Hersch est allé dans le sens des autorités russes en affirmant – sans en apporter la moindre preuve – que NordStream 1 et NordStream 2 avaient été sabotés par l’US Navy, avec le concours des forces norvégiennes.

Cela étant, quelques faits sont troublants… Comme la présence d’un avion de patrouille maritime américain P-8A Poseidon sur les lieux quelques temps avant les explosions ayant affecté les deux gazoducs. Signalée par l’agence Reuters, celle-ci a ensuite été confirmée par l’US Navy, qui n’avait manifestement pas d’intérêt à la cacher.

L’appareil en question effectuait un « vol de reconnaissance de routine dans la région, sans rapport avec les fuites des gazoducs Nord Stream », a assuré un porte-parole de la marine américaine. Quant à savoir si des renseignements susceptibles d’être utiles à l’enquête avaient pu être collectés par le P-8A Poseidon, celui-ci a botté en touche. « Nous n’avons pas d’informations supplémentaires à fournir pour le moment », a-t-il dit à Reuters.

Un autre élément a été mis en lumière par l’entreprise américaine SpaceKnow, spécialisée dans l’analyse des données satellitaires. Son Pdg, Jerry Javornicky, a en effet confié au magazine Wired que 25 navires naviguaient dans le secteur au moment des faits… et que deux d’entre-eux, mesurant environ 95 et 130 mètres de long, avaient éteint leur système d’idenfication automatique [AIS], obligatoire pour tout bateau civil, a fortiori dans un endroit aussi fréquenté que la mer Baltique.

« Ils avaient leurs balises éteintes, ce qui signifie qu’il n’y avait aucune information sur leur présence et qu’ils essayaient de dissimuler leurs informations de localisation », a expliqué M. Javornicky, avant de préciser que ces informations avaient été transmises à l’Otan.

Un autre navire était-il présent sur les lieux du sabotage ou bien fait-il partie des deux signalés par SpaceKnow? Toujours est-il que plusieurs médias allemands, dont l’hebdomadaire Die Zeit et les chaînes publiques SWR et ARD, ont affirmé que les enquêteurs avaient identifié un yacht qui aurait probablement été utilisé pour saboter les deux gazoducs. Ce bateau – qui n’a pas été nommé – a été loué par une société établie en Pologne et « appartenant apparemment à deux Ukrainiens ».

Selon l’enquête, six personnes [cinq hommes et une femme, dont des plongeurs] ont pris place à bord. Leur nationalité n’a pas formellement été établie, d’autant plus que des faux passeports ont été utilisés pour louer le yacht. Celui-ci a appareillé de Rostock [Allemagne] le 6 septembre. Puis il a été localisé près de l’île danoise de Christiansø [son AIS était-il allumé à ce moment là?]. En tout cas, le bateau a été ensuite restitué « non nettoyé »… ce qui a permis de trouver des traces d’explosifs dans l’une de ses cabines, écrit Die Zeit.

« Même si des pistes mènent à l’Ukraine, les enquêteurs ne sont pas encore parvenus à déterminer qui a mandaté » l’opération, conclu l’hebdomadaire allemand. Le hasard faisant bien les choses, le même jour, le New York Times a fait état de « nouveaux renseignements » examinés par les autorités américaines…

Et celles-ci suggèrent qu’un groupe « pro-ukrainien », composé « d’opposants à Vladimir Poutine », pourrait être derrière le sabotage des deux gazoducs. Seulement, et sans préciser l’origine de leurs informations, elles ont admis ignorer « beaucoup de choses sur les auteurs du sabotage et leur affiliation » et n’avoir « aucune preuve » sur une implication directe de Kiev.

Si le sabotage des deux gazoducs a été une opération relativement « simple » [NordStream 1 et NordStream 2 reposent à 80/100 mètres de profondeur], il n’en reste pas moins qu’une action de ce genre ne s’improvise pas et qu’elle exige des moyens. Qui les a fourni?

En tout cas, le gouvernement ukrainien a démenti toute participation à ce sabotage. « Bien que j’aime collecter d’amusantes théories du complot sur le gouvernement ukrainien, je dois dire que l’Ukraine n’a rien à voir avec l’accident de la mer Baltique et n’a aucune information sur des groupes de sabotage pro-ukrainiens », a réagi Mykhaïlo Podoliak, un conseiller du président Volodymyr Zelensky, via Twitter.

« Cela ne vient pas de notre action », a assuré Oleksiï Reznikov, le ministre ukrainien de la Défense, en marge d’une réunion avec ss homologues de l’Union européenne à Stockholm… où le Premier ministre suédois, Ulf Kristersson, n’a pas souhaité faire le moindre commentaire sur cette affaire. « Je conseille de ne pas tirer de conclusions hâtives », a, de son côté, affirmé Boris Pistorius, le ministre allemand de la Défense.

CMF 29 : L’OTAN et l’Union européenne – Quel avenir après l’Ukraine ?

CMF 29 : L’OTAN et l’Union européenne – Quel avenir après l’Ukraine ?

Theatrum Belli – publié le 8 mars 2023

Quel avenir pour nos systèmes de défense et de sécurité collective ?

Contrairement aux espoirs placés dans l’implosion de l’empire communiste soviétique, force est de constater que les relations interétatiques deviennent de jour en jour de plus en plus brutales. Après avoir mis la main sur l’économie russe, la petite coterie, principalement issue des services spéciaux, qui dirige ce pays entend maintenant reconstituer son imperium sur une Europe qu’elle estime faible et dégénérée.

Encouragée par l’absence de réponse ferme à ses coups de force précédents ― l’Occident a, de fait, accepté les partitions de la Moldavie et de la Géorgie ainsi que les accords très défavorables de Minsk ― la Russie met ses menaces à exécution en s’en prenant une nouvelle fois à l’Ukraine. Nous aurions dû mieux écouter Vladimir Poutine ; ne renouvelons pas cette erreur en n’entendant pas Xi Jinping.

Face à l’inadmissible, il est temps pour l’OTAN et l’Union européenne, de repenser leurs systèmes de défense et de sécurité collective qui sont aujourd’hui à la croisée des chemins.

 

Février 2022 : la guerre entre États, dans sa version dite de haute intensité, est de retour en Europe. Nous assistons à une résurgence de pulsions nationalistes qui, de la Chine à la Russie en passant par la Turquie, nourrissent des pratiques néo-impérialistes, dont la conquête territoriale n’est qu’un des aspects des plus virulents. L’agression de l’Ukraine par la Russie au mépris des dispositions du droit international interroge violemment et profondément nos systèmes de sécurité et de défense collective. Elle réactive également sur notre continent, souvent dans l’urgence, des mécanismes interalliés ou multinationaux jugés parfois ronronnant, et la réflexion sur le modèle le mieux à même de répondre à ce nouveau paradigme.

Le conflit en Ukraine n’est, in fine, que la partie la plus exacerbée d’un rejet de plus en plus clairement exprimé des systèmes de régulation et de sécurité collective issus de la Deuxième Guerre mondiale, et des tentatives jusqu’ici plutôt réussies d’inscrire le nucléaire militaire dans une dynamique mieux maîtrisée par l’ensemble des parties. L’abandon en 2019 par la Russie et les États-Unis du traité sur les forces nucléaires de portée intermédiaire (FNI) constituait une prémisse de cette remise en question et bien téméraire serait celui qui pourrait aujourd’hui se prononcer sur l’avenir du traité New Salt, signé en 2021 entre la Russie et les États-Unis, dernier accord existant en matière de réduction des arsenaux nucléaires stratégiques.

Mais, au-delà des débats sur les voies et moyens de contenir la prolifération nucléaire militaire, concept théorique pour nombre de populations plutôt préoccupées par les difficultés sociales, économiques et environnementales, le conflit russo-ukrainien consacre également la réémergence du fait nucléaire comme outil de rapport de forces et réactive une dialectique que beaucoup avaient remisée au rang des accessoires propres à la guerre froide. En la matière, si l’activisme de l’Iran préoccupe, celui de la Corée du Nord inquiète et la rhétorique belliqueuse du président Poutine depuis quelques semaines, même récemment adoucie, remet l’occurrence d’une apocalypse nucléaire au cœur des possibles.

Peut-il en effet accepter de perdre une guerre pouvant conduire à son éviction pure et simple sans recours à l’ensemble des moyens militaires à sa disposition ?

Le premier niveau de questions repose donc sur la capacité des Occidentaux à penser nationalement et/ou collectivement les nouvelles dialectiques du fait nucléaire et les réponses à imaginer pour y faire face.

Ces réalités ont été plus ou moins bien pressenties par les différents États du monde occidental. La France affirmait dès 2008 que « dans un monde balkanisé et retribalisé donnant une large place aux conflits interétatiques, un accès élargi aux armes de destruction massive, facilité par les technologies de l’information, pourrait affaiblir l’effet régulateur de la supériorité militaire conventionnelle des pays occidentaux, susceptible de redonner à la guerre une place particulière parmi les instruments de règlement des différends entre États »1. Ce que le président de la République reprendra en 2017 dans sa préface à la revue stratégique de défense et de sécurité nationale en rappelant que « les affirmations de puissance et les régimes autoritaires émergent ou reviennent, tandis que le multilatéralisme semble s’effacer devant la loi du plus fort ».

Le deuxième niveau de questions consiste donc à s’interroger sur les conditions de la supériorité conventionnelle des Occidentaux dans le cadre d’une guerre aéroterrestre de haute intensité au potentiel nucléaire avéré, et élargie aux espaces cyber et exoatmosphériques.

Question simple qui relance pourtant très largement, en France comme chez nos voisins, mais aussi au sein de l’OTAN et de l’Union européenne, la réflexion capacitaire au sens large (modèle d’armée, capacités militaires conventionnelles et non conventionnelles, doctrine, normes d’entraînement et de préparation opérationnelle, forces morales et résilience), d’autant que le conflit russo-ukrainien, même s’il ne peut être regardé comme une référence absolue, constitue en la matière une richesse inégalée de réflexion. Il s’agit ni plus ni moins de la volonté et de l’aptitude des Occidentaux à relever individuellement et collectivement le défi capacitaire induit par ce nouveau paradigme.

Car cette guerre européenne met en scène les technologies les plus avancées et conforte l’actualité et la pertinence de la puissance aéroterrestre. La transparence du champ de bataille devient un élément clé du succès. Capacités satellitaires, cyber, de renseignement et d’écoute, feux à longue portée, drones et défense sol-air appellent des approches nouvelles dont la cohérence suppose une approche concertée sinon parfois intégrée. L’acculturation des forces armées ukrainiennes aux organisations et méthodes de l’OTAN depuis 2014 constitue sans nul doute l’une des raisons des succès militaires enregistrés par Kiev.

Mais ce conflit remet également au goût du jour le concept de guerre hybride, qui permet de porter la confrontation non conventionnelle (mais non nucléaire) sur un spectre large de champs d’activités d’espionnage et de sabotage, voire de destruction d’infrastructures critiques (câbles sous-marins, gazoducs et oléoducs, transport ferroviaire, centrales électriques, cyberattaques). Nous savons déjà que l’invasion russe en Ukraine a été précédée de nombreuses cyberattaques et de destructions d’infrastructures clés.

De même les pays riverains de la mer Baltique ont connu dans un passé récent une succession d’explosions, de fuites, de ruptures, de blocages et de coupures qui relèvent indubitablement d’une volonté de déstabilisation des sociétés occidentales « dans le contexte plus large de confrontation entre la Russie et l’Ouest »3. Il s’agit de rendre moins aisée la distinction entre guerre et paix, mais aussi de garder une capacité de nuisance des populations et d’affaiblissement de l’autre sans pour autant porter le niveau de conflictualité à des confrontations autres que conventionnelles. La menace est réelle, la réponse à y apporter reste à construire. Le site officiel de l’OTAN rappelle d’ailleurs, de manière volontairement floue, une déclaration publique selon laquelle « ses pays membres pourraient décider d’invoquer l’article 5 du Traité de l’Atlantique Nord si un ou plusieurs d’entre eux étaient la cible d’activités hybrides ».

Le troisième niveau de questions porte donc sur la réduction, par les Occidentaux, de la vulnérabilité de leurs infrastructures stratégiques, sur l’accroissement de leur puissance dans les champs dits « immatériels » et de leurs capacités de contre-ingérence. Certes, la « boussole stratégique » fixée par l’Union européenne intègre clairement la dimension hybride des conflits potentiels dans un futur proche. Il n’empêche que la résilience des infrastructures liées aux activités exo-atmosphériques, à la souveraineté numérique et à l’indépendance énergétique appelle des mesures aussi urgentes que coordonnées. À cet égard, la récente attaque dont ont fait l’objet les systèmes d’information de l’hôpital de Versailles relève plutôt de la stratégie coordonnée que du simple avatar technologique.

Pour autant, les États démocratiques ne doivent pas ignorer la persistance des guerres asymétriques et ce que le chef d’état-major de l’armée de terre a appelé « la rémanence de la menace terroriste »4. Les stratégies de prévention et d’influence restent d’actualité, en Afrique notamment, tandis que la protection du territoire national et/ou européen nourrissent une vigilance accrue de la part des responsables politiques et militaires. Si les interventions en bande sahélo-sahélienne, déclenchées à la demande des États africains concernés par la menace terroriste, ont pu susciter quelques timides dynamiques européennes, le quatrième niveau de questions porte sur le rôle et la place de l’Union européenne (UE) dans ce type de configuration. Comment accroître la réactivité et
l’efficacité collectives, comment combiner gestion d’un conflit de haute intensité ici, en Europe, et une posture de prévention efficace là-bas, en Afrique ?

Bras de fer nucléaires, conflits de haute intensité voire engagements majeurs ou guerres asymétriques, dans un monde hyperconnecté, le succès repose aussi sur des stratégies d’influence de plus en plus sophistiquées. La maîtrise de l’information et la capacité à produire des narratifs forts à usage interne autant qu’externe constituent un enjeu clé. De même les actions de désinformation pèsent de plus en plus lourdement sur les rapports de force. Si la France est d’ores et déjà confrontée à ces dynamiques en Afrique, la guerre des communiqués entre Kiev et Moscou doit être étudiée de près et des stratégies occidentales concertées pourraient être mises au point ou renforcées au sein de l’UE comme de l’OTAN.

N’oublions jamais que la Russie constitue l’une des plus grandes usines à trolls du monde… la cyber-manipulation des opinions reste un défi à relever collectivement. Le cinquième niveau de questions porte donc sur les approches vertueuses à enclencher pour répondre efficacement à ce qui touche directement la résilience des Occidentaux.

Le conflit ukrainien, les perspectives sombres qu’il pourrait ouvrir en mers de Chine ou du Japon, en Europe du Nord, sur les marches septentrionales de la Syrie, en mer Égée ou ailleurs, suscite de nombreuses incertitudes et remises en question. Ces nouveaux paradigmes nourrissent l’introspection des États occidentaux qui, voyant leurs prédictions les plus pessimistes se réaliser depuis moins d’un an, sont sommés de trouver des réponses nationales autant que collectives aux défis qui s’esquissent.

Poursuivant sa contribution à la réflexion collective, le Cercle Maréchal Foch se livre dans ce dossier à une pensée libre et plurielle sur le rôle et la place des systèmes de défense et de sécurité collective occidentaux face aux impérialismes renaissants et de possibles confrontations de blocs. La « fin de l’histoire » n’est pas pour demain.

GCA (2S) Philippe Pontiès

Président du Cercle Maréchal Foch


NOTES

  1. « Prospectives géostratégique à l’horizon des trente prochaines années » – Ministère de la défense – Avril 2008.
  2. « Revue stratégique de défense et de sécurité nationale 2017 ».
  3. Arsalan Bilal – Chercheur associé à l’université arctique de Norvège sur les questions de sécurité – Le Monde23 et 24 octobre2022.
  4. GAR Pierre Schill ― Grand rapport de l’armée de Terre ― Octobre 2022.

Cercle Maréchal Foch

Le G2S change de nom pour prendre celui de Cercle Maréchal Foch, tout en demeurant une association d’anciens officiers généraux fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. En effet, plutôt qu’un acronyme pas toujours compréhensible par un large public, nous souhaitons inscrire nos réflexions sous le parrainage de ce glorieux chef militaire, artisan de la victoire de 1918 et penseur militaire à l’origine des armées modernes. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).

Envol de Griffon: de La Rochelle et de La Valbonne, vers Tapa (Estonie)

Envol de Griffon: de La Rochelle et de La Valbonne, vers Tapa (Estonie)

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 8 mars 2023

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr


Le chargement, en vue du déploiement par voie ferrée pour l’Estonie d’une quarantaine de véhicules tactiques, a été effectué lundi à La Rochelle et mercredi à La Valbonne, les trains étant attendus le 16 mars en Estonie. 

Cette opération logistique visait à déployer depuis deux sites en France: La Rochelle (photo ci-dessus. Y ont été chargés des Griffon du 126e RI) et La Valbonne (photo ci-dessous), les véhicules de combat et de soutien du nouveau sous groupement tactique interarmes français engagé sur le flanc Est à Tapa, en Estonie, au sein de la mission Lynx. Le dispositif français est intégré au Battle Group de l’Enhanced Forward Presence sous commandement britannique.

En étroite coopération avec la SNCF, ces deux trains militaires rejoindront l’Estonie au terme d’un voyage de 3 000 km).

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Pour le nouveau mandat, armé par la 13e Demi-brigade de la Légion étrangère (renforcée par des éléments d’artillerie, du génie et du soutien et par quatre AMX-10RC), le sous groupement tactique interarmes sera doté des moyens « les plus modernes et performants, dont le Véhicule blindé multi-rôle Griffon, qui après avoir démontré ses capacités au Sahel, est déployé en Estonie pour renforcer le dispositif Lynx« , selon l’armée de Terre.

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Ce mouvement logistique a été coordonné par le Poste de commandement du Contingent national Terre – Europe continentale (PC NCC – EC National Contingent Command) basé à Lille. Ce poste de commandement est responsable de la Coordination du mouvement logistique assurant ainsi une autonomie de projection de bout en bout en Europe.

 

20 février 1918, une opération « commando » française géante en Lorraine

20 février 1918, une opération « commando » française géante en Lorraine

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 7 mars 2023
https://lavoiedelepee.blogspot.com


La plus grande opération « commando », le terme n’est évidemment pas d’époque, de l’histoire militaire française a probablement eu lieu en février 1918 en Lorraine. Cela a été un succès remarquable de nos soldats. Vous ne le saviez pas ? c’est normal ! L’historiographie française sur la Grande Guerre ne s’intéresse généralement pas à ce genre de choses.

Tout commence le 16 janvier, lorsque le général commandant la 8e armée française ordonne de réaliser un coup de main au nord du bois de Bezange-la-grande. Un coup de main est une opération dite de va-et-vient, c’est-à-dire sans occupation du terrain et visant généralement à rechercher du renseignement à l’intérieur même des lignes ennemies. L’hiver 1917-1918, c’est un peu la « drôle de guerre » de 1939-1940 puisqu’on attend les offensives allemandes, à cette différence près qu’en 17-18 on s’y prépare intensivement. On travaille, on s’entraine, on innove, beaucoup plus qu’en 1939.

L’hiver 1918 est en particulier l’occasion d’une intense bataille du renseignement, du côté allemand pour tromper l’ennemi et sonder ses défenses, du côté allié pour déterminer le point d’application de l’effort allemand. Le coup de main est dans les deux cas un instrument privilégié de cette lutte et on assiste ainsi à une petite guerre de corsaires le long du front.

C’est dans ce cadre que la 8e armée cherche à savoir ce qui se passe dans la région de Bezange, et si possible d’entraver les éventuels préparatifs allemands. Dans le même temps, cette opération devra servir d’expérimentation de nouvelles méthodes d’attaque par surprise, assez proches de celles que les Allemands ont déjà développées. La mission est confiée à la 123e division d’infanterie pour un début d’opération un mois plus tard. Il n’est pas évident que l’on soit capable aujourd’hui de faire plus court au regard de tous les moyens engagés.

L’objectif choisi est le plateau des Ervantes, juste au nord du village de Moncel-sur-Seille à 22 km au nord-est de Nancy. On ne parle pas encore comme cela mais l’« effet majeur » est de parvenir à « nettoyer » ce carré d’environ 1 500 m sur 1 500 en moins de deux heures, avant l’organisation par l’ennemi d’une contre-attaque importante.

L’objectif est très solidement tenu, aussi va-t-on privilégier d’abord une infiltration par la route qui mène à Sarreguemines par un ravin, zone plus faible, pour se retrouver ainsi à l’intérieur du dispositif ennemi au sud-est de l’objectif et obliquer ensuite à 45 degrés en direction du nord-ouest. Cela permet d’éviter la zone de défense frontale du plateau des Ervantes, avec une défense solide au dessus d’une pente forte au nord de Moncel-sur-Seille. La manœuvre latérale permet aussi de progresser plus facilement dans les tranchées parallèles.

Une fois l’idée de manœuvre définie, on procède à la « génération de forces ». L’attaque sera le fait de trois groupements d’assaut, A, B et C, formés chacun autour d’un bataillon d’infanterie du 411e Régiment d’infanterie (RI), renforcés pour le A par une compagnie du 6e RI et tous par une section de lance-flammes Schilt. Un groupement D formé de deux compagnies du 6e RI est également prévu pour la couverture face à l’ouest et le recueil.

Le séquencement est le suivant :

Phase 0 : deux compagnies du 4e régiment du génie organisent le franchissement de la rivière Loutre.

Phase 1 : les groupements C à et A franchissent la rivière Loutre et progressent plein nord sur 1 km jusqu’au col. Le groupement B suit C et le dépasse en fin de phase pour se placer entre C et A.

À la fin de l’action, A a deux compagnies en couverture sur le col face au nord et sur le saillant du Hessois, le mouvement de terrain à l’est du « ravin ». C, B et A ont respectivement trois, trois et deux compagnies alignées le long de la route au pied du plateau (le dénivelé est léger, environ 30 mètres sur 500 mètres) sur un axe sud-est/nord-ouest face au plateau des Ervantes.

Phase 2 : nettoyage du plateau des Ervantes par B, C et la moitié de A. Le groupement D se met en place au nord de Moncel-sur-Seille.

Phase 3 : repli. C et B dépassent l’objectif et sont recueillis par D. A se replie par le chemin initial par le ravin.

Franchissements, assauts de positions, dépassements, changements brutaux de direction, nettoyages de kilomètres de réseaux retranchés, recueils, c’est une mission complexe qui nécessite une préparation très précise et des appuis importants.

Les appuis sont fournis par un total de 352 pièces, dont 180 lourdes. C’est une proportion évidemment considérable, presque un canon pour 5 à 10 soldats à l’attaque. L’artillerie de l’époque est en fait aéroterrestre, puisqu’elle ne peut fonctionner sans moyens aériens. Trois escadrilles sont donc réunies pour assurer l’observation des tirs et deux escadrilles de chasse pour la domination du ciel et la protection des observateurs. La division engage également son escadrille d’infanterie. Celle-ci est chargée de l’observation et du renseignement en avant de l’infanterie à l’attaque, en marquant par exemple au fumigène les positions de défense repérées, ou mitraillant l’ennemi à découvert.

Quatre ans plus tôt seulement, tout ce qui est décrit là aurait relevé de la pure science-fiction. L’artillerie ne tirait que sur ce qu’elle voyait directement comme pendant les guerres napoléoniennes. En 1918, elle peut tirer relativement précisément à plusieurs dizaines de kilomètres. Elle peut même le faire sur simples calculs sans passer par de longs réglages préalables, ce qui excluait toute surprise.

Pour cette opération, on lui demande d’abord de neutraliser les batteries ennemies, d’aveugler ses observatoires, de détruire certains points clés et de créer des brèches sur les défenses de la rivière Loutre afin de faciliter la pénétration. Puis, lorsque l’attaque sera lancée de créer deux boites de protection. Une boite est un carré d’obus, dont trois côtés sont des barrages fixes empêchant l’ennemi de pénétrer à l’intérieur ou de s’en échapper. Le quatrième est le barrage roulant qui protège les fantassins à l’attaque par un mur d’obus et effectue ensuite une série de bonds, en général de 100 mètres toutes les trois ou quatre minutes. Pour assurer le coup, on décide même de faire deux barrages mobiles, un avec des percutants devant les fantassins français, ce qui procure l’avantage de faire un écran de poussière, et un autre plus loin avec des fusants éclatant donc dans le ciel. Il y aura donc une première boite pour protéger la pénétration dans le ravin et une deuxième dans la foulée et sur des angles totalement différents pour l’attaque du plateau.

Pour assurer encore plus le coup, on réunit aussi un groupement de 200 mitrailleuses qui appuieront l’infanterie à l’assaut en tirant au-dessus d’elle. C’est une innovation que l’on a empruntée au corps d’armée canadien. Elle consiste à faire tirer sur ordre une grande quantité de mitrailleuses à angle maximum de façon à envoyer des dizaines de milliers de projectiles sur une zone que l’on veut interdire à plusieurs kilomètres. Le froissement des balles dans l’air, au-delà de la vitesse du son, donne l’impression aux combattants à l’assaut d’être à l’intérieur d’un tambour.

Il faut imaginer à ce stade le degré de sophistication nécessaire pour parvenir à faire tout cela et le coordonner harmonieusement. Il n’y pas alors de radio TSF portable et le réseau de téléphone peut difficilement suivre dans une mission aussi dynamique. On communique au ras du sol, (en fait souvent dans le sol) avec des coureurs porteurs de message, et surtout on passe par le ciel où les avions peuvent envoyer des messages par morses ou les porter et les larguer avec un sac de lest. Dans ce tambour géant, il faut donc imaginer des fusées qui partent dans le ciel avec des couleurs différentes suivant les demandes, des pots ou des grenades fumigènes pour indiquer des positions, des fanions et des panneaux visibles du ciel pour indiquer où sont les amis. 

Et puis, il y a le combat de l’infanterie. Il faut oublier les attaques en foule courant de manière désordonnée que l’on voit dans les films sur la Première Guerre mondiale, la scène d’ouverture d’Au revoir là-haut par exemple. L’infanterie de 1918 et déjà bien avant en fait, c’est de la mécanique. Pas de foule, mais du « feu qui marche » de manière très organisée. En 1914, un bataillon d’infanterie à l’assaut, c’est 1 100 hommes (théoriques) armés de fusils Lebel 1893 renforcés en moyenne de deux mitrailleuses. En 1918, ce n’est plus que 700 hommes, mais avec 120 armes collectives légères (fusils-mitrailleurs, fusils lance-grenades) ou lourdes (mitrailleuses de la compagnie d’appui du bataillon) et souvent une partie des trois mortiers de 81 mm et trois canons de 37 mm de la compagnie d’appui du régiment.

L’emploi de tout cet arsenal nécessite beaucoup de coordination. On ne combat plus en ligne à un pas d’intervalle comme en 1914, mais par cellules autonomes. Chacune des quatre sections des compagnies d’infanterie, est partagée en deux, bientôt trois, « groupes de combat » ou « demi -sections », d’une quinzaine d’hommes répartis en deux escouades commandées par des caporaux. Une escouade est organisée autour d’un fusilier, porteur du fusil-mitrailleur, l’arme principale (mauvaise, mais c’est une autre histoire). Sous le commandement d’un caporal, le fusilier coordonne son action de tir de saturation avec deux grenadiers à fusils protégés autour d’eux par cinq ou six grenadiers-voltigeurs qui combattent au fusil ou à la grenade. On est beaucoup plus près d’un combat articulé lent et méthodique de petites cellules que de la ruée en masse. La norme est alors d’avancer au rythme d’un barrage roulant, c’est-à-dire entre 1 et 2 km/h. 

Toute la force, l’équivalent d’une brigade moderne, se prépare longuement à l’opération plusieurs dizaines kilomètres à l’arrière, dans l’archipel des espaces d’entrainement et de formation qui a été créé en parallèle du front. Elle est munie de photos aériennes de la zone et de plans à petite échelle fournis par un camion du Groupe de canevas de tir d’armées (GCTA), qui produit 4 millions de plans par an. Toute la géographie microtactique de la zone y est représentée avec chaque tranchée, boyau, ligne, poste, point d’appui, repéré et baptisé. On planifie, on expérimente et on répète les ordres d’opérations à partir de maquettes, puis sur le terrain sur des reconstitutions jusqu’à ce que tous les problèmes possibles aient été décelés et que tout le monde connaisse son rôle. Là encore, beaucoup de ces méthodes qui existent à la fin de la guerre, balbutiaient au début de la guerre de tranchées et étaient inimaginables en 1914.

La force se met en place au tout dernier moment sur des positions préparées, organisées, fléchées, et dans la plus totale discrétion. La surprise sera totale.

Le 20 février au matin, l’opération débute par les escadrilles qui chassent les ballons et les avions ennemis, ce qui, avec les fumigènes sur les observatoires rend l’artillerie ennemie aveugle. À 7 h 30, le groupement d’artillerie ouvre le feu. Toutes les missions préalables de l’artillerie sont réalisées sept heures plus tard.

À 14 h 30 et 15 h, les deux compagnies du 4e régiment du génie se lancent sur la rivière Loutre et protégées par les appuis, mettent en place 43 passerelles sur deux zones de franchissement.

À 15 h 30, heure H, une compagnie du groupement C et deux de A sortent des brèches dans les réseaux français, franchissent la Louvre, parfois à travers la rivière jusqu’au milieu du corps, et se lancent à l’assaut de la première ligne allemande. C’est probablement la partie la plus délicate de l’opération. La défense d’une ligne de tranchées, ce sont des barbelés et des mitrailleuses. Les barbelés sont battus une première fois par l’artillerie, puis si ça ne suffit pas, les fantassins ouvrent des passages à la cisaille ou parfois simplement avec des échelles, qui permettent ensuite de descendre dans les tranchées. Face aux mitrailleuses, il y a le barrage d’artillerie qui épouse la forme du terrain, neutralise autant que possible les défenseurs et soulève de la poussière. On y ajoute parfois des fumigènes et plus tard dans la guerre des gaz non persistants.

L’infanterie tente de son côté de s’approcher au maximum des mitrailleuses en les neutralisant par ses propres feux. Si on a doté l’infanterie d’autant d’armes collectives, c’est uniquement pour neutraliser les nids de mitrailleuses ennemies tout en se déplaçant. Il n’y a pas encore de chars d’accompagnement légers, ils apparaitront fin mai, mais leur but est exactement le même et ils feront ça très bien.

L’abordage de la première ligne est donc difficile. La compagnie de tête du groupement C perd 48 tués et blessés, un sixième des pertes de toute l’opération, mais parvient à s’emparer de son objectif, le Saillant des Saxons, en une quinzaine de minutes. Derrière lui, le reste du groupement C, puis tout le groupement B peuvent s’infiltrer dans le ravin assez facilement jusqu’au col derrière le barrage roulant. Une fois à l’intérieur des tranchées et des boyaux, les mitrailleuses ennemies sont moins redoutables.

Il en est sensiblement de même à droite pour le groupement A qui déploie deux compagnies en tête. Les deux compagnies progressent, souvent en rampant, jusqu’au Saillant des Hessois et s’en emparent. La compagnie Arrighi est commandée à la fin de l’action par un sous-lieutenant, seul officier indemne de l’unité. Mais là encore, les premiers points d’appui de mitrailleuses neutralisés, le reste de l’opération est plus facile. La défense est sporadique, les Allemands ayant évacué des positions en réalité intenables ou sont surpris dans des abris indéfendables. La seule équipe lance-flammes du groupement A fait 26 prisonniers à elle seule. Le groupe de grenadiers du sergent Raynard, élément du corps du franc du régiment, neutralise cinq abris et fait 20 prisonniers. La compagnie Clerc du groupement A peut se déployer en couverture face à l’est et protéger le reste de l’action. La compagnie Arrighi fait de même au niveau du col en fin de tableau. Chaque compagnie est renforcée d’une section de quatre mitrailleuses. Arrivée sur le col, l’une d’entre elles abat un avion allemand qui se présente. Un autre avion sera abattu de la même façon, dans la phase suivante. La première phase est terminée en un peu plus d’une demi-heure.

Les huit compagnies alignées face au plateau des Ervantes se lancent à l’assaut, chacune dans leur fuseau de 200 mètres de large, au rythme de 100 mètres toutes les quatre minutes derrière le barrage roulant. Les sections de tête, une ou deux suivant les lignes, progressent dans les tranchées, les boyaux ou en surface, et fixent les objectifs, abris, dépôts, postes de commandement ou d’observation, fermes fortifiées, les sections suivantes les réduisent, fouillent les abris puis les détruisent au lance-flammes. Les dernières sections acheminent tués et blessés amis, prisonniers et documents ou matériels capturés à l’arrière. On assiste à de vrais moments d’héroïsme comme lorsque le sous-lieutenant Gouraud franchit seul le barrage roulant pour surprendre une section de mitrailleuses allemandes. Le soldat Ozenne capture une autre section de mitrailleuses et fait 17 prisonniers à lui seul.

Les Allemands sont totalement impuissants. Ils tentent de lancer une contre-attaque vers 17 h 15. Elle est repérée par l’aviation et neutralisée par l’artillerie, le groupement de mitrailleuses et les compagnies de couverture. À 17 h 45, les compagnies se replient comme prévu et sans précipitation. Les six compagnies de C et B dépassant l’objectif, rejoignent le groupement D qui a organisé un chemin d’exfiltration et les recueillent. Les deux compagnies les plus avancées de A sont recueillies par la compagnie sur le col, qui elle-même est recueillie ensuite par la compagnie sur le saillant des Hessois qui ferme la marche en repassant la rivière Loutre.

Les 38 tués français et 67 blessés graves, soit un homme sur trente environ, ont tous été ramenés dans les lignes françaises, ainsi que 357 prisonniers. Les Français comptent également 200 blessés légers. Les sources allemandes parlent de la perte totale de 646 hommes dans leurs rangs. On notera au passage, la relative modestie des pertes au regard de la puissance de feu engagée de part et d’autre. C’est l’occasion de rappeler que contrairement à ce que l’on voit dans les films, il faut alors des centaines d’obus et des milliers de cartouches (rapport total des projectiles lancés/total des pertes infligées) pour tuer un seul homme dans la guerre de tranchées.

Toute la zone a été ravagée et restera neutralisée jusqu’à la fin de la guerre. On a surtout la certitude grâce aux renseignements obtenus que rien ne se prépare à grande échelle de son côté, ce qui avait été envisagé un temps par l’état-major allemand. Les Français peuvent se concentrer sur Reims ou la Picardie, ce qui aura une énorme influence pour la suite des événements.

Au bilan, dans sa conception et sa réalisation quasi parfaite, il s’agit d’une des opérations les plus remarquables de la Grande Guerre. Il faut considérer l’immensité des innovations en tous genres et de la somme de compétences qu’il a fallu accumuler, en partant de rien malgré les pertes considérables, pour passer en quelques années de la guerre à la manière napoléonienne à quelque chose qui n’a rien à envier à ce qui se fait cent ans plus tard. 

Le fascicule « Corsaires de tranchées » est disponible en version Kindle (ici).

La Chine augmente son budget de la Défense de 7,2% (actualisé)

La Chine augmente son budget de la Défense de 7,2% (actualisé)

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 7 mars 2023

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Dimanche, la Chine a annoncé une hausse de 7,2% du budget de la Défense pour 2023 7,1% en 2022), soit l’augmentation la plus forte depuis 2019. Les dépenses militaires s’élèveront à 1 553,7 milliards de yuans (225 milliards de dollars ou 211 milliards d’euros). 

Petit rappel des hausses du budget chinois de la Défense:

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PS: l’inflation chinoise après avoir officiellement (chiffres du National Bureau of Statistics of China) atteint 5,4% en 2011 tourne autour de 2% par an (2,24% en ce début d’année 2023).

Ukraine, regards sur la guerre

Ukraine, regards sur la guerre

par Bruno Modica – Revue Conflits – Publié le 6 mars 2023

https://www.revueconflits.com/ukraine-regards-sur-la-guerre/


Un ouvrage de témoignages de personnes parties combattre en Ukraine. Dix regards pour entrer dans l’intimité des soldats et prendre la mesure d’un conflit qui déchire l’Europe. 

Lasha Othkmezuri, Combattre pour l’Ukraine : Dix soldats racontent , 2023, Éditions Passé composés. 

Cet ouvrage réunit dix témoignages de femmes et d’hommes qui se sont engagés dans cette guerre commencée il y a maintenant un an. L’auteur qui connaît bien l’histoire militaire de l’Union soviétique, avec sa publication de « grandeur et misère de l’armée rouge », d’une biographie du maréchal Joukov, et de Barbarossa, qui raconte l’offensive allemande commencée le 22 juin 1941, propose en introduction une sorte de réflexion sur les conditions qui ont permis cette entrée en guerre. L’auteur connaît bien l’histoire de l’Union soviétique et les ressorts qui ont pu conduire Vladimir Poutine à s’engager dans cette aventure meurtrière.

La bascule serait intervenue après 2001, alors que pendant la même période la Russie envisageait de rejoindre l’alliance atlantique, ce qui plus de 20 ans plus tard, peut surprendre. En réalité Poutine développait en même temps cette attitude de coopération tout en reprenant la thèse de l’encerclement de la Russie par les Occidentaux. Pour les tsars, comme pour Staline ou encore Brejnev, la Russie doit être considérée comme le cœur de l’empire, qu’il soit tsariste ou soviétique. Au passage l’auteur rappelle que ce sont pourtant les Ukrainiens qui ont payé le tribut le plus élevé à l’occupation allemande en évoquant d’ailleurs des chiffres de victimes qui donnent le vertige. 3 256 000 civils ukrainiens ont été tués pendant la seconde guerre mondiale contre 1 800 000 Russes.

Le choc du 24 février 2022 a fait oublier les méthodes de Poutine qui instrumentalise les minorités russophones dans les différents pays voisins de la Russie. On se souvient des épisodes de 2008 à propos de la Géorgie avec le soutien à des territoires séparatistes d’Abkhazie et Ossétie du Sud.

Quelques mois après avoir fait assaut de bonne volonté à l’égard de l’alliance atlantique, Poutine a commencé à développer une série d’actions de pressions contre l’Ukraine. On retrouve déjà un conflit hydraulique à propos du barrage construit dans le détroit de Kertch, une tentative d’assassinat contre le futur président ukrainien Viktor Iouchtchenko, le chantage au gaz répété à plusieurs reprises en 2006 et 2009, et enfin, déjà en février, mais c’était en 2014, la Russie commence l’annexion de la Crimée, tandis que « les petits hommes verts », intervenaient dans le Donbass en soutien des groupes séparatistes.

On passera directement à la conclusion qui dresse une sorte de bilan paradoxal d’une guerre qui est toujours en cours. L’auteur réfléchit sur les éléments déclencheurs, sans pour autant rappeler l’aveuglement d’un certain nombre de commentateurs hexagonaux qui quelques jours avant le début du conflit expliquaient doctement que Vladimir Poutine n’avait aucun intérêt à s’engager dans une guerre directe.

L’auteur fait preuve de plus de lucidité lorsqu’il examine les raisons qui ont pu conduire Poutine à donner le feu vert à cette « opération militaire spéciale ». Peut-être que le retrait humiliant des États-Unis d’Afghanistan en juillet et août 2021 a pu faire croire que les États-Unis en avaient fini avec l’interventionnisme que l’on qualifiait, il fut un temps, de « Wilsonien ». Répéter, comme a pu le faire Joe Biden le 15 février 2022, que « aucun soldat américain ne serait envoyé en Ukraine » a pu être interprété comme un feu vert. On se souvient d’une déclaration de ce type en 1950, lorsque le secrétaire d’État de l’époque avait déclaré que la ligne de défense des États-Unis en Asie du Sud-Est passait au nord des Philippines. En juin 1950, c’était la Corée du Sud qui était envahie avec l’accord de Staline. On se souvient également du feu vert donné à Nord stream deux par Joe Biden en juillet 2021. Cela pouvait signifier que les États-Unis acceptaient de voir l’Europe, et tout particulièrement l’Allemagne, dépendante du gaz russe. Pourtant, très rapidement, les services de renseignements, en analysant l’opération ZAPAD, les grandes manœuvres de l’armée russe, ont compris que le stationnement de ces troupes constituait un signal particulièrement clair.

Quel que soit le soutien que l’on peut apporter à l’Ukraine face à une agression caractérisée, il convient de rester lucide. L’histoire de l’Ukraine depuis 1991, c’est aussi l’histoire d’un pays « post-soviétique » dans lequel les oligarques sont tout aussi corrompus que leurs homologues russes. L’histoire de l’Ukraine c’est aussi celle de la formation d’une nation que l’agression russe a contribué à faire naître. Les contradictions sont évidemment multiples, et il faut lire les témoignages de ces 10 combattants avec les précautions de l’historien. Chacun d’entre eux, et cela ne minimise en aucun cas leur courage et leur engagement, est porteur de cette histoire d’une nation qui n’a pas pu, sauf pendant quelque courte période, entre 1917 et 1921, constituer son état. Au XIXe siècle, en Europe centrale et orientale, jusqu’au lendemain de la Première Guerre mondiale, les nations soumises aux empires étaient parvenues à créer leur état. Il aura fallu une guerre mondiale pour cela.

Chapitre 1. « La langue russe est une menace pour l’unité de l’Ukraine. »

Le premier récit est celui de Stanislas Asseyev, qui a failli s’engager dans la Légion étrangère en 2012. De retour en Ukraine, ce jeune homme commence à dénoncer l’action des républiques séparatistes et il a d’ailleurs été incarcéré dans l’une d’entre elles. Il s’est engagé dans la défense territoriale pour la défense de Kiev au début de l’invasion. Son attitude relève peut-être d’un amour déçu. Comme beaucoup d’Ukrainiens, il a pu considérer que le monde russe était une référence en termes de culture. Depuis 2014 il a forcément changé d’avis et considère que la langue russe représente une menace pour la sécurité du pays.

Chapitre 2. « Il m’arrive de commander des hommes en première ligne. »

Maria Chashka est née en 1975. Elle s’est engagée dans l’armée ukrainienne après l’annexion de la Crimée en 2015. Deux de ses enfants sont également sous les armes. Officier en 2016, elle représente l’une des 57 000 femmes qui sont engagées dans l’armée ukrainienne dans des unités combattantes. Elle est toujours en première ligne, et son témoignage est précieux, car il évoque sans détour toutes les questions que la présence des femmes dans les unités combattantes peut poser. Cela va de l’autorité sur les hommes à des problèmes d’hygiène intime. Il faut toutefois noter que bien avant l’avènement de l’Union soviétique, des femmes servaient dans l’armée impériale, y compris dans des unités combattantes. 

Chapitre 3. « Le régiment Azov est devenu le symbole de la résistance de notre peuple. »

Rouslan, alias David, s’est engagé dans l’armée ukrainienne en 2015. L’annexion de la Crimée a été le choc et il a combattu dans le Donbass jusqu’en 2017 dans une unité de transmission. Après sa démobilisation il cherche à rejoindre le régiment Azov et il participe aux combats contre les séparatistes du Donbass jusqu’en 2020. Dès le début de l’invasion, alors qu’il avait été démobilisé, il rejoint le régiment Azov et cherche à rejoindre Azovstal alors que la ville de Marioupol est déjà menacée par les forces russes. Blessé pendant les combats, il est fait prisonnier, souffre de la faim, avant d’être libéré dans le cadre d’un échange de prisonniers le 29 juin 2022. La réputation sulfureuse du régiment Azov n’est absolument pas abordée dans ce témoignage. Bien au contraire les soldats qui servent sont considérés comme « l’élite de l’élite ».

Chapitre 4. « La peur de la mort te hante à tout moment et transforme tout en toi. »

Ihor Martinkovskyy dirigeait avant la guerre une entreprise de travaux publics. Très rapidement, surtout après l’invasion, il met les ressources de l’entreprise à la disposition de son pays en fournissant des moyens de transport. Il contribue à l’acheminement de matériel jusque sur la ligne de front, en construisant des tranchées, avant de se retrouver directement engagé dans les combats. Avec son témoignage le lecteur découvre la vie quotidienne sur le front, entre les pilonnages d’artillerie, les offensi

ves de chars qu’il faut stopper, la panique qui peut toucher n’importe qui, même des soldats expérimentés, pendant les tirs d’artillerie. Théoriquement démobilisé, Igor continue toujours à travailler pour l’armée, mais sans véritable contrat d’engagement. Techniquement il est civil, mais dans la pratique il continue à développer une chaîne logistique pour l’armée nationale.

Chapitre 5. « Cette guerre est celle de la lumière contre les ténèbres. »

Maksym Lutsyk est un jeune homme né en 2002. Russophone, il s’engage en politique en ayant d’ailleurs un lourd préjugé contre Zelensky. Aujourd’hui il note sa capacité à mobiliser son pays et sans le dire à ses parents il s’est engagé pour combattre en première ligne. Ce jeune homme, en raison de ses compétences numériques, est devenu éclaireur aérien et utilise des drones d’observation. Combattant de premières lignes, il semble pouvoir conserver son humanité lorsqu’il raconte avoir apporté une aide médicale à un prisonnier russe. 

Cette description du combat d’artillerie, la précision qu’il donne sur les matériels employés, essentiellement les obusiers américains, allemands et polonais, montre comment les Russes ont réussi la performance, bien involontairement, de former une armée ukrainienne qui est l’émanation de son peuple. 

Chapitre 6. « C’était comme un message envoyé du Ciel et qui me disait : Gundars, le temps est venu pour toi de te battre. »

Gundars Kalve à 52 ans, un âge limite dans d’autres armées. Originaire de Lettonie, enrôlé dans l’armée soviétique en 1989 pendant deux ans, il affirme avoir désobéi aux ordres de ses chefs et finit par déserter le 21 août 1991, au moment de la tentative de putsch contre Gorbatchev. Pendant cinq ans il reste en Lettonie comme engagé volontaire dans la garde nationale de la république balte. Aujourd’hui, après avoir longtemps milité pour retirer de son pays natal, les traces de l’occupation soviétique, il a cherché à soutenir la souveraineté de l’Ukraine. Dès le 25 février, il cherche à s’engager dans ce que l’on peut qualifier de « brigades internationales », participe après son engagement à la bataille d’Irpin dans un peloton de reconnaissance. Il raconte aussi les désertions qui ont diminué les effectifs de son unité combattante. Celle-ci est d’ailleurs composée d’Ukrainiens et de Géorgiens. Aujourd’hui, il est toujours engagé, malgré son âge, dans un bataillon de reconnaissance.

Chapitre 7. « Il n’y a rien en moi de russe. » 

Yuriy Tay est né en 1992 en Ouzbékistan. Après un passage par l’école militaire Souvorov dans laquelle il subit le bizutage impitoyable caractéristique de l’armée russe, il obtient un diplôme de droit avant de rejoindre l’Ukraine en 2012. Particulièrement pessimiste sur les possibilités de changement en Russie, il se considère comme un nationaliste ukrainien. Au début de la guerre pourtant, il était titulaire d’un passeport russe. Particulièrement précis sur les affrontements à Boutcha, il est toujours dans l’attente d’une reconnaissance de sa situation. Il espère pouvoir rejoindre la légion internationale pour disposer d’un statut plus officiel de combattant.

Chapitre 8. « Cela fait trente ans que je combats l’impérialisme russe. »

Vano Nadiradzé est âgé de 52 ans et il est d’origine géorgienne. Ancien de services de renseignements de son pays, il décide de rejoindre l’Ukraine en 2014. Son témoignage est d’autant plus intéressant qu’il est un vétéran de la guerre du Donbass qui commence dans la région de Donetsk dès 2014. Le bataillon était composé de volontaires dans une armée ukrainienne qui était à cette époque largement sous-équipée et sous encadrées. Son témoignage raconte l’ambiguïté dans les pratiques de certains oligarques, aussi bien russes qu’ukrainiens dont certains fournissaient des armes aux séparatistes du Donbass comme au bataillon de volontaires pro-ukrainiens. Vano affirme avoir participé aux tous les combats dans la région de Donetsk contre les séparatistes. Plusieurs fois décoré il obtient la nationalité ukrainienne par Zelensky. Au moment de l’entrée en guerre en 2022, il était la tête de 380 hommes dans le secteur de Kiev. Son récit de ces combats est extrêmement précis, notamment sur l’utilisation par l’armée russe d’uniformes ukrainiens. Dans son témoignage il dresse un bilan comparatif des armes occidentales qui sont utilisées par les forces ukrainiennes. On apprend d’ailleurs que les artilleurs n’utilisent pas le terme de César pour désigner le canon autoporté français, mais celui de Susanna, « qui correspond mieux à l’élégance française ! ». Participant à des combats depuis 2014, c’est-à-dire depuis neuf ans, il espère, tout en étant pessimiste, voir la fin de la guerre.

Chapitre 9. « Boutcha, c’est la revanche des intouchables Russes. »

Ilya Bogdanov est âgé de 35 ans, natif de Vladivostok, il rentre, à la sortie du lycée, à l’institut des gardes-frontières du FSB. Présent au Daghestan de 2010 à 2013, il interprète la politique de la Russie dans le Caucase comme un moyen d’entretenir la tension pour maintenir la pression russe dans cette zone.

Dès 2014, il s’engage comme volontaire pour le Donbass, malgré sa nationalité russe, et décide de s’installer en Ukraine la fin de cette première période de guerre. Lorsque commence l’invasion russe en 2022, il est engagé dans les combats de Boutcha où il est blessé. Son témoignage est celui d’un russe originaire de la ville de l’Extrême-Orient, Primorié et il montre que les soldats russes envoyés au front compensent par une violence extrême les humiliations qu’ils subissent depuis toujours. Comme d’autres témoins russophones, il fait systématiquement usage de la langue ukrainienne. Ancien du FSB, donc considéré comme un traître, il affirme avoir été l’objet de deux tentatives d’assassinat téléguidé par Moscou.

Chapitre 10. « Si nous voulions la paix chez nous, il nous fallait gagner la guerre en Ukraine. »

Alexandre Chekulaev est né en Géorgie en 1961. Il a aujourd’hui 62 ans. Ancien militaire, il a fait la guerre en Abkhazie au sein des forces spéciales géorgiennes. Il est engagé dans la légion internationale. Dans cette unité la discipline est extrêmement stricte. Il se montre extrêmement critique à propos des volontaires étrangers, particulièrement américains, qui servent dans cette légion. Son témoignage est particulièrement précieux, car il montre l’importance des téléphones portables dans ce conflit. D’après Alexandre la moindre connexion déclenche des tirs d’artillerie sur les positions occupées.

Il ne faut pas chercher dans ces récits de guerre une grande qualité rédactionnelle. Les témoignages sont présentés de façon brute et certaines descriptions, notamment les conséquences des tirs d’artillerie, sont particulièrement difficiles à lire. L’intérêt de cet ouvrage, au-delà de la mise en perspective par l’auteur, est de montrer le vrai visage de la guerre de haute intensité, avec le taux d’attrition qui en découle. Les trajectoires individuelles de ces combattants, surtout lorsqu’ils ne sont pas ukrainiens, sont particulièrement significatives. La plupart d’entre eux sont des hommes ayant largement dépassé la quarantaine, voire la cinquantaine. Leur vision de la guerre ne se limite pas à la défense du territoire ukrainien qui est devenu leur nouvelle patrie, mais bien à la défense de l’Europe tout entière. Pour ces volontaires étrangers, leur vision critique du commandement ukrainien n’est pas dénuée d’intérêt. Ils montrent tous comment, dans les premières semaines de l’invasion russe, l’armée ukrainienne était largement désorganisée. Pourtant, parce que tous ces volontaires, de la garde territoriale, des unités régulières, de la légion internationale, se battaient et se battent encore pour des valeurs, ils ont permis à l’Ukraine de résister. L’aide internationale qui a fini par arriver, la qualité du renseignement fourni par les agences occidentales, permet aux forces ukrainiennes de résister. Mais rien de cela ne serait possible s’il n’y avait pas aussi la capacité de résistance d’une population qui fait aujourd’hui nation.