C’est qui le chef ? par Michel Goya

C’est qui le chef ?

par Michel Goya – La Voie de l’épée – publié le 27 juin 2024

https://lavoiedelepee.blogspot.com/


Dans les systèmes monarchiques, c’est le souverain qui, par tradition, commande les armées y compris normalement sur le terrain. Avec l’arrivée des régimes républicains, et de fait avec la constitutionnalisation des monarchies, les choses sont devenues un peu plus compliquées. La Constitution de 1848 en France indique par exemple dans son article 50 que le Président de la République (PR) élu au suffrage universel « dispose de la force armée, sans pouvoir jamais la commander en personne ». Les premiers projets de lois constitutionnelles de la IIIe République reprennent la formule, ce qui suscite la colère du « maréchal-président » Mac Mahon (élu par l’Assemblée en mai 1873). Devant sa menace de démission, l’amendement Barthe (1er février 1875) est repoussé et l’article 3 de la loi du 25 février 1875 indique seulement que le Président « dispose de la force armée ». Ce pouvoir est néanmoins limité par l’obligation de contreseing d’un ministre pour toutes les décisions du Président, la possibilité d’être poursuivi pour haute trahison et l’obligation d’assentiment des deux chambres pour déclarer la guerre.

Le maréchal de Mac Mahon a cependant suffisamment de latitude pour organiser un « domaine réservé », une expression de Chaban Delmas en 1959 pour désigner les prérogatives particulières qui devraient être accordées au PR en matière de défense et de politique extérieure. Mac Mahon accorde beaucoup de d’intérêt aux réformes militaires en cours et traite directement avec les ministres et les généraux de corps d’armée qu’il reçoit à l’Élysée. Il tient à désigner lui-même les ministres de la Guerre et de la Marine. La crise du 16 mai 1877 coupe court à cette interprétation. Avec la « constitution Grévy » et la révision de 1884, la France adopte un régime parlementaire et le Président de la République n’exerce plus qu’une « magistrature morale », ce qui permet à Poincaré d’imposer Clemenceau comme Président du Conseil en décembre 1917 mais ne suffit pas à Albert Lebrun pour empêcher la crise des institutions de juin 1940. Cette dernière crise et le désastre qui l’accompagne est en garder en tête pour comprendre l’esprit des institutions de défense de la Ve République.

Notons au passage que le général de Gaulle met en place dans la « France combattante » un système très simple, avec un chef du Gouvernement provisoire de la République française (GPRF) décideur unique avec sous ordres directs un État-major de Défense nationale pour la conduite des opérations et un ministre de la Défense nationale (et non quatre ou cinq ministères, de la Défense nationale, de la Guerre, de l’Air, de la Marine, de l’Armement). Le chef du GPRF est assisté d’un Conseil de défense nationale réunissant tous les ministres concernés par cette guerre désormais totale. Autant d’éléments que le général de Gaulle s’efforcera d’imposer dans les institutions et la pratique de la Ve République.

En attendant, l’expression « Chef des Armées » apparaît dans un décret du gouvernement provisoire de la République en date du 4 janvier 1946 avant d’être reprise, sur proposition du général Giraud alors député, dans la Constitution de 1946 (art. 33 « Le président de la République préside, avec les mêmes attributions [que pour le Conseil des ministres, c’est-à-dire faire établir et conserver les procès-verbaux], le Conseil supérieur et le Comité de la défense nationale et prend le titre de chef des armées. »). Mais l’article 47 précise que « le président du Conseil [qui devient une fonction en soi et non un ministre supérieur aux autres], assure la direction des forces armées et coordonne la mise en œuvre de la Défense nationale ». La gestion de la politique de Défense de la IVe République n’est finalement pas très différente de celle de la IIIavec ses qualités et ses énormes défauts, évidents lors de la guerre en Algérie.

La nouvelle paralysie institutionnelle qui apparaît à cette occasion impose une réforme profonde des institutions et une nouvelle Constitution. Pourtant, étrangement, cette constitution n’apparaît immédiatement pas très différente de celle de 1946 dans son organisation de la Défense nationale.  L’article 15 de la Constitution de 1958 (« Le Président de la République est le Chef des Armées. Il préside les conseils et comités supérieurs de la Défense nationale », sans préciser quelles sont les compétences qu’il exerce à ce titre) est peu différent de l’article 33 de la Constitution de 1946. De plus, l’article 19 (« Les actes du président de la République autres que ceux prévus aux articles 8 (1er alinéa), 11, 12, 16, 18, 54, 56 et 61 sont contresignés par le Premier ministre et, le cas échéant, par les ministres responsables. ») ne fait pas référence à l’article 15. Les actes du Président de la République en conseil de défense doivent donc normalement être contresignés par le Premier ministre. Si on ajoute l’article 20 (« le gouvernement dispose de l’administration et de la force armée ») et l’article 21 (« Le Premier ministre dirige l’action du gouvernement. Il est responsable de la Défense nationale ») de la Constitution mais aussi l’article 7 de l’ordonnance de 1959 (« la politique de défense est définie en conseil des ministres ») et son article 9 (« le Premier ministre, responsable de la Défense nationale, exerce la direction générale et la direction militaire de la Défense »), on obtient quelque chose de proche de l’esprit de la IIIe ou de la IVe République. 

Le général de Gaulle ne l’interprète pas de cette façon dans ses Mémoires d’espoir (« Il va de soi, enfin, que j’imprime ma marque à notre défense […] cela pour d’évidentes raisons qui tiennent à mon personnage, mais aussi parce que, dans nos institutions, le Président répond de « l’intégrité du territoire » [art.5], qu’il est « le Chef des Armées », qu’il préside « les conseils et comités de Défense nationale » »). La personnalité du nouveau président de la République et les évènements en Algérie – et pour le général de Gaulle le plus choquant d’entre eux est la rébellion d’une partie de l’armée – impose une centralisation des pouvoirs à son profit. À partir d’avril 1961, la dualité des pouvoirs entre le PR et du PM s’efface au profit du premier et d’une manière générale au profit des civils. L’état-major du Premier ministre redevient le Secrétariat général de la défense nationale à direction civile et le Chef d’état-major général de Défense nationale, l’actuel Chef d’état-major des armées (CEMA), perd beaucoup de ses prérogatives. L’ordonnance de 1959, finalement abrogée en 2004, perd une grande partie de sa substance. Et puis deux phénomènes particuliers sont apparus.

Arguant du caractère très particulier de l’arme nucléaire et de la nécessité de décision urgente, le décret du 14 janvier 1964 « relatif aux forces aériennes stratégiques » décide que le Président de la République a seul qualité pour décider l’emploi du feu nucléaire, ce qui est contradiction avec les dispositions de la Constitution et de l’ordonnance de 1959. Ce décret a été abrogé et remplacé par celui du 12 juin 1996 plus conforme aux textes constitutionnels et législatifs mais qui conserve un caractère ambigu. Dans son article premier, le conseil de défense doit définir « La mission, la composition et les conditions d’engagement des forces nucléaires » alors que le président chef des armées et président du conseil de défense « donne l’ordre ». Cela est considéré très majoritairement comme un « ordre de conduite » et non une décision nécessitant donc le passage par un conseil de défense et le contreseing du Premier ministre, mais pourrait être interprété différemment si une situation de crise plaçant la France devant un tel choix survenait en période de cohabitation hostile. On se demande si un président de la République pourrait réellement engager le feu nucléaire en premier (en riposte, la question ne se pose pas) alors qu’il doit faire face à un gouvernement, une majorité et donc un peuple hostile. Plus largement, la question se pose du maintien au pouvoir d’un président désavoué par le peuple. Le général de Gaulle avait tranché cette question à sa manière mais tout le monde n’est pas de Gaulle. 

Et puis, il y a eu la multiplication des opérations extérieures, rendues possibles justement par la centralisation des institutions. Une opex, c’est une opération décidée par le président de la République, et comme c’est très facile alors que la France a de nombreuses obligations internationales, elles deviennent très nombreuses. Cela pour premier effet de remettre les militaires dans la boucle décisionnelle. Premier ministre et ministre de la Défense/Armées ont leurs états-majors particuliers et le CEMA redevient premier conseiller militaire et membre du Conseil de défense tout en étant en ligne directe avec le PR pour la conduite des opérations. Mais cela a pour effet également de multiplier les conseils de défense dès lors que l’on considère que ces opérations extérieures sont importantes, or qui dit conseil de défense dit in fine approbation du Premier ministre. Cela ne pose pas de problème en cas de situation normale, ou s’il y a désaccord cela se traduit par une démission, comme celle du ministre de la Défense en 1990 au moment de la guerre du Golfe et de la décision de François Mitterrand d’y engager les forces françaises.

En cas de cohabitation c’est forcément plus compliqué et cela se traduit souvent par une négociation entre les deux têtes de l’exécutif. On se souvient des difficultés de lancer l’opération Turquoise au Rwanda en 1994, contrairement à l’opération Noroit au même endroit deux ans plus tôt en période « normale ». Turquoise est finalement engagée mais aux conditions du Premier ministre Édouard Balladur. En décembre 1999 en revanche, le Premier ministre Lionel Jospin s’oppose totalement à une opération de contre coup d’État en Côte d’Ivoire.

Depuis la réforme constitutionnelle de 2008 se pose aussi un autre problème. Avant l’engagement dans la guerre du Golfe (1990-1991), le PR avait ordonné au gouvernement de poser la question de confiance selon l’article 48.1 devant l’Assemblée nationale et de demander au Sénat l’approbation d’une déclaration de politique générale (art 49.4), afin d’asseoir la légitimité de son action. Mais il disposait alors de la majorité et le vote de confiance ne posait guère de difficultés. Désormais, le Parlement doit obligatoirement voter la poursuite ou non d’une nouvelle opération au bout de quatre mois. On imagine par exemple que l’envoi de militaires français en Ukraine soit jugé suffisamment important pour justifier d’un Conseil de défense, première étape, puis en cas d’approbation, d’un vote au Parlement. Quelle que soit la nouvelle configuration de l’Assemblée nationale le 7 juillet, on peut imaginer qu’on n’est pas prêt dans ce cas d’avoir des soldats français en Ukraine. Notons au passage que tous ces blocages éventuels sont des incitations au contournement en faisant appel aux services clandestins ou discrets et même, comme aux États-Unis aux sociétés privées.

Notons que si le Premier ministre ne peut déclencher lui-même d’opérations extérieures, il peut déclencher des opérations intérieures en tant que premier responsable de la sécurité du territoire. Dans la confrontation avec l’Iran qui s’est traduit notamment pas une série d’attentats terroristes sur le sol français en 1986, le Président de la République a déclenché quelques mois plus tard l’opération Harmattan dans le Golfe arabo-persique. Entre temps, le Premier ministre et rival pour la future présidentielle, Jacques Chirac, ne voulait être en reste et avait déclenché l’opération intérieure Garde aux frontières et envoyé des soldats renforcer douaniers et policiers de l’Air et des Frontières. Cela n’avait aucun intérêt opérationnel, mais cet engagement inédit de soldats sur le sol français métropolitains (le pas avait été franchi en Nouvelle-Calédonie) permettait au Premier ministre d’exister politiquement.

Pour résumer, la reconnaissance d’un pouvoir entier et personnel du Président de la République comme chef des Armées ne peut plus être niée. La question a été tranchée dans ce sens par le Comité consultatif pour la révision de la Constitution dans son rapport du 15 février 1993. Le comité, tout en jugeant discutable l’expression « domaine réservé », a estimé que ; malgré certaines ambiguïtés, l’exercice de pouvoirs propres en matière de défense par le Président de la République correspondait à une « tradition trentenaire ». La tradition est ainsi devenue une source de droit en matière constitutionnelle à condition de justifier d’une application « paisible » pendant une certaine durée. On notera que le comité avait proposé de modifier l’article 21 de la Constitution comme suit : « Le Premier ministre dirige l’action du gouvernement. Il est responsable de l’organisation de la Défense nationale » afin de refléter la réalité des choses. Cela n’a pas été fait et le Premier ministre, s’il ne peut rien déclencher de vraiment nouveau en politique de défense, ni même sans doute mettre fin à quoi que ce soit d’important, conserve une grande capacité de blocage. Maintenant que la coïncidence des élections présidentielle/législatives n’existe plus et que les cohabitations risquent à nouveau de se multiplier, il n’est pas certain ensuite que l’interprétation actuelle, même confortée par une longue pratique, tienne éternellement.

Depuis 2021, plus de 150 « atteintes physiques » ont visé les entreprises françaises de l’armement

Depuis 2021, plus de 150 « atteintes physiques » ont visé les entreprises françaises de l’armement


Par définition sensibles en raison de leurs activités, les 4000 entreprises de la Base industrielle et technologique de défense [BITD] françaises ne sont évidemment pas épargnées par les tentatives d’ingérences étrangères, d’où qu’elles viennent.

Ces dernières peuvent prendre la forme de prises de contrôle capitalistique, avec, en creux, le risque d’une délocalisation de savoir-faire. Ce que l’on appelle le « Lawfare », c’est-à-dire l’instrumentalisation du droit à des fins stratégiques, fait aussi partie du mode opératoire de certains pays – notamment les États-Unis et la Chine – pour contraindre des entreprises de la BITD.

« Quand une réglementation comme [l’ITAR] permet aux autorités d’un État, dès lors qu’un produit vendu dans un autre pays contient un composant fabriqué sur son sol, de vérifier si la vente est conforme aux règles qu’il a édictées, il peut s’agir d’une forme d’ingérence, selon la façon dont c’est appliqué. C’est ce que font les Américains depuis plusieurs années, mais aussi les Chinois : ceux-ci ont copié, dans l’esprit, le Patriot Act américain et, profitant de leur puissance économique, essaient de s’ingérer dans les économies étrangères », avait ainsi expliqué Stéphane Bouillon, le Secrétaire général de la défense et de la sécurité nationale, dans un récent rapport parlementaire.

D’autres menaces, plus directes, concernent les entreprises de la BITD. On peut citer les attaques informationnelles, lesquelles visent à compromettre leur réputation quand elles sont engagées dans un processus concurrentiel, l’entrisme, l’espionnage ou encore le sabotage, que ce soit par des actions « cyber » ou des moyens « classiques ».

En septembre 2022, alors fraîchement nommé à la tête du ministère des Armées, Sébastien Lecornu avait appelé les industriels de la BITD à la vigilance, en insistant sur le risque de « sabotage ». « Nous constatons et nous surveillons un certain nombre d’agissements. Je n’irai pas plus loin parce que cela est couvert par le secret », avait-il dit.

Lors d’une audition de la commission d’enquête du Sénat sur les ingérences étrangères, M. Lecornu a donné, pour la première fois, quelques chiffres permettant d’appréhender l’ampleur de ce phénomène.

D’abord, 80 % des « attaques » [espionnage, sabotage] concernent les sous-traitants de la BITD, a-t-il souligné. Quant aux cas d’atteintes « physiques » [intrusions, cambriolages, tentatives d’approche], plus de quarante ont été constatés en 2021. Avec la guerre en Ukraine, leur nombre a augmenté, avec une cinquantaine de cas documentés en 2022 et autant en 2023.

« C’est quelque chose qui est très ‘Guerre froide’, mais qui n’a jamais disparu et qui reprend une force particulière depuis deux ans », a souligné M. Lecornu. Quant aux atteintes « physiques », on « n’est pas sur une petite opération de cyberattaque, mais bel et bien sur une opération beaucoup plus structurée de gens qui – au gré d’une visite, au gré d’un cambriolage qui paraît quelconque – tentent une intrusion dans une industrie de défense et dont il nous est clairement apparu que ça n’avait rien de domestique, que c’était bel et bien commandité par un acteur étranger », a-t-il expliqué.

« La force d’une chaîne dépend de son maillon le plus faible », dit-on. Ce qui fait que les sous-traitants sont une cible privilégiée de ces ingérences. « C’est sûr que Dassault, Thales, Safran ont développé des capacités internes importantes de protection. Mais le petit sous-traitant en province, qui produit le composant majeur ou connexe mais clé, est le plus violemment exposé à ces risques d’ingérences », a relevé le ministre.

Armement: la France innove avec une plateforme unique au monde

Armement: la France innove avec une plateforme unique au monde

Armée française (Photo Shutterstock)

Face aux conflits armés contemporains, notamment ceux en Ukraine et à Gaza, la course mondiale aux armements se réinvente avec des technologies de pointe. Cette évolution se manifeste clairement dans l’initiative récente de la France qui, lors du salon Eurosatory à Villepinte, a présenté une innovation majeure dans le domaine de la défense.

Le groupe français Thales, leader dans les technologies de sécurité et de défense, a introduit une plateforme technologique révolutionnaire nommée OpenDRobotics. Cette interface permet le contrôle simultané de multiples drones et robots de combat via des écrans tactiles, promettant une transformation radicale des opérations militaires. La plateforme est conçue pour intégrer divers scénarios préprogrammés qui orientent les actions des drones en fonction de données complexes incluant des doctrines militaires et des informations issues de zones de conflit.

Thales n’en est pas à son coup d’essai avec cette technologie. La version initiale du logiciel a été testée lors du challenge CoHoMa organisé par l’armée française, où des militaires ont contrôlé avec succès une flotte de dix-neuf drones. Depuis, Thales a peaufiné son système pour permettre une intégration plus large dans les véhicules de combat comme le Griffon, où un opérateur peut, par exemple, piloter un drone terrestre pour des missions de déminage ou de récupération d’objets sensibles sans quitter l’intérieur sécurisé du blindé.

Le salon a également été l’occasion de présenter un scénario d’attaque où un essaim de drones, dirigé par une intelligence artificielle, a affronté des unités ennemies. L’IA propose différents modes d’attaque, offrant ainsi une flexibilité tactique sans précédent. Cependant, comme le souligne Arnaud Lacaze, directeur des systèmes de commandement chez Thales, bien que l’IA facilite la planification et l’exécution des opérations, le contrôle final repose toujours entre les mains de l’opérateur humain, garantissant ainsi une adaptabilité en temps réel aux conditions changeantes du champ de bataille.

Cette innovation pourrait conduire à une armée française majoritairement robotisée d’ici 2030, comme l’espère le chef d’État-major des armées. Cette perspective soulève des questions stratégiques quant à la dépendance à l’égard des systèmes automatisés dans la conduite des opérations militaires, tout en offrant des avantages significatifs en termes de sécurité des troupes et d’efficacité opérationnelle.

L’initiative de Thales avec OpenDRobotics marque donc une étape significative dans la modernisation de l’arsenal militaire français, alignant capacités technologiques avancées et nouvelles tactiques de combat pour façonner le futur des opérations militaires à l’échelle mondiale.

Ce qu’il faut retenir du livre qui prédit un conflit armé entre le Maroc et l’Algérie en 2025

Ce qu’il faut retenir du livre qui prédit un conflit armé entre le Maroc et l’Algérie en 2025

La couverture du livre «Les scénarios noirs de l’armée française», d’Alexandra Saviana, qui prédit un conflit armé entre le Maroc et l’Algérie. (Y. El Harrak / Le360)

«Les scénarios noirs de l’armée française» est un livre dont on parle beaucoup en ce moment. Son auteure, Alexandra Saviana, y déploie onze hypothèses de conflits armés auxquels se prépare l’armée française, et le premier de ces conflits opposerait le Maroc à l’Algérie. Au-delà de l’issue de l’affrontement Maroc-Algérie, ce qui importe au premier chef, c’est la vision que se font les experts français du régime d’Alger. Et cela dit beaucoup de choses.


S’il y a un enseignement à tirer de ce livre, c’est que les experts militaires, les chercheurs et les diplomates français partagent cette conviction: l’Algérie est un pays voué au morcellement et au chaos. Car au-delà des hypothèses que déploie l’ouvrage «Les scénarios noirs de l’armée française», d’Alexandra Saviana (éd. Robert Laffont), il y a la perception rationnelle que se font les spécialistes d’un pays. La vision qu’ont de l’Algérie la majorité des experts interrogés par l’auteure peut être résumée par cette déclaration de Pascal Ausseur, vice-amiral d’escadre (2S), directeur de l’institut Fondation méditerranéenne d’études stratégiques FMES: «l’Algérie est un pays qui va structurellement mal, rongé par un cancer» qui le conduira «à se morceler en différentes factions».

En quoi consiste le livre d’Alexandra Saviana?

«Les scénarios noirs de l’armée française» appartient au genre d’essais qui reposent sur des données factuelles pour se livrer à une prospective. Le livre se compose de onze hypothèses, chacune se rapportant à un conflit armé où la France serait impliquée.

Pour élaborer chacune des onze hypothèses, Alexandra Saviana, journaliste du magazine L’Express, a interrogé 106 experts. Certains hauts gradés et diplomates, toujours en exercice, ont préféré ne pas être cités, précisément en ce qui concerne le scénario d’un conflit armé entre le Maroc et l’Algérie. «Particulièrement taboue au sein de l’État, l’hypothèse d’un affrontement Algérie-Maroc a néanmoins été évoquée à de multiples reprises par les stratèges, notamment au sein de l’armée de terre», confie l’auteure.

«Le conflit devient sanglant et tourne court. Une incursion de blindés algériens près d’Oujda (…) se solde par un échec retentissant.»

—  Extrait du livre «Les scénarios noirs de l’armée française», d’Alexandra Saviana.

La quatrième de couverture décrit «un ouvrage passionnant issu d’un travail de plusieurs années auprès des plus hauts gradés de l’armée et des experts: chercheurs, diplomates, personnalités politiques et spécialistes de la défense». L’auteure y déploie onze scénarios «parmi les plus probables et dévoile les hypothèses auxquelles se prépare actuellement l’armée française». Les hypothèses ne se projettent pas loin dans le temps, couvrant uniquement les six années à venir. Le point de vue exprimé dans le livre, c’est celui de la France et l’impact qu’aurait sur ce pays un conflit armé entre le Maroc et l’Algérie.

Le scénario d’un conflit armé entre le Maroc et l’Algérie

Tout commence en août 2025 dans la région de Figuig. «Une unité de 35 soldats algériens s’introduit en territoire marocain au petit matin. Des coups de feu sont échangés à la frontière. Le bilan est lourd: 3 soldats marocains sont tués et 11 blessés, tandis que 4 morts et 18 blessés sont à dénombrer du côté algérien.»

Le régime algérien intensifie son offensive, en dépit des médiations de plusieurs pays. «L’armée marocaine, en défense, parvient à tenir ses positions». «Le 4 octobre, deux chasseurs bombardiers Su-34 sont interceptés par le système de défense missile sol-air israélien. Ils s’écrasent non loin de la frontière, côté marocain. L’un des quatre pilotes, toujours vivant, est capturé et présenté à la presse.»

«Dix jours plus tard, le conflit devient sanglant et tourne court. Une incursion de blindés algériens près d’Oujda, capitale de l’est du Maroc, se solde par un échec retentissant. Les Marocains détruisent une quinzaine de chars de bataille algériens. Alger dénombre 30 morts dans ses rangs, quand les pertes de Rabat restent basses.»

«Fragilisé, le pouvoir algérien est contesté par des factions politiques hostiles à la France, qui présentent Paris comme un ennemi à combattre pour parvenir à l’unification d’une nation algérienne fracturée.»

—  Extrait du livre «Les scénarios noirs de l’armée française», d’Alexandra Saviana.

«Conséquence de cette défaite, le régime algérien est fortement fragilisé», poursuit l’auteure. Et d’ajouter: «Fragilisé, le pouvoir est contesté par des factions politiques hostiles à la France, qui présentent Paris comme un ennemi à combattre pour parvenir à l’unification d’une nation algérienne fracturée».

La déroute militaire de la junte d’Alger face aux Forces armées royales crée un cataclysme dans le pays et encourage plusieurs régions et clans de l’armée à la fraude contre le pouvoir central.

Le Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK) revendique l’indépendance de cette vaste région du centre de l’Algérie méditerranéenne. Son président, le poète Ferhat Mehenni, encourage depuis Paris les Kabyles à prendre part à des élections en faveur de l’indépendance de la Kabylie. Le régime paranoïaque d’Alger accuse Paris d’instrumentaliser les indépendantistes. Incapable de sécuriser ses frontières, le régime d’Alger assiste, impuissant, à plusieurs attentats perpétrés par une filiale d’Al-Qaïda.

«Malgré l’élimination d’une partie de la junte, l’Algérie sombre dans le chaos.»

—  Extrait du livre «Les scénarios noirs de l’armée française», d’Alexandra Saviana.

«Inquiet de l’instabilité en Algérie -le pays semble se morceler en différentes factions-, Paris décide d’organiser une opération d’évacuation» des ressortissants français, dont de nombreux binationaux. Cette opération d’évacuation est mal vue par certaines factions en Algérie. «La partie la plus radicale de la junte met la main sur une partie de l’équipement algérien et envoie des missiles visant les navires français». Le pouvoir en place est incapable de mettre un terme à l’action des militaires rebelles.

Un autre tir de missile cible le territoire français, mais dans un pays fractionné «à qui l’attribuer alors que le pouvoir à Alger ne soutient pas cette action menée par une frange ultraradicale?»

Une opération spéciale est alors menée par la France sur le sol algérien avec les «militaires algériens fidèles au pouvoir». Les commanditaires des tirs contre le territoire français sont exécutés. Mais cela ne suffit pas à rétablir l’ordre. «Malgré l’élimination d’une partie de la junte, l’Algérie sombre dans le chaos», pronostique l’auteure sur la base des échanges qu’elle a eus avec les experts.

Les quatre enseignements à tirer des «Scénarios noirs de l’armée française»

– Instabilité, clanisme, morcellement, effondrement, chaos… tel le champ lexical dominant dans la bouche des experts interrogés par Alexandra Saviana lorsqu’ils évoquent l’Algérie. Le scénario des attaques de l’Algérie contre la France repose sur la fronde d’un clan de militaires au pouvoir en place.

Lorsqu’on connaît les purges interminables dans l’armée algérienne, avec plus de quarante hauts gradés derrière les barreaux, il ne faut pas s’étonner de voir les nombreux experts interrogés par l’auteure conclure au morcellement du pays.

– Les experts interrogés par Alexandra Saviana connaissent très bien la nature de l’appareil politico-militaire à Alger et anticipent les réactions sur la base de faits antérieurs avérés. Ainsi, quand le gouvernement algérien annonce avoir déjoué un attentat du MAK, dans l’espoir de faire diversion de sa défaite face à l’armée marocaine, cela rappelle le levier auquel a constamment recours le régime dans l’espoir de consolider l’unité du front intérieur. Cela s’est produit lors des feux de forêt de 2021 qui ont embrasé la Kabylie, dont les commanditaires sont identifiés par le régime, sans l’ombre d’une preuve, comme étant pêle-mêle le MAK, Rachad, le Maroc et Israël.

Les leviers du mode opératoire du régime d’Alger sont les mêmes auxquels il recourt depuis 1962. Mais cette fois-ci, la défaite militaire pour une junte est particulièrement difficile à digérer. D’où le chaos généralisé qui s’installe.

Le troisième enseignement à souligner, en cas de conflit armé entre le Maroc et l’Algérie: l’agresseur, c’est bien le régime d’Alger. Cela rappelle parfaitement «la Guerre des sables» que la propagande du Système algérien veut transformer en agression marocaine, alors que tous les historiens savent que le duo Ben Bella-Boumédiène a délibérément ordonné des attaques contre l’armée marocaine pour ne laisser d’autres choix aux vrais moudjahidine, survivants maquisards de l’intérieur obéissant au GPRA (Gouvernement provisoire de la République algérienne), qui avaient pris les armes contre l’armée des frontières de Boumédiène, que de rallier les forces qui défendent prétendument les frontières du pays.

– Le quatrième enseignement très important dans ce livre, c’est que Paris a déjà identifié le pays au Maghreb qui constitue une menace pour la sécurité de la France. Il s’agit de l’Algérie.

«Les scénarios noirs de l’armée française», d’Alexandra Saviana, 238 pages. Éditions Robert Laffont, 2024. Prix public: 19 euros.

L’Iran subtilise deux Airbus de l’armée française

L’Iran subtilise deux Airbus de l’armée française

Laurent Errera via Wikimedia Commons

L’Iran est confronté à d’importantes sanctions économiques imposées par les pays occidentaux, notamment en réponse à son programme nucléaire. Ces mesures restrictives ont significativement impacté l’économie iranienne, limitant l’accès à de nombreux marchés internationaux et ressources technologiques. Cette situation économique tendue a poussé le pays à trouver des alternatives pour soutenir ses infrastructures, y compris dans le secteur de l’aviation, où l’Iran a montré une ingéniosité particulière pour contourner les sanctions.

Récemment, un événement inhabituel a attiré l’attention internationale : la disparition mystérieuse de deux Airbus A340, propriété de la société gambienne Macka Invest, qui ont été subtilisés alors qu’ils étaient stationnés en Lituanie. Les avions, destinés initialement pour des vols vers le Sri Lanka et les Philippines, ont pris une toute autre direction, atterrissant finalement en Iran. Selon les rapports, ces appareils auraient été détournés fin février 2024, et leurs transpondeurs éteints peu après leur départ de l’aéroport de Siauliai.

Ce cas n’est pas un incident isolé. En 2020, l’Iran avait déjà acquis deux autres A340 appartenant à l’armée de l’air française, achetés lors d’une vente aux enchères. Ces acquisitions semblent être une stratégie délibérée de la part de l’Iran pour renforcer sa flotte aérienne malgré les sanctions. Mahan Air, compagnie aérienne iranienne, pourrait être la principale bénéficiaire de ces nouveaux avions, leur permettant de renouveler une flotte vieillissante dans un contexte où l’achat de nouveaux appareils est presque impossible.

Le récit de ces acquisitions démontre une capacité remarquable de la part de l’Iran à naviguer dans un environnement international complexe et restrictif. L’événement soulève également des questions sur la sécurité et la surveillance des transactions internationales d’équipements sensibles, surtout dans des régions où la présence militaire et les sanctions internationales créent des dynamiques particulières.

Les implications de ces actes pourraient être vastes, non seulement pour les relations internationales entre l’Iran et les pays imposant des sanctions, mais aussi pour les normes globales de sécurité et de surveillance dans le transport aérien. Cela pourrait inciter à une révision des protocoles de sécurité et à une vigilance accrue sur les équipements et les technologies susceptibles d’être détournés ou utilisés de manière inappropriée. Ces incidents, qui s’apparentent à des scénarios de films, pourraient finalement pousser la communauté internationale à repenser certaines de ses stratégies en matière de sanctions et de sécurité aérienne.

Comment évaluer la posture stratégique française?

Comment évaluer la posture stratégique française?

par Cyrille Bret – Telos – publié le 22 juin 2024https://www.telos-eu.com/fr/politique-francaise-et-internationale/comment-evaluer-la-posture-strategique-francaise.html


Dans un essai[1] nourri par sa connaissance ancienne et détaillée des forces armées françaises, Jean-Dominique Merchet nous confronte, en dix chapitres, à une question redoutable : la France est-elle prête pour affronter un ennemi dans un conflit de haute intensité ? Rédigé fin 2023 au moment où la guerre à grande échelle avait malheureusement confirmé son retour dans l’espace stratégique européen, ce livre analyse sans complaisance la doctrine, la posture stratégique, la structure capacitaire, les structures de commandement et le moral des armées françaises actuelles.

Il réalise cet examen principalement à la lumière de trois étalons, d’une part, la dernière Revue nationale stratégique de 2022, d’autre part, la Loi de Programmation Militaire (LPM) adopté pour la période 2024-2030 et enfin une évaluation des risques sécuritaires et militaires pesant sur la France en général et son territoire métropolitain en particulier.

La France et l’Ukraine, mêmes dangers?

D’évidence, la France n’est pas exposée à une menace militaire du type de celle qui s’est abattue sur l’Ukraine en 2022 : non seulement elle dispose de la dissuasion nucléaire mais en outre, elle fait partie de la plus puissance alliance militaire au monde, l’OTAN, deux assurances vies solides contre une agression. Pour Merchet, la dissuasion nucléaire française est devenue une véritable colonne vertébrale pour la défense nationale : elle absorbe près de 15% des crédits de défense, élève le niveau technologique de toutes les armées et de beaucoup d’entreprises de la BITD, garantit une forme d’autonomie stratégique et surtout, comme le montre l’exemple ukrainien, la préserve contre une attaque d’une grande puissance.

En effet, aux termes du Memorandum de Budapest, en 1994, l’Ukraine avait accepté de se départir de son arsenal nucléaire, s’exposant trente ans plus tard à l’invasion de la Russie. Toutes choses égales par ailleurs, l’arme nucléaire l’aurait protégée, comme elle protège aujourd’hui le régime de Pyongyang.

Toutefois, la différence entre France et Ukraine se heurte plusieurs limites : la guerre en Ukraine a montré que la masse d’équipement et d’hommes compte dans les guerres actuelles. Or, selon son contrat opérationnel, la Force Opérationnelle Terrestre (la somme des unités combattantes de l’Armée de terre) ne réunit que 77 000 hommes (contre plus de 200 000 en Ukraine) et n’est donc capable, selon les normes actuelles, de tenir qu’un front de 80 km (pour 1000 km de front en Ukraine). La qualité ne suffit pas, or la France est encore défendue par une armée « bonsaï » excellente techniquement mais quantitativement insuffisante entre dehors d’opérations extérieures (OPEX) contre des ennemis plus faibles et dans des zones circonscrites. Même après le début de la guerre en Ukraine, les forces armées françaises en restent au modèle de force expéditionnaire qui s’est généralisé en Occident entre la fin de l’URSS, en 1991, et l’invasion de l’Ukraine. Autrement dit, l’armée française est prête à opérer contre un ennemi technologiquement beaucoup plus faible, contre un adversaire qui ne dispose pas de forces aériennes et contre un opposant n’ayant pas de structures étatiques fortes.

L’autre limite est, selon Merchet, que la dissuasion nucléaire à la française isole la France en Europe : si le pays a rejoint en 2009 le commandement intégré de l’OTAN, il n’a pas, en revanche, fait son entrée dans la structure de planification nucléaire de l’OTAN qui constitue le véritable parapluie nucléaire de l’organisation. En d’autres termes, la dissuasion nucléaire française protège bel et bien le territoire national d’une attaque massive et permet aux forces conventionnelles de rester peu nombreuses (200 avions de combat, 200 chars lourds et une vingtaine de navires de premier rang). Mais elle ne lui permet évidemment pas de mener une guerre de haute intensité.

L’économie de guerre, un slogan loin de la réalité

De nuancé, le tableau se fait sombre quand il s’agit d’évaluer les capacités des forces armées françaises. Si l’avion Rafale, le canon mobile CAESAR et le porte-avions sont des équipements de premier ordre pour garantir la France contre des attaques, la base industrielle et technologique de défense (BITD) française est aujourd’hui dans un état inadapté au niveau des menaces : elle ne dispose plus de capacités industrielles pour la production de chars lourds, pour les fusils d’assaut ou encore pour les munitions.

En cas de conflit, elle serait dépendante des industries allemandes ou coréennes qui ne l’alimenterait pas en priorité… De même, la production de drones (tactiques ou d’endurance étendue) a constitué un véritable fiasco national et européen. Alors que les combats au Karabakh, en Ukraine et à Gaza soulignent l’importance de toutes ces capacités, la France de 2024, malgré les déclarations présidentielles de 2022 sur « l’économie de guerre » ne dispose pas des équipements nécessaires pour se défendre dans un conflit terrestre d’attrition.

Une France résiliente

La France dispose toutefois d’atouts que Merchet considère comme confirmés. Les forces françaises ont réussi leur professionnalisation et l’ont éprouvée au feu au fil des OPEX (plus de 700 soldats décédés en OPEX depuis la fin de la guerre d’Algérie). Hormis chez certains nostalgiques, le service militaire universel n’apparaît plus comme un outil indispensable à la sécurité nationale : le prochain défi sera d’instaurer de fortes coopérations entre les troupes actives et les troupes de réserves, à l’instar de ce que la Finlande, la Suisse et la Suède ont réalisé. En outre, la résistance aux cyberattaques a été régulièrement développée au sein d’une stratégie associant l’Etat (ANSSI) et entreprises. Enfin et surtout, l’esprit de défense est désormais peu contesté : les antimilitaristes sont bien moins nombreux que dans les années 1970 et le soutien aux armées est massif dans la population sondage après sondage.

Implacable sur les conservatismes et les biais cognitifs des états-majors français, l’essai de Merchet se fait moins incisif et moins original quand il s’agit d’évaluer les menaces actuelles et futures pesant sur la France, ses citoyens et ses intérêts. En effet, l’approche est très « terrienne » au sens où la sécurité nationale est envisagée avant tout comme l’inviolabilité du territoire national. Les menaces sur les espaces marins, cyber ou informationnels sont considérées comme de second plan. Ainsi, pour Merchet, les prochaines menaces viendront du Maghreb, du Sahel et de Russie. Du Maghreb au sens large car la Libye est à 1200 km de Toulon : au vu des capacités des drones et missiles mis en œuvre en Mer Rouge, la France a sur son flanc sud une véritable vulnérabilité que sa défense anti-aérienne ne comble pas. Du Sahel car le rejet de la France peut tout à fait, selon Merchet, déboucher sur un retour du terrorisme international contre la France à partir de cette zone. De la Russie, pour des raisons rendues évidentes depuis 2022.

C’est ce qui conduit Merchet à conclure, dans une conclusion bien succincte, à un acte de foi assumé : la France est prête pour la guerre, ou du moins elle saura l’être quand les dangers menaceront le territoire national.

Récusant la complaisance de l’esprit « fanamili », tordant le cou à des approximations chauvines sur les vertus militaires et critiquant sans réserve les certitudes des états-majors et des groupes de défense issus de la Guerre Froide, cet essai a le mérite de jeter une lumière crue sur la réalité de l’appareil de défense français, de ses atouts et de ses faiblesses. Mais il aurait sans doute mérité un examen plus détaillé des nouvelles menaces et des capacités françaises à y répondre.

[1] Jean-Dominique Merchet, Sommes-nous prêts pour la guerre ? Robert Laffont, 2024, 215 pages.

Comment définir les frontières européennes ?

Comment définir les frontières européennes ?

Par Pierre Verluise – Diploweb – publié le 19 juin 2024  

https://www.diploweb.com/Comment-definir-les-frontieres-europeennes.html    


Pierre Verluise, Docteur en Géopolitique, fondateur du Diploweb.com, enseignant dans plusieurs Master 2. Auteur, co-auteur ou directeur d’une trentaine d’ouvrages. Il a notamment publié « Géopolitique des frontières européennes. Élargir jusqu’où ? » 20 cartes. Paris, éd. Argos, diffusion PUF, 2013.Publié en anglais, « The geopolitics of the European Union borders », ed. Eska, 2014. Publié en polonais, « Geopolityka granic Wspólnoty Europejskiej », Varsovie, Pologne, éd. Wydawnictwo Adam Marszałek, 2014. Producteur de trois Masterclass sur Udemy : « Les fondamentaux de la puissance » ; « Pourquoi les données numériques sont-elles géopolitiques ? » par Kévin Limonier ; « C’était quoi l’URSS ? » par Jean-Robert Raviot.

Mal nommer les choses, c’est rajouter aux malheurs du monde. Les questions européennes sont complexes. Voici pourquoi il importe de mettre de la clarté dans l’usage des mots. Parler d’Europe pour désigner l’UE est un abus de langage qui ajoute à la confusion, surtout quand il s’agit de définir les frontières européennes.
A l’occasion d’une commande du quotidien La Croix (13 juin 2024), l’auteur explique aussi clairement que possible les différences entre l’Europe géographique et les institutions européennes. Et par quels processus les frontières de l’Union européenne pourraient évoluer. Ou pas.

EXISTE-T-IL dans les traités européens une définition des pays qui peuvent être éligibles à une adhésion à l’Union européenne (UE) ? Oui et non. Le Traité de Lisbonne précise : « Tout État européen qui respecte les valeurs visées à l’article 2 [1] et s’engage à les promouvoir peut demander à devenir membre de l’Union » (Art. 49). Mais il n’existe pas de carte ou liste des « Etats européens ». Autrement dit, les frontières maximales de l’UE ne sont nulle part définies. Ce qui paraît à la fois malin et inquiétant. Malin parce que cela n’insulte pas l’avenir en laissant une porte ouverte à une opportunité qui ferait sens. Inquiétant pour des composantes des opinions publiques qui ont l’impression que l’UE peut s’élargir sans limite.

L’espace européen se réduit-il à l’Union européenne ? Non. Personne ne conteste à la Suisse ou à la Norvège, leur qualité de pays européen. Et pourtant ces pays n’appartiennent pas et ne candidatent pas ou plus à l’UE. L’Europe ne se réduit pas à l’UE. Et l’UE n’a aucune légitimité à parler au nom de l’« Europe », c’est-à-dire en lieu et place d’un sous-continent qui comprend nombre de pays qui ne sont pas de l’UE et ne souhaitent pas tous l’intégrer. Passée de 6 à 28 puis 27 membres l’UE est, certes, attractive mais elle peut aussi être répulsive comme en témoigne la sortie du Royaume-Uni en 2020. L’UE peut aussi laisser indifférent, et pourquoi pas ? L’UE peut même nourrir la détestation et le mépris d’un pays en partie européen : la Russie poutinienne. C’est ainsi. L’UE ne peut donc en aucun cas prétendre incarner l’identité européenne… et ce n’est pas grave.

 
Pierre Verluise
Intervention sur FranceinfoTV le 4 mars 2022
FranceinfoTV

L’Europe géographique

Aussi, pour définir les frontières européennes faut-il a minima éclaircir le sens des mots Europe et Européens. De quoi s’agit-il ? Il importe de distinguer l’Europe géographique de l’Union européenne. L’Europe géographique est une convention, discutable comme toutes les conventions. A l’Ouest de l’Eurasie, les limites de l’Europe géographique s’étendent par convention des îles Svalbard (N), aux Açores (O), au détroit de Gibraltar (S), au détroit du Bosphore (SE) puis au Caucase dominé par le mont Elbrouz (5 642 m.) puis remontent à l’Oural (E) dominé par le mont Narodnaïa (1 895 m.). Chacun comprend que le tsar Pierre Le Grand a fait placer voici trois siècles la limite conventionnelle de l’Europe géographique à l’Oural pour prouver que la Russie est pour partie un pays européen, donc moderne.

Au vu de l’absence de définition dans les traités des « États européens » éligibles à l’Union européenne, non seulement l’Ukraine est – au vu de sa situation géographique – à l’évidence dans son droit, mais la Biélorussie et Russie d’Europe pourraient candidater à la candidature. Qui peut contester aux Biélorusses et aux Russes vivant à l’Ouest de l’Oural leur qualité d’Européens ? Ils sont dans une certaine mesure aussi (il)légitimes à parler « au nom de l’Europe » que les Suisses (hors UE) ou les Français (UE).

Des institutions

Chacun comprend donc que le concept de « frontières européennes » ne renvoie pas seulement à un espace mais à une institution. Une institution, ou des institutions ? Le Conseil de l’Europe fondé en 1949, la Communauté économique européenne (CEE) crée en 1957 puis devenue Union européenne en 1993, la Communauté politique européenne (CPE) inventée en 2022 sont toutes des institutions, donc des frontières européennes. Elles comptent des membres qui sont souvent les mêmes mais parfois différents. Et il serait facile de complexifier à plaisir en évoquant l’Espace économique européen, la Convention Schengen, la zone euro, voire l’OTAN dont la quasi-totalité des membres sont de l’Europe géographique… mais dont le plus décisif se trouve… en Amérique du Nord. Ces institutions sont autant en droit de parler au nom de « l’Europe » que l’UE. Autrement dit, parler d’Europe pour désigner l’UE est un abus de langage qui ajoute à la confusion. Qui gagne à ce petit jeu ?

Quelles frontières européennes ?

Alors, comment définir les « frontières européennes » ? Si nous considérons qu’il s’agit exclusivement des frontières de l’Union européenne, alors la réponse est « simple ». A un instant T les frontières de l’UE peuvent s’ouvrir à tout « État européen » qui en fait la demande et satisfait – au moins théoriquement – aux exigences des traités européens du moment, notamment à la reprise de l’acquis communautaire. Il importe de respecter les règles, critères et pratiques de l’adhésion à la date considérée. Aux fameux critères de Copenhague (1993), sont venus s’ajouter les conditions spécifiques posées aux Balkans occidentaux au sommet de Thessalonique (2003) quant à l’obligation de résoudre tout litige bilatéral avant d’adhérer, voire d’ouvrir les négociations d’adhésion. Qu’en sera-t-il pour l’Ukraine voire la Moldavie ? Dans ce processus long et complexe, la Commission européenne aide les négociateurs mais les États membres décident. Pour l’heure, l’adhésion n’est acquise qu’à l’unanimité des États membres, autrement dit chacun dispose d’un droit de veto. Il faut encore obtenir la majorité du Parlement européen, puis la ratification de l’adhésion par chaque État membre et chaque candidat, selon les règles institutionnelles de chacun à l’instant T.

Reste à savoir quelles seront les capacités de l’UE à assimiler de nouveaux États et de respecter ses engagements de l’article 42.7 du Traité. « Au cas où un État membre serait l’objet d’une agression armée sur son territoire les autres États membres lui doivent aide et assistance par tous les moyens en leur pouvoir  ».

Copyright 13 juin 2024-Verluise/La Croix

Deux autres unités de Renseignement de Réserve Spécialisée créés en 2025

Deux autres unités de Renseignement de Réserve Spécialisée créés en 2025

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par Philippe Chapleau – Lignes de défense – publié le 20 juin 2024

https://lignesdedefense.blogs.ouest-france.fr/archive/2024/06/20/deux-autres-bataillons-de-renseignement-de-reserve-specialis-24710.html


Suite de mon post du 4 juin sur le Bataillon de Renseignement de Réserve Spécialisée (B2RS).

Je rappelle que le 3 juin a vu la création du Bataillon de Renseignement de Réserve Spécialisée (B2RS). Cette unité est dédiée à la recherche du renseignement en sources ouvertes. Elle rassemble des réservistes opérationnels qui sont recrutés comme spécialistes (analystes, linguistes, data scientists et développeurs informatiques). 

Une compagnie de ce B2RS est désormais établie à Strasbourg où se trouve le Commandement des actions dans la profondeur et du renseignement [CAPR].

La première compagnie du B2RS comptera à terme (très bientôt) 150 réservistes dont un quatuor de commandement. Le recrutement est local et vise le vivier des étudiants et jeunes universitaires. Ils rejoignent la réserve avec le grade de sergent et un contrat initial de 2 ans. Selon le commandant du bataillon strasbourgeois (un colonel de réserve), le recrutement a été aisé mais ralenti par des contrôles légitimes effectués par la DRSD. La formation des réservistes du B2RS est express avec deux périodes trois jours, l’une d’acculturation militaire et l’autre de présentation de l’OSINT au sein de l’armée de Terre.

Deux autres compagnies verront le jour en 2025: l’une à Toulouse (avec 150 pax) au profit de la 11e BP et l’autre en région parisienne (avec un effectifs de 250 pax). Ces choix sont dictés par plusieurs paramètres: d’abord les besoins de l’armée de Terre, ensuite la présence d’un vivier de jeunes spécialistes prêts à s’engager dans une réserve un peu particulière et enfin des locaux disponibles. 

D’autres créations sont envisagées pour 2026, avec d’éventuels points de chute comme Rennes.

Charybde, Sylla et Mars : comment éviter la crise de régime

Charybde, Sylla et Mars : comment éviter la crise de régime

OPINION – Tout en rappelant le contexte politique et historique de la situation politique française abracadabrantesque, le groupe Mars analyse les possibles conséquences des élections législatives d’une victoire du RN ou du Front populaire dans le domaine de la défense. Par le groupe de réflexions Mars.
« Quitter l'OTAN serait en effet une catastrophe pour notre pays, tant du point de vue diplomatique qu'économique, et finalement pour notre sécurité » (Le groupe Mars).
« Quitter l’OTAN serait en effet une catastrophe pour notre pays, tant du point de vue diplomatique qu’économique, et finalement pour notre sécurité » (Le groupe Mars). (Crédits : DR)

Les sondages disaient donc vrai ! Aux élections européennes du 9 juin dernier, près d’un électeur sur trois a choisi, parmi 38, la liste Bardella et 40% des électeurs ont voté pour une liste classée à l’extrême-droite. En cumulant l’ensemble des listes classées à l’extrême-gauche, le total des votes hostiles à la construction européenne actuelle est majoritaire en France. Le chef de l’État en a tiré une conclusion politique tout aussi radicale que ce vote annoncé : il a dissous l’Assemblée nationale et convoqué de nouvelles élections législatives dès que possible. La France aura donc un nouveau Premier ministre le 14 Juillet …

Oradour-sur-Glane : 36% d’électeurs RN

A vrai dire, cet enchaînement institutionnel ne devrait pas constituer une surprise. La crise politique couvait depuis que les précédentes élections législatives il y a deux ans n’avaient pas permis de donner au président une majorité claire. La surprise est ailleurs : dans l’ampleur du soutien populaire dont jouit dorénavant le Rassemblement national (RN), tant géographiquement que sociologiquement. Un exemple suffit à illustrer l’ampleur du phénomène : à l’exception d’une poignée restée fidèles à la tradition de vote rouge, dans toutes les communes de Haute-Vienne le RN est arrivé en tête, et largement.

A Oradour-sur-Glane, où le chef de l’État se trouvait au lendemain de sa déroute électorale, le RN a séduit 36% des votants. Le résultat est similaire dans les communes environnantes et dans quasiment tout le département, y compris Limoges. Inimaginable encore en 2017, un tel résultat devrait provoquer une remise en cause radicale du discours et de la pensée politique. Il n’en est rien.

Erreur historique de la gauche

Plutôt que de reconnaître son erreur historique d’avoir abandonné l’électorat populaire à l’extrême-droite, la gauche se fait plaisir en annonçant un nouveau « Front populaire ». Sympathique, mais pitoyable. N’est-ce pas Karl Marx qui disait que lorsque l’histoire se répète, c’est la première fois comme une tragédie, et la seconde comme une farce. Il est malgré tout intéressant de tenter de comparer les deux époques. Quand, en 1934, la gauche marxiste française décide d’oublier pour un temps les haines recuites du congrès de Tours, rejointe par des radicaux en perte d’influence, la France, atteinte avec un temps de retard par la crise économique, est menacée par le révisionnisme des dictatures fascistes qui s’installe chez ses plus grands voisins : Italie, Allemagne et prochainement Espagne.

Sur le front intérieur, la menace fasciste semble également se concrétiser depuis les évènements du 6 février qui ont vu les Ligues d’extrême-droite s’en prendre au Parlement. Quant à la condition ouvrière, elle est encore très difficile : en-dehors du paternalisme du patronat chrétien, les avancées sociales sont maigres, tant en termes de conditions de travail, de loisirs, de logement et de protection sociale, et les travailleurs se voient comme « des esclaves en location ».

90 ans plus tard, la situation est tout de même fort différente. La condition ouvrière ne ressemble en rien à celle d’avant 1936, la France n’est pas menacée par ses voisins immédiats et s’il existe une violence politique depuis 50 ans, elle est essentiellement le fait de l’extrême-gauche, des terroristes rouges des « années de plomb » à l’activisme vert radical d’aujourd’hui. Quant à l’antisémitisme, c’est encore à l’extrême gauche qu’il s’exprime aujourd’hui sans retenue. S’il n’est pas de même nature que dans les années trente, la haine du Juif est la même.

Dans ces conditions, la résurgence officielle d’un soi-disant « Front populaire » est problématique pour la crédibilité-même de la gauche, et donc de son avenir politique au sein de la République. L’idéologie révolutionnaire partagée par toutes les chapelles du trotskisme a fait suffisamment de mal à la social-démocratie. Au contraire, c’est sur sa vocation originelle de protection des couches populaires que la gauche doit se reconstruire un avenir afin de récupérer son électorat naturel quand il aura été suffisamment déçu par un RN directement confronté à l’exercice du pouvoir.

Bloc libéralo-centriste : la société du QR code

En se déplaçant plus au centre de l’hémicycle, le bloc libéralo-centriste n’est pas non plus épargné par les contradictions. Son « progressisme » auto-proclamé est au progrès social ce que le nationalisme de l’extrême-droite est à l’idée de nation : une trahison. Le progrès social (cf. les réformes des retraites et de l’assurance chômage) et les libertés individuelles (cf. la société du QR code et de la reconnaissance faciale) n’ont jamais autant régressé depuis que le pouvoir se dit progressiste. Est-ce qu’un pouvoir qui se dit nationaliste portera autant atteinte aux intérêts de la nation ?

Or le progrès comme la nation sont des idées de gauche. Celle-ci ne peut se reconstruire politiquement sans les assumer à nouveau, non comme des slogans mais pour répondre aux vrais besoins des gens. Ces besoins sont bien connus, à commencer par le sentiment d’insécurité sous toutes ses formes. Mais on ne lutte pas contre l’insécurité, qu’elle soit physique, sociale, culturelle ou relative aux intérêts vitaux de la nation. L’insécurité en tant que telle n’existe pas, c’est juste un slogan, un mot destiné à surtout ne rien faire. Par contre, c’est une réponse pénale adaptée qu’il faut opposer au crime, organisé ou non. C’est un filet de protection sociale raisonnable et adapté qu’il faut entretenir face aux accidents de la vie. C’est une culture particulière qu’il faut préserver et enrichir face à l’appauvrissement des écrans. Et c’est un ennemi, étatique ou non, qu’il faut se préparer à combattre s’il nous agresse.

De la même façon, l’immigration en tant que telle n’est pas un problème, du moins pour une vision de gauche. Par contre, quand on accueille des immigrés, il faut les accueillir vraiment, en leur partageant ce que nous avons de meilleur : notre sécurité (physique et sociale), notre culture, nos valeurs. On ne les laisse pas croupir dans des ghettos où ils s’enferment entre eux dans leurs valeurs réactionnaires sans autre perspective qu’une instruction au rabais et une éducation défaillante pour leurs enfants.

Tous ces défis, la gauche aurait pu et aurait dû les assumer quand elle était au pouvoir. Le fait est qu’aujourd’hui, une majorité de Français, considérant qu’elle a échoué, s’apprête à donner sa chance à un parti aux origines pour le moins controversées. Nul n’ignore que le RN est l’héritier direct du FN qui était il y a 50 ans un groupuscule d’extrême-droite fondé par un ancien député poujadiste antigaulliste qui ne répugnait ni à la violence ni à la provocation. Transformé par la fille du fondateur, le groupuscule a acquis en quelques années une respectabilité nourrie par la somme des erreurs de ses adversaires politiques.

Et voilà aujourd’hui l’ancien groupuscule devenu premier parti de France et peut-être demain majoritaire dans une Assemblée toujours élue par un mode de scrutin qui lui était jusqu’à présent défavorable. Ironie de l’histoire et des institutions, c’est grâce au scrutin majoritaire à deux tours que le RN pourrait demain emporter la majorité absolue des sièges avec moins d’un tiers des voix.

Quitter l’OTAN, une catastrophe

La bonne nouvelle, c’est que son (éventuelle) accession au pouvoir sous le régime de la cohabitation lui évitera de commettre l’irréparable dans bien des domaines, à commencer par celui qui intéresse le groupe Mars au premier chef, à savoir la défense. Réputé hostile à la présence de la France dans l’OTAN, le RN ne parviendra pas à en sortir notre pays du fait de l’opposition du chef des armées (et de tous les chefs militaires) à cette perspective.

Quitter l’OTAN serait en effet une catastrophe pour notre pays, tant du point de vue diplomatique qu’économique, et finalement pour notre sécurité. Vis-à-vis de ses alliés, la France perdrait une crédibilité qu’elle peinerait à reconquérir sous la forme de traités bilatéraux. Quant à ses ennemis potentiels, ils se réjouiraient de l’affaiblissement de sa défense. Car remplacer les garanties de sécurité d’une alliance aussi puissante que l’OTAN aurait un coût que nos finances publiques délabrées ne pourraient pas se permettre. Il en résulterait un déclassement historique de la nation France. Trahison, vous dit-on !

100 milliards : une saignée irresponsable

A l’inverse, l’autre bonne nouvelle de ces élections européennes, c’est la déroute des listes dont le programme prévoyait de consacrer davantage de moyens à l’Union européenne de défense, comme disent les Allemands. Il faut dire que la ficelle était un peu grosse : annoncer comme priorité la création d’un fonds de cent milliards d’euros pour la défense, de la part de listes dont les matières régaliennes n’étaient pas le point fort, cela sonnait étrangement faux. Il faut en effet rappeler que l’argent magique n’existe pas et que, par conséquent, si l’UE dépense 100 en plus, la France sera ponctionnée au bas mot de 18, et plus probablement de 20, voire plus en fonction de la position des autres États membres.

En milliards d’euro, cela correspond exactement à une annuité d’investissements dans des équipements de défense, c’est-à-dire le minimum du minimum pour faire face aujourd’hui aux menaces et à nos engagements. Créer un « fonds de défense » à cent milliards reviendrait en réalité à priver notre pays d’une annuité d’achats d’armements et de munitions. Une saignée complètement irresponsable. Ces listes proposaient donc ni plus ni moins que d’affaiblir notre défense au profit d’une avancée de la construction européenne. Et l’on s’étonne ensuite du résultat…

Affrontement droite-gauche dans sa version monstrueuse

L’effondrement de l’axe central du paysage politique française au profit de ses franges extrémistes tient sans doute moins à l’adhésion spontanée de l’électorat aux discours radicaux qu’à la médiocrité du personnel politique incarnant cet axe central et son incapacité à affronter les vrais défis. La fuite en avant vers le fédéralisme européen (et un inepte discours guerrier tenant lieu de soutien à l’Ukraine agressée) n’est que la conséquence de la vacuité de ses convictions et de son inaptitude à penser la politique dans son cadre naturel qu’est la nation.

Nous voilà donc revenus à l’état naturel d’un affrontement droite-gauche, mais dans sa version monstrueuse. Soucieux avant tout de préserver quelques sièges et les financements qui vont avec, la gauche et la droite modérées s’estiment contraintes, sous la pression de leur électorat respectif, de se livrer aux radicaux de leur « camp ». Tel est l’héritage de l’ère Macron, qui restera sans doute dans l’histoire comme l’illustration d’une mauvaise réponse à une bonne question.

Car le « populisme » de droite ou de gauche ne prospérerait pas sans une réalité que les « modérés » n’ont pas voulu voir et encore moins affronter. La seule réponse raisonnable au défi posé par l’échec de l’axe central est la reconstruction d’une offre politique fondée sur le progrès social et la défense nationale dans toutes ses dimensions, sécuritaire bien-sûr, mais tout autant culturelle et économique. Il n’y aura sans doute pas d’autre solution face à la crise de régime qui s’annonce, quand les institutions resteront bloquées faute de majorité claire et que toute nouvelle dissolution sera suspendue à l’expiration des délais constitutionnels. Le problème est que, à ce jour, cette offre nouvelle n’est pas incarnée. Or la Ve République, au contraire de celles qui ont précédé, exige de mettre un visage et un nom sur un programme.

                     —————————————————————–

* Le groupe Mars, constitué d’une trentaine de personnalités françaises issues d’horizons différents, des secteurs public et privé et du monde universitaire, se mobilise pour produire des analyses relatives aux enjeux concernant les intérêts stratégiques relatifs à l’industrie de défense et de sécurité et les choix technologiques et industriels qui sont à la base de la souveraineté de la France.

Gisement de terres rares découvert en Norvège : une bonne nouvelle pour la souveraineté minérale européenne ?

Gisement de terres rares découvert en Norvège : une bonne nouvelle pour la souveraineté minérale européenne ?

 
Il y a quelques jours, 8,8 millions de tonnes de terres rares ont été découvertes au Sud-Est de la Norvège. Éléments chimiques essentiels dans la transition bas-carbone, écologique et numérique, cette découverte pourrait rebattre les cartes en termes d’autonomie et de sécurité minérale européenne alors que la Chine concentre près de 69 % de la production minière mondiale et que l’Union européenne reste par conséquent extrêmement dépendante d’approvisionnements extérieurs.  Quelle peut-être l’influence de cette découverte sur le marché mondial des terres rares ? Comment le continent européen peut-il en bénéficier ? Éléments de réponse avec Emmanuel Hache, directeur de recherche à l’IRIS, spécialiste des questions relatives à la prospective énergétique et à l’économie des ressources naturelles (énergie et métaux).

La société minière norvégienne Rare Earths Norway (« REN ») a annoncé avoir découvert le plus grand gisement de terres rares d’Europe continentale en Norvège. Que sont les terres rares et que vous inspire cette découverte ?

Les éléments de terres rares désignent un ensemble de 17 éléments chimiques (Scandium, Yttrium, Lanthane, Cérium, Praséodyme, Néodyme, Prométhium, Samarium, Europium, Gadolinium, Terbium, Dysprosium, Holmium, Erbium, Thulium, Ytterbium, et Lutécium) et contrairement à ce que leur appellation semble indiquer, elles ne sont pas plus rares que d’autres métaux plus usuels. Au rythme de production actuelle (350 000 tonnes) et au vu des réserves mondiales (110 millions de tonnes), le monde dispose d’environ 315 ans de consommation de terres rares devant lui. Les terres rares ne sont donc pas critiques d’un point de vue géologique. Les deux principaux problèmes du marché des terres rares restent en tout premier lieu leurs impacts environnementaux et la concentration des acteurs sur le marché, notamment la Chine.

Le marché des éléments de terres rares est relativement étroit comparé aux 22 millions de tonnes du marché du cuivre et la transparence des prix et des transactions restent faibles. Malgré ces faiblesses, les éléments de terres rares sont considérés, et à raison, comme de véritables vitamines pour l’économie mondiale et pour les deux transitions en cours : la transition bas-carbone et la transition numérique. Elles se sont imposées progressivement comme des composants essentiels dans diverses industries de pointe, en particulier dans le secteur militaire et les technologies bas-carbone. On les retrouve notamment dans les aimants permanents utilisés dans les turbines de certaines éoliennes et dans les moteurs des véhicules électriques. Ces aimants permanents représentent déjà près de 55 % des usages des terres rares. Contrairement à certaines croyances, il n’y a pas de terres rares dans les batteries. Elles ont des propriétés exceptionnelles – une stabilité thermique impressionnante, une conductivité électrique élevée et un magnétisme puissant – elles ont permis des avancées significatives en matière de performance technologique tout en réduisant la consommation de matériaux. La découverte réalisée par la compagnie REN intervient après celle enregistrée en janvier 2023 par le groupe minier suédois LKAB. Ce dernier avait annoncé avoir identifié un gisement contenant plus d’un million de tonnes de métaux, dont des terres rares en Laponie suédoise, soit environ 1 % des réserves mondiales.

Cette découverte est-elle à même de bouleverser la physionomie du marché des terres rares mondiales ?

L’institut géologique américain (USGS) estime aujourd’hui la production mondiale de terres rares à environ 350 000 tonnes en 2023, contre 300 000 tonnes en 2022, soit une hausse de plus de 15 %, preuve de l’attrait pour ces vitamines avec les transitions en cours. Le premier pays producteur est la Chine avec près de 69 % de la production minière mondiale, suivie par les États-Unis (12 %), la Birmanie (11 %), l’Australie (5 %) et la Thaïlande (2 %). Mais de nombreux autres pays ont des productions identifiées comme l’Inde, la Russie et le Viêtnam. L’analyse de la répartition des réserves mondiales apporte de nouveaux éléments de compréhension du marché. En effet, si la Chine possède 40 % des réserves mondiales, le Brésil et le Viêtnam en possèdent environ 20 % chacun et là encore de nombreux pays en possèdent dans leur sous-sol : États-Unis, Australie, Canada, Groenland, Russie, Afrique du Sud, Tanzanie. Un simple calcul étudiant la répartition entre les pays de l’OCDE et les pays non-OCDE est saisissant ! En effet, les premiers ne possèdent pas plus de 7,5 % des réserves mondiales (contre 92,5 % pour les pays non-OCDE). Seuls l’Australie, le Canada, les États-Unis et le Groenland en possèdent. Dès lors, un gisement de l’envergure de la découverte en Norvège (autour de 8,8 millions de tonnes de terres rares, soit 1,5 million de tonnes d’aimants permanents à base de terres rares utilisées dans les véhicules électriques et les turbines éoliennes) représente un actif minier important pour l’Europe. En effet, le marché des terres rares est l’un des plus concentrés de l’ensemble des marchés des métaux de la transition bas-carbone. Le contrôle de la Chine sur le marché s’exerce à la fois sur la production minière, mais surtout sur le raffinage et la séparation des terres rares dont elle assure environ 88 %. La Chine a construit un avantage stratégique depuis le milieu des années 1980 dans ce secteur. Quand je dis qu’elle a construit, je devrais dire que les pays occidentaux ont largement contribué à la réalisation de cette stratégie. En effet, avant les années 1990 le premier producteur mondial de terres rares était les États-Unis et, jusqu’au milieu des années 1980, la France, de son côté, était avec Rhône-Poulenc, l’un des deux leaders mondiaux de la purification des terres rares avec une part de marché de près de 50 %. La citation attribuée à Den Xiaoping « Le Moyen-Orient a le pétrole, la Chine a les terres rares » permet de replacer la stratégie minérale chinoise au cœur de sa stratégie internationale, mais également l’absence de réflexion stratégique des pays de l’OCDE préférant délocaliser les impacts environnementaux de leurs consommations, que de réfléchir à long terme sur la notion de sécurité d’approvisionnement.

C’est donc une bonne nouvelle pour l’Europe et pour la souveraineté minérale de la région ?

En septembre 2022, Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, déclarait, dans son discours sur l’état de l’Union : « Le lithium et les terres rares seront bientôt plus importants encore que le pétrole et le gaz. Rien que nos besoins en terres rares vont être multipliés par cinq d’ici 2030 […] Le seul problème est qu’actuellement, un unique pays contrôle la quasi-totalité du marché. ». Cette déclaration met en évidence la nécessité de mettre en place une stratégie européenne sur les matériaux critiques pour le continent européen dépendant à plus de 98 % de l’extérieur pour ses approvisionnements. L’adoption du règlement européen sur les matières premières critiques en avril 2024 va dans ce sens puisqu’il fixe des objectifs sur la production (10 % de la consommation européenne doit provenir d’extraction sur son sol), le raffinage (40 % de sa consommation doit provenir du raffinage européen), le recyclage et sur une dépendance maximale extérieure à un pays. Toutefois malgré des objectifs ambitieux, faire des découvertes aujourd’hui n’est pas un gage de production à court terme. En effet, comme dans toute production minérale, le temps minier ne coïncide pas avec le temps de la transition bas-carbone et, dans le cas des terres rares, les impacts environnementaux des productions doivent être minimisés pour favoriser l’acceptation des projets. L’entreprise REN évoque la somme de 10 milliards de couronnes norvégiennes (près de 870 millions d’euros) pour lancer la première phase de production minière d’ici 2030, qui permettrait d’assurer à terme 10 % de la consommation européenne. Face à ces volumes d’investissements, dans un contexte d’incertitudes sur la production en raison des phénomènes d’oppositions minières, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) pointe du doigt, dans son dernier rapport de mai 2024, que la demande d’aimants permanents à base de terres rares devrait doubler entre aujourd’hui et 2050 dans des scénarios climatiques respectant les accords de Paris. Ainsi, développer la production ne pourra suffire à court terme et d’autres fondamentaux, comme le recyclage ou la sobriété des usages, doivent être développés et privilégiés.