Lozère. Si vous voulez voir du matériel de guerre de près, c’est là qu’il faut aller
Un très gros exercice militaire est en cours en Lozère. En milieu ouvert. Mais l’armée va aussi présenter une partie de son matériel aux habitants jeudi 13 février 2025.
Après l’Aveyron, les tirs ont commencé du côté de la Lozère. C’est l’exercice Gévaudan 25, qui voit se déployer des centaines de militaires durant plusieurs jours. Maintenant, c’est en milieu ouvert. Et l’armée invite la population à venir voir son matériel…
Gévaudan 25 (du nom de l’ancienne province qui précédait la Lozère) a commencé du côté aveyronnais le 3 février. Avec la 13e demi-brigade de Légion étrangère (13e DBLE), implantée à La Cavalerie, sur le plateau du Larzac (Aveyron), qui s’est entraînée sur le camp de Castelnau (quartier Monclar). Une campagne de tir qui n’a pas fait dans la demi-mesure : 15 000 cartouches ont été tirées !
Un groupement tactique interarmes
Désormais, depuis le lundi 10 et jusqu’au jeudi 13 février, le groupement tactique interarmes Monclar est déployé en Lozère, notamment dans le secteur de la ville de Mende.
Un groupement tactique interarmes (GTIA) c’est un rassemblement coordonné autour d’un régiment noyau des différentes armes de l’armée de terre française (infanterie, artillerie, cavalerie, génie).
Et il est impressionnant. Pour la totalité de l’exercice, environ 500 légionnaires et militaires sont mobilisés, issus de onze unités. Avec 100 véhicules et blindés. On compte aussi un avion, quatre hélicoptères, 30 drones…
« Cet exercice de préparation opérationnelle doit permettre aux militaires de s’aguerrir dans les conditions les plus proches de la réalité ainsi que de perfectionner leurs savoir-faire tactiques », précisait il y a quelques jours la préfecture de la Lozère.
En terrain libre
Et qui dit « terrain libre » dit visible de tous. Ainsi, des entraînements au combat urbain se déroulent, au nord et dans le centre de la Lozère, de jour comme de nuit. « La population lozérienne sera susceptible d’assister à la manœuvre de petits groupes de militaires à pied, à bord de véhicules ou encore d’assister au survol d’hélicoptères », prévenait la préfecture. Qui ajoutait que « quelques tirs d’exercice à blanc pourront être entendus dans les secteurs des communes comprises dans une zone d’action délimitée par les municipalités de Balsièges, Mende, Thoras et de Chanaleilles (ces deux dernières étant situées en Haute-Loire).
Dans la neige
« Après une phase d’infiltration et de bouclage, la 4/13 s’est emparée du Signal de Randon avant son redéploiement plus au sud grâce à leurs camarades du 3RHC (NDLR : 3e régiment d’hélicoptères de combat) » précisait ce mercredi la 13e demi-brigade.
Et pour ceux qui n’auraient pas croisé ces manœuvres dans la nature ou dans les rues, il reste une occasion de voir les militaires. Jeudi 13 février, en fin d’exercice, de 14 à 16 heures, ils présenteront leur matériel et leur armement au stade de Mirandol.
Auparavant, se tiendra la cérémonie de remise de fourragères présidée par le colonel Benjamin Brunet, chef de corps de la 13e Demi-brigade de Légion étrangère, sur le parvis de la cathédrale de Mende, place Urbain V, à partir de midi.
«Le public est convié à assister à ce moment solennel dans la vie d’un légionnaire, marquant son appartenance à la 13e Demi-brigade de Légion étrangère. Les légionnaires recevront les fourragères et le cordon de l’ordre de la Libération, héritage du sacrifice des anciens du régiment depuis la Seconde Guerre mondiale jusqu’en Indochine », précise la 13e Demi-brigade.
Un soldat ivoirien à l’entrée du 43e BIMA, le 11 février. Photo by Issouf SANOGO / AFP
Le 20 février, le camp militaire de Port-Bouët, près d’Abidjan, sera officiellement rétrocédé par la France à la Côte d’Ivoire, conformément à la politique de réaménagement du dispositif militaire français en Afrique.
Le ministre français de la Défense Sébastien Lecornu est attendu à Abidjan pour cette cérémonie aux côtés de son homologue ivoirien, Téné Birahima Ouattara.
Le 43e bataillon d’infanterie de marine (43e BIMa) deviendra le camp Thomas d’Aquin Ouattara, du nom du premier chef d’État-major de l’armée ivoirienne dont le portrait est prêt à être dévoilé le jour J sur la façade du poste de commandement. Le 43e BIMa s’est installé en 1978 sur cette base stratégique, située à proximité de l’aéroport d’Abidjan, mais la présence militaire française remonte à l’époque coloniale.
Le retrait français s’opérera progressivement au cours de l’année 2025.
Un instructeur français lors d’une séance de tir avec des soldats ivoiriens Photo by Issouf SANOGO / AFP
Depuis quelques semaines, une petite centaine de parachutistes ivoiriens ont même déjà pris leurs quartiers sur place. « Nous effectuons quotidiennement de l’entraînement au combat, des activités de cohésion avec nos partenaires français. La cohabitation est très bonne », assure le capitaine Ange Yoboué Kouamé, chef du détachement des parachutistes. Sur le stand de tir, l’adjudant-chef français Frédéric supervise l’une des premières séances de l’armée ivoirienne sur place. « On est juste là avec deux moniteurs pour les conseiller, les appuyer. Par la suite, ils seront autonomes», explique t-il. Toutefois une petite centaine de soldats français va se maintenir pour des missions de formation et d’accompagnement, la rétrocession du camp de 230 hectares permettant à la Côte d’Ivoire de former davantage de troupes sur place.
Après La Pérouse 2025, place à Pacific Steller. Le porte-avions Charles-de-Gaulle et son groupe aéronaval (GAN) sont en mer de Philippines où ils ont débuté, le 8 février, un nouvel exercice d’importance stratégique.
Le Charles-de-Gaulle avec les marines américaines et japonaises
Aux côtés d’un autre groupe aéronaval américain, composé notamment du porte-avions USS Carl Vinson, et de deux navires de la force d’autodéfense japonaise (le porte-aéronefs Kaga et le destroyer Akizuki) le Charles-de-Gaulle sera mobilisé jusqu’au 18 février.
Au total, 14 unités des 3 nations participantes sont déployées en mer des Philippine pour enchaîner « des entraînements de haut niveau dans tous les domaines de lutte, qu’ils soient antisurface, anti-aérien ou anti-sous-marins, dans le but de renforcer l’interopérabilité et les connaissances mutuelles entre les trois marines », détaille le communiqué de presse du Commandement supérieur des forces armées en Polynésie française.
Le porte-avions Charles-de-Gaulle et l’interopérabilité
« Cet exercice permettra de consolider la capacité collective des trois nations à prévenir les crises de toute nature, accroître la capacité à faire face aux menaces hybrides, garantissant ainsi la préservation des espaces communs et la promotion d’un espace maritime fondé sur la primauté du droit », ajoute le communiqué.
De son côté Jacques Mallard, le Commandant de la force aéromaritime française de réaction rapide souligne l’intérêt de « progresser dans l’interopérabilité » et de « conduire des opérations aéromaritimes conjointes dans une zone qui devient le poumon de l’économie mondiale».
L’Armée française sera bientôt la plus moderne d’Europe en confiant les rênes de sa robotisation à 2 géants de l’armement dans l’hexagone
L’Armée française passe la seconde avec le programme DROIDE pour une intégration accélérée.
La Direction Générale de l’Armement (DGA) française a franchi une nouvelle étape dans le développement de la robotique militaire en attribuant un accord-cadre de sept ans à KNDS France et Safran Electronics & Defense. Ce programme, nommé DROIDE, s’inscrit dans une démarche plus large visant à moderniser les capacités militaires de la France dans les systèmes autonomes et à renforcer l’utilisation des plateformes robotiques terrestres d’ici 2030-2035.
La DGA commence le programme DROIDE pour moderniser l’armée française avec la robotique militaire
Le programme DROIDE est un pivot central dans la stratégie d’intégration de la robotique dans le combat terrestre, une priorité que la DGA explore depuis plusieurs années. L’Armée française évalue le potentiel des systèmes robotiques pour soutenir les opérations militaires dans les domaines logistiques, de reconnaissance et de combat. L’accord-cadre DROIDE vise à faire avancer la maturité technologique des plateformes robotiques tout en tenant compte des défis spécifiques posés par le terrain et les conditions opérationnelles.
Développement et innovation
Ce programme prévoit le développement d’un démonstrateur robotique terrestre multi-missions conçu pour assister les unités de combat et réduire l’exposition des soldats aux risques. L’histoire récente de la robotique militaire en France montre une expansion progressive des capacités dans ce domaine, notamment avec le programme FURIOUS qui a précédé DROIDE et a conduit au développement de trois démonstrateurs de différentes tailles pour la reconnaissance de zone, l’exploration de bâtiments et le transport d’équipements.
Phase contractuelle et expérimentations
Suite aux progrès réalisés sous le programme FURIOUS, une nouvelle phase contractuelle a été attribuée à Safran Electronics & Defense en 2022, après des essais réussis en 2021. Cette phase s’est concentrée sur l’optimisation de l’architecture modulaire des systèmes, tant matériel que logiciel, pour améliorer leur niveau d’autonomie.
Essais sur le terrain et perspectives futures
L’Armée française a augmenté ses efforts d’expérimentation sur le terrain, menant des essais avec une mule robotique au Sahel et lançant le défi CoHoMa. La Loi de Programmation Militaire (LPM) 2024-2030 a renforcé cette approche en soulignant la nécessité de développer des robots terrestres capables d’interagir avec les soldats et leur environnement sous contrôle humain, réduisant ainsi les risques pour les forces déployées.
Enjeux techniques et opérationnels
Cependant, le déploiement de systèmes robotiques armés présente des défis techniques et opérationnels complexes. Le général Pierre Schill, lors d’une audience au Sénat en novembre 2024, a souligné les difficultés associées au mouvement autonome et au contrôle du feu. La LPM prévoit une intégration initiale de ces systèmes robotiques d’ici 2030, tout en continuant les tests nécessaires pour garantir leur efficacité et leur sécurité dans les environnements opérationnels.
Renforcement de l’écosystème technologique français
L’accord-cadre DROIDE est conçu pour inclure des partenaires tiers offrant des solutions innovantes, renforçant ainsi l’écosystème industriel et technologique français dans ce domaine. Safran Electronics & Defense devrait tirer parti de son expérience du programme FURIOUS, notamment avec ses mini-robots Nerva et la mule robotique Ultro 600. Pendant ce temps, KNDS France s’appuiera sur sa collaboration avec SERA Ingénierie, une filiale du groupe SOGECLAIR, qui a contribué au développement du robot terrestre Centurio.
Cet article explore l’engagement de la DGA et de l’Armée française à accélérer l’intégration de systèmes autonomes au sein des forces terrestres à travers le programme DROIDE. En structurant la recherche et le développement autour d’un démonstrateur multi-missions, le programme vise à identifier les solutions technologiques les plus adaptées aux besoins opérationnels futurs tout en maintenant la souveraineté industrielle et technologique dans le domaine stratégique de la robotique militaire.
Margherita Zaia est actuellement étudiante en deuxième année de licence à l’Inalco (Paris) où elle se spécialise en finnois, en russe et en relations internationales. D’origine italienne, elle a effectué une année d’échange en France avec l’association AFS avant de passer le baccalauréat général pour poursuivre ses études dans ce pays. Maîtrisant plusieurs langues, elle souhaite mettre ses compétences au service de la diplomatie. En juin 2024, elle a publié « États baltes : les infrastructures de transport et d’énergie, des gages de souveraineté trop négligés » pour la revue Regard sur l’Est.
Dans le contexte de la guerre russe en Ukraine, il y a beaucoup à apprendre des questionnements de la Finlande et de l’Estonie quant aux arbitrages entre État providence et effort de défense. L’auteure en fait une présentation contextualisée et documentée qui donne à réfléchir.
« LE MONDE est en feu, nous devons rester unis », a déclaré Kaja Kallas, la « Dame de fer Balte » le 12 novembre 2024 devant le Parlement européen. Nouvelle cheffe de la diplomatie européenne, l’ancienne première ministre estonienne a toujours soutenu l’idée d’une défense européenne qui semble encore plus nécessaire dans l’environnement instable contemporain.
La majorité des membres de l’UE suit la même approche : augmenter les dépenses militaires au détriment des investissements sociaux afin d’être prêt si la nécessité de combattre se manifestait. La Finlande et l’Estonie suivent le mouvement car malgré des principes sociaux et démocratiques très forts, ces États craignent l’instabilité actuelle.
Finlande et Estonie, deux lieux emblématiques
A gauche : Finlande : Eduskunta, le parlement finlandais à Helsinki, 2019. A droite : Estonie : Le centre historique de Tallinn, la capitale, 2018. Photos libres de droits.
La Finlande et l’Estonie, deux nations de la Baltique au passé marqué par l’occupation russe et la lutte pour leur souveraineté, ont longtemps été des exemples de stabilité et de développement social en Europe et dans le monde. Avec des États providence solides et un modèle démocratique axé sur l’éducation, elles ont réussi à bâtir des sociétés inclusives et prospères. Cependant, face à l’instabilité géopolitique croissante, notamment en raison de la menace russe, ces deux pays réorientent leurs priorités. De plus en plus d’investissements sont alloués à la défense au détriment du secteur public, redéfinissant ainsi le rôle de l’État providence. Cette évolution soulève des questions sur l’avenir de leurs modèles sociaux et sur la manière dont ces pays peuvent concilier sécurité et bien-être social dans un contexte international incertain.
1. Structuration des États – nations
A. Les citoyens et l’État providence
A la fin du XIX siècle, les pays industrialisés réalisent la nécessité d’intervenir dans les affaires sociales et commencent à mettre en place un système d’assurance publique pour les travailleurs. En Suède, des aides sociales commencent à apparaître dès 1891. Dans la Finlande voisine encore fortement rurale, l’intervention de l’État n’est pas encore perçue comme essentielle.
En effet, la Finlande et l’Estonie ont développé leurs systèmes d’État providence plus tardivement que leurs voisins nordiques. Malgré ce retard apparent, la Finlande et l’Estonie ont pu, à partir des années 1950 pour la première et des années 1990 pour la deuxième, bâtir des États providence performants et compétitifs en peu moins de 30 ans.
L’organisation de leurs deux systèmes est comparable car elle se base sur le même modèle, le modèle national universaliste qui assure une protection sociale généralisée à l’ensemble de la population. Il est adopté par la plupart des pays nordiques et il est défini d’”englobant” car il maintient un large éventail d’aides sociales.
La structuration de l’État providence est centrale dans la définition de l’identité de l’Estonie et de la Finlande car les institutions étatiques sont essentiellement le résultat d’un fort engagement citoyen. Ces deux pays ont connu une longue occupation étrangère : la Finlande était une province suédoise puis russe jusqu’en 1917. L’Estonie fut une République soviétique de la fin de la Seconde Guerre mondiale jusqu’en 1990-1991. Cela a impulsé une forte volonté de structurer des nations dont le principe de fonctionnement est basé sur une forte volonté d’émancipation ainsi qu’une volonté d’expier les erreurs du passé.
Le contexte historique de la mise en place des deux systèmes providentiels leur a permis aussi de développer une forte synergie entre le secteur public et le secteur privé. Grâce à des politiques bien ciblées, le développement du secteur privé, en particulier industriel, n’est pas synonyme d’une réduction des aides sociales. Bien que le passage du joug communiste au statut d’État libre et indépendant fut abrupt en Estonie, l’État a su rapidement organiser de nombreux partenariats avec les nouvelles entreprises privées.
B. Éducation et démocratie au cœur du projet politique, l’exemple nordique
Récemment, ces deux pays de la Baltique ont souhaité développer une collaboration renforcée entre le privé et le public en matière d’éducation. Conscients de la difficulté de gérer tout système éducatif et de l’extrême importance de celui-ci, ils ont essayé de changer les dynamiques qui le régissent pour en assurer le développement et la pérennité. La mise en place de ce modèle éducatif nordique, tout particulièrement en Finlande, a longtemps été présenté par la presse du monde entier comme l’atout majeur de l’Estonie et de la Finlande pour d’autres secteurs d’activité et projets étatiques. La longue histoire du “miracle éducatif” découle d’une longue histoire d’investissements et de planification dans ce secteur. Finlande et Estonie figurent parmi les pays européens qui consacrent la part la plus importante de leur PIB à l’éducation : 6,5% pour la Finlande et 5,3% pour l’Estonie (Chiffres de 2021). L’éducation est depuis des nombreuses années une priorité pour ces deux pays qui voient en elle une ressource stratégique et une clef de leur attractivité. La Finlande accueille depuis 20 ans des “touristes éducatifs” : enseignants et chercheurs intéressés par la méthode finlandaise vont visiter des écoles et des universités où leur sont proposées des formations pour permettre l’exportation du “miracle” dans leur pays d’origine. En Estonie, les facilités réglementaires permettent d’offrir la résidence numérique à de nombreuses start-up et sociétés industrielles qui viennent développer leurs entreprises dans la “Silicon Valley” européenne.
En outre, l’éducation reste cruciale dans la construction d’une démocratie forte. Dès l’obtention de leur complète indépendance, l’Estonie et la Finlande ont placé les valeurs démocratiques au cœur de leurs projets politiques. L’ éducation universelle est une garantie démocratique car elle assure au système un fonctionnement égalitaire qui offre, en principe, les mêmes opportunités à toute la population. Cela nécessite bien entendu des institutions solides, des fonctionnaires formés et des citoyens engagés. La mise en place de structures démocratiques fortes en Finlande et en Estonie est le résultat de politiques volontaristes et du souhait d’une classe gouvernante d’exorciser les difficultés auxquelles la zone de la Baltique a été confrontée tout au long de son histoire. Ces deux pays ont pris exemple pour cela sur les succès des États providence voisins par contraste avec la faillite économique et sociale de l’URSS, ce qui leur a permis de bâtir des États plus éclairés.
C. Interdépendance et instances internationales, deux approches différentes
Pendant la Guerre froide (1947-1991) et bien qu’indépendante, la Finlande fût longtemps sous tutelle de l’Union soviétique voisine. Elle cherche donc à renforcer son indépendance et à s’affirmer sur la scène internationale en tant qu’acteur à part entière. La Conférence sur la sécurité et la coopération en Europe de 1973 qui s’est tenue à Helsinki sous la présidence de M. Urho Kekkonen reste un exemple emblématique. Elle visait à discuter des droits de l’homme et de la sécurité en Europe mais, en même temps, a permis l’affirmation de la position de la Finlande en tant que régulateur des relations entre l’Est et l’Ouest.
Cependant, cette conférence aboutit à une reconnaissance officielle des frontières de l’URSS : l’espoir d’une Estonie indépendante est ainsi abandonné en 1975 car sans reconnaissance par la « communauté internationale », pas de salut possible. L’histoire particulière de ce pays est à la base de son approche interventionniste en matière de défense. Privée de sa souveraineté à cause de sa neutralité en 1940, l’Estonie s’est engagée dès 1990 auprès de la plupart des grandes organisations internationales telles que l’OTAN et l’UE. Pour elle, la participation à une communauté plus large défendant des valeurs démocratiques et pouvant assurer une sécurité économique ainsi qu’un soutien militaire fort était cruciale. Afin de ne plus être confrontée à la même instabilité politique et économique que celle qu’elle a connu au sein de l’URSS, l’Estonie cherchait des garanties réelles de la part d’États puissants. L’Estonie a pu intégrer l’OTAN puis l’Union européenne, pour en devenir un membre actif. Ce parti pris d’engagement fort en politique étrangère est une constante. L’Estonie joue aujoud’hui un rôle majeur dans les pourparlers autour de la question ukrainienne et le renforcement de la coopération européenne dans les domaines militaires.
La Finlande quant à elle, a adopté une politique de neutralité et une approche des questions de défense plus prudente que l’Estonie. Sa neutralité est devenue au fil du temps un non-alignement, puis une collaboration ponctuelle avec les instances internationales. La neutralité finlandaise a été pendant longtemps une part essentielle de l’identité finlandaise bien qu’elle soit un héritage de la Guerre froide. Pendant cette période, tout autour de la mer Baltique, se construisit un “équilibre nordique” où la Suède et la Finlande demeuraient neutres, à cheval entre les deux blocs (ou à cheval entre l’Est et l’Ouest). Le moindre penchant, croyait-on, de l’un de ces deux pays pour un côté plutôt qu’un autre aurait pu briser cette stabilité fragile. C’est la raison pour laquelle leurs récentes adhésions à l’OTAN, dans la foulée de la relance la guerre russe en Ukraine, est d’une importance majeure.
II. Un environnement instable
A. Leur implantations géographique et le poids relatif de ces pays dans les relations globales
La région baltique se caractérise par des enjeux qui sont propres à sa configuration géographique : la mer Baltique est une mer quasi fermée, de faible profondeur et entourée par 9 pays riverains. La navigation est difficile et ne peut être assurée que par des bateaux de faible tonnage. Le trafic maritime est essentiel mais limité par manque de voies navigables conséquentes vers le reste de l’Europe. De plus, toutes les dynamiques en jeu dans la région sont fortement influencées par la présence de la Russie qui demeure une menace permanente, notamment pour l’Estonie et la Finlande. Ces deux pays partagent des frontières terrestres avec la Russie de part et d’autre du Golfe de Finlande et limitent de ce fait la liberté de mouvement de la flotte Russe, entravant ainsi son libre accès à la mer. Cela contraint la Russie à s’appuyer sur Kaliningrad comme débouché primordial sur la mer même si le fait que cette enclave soit totalement isolée du reste du territoire russe rend l’utilisation de la flotte commerciale et militaire qui y stationne particulièrement complexe.
Le voisinage de la Russie n’est pas la seule difficulté à laquelle Estonie et Finlande sont confrontés. Au sein même de l’OTAN et de l’UE, les voix de ces deux pays comptent mais pèsent moins que celles de certaines puissances telles que les Etats-Unis ou la France qui demeurent des nations beaucoup plus influentes. Le poids économique, militaire et diplomatique relativement faible des deux pays les contraints à se doter de stratégies de collaboration et les pousse à s’engager fortement sur le plan géopolitique afin de pouvoir s’imposer comme acteurs importants dans la région baltique et plus globalement dans le monde entier.
Estonie et Finlande savent que, dans leur quête d‘influence, elles doivent se rendre indispensables au travers de nombreuses initiatives ambitieuses, comme par exemple en matière de hautes technologies mais aussi dans le secteur de l’énergie, cherchant ainsi à maximiser leurs atouts.
B. Se rendre indispensable : quelles ressources, quels atouts ?
Ce processus passe d’abord par la valorisation de leurs ressources et de leurs compétences particulières. Bien que ces deux pays aient des débouchés sur la même mer, leurs profils géographiques diffèrent considérablement. Si la foresterie est un domaine crucial en Estonie aussi bien qu’en Finlande, il s’avère que la Finlande figure parmi les dix principaux exportateurs mondiaux de bois. Quant à l’Estonie, elle exporte majoritairement du gaz de schiste, ce qui représente pour elle un atout économique majeur, spécialement depuis son détachement en 2024 du réseau BRELL datant de l’Union soviétique.
Par ailleurs, ces pays offrent des savoir-faire particuliers et possèdent un tissu de structures et d’entreprises très spécialisées. 75% des revenus estoniens viennent du secteur des services dont elles exportent les méthodes et les technologies. Quant à la Finlande, ce secteur contribue pour 40% au PIB. Leurs économies sont ainsi très dépendantes de l’extérieur car la majorité de leurs revenus vient d’exportations et d’échanges commerciaux avec d’autres pays de l’UE.
De plus, l’Estonie aussi bien que la Finlande, se veulent exemplaires en matière de développement durable. Les deux pays ont d’ailleurs comme objectif la neutralité carbone d’ici 2035 ce qui constitue un enjeu majeur, aussi bien sur le plan économique que politique. En développant des stratégies énergétiques compétitives, ces nations s’assurent une place dans un marché en pleine croissance tout en consolidant leur indépendance vis-à-vis de la Russie qui reste longtemps un acteur de la fourniture d’énergie pour le marché européen. Finlande et Estonie se sont doté progressivement de parcs éoliens offshore et de centrales hydroélectriques, notamment dans la région des lacs en Finlande : c’est une très grande ressource, précieuse pour un développement durable.
C. Investissements massifs dans le domaine militaire : au détriment de quels secteurs ?
Néanmoins, depuis une décennie, l’achat d’équipements militaires apparaît parmi les priorités plus urgentes des gouvernants estoniens et finlandais. En 2014, l’occupation illégale de la Crimée par l’armée russe a alerté la “communauté internationale”. Toutefois, les pays frontaliers de la Russie étaient devenus très vigilants depuis la guerre de 2008 en Géorgie, parfaitement conscients que l’attitude belliqueuse de la Russie présentait un risque significatif pour leur souveraineté. Les pays baltes ayant connu l’occupation soviétique, ils sont toujours restés particulièrement attentifs aux évolutions de la situation de l’autre côté de la frontière et c’est pourquoi la possibilité de voir leur souveraineté menacée une nouvelle fois les a poussés à augmenter leurs budgets militaires et à demander des troupes otaniennes sur leurs territoires dès 2015. Si en 2013 l’Estonie consacrait déjà 1,9% de son PIB à la défense, elle a augmenté régulièrement ses budgets pour atteindre 2,1% en 2016 et, suite à la relance de l’invasion de l’Ukraine, jusqu’à atteindre 3,43% du PIB en 2024.
En Finlande, le processus demeure opposé jusqu’en 2022. Après la Guerre froide, de nombreux pays européens réduisent leurs dépenses militaires, privilégiant des investissements dans le secteur public. A la suite des deux guerres mondiales et après 40 ans d’instabilité durant la deuxième moitié du XXème siècle, ces pays ont considéré qu’un surarmement était sans doute superflu. Les évolutions finlandaises en la matière sont exemplaires : en 1992, le budget de la défense atteint 1,9% du PIB mais décline progressivement jusqu’à chuter à 1,3% en 2021. Ce qu’on appelle « les dividendes de la paix », cette sensation de sécurité et de prospérité, concept bien connu dans les pays occidentaux depuis 30 ans, va leur coûter cher.
Ce n’est qu’à partir de 2022 que de nombreux pays occidentaux ont réinvesti massivement et recommencent à allouer des sommes considérables dans le domaine militaire. En Finlande, le budget consacré à la défense est passé de 1,3% du PIB à 2,4% en un peu moins de deux ans. Ce pays, qui n’est membre de l’OTAN que depuis le 4 avril 2023, a surpassé en termes de dépenses la grande majorité des autres pays européens membres depuis plusieurs années.
III. « En temps de paix, on pense au service public. En temps de guerre, on ne pense qu’à la guerre”
A. Le rôle fondamental de l’éducation dans le maintien de la paix
Si l’éducation est un pilier de la société en créant les conditions d’un accès égalitaire des citoyens aux opportunités qu’offre un pays libre, elle joue aussi un rôle fondamental dans le maintien de la paix. En garantissant un accès universel à la scolarisation, les États possèdent une vraie capacité de former leur population afin de bâtir un futur durable. L’éducation est un vecteur de valeurs démocratiques et pacifiques, elle favorise une participation citoyenne à la vie de la nation et permet de renforcer la viabilité des institutions étatiques. Une grande démocratie, c’est une population bien éduquée offrant la garantie d’une société plus engagée politiquement et d’une élite capable de faire perdurer les valeurs fondamentales qui servent de socle à son fonctionnement.
Cet enjeu est bien compris par l’Estonie et la Finlande qui considèrent l’enseignement comme un levier, tant pour la démocratie que pour l’économie. En investissement dans l’éducation, elles s’assurent aussi une exportation de leurs savoir-faire de haut niveau qui à leur tour génèrent des revenus importants. Grâce à la globalisation des 30 dernières années, l’Estonie et la Finlande sont devenues deux puissances de l’éducation et des technologies. De nombreux experts, chercheurs, étudiants s’y rendent chaque année pour se nourrir des savoir-faire spécifiques développés localement. Fred Darvin dans « La meilleure éducation au monde ? Contre-enquête sur la Finlande » (éd. L’Harmattan, 2013) définit ces migrants comme des « touristes éducatifs » et dénonce la forte compétitivité qui s’est installé depuis une décennie parmi les instituts finlandais. Rapidement, cet atout économique est devenu un enjeu majeur pour les gouvernements qui semblent être plus intéressés par le statut du pays à l’international que par le système éducatif lui-même.
Par le prisme de la montée des tensions et d’une globalisation qui rend les pays toujours plus acharnés dans l’affirmation de leur souveraineté respective, on se demande comment il est possible de garantir un État providence solide si les intérêts économiques et militaires deviennent prioritaires.
B. Comment peut-on garantir un État providence quand la guerre gronde aux frontières ?
Historiquement, les États providence naissent en période de crise car ils répondent à des nécessités qui se manifestent plus spécifiquement dans des contextes difficiles. La Grande Dépression des années 1930 entraîne des réformes majeures (dont le New Deal) aux États Unis ainsi que les « politiques de plein emploi » en Scandinavie. Face aux crises économiques et sociales, les États prennent conscience des difficultés que rencontrent la population et structurent les institutions pour protéger les citoyens les plus faibles.
Néanmoins, la tendance semble s’inverser de nos jours. Maintenir un haut niveau de générosité de l’État providence est coûteux et « superflu » face à des menaces bien réelles comme celle que représente la Russie. Plusieurs États ont progressivement réduit leurs investissements dans le secteur public et favorisé le développement du secteur privé afin de consacrer plus de ressources pour les besoins de la défense. Mais en se préparant à la guerre, ils affaiblissent une structure dont ils auront besoin pour s’assurer une stabilité à la fin des (possibles) combats [1]. La guerre ainsi que la crise qui en découle entraînent une mobilisation massive des ressources étatiques sans pour autant permettre de rétablir après coup la stabilité perdue.
Lors de la crise financière de 2008, Finlande et Estonie ont mis en place des solutions innovantes pour réduire les répercussions sur leurs populations et leurs économies. Elles ont eu deux approches différentes sur le plan économique, la Finlande privilégiant l’intervention étatique et l’Estonie l’austérité. Les deux pays ont cependant mis en place des politiques sociales ciblées pour soutenir les catégories les plus faibles et pour contrer le chômage.
C. Ce que l’approche de la Finlande et de l’Estonie nous suggère du futur de l’UE
De nos jours, la situation s’annonce plus difficile à gérer. Ces pays doivent faire face à une récession économique ainsi qu’à une menace d’ordre militaire à leurs frontières tout en restant compétitifs dans le marché global. Si la crise de 2008 est un exemple de réussite nordique, les dernières évolutions des politiques intérieures en Finlande et en Estonie nous suggèrent un futur différent cette fois-ci.
La militarisation massive de pays traditionnellement neutres comme la Finlande est le témoin de l’instabilité et de la précarisation de l’environnement global. L’OTAN est en Europe le premier garant de la sécurité, un symbole de puissance et de protection pour les pays Baltes. Pour la Finlande, cette affirmation pose toutefois question, notamment depuis le 5 novembre 2024 et la réélection de D. Trump à la tête des Etats-Unis. L’incertitude sur les conditions de l’engagement américain auprès des Européens est bien présente dans les esprits. Les menaces de désengagement américain sur le Vieux Continent (Sommet de l’OTAN, Bruxelles, 2018) sont aujourd’hui plus pressantes que jamais.
Les conditions d’une intervention de l’OTAN en cas de conflit (article 5) étant actuellement soumises à questionnement par le président des Etats-Unis, la nécessité d’une défense européenne forte revient sur le devant de la scène diplomatique comme le demande l’Estonie avec force depuis 2014. Pourtant, ce projet est entravé par certains membres européens de l’alliance qui face à la crise privilégient leurs intérêts nationaux au détriment des intérêts de “la communauté internationale”.
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Il est évident que, dans ce contexte de crise, l’Estonie et la Finlande, malgré leurs modèles de démocratie et de développement social, suivent une tendance européenne en réorientant leurs investissements du secteur public vers le domaine militaire. Les évolutions des deux dernières années illustrent cette adaptation, qui s’inscrit dans un cadre national et international de plus en plus complexe. Bien que ces deux pays soient confrontés au défi de la crise militaire actuelle, ils continuent également de mener des projets de développement économique, social et environnemental à long terme. Concilier ces enjeux, qui bien que distincts, s’influencent mutuellement, nécessite une stratégie soigneusement pensée pour l’avenir.
AASSDN Commentaire : Cet article sur la filière nucléaire fait le point sur l’état de notre filière nucléaire et rappelle les les décisions politiques désastreuses prises essentiellement sous la pression des partis écologistes soutenus par des ONG anti-nuclaires soutenues par certains pays européens.
Pour renforcer sa souveraineté et sa puissance économique, la France doit retrouver et développer une fière complète et cohérente capable de fournir de manière continue, une énergie nationale, en quantité, bon marché et la moins polluante possible. C’est la condition première pour conduire une politique de réindustrialisation et permettre notamment l’installation de data center, gros consommateurs d’énergie électrique, mais indispensables au développement de l’intelligence artificielle, secteur hautement stratégique dans lequel la France a un important potentiel de Recherche et développement.
Le 30 mars 2023 était clôturée la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale visant à établir les raisons de la perte de souveraineté et d’indépendance énergétique de la France. Après six mois de travail et l’audition sous serment de 88 personnes (experts et scientifiques, dirigeants du secteur énergétique et des organismes de régulation, hauts fonctionnaires en charge des dossiers énergétiques, anciens ministres, anciens Premier ministres et même – fait inédit dans l’histoire des commissions d’enquêtes parlementaires – deux anciens présidents de la République), la trentaine de députés placés sous la présidence de M. Raphaël Schellenberger concluait à la nécessité de « refaire de la filière nucléaire la grande force française » et soulignaient la nécessité d’un « renforcement du cycle du combustible ».
Le cycle français du combustible
Pourquoi insister sur cette question du cycle du combustible ? Quels en sont les enjeux exacts ? Selon le Commissariat à l’énergie atomique et aux énergies alternatives (CEA), « le cycle du combustible correspond aux différentes étapes d’extraction, fabrication, retraitement puis recyclage du combustible des centrales nucléaires. Son retraitement permet de récupérer l’ensemble des matières réutilisables et de réduire en parallèle le volume et la toxicité des déchets. »
Après avoir été extrait de la roche, l’uranium doit être converti, enrichi et conditionné sous forme de « crayons de combustible » avant d’être introduit dans un réacteur nucléaire. Après 4 années d’utilisation, ce combustible, dit « usé », doit être retiré du réacteur. Il se compose alors de 4% de déchets ultimes, c’est-à-dire d’éléments non réutilisables issus de la fission de l’uranium, et de 96 % de matières réutilisables possédant encore un potentiel énergétique. D’un côté, l’uranium extrait du combustible usé peut être ré-enrichi. C’est ce qu’on appelle l’uranium de retraitement (URT). D’un autre côté, une nouvelle matière qui s’est formée dans le réacteur, appelée plutonium, peut être recyclée sous la forme d’un nouveau combustible, le MOX, à partir duquel 10% de l’électricité française sont produits. Ce constat a amené la France à mettre en place une stratégie de cycle « fermé » qui prévoit le recyclage des combustibles usés en récupérant toute la matière réutilisable. L’objectif visé est triple : économiser la ressource en uranium ; diminuer les quantités de déchets radioactifs ; réduire leur toxicité.
Consolider la filière
Aujourd’hui, le recyclage de l’uranium de retraitement (URT) a lieu en Russie dans l’usine sibérienne de Seversk (anciennement Tomsk-7). Grâce à ce partenariat noué par EDF avec l’entreprise publique russe Rosatom, le combustible usé est recyclé pour servir de nouveau de combustible – sous le nom d’uranium de retraitement enrichi (URE) – dans les centrales nucléaires françaises à eau pressurisée.
L’intérêt est également économique, le prix de l’uranium ayant été multiplié par 5 en moins de 10 ans(le prix spot est aujourd’hui à plus de 100 dollars la livre. Enfin, la valorisation de l’uranium de retraitement (URT) a l’avantage d’éviter son stockage. En effet, avant qu’EDF ait passé cet accord avec Rosatom, des dizaines de milliers de tonnes d’URT étaient stockées sur le site de Tricastin, faute de mieux. Selon l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), ce stock pourrait être résorbé « à l’horizon 2050 ».
À l’issue du processus de ré-enrichissement, le nouveau combustible (URE) repart en France tandis que la matière appauvrie reste en Russie, chez l’enrichisseur. Cet uranium qui a été appauvri deux fois reste pourtant une matière valorisable. Il peut en effet être réutilisé dans des réacteurs nucléaires à neutrons rapides, dits « de 4e génération ». La Russie en compte actuellement trois et elle en construit de nouveaux. La France qui a eu trois prototypes – Phénix (arrêté en 2010), son évolution Superphénix (abandonné dès 1997 suite à une décision de Lionel Jospin), Astrid (abandonné en 2019 suite à une décision d’Emmanuel Macron) – n’en a plus aucun.
D’où la proposition 26 faite par la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale d’« accentuer le soutien aux technologies liées à la 4e génération nucléaire ». De tels réacteurs, équivalents à ceux que possèdent la Russie (et l’Inde), permettraient de « multi-recycler » le combustible usé et même d’utiliser presque tout l’uranium appauvri (résidu de la fabrication du combustible) présents sur notre territoire, avec à la clé plusieurs milliers d’années de ressource énergétique. Cette technologie, qui permettrait de fermer complétement le cycle de l’uranium, est la brique manquante du nucléaire français.
Une autres faiblesses sont ses capacités insuffisantes pour réenrichir l’uranium de retraitement (URT) sans l’aide de la Russie…Si Orano dispose en théorie de cette capacité de ré-enrichissement dans son usine Georges-Besse II, l’entreprise successeur d’Areva n’a pas l’équipement nécessaire pour assurer la phase préliminaire de conversion : principalement pour des raisons économiques et industrielles et non technologiques. C’est ce qui explique qu’EDF ait dû se tourner vers Rosatom qui fait partie du club restreint d’acteur à fournir cette capacité.
Risques géopolitiques
Est-il besoin de souligner qu’il s’agit dans le contexte géopolitique actuel de deux dangereuses vulnérabilités ? Certes, le domaine du nucléaire civil est pour l’instant exclu des sanctions. Et pour cause ! Il y a sur le sol européen 18 réacteurs de conception russe, tandis que 20% de l’uranium importé par l’Union européenne vient de Russie. Mais parier qu’il en sera toujours ainsi est risqué, car qui peut dire comment évoluera la guerre ? Les rapports économiques entre l’Occident et la Russie font-ils autres choses que se dégrader au fil des mois et de la multiplication des sanctions ? Le Sénat américain n’a-t-il pas voté l’année dernière une loi à l’unanimité interdisant les importations d’uranium enrichi en provenance de Russie ? Certes EDF est robuste et Orano – acteur français du combustible nucléaire parmi, classé au 3e rang mondial du secteur- lui assure la plus grande partie de ses besoins. Il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’une vulnérabilité à combler.
En admettant même que le nucléaire civil européen soit préservé, la coopération entre EDF et Rosatom autour du ré-enrichissement de l’URT pour créer un nouveau combustible pourrait tomber sous le coup de sanctions indirectes. C’est du moins ce que laissent présager les récentes sanctions prises par les États-Unis et le Royaume-Unis contre les principaux assureurs maritimes russes dans le cadre de leur lutte contre la « flotte fantôme ». Le convoiement de l’uranium de retraitement (URT) vers la Russie, puis de l’uranium de retraitement enrichi (URE) vers la France, se fait en effet sur des navires russes spécialisés disposant d’assurances sur-mesure. Si, à cause d’une mauvaise évaluation de l’« effet boomerang » de ses décisions, l’Union européenne en venait à sanctionner elle aussi ces assureurs russes toute cette chaîne logistique serait compromise. Comment imaginer en effet que des navires transportant des tonnes de combustible nucléaire puissent naviguer sans assurance ?
Devant de telles incertitudes, la France doit réagir. Elle a commencé à le faire. Orano investit 1,7 milliard d’euros pour augmenter de 30% les capacités d’enrichissement de son usine de Tricastin à Pierrelatte dans la Drôme. Même s’il faudra attendre au moins 2028 pour que cette nouvelle usine entre en fonctionnement, l’initiative doit être saluée. Des mesures comparables devraient être prises pour développer une capacité propre de ré-enrichissement de l’uranium de retraitement (URT). Cet objectif n’est pas inatteignable à moyen terme. Enfin, il vaut voir plus loin et, comme la Commission d’enquête de l’Assemblée nationale le demande, il faut relancer la construction d’un prototype de réacteur nucléaire à neutrons rapides, dit « de 4e génération ». Ce n’est qu’en bouclant le cycle du combustible que la France assurera sur le long terme son indépendance énergétique et donc son indépendance, tout court.
En août 2020, dans le cadre du programme ACE [Air Combat Evolution] visant à renforcer l’interface « homme-machine » dans le domaine de l’aviation de chasse, l’agence du Pentagone dédiée à l’innovation [DARPA], avait organisé la compétition « AlphaDogfight » pour mettre à l’épreuve huit algorithmes d’intelligence artificielle censés permettre à une machine de livrer des combats aériens. Le meilleur d’entre eux devait ensuite affronter un pilote expérimenté de l’US Air Force, placé aux commandes d’un simulateur de F-16.
Privé de ses repères habituels, ce dernier fut dominé par la machine, nourrie par un algorithme développé par l’entreprise Heron Systems.
« Que l’humain ou la machine remporte le combat aérien final importe peu étant donné que les essais AlphaDogfight visent à accroître la confiance dans l’intelligence artificielle. Mais si une intelligence artificielle gagne le respect d’un pilote de F-16, nous aurons fait un pas de plus vers la réalisation d’une interface homme-machine efficace pour le combat aérien, ce qui est notre objectif », avait alors commenté le responsable de ce programme.
Le projet ACE a ensuite été complété par un second, appelé AACO [Autonomous Air Combat Operations] et porté par l’Air Force Research Laboratory [AFRL] pour le combat aérien au-delà la portée visuelle [BVR – Beyond Visual Range].
L’un et l’autre sont passés à la vitesse supérieure dès 2022, quand un X-62A VISTA [Variable In-flight Simulation Test Aircraft], c’est-à-dire un F-16 de l’US Air Force Test Pilot School piloté par des algorithmes d’IA, a effectué des vols d’essais au cours desquels il a livré des combats aériens face à un F-16 « habité » en conditions réelles.
Une telle capacité est susceptible d’intéresser l’armée de l’Air & de l’Espace, surtout au moment où il s’agit de développer un drone de combat [UCAV] censé accompagner le Rafale porté au standard F5. Lors d’une récente audition à l’Assemblée nationale, le rapporteur du programme 178 « Préparation et emploi des forces – Air », Frank Giletti, a demandé à Bertrand Rondepierre, le directeur de l’Agence ministérielle de l’intelligence artificielle de défense [AMIAD], si des projets similaires à ceux conduits aux États-Unis pouvaient être envisagés en France.
D’après M. Rondepierre, des solutions existent déjà [comme le projet Centaur, de l’entreprise Helsing IA]. Le problème est qu’il y a « des réticences un peu partout » et la question est de savoir « comment passer à la vitesse supérieure tout de suite », a-t-il dit.
« Il y a des acteurs qui proposent de faire des démonstrations. J’ai voulu savoir si l’on pouvait faire voler quelque chose. Puisque ça fonctionne, allons-y, dès 2025. Là, on tombe dans le ‘oui mais c’est compliqué’ parce qu’il faut faire voler un avion et il y a des questions de sécurité », a poursuivi le directeur de l’AMIAD.
« S’il y a deux ou trois questions qui se posent, je pense que ce n’est pas une excuse. Ce n’est pas ça qui doit nous ralentir. Mais on se heurte à des pratiques qu’on doit traiter en tant que telles », a-t-il déploré.
Cela étant, l’AMIAD n’a pas l’intention de renoncer. Aussi a-t-elle adopté une démarche en deux temps. D’abord, a expliqué M. Rondepierre, il s’agit de mettre l’accent sur la technique de l’apprentissage par renforcement « qui permet, dans un environnement de simulation, d’entraîner une machine à faire voler un avion et à opérer des systèmes d’armes ».
Aussi, a-t-il poursuivi, on « est en train de travailler avec l’armée de l’Air [& de l’Espace] pour qu’il soit mis à la disposition de l’AMIAD » un « environnement de simulation » pour qu’elle « soit capable de faire cet exercice […] d’entraînement et de tests d’IA ». Car, a-t-il souligné, « si on n’est pas capable de faire ça, il ne sera pas envisageable de faire voler un avion ».
Seulement, une fois que ce travail aura été réalisé, l’AMIAD devra franchir un autre obstacle. « En parallèle, on se pose la question suivante : comment faire voler quelque chose ? À ce stade, on n’a pas de plan très concret pour le faire mais c’est un effet qu’on souhaiterait obtenir. Mais on n’a pas horizon », a conclu son directeur.
Montée des menaces, arrivée d’une nouvelle équipe à la maison blanche, nos futurs gouvernants vont devoir faire des choix. Comme l’envisage le GCA (2S) Philippe Pontiès, il leur faudra déterminer, au travers d’un examen de la loi de programmation militaire, quel doit être l’effort de défense français, pour quel niveau d’ambition européen en matière de politique de sécurité et défense commune (PSDC).
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Un slogan à la mode dans les années 1990 soulignait l’absence de menaces aux frontières de l’Europe depuis l’implosion du système soviétique, tout en affirmant que les menaces nouvelles (le terrorisme notamment) n’avaient désormais elles-mêmes plus de frontières. Aujourd’hui le monde s’emballe et paraît incontrôlable tant les États comme les peuples, les mouvements contestataires ou d’opposition ici où là se désinhibent, les nationalismes de toutes obédiences et les intégrismes de tout poil n’hésitent plus à exporter sur plusieurs régions du globe, et de manière parfois violente, des rapports de forces pourtant très localisés. Les nombreuses et dangereuses répliques de l’opposition Iran-Arabie Saoudite et du conflit moyen-oriental sur le reste du monde en sont les plus évidentes et tragiques démonstrations, sans parler des face-à-face sourds et potentiellement dangereux entre les deux Corée, mais aussi entre la Chine et Taïwan.
Résurgence de menaces anciennes (affrontements de haute intensité sur le sol européen, potentielle apocalypse nucléaire en Asie, nouvelle forme de stratégie périphérique chinoise, russe ou turque en Afrique) et explosion des menaces nouvelles de toutes natures (terrorisme, flux migratoires mal contrôlés, opérations de grand banditisme, actions de déstabilisation par stratégie indirecte, y compris pour nos outremers) amplifiées par les manœuvres de désinformation d’officines de toutes natures et obédiences, se combinent au renouveau de la notion de frontière dont la protection et le contrôle, enjeux croissants, s’invitent avec une vigueur nouvelle dans les débats politico-stratégiques du moment. Simultanément, les règles régissant les relations internationales issues de la deuxième guerre mondiale, de même que les principales organisations censées les faire appliquer et respecter sont de plus en plus contestées (Organisation mondiale du commerce, Banque mondiale, ONU, Cour pénale internationale, etc.). Chacun privilégie désormais son intérêt propre au détriment d’une approche concertée et raisonnée des rapports internationaux. Bref, nous assistons à un retour brutal aux fondamentaux des relations humaines et inter-étatiques.
Cet « ensauvagement du monde » pose clairement la question de l’Europe puissance militaire et, partant, de la place et du rôle de la France dans l’émergence d’une réelle autonomie stratégique européenne. Le conflit ukrainien a incontestablement accéléré la prise de conscience d’Européens hypnotisés jusqu’ici par la puissance américaine et l’OTAN, trop heureux de se dédouaner à bon compte d’un effort de défense qui leur incombe au premier chef. De ce point de vue, le premier mandat du président Trump a servi de salutaire coup de semonce, le deuxième mandat devrait confirmer la tendance et les premières réactions des États membres au lendemain de sa réélection montrent à l’envi que le message a été bien reçu. Reste à définir une stratégie européenne cohérente dans ses objectifs, ambitieuse dans ses moyens, réactive dans ses structures et volontariste dans sa mise en œuvre. Cette question ne manquera pas de s’inviter dans les débats stratégiques des prochaines années… et les choix budgétaires et capacitaires de la France.
« L’Occident de plus en plus contesté » est aujourd’hui à la croisée des chemins. L’Union européenne doit se prononcer explicitement sur sa volonté de se déprendre de la dépendance américaine et la France doit s’attacher à renforcer son rôle déjà structurant dans l’émergence d’une réelle puissance militaire européenne. Manquer un tel rendez-vous contribuerait à coup sûr à consacrer le déclassement de notre pays sur les scènes européenne et mondiale. Les choix budgétaires prononcés dans le cadre de la LPM devront traduire cette ambition dynamisée.
Sorti vainqueur de la Deuxième Guerre mondiale, puis de son bras de fer avec le monde soviétique et ses satellites africains et sud-américains, cet Occident contesté a d’abord perdu une part de son homogénéité avec un lien transatlantique certes persistant, mais dont la vigueur souffre d’un tropisme asiatique américain grandissant faisant moins cas des enjeux de sécurité purement européens. Cet Occident est contesté sur ses valeurs et sa légitimité à structurer ou à inspirer les affaires du monde. Le modèle démocratique est remis en cause de toute part et les États doivent composer avec l’influence croissante de pays dont les politiques de coopération ne sont pas particulièrement inspirées par les valeurs ayant présidé aux structures de régulation internationale post deuxième guerre mondiale. « L’illibéralisme » politique redevient une norme acceptable pour beaucoup et les modèles politiques nationaux s’affranchissent volontiers des règles et principes qui déterminent la bonne gouvernance depuis 1945. De même, les tendances au dirigisme économique au nom d’intérêts strictement nationaux resurgissent avec une vigueur insoupçonnée.
L’Occident est par ailleurs menacé dans sa stabilité et dans son intégrité territoriale. La mise à mal par de nombreux acteurs (Russie aujourd’hui, Chine demain ?) du principe d’intangibilité des frontières suscite de nombreuses tensions. Le terrorisme politique ou religieux interroge nos pratiques démocratiques et les fondements mêmes de notre sécurité. Les flux migratoires difficilement contrôlés en volume comme en nature mettent nos modèles sociaux sous pression et compromettent des équilibres nationaux eux-mêmes mis à mal par le primat de l’individu sur la collectivité. Le contrat social se détériore peu-à-peu.
Un Occident également de plus en plus divisé sur les réponses à apporter. L’unanimisme transatlantique qui a longtemps prévalu sur les grands sujets de défense et de sécurité, en dépit de différences d’appréciation parfois profondes mais éphémères, est aujourd’hui sérieusement remis en question tandis que la cohésion européenne elle-même se fissure sur de nombreux sujets (même le consensus qui prévalait parmi les 27 jusqu’ici sur l’aide à l’Ukraine paraît de moins en moins solide au fil des conférences de financement).
Les incertitudes liées au positionnement de la future administration américaine pèsent lourdement sur l’avenir de l’OTAN. Les menaces de Donald Trump consistant à ne pas engager les États-Unis dans la clause de solidarité de l’Alliance en cas de non-respect par les Européens de l’engagement à porter leur effort de défense à hauteur de 2 % de leur PIB demeure dans tous les esprits. Mais, quelle qu’il soit que soit ce positionnement, n’oublions pas qu’in fine les États n’ont pas d’amis mais des intérêts… et des alliés dont la liste et le traitement qui leur est réservé peuvent varier en fonction des circonstances.
De ce point de vue, le tropisme asiatique toujours plus marqué de Washington doit sonner comme un avertissement, et l’affaire du torpillage du « contrat du siècle » portant la vente de sous-marins français à l’Australie est une illustration criante autant que malheureuse de la réalité de nos liens avec Washington. Les Européens doivent donc mettre un peu plus de pragmatisme dans leurs rapports à l’OTAN en cessant de croire que les Américains seront toujours là pour eux. Nul de contestera que L’OTAN reste le fondement de notre défense collective. Cela ne saurait justifier un optimisme béat, ni une confiance aveugle, encore moins un niveau d’investissement très largement sous-évalué des acteurs européens pour leur propre défense et de sécurité.
Le Brexit semble par ailleurs avoir donné des idées à certains États membres tentés par un retour à l’autonomie nationale sur nombre de sujets en liens avec les questions de défense. La volonté hongroise et slovaque de fissurer la dynamique européenne sur la facilité de paix dans son volet « soutien à l’Ukraine » procède directement de ce désir d’affranchissement. Il en va de même pour la réponse à apporter à la crise migratoire, pour le traitement de laquelle Allemagne, France, Italie et Hongrie étudient ou ont mis en place des dispositifs purement nationaux non concertés.
Se pose ainsi en termes crus la question du rôle de la France pour la sécurité et la défense du continent européen afin de répondre à cette exigence lapidaire formulée par la Présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen lors de sa déclaration de politique générale devant le Parlement de Strasbourg : « Nous, Européens, devons avoir les moyens de nous défendre et de nous protéger et de dissuader tout adversaire éventuel[1]». Comme il a déjà commencé à le faire, notre pays doit plus que jamais interroger et stimuler l’autonomie stratégique européenne en œuvrant sur les leviers politique, industriel et capacitaire, mais également opérationnel.
Premier axe d’effort, la France peut stimuler la mise en œuvre des mesures retenues par la boussole stratégique élaborée par Josep Borrell (Haut-représentant pour les affaires étrangères européennes et la politique de sécurité de la Commission sortante) et adoptée par les États membres en 2022. Cette approche concertée, OTAN compatible, poursuit trois objectifs : affronter les crises extérieures à l’Union et les conflits, renforcer les capacités notamment militaires des États membres et protéger le territoire et les ressortissants de l’Union. La France pourrait utilement doper le volet défense de cette stratégie européenne en pesant de son juste poids sur la rédaction du prochain « livre blanc sur l’avenir de la défense européenne » promis dans les cent premiers jours de la commission von der Leyen 2. Trois axes pourraient être privilégiés : les capacités européennes de réaction rapide, la recherche et développement (R&D) dans les domaines de l’intelligence artificielle et des technologies disruptives, les capacités de planification et de commandement et contrôle (C2) des opérations.
Deuxième axe d’effort, il s’agit de construire une production de défense à l’échelle du continent européen en accroissant les capacités du fonds européen de défense afin de donner à l’Union les moyens de ses choix politiques en matière de défense et de sécurité. Des progrès ont certes été déjà accomplis avec la mise en place de la stratégie EDIS[2] et son bras armé, le programme EDIP[3], dont l’objectif est de mettre sur pied une production de défense crédible à l’échelle du continent. Pour autant, ces efforts financiers bénéficient en tout premier lieu à l’industrie américaine tandis que les Européens, faute de savoir agir de manière concertée, ne font qu’en ramasser les miettes. Ce fonds européen de défense, chargé du financement de la politique de défense, reste pour l’heure très anecdotique avec son milliard d’euros de dotation (1 035) essentiellement concentré sur la haute intensité, ce qui est, disons-le, plutôt une bonne chose.
En 2023, les États membres ont dépensé 58 milliards d’euros pour accroître leurs capacités de défense puis ont mis en place, au mois de mars dernier, leur première stratégie industrielle de défense avec le double objectif de renforcer leurs capacités militaires et de devenir un acteur crédible dans l’industrie de défense. La France, fidèle à sa tradition, gagnerait à fédérer dans cette approche les petits pays, comme les petites industries, qui s’estiment à juste titre trop souvent exclus. De même elle pourrait contribuer à impulser une dynamique plus ambitieuse à la revue de défense coordonnée annuelle de l’Union (CARD) afin de favoriser les coopérations- concentrations industrielles en cohérence avec la démarche capacitaire de l’OTAN.
Il s’agit également, et de manière plus immédiate, d’oser des choix politiques autonomes, à l’instar de la levée des restrictions sur l’emploi des armes livrées à Kiev, notamment celles à longue portée[4]. On pourra toujours arguer qu’une telle décision relève de démarches nationales, cela n’interdit pas la recherche volontariste d’un consensus sur un sujet de nature à changer très sensiblement le rapport des forces sur le théâtre ukrainien. De ce point de vue, le ralentissement de la dynamique de solidarité qui s’est exprimée ces derniers mois à travers un fléchissement de la participation de certains États membres, Hongrie en tête, à l’outil européen de paix (European Peace Facility) constitue une très mauvaise nouvelle. Par ailleurs, cette initiative dédiée au financement d’exercices conjoints et de soutien aux forces armées de pays tiers pour renforcer la sécurité internationale, devrait logiquement privilégier l’achat d’équipements européens ce qui est loin d’être le cas.
Il conviendrait aussi de placer la démarche capacitaire européenne en clé de voûte de l’autonomie industrielle et de défense de l’Union. À cet égard, la France pourrait jouer un rôle majeur dans l’élaboration d’une stratégie ambitieuse et concrète de renforcement de la base industrielle et technologique de défense (BITD) européenne à partir des leçons ukrainiennes et des projets de développement liés aux technologies émergentes (semi-conducteurs, intelligence artificielle). Cela passe aussi par un nouveau niveau d’ambition supérieur en matière de coopérations structurées permanentes dont les deux principaux objectifs[5] 2022 n’ont pas été atteints, en dépit d’une liste de 71 projets de coopération établie en 2024 sur des sujets aussi divers que la mobilité, les drones sous-marins, les équipes cyber de réaction rapide.
Troisième axe d’effort, le renforcement de l’influence européenne sur l’évolution de l’OTAN à un moment où plus des deux tiers des membres de l’Union vont enfin consacrer 2 % de leur PIB à leur budget de défense. Ce volume de contribution, hier considéré comme le niveau moyen requis pour relever les enjeux de défense et de sécurité, est aujourd’hui de plus en plus regardé comme un simple minimum dans un monde de compétition, de contestation et d’affrontement. Cela implique de poursuivre sans trembler les nécessaires combats politique, budgétaire et technologique aux plans national et européen pour tendre vers des investissements de défense représentant 3 % du PIB, reflet de l’effort à consentir pour rattraper le retard pris et construire un outil de défense crédible à partir d’un triptyque menaces-missions-moyens cohérent.
Si, en 2023, les Européens ont dépensé 11 % de plus pour leur défense qu’en 2020, 68 % des équipements militaires achetés par les États membres étaient américains, 12 % provenaient d’autres États non européens, les équipements d’origine européenne ne représentant in fine que 20 % des dépenses d’armement des États membres. Cet état de fait s’explique par l’émiettement considérable de la production militaire européenne (En 2017 : 178 systèmes d’armes contre 30 aux États-Unis, 17 modèles de chars contre un seul aux États-Unis, 29 types de frégates contre 4, 20 types d’avions de combat contre 4 aux États-Unis) qui surenchérit les coûts d’achat et de possession et nuit à la compétitivité de l’industrie de défense européenne. La France reste pour sa part sur son objectif de 30 % des capacités militaires européennes financées collectivement dans le cadre d’une industrie de défense mieux coordonnée/intégrée. Elle devra évidemment veiller à la bonne prise en compte de cet objectif dans le futur livre blanc européen.
Stimuler les coopérations industrielles intra européennes, accroître l’interopérabilité, développer des technologies et des équipements communs tout en soutenant les investissements de recherche constitue, par conséquent, la seule démarche cohérente à mettre en œuvre pour donner aux Européens la juste place qui leur revient au sein de l’organisation. De ce point de vue, le fonds commun d’acquisition d’armement EDIRPA envoie, en dépit d’un budget encore modique, un bon signal en encourageant notamment les états-majors à s’allier pour leurs acquisitions. Initialement créé pour soutenir l’Ukraine et permettre aux États membres de reconstituer leurs stocks nationaux de défense, ce fonds propose cinq projets d’acquisition en commun pour 2024-2025, dont le soutien à la production de munitions. La volonté se fait jour peu à peu, reste à lui donner la consistance politique et budgétaire requise pour accroître l’autonomie stratégique européenne. Plus concrètement, la France aura un rôle de vigie sur l’aptitude des Européens à tenir les objectifs affichés en matière de capacité d’analyse du renseignement stratégique et de mise sur pied du hub européen pour l’innovation de défense.
Dernier volet, renforcer la culture opérationnelle de l’UE (développer la réactivité des unités et leurs capacités de déploiement rapide). Dans cette perspective, l’initiative européenne d’intervention doit être portée à un niveau d’ambition supérieur. Or cette initiative ne fait pas partie de la PSDC et ne constitue qu’un complément opérationnel à la coopération structurée permanente. Créée en 2018, elle n’a pas encore réussi à trouver sa vitesse de croisière faute de capacités de réaction rapide qui demeurent un élément de préoccupation central dans le contexte sécuritaire actuel.
Pour autant, quelques dynamiques sectorielles contribuent très concrètement bien qu’indirectement à cet objectif :
La stratégie spatiale de défense qui accroît très sensiblement la coordination entre États membres (analyse de la menace, protection et identification, réponse aux menaces et réduction des dépendances technologiques) ;
La stratégie maritime pour accroître la réactivité et l’interopérabilité des forces navales des États membres, protéger les infrastructures maritimes critiques et améliorer les outils de surveillance des espaces liquides ;
La stratégie de lutte contre la manipulation des informations et des interférences sur les champs immatériels (amélioration des capacités d’analyse des sources, capacité d’intelligence des situations, de détection, de dissuasion et de réponse).
Ces stratégies, très complémentaires avec l’OTAN, devront gagner en ambition, en épaisseur et en moyens. La France peut sans conteste faire œuvre utile en ces matières. Dans le même esprit, Paris devra poursuivre sa politique d’encouragement au renforcement des capacités de planification militaire et à la multiplication d’exercices européens en terrain libre mais aussi entre états-majors.
Dans une Europe confrontée simultanément à un conflit de haute intensité sur son propre sol, à des tensions internationales croissantes sur les sujets les plus divers, mais aussi à une grande interrogation quant à l’avenir de la solidarité transatlantique dans le format et l’esprit qui ont prévalu jusqu’ici, la France a toujours pesé et devra continuer à le faire pour stimuler la construction d’une réelle autonomie stratégique de l’Union. Cela passe un rôle actif à jouer dans la rédaction du « livre blanc sur l’avenir de la défense européenne » promis dans les cent premiers jours de la commission von der Leyen 2. Il s’agit de rendre ce document ambitieux, réaliste et opératoire sur ses objectifs comme sur ses financements en privilégiant si besoin les coopérations renforcées. De ce point de vue, le renoncement à la désignation d’un commissaire à la défense de plein exercice au sein de la nouvelle commission von der Leyen ne constitue assurément pas un bon signal.
Paris doit tirer toutes les conséquences budgétaires de sa politique bruxelloise dans le cadre de la loi de programmation militaire en cours. Travaillant pour l’UE, la France travaille aussi pour elle-même car elle a besoin, sur tous ces sujets, d’un minimum de consensus politique qui semble malheureusement s’étioler d’élection en élection. Si le concept d’autonomie stratégique n’est désormais plus un tabou en Europe, il reste à lui accoler l’adjectif militaire pour placer l’Union dans une dynamique de défense correspondant à son poids politique, financier, démographique ainsi qu’aux menaces qu’elle doit affronter : « l’Union européenne doit apprendre à utiliser le langage de la force[6] ».
NOTES :
Ursula von der Leyen – Parlement de Strasbourg – Présentation des orientations politiques de la commission – le 18 juillet 2024.
EDIS : European Defense and Industry Strategy.
EDIP : European Strategy for Industrial Production.
Cf. la déclaration de M. Josep Borrell, Haut-représentant pour les affaires étrangères européennes et la politique de sécurité de la Commission sortante à Santander août 2024.
20 % des dépenses de R&D et 35 % des dépenses d’équipement en coopération.
Josep Borrell, discours de présentation de la boussole stratégique européenne – Bruxelles mars 2022.
CERCLE MARÉCHAL FOCH
Le Cercle Maréchal Foch est une association d’officiers généraux en 2e section de l’armée de Terre, fidèles à notre volonté de contribuer de manière aussi objective et équilibrée que possible à la réflexion nationale sur les enjeux de sécurité et de défense. Nous proposons de mettre en commun notre expérience et notre expertise des problématiques de Défense, incluant leurs aspects stratégiques et économiques, afin de vous faire partager notre vision des perspectives d’évolution souhaitables. Le CMF est partenaire du site THEATRUM BELLI depuis 2017. (Nous contacter : Cercle Maréchal Foch – 1, place Joffre – BP 23 – 75700 Paris SP 07).
L’A400M Atlas, avec ses dimensions impressionnantes, s’impose comme un acteur majeur de l’Armée française, aux côtés des célèbres Rafale et Mirage.
[Article déjà publié le 11 juillet 2024]
Le 10 juillet 2024, un communiqué du Ministère des Armées indiquait que la base 123 d’Orléans-Bricy, de l’Armée de l’Air et de l’Espace avait reçu le 24ème modèle d’un avion particulier : l’A400M Atlas.
L’occasion donc de se pencher sur les caractéristiques impressionnantes de ce géant des cieux qui est l’un des plus grands aéronefs de l’Armée française.
La fiche technique de l’A400M Atlas
Conçu par Airbus Defence and Space (ADS), le colosse militaire est entré en service en 2013 et n’a cessé d’être utilisé par les forces armées françaises depuis.
Sur le tarmac ou dans les airs, l’avion spécialisé de le transport de personnes ou d’équipements impressionne :
42,4 mètres d’envergure
45,1 mètres de long
14,7 mètres de haut
141 tonnes au décollage
Capable d’embarquer jusqu’à 35 tonnes de charge utile
Afin de se rendre compte de ce que cela représente, le Ministère des Armées, dans la fiche technique de l’A400M Atlas, précise qu’il peut donc transporter :
“2 hélicoptères d’attaque Tigre
ou 1 camion d’artillerie CAESAR
ou 2 Véhicules de l’avant blindé (VAB) avec mortier, troupes et leur équipement
ou 9 palettes (standard OTAN) [ndr, à vide ces palettes pèsent chacune entre 130 et 161 kg et ont une capacité unitaire de 463 L]
ou 116 parachutistes”
D’où son surnom d’Atlas qui signifie “le porteur” en grec ancien et qui fait référence au Titan, battu par Zeus, condamné à porter la voûte céleste sur ses épaules.
Et pour transporter tout cela, l’A400M Atlas possède 4 moteurs d’une puissance de 11 600 chevaux chacun, il peut emporter jusqu’à 50 tonnes de carburant. Et en vol, sa vitesse de croisière se situe entre Mach 0,68 et Mach 0,72.
Un avion polyvalent
On l’a vu avec sa fiche technique, l’A400M Atlas peut transporter différents matériels, équipements et personnes. Mais dans le détail, le nombre possible de ses missions est grand.
Le Ministère des Armées en a renseigné douze, allant du simple transport de personnel sur le terrain, en passant par des missions de recherche et de sauvetage ou de largage d’équipement et/ou de personnel jusqu’au ravitaillement, en vol, d’hélicoptères, d’avions de chasse ou d’avions de transport.
Un aéronef qui est donc à l’aise sur tous les terrains où l’Armée française peut intervenir.
De plus, il a également un grand rayon d’action et peut rapidement intervenir, même sur des terrains d’opérations éloignés pour assister, secourir ou ravitailler les troupes ou les civils sur place.
Selon la Loi de programmation militaire [LPM] 2024-30, l’armée de Terre devrait posséder 2038 blindés de type Serval à l’horizon 2035, dont 1060 acquis au titre du programme « Véhicule léger tactique polyvalent protégé » [VLTP-P]. Et cela, afin d’équiper les « unités de combat et d’appui au contact de l’environnement de SCORPION ».
D’où la commande qu’a récemment notifiée la Direction générale de l’armement [DGA] auprès de KNDS France, Texelis [dont les activités « Défense » sont sur le point d’être reprises par KNDS, ndlr], MBDA et CS Group.
En effet, via un communiqué publié ce 8 février, la DGA a annoncé qu’elle avait commandé 530 Serval « Appui SCORPION » au profit de l’armée de Terre, pour un montant avoisinant 1 milliard d’euros. En outre, 97 autres Serval ont également fait l’objet d’une commande, cette fois au titre du programme SCORPION.
Cet « investissement est réalisé dans le cadre du programme véhicule léger tactique polyvalent [VLTP]. Il est également porté par les programmes Défense Surface Air Basse Couche et Lutte anti-drone en charge respectivement de l’acquisition des systèmes de Défense Sol-Air et de Lutte anti-drones », a précisé la DGA.
Ces Serval « Appui SCORPION » permettront la « mise sous blindage » et l’intégration à l’environnement SCORPION des unités de l’armée de Terre qui, dédiées au commandement, à l’appui et au soutien, sont amenées à évoluer dans « la zone des contacts », au sein d’une brigade interarmes.
Le programme VLTP-P permettra ainsi à l’armée de Terre de moderniser des capacités vieillissantes, voire « orphelines » depuis plusieurs années. Comme cela a déjà été annoncé, il est question de développer plusieurs nouvelles versions du Serval, dont une dédiée à la défense sol-air [DSA], avec une tourelle dotée de missiles sol-air de type MISTRAL 3, et une autre pour la lutte antidrone [LAD], avec l’intégration d’un radar, d’un système de détection des radiofréquences, d’une conduite de tir et d’un canon de 30 mm.
Le Serval « Appui SCORPION » se déclinera également en version NCT [nœud de communications tactiques] avec l’intégration de capacités de communications satellitaires [Syracuse IV] et hertziennes.
« Le Serval est doté d’un haut niveau de performances sur les plans de la mobilité, de la protection, de l’autonomie ainsi que d’une capacité de projection remarquable. Sa modularité est complétée par l’intégration de nouvelles fonctions de haute valeur ajoutée », rappelle la DGA.
Le VLTP-P est le troisième incrément d’un programme plus large, appelé VLTP. Celui-ci s’est d’abord concrétisé par l’acquisition de 4 380 véhicules VT4 et de 103 véhicules sanitaires non protégés.
Cependant, l’armée de Terre ne devrait pas être la seule à être équipée de Serval étant donné que le programme VLTP-P doit aussi permettre aux fusiliers commandos de l’armée de l’Air & de l’Espace de remplacer leurs Véhicule d’intervention blindé, basés sur le VAB.