Que reste-t-il du groupe de mercenaires russes Wagner un an après sa mutinerie?

Que reste-t-il du groupe de mercenaires russes Wagner un an après sa mutinerie?


Il y a un an le groupe de mercenaires russes Wagner entrait en rébellion contre le Kremlin. Une aventure militaire menée par Evgueni Prigojine après des mois de tensions entre son groupe et les autorités militaires russes sur la conduite des opérations en Ukraine. Le coup de force avait pris fin au bout de quelques jours et deux mois plus tard, Evgueni Prigojine disparaissait dans le crash de son avion. Mais que reste-t-il aujourd’hui du groupe Wagner qui avait incarné les ambitions russes notamment en Afrique ? 

Mémorial en l'honneur d'Evguéni Prigojine, chef du groupe Wagner, et et son bras droit Dmitry Outkine, le commandant du groupe, à Moscou, en Russie, le 29 août 2023.
Mémorial en l’honneur d’Evguéni Prigojine, chef du groupe Wagner, et et son bras droit Dmitry Outkine, le commandant du groupe, à Moscou, en Russie, le 29 août 2023. REUTERS – MAXIM SHEMETOV

Le 23 août 2023, le groupe Wagner est décapité. Dans les débris de l’appareil d’affaire qui s’est écrasé peu après son décollage dans la région de Moscou, outre la dépouille d’Evgueni Prigojine, sont retrouvés les corps de Dimitri Outkine, son bras droit et de Valeri Chekakov chef de la logistique du groupe. L’empire Prigojine, qui disposait d’environ 50 000 mercenaires en Ukraine n’est plus. 

Sur le front ukrainien les mercenaires passent sous la coupe de la RosGardia, la garde prétorienne de Vladimir Poutine. En Afrique les mercenaires intègrent une nouvelle firme : Africa corps, chapeautée par la GRU, le renseignement militaire russe, mais sur le continent, les ex-Wagner historiques sont encore bien présents dit Lou Osborn, analyste d’All Eyes on Wagner groupe de recherche en sources ouvertes: « Oui, il en reste plein. En fait, c’est ça qui est très intéressant. Le seul endroit où il y a une espèce de concentration de Wagners historiques, c’est plutôt en Centrafrique. Aujourd’hui, on a quelqu’un comme Dmitri Sytyi qui est encore en charge des activités du Wagner historique en Centrafrique. Et puis après on voit les anciens commandants qui réapparaissent alors soit dans Afrikakorps, soit dans d’autres organisations paramilitaires comme Redut par exemple ». 

Le renseignement militaire russe, la GRU a la main sur les opérations en Afrique, mais contrairement à Wagner, organisation verticale, la GRU privilégie cette fois, les intermédiaires. « Au Burkina Faso, on a été capable d’identifier une unité qui s’appelle l’unité des Ours », Lou Osborne, « À la base c’est un groupe de combattants volontaires qui s’est créé en Crimée et qui, dans le cadre de la réorganisation qui avait lieu au moment de la mutinerie de Prigojine, a signé un contrat avec le ministère de la Défense. Et ce contrat est en réalité signé avec la GRU. Les services de renseignements russes semblent passer par des organisations qui ont une existence intermédiaire, de manière à organiser l’ensemble de ces unités et à les dispatcher à droite à gauche. » 

Wagner une marque toujours très populaire en Russie

Wagner était également très présent dans les médias et l’influence numérique. En Afrique, les opérations d’influences étaient organisées par les Bureaux d’information et de communication de Wagner, les bureaux BIC et là encore, depuis un an, il y a eu du mouvement pointe Lou Osborne « Au moment de la mutinerie, toute la partie plutôt médias traditionnelle, puisque Prigogine, était à la tête d’un espèce de consortium de médias, le plus connu était Ria Fan, tout cela a a été fermé. Sur la partie plutôt ferme à Trolls, opérations d’influence, elles ont continué après une petite pause. Et puis, ça a repris et on a vu, à partir d’octobre 2023, la création d’une nouvelle structure qui s’appelle African Initiative, et qui aujourd’hui est vraiment le moteur de l’influence en Afrique. Donc ces bureaux, ils existent encore. Maintenant, qui est en charge de ces bureaux ? Ça, c’est la grosse question. »

Reste que la marque Wagner n’a pas totalement disparu. En Russie elle sert même encore de produit d’appel, pour enrôler des mercenaires qui servent ensuite exclusivement le pouvoir russe, le Kremlin ne veut surtout plus voir émerger des aventuriers à l’instar d’Evgueni Prigojine. 

«Nous suggérons à vos comédiens de travailler leur accent» : la diplomatie française raille une vidéo de propagande russe en Ukraine

«Nous suggérons à vos comédiens de travailler leur accent» : la diplomatie française raille une vidéo de propagande russe en Ukraine


Le soldat présenté comme français ne porte pas l’uniforme de l’armée française.

Le soldat présenté comme français ne porte pas l’uniforme de l’armée française. sdecoret / stock.adobe.com

Une vidéo diffusée par des comptes prorusses sur les réseaux sociaux met en scène la prétendue capture d’un mercenaire français. Les images, pourtant peu convaincantes, ont été relayées par une ambassade russe.

«Ne tirez pas ! Ne tirez pas !» D’emblée, le fort accent du soldat qui tente de se faire passer pour un mercenaire français prête à sourire. Ce mardi 4 juin, l’ambassade de Russie en Afrique du Sud a relayé sur X une vidéo présentée comme la capture d’un mercenaire français par des soldats russes en Ukraine. La séquence, qui a tout de la grossière mise en scène, a été moquée ce jeudi par l’ambassade de France à Pretoria, qui a suggéré aux comédiens de prendre des cours de Français.

Sur ces images partagées par le ministère des Affaires étrangères russe, un homme portant l’uniforme russe somme son adversaire, caché dans une tranchée à quelques mètres, de se rendre avant de tirer plusieurs coups de semonce. «Ne tirez pas, je suis Français !», répond l’intéressé avec un très fort accent des pays de l’Est. Le militaire russe putatif s’approche alors de la tranchée dont l’homme s’extrait avant de s’allonger au sol, dans une pose qui laisse bien visible le drapeau tricolore qu’il porte collé à son uniforme, qui n’est pourtant pas celui de l’armée française. «Ne tirez pas ! Ne tirez pas !», répète-t-il.

«L’armée russe a capturé un mercenaire français dans les environs de Liptsy, dans la région de Kharkov, indique l’ambassade russe, qui veut croire que la séquence dément la position d’Emmanuel Macron «qui souhaite envoyer des instructeurs militaires français en Ukraine [mais qui] affirme sans cesse qu’il n’y en a pas».

Une allégation assez peu convaincante… que l’ambassade de France en Afrique du Sud ne s’est pas privée de brocarder dans un commentaire publié sur X : «Chers collègues, vous diffusez depuis un certain temps de fausses nouvelles et nous sommes désormais habitués à cette pratique peu diplomatique. Cependant, celle-ci est particulièrement ridicule. Nous proposons à vos comédiens de travailler leur accent avec quelques cours de français à l’Alliance française.»

Une série d’actions de déstabilisation

Ces images sont le dernier acte d’une série d’actions de déstabilisation hostiles à la France, derrière lesquelles plane l’ombre du Kremlin. Samedi dernier, cinq cercueils recouverts de drapeaux français étaient découverts au pied de la tour Eiffel avec la mention : «soldats français de l’Ukraine». Lundi après-midi, un russo-ukrainien de 26 ans soupçonné de vouloir commettre un attentat était arrêté à l’aéroport d’Orly.

Ces actions de propagande surviennent alors qu’Emmanuel Macron a annoncé réfléchir à l’envoi d’instructeurs militaires français en Ukraine pour accélérer la formation des soldats ukrainiens, après plus de deux années de guerre. Ces instructeurs auraient notamment pour mission de transmettre leurs compétences dans le domaine du déminage et de la maintenance des équipements militaires.

L’annonce a provoqué une énième passe d’armes diplomatique entre Paris et Moscou. «Ils constitueront naturellement une cible légitime», a déclaré mardi soir le porte-parole de l’Ambassade de Russie en France Alexander Makogonov, provoquant l’ire du Quai d’Orsay. Le lendemain, le président russe Vladimir Poutine a assuré que des instructeurs militaires occidentaux se trouvaient déjà en Ukraine, où ils «subissent des pertes» qu’ils gardent secrètes.

Les services de renseignement français alertent régulièrement sur l’augmentation des tentatives de déstabilisation russes sur le sol français depuis le début de la guerre en Ukraine et à l’approche des Jeux Olympiques de Paris 2024. Ces derniers mois, la responsabilité du Kremlin était très sérieusement envisagée dans l’affaire des étoiles de David qui avaient été taguées sur des murs d’Île-de-France et dans celle des mains rouges retrouvées peintes sur le mémorial de la Shoah. En relayant la vidéo du faux soldat français capturé par les Russes, l’ambassade de Russie affirme qu’elle partagera bientôt une vidéo de l’interrogatoire du prisonnier. Si l’acteur n’a pas effacé son accent, la séquence s’annonce prometteuse.

Le soutien militaire à l’Ukraine au regard de l’histoire par Michel Goya

Le soutien militaire à l’Ukraine au regard de l’histoire

par Michel Goya – La voie de l’épée – publié le 22 mai 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Avec une aide matérielle intermittente, graduelle et dosée, l’interdiction d’employer les armes fournies sur le sol de l’ennemi agresseur et la peur d’engager le moindre humain sur le sol de l’allié, le soutien occidental à l’Ukraine depuis 2022 est peut-être le plus prudent, sinon le plus pusillanime, de l’histoire des soutiens à des pays en guerre. Il faut sans doute revenir à l’attitude des démocraties face à la guerre civile à en Espagne de 1936 à 1939 pour trouver pire. A l’époque, lorsqu’il faut choisir entre le soutien à la République espagnole ou aux rebelles franquistes, les démocraties préfèrent proposer un « pacte de non-intervention » qui interdit toute aide matérielle aux belligérants par peur d’une extension du conflit à l’Europe. L’Allemagne et l’Italie bafouent allègrement ce pacte et vendent ou fournissent très vite des équipements aux nationalistes dont ils sont proches idéologiquement, sans que cela suscite la moindre rétorsion par peur de « provoquer ». Les Alliés de la République espagnole finissent quand même assez rapidement par lui fournir à leur tour du matériel, ouvertement et en échange de l’or espagnol par l’Union soviétique, beaucoup plus discrètement dans le cadre de la « non-intervention relâchée » par la France qui fait notamment transiter son aide via la Lituanie ou le Mexique qui n’ont pas signé le Pacte.

Le cas des hommes est plus délicat. Dans une situation de « confrontation froide » où aucun des deux camps opposés ne veut franchir le seuil de la guerre, il est toujours délicat de s’engager militairement sur le même terrain que son adversaire. Il y a donc une prime au premier qui s’engage puisqu’il empêche l’autre de le faire. Allemagne et Italie envoient très tôt dans la guerre des unités de combat, respectivement la Légion Condor et le Corps de troupes volontaires, qui pèsent évidemment très lourd dans les combats. Cette contradiction on ne peut plus flagrante du Pacte de non-intervention est masquée par le label du « volontariat ». Ces unités constituées ne sont donc pas officiellement des instruments étatiques mais des organisations non gouvernementales combattantes. Personne n’est dupe, évidemment, mais cela sert d’excuse pour ne rien faire. Il est vrai aussi qu’il y a également des volontaires individuels qui viennent aussi combattre par conviction dans les rangs nationalistes. C’est l’Union soviétique qui riposte, avec deux innovations. La première est formée par les unités fusionnées. L’URSS envoie 2 000 techniciens et servants d’armes qui viennent s’intégrer aux Espagnols dans des unités mixtes aériennes ou terrestres. La plus importante est la 1ère brigade blindée qui comprend 60 % de Soviétiques. La seconde est l’emploi du réseau partis communistes pour constituer des brigades internationales à partir de combattants volontaires, 35 000 dont plus de 9000 Français. Bien entendu, tous ces engagements humains variés induisent des risques et donc des pertes, 300 Allemands et plus de 1 000 Français tombent ainsi dans le conflit, mais cela ne suscite pas d’émotion particulière dans l’opinion publique. Cet engagement matériel et humain de part et d’autre n’a finalement provoqué aucune extension du conflit par engrenage et escalade tout simplement parce que personne ne le souhaitait. Quelques mois après la fin de la guerre d’Espagne, l’Allemagne et l’Union soviétique qui venaient de s’y affronter deviennent même alliés.

Les démocraties occidentales sont beaucoup plus audacieuses fin 1939 pour aider la Finlande agressée par l’Union soviétique, qui vient d’envahir une partie de la Pologne alliée et soutient massivement économiquement l’ennemi allemand. Cette fois le soutien matériel franco-britannique, et même italien, est franc et massif. La France propose par exemple de fournir 200 avions. On renoue avec les unités de volontaires, qui viennent de partout mais principalement de Suède. La nouveauté est que la France et le Royaume-Uni envisagent d’engager des unités régulières en Laponie face à l’Union soviétique et même de bombarder Bakou. On ne sait pas trop ce qui serait passé si ces projets fumeux avaient été mis en œuvre. Ils n’auraient pas fait grand mal de toute façon à l’URSS et peut-être en serait-on resté au stade des accrochages, ces petits franchissements du seuil de la guerre que l’on peut ignorer et oublier si on en reste là. La défaite de la Finlande en mars 1940 coupe court à toutes ces ambitions.

À ce moment-là, ce sont les démocraties occidentales qui sont agressées et les États-Unis s’en inquiètent. Malgré une opinion publique plutôt neutraliste, le président Roosevelt obtient de pouvoir aider matériellement, avec des aménagements de paiements, certaines nations afin de soutenir les intérêts stratégiques américains. Un an après la fourniture de 50 destroyers à la Royal Navy en échange de la possibilité d’installer de bases, les États-Unis mettent en œuvre la loi Prêt-bail à partir de mars 1941. On aide massivement les pays jugés alliés et on voit plus tard la manière de la payer. Personne ne dit à ce moment-là que les États-Unis sont « cobelligérants » aux côtés du Royaume-Uni puis de l’Union soviétique, et cette aide n’est pas la cause de l’entrée de l’entrée en guerre des États-Unis quelques mois plus tard. On rappellera juste l’importance de ce soutien, de l’ordre de 540 milliards de dollars actuels pour le Royaume-Uni, de presque 200 milliards pour l’URSS ou 56 milliards à la France, soit de l’ordre de 5 % du PIB annuel américain de l’époque, juste pour l’aide.

Avant l’entrée en guerre en décembre 1941 l’aide américaine est d’abord matérielle, mais on assiste à une initiative originale. Claire Lee Chennault, ancien officier de l’US Army Air Force devenu conseiller militaire de Tchang Kaï-chek en pleine guerre contre le Japon, obtient de faire bénéficier la Chine d’une centaine d’avions de combat américain mais aussi de pouvoir recruter une centaine de pilotes et de 200 techniciens américains rémunérés par une société militaire privée (la CAMCO). On les baptisera les « Tigres volants ». La SMP est un moyen pratique « d’agir sans agir officiellement ».

La guerre froide, cette confrontation à l’échelle du monde, est l’occasion de nombreuses aides à des pays en guerre y compris contre des rivaux directs « dotées » de l’arme nucléaire. Dans les faits, cela ne change pas grand-chose aux pratiques sinon que les nouveaux rivaux sont encore plus réticents que les anciens. L’Union soviétique aide ainsi successivement la Corée du Nord et la Chine pendant la guerre de Corée puis la République du Nord-Vietnam, contre les États-Unis, directement engagés, et leurs alliés. Elle aide aussi plus tard l’Égypte et la Syrie face à Israël, la Somalie face à l’Éthiopie puis l’inverse, l’Irak face à l’Iran ou encore l’Angola face à l’Afrique du Sud. La méthode soviétique est toujours la même. L’aide matérielle est rapide, massive et complète (même si les Chinois se plaignent d’avoir été insuffisamment soutenu en Corée) et d’une valeur de plusieurs milliards d’euros par an. Cette aide matérielle s’accompagne toujours d’une aide humaine si les troupes américaines ne sont pas là avec l’envoi de milliers de conseillers, techniciens, servants d’armes complexes.

L’URSS n’exclut pas l’engagement d’unités de combat, en mode masqué, mixte et fondu dans des forces locales si on veut rester discret comme les pilotes soviétiques engagés au combat contre les Américains en Corée ou au Vietnam. Elles peuvent aussi être engagées plus ouvertement mais en mission d’interdiction, c’est-à-dire sans chercher le combat. En 1970 en effet, en pleine guerre entre l’Égypte et Israël, les Soviétiques engagent une division complète de défense aérienne, au sol et en l’air, sur le Nil puis sur le canal de Suez. Cela conduit à des accrochages entre Soviétiques et Israéliens sans pour autant déboucher sur une guerre ouverte que personne ne veut. Le 24 octobre 1973, alors que la guerre du Kippour se termine, l’Union soviétique, qui, comme les États-Unis, a soutenu matériellement ses alliés, menace d’envoyer à nouveau des troupes en interdiction afin de protéger Le Caire et Damas. Les États-Unis augmentent leur niveau d’alerte de leurs forces, notamment nucléaires. Finalement, comme tout le monde l’anticipait, personne n’intervient et les choses s’arrêtent là. S’il y a véritablement besoin de renforcer massivement au combat les armées locales, les Soviétiques font plutôt appel à des alliés du monde communiste, comme la Chine en Corée (avec la plus grande armée de « volontaires » de l’histoire) face à la Corée du Sud et les Nations-Unies ou Cuba en Angola face à l’Afrique du Sud. Notons enfin, innovation de la Seconde Guerre mondiale, l’importance des services secrets et des forces spéciales pour appuyer et compléter ces actions, voire s’y substituer lorsqu’elles sont inavouables.

Les pays occidentaux, de fait les États-Unis, la France et le Royaume-Uni, pratiquent sensiblement les mêmes méthodes et respectent les mêmes principes. L’aide matérielle est normalement sans restriction surtout si elle est financée, comme en Irak dans les années 1980 (où Soviétiques et Occidentaux se retrouvent dans le même camp) avec quasiment toujours les techniciens nécessaires et une structure de formation. On applique ensuite le principe du « premier arrivé interdit le concurrent » et quand les Soviétiques sont là, on n’y est pas ou le plus discrètement possible. Quand les Soviétiques ne sont pas là en revanche on peut se lâcher. La France envoie, à son échelle, des soldats fantômes, des conseillers-instructeurs, des forces d’appui ou même des unités en interdiction, comme en 1983 au Tchad face à la Libye où, malgré les accrochages, on reste au stade de la confrontation avec la Libye sans franchir le seuil de la guerre. L’engagement humain américain en zone de guerre interétatique est plus binaire du fait des contraintes sur l’engagement militaire. Il est soit non officiel, avec emploi de soldats fantômes ou de SMP, éventuellement de conseillers (Vietnam avant 1965), soit direct et généralement massif comme en Corée en 1950 ou au Sud-Vietnam à partir de 1965. Comme pour les Soviétiques cette prudence n’exclut pas les pertes, inhérentes à toute opération militaire. Elle n’empêche pas non plus les accrochages, comme les combats aériens entre Soviétiques et Américains où les frappes aériennes de part et d’autre au Tchad entre les forces françaises et libyennes.

Il faut retenir de tout cela que quand deux nations qui ne veulent pas entrer en guerre – et le fait d’être deux puissances nucléaires est une bonne raison pour cela – n’entreront pas en guerre, même si l’une aide une nation contre laquelle l’autre se bat directement. Le fait que cette aide dans son volet matériel soit graduelle ou massivement n’a jamais rien changé à l’affaire, donc autant qu’elle soit massive, car c’est évidemment plus efficace. Que des armes livrées servent à frapper le sol de son adversaire n’a jamais eu non plus la moindre incidence. L’engagement humain est plus délicat. Il est souvent indispensable pour rendre l’aide matérielle beaucoup plus efficace et le risque d’escalade avec l’adversaire est faible. La vraie difficulté à ce stade est constituée par les pertes humaines, toujours limitées mais inévitables par accidents ou par les tirs de l’adversaire qui ne manqueront pas de survenir. Si le soutien de l’opinion publique à cette politique d’aide est fragile, cela peut inciter à un changement de perception où l’action juste et nécessaire devient trop coûteuse et finalement pas indispensable. C’est cependant assez rare au moins à court terme.

Le vrai risque d’escalade entre deux rivaux survient avec les rencontres de combattants. Un premier procédé pour en diminuer les conséquences politiques est de diluer ses combattants dans les unités locales sous forme de « volontaires », ce qu’ils peuvent d’ailleurs parfaitement et tout à fait légalement être. Le second procédé consiste à « privatiser » les unités dont on sait qu’elles vont entrer en contact avec l’adversaire, sous forme de compagnies de « Tigres volants » (aux manches d’avions F-16 pourquoi pas ?) ou de brigades politiques. L’État peut dès lors nier toute responsabilité directe. Cela n’abuse personne mais donne le prétexte à l’adversaire de ne pas escalader contre son gré. Le troisième procédé, plus risqué, consiste à engager de vraies unités de combat régulières mais en mission d’interdiction loin de la ligne de contact. Les exemples (rares) cités, en Égypte ou au Tchad, ont plutôt réussi mais au prix de l’acceptation d’accrochages et donc de l’approche du seuil de la guerre, mais encore une fois si les deux adversaires ne veulent pas franchir ce seuil, celui-ci n’est pas franchi. Il n’est pas dit que cela soit toujours le cas mais il en été toujours été ainsi entre puissances nucléaires.

En résumé, si on revient sur la copie des alliés de l’Ukraine au regard de l’histoire, on pourrait inscrire un « trop timide, peut largement mieux faire sans prendre beaucoup de risques ».

« L’évolution de Wagner et le parcours de Prigojine sont l’émanation logique des échecs militaires russes en Ukraine »

« L’évolution de Wagner et le parcours de Prigojine sont l’émanation logique des échecs militaires russes en Ukraine »

 

Selon les autorités russes, Evgueni Prigozhin, chef du groupe Wagner était « à bord » d’un avion écrasé, Tver, Russie – 24 août 2023 Credits Gray_Zone/UPI/Shutterstock

 

par Dimitri MINIC, tribune parue dans Le Monde – IFRI – parution  le 25 août 2023

https://www.ifri.org/fr/espace-media/lifri-medias/levolution-de-wagner-parcours-de-prigojine-lemanation-logique-echecs


La trajectoire du chef du groupe paramilitaire russe, déclaré mort après le crash de son avion, dévoile les failles d’un régime qui, bien qu’intéressé par sa propre survie, est souvent à l’origine des calamités qu’il affronte, analyse le spécialiste de la pensée stratégique russe Dimitri Minic, dans une tribune au « Monde ».

Durant les deux mois qui ont séparé son coup de force avorté, en juin, de sa mort dans un crash d’avion, le 23 août, Evgueni Prigojine a semblé profiter d’une inhabituelle mansuétude de la part de Vladimir Poutine. Il était probablement tentant et rassurant pour le Kremlin de voir le phénomène Prigojine comme une anomalie, dont l’élimination physique brutale et démonstrative servirait simplement de réparation pour la « trahison » commise et d’exemple pour l’avenir. Pourtant, le parcours de M. Prigojine est le produit d’au moins quatre tendances systémiques au cœur des entrailles de la politique russe, qui affectent profondément la Russie et sur lesquelles le Kremlin a peu de prise.

La première est l’échec stratégique russe en Ukraine. La relative liberté de ton de certains médias et personnalités des milieux patriotiques russes, dont M. Prigojine est devenu une figure très appréciée, a été accordée car le Kremlin, sous la pression des revers militaires de septembre 2022, s’y est senti contraint. La mobilisation partielle, la nomination le mois suivant du général Sergueï Sourovikine à la tête de l’« opération militaire spéciale » et l’éviction du général Alexandre Lapine du district militaire central [l’une des principales régions militaires russes] ont eu le double avantage de stabiliser le front et de rasséréner les milieux patriotiques.

Mais ces concessions n’ont été qu’éphémères, en dépit des bonnes performances de Sergueï Sourovikine : Poutine a repris la main en janvier 2023, en le remplaçant par le chef de l’état-major général, Valeri Guerassimov, et en nommant Alexandre Lapine à la tête des forces terrestres. L’émergence « politique » de Prigojine et son coup de force (ou tentative de putsch ?) avorté ont été l’acmé et la conclusion temporaire de cette séquence déstabilisante. D’autres revers militaires pourraient la rouvrir.

Les élites militaires russes ont créé Wagner

Ensuite, Evgueni Prigojine et le Groupe Wagner incarnent le fonctionnement du régime poutinien. Ils reflètent la structure même du régime personnel du président russe, dont la consolidation est rapidement entrée en contradiction avec le processus de renforcement de l’Etat au début des années 2000. Vladimir Poutine, par manque de confiance envers l’Etat et le secteur privé, a contribué à créer une zone grise où de nombreuses structures parallèles, ni étatiques ni privées, ont pullulé. Plusieurs d’entre elles avaient déjà contesté l’autorité du pouvoir avant M. Prigojine ; certes, dans une moindre mesure. « Poutine est entouré de Prigojines », analysait, après la mutinerie de juin, le politologue Ilya Matveyev.

Le « phénomène » Prigojine est, troisièmement, une conséquence de la pensée stratégique russe, axée sur le contournement de la lutte armée intératique depuis la chute de l’URSS, et dont les actions informationnelles et les forces paramilitaires – deux activités essentielles de la « galaxie » Prigojine – sont des marqueurs. La création de structures officieuses susceptibles d’atteindre les objectifs politiques fixés par le Kremlin dans le cadre de la guerre indirecte que ce dernier se croit obligé de mener contre l’Occident s’est avérée compatible avec l’évolution du régime précédemment évoquée. Les élites militaires russes – M. Guerassimov au premier chef –, en théorisant le contournement de la lutte armée et l’emploi de sociétés militaires privées (SMP) comme outil de ce contournement, ont « créé » Wagner et M. Prigojine.

La collaboration nécessaire et théorisée entre ces derniers et le ministère de la défense n’a certes jamais été simple (avant même la guerre en Ukraine) et n’était pas censée durer des mois dans le cadre d’une lutte armée de haute intensité. Toutefois, les élites militaires au plus haut niveau de l’état-major général ont ouvertement vanté les mérites de Wagner, y compris après les dures critiques formulées par Evgueni Prigojine contre Valeri Guerassimov et le ministre de la défense, Sergueï Choïgou. Les liens étroits entre Wagner et le GRU – l’agence de renseignement militaire –, l’arrestation de M. Sourovikine (réputé proche du chef de Wagner), ainsi que la facilité avec laquelle Wagner s’est déplacé sur le territoire russe, pose la question de l’ampleur des soutiens militaires dont Prigojine disposait, ou pensait disposer, au moment du coup de force.

Loin d’être une anomalie

Wagner et M. Prigojine ont enfin été symptomatiques d’une culture stratégique. L’idée de créer des SMP pour se substituer aux forces d’opérations spéciales, à des fins de subversion dans les pays étrangers, était directement inspirée des exemples américains et britanniques fantasmés par les élites politico-militaires russes, promptes à imaginer des manœuvres subreptices et indirectes d’Occidentaux prétendument passés maîtres dans l’art de la dissimulation. Or jamais en Occident une SMP n’a eu le pouvoir de Wagner, et jamais les Etats occidentaux n’ont conçu les SMP comme des outils de subversion. Surtout, contrairement à ce que pensent les élites politico-militaires russes qui s’obstinent à croire que la séparation des pouvoirs et la liberté ne sont en Occident qu’une façade, les SMP occidentales sont des entités privées, dont les dirigeants ne doivent pas faire allégeance à l’exécutif.

Loin d’être une anomalie, l’évolution de Wagner et le parcours de son chef ont été une émanation logique des échecs militaires russes dans une guerre imprévue et non maîtrisée, des spécificités du régime poutinien, mais aussi de la pensée et de la culture stratégiques russes postsoviétiques. Une situation extrêmement dangereuse pour des élites politico-militaires peu aptes aux profondes remises en question et pour un régime qui, bien qu’intéressé par sa propre survie, non seulement est souvent à l’origine des calamités qu’il affronte, mais ne peut se réformer sans prendre le risque de s’effondrer.

Dimitri Minic est chercheur au centre Russie/Eurasie de l’Institut français des relations internationales. Docteur en histoire des relations internationales de Sorbonne Université, il est l’auteur de Pensée et culture stratégiques russes. Du contournement de la lutte armée à la guerre en Ukraine (Maison des sciences de l’homme, 632 pages, 29 euros).

Russie : Evgueni Prigojine, patron de Wagner, présumé mort dans le crash d’un avion

Russie : Evgueni Prigojine, patron de Wagner, présumé mort dans le crash d’un avion

Le chef de la milice Wagner Evgueni Prigojine est mort dans le crash d’un avion privé, mercredi 23 août, dans la région de Tver en Russie. L’appareil effectuait une liaison Moscou-Saint-Pétersbourg. Joe Biden ne s’est dit « pas surpris » de cette mort et la présidence ukrainienne la considère comme un « signal aux élites russes ».

par La Croix (avec AFP) – publié

https://www.la-croix.com/Monde/Russie-patron-Wagner-Prigojine-parmi-victimes-dun-crash-davion-2023-08-23-1201279832


Un avion avec 10 personnes à son bord s’est écrasé mercredi 23 août en Russie sans laisser de survivants, et le patron du groupe paramilitaire Wagner Evgueni Prigojine figure sur la liste des passagers, ont indiqué les agences de presse russes.

Selon les agences Ria Novosti, TASS et Interfax, se référant à l’agence russe du transport aérien Rossaviatsia, le nom d’Evgueni Prigojine figure sur la liste des passagers de cet avion qui devait relier Moscou à Saint-Pétersbourg.

Débris en feu

« Il y avait 10 personnes à bord, dont 3 membres d’équipage. Selon les premières informations, toutes les personnes à bord sont décédées », a indiqué un peu auparavant sur Telegram le ministère russe des situations d’urgence.

Selon lui, cet avion privé Embraer Legacy s’est écrasé près du village de Kujenkino, dans la région de Tver, au nord-ouest de Moscou. « Le ministère russe des situations d’urgence mène des opérations de recherche », a-t-il encore précisé.

Des vidéos dont l’AFP n’a pas pu confirmer l’authenticité ont été diffusées sur plusieurs chaînes Telegram se disant liées à Wagner, montrant des débris en feu dans un champ ou encore un appareil tombant du ciel.

Rébellion contre l’état-major russe

Evgueni Prigojine avait été à l’origine en juin d’une rébellion dirigée contre l’état-major russe et le ministre de la défense Sergueï Choïgou, menée par ses hommes, qui avaient brièvement capturé des sites militaires dans le sud de la Russie avant de se diriger vers Moscou.

Evgueni Prigojine avait rapidement renoncé à cette mutinerie, en plein conflit en Ukraine. Elle avait pris fin le 24 juin au soir avec un accord prévoyant le départ au Biélorussie d’Evgueni Prigojine, tandis que ses combattants pouvaient l’y rejoindre, entrer dans l’armée russe régulière ou retourner à la vie civile.

Lundi soir, Evgueni Prigojine était apparu dans une vidéo diffusée par des groupes proches de Wagner sur les réseaux sociaux, où il affirmait se trouver en Afrique. Dans un paysage désertique, il disait travailler à « rendre la Russie encore plus grande sur tous les continents et l’Afrique encore plus libre ».

Le président américain Joe Biden s’est dit « pas surpris » de la mort du patron de Wagner Evguéni Prigojine dans l’accident.

« Je ne sais pas encore tout à fait ce qu’il s’est passé, mais je ne suis pas surpris », a-t-il déclaré à des journalistes. « Peu de choses ne se passent en Russie sans que Poutine n’y soit pour quelque chose, » a ajouté le président américain depuis les montagnes de l’Ouest américain où il est avec sa famille.

« Signal » aux élites

Le crash mortel de l’avion en Russie est un « signal » envoyé par Vladimir Poutine aux élites russes, a jugé mercredi un conseiller de la présidence ukrainienne.

« L’élimination spectaculaire de Prigojine et du commandement de Wagner deux mois après (leur) tentative de coup d’État est un signal de Poutine aux élites russes avant les élections de 2024 », a affirmé sur X (ex-Twitter) Mykhaïlo Podoliak, estimant que « Poutine ne pardonne à personne ».

Le porte-parole du gouvernement Olivier Véran a estimé jeudi qu’existaient « des doutes raisonnables » sur « les conditions » du crash aérien.

Alors que le président américain Joe Biden a estimé mercredi que « peu de choses se passent en Russie sans que Poutine n’y soit pour quelque chose », Olivier Véran, interrogé sur France 2, a abondé : « c’est par principe une vérité qu’on peut établir ».

De son côté, la meneuse de l’opposition bélarusse en exil, Svetlana Tikhanovskaïa, a estimé mercredi que le patron de Wagner Evguéni Prigojine, était un « meurtrier » qui « ne manquera à personne », après le crash en Russie d’un avion qui le transportait.

 

Des Alphajet pour former des pilotes de chasse ukrainiens?

Des Alphajet pour former des pilotes de chasse ukrainiens?

https://www.opex360.com/2023/08/20/des-alphajet-pour-former-des-pilotes-de-chasse-ukrainiens/


 

D’abord, et comme l’avaient fait avant lui Frank Kendall, le secrétaire à l’US Air Force, et le général Mark Milley, le chef d’état-major des forces américaines, il a estimé que les F-16 ne constitueront pas une « solution miracle » devant permettre aux forces ukrainiennes de prendre le dessus sur leurs homologues russes. En revanche, ils faciliteront l’usage de munitions occidentales qui lui ont été fournies, comme par exemple le missile anti-radar AGM-88 HARM ou encore le missile air-air AIM-120 AMRAAM

Quoi qu’il en soit, pour le général Hecker, « maîtriser le F-16 ne se fait pas du jour au lendemain ». Ainsi, « on peut devenir compétent sur certains systèmes d’armes assez rapidement, mais avec ceux comme le F-16, il faut plus de temps. Et aligner quelques escadrons de F-16 avec un état de préparation suffisamment élevé peut prendre quatre ou cinq ans », a-t-il expliqué.

Et pour cause : un pilote de chasse ukrainien, même expérimenté, devra se familiariser avec un système d’armes radicalement différent de ceux dont il a habitude, puisque hérités de la période soviétique. Outre l’obstacle linguistique, il doit s’approprier de nouvelles tactiques en rapport avec les armements qu’il aura à mettre en œuvre et les performances propres au F-16 [ou à un autre avion de facture occidentale]. Et les choses ne sont pas plus simples quand il s’agit de former un « aspirant » pilote.

Or, la force aérienne ukrainienne ne peut pas se permettre de se séparer de ses pilotes les plus chevronnés pour les envoyer se former sur F-16.

« Le groupe de pilotes qui suivent une formation sur F-16 est très jeune et il aura besoin d’acquérir de l’expérience pour maîtriser l’avion », a affirmé le général Hecker.

Sur les 32 pilotes ukrainiens appelés à prendre les commandes d’un F-16, seulement 8 ont une maîtrise suffisante de la langue anglaise pour entamer leur formation. Quant aux autres, ils « suivent une formation linguistique au Royaume-Uni », a dit le général Hecker, confirmant ainsi les informations du Washington Post et de Politico.

Selon l’officier américain, ces pilotes ukrainiens doivent ensuite s’entraîner sur des avions à hélice, sachant que la Royal Air Force dispose de Tutor Mk1 [Grob G-115], de Prefect Mk1 [Grob G-120TP] et de T-6 Texan II. Puis, a-t-il continué, ils se rendront « en France pour voler un peu sur Alphajet ». Ce qui a de quoi surprendre.

En effet, l’armée de l’Air et de l’Espace [AAE] n’utilise plus d’Alphajet pour la formation depuis le 16 mars, date à laquelle six élèves pilotes ont reçu leur macaron, après avoir suivi un cursus complet au sein de l’escadron de chasse 3/8 « Côte d’Or », dont la mission principale est de tenir le rôle de « force adverse » pour la préparation opérationnelle.

« En recevant les brevets de pilote de chasse, la promotion composée de six officiers […] a ‘clôturé’ 59 années de formation de la filière chasse sur la base aérienne 120 Cazaux. Elle fut la dernière à recevoir ses ailes sur Alphajet, ainsi que la seule à avoir été formée entièrement au sein de l’escadron de chasse 3/8 ‘Côte d’Or’ à qui la mission de formation avait été attribuée temporairement. La formation sur Alphajet est donc désormais révolue », avait en effet résumé l’AAE, à l’époque.

Ces pilotes ukrainiens iront donc sans doute à Cazaux, au sein du 3/8 « Côte d’Or ». À moins qu’il ne soit fait appel à une Entreprise de services de sécurité et de défense [ESSD], certaines ayant racheté des Alphajet sur le marché de l’occasion, comme la canadienne Top Aces.

Reste que, en février, le ministre des Armées, Sébastien Lecornu, avait dit ne pas exclure la possibilité de former des pilotes ukrainiens en France. Et, un mois plus tard, le quotidien Le Figaro avait révélé qu’au moins trente aviateurs venus d’Ukraine suivaient une formation « accélérée » à Mont-de-Marsan et à Nancy pour apprendre à piloter des… Mirage 2000. « La France veut se garder toutes latitudes. Si un jour la décision politique est prise, il faudra que les pilotes soient formés », avait confié une source au fait du dossier.

Photo : armée de l’Air & de l’Espace

La France veut faire former des soldats ukrainiens par des privés

La France veut faire former des soldats ukrainiens par des privés

par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 14 août 2023

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/


Voici un article paru sur ouest-france.fr ce week-end. Il revient sur le sujet de mon post de vendredi soir qui traitait de l’externalisation d’une partie de la formation dispensée par la France au profit des forces ukrainiennes. 

 

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En matière d’externalisation, les responsables de la Défense française ont tendance à adopter la posture des trois singes de la fable qui ne veulent ni dire, ni voir, ni entendre ce qu’ils savent exister. Mais quand la dure réalité des sous-capacités s’impose, il faut bien admettre que le recours au secteur privé et aux entreprises de services de sécurité et de défense est incontournable.

C’est exactement ce qui va se passer dans le cadre de l’effort français au profit des forces armées ukrainiennes dont les militaires sont formés et entraînés par plusieurs pays occidentaux. Dont la France (photos AFP).

Un effort qui dure

La France participe à cet effort depuis les premiers mois de la guerre.

D’abord, en 2022, sur les 15 000 soldats ukrainiens formés par l’UE dans le cadre de l’opération PSDC EUMAM3 (European military assistance mission), la France en a formé 2 000 en métropole. Dont par exemple, dès avril 2022, des artilleurs allant servir les canons Caesar fournis par Paris. D’autres formations ont été dispensées : reconnaissance blindée (AMX 10 RC), combat en zone urbaine niveau compagnie, défense sol-air, sauvetage au combat, formation tactique niveau chef de section (30 hommes) et commandant de compagnie (150 hommes)… 

Ensuite, Paris a décidé de former des Ukrainiens en Pologne où les camps et terrains de manœuvres hérités de la Guerre froide ne manquent pas. « 150 à 200 formateurs français », selon l’État-Major des Armées (EMA), ont commencé à y former depuis avril 2023 des soldats ukrainiens. Après les formations spécifiques (artillerie, reconnaissance, sauvetage au combat) dispensées en France l’année précédente, les Ukrainiens sont, cette fois, formés au combat interarmes. Chaque mois environ, un bataillon de 500 soldats ukrainiens passe entre les mains des formateurs français, avant de rejoindre les nouvelles brigades de combat que Kiev engage sans tarder dans ses opérations offensives. 

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Un effort renforcé

Mais Paris entend faire mieux en multipliant le nombre de soldats ukrainiens qui bénéficient des formations françaises.

Or, le nombre d’instructeurs disponibles au sein de l’institution militaire française est jugé insuffisant par l’EMA. Le ministère des Armées a donc décidé d’externaliser une partie de la formation des militaires ukrainiens que la France entraîne depuis plusieurs mois.

Un appel d’offres qui sera clos le 15 septembre prochain a ainsi été publié le vendredi 11 août pour préciser les objectifs de cette externalisation portant sur l’appui à la formation des forces armées ukrainiennes.

Actuellement, selon le ministère des Armées, un bataillon ukrainien est formé chaque mois ; ce nombre devrait augmenter sensiblement, ce qui oblige à mobiliser plus de formateurs/instructeurs et plus d’interprètes que ce que les armées françaises peuvent mettre à disposition.

En complément des formations déjà réalisées en régie, la France souhaite donc faire réaliser par un prestataire extérieur (une ESSD, pour “entreprise de services de sécurité et de défense”) trois types de formation qui seront dispensés en France, en Pologne et/ou en Roumanie.

Il s’agit d’abord de la formation technique à la mise en œuvre des systèmes d’armes (on pense aux blindés AMX-10 RC et à certains systèmes sol-air), ensuite de la formation des postes de commandement tactiques des unités de mêlée de l’infanterie et de la cavalerie (pendant 3 à 4 semaines, avec des personnels civils anciennement diplômés d’état-major) et enfin de l’appui aux formations collectives des unités ukrainiens via des interprètes, l’objectif étant d’avoir un interprète pour dix soldats ukrainiens en formation.

 

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Ces formations seront dispensées par des personnels civils recrutés par le prestataire retenu ou par ses sous-traitants.

Le ministère des Armées prévoit de conclure un accord-cadre pour une durée d’environ 15 mois, soit jusqu’au 31 décembre 2024. Il pourra être reconduit deux fois pour une durée d’un an.

Le coût maximal de l’opération est estimé à 39 M€ (reconductions comprises).

Le petit monde des ESSD françaises

L’appel d’offres ne stipule pas que « l’opérateur économique » retenu soit français. Il pourrait être européen, voire américain. L’appel d’offres stipule en revanche que les prestations ne peuvent pas être fournies en dehors de l’UE.

Toutefois plusieurs opérateurs tricolores devraient répondre à cet appel d’offres.

Parmi eux : DCI, « l’opérateur du ministère des Armées » comme se présente Défense Conseil International dirigé par Samuel Fringant. DCI ne cache pas ses ambitions dans le domaine critique de l’Enseignement Militaire Supérieur. Le 4 mai dernier, DCI est monté, à hauteur de 60 %, au capital d’IFESO (Institut Français d’Enseignement Stratégique et Opératif) spécialisée dans les domaines de l’Enseignement Militaire Supérieur, la planification et la conduite des opérations militaires.

DCI est actuellement l’objet de convoitises. En effet, l’ADIT (dont le fonds canadien Sagard est actionnaire de référence) souhaiterait prendre le contrôle de DCI. L’opération, soutenue par l’État français, vise à créer un géant tricolore du soft power, avec un chiffre d’affaires de 450 millions d’euros.

Parmi les autres acteurs français figure la société Themiis spécialisée dans la formation des cadres militaires de haut niveau. Themiis, dirigé par Camille Roux et le général Gilles Rouby, pourrait s’allier à d’autres opérateurs qui se chargeraient des formations techniques et de l’interprétariat, pour se concentrer sur la formation des cadres des états-majors.

La chute de The Mozart Group et le financement des groupes combattants en Ukraine

La chute de The Mozart Group et le financement des groupes combattants en Ukraine

 

NOTE D’ACTUALITÉ N°611 / juin 2023

par Valère Llobet – Centre Français de Recherche sur le renseignement – juin 2023

https://cf2r.org/actualite/la-chute-de-the-mozart-group-et-le-financement-des-groupes-combattants-en-ukraine/


Chercheur, lauréat 2020 du Prix “Jeune chercheur” du CF2R

 


Le 31 janvier 2023, la très médiatique société militaire privée (SMP) The Mozart Group (TMG) fermait officiellement ses portes[1] après une véritable guerre interne. La cause principale : un dépôt de plainte du numéro 2 de l’entreprise. En effet, le 10 janvier dernier, Andrew Bain[2], actionnaire majoritaire et directeur financier de l’entreprise, a entamé des poursuites devant le tribunal du Wyoming[3], État américain où est enregistrée la SMP. Cette action en justice fait suite à de nombreuses polémiques qui ont visé TMG et surtout son très médiatique directeur, Andy Milburn. Citons, par exemple, une plainte pour diffamation déposée contre lui juste au début du conflit[4], ou encore une vidéo du mois de décembre 2023, où ce dernier, semblerait-il sous l’emprise d’alcool[5], accuse des unités ukrainiennes de crime de guerre sur les soldats russes[6], etc.

Précisons qu’en Andy Milburn a, de son côté, réfuté ces accusations, et en a porté d’autres en retour à l’encontre d’Andrew Bain en l’accusant d’entretenir des liens avec Moscou, de harcèlement sexuel ou encore d’avoir voulu vendre ses parts de l’entreprise aux taliban[7].

Outre les accusations de diffamation, d’alcoolisme, de vol[8], de menaces, d’absence de licence ITAR[9] ou encore de harcèlement sexuel[10], la plainte de Andrew Bain porte principalement sur la gestion financière du groupe et son opacité.

Grâce aux éléments fournis par les différentes parties à cette affaire et aux informations révélées depuis la dissolution de TMG, il est aujourd’hui évident que de nombreux autres groupes de combattants ou de soutien aux forces ukrainiennes ont recours, au moins en partie, au même type de financement pour leurs activités. Parmi celles-ci, l’on retrouve d’autres SMP, des bataillons étrangers venant d’anciennes républiques soviétiques, mais également des unités combattantes de taille plus modeste, appelées « teams » au sein des brigades internationales.

 

Un système de financement particulièrement développé

Pour rappel, The Mozart Group a été créée en mars 2022 avec un statut d’entreprise (Limited liability compagny/LLC). La société a opéré pour de nombreux clients comme l’ONG Allied Extract[11], le plus souvent pour effectuer des évacuations de civils. En plus de ces activités rémunérées, TMG recevait des dons par deux canaux distincts : le premier, direct, via le site officiel de la SMP[12] ; le second, via deux entités indirectement connectées à TMG : l’ONG Ukrainian FreedomFund (UFF), dont le fondateur n’est autre que Andrew Bain ; et la Task force Sunflower (TSF)[13] dont Andy Millburn serait le directeur[14]. Il s’agit d’une ONG[15] qui propose des services très similaires à TMG comme de l’extraction humanitaire, du soin aux blessés, de la formation médicale, du déminage, de l’acheminement de matériel[16], etc.

Grâce à l’ensemble de ces revenus, TMG a pu entretenir la confusion et abondamment communiquer sur les réseaux sociaux et auprès des médias en se faisant passer pour une organisation caritative[17]. Andrew Bain, dans son dépôt de plainte, accuse Andy Millburn d’être le seul responsable de cette situation et d’avoir sciemment mélangé ses fonds personnels, ceux de l’entreprise et ceux des entités caritatives[18].

Au total, The Mozart Group aurait réussi à lever presque un total de 1 million de dollars. Parmi ses donateurs, on compte des membres de la diaspora ukrainienne, mais aussi des sociétés comme Obsidian Group, un cabinet de renseignement privé américain[19] qui a donné environ 10 000 dollars, ce qui est étonnant lorsque l’on sait que TMG proposait également des prestations de renseignement à ses clients[20].

Bien que The Mozart Group ait été qualifié d’ONG, de « start-up militaire »[21] ou encore de « smart SMP » par certains auteurs, il n’en est rien ; l’entreprise a toujours été une société commerciale qui a utilisé le contexte ukrainien pour se forger une image d’humanitaire, en profitant des subtilités du droit américain pour récolter des dons, le tout en cherchant à obtenir des contrats avec les autorités ukrainiennes, ainsi que des marchés et des débouchés à l’étranger[22].

Notons que cette utilisation de l’action caritative n’est pas une nouveauté pour les sociétés militaires privées. Déjà, durant les conflits en Irak et en Afghanistan, des entreprises américaines et britanniques avaient développé des structures caritatives. Citons, par exemple, la société américaine Triple Canopy Inc[23],ou encore l’entreprise britannique Aegis, qui avait créé en 2006 une fondation qui intervenait en Irak, notamment dans le domaine de la reconstruction[24]. Mentionnons également Xe[25], qui avait créé un mémorial avec « un site dédié à tous ceux qui sont tombés en défendant les libertés et les valeurs de notre grand pays, les États-Unis » [26]. . Celui-ci fut financé par l’entreprise et des dons privés.  Ces actions de bienfaisance sont, pour ces sociétés, des arguments de communication et de marketing[27] qui permettent de légitimer leur présence et leurs actions.

 

De multiples entités aux modes de financement similaires

Des unités de toute nature composent les forces engagées en Ukraine : SMP, bataillons de volontaire étrangers, voire unités de combattantes intégrées au sein des brigades internationales. Les groupes présentés ci-après utilisent des modes de financement basés, comme TMG, sur des donations. Certains sont déclarés comme LLC, tandis que d’autres ne sont que des unités combattantes sans statut, ce qui ne peut qu’interroger quant à l’origine des dons et leur utilisation[28].

Précisons également que les hommes de la Légion étrangère française sont présents dans bon nombre de ces groupes. D’anciens membres de ce corps sont également engagés dans les forces armées ukrainiennes[29], voire dans les forces spéciales de ce pays[30].

 

La Team Berlioz

Écusson de la Team Berlioz[31]

La Team Berlioz serait une unité de tireurs de précision intégrée au sein des brigades internationales en Ukraine, chargée de missions de renseignement et d’appui. Elle serait composée d’au moins cinq hommes, britannique, américain, canadien et français[32]. Leur porte-parole, appelé « Franck », serait un ancien membre de la Légion étrangère, engagé dans le conflit depuis mars 2022. Le groupe aurait connu plusieurs formes avant janvier 2023 et Franck aurait fondé ce dernier avec des « chiens de guerre »[33], sans que l’on sache s’il s’agit de soldat des brigades internationales ou de mercenaires.

Une cagnotte d’aide à cette unité a été lancée début 2023 et relayée par des chaînes YouTube couvrant le conflit. Pour appuyer cette campagne, le groupe a réalisé des vidéos musicales diffusées sur le réseau social Tik Tok[34], l’objectif étant clair : rendre l’unité combattante sympathique pour engranger des dons. Leur porte-parole, à l’instar d’Andy Millburn, n’hésite pas à communiquer en ligne sur différents réseaux sociaux en déclarant combattre le « fascisme »[35]et en qualifiant les soldats russes de « bipèdes » et « d’orcs »[36].

Grâce à ces dons, les hommes de la Team Berlioz auraient pu acquérir du matériel comme des optiques pour leurs armes, un suppresseur de son ou encore « des systèmes de vision nocturne, des trépieds, (…) un drone » et également fournir du soutien à une autre équipe combattante[37].

Sur un modèle similaire, on peut citer la Task Force Baguette, qui serait composée de Français et d’Américains[38] et qui lancenégalement des appels aux dons via Paypal.[39]

 

Trident Defense Initiative

Logo de Trident Defense Initiative[40]

Il s’agit d’une SMP[41] fondée par Daniel Ridley, un ancien soldat britannique qui a servi dans les rangs de l’armée ukrainienne entre 2018 et 2022. Outre son fondateur, la société compte dans ses rangs plusieurs anciens soldats américains, un britannique et deux traducteurs ukrainiens[42]. Elle propose des formations médicales, des formations de combat aux standards OTAN et du renseignement.

Précisons que la SMP dit se financer par un système de dons et que ses personnels sont des bénévoles[43] ; pourtant la page de dons Paypal de l’entreprise renvoie vers un compte appartenant à une ONG fondée par deux anciens militaires[44] en 2021, nommée Allied Extract[45]. Cette dernière situation interroge en raison des similitudes avec le système de financement de TMG[46], notamment quand l’on se souvient que Allied Extract en fut un des clients réguliers. Depuis peu, les liens avec l’ONG ont été supprimés et Trident recueille ses dons sur les plateformes Donorbox et Buy me a coffee.

 

Ghosts of Liberty

Logo de Ghosts of Liberty[47]

Très similaire à la SMP précédente, Ghosts of Liberty est un groupe privé créé par Lance Zaal, un vétéran et entrepreneur américain spécialiste des circuits touristiques à thème horrifique. La société, composée d’anciens militaires américains, vise « à soutenir les volontaires en Ukraine en finançant des fournitures et du matériel et en dispensant des formations »[48]. L’entreprise dit se financer grâce à des dons, notamment en bitcoins et utilise le logiciel de paiement Stripe[49]

 

Backyard Camp- Skills to Defense

Image promotionnelle de BackYard Camp- Skills to Defense (crédit Wonder Україна[50])

Backyard est une structure de formation militaire installée dans la périphérie de Kiev[51]. L’organisation, que ses dirigeants qualifient de « plateforme d’éducation militaire », a été créée par Dmytro Zubkov et Artem Veselov en mars 2022[52]. Elle fournit à l’attention des civils et des militaires des stages de formation au combat et au maniement des armes.

Les cours seraient dispensés par des formateurs américains, estoniens, israéliens[53] ou encore français[54]. Le centre serait fréquenté par les forces spéciales ukrainiennes, des membres des brigades internationales[55], mais également des combattants du bataillon Azov qui y auraient suivi un stage à l’été 2022.

Bien que l’organisation assure ne pas avoir d’objectif commercial, elle accepte les dons[56] et demanderait une participation financière aux civils. A noter que la structure a disparu des réseaux sociaux dernièrement.

L’entité se veut similaire à « l’Université russe des forces spéciales » ou « l’Université russe des spetsnaz », créée en Tchétchénie, où sont formés les volontaires russes et tchétchènes qui sont envoyés en Ukraine[57].

 

Ukraine Defense Support Group (UDSG)

Logo de UDSG[58]

Il s’agit d’une entreprise ukrainienne, plus précisément d’une LLC. Composée en partie d’anciens membres de TMG[59], elle a été fondée par deux anciens militaires ayant été déployés en Afghanistan, Paul Schneider[60] et David Holdsworth[61]. Le premier aurait appartenu aux Bérets verts américains et le second à l’armée britannique. Le groupe dispense des formations à l’attention des forces militaires et une assistance aux ONG, médias et populations civiles impliquées en Ukraine. Malgré son statut de société, le groupe dit se financer par des dons PayPal[62].

 

Les bataillons de combattants étrangers

Un grand nombre de bataillons étranger sont engagés dans le conflit[63]. Certains d’entre eux utilisent également des systèmes de financement reposant sur les donations. Citons, par exemple : Kastuś Kalinoŭski Regiment[64], un groupe biélorusse ; la Georgian National Legion[65], qui intervient en Ukraine depuis 2014 ; ou encore la Norman Brigade, un groupe canadien, composé d’un ancien membre de la Légion étrangère française, de Néo-zélandais, de Sud-africains, d’Américains et de Canadiens. Le bataillon serait dirigé par un vétéran surnommé « Hrulf ». Ce dernier est accusé par les anciens membres de son groupe de sympathie néo-nazie[66] et d’emploi du groupe combattant à des fins personnelles[67].

Les deux premières organisations se financent grâce à des dons Paypal, en cryptomonnaie – Bitcoin ou Etherum[68]. La troisième a recours à la vente de produits divers (merchandising)[69].

Bien que les actions caritatives en faveur de l’Ukraine soient massivement relayées sur les réseaux sociaux et dans les médias, il semble clair qu’une partie de cet argent et des biens qui sont acheminés ne soit pas utilisée correctement. Ces derniers peuvent être mal gérés[70] ou détournés, car les contrôles sont presque inexistants[71]. Bon nombre de structures se sont d’ailleurs créées avec le conflit et sont dirigées par d’anciens militaires qui ne sont pas forcément des spécialistes de la gestion d’entreprise ou d’ONG en zone de guerre.

Concernant The Mozart Group, bien qu’il ait officiellement fermé ses portes, les activités initiées par TMG perdurent indirectement dans le pays, soit au travers de l’activité de son ancien directeur Andrew Milburn – qui, après avoir repris de nouveaux bureaux à Kiev[72], a recommencé une activité en ligne sur les réseaux sociaux, – soit par les structures qu’ont développé d’anciens membres de la SMP[73] en Ukraine, proposant des formations militaires à l’attention de forces classiques et des unités spéciales du pays[74].

Cette liste n’est pas exhaustive : de nombreuses autres structures interviennent dans le pays. Citons l’ESSD française Stratégie, qui y a effectué des évacuations de réfugiés en 2022[75], mais également des SMP britanniques, israéliennes, allemandes – comme Global.AG Security & Communication – ou estonienne- Iron Navy[76] -, etc.

Rappelons également qu’en 2014 déjà, des SMP étrangères étaient impliquées en Ukraine, à l’image d’Academi qui y avait déployé 400 contractors pour coordonner et diriger « des opérations de guérilla contre les séparatistes pro-russes autour de l’enclave de Sloviansk »[77].


[1] https://twitter.com/andymilburn8/status/1620509157370769408?cxt=HHwWgMDRhcWfmv0sAAAA

[2] Gris Mauricio, « Shadowy groups of Western military veterans are operating on the ground in Ukraine, largely unregulated », The Telegraph, 23 janvier 2023 (https://www.telegraph.co.uk/world-news/2023/01/23/ukraine-russia-invasion-private-military-wagner-mozart/).

[3] Andy Bain suit against Andy Milburn of Mozart Group 10 janvier 2023

(https://www.documentcloud.org/documents/23580905-andy-bain-suit-against-andy-milburn-of-mozart-group).

[4] Michael Ryan Burke suit against Task & Purpose, Recurrent Ventures, Inc., Andrew Milburn and The Mozart Group, LLC, 4 octobre 2022 (https://dockets.justia.com/docket/missouri/mowdce/2:2022cv04147/166137).

[5] Gettleman Jeffrey, « Hard Drinking and Murky Finances : How an American Veterans Group Imploded in Ukraine », The New York Times, 1 février 2023

(https://www.nytimes.com/2023/02/01/world/europe/american-veterans-ukraine-mozart.html).

[6] En réponse à la diffusion d’extraits, Andrew Milburn a accusé l’émission, où il était interviewé, d’être un relais de la propagande russe et d’avoir réalisé un deep fake.

(https://www.linkedin.com/posts/andrewmilburn2023_manipulation-the-subtle-art-of-taking-things-activity-7021478925742542848-MGp8?utm_source=share&utm_medium=member_desktop).

[7] Gris Mauricio, op. cit.

[8] Orizio Pietro, « Ascesa, declino e requiem del Gruppo Mozart », Analisidifesa, 22 février 2023 (https://www.analisidifesa.it/2023/02/ascesa-declino-e-requiem-del-gruppo-mozart/).

[9] L’International Trafic in Arms Regulations est une règlementation américaine qui encadre, entres autres, la vente, la fabrication ou encore l’exportation de matériel miliaire (cf. Intelligence Online, 27 janvier 2023).

[10] Mass Peter, « U.S. Military Vets in Ukraine Are Fighting Each Other in Court », The Intercept, 20 janvier 2023 (https://theintercept.com/2023/01/20/ukraine-mozart-group-us-veterans/).

[11] Orizio Pietro, op. cit.

[12] Dons privés via Paypal ou Venmo, en bitcoins et en équipement, « du crowdfunding ou encore de la vente de produits divers (merchandising) » (cf. Llobet Valère et Auret Nicolas, « The Mozart Group et l’action des sociétés militaires privées américaines en Ukraine », CF2R, Note d’actualité n°604, janvier 2023 (https://cf2r.org/actualite/the-mozart-group-et-laction-des-societes-militaires-privees-americaines-en-ukraine/).

[13] Ces deux structures récoltent des dons sur Donorbox, un logiciel de de collecte de fonds en ligne ; cf. « Donate », Task Force Sunflower (https://www.taskforcesunflower.org/donate/)

[14] Andy Bain suit against Andy Milburn of Mozart Group, part n°15, point O, op. cit.

[15] « About », Task Force Sunflower (https://www.taskforcesunflower.org/#about).

[16] « Services », Task Force Sunflower (https://www.taskforcesunflower.org/).

[17] Régis par l’article 501 paragraphe c alinéa 3 de l’Internal Revenue Code des États-Unis. Ce statut permet aux organisations caritatives de recevoir des donations défiscalisées ; cf. Isenberg David, « The rise and fall of the Mozart Group », Responsible Statecraft, 8 février 2023 (https://responsiblestatecraft.org/2023/02/08/the-rise-and-fall-of-the-mozart-group/)

[18] Orizio Pietro, op. cit.

[19] « About », Obsidian solutions group, (https://obsidiansg.com/about/).

[20] Llobet Valère, et Auret Nicolas, op. cit.

[21] Gettleman Jeffrey, « An American in Ukraine Finds the War he’s Been Searching for », The New York Times, 9 octobre 2022 (https://www.nytimes.com/2022/10/09/world/europe/ukraine-war-americans.html).

[22] Notamment sur d’autres théâtres de conflit comme l’Arménie (cf. Mass Peter, op. cit.).

[23] Bricet des Vallons, Georges-Henri, « Irak, terre mercenaire – Les armées privées remplacent les troupes américaines », éditions Favre, 2010.

[24] « Philanthropy & Campaigns », Private Military.org, 22 mai 2021

(http://www.privatemilitary.org/foundations.html).

[25] Rappelons que Xe fut le nom adopté par l’entreprise Blackwater en 2009, avant de devenir, en décembre 2011, Academi (cf. Cole August, « Blackwater Puts on a New Public Face », The Wall Street Journal, 14 février 2019 )

(https://www.wsj.com/articles/SB123454232273983709).

[26] « Philanthropy & Campaigns », op. cit.

[27] Bricet des Vallons G-H, op. cit.

[28] Dans de nombreux cas, l’argent des donations est gaspillé ou simplement utilisé pour fournir du matériel de piètre qualité (cf. Scheck Justin, Gibbons-Neff Thomas, « Stolen Valor: The U.S. Volunteers in Ukraine Who Lie, Waste and Bicker », The New York Times, 25 mars 2023.

(https://www.nytimes.com/2023/03/25/world/europe/volunteers-us-ukraine-lies.html).

[29] Souriau Vincent, « Guerre en Ukraine : des combattants français témoignent de la férocité des combats et du déficit de matériel », RFI, 9 mars 2023 (https://www.rfi.fr/fr/europe/20230309-guerre-en-ukraine-des-combattants-fran%C3%A7ais-t%C3%A9moignent-de-la-f%C3%A9rocit%C3%A9-des-combats-et-du-d%C3%A9ficit-de-mat%C3%A9riel).

[30] « [Ukraine] Franck, sniper dans la Légion des volontaires internationaux. Témoignage », Xavier Tytelman, 3 février 2023, (https://www.youtube.com/watch?v=vaHgCXShR1c).

[31] Extrait de la page de donation de la Team Berlioz

(https://www.paypal.com/donate/?hosted_button_id=PXN986BAF7XY2).

[32] https://www.youtube.com/shorts/zRhVAmpTcJw

[33] « [Ukraine] Franck, sniper dans la Légion des volontaires internationaux. Témoignage », op. cit.

[34] https://www.tiktok.com/@berliozteam

[35] https://www.paypal.com/donate/?hosted_button_id=PXN986BAF7XY2

[36] Comparaison régulièrement utilisée sur les forums internet depuis le début du conflit en Ukraine, pour parler des troupes russes. Il s’agit d’une référence aux orcs de la saga littéraire et filmique du Seigneur des anneaux.

[37] « Franck et la team vont bien, ils vous remercient pour les dons qui les ont bien aidés !», Xavier Tytelman, 13 mars 2023, (https://www.youtube.com/shorts/Z36ft5B5ozs).

[38] Parmi ces combattants américains, deux ont été fait prisonniers par les forces russes avant d’être relâchés à l’automne 2022 (Toropin Konstantin, « ‘Ambushed’: Former Marine Is Latest Veteran Killed in Ukraine War », Military.com, 1er mai 2023 (https://www.military.com/daily-news/2023/05/01/marine-veteran-killed-helping-evacuees-besieged-ukrainian-city.html)

[39] https://twitter.com/TFBaguette/status/1624070312856805376?cxt=HHwWgICzgYnW7YktAAAA

[40] Extrait de la page principale Trident Defense Initiative (https://tridentdefenseinitiative.com/).

[41] « Home », Trident Defense Initative (https://tridentdefenseinitiative.com/tdi-tactical).

[42] « TDIstaff », Trident Defense Initative (https://tridentdefenseinitiative.com/tdi-staff).

[43] « Donate », Trident Defense Initative (https://tridentdefenseinitiative.com/donate).

[44] L’un est Américain et l’autre Britannique (cf. «Our team», Allied Extract) (https://alliedextract.org/our-team/).

[45] https://www.paypal.com/donate?token=cGL0HczhcDpUrihK0wMLjtbykEGa06WYmDVQ54rzZNpwDwmZm42kX7oWnLPTB6ilpxSZPNexhDOBMXZY

[46] Notons que l’ONG intervient en Ukraine et en Afghanistan. (cf. «About our organisation », Allied Extrac)(https://alliedextract.org/about-us/).

[47] Extrait de la page principale de Ghost of Liberty (https://ghostsofliberty.com/).

[48] «US Ghost Adventures’ Founder and Marine Corp Veteran Launches ‘Ghosts of Liberty’ to Provide Training, Equipment and Supplies to Ukraine », PR Newswire, 30 juin 2022 (https://www.prnewswire.com/news-releases/us-ghost-adventures-founder-and-marine-corp-veteran-launches-ghosts-of-liberty-to-provide-training-equipment-and-supplies-to-ukraine-301579288.html).

[49] « Home », Ghosts of Liberty (https://ghostsofliberty.com/).

[50] Extrait de « Стрільба, медицина та самозахист. 11 навчальних курсів, які можна пройти у воєнний час », Wonder Україна, 16 septembre 2022 (https://www.wonderzine.com.ua/wonderzine/life/life/12539-strilba-meditsina-ta-samozahist-11-navchalnih-kursiv-yaki-mozhna-proyti-u-voenniy-chas).

[51] Ibid.

[52] « Дмитро Зубков про те, де можна отримати кваліфікаційну військову підготовку », KyivFM, 15 décembre 2022 (https://www.youtube.com/watch?v=w_fe37w1ynM).

[53] Ibid.

[54] Il s’agirait d’un ancien caporal de la Légion étrangère (cf. « Стрільба, медицина та самозахист. 11 навчальних курсів, які можна пройти у воєнний час », op. cit.

[55] Ibid.

[56] Gris Mauricio, op. cit.

[57] Barluet Alain, « En Tchétchénie, à l’Université des forces spéciales de Kadyrov : le récit de l’envoyé spécial » du Figaro », Le Figaro, 5 avril 2023 (https://www.lefigaro.fr/international/en-tchetchenie-a-l-universite-des-forces-speciales-de-kadyrov-le-recit-de-l-envoye-special-du-figaro-20230405).

[58] Extrait de UDSG, « About US », (https://ukrainedsg.com/).

[59] Brennan David, « How Russian Forces in Ukraine Are Learning to Fight: U.S. Veteran Trainer », News Week, 3 mars 2023 (https://www.newsweek.com/how-russian-forces-ukraine-learning-fight-american-veteran-trainer-1787239).

[60] https://www.linkedin.com/in/paul-schneider-863272159/

[61] https://www.linkedin.com/in/david-holdsworth-52630062/

[62] « Help our cause », UDSG (https://ukrainedsg.com/).

[63] Gaüzere David, « Le bataillon Touran, un nouveau venu en Ukraine », Note d’Actualité n°605, CF2R, janvier 2023 (https://cf2r.org/actualite/le-bataillon-touran-un-nouveau-venu-en-ukraine/).

[64], « Help », Kastuś Kalinoŭski Regiment (https://kalinouski.org/en/help/).

[65] « Help », Georgian National Legion (https://georgianlegion.com.ua/en/).

[66] Blackwell Tom, « Incompetence or the realities of war? Turmoil for Canadian-led foreign battalion in Ukraine », National Post, 6 mai 2022 (https://nationalpost.com/news/canada/turmoil-for-norman-brigade-canadian-led-foreign-battalion-in-ukraine).

[67] Le groupe basé dans le sud-est de l’Ukraine se cantonnerait à défendre un seul village où vivrait la femme et les enfants ukrainiens de « Hrulf » (cf. Blackwell Tom, op. cit.).

[68] « Help », Kastuś Kalinoŭski Regiment, op. cit.

[69] https://www.bonfire.com/store/norman-brigadebrigade-normande/

[70] Scheck Justin et Gibbons-Neff Thomas, op. cit.

[71] Timson Jamie, « Why are private military companies playing such a major role in Ukraine ? », The Week, 24 janvier 2023 (https://www.theweek.co.uk/news/world-news/russia/959374/why-are-private-military-companies-playing-a-such-a-large-role-in).

[72] Gettleman Jeffrey, « Hard Drinking and Murky Finances : How an American Veterans Group Imploded in Ukraine », The New York Times, 1 février 2023

(https://www.nytimes.com/2023/02/01/world/europe/american-veterans-ukraine-mozart.html).

[73] Brennan David, « How Russian Forces in Ukraine Are Learning to Fight: U.S. Veteran Trainer », News Week, 3 mars 2023 (https://www.newsweek.com/how-russian-forces-ukraine-learning-fight-american-veteran-trainer-1787239).

[74] Ibid.

[75] « Ukraine2022-Ykpaïha », Stratégie, 8 mars 2023 (https://www.youtube.com/watch?v=lPJ4w6Wa4Fg).

[76] Intelligence Online, 3 mars 2023.

[77] « Des mercenaires américains en Ukraine », Le Figaro, 11 mai 2014, (https://www.lefigaro.fr/flash-actu/2014/05/11/97001-20140511FILWWW00036-des-mercenaires-americains-presents-en-ukraine.php).

Les SMP « Sociétés Militaires Privées»

Les SMP « Sociétés Militaires Privées»

David Hornus (*) – Esprit Surcouf – publié le 30 juin 2023
Expert en sécurité et défense
https://espritsurcouf.fr/defense_les-smp-societes-militaires-privees_par_david-hornus/


Le putsch avorté des miliciens russes de « Wagner » a propulsé de manière spectaculaire la question des sociétés militaires privées sur le devant de la scène. L’auteur, un professionnel de la sécurité, constate la multiplication rapide de ces sociétés et s’étonne de l’absence presque totale de la France dans ce secteur, face à un contexte géopolitique en pleine mutation.
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Si l’appellation SMP (Société militaire privée) est entrée dans le langage courant, cette terminologie ne saurait plus être utilisée aujourd’hui. Tout d’abord, elle entretient une confusion et un amalgame dans l’esprit du grand public en mettant en confrontation deux termes que tout oppose : militaire et privé. Ensuite, elle ne correspond à aucune réalité juridique. Enfin, elle nie les mécanismes de régulation de cette activité de services, jetant qui plus est l’opprobre sur tout un secteur économique.

Aujourd’hui, la France a adopté le terme d’ESSD (Entreprise de Sécurité et de Service de Défense), qui semble plus en adéquation avec la réalité des services proposés par les quelques acteurs français revendiquant cette appellation. Elle permet de comprendre que des sociétés privées font aujourd’hui commerce de l’expertise d’anciens « militaires » dans le cadre de prestations de service de sécurité ou de sûreté, qui peuvent parfois intervenir dans un contexte « chaud » ou en zones de combat. C’est le cas des ESSD françaises en charge de la sécurité des emprises diplomatiques en Irak, en Afghanistan ou Libye par exemple, tels Amarante International et Geos. D’autres, comme Themiis ou Corpguard, ont pu, dans le cadre de relations contractuelles privé/public, assurer des formations militaires très encadrées sur les plan juridique et législatif (autorisation d’export auprès de la DGA, demande de classement, fiscalisation du contrat en France, paiement des collaborateurs en France via des contrats de droit français …).

Une émergence exponentielle
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En septembre 2021, on pouvait lire dans u article de référence : « …À part le cas de Wagner group, il ne semble pas aujourd’hui se profiler, contrairement à certains phantasmes, une émergence exponentielle de « SMP » actives sur les champs de batailles. Cette déclaration est désormais caduque, contredite par l’apparition de plusieurs « milices » ou armées privées, telle l’éphémère « Groupe Mozart » américain, ou l’entité russe « Groupe Patriot » du ministre de la défense Serguei Choigu.

Selon Jean-Marc Four, de France info, ce sont au moins 27 armées privées qui auraient vu le jour en Russie. En plus du groupe Wagner et de ses quelque 50 000 hommes sous la houlette d’Evgueni Prigojine, il faut désormais compter avec le groupe du tchétchène Ramzan Kadyrov estimé à 12 000 hommes. Le patriarche orthodoxe Kirill a, quant à lui, donné sa bénédiction à une unité religieuse : « la Croix de Saint-André ». On peut également citer « le bataillon Sparta », « le corps slave », « l’unité cosaque », avec à chaque fois quelques milliers d’hommes. Près de 11 de ces 27 milices combattent en Ukraine.

Début février 2023, Gazprom annonçait qu’elle était autorisée à se doter de sa « Compagnie Militaire Privée ». L’apparition d’acteurs de guerre non-étatiques, intervenant en zones complexes ou post-conflictuelles, semble un phénomène qui tend à se généraliser … et pas seulement à « l’Est ». L’action de la société turque SADAT, dont la présence a été observée en Syrie, en Libye et au Kahraba, vient confirmer le processus. On a aussi vu la société de sécurité privée « Dyck Advisoty Group », de l’ancien colonel sud-africain Lionel Dyck, intervenir lors des évènements au Cabo Delgado en avril 2021.

L’analyse du phénomène doit aussi adapter sa grille de lecture au cas particulier des sociétés de sécurité « privées » chinoises et de la très forte influence, pour ne pas dire plus, du gouvernement dans leur activités.

Au large des côtes somaliennes ou dans le golfe de Guinée, les armateurs embarquent volontiers quelques mercenaires armés sur leurs bateaux, pour faire échec aux actes de piraterie. Photo Ministère belge de la Défense.

Des « ESSD » françaises   
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Si la culture anglo-saxonne, et notamment américaine, est particulièrement favorable à la dynamique libérale d’externalisation (outsourcing) de services de défense, il n’en est pas de même dans la vieille Europe et en France. Il n’est qu’à comparer le nombre d’entreprises de sécurité privée anglo-saxonnes et françaises accomplissant des prestations de défense en zone complexe pour s’en rendre compte.

Selon le colonel Peer de Jong, le corporatisme des ministères de la Défense et de l’Intérieur est le principal obstacle à l’émergence d’ESSD françaises. Ceux-ci considèrent que les ESSD mordent sur leurs prérogatives régaliennes…

L’argument est recevable, mais reste faible tant que le domaine d’intervention des ESSD ne concerne que des prestations de formation, d’appui et de soutien (en particulier logistique).

Ce corporatisme est également présent au travers de Défense Conseil international (DCI), opérateur parapublic, qui intervient en appui des contrats de vente d’arme et assure depuis plusieurs années la formation des Forces Spéciales saoudiennes à Tabouk et pourrait être considéré comme l’unique ESSD française. DCI occupe certes une partie du spectre des ESSD dans le domaine de la formation, mais uniquement vers des pays considérés comme des partenaires de la France et plutôt en accompagnement de grands contrats d’armement.

Ainsi, depuis plus de 20 ans, la France n’a pas su se doter d’un écosystème d’Entreprises de Sécurité et de Services de Défense capable de contribuer à la défense et à la promotion de ses intérêts régaliens, de participer à la reconversion de ses anciens militaires et de rivaliser avec les entreprises anglo-saxonnes du secteur.

Pourtant, nos entreprises ont du talent et peuvent faire des choses dans le respect du cadre légal et des standards internationaux. Nous en voulons pour preuve qu’entre 2015 et fin 2017, la société Corpguard a obtenu consécutivement deux contrats dans le cadre d’un partenariat public/privé avec le ministère de la Défense de la République de Côte d’Ivoire.

Corpguard en Côte d’Ivoire
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Le premier contrat consistait à diligenter un audit de sécurité sur l’ensemble de sites sensibles, soit les armureries et soutes à munitions de la moitié sud du pays. Le deuxième, de bien plus grande envergure (6,8 M€) visait à doter la République de Côte d’Ivoire, d’un outil militaire lui permettant d’agir comme élément stabilisateur dans la sous-Région et de devenir un pays contributeur aux opérations de maintien de la Paix.

À cet effet, une proposition d’accompagnement destinée à la formation de trois bataillons « projetable » fut présentée aux autorités qui, en 2016, ont validé la formation d’un premier bataillon pilote. La société Corpguard obtint même une autorisation de la DGA pour former sur place, pendant plus de 10 mois, ce bataillon (soit environ un millier d’hommes) aux opérations de maintien de la paix. Jusqu’à 21 consultants, tous anciens officiers ou sous-officiers, se sont ainsi déployés afin d’assurer la formation des quatre unités élémentaires du bataillon.

À l’issue de cette formation, le bataillon a bien été projeté au Mali dans le cadre de la MINUSMA (Mission Multidimensionnelle Intégrée des Nations Unies pour la Stabilisation au Mali). Le contrat relevait du droit français. Il était fiscalisé en France. Les consultants ont tous eu un contrat de prestataire de droit français et ont été payés en France.

Remise de diplôme à l’issue de la formation d’un bataillon Ivoirien par la société Corpguard, dans le cadre d’un mandat de l’ONU pour le maintien de la paix (2016-2017). Photo DH

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Avant sa mise en œuvre et dans le cadre de nos processus internes, une étude de faisabilité et une étude du risque avaient été diligentées. Les prestataires étaient formés et sensibilisés aux risques d’atteintes au droit de l’homme et au droit humanitaire, aux abus et violences sexuels, à l’esclavagisme moderne … Tous ont signé une charte d’éthique rappelant les règles de bon comportement et rappelant les sanctions auxquelles ils s’exposaient en cas de manquement.

Par ailleurs, en bonne intelligence et dans un esprit de coopération, des contacts avaient été pris avec les autorités françaises afin de s’assurer qu’il n’existait aucune contre-indication à la mise en œuvre de cette prestation qui s’inscrivait dans une démarche de patriotisme économique et de promotion des intérêts français.

En mars 2017, un deuxième contrat portant sur la formation d’un deuxième bataillon était signé par le ministre de l’époque. Malheureusement, à ce jour, et pour des raisons qui restent inconnues, ce contrat ne s’est jamais concrétisé. Selon la lettre confidentiel « Africaintelligence », il semblerait que les autorités militaires françaises voyaient d’un mauvais œil l’intervention de la société Corpguard au profit de la République de la Côte d’Ivoire.

Il apparaît, cependant, qu’un deuxième bataillon « maintien de la Paix » a bien été formé par la société américaine Engility, une société du groupe Sincerus global.

En mai 2020, l’action de formation de Corpguard au profit de la RCI était citée en référence dans le rapport « Évolutions et défis du maintien de la paix dans l’espace francophone » de l’Observatoire Boutros-Ghali du maintien de la paix.

Régulation et gouvernance
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Alors que différentes entités internationales occupent désormais le théâtre des opérations de guerre ou de post-conflit, les entreprises françaises, capables, dans le respect des normes et des standards internationaux d’offrir des prestations de sécurité et de défense non combattantes, sont absentes. Ce qui laisse ainsi le champ libre à d’autres acteurs dont le niveau d’éthique et de gouvernance n’est pas au niveau de celui que l’on est en droit d’attendre, et que nos entreprises françaises sont en mesure de proposer.

Nous laissons ainsi l’opportunité à d’autres acteurs étatiques d’intervenir. Dans un contexte de guerre économique, ceux-ci n’ont aucun scrupule à promouvoir leurs intérêts de puissance au détriment des nôtres.

Depuis plus de 20 ans, la France tergiverse sur l’externalisation de certaines prérogatives régaliennes au profit de structures privées. Cela permettrait pourtant à l’État de se concentrer sur les questions majeures et de laisser à d’autres des prestations « secondaires » loin du champ de bataille.

Le cadre de gouvernance internationale existe, même s’il est, certes, perfectible. Malheureusement, la France n’a pas rejoint l’initiative du Code de Conduite international créé en 2009 par les acteurs de l’industrie de sécurité privée, à l’initiative de cette démarche de gouvernance et de régulation. Sept pays contributeurs sont aujourd’hui en soutien de cette initiative portée par la Fédération Helvétique : Suisse, Suède, Norvège, USA, Canada, Australie, Royaume Uni).

Seules, deux entreprises françaises (sur 249) revendiquent la mise en conformité de leur gouvernance aux standards internationaux. Elles sont ainsi titulaires de la certification ISO 18788 et membres certifiés : il s’agit d’Amarante international et de Corpguard. Une troisième, Géos, est membre affiliée.

En ne s’inscrivant pas dans cette dynamique initiée par le gouvernement suisse, la France laisse le champ libre à d’autres intérêts qui vont bâtir le cadre d’une gouvernance sans que nous puissions avoir notre mot à dire. C’est à l’évidence très dommageable et une erreur stratégique majeure. 

En 2003, il y a 20 ans, on pouvait lire sur le site infoguerre.com : « dans le but de se concentrer uniquement sur leurs missions opérationnelles … les forces armées françaises vont devoir privatiser un certain nombre de fonctions de défense non combattantes (à l’image de ce qui se passe aux Etats-Unis et en Grande Bretagne). À terme, des Sociétés Militaires Privées pourraient soulager les forces armées françaises de certaines missions vitales mais non combattantes et garantir, grâce à l’emploi d’anciens militaires ou policiers, la continuité dans la qualité des prestations fournies »

Depuis 20 ans, rien n’a bougé. Face à nous, pourtant, de Wagner à Mozart, un orchestre symphonique fourbit ses instruments, ses armes et grignote notre pré-carré dans une guerre militaire, économique et de l’information, dont nous subissons sans cesse les effets.

Alors que la guerre de haute intensité est à nos portes, que nous avons subi sur notre sol, en dix ans, les pires attentats terroristes, qu’une guerre perlée du faible ou fort nous est livrée presque quotidiennement, que nous approchons de la Coupe du monde de rugby, des JO de Paris 2024 (il manque d’ailleurs 20 000 agents de sécurité privée), que nos zones d’influence et d’échanges traditionnelles sont remises en question et se réduisent comme peau de chagrin ; qu’attendons-nous pour réagir ?

Confrontés aux enjeux sécuritaires (séparatisme, crime organisé, trafics, crise migratoire, énergétique, sanitaire, climatique, sociale…), et à l’aube de grands évènements sportifs, il est urgent de mettre en œuvre le continuum de sécurité qui permettra, en bonne gouvernance, à tous les acteurs d’assurer, conjointement, sur notre territoire et dans nos zones de développement économiques, notre sécurité globale.

Nous avons, je le crains, beaucoup de retard à rattraper. Nous réfléchissons comme Gamelin, alors que c’est la pensée de Foch qui devrait nous inspirer.

(*) David HORNUS, membre fondateur de Secopex (2003/2006), a fondé Corpguard en 2006. Il dirige aujourd’hui Vigilantis, un cabinet spécialisé dans la sécurité économique. Pendant trois ans (2019/2022), il a été élu au poste Directeur Europe-UK pour l’industrie de sécurité privé de ICoCA qu’il a rejoint dès sa création en 2009. La société Corpguard a été la 4ème société française certifiée ISO 18788 en 2018. Il est l’auteur de Danger Zone (présenté dans le numéro 197 du 23 septembre 2022), un ouvrage dans lequel il revient sur son parcours et sur les missions de sécurité et de défense auxquelles il a contribué.

Exercice purement fictionnel : Et si le sort de l’Ukraine se jouait sur un futur front à l’ouest ?

Exercice purement fictionnel : Et si le sort de l’Ukraine se jouait sur un futur front à l’ouest ?


 

L’Ukraine tient. L’Occident global ne ménage pas ses efforts pour alimenter Kyiv en argent, en armes, en munitions, en formation, en renseignements et en fournitures énergétiques, médicales et techniques. Si les ports de la mer Noire, et en premier lieu Odessa, permettent aux Ukrainiens d’exporter des matières premières agricoles, grâce à un accord signé sous l’égide de la Turquie, ils ne permettent pas d’importer les armes occidentales. De sorte que tout passe par les frontières avec la Pologne, la Roumanie, la Hongrie ou la Slovaquie, et ce par voie terrestre, route et voie ferrée essentiellement, même si la voie aérienne reste importante. Si le front à l’est est alimenté, il le doit à la liberté de passage à l’ouest. Si la guerre dure, c’est que rien n’entrave pour le moment les chaînes logistiques venant d’Europe.

Depuis le reflux russe d’août 2022, nous avons les yeux rivés sur le Donbass, la Crimée, Kherson et la centrale de Zaporijjia. Les médias se passionnent pour des villages inconnus, pris et repris. Le niveau des eaux du bassin du Dniepr devient l’indicateur de crise. Or il est rare que nous ouvrions la focale pour embrasser du regard la zone de crise dans sa globalité et qui s’étend bien au-delà. L’histoire qui s’écrit chaque jour devant nos yeux stupéfaits a connu un développement médiatiquement spectaculaire les 24 et 25 juin derniers avec, comme résultat pour le moins inattendu, le mouvement de Wagner vers la Biélorussie. Une crise crée toujours des opportunités. Un petit affolement s’en est suivi dans les pays baltes et en Pologne. Des experts militaires, à grand renfort de cartes, ont doctement conjecturé sur les menaces que pourrait faire peser les quelque 8 000 mercenaires sur les frontières des pays de l’Otan limitrophes, mais aussi en direction de Kyiv. L’intérêt pour la Russie de voir les articles 4 et 5 du traité de l’Atlantique nord être mis en œuvre est nul. Quant à prendre Kyiv pour cible, la noix est dure à casser pour quelques milliers d’hommes et cela gâcherait des ressources pour un résultat connu d’avance. En février 2022 l’offensive sur la capitale ukrainienne s’est soldée par une retraite piteuse et des pertes colossales. D’autres rappellent avec justesse que le rêve de Poutine est d’annexer purement et simplement la Biélorussie au sein d’une alliance cosmétique russo-biélorusse. Wagner, véritable loup dans la bergerie, pourrait être l’exécuteur de ces basses œuvres.

Wagner, le U-Boot du Kremlin ?

Il existe cependant une utilisation plus rentable de la présence de Wagner au nord de l’Ukraine, celle de U-Boot terrestres destiné à entraver l’approvisionnement venant de l’ouest, comme les loups gris de Dönitz l’ont fait dans l’Atlantique pour priver le Royaume Uni et l’URSS des équipements, armes, et matières premières vitaux à l’effort de guerre. En s’infiltrant depuis le nord le long des frontières polonaises, slovaques et hongroises vers Kovel, Lutsk, Lviv et Khust, des groupes commandos de Wagner créeraient un climat d’insécurité en sabotant les axes de communication, en s’attaquant au trafic routier et ferroviaire, en abattant avions et hélicoptères à l‘aide de MANPADS. Il s’agirait de ne surtout pas de tenir le terrain, cela demanderait deux cent mille hommes que la Russie n’a pas, mais d’évoluer de manière fluide en se fondant dans le territoire afin d’interrompre momentanément ou plus durablement le soutien matériel vital pour les Ukrainiens. Ces derniers devraient consacrer des ressources importantes pour chasser et détruire ces groupes de combat qui utiliseraient tous les moyens de dé-caractérisation, de clandestinité et de vie sur le pays à la manière des armées du moyen-âge. Autant de précieux soldats et équipements qui feraient défaut sur le front de l’est. Il est essentiel que l’action de ces commandos restent cantonnées à l’intérieur des frontières ukrainiennes pour ne pas s’exposer à des réactions d’acteurs extérieurs au conflit ou supposés tels.

Une telle action ne peut évidemment pas s’inscrire dans la durée. Il s’agit d’impulser un Dirac dans une zone de tranquillité. Aussi devrait-elle être soigneusement préparée, en particulier les phases infiltration et soutien, et lancée à un moment critique des évènements militaires à l’est pour obtenir un effet de bascule ou du moins d’inflexion. On a jusqu’à aujourd’hui considéré que le cordon ombilical qui maintient en vie l’Ukraine était hors de portée des actions russes, sauf tirs de missiles de croisière sur quelques cibles d’importance comme les camps d’entraînement de l’Otan au début de la guerre. Créer un climat d’insécurité sur les flux d’approvisionnement, à la manière des partisans de la seconde guerre mondiale, est de nature à bouleverser le déroulement de la guerre. Le temps est du côté russe alors que l’Ukraine et ses soutiens sont pressés.